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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #notes de lecture tag

Prof... et fière de l'être !/Fanny Capel

21 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note de lecture sur le livre de Fanny Capel :
Prof…et fière de l’être !
éditions du Rocher, septembre 2008 

   
Ce témoignage d’une « prof », agrégée de Lettres, en poste dans un lycée de Seine et Marne et membre de l’association « Sauver les Lettres » depuis sa création en 2000 ne pourrait être qu’un livre de plus dans le débat si médiatique depuis le Festival de Cannes autour de l’école.

En 29 courts chapitres, Fanny Capel nous fait entrer dans une parole vraie, non pas seulement parce qu’on y sent l’expérience vécue au plus près (avec quelques échantillons de la prose de ses élèves, la silhouette d’une Aurélia dont la présence récurrente signale un échec, ou encore les portraits de ses collègues de lettres esquissés d’un geste rapide et sûr), mais parce qu’elle s’interroge, analyse, questionne, mêlant de manière très réussie l’enquête de terrain, les références livresques (L’art d’apprendre à ignorer de X. Darcos ou Libres enfants de Summerhill de A.S. Neill), les sources officielles auxquelles nous sommes renvoyés précisément par des notes en bas de pages (rapports de l’OCDE, sites internets de l’Education Nationale) ou encore ses propres souvenirs et son imaginaire.
    Partant de la question digne d’un Montesquieu : « Comment peut-on être prof ? », l’auteure prend appui sur son parcours, règle son compte à la « vocation », préfère dire comme Zazie : « c’est pour faire chier les mômes » !…et nous montre, chemin faisant, la complexité de ce formidable métier, formidable même au sens classique du terme.
    Après les chapitres où elle parle de ce qui l’a amenée à cet étrange métier, si galvaudé, si mal compris, Fanny Capel passe à la défense et illustration de sa thèse : oui, elle rame à contre- courant, oui, la littérature française doit s’enseigner, c’est-à-dire se transmettre, oui, un cours magistral, cela peut se faire, sans culpabilité ! Il faut « oser faire cours » ! Fanny Capel dit merveilleusement son amour des grands textes, ceux qui nous construisent, consolent, aident à vivre, ceux qui nous rendent forts et libres. Et le propos alors se fait politique : l’école comme véritable apprentissage de la démocratie et non comme antichambre du supermarché. Et la voilà qui s’élève contre « Le règne des épiciers », réaffirmant avec beaucoup de vigueur : l’école n’est pas un coût, elle est un investissement. Les derniers chapitres se font plus graves, se chargent de pessimisme, même si la fin se veut bravache, face à toutes les menaces : « Merdre ! ». Mais le règne d’Ubu semble avoir de beaux jours devant lui…

Albertine Benedetto, 19 octobre 2008

 

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Noms/Journal étrange III/Marcel Conche

12 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Journal étrange III/Noms
de Marcel Conche
aux PUF



Ce 3° tome du Journal de Marcel Conche mérite comme les 2 précédents de trouver de nombreux lecteurs. Les sujets abordés par Marcel Conche sont variés : on est émerveillé d’être en compagnie de quelqu’un qui partage véritablement ses analyses, jugements, connaissances, émotions, interrogations. On passe du pire (pour l’essentiel, le nazisme et ses horreurs mais aussi le goulag) au meilleur (ce qu’apporte une présence féminine, la contemplation d’un paysage, d’un arc-en-ciel, d’une aquarelle), de la cruauté à la bonté. On apprend à reconnaître l’unité des contraires au travail, à accepter la fugitivité, l’évanouissement de toute chose, à savourer sans mots, avec mots aussi, de beaux moments, de belles âmes, à regarder avec lucidité l’expression du mal absolu, celui dont sont victimes les enfants. On apprécie le pouvoir argumentatif de Marcel Conche, ses jugements tranchants et tranchés, sa débonnarité conjointe à la fermeté. On apprécie sa puissance poétique moins pour créer que pour rendre compte de la poésie de la réalité, pour faire sentir le pouvoir créateur de la Nature. On apprécie son pouvoir narratif : raconter des histoires, des épisodes, rendre vivant un moment, un être de papier, un prénom. Fleurissent les prénoms de femmes, une bonne quinzaine, des portraits et des rencontres. On apprécie la sincérité de l’homme qui avoue sans honte les expériences qu’il n’a pu faire, le baiser en particulier, l’attente qu’il en a, tant d’années après. On est ému par cette quête très épurée qui met la sexualité à sa place, au 2° plan, qui vise à une communion de nature spirituelle (mais aussi sensuelle) et la trouve auprès d’Émilie. Les essais sur des philosophes comme Leibniz, Heidegger, Épicure, Pyrrhon, Kant, Sartre…, sur des sujets comme la beauté, le mal absolu sont éclairants, éclairant le philosophe invité mais aussi Marcel Conche, éclairant le sujet.
Voilà 81 chapitres en 430 pages qui se lisent dans la continuité ou le désordre. Pour ma part, j’y ai pris un vif plaisir. Par exemple au chapitre 78 : Elle, qu’on comparera à l’interview de Jacques-Alain Miller sur l’amour, dans Psychologies magazine d’octobre 2008. Ou au dialogue avec Kant, chapitre 12.
Jean-Claude Grosse, 11 octobre 2008

Mercredi 12 novembre 2008 à partir de 19 H, café-philo consacré à Marcel Conche, aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG
Samedi 15 novembre 2008, à partir de 14 H, pause-philo consacrée à Marcel Conche, à la médiathèque d'Hyères, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG.

ACTUALITÉ D’UNE SAGESSE TRAGIQUE
Les Cahiers de l'Égaré

(La pensée de Marcel Conche)
de Pilar Sánchez Orozco
Préface d’André Comte-Sponville.
ISBN: 2-908387-81-6 -  352 p. -   16,5x24 -  40€

Un extrait:

Comment vivre ? Comment avoir une bonne vie ? Ni la science ni la morale ne peuvent nous donner la réponse, car, bien que la première nous donne des connaissances sur le monde et la vie, et bien que la seconde nous informe de nos devoirs envers les autres, aucune des deux ne nous dit si cela vaut la peine de vivre, ni de quelle façon. Mais, puisque nous vivons, la question ne peut cesser de nous intéresser, et la philosophie ne peut cesser de se la poser. C’est en effet la question à laquelle l’éthique et la sagesse tentent de donner une réponse, comprenant que, d’une part, elles évoluent dans un domaine du savoir distinct de celui de la connaissance et que, d’autre part, elles vont plus loin que la morale.
Nous sommes à un moment où les grands discours traditionnels, telles que les grandes religions, les utopies politiques ou les cosmologies anciennes, ont perdu leur crédibilité. Nous évoluons dans un monde désenchanté et sans grandes espérances, où même la notion de sagesse peut paraître quelque peu anachronique. Nous vivons à une époque qui n’est pas encore sortie de la crise métaphysique et qui, par conséquent, dans l’absence d’une vision métaphysique nette, a beaucoup de difficultés à trouver une cohérence entre un énoncé éthique et une nouvelle vision métaphysique pas encore configurée, car la méfiance à l’égard de la métaphysique traditionnelle et ses fausses illusions semble avoir discrédité toute tentative de métaphysique. Par conséquent, comme beaucoup, nous évoluons habituellement dans le relativisme du pluralisme éthique : sans critère clair pour nous définir personnellement, comme si tout dépendait finalement des circonstances plus que de nous-mêmes. Mais le problème est que de toute façon, nous devons vivre et, si possible, trouver une réconciliation avec « la réalité » telle qu’elle est. Nous savons que cette réalité est problématique, en un double sens : premièrement au sens immédiat de la réalité commune, où nous rencontrons des problèmes vitaux auxquels nous devons répondre ; mais aussi en un second sens « métaphysique ». Et la sagesse, telle que l’entend Conche, implique un mode de vie en cohérence avec une compréhension métaphysique déterminée. Comment trouver une cohérence avec quelque chose qui n’est pas clair ? À partir de la défense d’un pluralisme philosophique, il est possible d’accepter différents modèles de sagesse. Mais, comme nous ne vivons qu’une vie, un choix vital et intellectuel s’impose en même temps à chaque individu.
L’on dit souvent que la philosophie est l’amour de la sagesse. Mais Conche ne voit pas les choses exactement ainsi. Il croit que l’objet ou la finalité de la philosophie n’est pas la sagesse, mais simplement la vérité. Pour chercher la vérité, et ne s’intéresser qu’à la philosophie, en laissant de côté une grande quantité d’intérêts « mondains », il est nécessaire d’avoir déjà, préalablement, beaucoup de sagesse. Autrement dit, la sagesse est une condition de la philosophie, et peut-être est-ce la raison pour laquelle les philosophes sont « rares ».



Marcel Conche par Jean Leyssenne


DU CHOIX D’UNE MÉTAPHYSIQUE
POUR DONNER DE LA VALEUR À SA VIE
POUR VIVRE VRAIMENT

Notre monde, notre époque, post-modernes pour certains, se caractérisent par la perte du sens et de la valeur. Le nihilisme et le relativisme conjuguent leurs effets dévastateurs sur les esprits qui ne croient plus à rien si ce n’est au triomphe du rien. Il y a là quelque chose qui semble profondément vrai : tout ce qui existe est voué à disparaître, ne laissant à terme aucune trace. Il n’y a pas d’être, il n’y a que  l’apparence absolue, tout étant voué à la mort, au néant. Ainsi donc, il y a un nihilisme ontologique indépassable. Mais il ne se déduit pas de ce nihilisme que, tout étant voué au rien, rien n’a de valeur. Paradoxalement, cette destinée, cette destination n’influent pas sur ma liberté : voué au rien, mais vivant , pour un certain temps, inconnu de moi, j’ai toute latitude pour vivre ma vie, un don, comme je l’entends. La fin, connue, anéantissement, néantisation, ne détermine en rien mon chemin, mon parcours : c’est moi qui le dessine et rien ni personne, même si aucune trace ne subsiste, ne pourront faire que mon dessin n’a pas été dessiné. Cette métaphysique de l’apparence ne m’affaiblit pas, ne me mutile pas.
Au contraire, je découvre que la valeur et le sens de ma vie, c’est moi qui en décide : je peux être cause de moi-même, dessiner mon parcours même si je sais qu’il peut être interrompu à tout moment, brutalement. Je peux décider de devenir ce que je suis, de développer mes dons (ce dont la Nature m’a fait don, ne serait-ce que cette faculté commune à tous les hommes : penser). Il y a là une posture tragique : affirmer ma vie et mes dons, malgré la mort qui me guette, qui n’est pas dans l’air du temps. On aurait plutôt tendance à baisser les bras, à se laisser aller, à se laisser vivre. Tel n’est pas mon choix : malgré les terribles épreuves infligées par la mort, j’ai fait choix de travailler à la mémoire des disparus, d’inscrire ce travail dans un travail plus vaste de partage de ce dont je suis convaincu et que j’appelle pour le moment : gai savoir mais que je devrais appeler : sagesse tragique. J’invite ceux qui se sentent un  peu dans cet état d’esprit à lire, méditer Marcel Conche.
Jean-Claude Grosse, 25 novembre 2006




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Nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Nouveaux médias, nouveaux langages,
nouvelles écritures

Editions L’Entretemps

Cet ouvrage rendant compte d’un séminaire sur les nouveaux médias, nouveaux langages, nouvelles écritures, organisé à La Friche Belle de Mai à Marseille en mars 2004 comporte six exposés, six approches dont une plus concrète, celle de Michel Simonot sur la création de La mémoire du crabe que j’avais édité aux Cahiers de l’Egaré en 2002.
Ouvrage peu aisé à lire, si je le compare à un livre plus récent dont j’ai rendu compte : Internet, un séisme dans la culture ? de Marc Le Glatin, il m’est assez difficile d’en rendre compte. N’ayant guère envie d’utiliser les mots des auteurs, souvent très, trop techniques, je vais tenter de dire ce que je crois avoir compris.
Les nouveaux médias pour les auteurs mettent en cause certaines postures, celle de spectateur face à une œuvre, celle de lecteur, simple récepteur du texte d’un auteur. Par là même, les nouveaux médias en produisant de nouvelles attitudes contribuent à déplacer certains questionnements sur la place de l’art dans la société, sur les processus de création, sur les formes et contenus de la démocratisation culturelle, sur le public et le spectateur.
La relation de face à face œuvre-spectateur fait place à des dispositifs qui intègrent le spectateur, l’autonomisent par rapport à l’œuvre, lui donnent la possibilité de varier ses points de vue, de réagir, de participer au processus créatif, à sa diffusion, à sa transformation, d’être un individu en lien avec du collectif  par les liens proposés, créant du collectif par les liens qu’il propose.
Les nouveaux médias induisent de nouvelles écritures, en fragments, rendant possibles de multiples assemblages donc des sens multiples, de la responsabilité des lecteurs-récepteurs, suffisamment grands garçons pour ne pas dépendre du sens construit par l’auteur.
Evidemment les nouveaux médias ont des caractéristiques qu’il faut connaître pour pouvoir les utiliser en conscience. Le niveau du programme et de ses fonctionnements discrets, non apparents, est le niveau le moins accessible à la plupart des utilisateurs qui n’auront peut-être qu’une illusion de liberté quand ils produiront, créeront ce qui apparaîtra sur l’écran.
Il me semble que les interventions avaient besoin de justifier l’usage du mot nouveau, présent 3 fois dans le titre. Cette justification se fonde sur la mise en cause du face à face œuvre-spectateur mais cette mise en cause, affirmée, non prouvée, n’est pas nécessairement aussi décisive que le prétendent les intervenants. La relation d’un spectateur à une œuvre dépend beaucoup de la qualité de l’œuvre comme de celle du spectateur. Un spectateur consommateur de films, de pièces, de toiles, de photos ne tirera pas de sa relation à ces choses ce qu’en tirera un spectateur actif, soucieux de culture de soi. Un tel spectateur, un tel lecteur auront le souci du questionnement, d’une forte confrontation avec l’œuvre et ils en tireront pour eux-mêmes plus d’apports que si on leur avait favorisé des possibilités d’interaction.
Dans les contributions intéressantes de ce séminaire, la distinction entre style (marque d’une singularité) et écriture, les précisions apportées pour cerner la notion d’écriture (un usage réfléchi, choisi, cohérent des codes destiné à faire réfléchir le lecteur, le spectateur à la place qu’il occupe, à le faire changer de place). Egalement très intéressante, la contribution sur le droit du lecteur car aujourd’hui, en droit, le lecteur n’existe pas. Les seules avancées de taille sont une décision du Conseil constitutionnel disant que les lecteurs, le lectorat ne pouvaient faire les objets d’un marché et le lancement des Creative Commons avec cette idée que l’auteur a une affaire avec le lecteur d’où l’émergence de contrats stipulant des droits au lecteur : reproduire l’œuvre, l’incorporer dans une ou plusieurs œuvres collectives, créer er reproduire des œuvres dérivées…
Evidemment les efforts des uns et des autres pour spécifier les nouveaux médias : simulation, autonomie, circulation… permettent de saisir en quoi ces médias modifient de plus en plus profondément nos relations au réel, au social, au politique, au symbolique…     

Jean-Claude Grosse, 23 août 2008


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J’ai tant rêvé de toi/Olivier et Patrick Poivre d’Arvor

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

J’ai tant rêvé de toi
Olivier et Patrick Poivre d’Arvor

J’ai acheté ce livre sur la base d’un malentendu ou d’un mal lu. Je l’avais acheté pour Solenn, la fille anorexique et suicidée du journaliste, non pour apprendre des choses sur ce drame ou cette tragédie mais parce que le travail de deuil, l’impossible travail de deuil prend selon les gens, ceux qui restent, avec leur culpabilité, leurs regrets, leurs souvenirs, des formes variées et que je me nourris de ces cheminements pour le mien propre. Je comptais donc découvrir le chemin tracé par Patrick Poivre d’Arvor.
Le livre est dès lors d’autant plus étonnant.
Ce qui me semble le plus fabuleux c’est cette entreprise borgésienne de fabriquer une pure fiction, une fable, présentée comme la réalité. Je ne savais plus, avançant dans ma lecture, si Pavel Kampa avait existé, avait eu le prix Nobel de littérature. Jaroslav Seiffert, oui mais Pavel Kampa, doute. Je me souvenais de Vladimir Holan, de sa Nuit avec Hamlet. Beaucoup de temps passé sur ce projet de création pour la scène, décor de Franta, et rien à l’arrivée alors que j’avais réussi pour Marie des Brumes d’Odysseus Elytis, Les tragédiennes de Saint-John Perse, Egée de Lorand Gaspar…Mais pas de Pavel Kampa. Mêler le faux et le vrai, citer de vrais noms au milieu de noms inventés et le tour de passe-passe fonctionne. La soirée avortée à l’ambassade de France avec Vaclav Havel, Jack Lang est de ce point de vue une absolue réussite. Même si certains épisodes peuvent alerter sur le côté fictionnel comme l’envolée, la diatribe de Youki Roussel sur une table de l’ambassade alors que les invités s’en vont dépités. Ou l’absence de Pavel à cette soirée après sa  découverte du tatouage de Youki et les révélations qu’elle lui fait, le démasquant et le conduisant au suicide (peut-être) avec son fusil de chasse. Surprenante cette fêlure, cette faiblesse, cette décision chez un imposteur de cette envergure. Episode traité brièvement et qui nous laisse sur nos questions : pourquoi ce renoncement à l’ultime consécration alors que Youki a peu de chances d’être entendue par ces invités serviles, prêts à honorer le grand poète, dévoreur de femmes. Imposteur, salaud oui mais comme dit Desnos : le corps du plus vicieux reste pur, donc pas imposteur, pas salaud jusqu’au bout. Cette rédemption de dernière heure, le jour anniversaire de ses 70 ans est comme un miracle arraché par Youki, prête au sacrifice jusqu’à la vue par Pavel du tatouage qui s’est transmis sur 3 générations.
Le faux-vrai à l’œuvre dans ce roman amène à douter de l’existence de cette Agathe Roussel, témoignant sur les ondes et dans la presse, pendant quelques jours, de ce qui se passe à Prague, au lendemain de l’invasion soviétique, le 21 août 1968. Je me souviens, digérant avec difficultés, l’échec politique de mai 68, avoir pleuré à cette nouvelle et avoir décidé définitivement de ne jamais être stalinien. Devenu trotskyste, j’ai participé aux combats pour la libération des dissidents de la Charte 77 donc de Vaclav Havel dont j’ai voulu faire éditer et créer l’œuvre théâtrale complète pour vérifier si comme on l’a trop dit, cette œuvre ne tenait pas la distance parce que trop didactique (c’est même dit dans ce roman quand est évoquée l’opposition entre Vaclav et Pavel). Débat pour moi toujours d’actualité car cette accusation automatique de didactisme pour toute pièce politique ou engagée a stérilisé durablement l’écriture politique pour la scène.
Doute aussi sur l’histoire du dernier poème de Desnos, nécessaire pour les besoins de la fiction.
Vrai par contre tout ce qui concerne Desnos et Youki, la fin de Desnos à Terezin, disparaissant d’épuisement, un mois après la fin de la guerre, le 8 juin 1945. Cet ancrage dans la réalité du poète et dans la réalité de son œuvre (les titres des chapitres sont des citations tirées de Desnos ; de nombreux passages de Desnos sont cités, intégrés à l’histoire, reprenant vie, vivant d’une nouvelle vie, celle de Youki Roussel, faisant suite à celle de Youki Foujita devenant Youki Desnos.
Je me suis remis à l’œuvre de Desnos en même temps que je lisais le roman. Plaisir de renouer avec le double Desnos, celui des jeux de mots dont je me suis beaucoup servi comme déclencheur avec mes élèves, celui des poèmes d’amour sans retour dans lequel je n’ai pas beaucoup de mal à me reconnaître comme amoureux, expérience qui m’a conduit à une autre écriture poétique, moins lyrique.
Dernier thème de ce roman et non le moindre : l’anorexie et son contraire, la boulimie. Le regard porté sur cette maladie m’a semblé vrai sans me donner les clefs pour comprendre et encore moins pour réagir en présence de tels symptômes.
Je n’épiloguerai pas sur l’écriture à deux voix, quatre mains car c’est comme venu d’une même voix me semble-t-il, que j’ai lu ce roman. Réussite donc de ce projet.
Les effets de résonance de ce roman en moi ont été multiples et riches. A toi donc lecteur de vérifier si d’autres échos te parviennent à cette lecture.
Jean-Claude Grosse, Corsavy, le 1° août 2008


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Les constellations du hasard/Valérie Boronad

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Les constellations du hasard
de Valérie Boronad
chez Belfond
boronad_les-constellations-du-hasard.jpg
Premier roman. Envoyé par la poste. Retenu et publié.
Une réussite.
L’histoire : un  jeune écrivain français d’origine bretonne, Luc Kervalec, part aux Etats-Unis, un manuscrit dans sa sacoche, pour rencontrer Paul Auster, son maître en écriture, espérant son soutien. Las, le manuscrit est volé, envolé, noyé dans les eaux froides de l’Atlantique. Luc, le narrateur, finit, après errance et aventures, par revenir chez son logeur qui devant son désarroi, lui propose un programme de survie : apprendre à nager et taper ce qui lui sera dicté. C’est ainsi que le narrateur se retrouve secrétaire d’un génial poète, Alejandro Asturias, dont l’œuvre, instinctive, retranscrit le chant du monde de l’origine de l’univers à celle des espèces et de l’homme, de l’histoire des civilisations à celle de quelques individualités, originales ou communes. La manière dont le narrateur évoque cette œuvre creuse un espace dans le roman, un vide comme un appel à une parole poétique à naître, donnant ainsi envie de création et l’on est curieux de savoir quels poètes auraient ce souffle. Nous avons pensé à Neruda et à son Chant général, à Saint-John Perse (Vents, Amers). Homère, Hésiode, Dante pourraient aussi être des maîtres à revisiter. En tout cas, belle leçon d’écriture : réussir par une écriture prosaïque à faire percevoir une écriture poétique d’altitude, d’élévation. Dans cet « échange » avec le poète, le narrateur découvre la vie d’Alejandro, son coup de foudre pour Cécilia, son départ pour les Etats-Unis, sa découverte du drame de Cécilia. Et matière à son nouveau roman auquel il consacre ses heures de nuit. Voulant se faire connaître de Paul Auster, et voulant faire connaître l’oeuvre du poète, le narrateur se lance dans une arnaque à l’américaine qui foire en ce qui concerne l’interview de Paul Auster, foire aussi en ce qui concerne la soirée consacrée au poète – « un rien imperceptible et tout est déplacé »-  mais atteint son but de manière oblique, grâce à une constellation des hasards qui se densifie au fur et à mesure que le roman avance.
Deux registres d’écriture pour ce roman, celui concernant le narrateur, avec un ton d’admonestation et d’humour, celui concernant le poète, inspiré. Cette histoire d’écrivain en herbe et de poète au génie inconnu est l’occasion de belles pages sur la littérature, sur l’amour des livres, leur pouvoir consolateur et libérateur, sur la magie des mots, « ces graines à semer »…
Souhaitons à ce premier roman un bel écho public.
Albertine Benedetto et Jean-Claude Grosse,
Corsavy, le 4 août 2008, pour l’abolition des privilèges

Valérie Boronad, Les Constellations du hasard, Paris, Belfond, 2008 par Daniel Fattore

Il en est également question ici:
Julien, Clarabel, Jean-Claude Grosse, Chroniques de l'imaginaire,Cinquième de couverture, Camille et d'autres sans doute, avec des avis contrastés !

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7 pierres pour la femme adultère/Vénus Khoury-Ghata

2 Septembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note de lecture sur
7 pierres pour la femme adultère
de Vénus Khoury-Ghata


    Le roman de Vénus Khoury-Ghata paru en 2007 au Mercure de France et réédité par France Loisirs en février 2008 nous introduit dès son titre dans une problématique contemporaine, sujet d’un débat sur les tenants de l’universalisme des droits de l’homme et de ceux pour qui le respect des coutumes passe avant tout, dénonçant l’ ethnocentrisme européen : il y a aujourd’hui encore des femmes qui meurent par lapidation pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage. C’est le cas de Noor, mère de trois garçons et mariée à un homme qui la délaisse. Dans le village de Khouf aux portes du désert, par une nuit de vent violent, le khamsin,  Noor, partie à la recherche de son chat, rencontre un étranger venu de l’autre côté de la montagne en jeep (probablement l’ingénieur responsable de la construction d’un barrage) qui la viole tout en lui donnant, comme elle le dira, du plaisir. Sous le coup d’une fatwa, elle attend sans révolte sa lapidation prochaine.
    Une étrangère au village, la narratrice, Française venue apporter de l’aide humanitaire à la suite d’une déception amoureuse, va vouloir intervenir dans l’ordre immuable du village et se met en tête de sauver Noor, enceinte, aidée par Amina, une célibataire (« une marmite qui n’a pas trouvé de couvercle » !).
    Vénus Khoury-Ghata donne à cette histoire une dimension  qui, sans en nier le tragique, ne le laisse pas envahir tout l’espace. Sa langue précise, poétique, violente parfois nous fait partager le quotidien de ces femmes, la vie au village, elle nous fait voir toute la complexité d’un univers extrêmement codifié et dont l’arriération frappe nos yeux occidentaux. Vénus Khoury-Ghata est clairement du côté des femmes, les opprimées, les victimes, mais sans complaisance et sans caricature. Elle aborde également d’autres aspects dont en particulier la critique fine du système des humanitaires.
    C’est finalement une histoire lumineuse et violente qui se passe dans un lieu non défini (ce pourrait être en Iran ou en Afghanistan, le lieu évoqué mêle les caractéristiques géopolitiques de ces pays) avec des personnages extrêmement attachants. Et le livre nous tient en haleine jusqu’au bout…
Albertine Benedetto
à Corsavy
vendredi 8 août 2008

Chère Albertine,

Merci pour cette note de lecture sur ce roman dont l’écriture comme l’histoire tiennent en haleine. Histoire violente, cruelle. Ecritures plurielles pour un récit qui peut amener certains à ne pas poursuivre la lecture tant on appréhende la lapidation de Noor. A tel point que l’exécution d’Amina intervient paradoxalement comme un soulagement, sans rien enlever à la barbarie de ces mâles s’acharnant à coups de bâtons et de pieds sur cette marmite qui n’a pas trouvé son couvercle.
Je relèverai dans les particularités d’écriture, ce tutoiement de la narratrice, se tutoyant elle-même, comme pour mettre à distance cette histoire qu’elle revit en l’écrivant. Je relèverai aussi la crudité des expressions concernant la sexualité, leur expressivité nourrie d’une vie réduite au minimum, survie presque dans ce désert hostile, étouffant et rendu encore plus étouffant par le corset de règles archaïques.
Je ne trouve rien de sympathique à un tel monde, machiste, refoulant le féminin, l’humiliant, le massacrant si nécessaire. Il va de soi pour moi que les droits de l’homme, universalistes, appliqués à une telle société constitueraient une avancée considérable et rendraienr leur dignité aux femmes.
Jean-Claude Grosse
Corsavy, le 9 août 2008


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Une opérette à Ravensbrück/Germaine Tillion

1 Mai 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Une opérette à Ravensbrück

de Germaine Tillion

Collection Points

 « Vivre et agir sans prendre parti, ce n'est pas concevable : la vie n'est qu'options (...) nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions et nous sommes constamment orientés, fibre par fibre, vis-à-vis de cet immense réseau d'événements et d'enchaînements qui tisse l'histoire. Et, de même qu'il n'existe pas, moralement, de vrais médiocres, mais seulement des êtres qui n'ont pas rencontré les événements qui les révéleront, il n'existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres, mais seulement des êtres qui, par manque d'expérience, se croient neutres »

Comme une bonne librairie est incitative. C'est le cas de L'arbre à lettres au bas de la rue Mouffetard où je me rends chaque fois que je monte à Paris.

Là, ça faisait trois ans.

Bien sûr, c'est l'actualité qui commande sur les espaces dédiés à l'histoire, à la politique, à la philosophie et aux sciences humaines, au roman, à la poésie...

N'empêche qu'en une heure, j'ai mis de côté 20 livres, soigneusement choisis, chacun pour des raisons différentes.

Avec Quand le soleil voulait tuer la lune, chez Métailié, j'ai renoué avec une histoire vieille de 42 ans.

Déjà professeur dans le Nord mais encore étudiant 3° cycle en Sorbonne et à Nanterre, j'avais entendu parler par Leroi-Gourhan ou Roger Bastide ou Lévi-Strauss de la dernière des  Fuégiens, des Selk'nam, interrogée par une ethnologue et cela m'avait fait bondir, peuple génocidé par les blancs avec ethnologue sauvant par ses entretiens la culture de ce peuple. D'autres avaient déjà fait cela : Malinovski en Nouvelle-Zélande qui eut l'idée d'introduire le rugby pour remplacer la guerre entre les tribus ce qui a conduit au fameux cri de guerre des all blacks, le haka,

Bernardino de Sahagùn avec son Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, livre qui disparut pendant deux siècles avant d'être retrouvé à Madrid et à Florence et sans lequel on ne saurait rien des Aztèques.

42 ans après la mort de Lola Kiepja, son informatrice, voici que paraît en français, le livre d'Anne Chapman consacré aux rituels et au théâtre, le Hain, de ce peuple disparu.

Je le lirai avec une émotion particulière et peut-être la même répulsion pour l'Occident que celle que j'avais à l'époque.

Qu'est-ce qui m'a conduit à choisir le texte de Germaine Tillion ?

Le sujet et les circonstances : une pièce écrite en camp.

J'avais accueilli en novembre 2004 à la maison des Comoni, au revest : Qui ne travaille pas ne mange pas, spectacle documentaire sur le théâtre au goulag, mis en scène par Judith Depaule.

Se saisir de sujets aussi terribles me semble une des missions du théâtre ou du cinéma, de la littérature aussi. D'où mon intérêt pour le texte de Germaine Tillion, mais aussi pour le livre de Jonathan Little : Le sec et l'humide.

Là, anecdote. Un des comédiens du spectacle sur le goulag, chez lequel je suis hébergé lors de mes sorties parisiennes, me parle de sa conversation avec Jonathan Little, venu voir le nouveau spectacle de Judith Depaule sur Gagarine à Chelles, le 27 mars, lui ne connaissant pas l'écrivain et l'écrivain parlant russe avec ce comédien, évoquant ses 2 années passées en Tchétchénie, ses rencontres avec Bassaiev et les risques encourus avec Khattab.

Feuilletant le livre, je trouve en fin de livre l'épilogue sur Bassaiev. D'où l'achat, d'autant que le sujet est : une brève incursion en territoire fasciste.

L'opérette-bouffe de Germaine Tillion : Le Verfügbar aux enfers, écrite à Ravensbrück en 1944 a été publiée en 2005, en poche en 2007. Germaine Tillion avait gardé sous le coude ce texte parce qu'il avait eu son utilité en son temps, le temps de son écriture et qu'elle ne voyait pas comment ce texte pourrait être reçu par des spectateurs sans expérience du camp.

Cette opérette a été écrite par la détenue NN, nuit et brouillard, Germaine Tillion, entre octobre 1944 et janvier 1945, à Ravensbrück.

Germaine Tillion refusa de travailler pour les nazis, devenant une Verfügbar, disponible pour toute corvée mais aussi et surtout une prisonnière rebelle, se cachant de block en block, au milieu des dormeuses (celles qui avaient travaillé de nuit). Protégée par ses compagnes de détention, écrivant dans une grande caisse, quand elle était envoyée au tri du pillage de l'Europe par les nazis, ayant mis en place  dans son block, le cercle d'études,  autre façon de résister ou de survivre, ultime forme du sabotage selon une de ses expressions, Germaine Tillion, ethnologue de métier et résistante de conviction, décédée le 19 avril 2008 à presque 101 ans, a écrit cette opérette bouffe pour ses compagnes car que reste-t-il comme arme de résistance, de survie, dans un univers de cette brutalité : le rire, le rire le plus caustique, le rire sur soi, le rire aussi sur les bourreaux mais l'essentiel est bien le regard porté sur cette nouvelle espèce, décrite par un naturaliste, charrié par le chœur, le Verfügbar aux enfers, titre inspiré d'Offenbach, Orphée aux enfers.

«L'humour noir et l'autodérision tendent aux détenues un miroir sans pitié, dont la description même force la réaction, entraîne le refus et représente une victoire de l'esprit sur le système de déshumanisation», analyse Claire Andrieu, dans la préface du Verfügbar.

L'opérette comporte plusieurs registres :

- un registre d'observations sur l'organisation du camp, son vocabulaire particulier, les différentes catégories de prisonniers, les différents niveaux de la hiérarchie, les différents niveaux de traitements infligés aux prisonniers, observations concises, précises, sans concession, dans leur cruauté, maladies, dysenterie chronique, blessures infligées, sélection pour élimination par différents procédés, expériences médicales ou chirurgicales...On a la vie quotidienne au camp et entre le 1° et le 3° acte, celle-ci envahit l'opérette comme si l'écriture ne pouvait suivre la dégradation des conditions de vie avec l'avancée des alliés, la désorganisation et la folie saisissant les SS : une des chansons est explicite, celle des 30 jeunes filles rencontrant un SS hurlant qui en tue une, la 30° puis au couplet suivant, la 29° et ainsi de suite.

- un registre d'airs et de chansons connus, aux paroles détournées, adaptées à la situation mais permettant à toutes les compagnes d'être dans le coup, de chanter.

- un registre de dérision par le jeu entre le naturaliste et le chœur, indocile, interrompant le conférencier pour apporter son grain de sel, son information, sa précision mais aussi ses rêves de bons repas dans les diverses provinces françaises.

Il se trouve que le Théâtre du Châtelet a eu l'heureuse initiative en juin 2007 pour les 100 ans de Germaine Tillion, avec son accord, de faire créer pour 3 représentations, l'opérette bouffe. L'initiative est revenue à un théâtre privé. Pas au théâtre public, faut-il s'en étonner ?

 

Jean-Claude Grosse

 

Le Verfügar aux Enfers
de Germaine Tillion

Opération survie en humour noir et musiques joyeuses Paris - Théâtre du Châtelet

Germaine Tillion, ethnologue, humaniste et grande résistante a eu cent ans le 30 mai dernier. Pour rendre hommage à cette personnalité d'exception le Châtelet a eu l'heureuse initiative de ressusciter un texte inédit rédigé en cachette dans le camp de Ravensbrück où elle était déportée. Pour soutenir le moral de ses camarades de captivité, elle avait inventé des couplets à l'autodérision couleur d'encre, faits pour être fredonnés sur des musiques familières. Une façon de ne pas se laisser aller à mourir comme des bêtes et à tracer des pistes de mémoire. Un outil pour déclencher les rires autour des corps dévastés et des têtes vidées, de la pire dégradation humaine.

Raconter l'horreur en s'en moquant

Germaine Tillion raconte l'horreur en s'en moquant, par petites phrases et petites rimes et les colle aux refrains connus, d'Offenbach à Gluck, en passant par Bizet, Hahn, , Christiné ou Lalo, par les rondes enfantines et les comptines... Le tout gravitant autour du thème des « Verfügbar », les « disponibles », les filles bonnes à tout faire, condamnées à toutes les corvées, substituts réactualisés des antiques esclaves ou des serfs du moyen-âge. Une race à part donc qu'un naturaliste de carnaval vient présenter au cours de conférences délirantes qui servent de fil rouge. Bérénice Collet pour la mise en scène et Christophe Ouvrard pour les décors et les costumes ont relevé le défi de mettre en images et en mouvement ce qui était à priori indescriptible. Quelques bancs, deux panneaux jouant sur les transparences et les projections qui sui suggèrent l'intérieur des baraquements ou des paysages en désolation, des robes colorées comme des rêves d'un autrefois fantomatique...

Un petit air de grande production


En dialogues, en chants et en chansons méticuleusement reconstitués par Christophe Maudot, six solistes connues des scènes lyriques, Hélène Delavault, Emmanuelle Goizé, Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge jouent et chantent en charme, aplomb, émotion autour du naturaliste Alain Fromager, Les choristes de la maîtrise de Paris et des chœurs des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, ainsi qu'une équipe de jeunes danseuses issues de divers conservatoires parisiens s'intègrent aux actions, les illustrent et donnent à l'ensemble un petit air de grande production. Les instrumentistes de l'Orchestre de Chambre Pelléas dirigés avec cœur et doigté par Hélène Bouchez soutiennent autant qu'ils accompagnent cette magnifique leçon d‘espoir, cet acte de création et de civisme à nul autre pareil..

Un seul regret : qu'il n'y ait eu que trois représentations pour s'imprégner de cette page d'histoire qui a bouleversé les spectateurs qui ont le privilège d'y assister.

Le Verfügbar aux Enfer- opérette-revue à Ravensbrück, textes de Germaine Tillion, musiques de Bruno Coquatrix, Reynaldo Hahn, Georges Bizet, Henri Christiné, Oscar Straus, Henri Duparc... Orchestre de Chambre Pelléas, direction Hélène Bouchez, mise en scène Bérénice Collet, restitution et compositions musicales Christophe Maudot, décors et costumes Christophe Ouvrard, chorégraphies Danièle Cohen. Avec Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge, Emmanuelle Goizé, Hélène Delavault, Alain Fromager. Chœurs de la Maîtrise de Paris et des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, danseuses des conservatoires municipaux de Paris.

Théâtre du Châtelet à Paris, les 2 & 3 juin 2007

 


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Peut-on jouir du capitalisme/Luis de Miranda

21 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Peut-on jouir du capitalisme ?
de Luis de Miranda

aux éditions Punctum


Luis de Miranda est né en 1971. Cela m’explique l’étonnement éprouvé à la lecture de cet essai. Il ne me semble pas du tout dans l’air du temps. Convoquer Lacan, Heidegger et le jeune Marx, surtout pour ouvrir des voix et voies à une vie nouvelle, voilà qui rappelle le meilleur de 68 et qui, en 2008, ne manque pas d’audace. La critique via les discours théorisés par Lacan, en particulier le discours du maître, devenu discours du capitaliste, la critique de la société de consommation, l’accent mis sur l’aliénation du consommateur, du jouisseur, la démonstration de l’impossibilité pour le désir de jouir du capitalisme et des objets produits par lui, voilà qui me rappelle  Herbert Marcuse,  Henri Lefebvre et bien d’autres penseurs de 68, Michel Clouscard (Néo-fascisme et idéologie du désir, en 1973 chez Denoël).
Ce qui est étonnant de la part de Luis de Miranda, c’est le chemin qu’il parcourt. Commencer par Lacan, passer par Heidegger qui précède Lacan et terminer par Marx qui les précède tous deux, m’a laissé perplexe. D’autant que le jeune Marx ouvre en beaucoup moins de pages bien plus de perspectives que Lacan qui a droit à deux chapitres sur quatre ou que Heidegger (un chapitre).
Lacan bouche au désir l’horizon de la jouissance absolue avec sa notion de plus de jouir. Heidegger amorce une sortie de l’inauthenticité avec sa notion de désir-sans-objet en ce sens que le capitalisme avec son impératif de « fun » ne peut concevoir d’autre mode de fonctionnement du désir que dans un passage, un enchaînement sans fin d’objet en objet. Le désir-sans-objet nous met en relation avec un en deçà du langage, ce que Heidegger nomme Terre.
Marx fait prendre conscience que l’individu n’est pas séparé par le discours de ce qu’il désire par-dessus tout (l’inatteignable objet a) car ce que l’individu aliéné désire, c’est ce qu’une société à un moment historique donné désire. Remplaçons le télos capitaliste par un autre contrat social et la créativité prendra le pas sur la répétition, l’individu séparé de lui-même reprendra conscience de son être collectif c’est-à-dire que la société est notre œuvre commune, en perpétuelle transformation, création, créalisation.
L’auteur invente ces concepts : créel, créalisme, créalisation, pour nommer les voies de sortie du capitalisme dont l’objectif est l’accumulation du capital au prix du solipcisme de chaque consommateur et de chaque salarié.
On trouvera dans wikipédia un article sur Luis de Miranda et sur ces concepts dont les noms ne sont guère enthousiasmants : dommage.
Evidemment, on attend la parution de son essai sur les lignes de vie de Deleuze.
Donc, un livre révélant qu’une pensée souterraine chemine contre le discours dominant, capitaliste, publicitaire, une pensée libératrice, utopique au meilleur sens du terme, car utopie d’un possible immédiat, à portée de désir, de corps, de sensibilité, d’amour des autres.
Cela ne concernera qu’une minorité, les autres continuant à se vautrer dans le consumérisme.
La lecture de ce livre suppose tout de même un vocabulaire « technique » qui n’est pas celui du plus grand nombre. Le souci de démonstration de Luis de Miranda lui fait perdre de fait nombre de lecteurs ce qui est regrettable puisqu’il reproche à Lacan son rationalisme, son scientisme même, et revendique avec Heidegger et Marx, la vie corporante et le droit au sensible. Cela supposait un poème plus qu’une démonstration.
Pour ma part, c’est ce que j’ai tenté dans l’essai : 68, Emmanuelle, nous et moi (doux émois) écrit en 1988-1989. Je pense avoir proposé une ligne de vie qui ne soit pas celle, dominante, de l’aliénation individuelle par la consommation sans limites, la jouissance sans entraves mais celle, minoritaire, solitaire (et paradoxalement solidaire) de l’épanouissement par la création, celle de la création de nouveau, la création faisant advenir ce que la nature n’a pas créé mais devenant comme naturel.

Jean-Claude Grosse

Le créalisme
(source: wikipédia)

À la faveur de l'expérience Arsenal du Midi (l'une des deux signatures-anagrammes de l'auteur, avec Animal du Désir), un laboratoire d'écriture mené sur Internet de 2004 à 2007, Luis de Miranda a rassemblé son projet littéraire et philosophique sous le terme de créalisme. Pour lui, le créalisme est une politique du réel en tant que co-création en devenir (l'être comme « Créel »), où le sujet actif occupe une place centrale, où l'imagination, la passion, la volonté, l'art, le désir, redéfinissent sans cesse, au présent et en acte, les conditions de possibilité d'une vie désaliénée, voire d'une mutation continue, démultipliée et plus ou moins latente de la société.
Le créalisme, également né de travaux menés par Luis de Miranda à l'université de Paris-I entre 2003 et 2007, sur Jacques Lacan, Karl Marx, Gilles Deleuze et Martin Heidegger, pose le primat de la créativité au cœur de l'être, et loin d'être agencé aux seules disciplines artistiques, il concerne la dynamique d'extension des territoires vivants, une éthique aventureuse, une praxis éprouvable et collective de la singularité. Sous cette acception, le Créel est un tissu vif d'interrelations, tandis que le Réel est son compost.

Luis de Miranda


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Le candidat de Gustave Flaubert/ Démocratie de Joseph Brodsky

21 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Le candidat de Gustave Flaubert
Démocratie de Joseph Brodsky
deux pièces politiques pour fin de partie

Les circonstances m’ont fait lire dans la foulée ces deux pièces politiques.
Je suis tombé par hasard sur Le candidat, seule pièce de Flaubert, au sortir des élections municipales au Revest. Rééditée par les éditions Le mot et le reste, en janvier 2007, ce fut une réelle découverte, tombant à point nommé (mars 2008) puisque j’avais très vite eu le projet d’écrire une farce hénaurme à partir des élections municipales auxquelles j'ai participé comme tête de liste d'une équipe: Avec vous, maintenant..
Ecrite en 1873, au moment où Flaubert travaille à son œuvre maîtresse : Bouvard et Pécuchet, qu’il veut « guerre à la bêtise », cette pièce n’a été jouée que 4 jours en 1874. Pièce ratée ? Nenni ! Pièce aboutie, illustrant parfaitement, à partir d’une citation de Machiavel, ce qu’est une élection, ce qu’est la démocratie.
« Tout l’art du politique est de faire croire. Le gouvernement devra s’appuyer sur les plus vils des sujets, ceux qui ont quelque chose à se reprocher, car le fait d’avoir un emploi public, redorera leur blason, et comme ils sauront qu’ils ne doivent pas cette position à leurs propres mérites, mais uniquement à la faveur discrétionnaire du Prince, ils seront obligés d’être fidèles à celui-ci en toutes circonstances, alors que d’honnêtes gens pourraient se croire fondés à adopter un comportement indépendant. » Machiavel, Le Prince, XX.
Aujourd’hui, on appelle ce que montre la pièce, du clientélisme. Le candidat s’assure des voix d’un certain nombre d’électeurs en répondant à leurs attentes, à leurs demandes : leurs intérêts particuliers les amènent à offrir leurs voix au plus offrant, et on assiste dans la pièce à des retournements de veste et de situation franchement comiques en même temps que réalistes. Le candidat, lui, a besoin du soutien de certaines personnes influentes et il n’hésite pas, tant son désir d’être élu député est fort, à sacrifier sa fille en la mariant au fils d’un hobereau et à refuser de voir l’infidélité de sa propre épouse avec un jeune journaliste dont la plume lui est nécessaire.

Ce qui est frappant dans cette pièce, c’est sa modernité, la modernité des propos, la vérité des personnages, le réalisme des situations. L’intrigue est scandée par le temps qui s’écoule : avant le vote, pendant le vote, à l’issue du vote : « Vive notre député ! », trois répliques pour la scène finale du 4° acte.
Les décors montrent bien où se passent les choses, pas dans le bureau de vote mais chez le candidat, au café Le Français, au salon de Flore où se succèdent en réunions publiques les candidats qu’il s’agit d’amener à se désister.
Ecrirai-je une pièce de ce genre ? Intitulée Une comédie politique, elle ne fait pas hurler de rire. Dans son article sur la pièce, Villiers de l’Isle-Adam note le silence du public qui accompagne la fin de la pièce : le miroir tendu est tellement vrai que personne ne peut et ne veut s’y reconnaître et c’est sans doute cette vérité renvoyée qui explique l’insuccès de la pièce alors que triomphent ces « grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à toute une génération, en la rendant, par un pli d’esprit exécrable, inaccessible aux sentiments de l’Art et de la Grandeur oubliés ».
Il me semble qu’aujourd’hui, il faut renvoyer plusieurs choses : en régime capitaliste, les élections ne servent pas à dégager l’intérêt général. Atomisés, les individus, électeurs d’un jour, n’ont pas envie de se prendre la tête ou le chou. La grande stabilité, en même temps qu’une petite volatilité, des électeurs manifeste que les électeurs veulent rarement que ça change. Les électeurs sont inéducables, ont la mémoire courte, croient à des promesses ou discours jouant sur de touts petits écarts. « Le changement dans la continuité », « la confiance tranquille »,  « la rupture dans la continuité », « la rupture sans douleur » .Le changement, ce sont les circonstances qui les provoquent et on s’adapte, le système D individuel étant préféré à toute autre solution, ce qui donne de belles espérances de vie aux politiciens professionnels, vivant des indemnités publiques, pourvoyeurs de postes et de places. Tant qu’il n’y a pas de circonstances graves, on ne veut pas anticiper, on n’aime pas les Cassandre, on conforte la continuité. Si on le peut, on profite du système : clientélisme côté électeurs, carriérisme côté élus. Par suite, les élus sortants n’ont pas grand-chose à dire et à faire : mise en valeur de leur bilan et quelques formules vides qui « parlent », « marier la tradition et la modernité » pour parler de l’installation d’un distributeur de billets, « respecter notre identité » proclamé par des gens qui sont tous des importés. Plus tout un travail de contacts discrets, de rumeurs insistantes. Ceux qui veulent remplacer les sortants font des promesses, des projets plus ou moins élaborés, cohérents, voulant répondre aux problèmes mais ça n’intéresse guère les électeurs les problèmes et leurs solutions. Ils vont trouver toutes les bonnes raisons de la mauvaise foi pour ne pas accorder de crédit à ce qui innove, à ce qui est honnête, à ce qui est généreux. La démocratie dit-on est le moins pire des régimes, c’est donc un des pires et en tout cas pas le meilleur à cause de ce qu’on peut rassembler sous quelques mots comme « bêtise », « connerie », « servitude volontaire ». La farce hénaurme doit donc mettre en scène hommes politiques cyniques, décomplexés, psychopathes, jouisseurs de leur pouvoir en pick-up et électeurs cyniques, primaires voire primates dont le cerveau loge un pois chiche.
Cible privilégiée : boulistes et chasseurs, vieilles et jeunes, chômeurs et râleurs, incultes et communautés brossées dans le sens du poil. Ce qui est à démasquer aussi c’est l’hypocrisie, le mensonge institué, l’abus de pouvoir, les serrements de mains, les parades séductrices place du marché, la cour des courtisans assoiffés, régalés au « café du bon coup ». La farce hénaurme n’aurait même pas un soir de représentation.

Démocratie a été publiée en 1990. Brodsky étant russe, exilé aux USA depuis 1972, après son procès pour « parasitisme social et fainéantise » en 1964 qui lui vaut  d’être condamné à 5 ans de travaux correctifs, on peut penser que cette pièce évoque la transition d’un pays totalitaire à une forme décrétée de démocratie par le haut et pas par le bas car là c’est la révolution. On est dans la farce avec 5 personnages dont le chef de l’état, trois ministres et une secrétaire qui pour marquer le virage à 180° va se dépoiler au fur et à mesure que les 4 responsables politiques vont évoquer la transition décidée par l’ours, le chef suprême du grand pays frère dont les chars savent rappeler à l’ordre ceux qui franchissent la ligne rouge. Cette pièce où les répliques ne sont pas attribuées comme si les marionnettes étaient interchangeables fourmille de répliques savoureuses, les unes profondes, les autres anodines. Datée par l’effondrement du mur, elle ne réussit pas mais ce n’était pas le but, à dépasser l’époque pour accéder à plus universel. Montée aujourd’hui pour les anxydentaux, elle ne parlerait qu’à ceux qui se souviennent qu’il y a eu un bloc dit de l’Est. Cela dit, chez nous aujourd’hui, c’est le même cynisme qui est à l’œuvre, les mêmes mensonges, avec d’autres moyens que ceux des pays totalitaires : l’enfermement, le coffrage, le lâchage des chiens de la calomnie. Voilà 4 politiciens qui n’ont rien en commun, tenus par on ne sait quelle solidarité, prêts à s’auto-éliminer. Le sexe vient mettre un peu de vie dans cette « équipe » sans équipée, pressée par le temps, préférant comme le chef de l’état, Basile Modestovitch, le passé, car « la majorité, c’est lui… ». Une réécriture pour nos pays dits démocratiques serait édifiante.

J’ai profité de cette note de lecture pour relire 40 ans après, Collines et autres poèmes de Joseph Brodsky, publiés au Seuil en 1967, avec une préface qui n’a rien perdu de son intérêt de Pierre Emmanuel, et dans une traduction sans enjolivements de Jean-Jacques Marie.
Quelle force dans ces poèmes, parfois des récits mais hallucinés et hallucinants comme l’Elégie à John Donne, comme Collines qui brassent vie et mort, hommes et nature, bien et mal.
Ses poèmes sont souvent comme des métaphores filées, rassemblant des petites merveilles de notations réalistes, fantastiques. Je pense à 2 poèmes en particulier : Le livre, à partir d’une citation d’un  grand poète turc, Nazim Hikmet, « envoyez-moi un livre qui finisse bien » et Le cimetière juif.
La demande de Nazim Hikmet sert sans doute de déclencheur à Joseph Brodsky et cela donne une charge d’un humour dévastateur contre l’époque et contre la littérature sans estomac,
« et si dans le premier chapitre quelqu’un s’acharne
à gémir, dans le trentième enfin règne la paix.
Obsession sexuelle, optimisme social,
épigraphes tirées de sonnets et de canzoni,
intrigue à demi policière, et comme titre : La  Vie.
… envoyez-moi donc ce livre qui finit bien. »
Dans Le cimetière juif, Brodsky se livre à un constat d’une étonnante force par sa simplicité, sa litanie et sa chute :
« Ils se sont enrichis pour eux-mêmes.
Ils sont morts pour les autres.
Ils ont toujours payé leurs impôts, respecté le règlement
Et dans ce monde matériel comme une impasse
ils commentèrent le Talmud et restèrent des idéalistes.

Ils n’ont pas semé de blé, ils n’ont jamais semé de blé.
Ils se sont tout simplement allongés dans la terre comme du grain,

Derrière la clôture de planches humides.
Quatre kilomètres après le terminus de tramway. »

En 1987, Joseph Brodsky recevait le prix Nobel de littérature.
A lire par les amateurs de poésie métaphysique sans apprêt.

Corsavy, le 11 avril 2008
un jour de pluie et de neige,
un jour traînant une tristesse à pleurer
de l’arrêt des choses, du cœur, du pouls du monde
entrevu au travers des petits carreaux
de la petite fenêtre de la petite maison
sans horizon
Jean-Claude Grosse

L'écriture du Candidat

source:

http://pagesperso-orange.fr/jb.guinot/pages/oeuvres11.html

Résumé :

Rousselin est prêt à tout pour devenir député. Même à changer plusieurs fois d'étiquette politique et de partisans. Même à se laisser duper par les électeurs madrés de sa province. Même à promettre tout ce qu'on voudra. Même à intriguer pour ou contre les intriguants, c'est selon. Même à vendre sa fille et à tolérer l'inconduite de sa femme...

L'écriture du Candidat

« Comme j'avais pris l'habitude, pendant six semaines, de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue, ne voilà-t-il pas que je me suis mis à construire le plan d'une autre pièce ! laquelle a pour titre : le Candidat. Mon plan écrit occupe vingt pages. Mais je n'ai personne à qui le montrer. »

A George Sand. 20 juillet 1873.

« En admettant que le Candidat soit réussi, jamais aucun gouvernement ne voudra le laisser jouer, parce que j'y roule dans la fange tous les partis. Cette considération m'excite. Tel est mon caractère. Mais il me tarde d'en avoir fini avec le théâtre. C'est un art trop faux, on n'y peut rien dire de complet. »

A Marie Régnier. juillet-août 1873.

« Comme j'étais en veine dramatique, je me suis mis, après m'être débarrassé du Sexe faible, à faire le scénario d'une grande comédie politique ayant pour titre : le Candidat. Si jamais je l'écris et qu'elle soit jouée, je me ferai déchirer par la populace, bannir par le Pouvoir, maudire par le clergé, etc. Ce sera complet, je vous en réponds ! Cette idée-là m'a occupé un mois, et mon plan remplit presque trente pages. »

A Edma Roger des Genettes. 4 août 1873.

« J'ai passé toute la journée d'hier avec Carvalho. - Nous cherchons des acteurs. Il n'est pas besoin de te cacher que je lui ai lu le plan du Candidat ! Enthousiasme dudit Carvalho, qui m'a prié de lui permettre de l'annoncer ! Ce que j'ai formellement refusé. Là-dessus, je suis inflexible. »

A sa nièce Caroline. 15 août 1873.

« Sache que j'ai fini le 1er acte du Candidat, dimanche dernier à 3 h 1/2 du matin ! »

A sa nièce Caroline. 24 septembre 1873.

« Et puis le style théâtral commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continue m'irrite à la manière de l'eau de Seltz, qui d'abord fait plaisir et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie. D'ici au mois de janvier, je vais donc dialoguer le mieux possible, après quoi, bonsoir ; je reviens à des choses sérieuses. »

A George Sand. 30 octobre 1873.

« Il me tarde d'être sorti de l'Art dramatique. Ce travail fiévreux et pressé me tord les nerfs comme des cordes à violon. - J'ai peur, par moments, que l'instrument n'éclate. »

A la Princesse Mathilde. 12 novembre 1873.

« Le Candidat marche d'un train effroyable : je l'aurai fini, sans aucun doute, avant huit jours. »

A sa nièce Caroline. 17 novembre 1873.

« Eh bien, moi, j'ai fini le Candidat ! Oui, Madame ! et je crois que le Ve acte n'est pas le plus mauvais ? Mais je suis bien éreinté. (...) Il était temps que je m'arrête, ou arrêtasse. Le plancher des appartements commençait à remuer sous moi comme le pont d'un navire, et j'avais en permanence une violente oppression. Je connais cela, qui veut dire : « assez ! »

A sa nièce Caroline. 22 novembre 1873.

« Carvalho est arrivé samedi à 4 heures. - Embrassade suivant les us des gens du théâtre. A 5 heures moins dix minutes a commencé la lecture du Candidat, qu'il n'a interrompue que par des éloges. Ce qui l'a le plus frappé, c'est le 5e acte, et, dans cet acte, une scène ou Rousselin a des sentiments religieux, ou plutôt superstitieux. - Nous avons dîné à 8 heures et nous nous sommes couchés à deux.
Le lendemain, nous avons repris la pièce, et alors ont commencé les critiques :
elles m'ont exaspéré, non pas qu'elles ne fussent, pour la plupart, très judicieuses, mais l'idée de retravailler le même sujet me causait un sentiment de révolte et de douleur indicible. - Note que notre discussion a duré tout le dimanche, jusqu'à 2 heures du matin ! et que ce jour-là j'avais les Lapierre à dîner ! Ah ! je me suis peu diverti ! Pour dire le vrai, il y a peu de jours dans ma vie où j'aie autant souffert. Je parle très sérieusement, et Dieu sait combien je me suis contenu ! Carvalho, accoutumé à des gens plus commodes (parce qu'ils sont moins consciencieux), en était tout ébahi. Et, franchement, il est patient !
Les changements qu'il me demandait, à l'heure qu'il est,
sont faits, sauf un. - Donc, ce n'était ni long ni difficile. N'importe ! ça m'a bouleversé. Il y a un point sur lequel je n'ai pas cédé. Il voulait que je profitasse « de mon style » pour faire deux ou trois gueulades violentes. Ainsi, à propos de Julien, une tirade contre les petits journaux de Paris. Bref, le bon Carvalho demande du scandale. Nenni ! je ne me livrerai pas aux tirades qu'il demande, parce que je trouve cela facile et canaille. C'est en dehors de mon sujet ! C'est anti-esthétique ! Je n'en ferai rien !
En résumé, le 2e et le 3e acte sont fondus en un seul (je n'ai enlevé qu'une scène), et la pièce aura 4 actes. L'
Oncle Sam ne dépassera pas les premiers jours de février. Carvalho voulait même me remmener avec lui à Paris. Toutes mes corrections seront faites demain ou après-demain.
Donc, vers la fin de la semaine prochaine, je fermerai Croisset et j'irai là-bas. - Je suis, d'avance, énervé de tout ce que je vais subir ! et je regrette, maintenant d'avoir composé une pièce ! On devrait faire de l'art exclusivement pour soi : on n'en aurait que les jouissances. Mais, dès qu'on veut faire sortir son oeuvre du « silence du cabinet » on souffre trop, surtout quand on est, comme moi, un véritable écorché. Le moindre contact me déchire. je suis, plus que jamais, irascible, intolérant, insociable, exagéré, Saint-Polycarpien. Ce n'est pas à mon âge qu'on se corrige ! »

A sa nièce Caroline. 2 décembre 1873.

« Votre vieil ami a lu hier aux comédiens du Vaudeville le Candidat, qui a paru leur faire UN GRAND EFFET. Le 1er acte a visiblement amusé. Au milieu du second, l'intérêt a faibli. Mais le 3e était à chaque minute interrompu par les éclats de rire et les bravos, et le 4e a « enlevé tous les suffrages. »
Mon manuscrit est maintenant à la Censure, et les répétitions commencent la semaine prochaine. Je me torture la cervelle pour trouver le moyen d'alléger le second acte ! Il est trop tard, j'en ai peur ? »

A Edma Roger des Genettes. 12 décembre 1873.

« Les répétitions du Candidat sont commencées, et la chose paraîtra sur les planches au mois de février. Carvalho m'en à l'air très-content ! Néanmoins, il a tenu à me faire fondre deux actes en un seul, ce qui rend le premier acte d'une longueur démesurée - J'ai exécuté ce travail en deux jours et le Cruchard a été beau ! Il a dormi sept heures en tout, depuis jeudi matin, jour de Noël, jusqu'à samedi, et il ne s'en porte que mieux. »

A George Sand. 31 décembre 1873.

« Mon Bourreau,
Comme vous avez l'habitude de me couper la parole avant que je n'aie desserré les lèvres, je me permets de vous adresser
par écrit les observations ci-dessous, que vous méditerez » dans le silence du cabinet ».
I. Depuis hier au soir, je pressure, sans discontinuer, ma pauvre cervelle, afin d'arranger
la scène finale du 3e acte sans femme.
Impossible... et voici pourquoi :
Il faut : 1° qu'on voie
l'accord subit de Murel et de Julien, entente qui se fait par des apartés, tandis que les deux femmes sont avec Rousselin. 2° Murel profite de l'occasion pour demander Louise officiellement. Il l'a déjà tant de fois demandée que cette demande doit différer des autres, être plus forte, plus évidente. 3° Il est indispensable de montrer l'amour de Louise ; autrement sa résistance, au 4e acte, n'aurait pas de sens et serait sans préparation. 4° Quant à l'inconvenance qu'il y a à faire cette demande dans un lieu public, elle est relevée par Mme Rousselin elle-même. 5° La présence des femmes au salon de Flore ? Mais Louise dit que c'est une ruse d'elle, pour parler à Murel ! 6° Il faut montrer que Mme Rousselin a réussi, et qu'elle mène son mari par le nez. On ne la verra plus, c'est bien le moins qu'elle paraisse une dernière fois. 7° Raison majeure : sans femme, l'acte est triste comme peinture. Je suis, pour ma part, écoeuré par cette masse de vilains costumes, cette quantité d'hommes ; un peu de robes délassera la vue. On a fait pendant cet acte assez de vacarme, tout ne doit pas être subordonné au mouvement ou à ce qui passe comme tel. Sacrifions aux Grâces !
Enfin, mon cher ami, je ne trouve pas de moyen de changer la scène en question. Ce que j'ai fait n'est pas bon, mais ce que vous me proposez est pire. De cela, je suis sûr.
Je vais aujourd'hui tâcher de mettre en scène, moi-même cette fin d'acte. Nous verrons ce qui en résultera. Vous conviendrez que vous n'avez même pas essayé de voir ce qu'elle donnerait.
(...)
Je suis arrivé à la Censure avec une physionomie et un caractère tout nouveau. Les sieurs de Bauplan et Hallays ne m'ont pas reconnu. L'ombre de Flaubert a proféré quelques sons... confus... et a tout accordé, tout concédé, par lassitude, dégoût, avachissement, et pour en finir. Ah ! c'est une jolie école de démoralisation que le théâtre ! »

A Léon Carvalho. 9 janvier 1874.

« Quant au Candidat, il sera joué, je pense, du 20 au 25 de ce mois. Comme cette pièce m'a coûté très peu d'efforts et que je n'y attache pas grande importance, je suis assez calme sur le résultat.
Le départ de Carvallho m'a contrarié et inquiété pendant quelques jours. Mais son successeur Cormon est plein de zèle. Je n'ai jusqu'à présent qu'à me louer de lui, comme de tous les autres du reste. Les gens du Vaudeville sont charmants. Votre vieux troubadour que vous vous figurez agité et continuellement furieux est doux comme un mouton et même débonnaire ! J'ai fait d'abord, tous les changements qu'
on a voulus. Puis on a reconnu qu'ils étaient imbéciles, et on a rétabli le texte primitif. Mais j'ai, de moi-même, enlevé ce qui me semblait trop long. - Et ça va bien, très bien. Delannoy et Saint Germain ont des binettes excellentes et jouent comme des anges. Je crois que ça ira.
Une chose m'embête. La
Censure a abîmé un rôle de petit gandin légitimiste, de sorte que la pièce, conçue dans un esprit d'impartialité stricte, doit maintenant flatter les Réactionnaires ? effet qui me désole ; car je ne veux complaire aux passions politiques de qui que ce soit, ayant comme vous savez la haine essentielle de tout dogmatisme, de tout parti. »

A George Sand. 7 février 1874.

« Ma première n'a lieu que mercredi 11. La répétition générale mardi.
C'est à grand-peine que j'ai pu vous faire inscrire pour deux strapontins.
Je crève de rage. »

A Edmond Laporte. 6 mars 1874.

« Pour être un Four, c'en est un ! Ceux qui veulent me flatter prétendent que la pièce remontera devant le vrai public, mais ne n'en crois rien !
Mieux que personne je connais les défauts de ma pièce. Si Carvalho ne m'avait point, durant un mois, blasé dessus avec des corrections imbéciles (que j'ai enlevées) j'aurais fait des retouches ou plutôt des changements qui eussent peut-être modifié l'issue finale. Mais j'en étais tellement écoeuré que pour un million je n'aurais pas changé une ligne. Bref je suis enfoncé.
Il faut dire aussi que la salle était détestable. Tous gandins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens matériel des mots. On a pris en blague des choses poétiques. Un
poète dit : « C'est que je suis de 1830, j'ai appris à lire dans Hernani et j'aurais voulu être Lara. » Là-dessus, une salve de rires ironiques ! etc.
Et puis, j'ai dupé le public à cause du titre. Il s'attendait à un autre
Ragabas ! Les conservateurs ont été fâchés de ce que je n'attaquais pas les républicains. De même les communards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes.
Mes acteurs ont supérieurement joué, Saint-Germain entre autres. Delannoy qui porte toute la pièce est désolé. Et je ne sais comment faire pour adoucir sa douleur.
Quant à Cruchard, il est calme, très calme ! Il avait très bien dîné avant la représentation et après la représentation il a encore mieux soupé. Menu : 2 douzaines d'Ostende, une bouteille de champagne frappé, 3 tranches de roastbeef, une salade de truffes, café et pousse-café.
J'avoue qu'il m'eût été agréable de gagner quelque argent - Mais comme ma chute n'est ni une affaire d'art ni une affaire de sentiment, je m'en bats l'oeil profondément. »

A George Sand. 12 mars 1874.

« Comme il aurait fallu lutter et que Cruchard a en horreur l'action, j'ai retiré ma pièce sur 5 mille francs de location ! tant pis ! je ne veux pas qu'on siffle mes acteurs. Le soir de la seconde, quand j'ai vu Delannoy rentrer dans la coulisse avec les yeux humides, je me suis trouvé criminel et me suis dit : « assez ! »

A George Sand. 15 mars 1874.

« Je crois, quoi que vous en disiez, que le sujet était bon. Mais je l'ai raté. - Pas un des critiques ne m'a montré en quoi. - Moi, je le sais. »

A George Sand. 8 avril 1874.

 


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Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer

24 Mars 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture


Derniers fragments d’un long voyage
de Christiane Singer  chez Albin Michel (2007)


Voici un récit commencé le 28 août 2006 et terminé 6 mois après, le 1° mars 2007, délai annoncé et prononcé comme un décret par un jeune médecin : Vous avez encore six mois au plus devant vous, avait-il dit à Christiane Singer. Le 4 avril 2007, elle mourait ayant laissé en partage ce récit poignant.
De cette lecture, je retiens surtout que certaines souffrances nous seront toujours étrangères, que devant elles et en présence des personnes qui en sont traversées, il ne faut pas chercher des paroles de réconfort, exhorter à aimer la vie, à ne pas penser à la souffrance, à la mort, toutes attitudes et paroles incongrues, à côté. Mieux vaut le silence, le regard ou une vraie rencontre de quelques minutes, une vraie conversation où c’est le « malade » qui guide le bien portant. Je mets le mot entre guillemets parce que Christiane Singer le récuse. Parler de maladie, c’est se situer dans un registre d’oppositions : maladie, santé qui occulte la réalité, qui sépare ce qui est lié, uni et que nous n’avions jamais envisagé les choses comme cela.
Que vit le « malade » ? Indéniablement, Christiane Singer a tenté d’être au plus près de ce qu’elle éprouvait et le moins qu’on puisse dire c’est que les repères habituels s’estompent, ne fonctionnent plus et que cette expérience violemment physique est en même temps, une expérience métaphysique où des mots comme « ma vie », « la vie », « la mort », « ma mort » ne sonnent plus pareil .
Je me garderai bien de contester l’expérience de Christiane Singer. Éprise de religions et de pratiques spirituelles, elle a, « grâce » aux cruelles souffrances, accompagnées de rémissions passagères, renoncé à juger, à espérer, à craindre : elle a appris à accepter, à connaître joie et bonheur, à ne pas vivre comme des contraires ce qui nous apparaît tel, à voir la vie à l’œuvre là où nous voyons la mort à l’œuvre, à voir l’amour universel qui baigne tout, qui embrasse tout, qui est plus que reliance, qui est comme la matière, l’esprit de tout ce qui apparaît-disparaît sans qu’on puisse vraiment distinguer le passage. A-t-elle connu une expérience mystique ? Comme pour la « maladie » que je n’ai pas connue, je préfère me taire, n’ayant jamais connu, vécu d’expérience mystique.
Ce récit, sans doute à lire et relire, me permettra, je l’espère, en présence de souffrances terribles, celles d’autrui ( je pense à mon père, je pense à ma mère : ai-je su avoir la modestie, l’humilité devant ce contre quoi on ne peut rien, à part alléger la souffrance et encore), les miennes peut-être un jour, me permettra peut-être d’accepter et de découvrir, d’apprendre comme Christiane Singer, en acceptant l'"épreuve", a découvert et appris et transmis.


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