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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #spectacles tag

La nuit où le jour s'est levé / Théâtre du Phare

16 Janvier 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles, #agoras

la métaphore des mains accoucheuses, la roue Cyr aux usages physiques et métaphoriques "efficaces", photos de  CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE
la métaphore des mains accoucheuses, la roue Cyr aux usages physiques et métaphoriques "efficaces", photos de  CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

la métaphore des mains accoucheuses, la roue Cyr aux usages physiques et métaphoriques "efficaces", photos de CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

La nuit où le jour s'est levé

(ou le désir d'enfant comme chemin spirituel)

Théâtre du Phare

J'aurais pu aller voir ce spectacle rien que sur ce titre. La nuit se suffit comme nuit, le jour comme jour, entre ces deux grands moments du rythme quotidien, le rythme nycthéméral, arrivant alternativement, jour puis nuit, des états fugaces entre chien et loup, loup et chien et nous, vivant selon des rythmes circadiens, commandés par nos horloges biologiques internes toutes les 24 H, liées au rythme naturel nycthéméral et qui régulent le rythme de l'état de veille/sommeil, le rythme de la pousse des ongles ou des cheveux, le rythme de la production d'hormones, la pression sanguine, l'état de vigilance, la température corporelle...

Pour dire la nuit où le jour s'est levé, il faut que quelque chose se soit déréglé, mon rythme : sommeil profond-sommeil paradoxal-éveil s'est déréglé, insomnie ou réveil brutal provoqué par un rêve, un cauchemar, je passe le temps de nuit qui reste en activités diurnes, le reste de la journée sera maussade. Ne pas jouer avec les rythmes circadiens et nycthéméral, l'absence de sommeil engendre de graves conséquences en quelques jours. S'il vous plaît, laissez-moi dormir quand c'est l'heure et pour le temps qu'il faut, mes 8 H.

Ah, ce n'est pas le sens du titre ? C'est une métaphore qui signale un moment d'illumination, le moment où de l'obscurité, jaillit la lumière, une révélation, une vérité enfouie ? Ce spectacle racontera donc l'histoire d'une émergence, d'une révélation, d'une remontée au grand jour à l'occasion d'une nuit particulière. Ce qui émergera, ce sera l'inouï désir d'enfant.

Longue digression sur un titre, exercice souvent enrichissant.

J'ai donc vu vendredi 13 janvier 2017, date de chance, au PJP, Pôle Jeune Public, au Revest, la nouvelle création du Théâtre du Phare, La nuit où le jour s'est levé; j'ai beaucoup aimé; un grand moment de douceur, une ode à l'amour parce que trois hommes portent une voix de femme, Suzanne, 23 ans, en désir d'enfant (un tel désir a peu à voir avec le désir majoritaire de se trouver un homme ou une femme, en général pour peu de temps, j'y reviendrai), font le récit des péripéties de la vie de cette femme qui livrant sa vie au hasard (pas par la méthode de la roulette russe, celle-là a ma préférence, on peut opter aussi pour le Yi Jing, pour les dés) découvre par hasard l'amour (pas celui que vous croyez, attendez, cherchez), un amour sans raisons, sans explications ou justifications mais incarné qui l'amène à triompher des obstacles rencontrés, extérieurs (il y a toujours des obstacles quand les papiers sont de faux-papiers ou ne sont pas valables partout, quand le mensonge est d'abord l'arme du démuni avant de faire choix de dire simplement la vérité; sans papiers, apparemment on n'est rien; des solidarités inattendues ou sollicitées vous viennent en aide et vous sortent de là) et intérieurs (doutes, hésitations, bonnes raisons de la raison); fabuleuse fin, ce sont les gendarmes qui font passer la frontière à cette femme "enceinte" d'un enfant encore sans nom qu'elle porte contre son ventre, pas dans son ventre, sous son manteau, le gosse étrangement calme, miracle.

Trois auteurs: Sylvain Levey, Magali Mougel, Catherine Verlaguet (écritures efficaces, narratives et expressives, je n'ai pas vu ou senti les coutures, c'est une écriture à 6 mains m'a précisé Catherine Verlaguet), un metteur en scène subtil, Olivier Letellier, qui évite l'illustration et sait proposer des métaphores comme celle des mains qui aident à l'accouchement clandestin, une scénographie fluide dans sa complexité, l’usage ludique d’un lampadaire comme téléphone, un jeu d'acteurs et circassiens convaincant et prenant, très beaux usages de la roue Cyr (elle est utilisée pour représenter des lieux, des gens, des conflits), dans des éclairages clairs-obscurs, fluides comme nuages atténuant la lumière du soleil.
Bref, pour moi, un moment rare sur l'aile de l'Amour, plus fort que le monde dans sa brutalité, plus fort que nos mauvaises raisons et nos mauvaises peurs.

À débattre éventuellement, est-ce vraiment une pièce sur l'engagement, sur les petits engagements au quotidien (quid du "grand" engagement politique ou citoyen compatible d'après moi avec le "faire sa part" des Colibris) comme le dit l'équipe dans son dossier de présentation ou est-ce une ode à l'amour ? Les deux, camarade, si on affirme, l'amour est engagement, n'est qu'engagement ce qui n'est pas encore compris ni vécu par le grand nombre, méfiant devant cette puissance spirituelle unifiant corps et esprit, m'unissant à tout ce qui existe, visible, invisible, infime, infini, présent impermanent mais jamais manquant, passé éternellement mémorisé...; précision : l'amour comme engagement a peu à voir avec la volonté (ou avec Meetic) même si elle compte; l'Amour comme puissance, comme pouvoir d'unification et d'universalisation, non comme sentiment générateur de chaos affectif m'embarque, m'enveloppe, m'englobe, m'engage corps et âme, contre ma volonté s'il le faut, contre ma raison si nécessaire; ce n'est pas le triomphe de l'irrationnel ou de l'inconscient sur le calcul, la stratégie de vie du chacun pour soi; c'est une plongée ou un envol, les deux, camarade, dans la Vie créatrice.

Le désir d'enfant de Suzanne, 23 ans, ce n'est pas un projet de vie, ce n'est pas un calcul, c'est un désir de connexion à la Vie, à la transmission d'une vie puis d'une autre et ainsi de suite, longue lignée (je n'emploie pas chaîne) de passeuses et de traversées, une aventure de femmes, inaccessible aux hommes même avec toute l'empathie possible, avec tout l'accompagnement enchanté à la manière de Magali Dieux (voir la formidable vidéo en lien); le désir d'enfant c'est s'inscrire, c'est surtout être inscrit, embarqué, engagé dans ce qui m'a précédé et dans ce qui me suivra, balayé mon petit « moi », mon ego, l'enfant comme projection, prolongement de moi, substitut phallique. Dans cette pièce, le désir d'enfant prend le visage, le corps d'un enfant, d'un garçon qu'elle aide à naître et que la mère biologique « abandonne » parce que les conditions politiques et sociales l'obligent à ce renoncement, on est au Brésil, en un temps de dictature, il y a des trafics d'enfants, le couvent est un lieu hors norme transformé en maternité clandestine. Ce n'est donc pas son corps qui porte l'enfant, c'est pourtant elle qui se trouve investie par la mère supérieure, Maria Luz, du soin de l'enfant et qui va s'investir dans le soin d'abord de l'éloigner de son pays d'origine où l'attend le pire des sorts, donc de le ramener avec elle en France puis de l'adopter dans son pays d'adoption. C'est donc un enfant réel et symbolique qui va incarner son désir d'enfant, elle n'est sans doute pas stérile, on ignore si elle a connu des histoires sentimentales et sexuelles avec des hommes, c'est sans importance. Elle va se retrouver mère, la mère, après avoir dit OUI à ce que le hasard lui a proposé sur son chemin d'aventures, chemin où les obstacles tant extérieurs qu'intérieurs comme les bonheurs sont des "appuis" pour en faire un cheminement spirituel. Le désir d'enfant est décrit dans cette pièce pour ce qu'il est fondamentalement, un don de la Vie, on peut dire aussi du Hasard créateur, cher à Marcel Conche et donc une adoption, une acceptation. Il met en jeu des coïncidences, des synchronicités, encore faut-il entendre ou voir, être disponible, mot à revisiter, la disponibilité me semblant relever du silence, du vide plus que d'une aptitude, attitude à tout recevoir, plutôt attitude d'accueil à ce qui s'offre. Chapeau pour cette forte vision de la maternité, de la mère qui rejoint de grandes traditions de sagesse et d'initiation, invitation à l'Amour.

(J'ai tenté de parler de ce désir d'enfant dans une note sur "Le silence d'Émilie" de Marcel Conche ou dans ma pièce "L'éternité d'une seconde Bleu Giotto". C'est là-dessus que je travaille en ce moment, pour un grand bout de temps, sur "Ma dernière bande, rendre l'âme", car en partant, nous rendons. Quoi ?

Le désir d'enfant de Suzanne est désir de vie et en même temps porteur de "mort", je mets exprès des " " à "mort" car je suis de plus en plus persuadé que nous avons une vision simpliste, sclérosante, apeurée de la mort)

(merci Emmanuelle Arsan pour nos 17 ans de correspondance heureuse, sans rencontre, sans rien entre nous qui pèse ou qui pose, Khalil Gibran (lire les pages formidables du Prophète sur ce qu'est un enfant), Marcel Conche (pour sa métaphysique du Hasard), Deepak Chopra (pour Le livre des coïncidences , Le chemin vers l'amour) et autres passeurs)

Jean-Claude Grosse, le 16 janvier 2017

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Comment rater sa psychanalyse ?

9 Mai 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles


Comment rater sa psychanalyse
Texte de Bernard Cremniter

Conception et réalisation
Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes

Avec
 Johanna Korthals Altes, Katia Ponomareva, Sylvaine Hélary,
 Denis Mathieu, Alain Gintzburger

Et chaque soir des Experts en Raté/Ratage : Eugène Durif (auteur), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Christian Prigent (poète), Thierry Niang (chorégraphe),
Ben (plasticien), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poète),
Dgiz (slameur)… et des économistes, juristes, sportif…

Atelier du Plateau
du 22 avril au 2 mai

 
« Non, on ne donne pas de coup de pieds dans les meubles. Non, on ne gifle pas le psychanalyste. Ou rarement. Non, les séances ne sont pas gratuites. Non, on ne vous paye pas pour venir. Non, on ne mange pas pendant les séances. Non, les séances n’ont pas lieu à trois heures du matin (ni dans les catacombes). Non, on n’amène pas sa mère en séance. Non, on n’a pas besoin d’avoir confiance pour s’analyser. Non, on ne tire pas les cheveux du psychanalyste. Non, il ne s’agit pas d’intéresser le psychanalyste. Non, on ne tape pas les enfants des autres en salle d’attente… »


Théâtre d’Eleusis: 06 13 43 55 40
eleusis@wanadoo.fr

Intentions

« Comment rater sa psychanalyse » est un projet de Théâtre d’Investigation qui vise la rencontre de ce qui se joue dans la psychanalyse.
Notre point de départ est le texte « Comment rater sa psychanalyse » écrit par Bernard Cremniter, éminent  psychanalyste de l’Ecole de la Cause Freudienne.

Ce projet est une passerelle entre l’espace public et la sphère privée, entre le plateau et le cabinet, entre le monde et l’immonde, entre la Scène et l’Autre Scène, entre le savoir et le jeu.

En chœur, nous aborderons ce texte en pratiquant la méthode analytique qui consiste à associer librement, condenser, déplacer, abolir la chronologie, interpréter, suspendre, surprendre… dire ce qui passe par la tête.
Cette méthode s’arcboute à la phrase de Lacan : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas »
Nous jouerons à tirer les ficelles des conséquences de cet énoncé.

Le public, placé en bi-frontal, sera le témoin de nos tentatives ratées…

Avec un groupe de vraies/fausses actrices, d’un vrai/faux assistant, d’un faux/vrai metteur en scène…et de vrais Experts en Raté/Ratage, nous inventerons toute une série de Protocoles ludiques pour faire entendre ce qui se dit / ce qui ne se dit pas dans le texte et … dans l’analyse.

« Comment rater sa psychanalyse » investira divers registres de la représentation : lecture, improvisation, petites annonces, interview, Karaté Lacan, témoignage réel, danse du ratage, vrai/faux vidéo-reportage, séance d’hypnose, dictée Lacanienne, remplacement d’acteur au pied levé…

Chaque soir, nous ouvrirons une fenêtre sur un Expert en Raté/Ratage, qui parlera en direct de ce qui rate dans son domaine, preuves à l’appui: Thierry Niang (chorégraphe), Christian Prigent (poésie), Jean Pierre Han (journaliste, critique), Eugène Durif (auteur), Dgiz (slameur), Ben (arts plastiques), Anne Saulay (Administrateur du Sénat), Christophe Lamiot Enos (poésie)…ainsi que des économistes, avocats, sportifs, kiné…


Il y aura 10 représentations uniques qui seront marquées par 10 prises de paroles uniques.

Alain Gintzburger & Johanna Korthals Altes


Comment rater sa psychanalyse ?

J’ai vu ce spectacle 2 fois à l’Atelier du Plateau, les 22 et 23 avril à Paris. Avec l’expérience et l’habitude du choix motivé, je me trompe rarement quand je choisis de voir un travail. Évidemment, j’en vois moins qu’au temps où je programmais à la Maison des Comoni au Revest. Aujourd’hui, des considérations plus personnelles me guident dans mes choix.
L’espace de l’Atelier du Plateau était aménagé en diagonale, les spectateurs répartis sur les 4 côtés du dispositif, comédiens répartis dans le public ainsi que le témoin du soir, changeant chaque soir, tout cela en pleine lumière, créant une assemblée, tous regardants et regardés, créant ainsi une circulation muette, non programmée d’énergies, d’émotions, de ressentis, contribuant à enrichir la palette proposée par les artistes.
Comment rater sa psychanalyse est un livre d’un psychanalyste, publié une 1° fois sous nom d’emprunt, une 2° fois sous le nom de son auteur : Bernard Cremniter.
Le travail nous est présenté comme une ébauche, une élaboration en cours. Face à un tel objet, les questions premières sont pourquoi ce choix, travailler avec qui, comment commencer. Ces questions servent à construire la structure du spectacle, offrant une grande latitude de modifications, de réagencement d’un soir à l’autre, permettant d’intégrer les retours pertinents d’après spectacle. C’est du théâtre en train de se faire sous nos yeux, utilisant voix et corps des comédiens, vidéos, musique en live, lectures et jeu, au service du texte et s’en servant pour construire des situations. L’intervention en cours de spectacle du témoin du soir sur ses ratages, (le 22, Eugène Durif,  auteur, le 23, Anne Saulay, administratrice du Sénat) comme les questionnements des comédiens et du metteur en scène donnent au spectacle une fragilité, une prise de risque intéressante.
La tonalité dominante le 1° soir fut l’humour ce qui m’a gêné car je me suis demandé si ce spectacle cherchait à démolir la psychanalyse alors que le propos de l’auteur est de montrer comment défenses, résistances, préjugés éloignent les gens du bon usage de leur analyse, celle qui en fait des sujets de leur parole et non les perroquets coincés de leurs arriérés.
Le 2° soir apporta une correction à cette tonalité en nous livrant plus de sens, plus de clefs tout au long du spectacle, vérité explicitement exprimée dans la vidéo  d’interview de l’auteur, risible au début avec ses silences, ses mimiques et finissant par retourner notre rire moqueur par la pertinence de son propos (comme Susan Boyle, retournant jury et public, il y a peu en Angleterre).
D’après les échos que j’ai eus, le spectacle n’a pas arrêté de bouger pendant la dizaine de représentations. Il a rencontré un vrai succès public et de nombreux professionnels l’ont vu. Espérons donc qu’une suite sera donnée à ce travail et qu’une tournée pourra se mettre en place.
Jean-Claude Grosse, le 9 mai 2009, jour de Jeanne d'Arc qui entendit des voix
et jour de l'Europe qui n'existe pas pour les gens, seulement pour les dirigens.


Psychanalyse du ratage

 

L’Atelier du plateau dans le dix-neuvième arrondissement, lieu de création qui se veut expérimental, fête ses dix ans avec un évènement bien dans l’esprit de l’endroit. « Comment rater sa psychanalyse », d’après un livre du psychanalyste Bernard Cremniter, est en effet un spectacle qui échappe aux définitions. Projet en forme de puzzle pour cinq vrais-faux acteurs (plus un invité), cette « performance » aussi déroutante que séduisante mérite au moins la palme de l’originalité.

 

Comment faire exister la psychanalyse sur scène ? Alain Gintzburger apporte une ébauche de réponse avec un spectacle… à l’état d’ébauche qui revendique son inachèvement. Il est en effet d’emblée présenté avec humour par le metteur en scène comme un projet « décennal » prévu pour aboutir en 2018 ! Ni étude de cas ni discours théorique : il s’agit d’aborder la psychanalyse de biais, et de jeter une passerelle entre la scène de l’inconscient et le plateau du théâtre à travers la question du ratage, puisque, selon un fameux paradoxe lacanien : « l’acte ne réussit jamais si bien qu’à rater ».

 

Dès les premières minutes (et l’annonce initiale du remplacement au pied levé d’une des actrices du spectacle), il apparaît clair qu’il s’agira moins de jouer le texte de Bernard Cremniter que de jouer avec, ce qui est peut-être une façon de lui être fidèle. Alain Gintzburger a en effet imaginé un espace de jeu ludique : devant les spectateurs placés en bifrontal, les comédiens « proposent » à tour de rôle une interprétation de certains passages du livre. Le metteur en scène dirige en chef d’orchestre leurs interventions et donne ses instructions depuis sa chaise. Eux comme lui resteront mêlés au public pendant toute la durée de la pièce, et, malgré l’aspect un peu statique, c’est déjà l’un des intérêts de ce spectacle que d’avoir su créer cet espace de « convivialité » qui déjoue tout dispositif théâtral répertorié.

 

Dans ce processus expérimental revendiqué comme tel, les propositions ou interventions des comédiens se veulent des « protocoles ludiques » : lecture à plusieurs voix, danse, improvisation musicale, interview, vidéo-reportage sont les ingrédients de ce joyeux patchwork (in progress). Malgré le côté un peu décousu, on apprécie assez le ton décalé d’un spectacle bricolé qui ne se prend pas au sérieux. Les artistes présents sont souvent polyvalents : Sylvaine Helary, en particulier, fait admirer son talent de flûtiste au style parlé-joué original. Le récit (sous forme de courtes séquences vidéo) des ratages successifs du metteur en scène dans ses tentatives de rendez-vous avec l’auteur constitue un fil directeur assez désopilant.

 

© Denis Mathieu

 

Le ratage intéresse les psychanalystes depuis toujours – c’est-à-dire depuis Freud, qui a assez tôt mis en évidence les conduites d’échec. Malgré la référence au médecin viennois, présenté comme un hypnotiseur raté qui aurait alors inventé la psychanalyse sur les ruines de son ancienne méthode, c’est plutôt vers Lacan que le spectacle fait signe, Lacan qui remarquait la tendance persistante des analysants à « aller chercher là où ça n’est pas ». Le texte de Bernard Cremniter, derrière son titre provocateur, fait pour sa part défiler tous les préjugés et les idées reçues sur la psychanalyse, évoque sur un ton plaisant les plaintes et les angoisses des patients, ou nous apprend comment choisir son analyste (énumération un peu longue de coordonnées de psychanalystes).

 

Quant au metteur en scène, il part en quête du ratage sous toutes ses formes. Et le livre n’est plus qu’un prétexte à une création qui se cherche et s’élabore en quelque sorte sous nos yeux, avec ses moments drôles, sa place laissée à l’imprévu (la parole de l’« invité »), ses effets de surprise et aussi, pourquoi pas, ses ratages. Sous cette allure un peu désinvolte, beaucoup de choses sont dites qui laissent à penser, en particulier lorsque l’intervenant du jour, l’écrivain Eugène Durif, prend la parole pour évoquer, entre autres, la peur du ratage comme condition naturelle de l’artiste. À cette occasion, Beckett (« Rater quelque chose, le recommencer et le rater un peu mieux ») est convoqué à bon escient.

 

L’intérêt du procédé est de faire jaillir le sens là où on ne l’attend pas forcément. J’ai ainsi été sensible au développement sur le suicide raté, ou encore à l’interview filmée du boxeur Stéphane Ferrara, réellement intéressante. Autre trouvaille : la courbe d’évaluation du spectacle (ses temps forts, ses temps faibles) établie par les comédiennes. Elle vient illustrer ironiquement l’ultime séquence filmée, dans laquelle Bernard Cremniter porte un jugement éclairant sur la situation actuelle de la psychanalyse et sur l’état d’esprit de patients aujourd’hui, surtout soucieux d’efficacité et de rendement.

 

Le spectacle contient ainsi en quelque sorte sa propre autocritique. Nonobstant, il laisse quelques regrets, comme le « ratage » de la vidéo de Christian Prigent. Ou encore une connivence avec le public parfois un peu forcée, qui en vient à friser la complaisance. C’est le cas par exemple lorsque le metteur en scène s’exclame de façon répétitive : « Super ! » à la fin de chaque prestation. D’autre part, certaines scènes (en particulier celle du « silence ») paraissent moins convaincantes. Malgré ces défauts, inhérents à la nature même de ce projet aussi hétéroclite qu’iconoclaste, l’intérêt ne faiblit pas et la troupe de comédiens dirigée par Alain Gintzburger parvient à faire bouger les lignes avec talent. 

 

Fabrice Chêne

 

Les Trois Coups

 

 

 

 

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La Nuit des Buveurs (Le Banquet)/Platon-Guénoun

2 Juillet 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #spectacles

quand une grande actrice s'en mêle
comme citoyenne
lettres lues à la cartoucherie de Vincennes, le 7 avril 2008, dans le cadre d'une manifestation organisée par RESF; la 1° lettre lue a été écrite par Paula Albouze, la 2° par Brigitte Vizard.

son message audio

La Nuit des Buveurs (Le Banquet) de Platon

mise en scène de Denis Guénoun
avec des étudiants en 2° et 3° années
du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique



Denis Guénoun s’est vu confier la responsabilité d’un atelier de 7 semaines pour amener les étudiants de 2° et 3° années du Conservatoire à présenter un travail public. Il a choisi de les faire travailler sur Le Banquet de Platon, un des textes majeurs de la philosophie.
Belle initiative du Conservatoire et de Denis Guénoun.
Il a fait ce qu’il fallait pour mettre le texte de Platon en accord avec aujourd’hui et sans doute aussi avec le temps de Socrate.
L’insistance sur les marqueurs de l’énonciation permet aux deux narrateurs de distribuer les rôles tout en jouant la narration et rend très lisible, très visuel ce qui se passe.
Quelques termes comme « moche », « l’érotique », traductions possibles parmi d’autres (ce qu’on appelle des partis pris de traduction) de termes du Banquet permettent de refaire entendre du neuf sous la surcharge des commentaires et des traductions, et sous l’effet d’effacement du sens par l’usure. « Beau » opposé à « laid » peut finir par ne plus nous parler. « Beau » opposé à « moche » peut nous redonner à penser.
Le travail a été présenté 4 fois, salle Louis Jouvet, au Conservatoire, du 25 au 28 juin 2008 à 19 H 30.
Le travail sur Le Banquet de Platon, présenté en 2 temps : Avant Socrate et Avec Socrate, dans une salle surchauffée donc inconfortable n’a pas empêché le public d’être captivé par presque 3 H de jeu, de dialogue, d’éloge.
L’espace agencé en grand rectangle, public réparti sur les 3 côtés d’un U, nous intégrait pleinement et c’est sans aucune baisse d’attention que j’ai participé à ces échanges sur Éros.
Ayant lu, et relu, il y a longtemps, Le Banquet, j’avais fini par « oublier » ce texte : il y a des âges peut-être pour les textes de philosophie comme pour tout texte. 
Ce spectacle m’a montré ce dont je ne doutais pas : tout peut faire théâtre comme le dit Denis Guénoun dans sa Lettre au directeur du théâtre (Les Cahiers de l’Égaré, 4° édition) et Le Banquet, devenu La Nuit des Buveurs (pensons à Rabelais et à son prologue de Gargantua), a retrouvé pour moi toute son actualité, sa sensualité, son acuité.


Voilà une invite pour les artistes à se coltiner avec ces dialogues qui ont un air de pièce de théâtre et une invite pour tous à philosopher avec du jeu, des corps, des mots de tous les jours, nettoyés, retrouvant leur simplicité, leur réalité, leur vérité. À vous de dire si j’ai joué de la synonymie.
Merci donc aux 13 étudiants du Conservatoire qui ont joué ce jeu d’actualisation, d’incarnation, au milieu de nous, nous prenant à témoin.


Belle utilisation de l’espace, travail précis des lumières, musique adaptée aux propos, costumes suffisamment divers pour gommer les différences tout en affirmant appartenances géographiques et culturelles.


Merci à Denis Guénoun qui trouve là l’occasion de renouer comme philosophe avec son histoire d’homme de théâtre, avec quelque chose de L’Attroupement et de son souci du peuple, des gens rassemblés.



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Antigone d'Henry Bauchau

21 Mars 2006 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #spectacles

Le Journal d’Antigone
par le Théâtre de Cuisine
pièce chorégraphique en 3 mouvements inspirée par
 Œdipe sur la route, Antigone et Le Journal d’Antigone
d’Henry Bauchau chez Actes Sud

spectacle présenté à la Maison des Comoni, au Revest, le 10 mars 2006.

Le parti-pris du metteur en scène, Katy Deville, est double :
- parcourir l’œuvre et cela a comme conséquence de ramener le trajet de l’écrivain et de ses personnages à un synopsis, une épure
- mettre en jeu et en mouvement des corps d’acteurs-danseurs en équivalence-résonance des mots pour aller au-delà de leurs apparences et tenter de rendre visible sur scène cet au-delà ; et cela a comme conséquence soit de rendre évident (il y a une évidence des images qui dispense de penser à partir de l’opacité , de l’épaisseur des mots) les relations par exemple au sein de la fratrie (Polynice, Étéocle, Antigone, Ismène, les enfants d’Œdipe et de Jocaste), soit de simplifier ces relations car des images par leur évidence se donnent dans l’immédiateté et manquent peut-être de profondeur (on croit avoir épuisé leur contenu dans l’instant de leur saisissement et donc, on s’évite tout questionnement ou prolongement ou approfondissement)) alors que les mots laissent place à du non-dit, à du mi-dit, à du médit, à du maudit et que les images n’ont peut-être pas le pouvoir d’aller vers cet au-delà des mots comme l’affirme Katy Deville dans sa présentation.

Ce double parti-pris me met en position d’ambivalence par rapport à ce spectacle.


Je l’accepte et cela fonctionne : une histoire m’est racontée à grands traits mettant en jeu, un vieux monsieur et ce qui le meut : une scène d’enfance avec son frère sur un cheval à bascule, tenant les rênes d’une main et suçant le pouce de son autre main, totalement présent et plein de cette double activité ; les personnages d’Œdipe sur la route: Œdipe, Clios, Antigone ; les personnages de la fratrie, les deux frères, les deux sœurs. Il y a du récit, du dialogue et surtout de la danse, tout cela dans une scénographie dépouillée, sobre, belle de sa simplicité : un tapis de danse, couleur sable ou terre claire ; un cyclo en fond de scène qui permet de beaux effets de lumière et chargé de sens pour la scène du passage au-delà avec passage du témoin ; des accessoires : deux tabourets ; des éclairages latéraux à vue avec des potences permettant de suspendre les costumes simples et beaux ; une écriture en séquences rythmée par les noirs et une symétrie de la construction avec le démarrage des 2° et 3° mouvements par une sorte de danse signifiant pour moi les relations d’attraction-répulsion, de rapprochement-éloignement entre les personnages, sorte de tourbillon aléatoire, inconscient qu’il faudrait beaucoup de perspicacité pour en faire apparaître la structure, la loi de composition. Une séquence marchant très bien parmi d’autres : les jeux d’enfants et d’adolescents de la fratrie, tous ensemble ou séparés selon le sexe, jeux des garçons, jeux des filles. On a une séquence similaire dans le 2° mouvement avec le jeu d’Antigone avec son père, du rejet à la complicité. Si je ne connais pas l’œuvre de Bauchau, on me raconte une histoire qui est en partie la mienne, celle de tout le monde avec son père, avec ses frères et sœurs. Si je connais l’œuvre de Bauchau, je comble les trous en partie par ce dont je me souviens, ce qui m’a frappé, touché.

J’ai accepté, j’ai apprécié mais je suis resté sur ma faim quand même d’où mon ambivalence qui m’amène à reconsidérer la proposition du Théâtre de Cuisine.


L’œuvre de Bauchau est une de mes grandes aventures de lecture des dernières années et je ne peux pas oublier le choc que fut pour moi, en particulier, Le cri d’Antigone. J’ai vu plusieurs mises en scène d’Antigone : jamais le cri n’a été crié. C’est que ce cri est écrit sublimement par Bauchau et que ses mots sont indépassables. Toute tentative de cri dénaturerait le cri décrit, écrit. Notre imagination, soulevée par les mots de Bauchau, fait ce qu’aucun cri, ce qu’aucun corps, ce qu’aucune danse ne pourra faire (Artaud peut-être, un fou géant, une inventive hystérique du temps des textes sans sépulture rassemblés par Danon-Boileau). Le cri décrit, écrit est irréalisable et ce n’est que par l’imagination que cet inatteignable est approché.
Cet exemple suffit à montrer les limites du double parti-pris de Katy Deville : en voulant aller au-delà des apparences des mots pour les rendre visibles, elle a surestimé le pouvoir de l’image réelle et sous-estimé le pouvoir de l’image idéelle. Je me suis ainsi rendu compte que la proposition aplatissait l’œuvre de Bauchau, la rendait gentillette, civilisée, n’en rendait pas la puissance sauvage; que la violence de l’inconscient, source du tragique, ne pouvait pas être rendue par ce parti-pris. Je vais même plus loin : des corps déchaînés, exacerbés, en transe comme dans le cas d’une danse rituelle aux limites du dionysiaque selon la distinction de Nietzsche entre apollinien et dionysiaque (mais une transe reste fondamentalement sous le regard et le contrôle de la société où elle se pratique) ne suffiraient pas à rendre ce que seuls les mots sont capables de véhiculer car les mots sont d’une langue riche de son histoire collective, de sa polysémie et de ces processus nommés condensation, déplacement par Freud ou encore métaphore, métonymie par Lacan.
Je sais que certains pourront dire que la musique peut aller plus profond que les mots, qu’elle peut être une voie d’accès à l’inconscient. La musique du spectacle, sobre, comme tout le reste, n’a pas ce pouvoir de résonance panique qui est la marque de l’univers de Bauchau: univers avant tout panique même s'il y a une espérance. Henry Bauchau rend sensible, charnel, l’inconscient individuel et collectif. Avec lui, Freud et Lacan deviennent audibles.


Pour conclure, je dirai deux mots de Henry Bauchau. Il a 70 ans quand il commence Œdipe sur la route (écrit entre 1983 et 1990). C’est à 77 ans qu’il se met à l’écriture d’Antigone (écrit entre 1990 et 1997). Et en 2004, il nous offre L’enfant bleu: il a 91 ans. Merci Monsieur Bauchau.


Jean-Claude Grosse, le 12 mars 2006.

Pour ressortir de l'enfer où les textes se retrouvent vite sur internet avec la succession des articles, l'enfer étant de passer à la 2° page puis à la 3° puis  à la 4° page de la liste complète, je fais remonter l'article sur La fabrique de violence en attendant que je fasse une note sur le spectacle Push par Kaïros Théâtre.

À propos de
LA FABRIQUE DE VIOLENCE
d’après Jan Guillou


Il s’agit d’un spectacle théâtral, tiré d’un roman (autobiographique) de Jan Guillou.
Erik, 13 ans, est régulièrement battu, cravaché, par son père, sa mère passant toujours discrètement dans la cuisine pour faire chauffer le café.
Renvoyé du collège comme forte tête, Erik est placé dans un internat de bonne réputation par sa mère avant que le père rentre et que tombe la raclée.
À l’internat règne le bizutage, appelé éducation mutuelle.
Erik, qui s’était pourtant juré de ne plus se battre, refuse les humiliations et affronte deux anciens dans le carré, les mettant en pièces et obtenant ainsi un respect temporaire car le conseil des élèves ne peut tolérer cette situation.
Après l’épisode du seau à merde balancé dans leur chambre, la réplique avec le même seau balancé sur la gueule ouverte du président des élèves, suivie de l’algarade avec ce président dans le réfectoire, le conseil change de tactique et s’en prend à son ami, Pierre, convoqué dans le carré où il se fait massacrer malgré la révolte d’Erik, puis plus tard ébouillanter comme un porc et quittant l’internat.
Malgré sa culpabilité, Erik finit son séjour à l’internat, rentre chez lui à 15 ans avec son brevet, reçoit une gifle de son père pour son 0 en conduite mais une fois enfermé dans la chambre, il tient tête à son père, refuse de tomber son pantalon, lui dit qu’il va lui casser le nez et le bras, qu’il devra dire que c’est un accident sinon il dira à la police les corrections infligées injustement par son père. Le père, pris de peur, renonce à son projet.
Quant à Erik, on ne sait pas s’il a mis le sien à exécution.
Un débat a suivi le spectacle.
La première question a été : quel est le message de la pièce ?
Le message ne peut être un résumé en une ligne du genre : la violence n’est pas une solution.
Le message, c’est la pièce entière : fond et forme.
La question ne peut pas être : y a-t-il une autre solution que la violence ? Erik et Pierre, après avoir parlé de Gandhi, essaient la résistance passive, mais ils ne sont pas suivis par les autres qui ont peur. Le bizutage sadique peut continuer contre les socialos.
Erik qui connaît bien le cycle de la violence : montrer à un moment-clef devant tout le monde qu’on est le plus fort, savoir encaisser publiquement quand ce n’est pas le cas, surmonter sa peur car quand on use de la violence on sait que tôt ou tard on rencontrera plus fort, trouve à plusieurs reprises les réponses lui permettant de se mettre à l’abri des humiliations incessantes : sur le carré, dans la chambre.
Par contre, il a tergiversé avec Pierre, par amitié, a été affaibli par ce sentiment et d’une certaine façon a perdu Pierre à tous les sens du mot. Sans doute aurait-il dû descendre dans le carré quand Pierre se faisait massacrer. Impossible de dire ce qui en aurait résulté : pugilat général, correction infligée aux deux ?
Imaginons un autre scénario : Jésus tend l’autre joue. Une victime prend la place des victimes tournantes et en meurt. Le directeur ment, les enseignants se taisent, les élèves, victimes et bourreaux aussi.Le sacrifice n’a servi à rien.
Il doit bien y avoir d’autres scénariis de ce genre à imaginer. Jésus désarme bien le bras levé des lapidaires par sa question : que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ? Ce qui a pour effet de ramener tous les regards et l’agressivité du groupe sur lui : la femme adultère s’esquive. Comment Jésus s’en tire-t-il ?
En l’absence d’intervention du directeur et des enseignants, témoins de ce qui se passait, il n’y avait pas d’autres attitudes que la soumission, en attendant d’être bourreau à son tour en devenant un ancien, ou la révolte, la violence. C’est donc l’attitude des représentants de l’autorité et de la loi qui rend possible cet univers sadique où règne la loi des anciens et des plus forts.
Une fois dehors, quelques années plus tard, Jan Guillou, devenu journaliste, a écrit des articles sur l’internat, ce qui a provoqué une enquête et la fermeture de l’établissement. Ce qui n’avait pas été possible de l’intérieur, le respect de la loi, ou plus simplement le respect des personnes éduquées a été rendu possible par un autre canal que celui de la violence : la dénonciation, la prise de parole contre ceux qui fonctionnaient à la loi du silence : bourreaux et victimes puisque même les victimes ne se souvenaient jamais du nom de l’escalier dans lequel elles étaient tombées.
Dans son premier collège où il pratiquait le racket, le vol,…Erik était coupable et punissable. Sa violence était celle d’un délinquant devant être rééduqué.
Dans le deuxième collège, Erik oppose à une violence injuste et sadique une violence que nous estimons juste et qui ne mérite pas le blâme. Ceux qui doivent être sanctionnés sont le directeur, les enseignants et le conseil des anciens.
Erik et Pierre ont discuté dans leur chambre de Gandhi, de la violence et du mal, de la morale. Erik en arrive même à découvrir qu’il sera avocat pour défendre les victimes contre les bourreaux.
Le délinquant Erik avait une conscience morale, avait les mots pour nommer ce qui lui arrivait, pour analyser et pour réagir avec d’autres armes que les poings et les coups de tête. Il a su se moquer du président avec les mots qui ont fait sortir l’autre de ses gonds. Il a su écrire les articles qui ont discrédité et fait fermer cet internat indigne.
Nouvelle question : ce spectacle permet-il de penser la violence ?
Ce spectacle permet de réfléchir à une situation, à un personnage : narrateur et protagoniste, bref à du concret. On ne peut pas inventer de concepts pour penser ce spectacle, il nous faut des concepts venus de la philosophie et de la morale pour tenter de mettre un peu d’ordre dans ce bouillonnement qui nous a saisi car on a ri, on a eu peur, on a été révolté, on a jubilé, autant de sentiments vite évanouis qui ne garantissent pas l’aptitude à penser ce que nous avons vécu par procuration et par délégation.
Convoqués à ce spectacle, un JE (comédien de qualité) s’est adressé à des TU (chacun d’entre nous) mais cela ne constitue pas un dialogue et le débat d’après spectacle ne constitue pas une réflexion construite mais un échange d’opinions plus ou moins argumentées où chacun pèche ce qu’il peut.
À un débat, je préfèrerais une séance de ce que l’on pratiquait, il y a quelque 30 ans : des jeux de rôles selon la technique de Moreno, c’est- à- dire qu’après le spectacle, on reprend la situation et des volontaires essaient d’autres attitudes, d’autres postures que celles qu’on a vues sur le plateau . Et quand par exemple un fort tient longtemps, on essaie de voir comment lui couper son pouvoir : on en parle, on expérimente tout de suite la solution évoquée, on évalue. Je crois pour l’avoir pratiquée dans un certain nombre de situations que je savais critiques, que cette anticipation, cette préparation est souvent bénéfique.
L’école manque d’initiative, les enseignants ne sont pas assez autorisés à en prendre et donc ce qui se fait dans de multiples formations n’arrive pas jusqu’à l’école qui n’est pas une préparation à la vie.
L’école de la rue est de ce point de vue bien plus efficace.

Jean-Claude Grosse.


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