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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #voyages tag

Vers les dunes de Merzouga

6 Novembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre

dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre

Vers les dunes de Merzouga

Partis le lundi 31 octobre de Marrakech vers 9 h du matin, nous sommes revenus à Marrakech le vendredi 4 novembre vers 16 h. 1100 kms environ, en empruntant quelques routes inédites pour nous, particulièrement risquées suite à des pluies une semaine avant.

En six ans et plus, j'ai pu voir l'extraordinaire transformation du Maroc. D'abord les routes, beaucoup réaménagées comme la montée vers le col du Tichka à 2260 m, infernale montée, encombrée de poids lourds, devenue route à 3 voies. Ou comme la piste de 20 kms après le col du Tichka vers Telaouet, fief jadis du Glaoui dont la kasbah mal en point est devenue musée ; c'est maintenant une route praticable en cours d'élargissement, qui va devenir dans les deux ans qui viennent attractive pour les circuits touristiques. On arrive au célèbre ksar d'Aït-ben-Haddou en découvrant au passage celui de Tamedakhte. Pareil pour la plus extraordinaire route du Maroc, 137 kms entre Ouarzazate et Demnate que nous avons parcourue en 5 heures, à refaire un jour en sens inverse, route de flancs de montagne, de fonds de vallée, 10° en moyenne, route défoncée, noyée, bref, un régal pour le chauffeur qui a croisé en tout et pour tout sept 4X4 d'Espagnols frimeurs. Donc pas encore une route à touristes mais une route à couper le souffle par la variété des paysages. Et bien sûr la magnifique route du sud pour aller de Rissani à Ouarzazate par Tazzarine, Nkoub, Agdz. La route du nord de Ouarzazate à Errachidia puis Erfoud, Riffani est très prisée par les circuits touristiques car elle va vers les gorges du Dadès, de la Todra par la vallée des roses ou vallée du M'Goun. Il est évident que le tourisme est une source de développement pour ce pays et donc les infrastructures doivent être en bon état. Les entrées des villes sont particulièrement soignées. En cours l'entrée de Rissani. Les bâtiments publics, officiels sont mis en valeur, écoles, administrations. On voit apparaître des complexes sportifs et culturels en direction de la jeunesse, pas seulement à Marrakech. La flotte des taxis s'est intégralement renouvelée. Plus de grosses Mercedes polluantes sauf exception dans les coins les plus reculés. On voit de plus en plus des panneaux photovoltaïques pour faire fonctionner les pompes des puits et même les panneaux des contrôles de police.

1° nuit dans les gorges du Dadès dans un dar en hauteur, dominant les gorges dont la cascade. 2° nuit à la casbah Mohayout à Merzouga. 3° nuit en bivouac. 4° nuit à Ouarzazate.

Merzouga ce n'était rien, il y a vingt ans. En 2005, grosses inondations qui détruisent le village. Aujourd'hui, on n'a que l'embarras du choix pour être hébergé. Après 4 visites de kasbahs, nous optons pour la kasbah Mohayout.

C'est à partir de cet hébergement que j'ai fait ma première marche dans les dunes, le matin vers 9 30, ma première balade en dromadaire jusqu'au bivouac, 1 h ½ l'après-midi vers 16 h, ma première soirée et première nuit en bivouac, mon premier lait de chamelle. Le bivouac, installé dans une cuvette au pied d'une dune qui nous domine d'une centaine de mètres, accueille une vingtaine de personnes. Indonésiennes, Allemands, Belges, Français. Grande discussion le soir avec un Français dont je ne sais rien. Discussion sur le cosmos, sur notre petitesse. Pascal en pratique et sa peur des deux infinis, nous, nous y sommes habitués ou accoutumés. J'observe le ciel, la nuit tombe vite, vers 17 h 30. Je me lève deux fois pour, dans un silence d'une densité exceptionnelle, voir l'évolution de la voûte étoilée. Les pléiades, Orion me sautent dessus. Ce n'est que la 2° fois que la grande ourse et l'étoile polaire sont visibles. Il doit être 3 h du matin. Impossible de dormir. Ça cogite, en lien avec un texte écrit le matin à la casbah après la marche ardue dans les dunes et dont j'ai fait cadeau au personnel qui l'a encadré et affiché dans l'entrée. Ce fut une nuit méditative, une grande nuit, pas comme la nuit mystique de Pascal mais une nuit d'insomnie à forte charge émotionnelle et spirituelle.

Voici le dit des dunes de l'erg Chebbi à Merzouga :

 

1 – Ce matin 2 novembre 2016

fête des morts / de tous les morts

tu marches / pieds nus / sur le sable très ancien / des dunes de l'erg Chebbi

Les dunes ondunent / nés des vents de sable

Beaucoup de traces / d'empreintes /

pas assez pour tout imprimer / pas assez pour tout saccager

Les dunes sont plus vastes que les pas des hommes aux semelles de vent /

que les sillages des trials / des quads / des buggys / des 4 x 4

Tu traces ton sillage en tanguant sur des crêtes vierges

Tu ne remarques même pas le tracé / non loin de là / des chameliers et de leurs caravanes

Personne n'empruntera ton tracé

Chacun peut y aller de sa singularité

même si des habitudes s'observent /

beaucoup préfèrent les sommets / assez peu les cuvettes

Personne ne lira ton allégresse car cette marche ardue t'euphorise

Le silence t'enveloppe /

Yeux mi-clos / tu parcours formes et courbes /

douce sensualité / hors d'atteinte de tes mains / de tes désirs /

rien d'agressif dans ces ondulations figées / pas d'appel d'appâts charmeurs

Il a fallu tant et tant de tempêtes / pour aboutir à cette permanence / de rondeurs et d'arêtes /

qui fait la nique à l'impermanence du flux héraclitéen

Tu écoutes la chamade de ton cœur cardiaque après une rude montée

Tu te laisses rouler sur le sable ruisselant qui ne t'ensevelit pas

Ce soir / au sommet d'une dune / tu regarderas le coucher du soleil

puis le ciel étoilé te mettra en présence de l'infini et de l'éternité

Tu resteras sans voix / il n'y a pas de mots pour de tels moments /

Au petit matin / le lever du soleil te ramènera au temps circulaire /

celui qui s'écoule comme sable entre tes doigts de pied

Tu regardes le mur de pisé du Dar Mohayout où tu écris

La paille y laisse d'innombrables signes sans messages à déchiffrer

Les étourneaux s'approchent à vingt centimètres de ta page

Ils picorent des miettes sur la table en zellige

puis s'envolent dans un froissement d'ailes /

tu connais leur murmuration / quand ils sont des milliers / cherchant leur aire pour la nuit

Les eucalyptus s'agitent / frémissent selon

Ma page s'est remplie

Je retrouve mes esprits / je suis en vie / je pense à mes morts /

sont-ils redevenus poussière ?

Je leur dédie cette journée si particulière / moi au désert

Sable / Poussière / Est-ce même matière ?

 

2 – Ce 2 novembre 2016 vers 16 H

fête des morts / de tous les morts

tu grimpes sur ton dromadaire / en décubitus sternal

Quand il se relève / pattes avant puis arrière / en deux temps /

tu t'agrippes bien au harnais

Tu es en tête de caravane / tu accompagnes le mouvement de l'animal /

d'un mouvement du bassin sur la selle dure

Le guide suit une piste sinueuse évitant trop grandes montées ou descentes

Tu vois le sens de l'économie des efforts en acte / pas mesurés / cadence lente

Du haut de l'animal sans nom /

les musulmans ne leur donnent pas de nom /

auquel tu parles /

tu l'as nommé Joseph / Jésus ne doit pas être loin

tu vois bien la configuration des dunes sur 180° /

tu vois aussi qu'en avançant / ça change

Le paysage immuable change avec ton déplacement /

dunes après dunes / grandeurs variables /

Avant le bivouac / arrêt sur une arête /

grimpette glissante jusqu'à un sommet /

grimper une dune c'est expérimenter la reprise /

se reprendre / glisser et remettre ça /

épuisant

Au sommet / tu assistes à un coucher de soleil dans le désert / il est 17 H 30

tu te poses une question mystifiante /

si la lumière solaire met 8 minutes pour arriver sur Terre /

que vois-tu ? au moment où tu vois ce qui t'environne dont ton ombre immense ?

Pas d'émotion particulière / moins qu'au bord de l'océan / mais plus de questions /

le désert est pour toi propice au questionnement / c'est ton premier désert

c'est sans doute l'effet de la 1° fois /

Tu descends vers le bivouac / à grandes enjambées / t'es un géant de la descente

Accueil par les Berbères du campement / Thé vert à la menthe / Cacahuètes / Repas

Va savoir / toi qui en général préfères écouter / tu vas te mêler à une conversation

tu laisses passer l'épisode sur la mort de tout un tas de langues

tu saisis l'émoi pascalien d'un baroudeur s'interrogeant sur sa place dans le cosmos /

Qu’est-ce l’homme dans la nature ?

Un néant à l’égard de l’infini /

un tout à l’égard du néant /

un milieu entre rien et tout /

la nuit est tombée depuis un bon moment déjà / il regarde la voûte étoilée

c'est clair / on n'est pas à l'échelle / l'échelle des grandeurs donne le vertige

notre échelle de 24 H par jour / de 365 jours par an / ça fait petit

par rapport aux 100 000 années-lumière de la Voie Lactée que nous contemplons /

10 puissance 21

toutes ces lumières qui nous arrivent ont mis plus ou moins de temps pour nous arriver

regarder une étoile / c'est regarder du temps passé / une étoile vieille / peut-être morte /

et des distances astronomiques /

tu essaies de repérer les étoiles que tu connais / Les Pléiades

tu évoques les grands nombres /

les 10 puissance 40 /

10 puissance 47 molécules d'eau sur Terre

10 puissance 50 atomes pour  la Terre

10 puissance 85 atomes pour l'univers

50 billions de cellules pour le corps humain

8 ×10 puissance 60 d'intervalles de temps de Planck depuis le Big Bang

les petits nombres /

les 10 puissance – 20 /

une cellule humaine 10 puissance – 5

une molécule d'ADN 10 puissance – 9

un atome 10 puissance – 10

un noyau 10 puissance – 15

un quark / 10 puissance – 18

le temps de Planck / 10 puissance – 43 seconde

pour connaître tes chances à la loterie / évalue à 10 puissance – 9

pour tes chances au poker / à 10 puissance – 6

et soudain tu penses à la dune de 180 mètres qui domine le bivouac

des milliards de grains de sable accumulés / entassés

tu en es sûr / tu connais la théorie du grain de sable qui enraye toute machine /

et tu la pratiques chaque fois que tu as des chances de réussir le désordre dans l'ordre

à quelque part donc dans cette distribution / il y a

le grain de sable qui fera s'écrouler la dune de Merzouga en une grande vague ocre

quel grimpeur par une glissade aux effets secondaires inattendus provoquera l'effondrement ?

quel rapace se jetant sur le fennec des sables ?

quelle patte d'oiseau ?

Tu te lèves deux fois

vers 1 H du matin / tu repères sans difficulté Orion

et vers 3 H / elle est là / bien visible / l'étoile polaire /

à 5 fois la distance des roues arrière de la Grande Ourse

Au petit matin /

tu refuses de faire comme les autres /

tu ne grimpes pas au sommet de la dune /

pour regarder le lever du soleil /

tu ne seras pas dupe / même si c'est beau /

c'est ta Terre qui tourne sur son axe autour du soleil

 

3 – La tentation du désert

Les marchands de sable détestent prêcher dans le désert. Que le désert croisse !

Honneur à qui favorise le désert ! à qui recèle un désert !

Prophètes de malheur, annonceurs d’apocalypses naissent du désert. Brament dans le désert. Aboulique, la foule. Boulimiques, les masses. Venues du Nord, déferlent par les autoroutes du soleil. Maximalisation du Sud.

A l’heure de midi, le midi brûle. Le désert croît. Déserts, les chantiers. Licenciés, les ouvriers. Moi, les pieds dans l’eau. Indifférent au paradis.

Prophètes de bonheur, annonceurs d’âges d’or surgissent du désert. Exultent dans le désert. Mimétique, la foule. Léthargiques, les masses. Venues du froid, s’allongent sur le sable chaud.

Sieste sous parasol. A l’heure de midi, il fait nuit. Le désert croît. Déserts, les embarcadères. Désarmés, les rafiots. Moi, la tête dans les étoiles. Indifférent à l’enfer.

Les assoiffés de pouvoir déversent sur la foule, les grandes eaux de leurs mirages.

Fébriles, les assujettis fascinés par ces images qui ne désaltèrent pas.

Qui en appellerait à la traversée du désert ?

Sur les plages de sable, l’indifférence d’aujourd’hui. Molle. Obèse. Prolifique.

Dans les déserts de sable, l’indifférence d’hier. Dure. Sèche. Érémitique.

Du désert, aimer à la folie le grain de sable qui enraye la machine, saboteur de toute folie des grandeurs.

Du désert, garder le grain de sable, inaltérable, ne pas s’attarder à la dune, sa répétition en masse, altérée par tout vent de sable.

Favoriser le désert

jusqu'au mira (g cl) e de l'oasis

(Hammadraout, Yémen, 1994 dans La Parole éprouvée, 2000, Les Cahiers de l'Égaré)


 

4 – Passion nomade

Sédentaire depuis des millénaires, que reste-t-il dans tes sur place du nomade que tu fus si longtemps ? Sais-tu seulement cette part de toi, cette part d’autrefois laissée au désert ?

Installé dans le dur des murs de ta maison, tu aimes ce qui est dur : sûreté de tes options, pureté de tes émotions, dureté de tes décisions. Installé pour durer, tu es incapable de reconnaître le nomade que tu fus autrefois.

Installé dans le dur, tu en oublies la précarité de tes conditions de vie, la fragilité de tout ce que tu as acquis.

Installé pour durer, tu voudrais durer, préférant l’état au passage mais tu es en transit, n’ayant aucun héritage à transmettre. Tu es en transit et tu te crois le maître, rejetant en toi le métèque.

À l’extrême de mon attention, je suis plein d’attentions pour toute chance fragile, toute combinaison unique, refusant la profusion, la production en série, l’immonde prolifération, l’intolérable pollution. Par petits écarts en portée et en direction, je passe du proche au lointain, inventant la diversité par proximité, la succession par approximation. Imprévisible, imperceptible, je surgis, négligeant les grands départs, les grands écarts, les longues migrations des campeurs qui se déplacent sur les autoroutes du conformisme. Sans avoir à prendre place dans les sur place saisonniers des sédentaires qui vont s’exposer sur les rivages sans infini, j’ai à portée de mémoire, lointains et prochains, découverts autrefois, la première fois.

(Campement de La Ripelle au Revest, 1975 dans La Parole éprouvée, 2000, Les Cahiers de l'Égaré)

5 – Dispersion 1

entouré de limites je tourne en rond

champ miné pulvérisé par leur minable savoir

j’essaie de me trouver

on me sonde on me triture à l’ultra-son à l’électro-choc à l’infra-rouge à l’insuline

je me répands sur des lamelles de verre

dans des éprouvettes des cornues des ballons

je deviens rouge de chiffres et d’hypothèses

sur l’autel des théories on m’immole

je suis fixé au stade sadico-anal

car je me gratte le cul avec plaisir

j’ai sucé jusqu’au sang le sein maternel

je suis donc jouisseur en sus

j’ai pissé dans mes langes et j’étais aux anges

alors je rêve de paradis perdu

j’ai chié dans le pot et à côté du pot pour les faire chier

ça ils ne l’ont jamais supporté

je me suis masturbé et je ne suis pas devenu sourd

qu’ils sont lourds !

que de progressions de régressions

que de fixations de transgressions

j’ai bien du mal à me construire

ils m’ont dispersé

aux quatre petits coins de leur grand pouvoir

(Bures-sur-Yvette, 1961 dans La Parole éprouvée)

6 – Dispersion 2

Des milliards d’impressions sur ma peau

des milliards de réactions dans mon cerveau

des milliards d’excitations venues du dehors

pénétrant mes dedans par les yeux les doigts les narines les oreilles

les milliards de neurones de mes pauvres nerfs mis à vif

des milliards de stimuli

des milliards de réflexes

des milliards d’informations reçues au fond des cellules

expédiées du fond des cellules

tout cela me dépasse

je ne suis pas à la bonne échelle

je ne suis pas responsable de cette organisation proliférante de l’infime

de ces cellules qui se divisent

de ces molécules qui se combinent

de ces électrons rebelles

de ces radicaux libres

de ces particules étranges

je ne suis pas responsable de ces milliards d’automatismes de l’intime

à logique primaire binaire

je me désolidarise de moi-même

je vais m’organiser autrement

je ne serai pas reproductible par clonage

(Paris, 1973 dans La Parole éprouvée)


 

7 – Homme de maturation lente, je suis dépassé par les énervés.

Lourds de leur légèreté, sourds aux nécessaires solidarités, ils osent.

Croyant être au cœur des choses quand ils ne sont qu'au bord.

N'est-on pas toujours seulement au bord des choses et des êtres ?

Peut-être même est-on toujours à côté ?

Alors qu'on croyait avoir bien ciblé, bien visé !

Sait-on ce qu'on dérange quand on avance

ce qu'on détruit quand on bouge ?

(Ouverture manuscrite de La Parole éprouvée)

 

8 – Imprévisible, investir les interstices de leurs territoires sédentaires.

À la manière du sable. Partout. Chaque trou.

Ils ne contrôlent pas tout.

Présence légère, camper à la nomade. Au bord des choses.

Sans frénésie. Sans appétit.

Solidaire, choisir une position.

Sans tourner le dos à ses frères.

Ni leur faire face.
Installer la caravane, provisoire. Sans rien déranger.

Occuper la position, précaire, à l'extrême de l'inattention.

Provoquer le déplacement à l'épuisement de la distraction

quand l'habitude fait voir un territoire

là où l'on avait choisi un emplacement. Sans rien emporter.

En laissant tout en place et en plan.
Partir sur la pointe des pieds.

Crainte de gêner en faisant du bruit.

Pas d'itinéraire à suivre.
Nos pères ne transmettent pas leurs repères.

Pas de voies à ouvrir.
Nos fils ne veulent pas hériter pas de nos repaires.

Le désert efface toute trace de réussite hargneuse et tapageuse

de qui a fait son chemin.

Ne pas s'attarder.

Passer à la ligne.
N'aimer que les inachèvements.

Opter pour la dérive et l'inconséquence.
Seulement habité par un souffle.

(Finale manuscrit de La Parole éprouvée)

 

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Mon voyage au Maroc

4 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

Mon voyage au Maroc

9 mai 2013. Marrakech-Ifrane : Première étape d'un voyage de 10-12 jours dans l'est et le nord du Maroc. J'ai toujours fait jusqu'à présent le sud. Ça fait au moins cinq fois que je vais au Maroc dont une chez Salah Stétié, alors ambassadeur du Liban au Maroc et trois avec comme point de chute Marrakech où vivent mon frère et sa femme franco-marocaine, couple d'artistes peintres ayant exposé dans les lieux les plus connus du Maroc. Ils détonnent dans ce milieu par leur sens du contact, mon frère surprenant ses interlocuteurs en leur parlant arabe. Ils mettent tous les gens à l'aise et dans une société comme la société marocaine, il est agréable de voir comme les gens peuvent s'ouvrir dès qu'on parle leur langue, qu'on se met à leur portée. La plupart des Marocains peuvent se révéler gentils, même les barbus. Avec JP et Chéché, on ne risque pas de s'ennuyer tellement ils mettent de sourires sur les lèvres et de bonne humeur autour d'eux.

À partir de Kenifra, choix d'une petite route vers les sources de l'Oum er Bia jusqu'à ce qu'un effondrement de la route, jusque-là fort pittoresque, nous bloque. Demi tour donc. Cela m'était déjà arrivé dans les gorges de Todra. Il suffit qu'il pleuve abondamment pour que les oueds gonflent brusquement et mettent à mal certaines portions de route dans les secteurs montagneux, très pentus. Nous arrivons à Ifrane après 10 h de voiture. Nous faisons une balade dans la ville avec ses plans d'eau avant de passer la nuit à l'hôtel Perce-Neige. Ifrane est une station touristique de style européen, d'hiver et d'été, très propre parce que le roi y séjourne régulièrement. Des panneaux demandent de respecter l'environnement, d'autres signalent de ne pas répondre aux sollicitations corruptrices (bakchich).

Pour rejoindre Oujda depuis Ifrane nous empruntons à partir de Boulemane, de petites routes du Moyen Atlas, à environ 1500 mètres d'altitude. Sortir des circuits touristiques, oser les petites routes, voire les pistes (en quelques années, presque tout a été goudronné), c'est notre choix. Massif de Tichchoukt, El Mers, Aït-Maklouf, Imouzer-des-Marmoucha. Quasiment pas d'autres voitures ou véhicules que nous. Mais sur ces routes très sinueuses, mieux vaut toujours s'attendre à une rencontre inopinée. C'est ce qui nous arrive dans une descente à la sortie d'un virage avec un énorme poids lourd en face. Comment va-t-il franchir les centaines de virages très serrés que nous venons de passer ? Les paysages sont superbes avec vues sur le massif de Bou Naceur, enneigé. Que des troupeaux, des bergeries, des chiens, des bergers. Pas de douars, des mechtas, des fermas plutôt. Nous pique-niquons au bord d'un oued, un torrent impétueux, pieds dans l'eau bouillonnante (s'adresser à l'auteur pour géo localisation de l'endroit). À Guercif que nous atteignons vers16 h, après avoir fait 350 kilomètres en 8 h, nous prenons l'autoroute pour Oujda où nous sommes hébergés chez des sœurs de Chérifa. Très belles rencontres. En particulier avec Houria, sociologue, qui me propose de lire son mémoire de 1981 sur les femmes marocaines et les bijoux. Excellent travail s'appuyant sur Baudrillard, Goffman, Bourdieu et qui me semble, 30 ans après, toujours d'actualité. La méthode choisie est celle d'un questionnaire dans le cadre d'un entretien individuel. On a ainsi des témoignages de première main sur ce que vivent les femmes marocaines de moins de 30 ans, de plus de 30 ans, qu'elles soient illettrées ou cultivées, préférant les bijoux en or à ceux en argent, sur les fonctions de ces bijoux selon l'âge, le milieu, ce qu'elles en attendent, ce qu'elles éprouvent quand on les leur vole ou qu'elles les perdent. Il me semble qu'un tel travail scientifique doit être réinvesti dans le champ social soit par le canal de revues marocaines citoyennes comme Tel quel dont le directeur est actuellement poursuivi pour diffamation envers le Royaume, soit par internet sur des forums de femmes, soit par interviews sur une radio populaire comme Chaîne Inter. Houria, très investie avec ses étudiants dont elle déplore le déficit en expression française utilise le théâtre comme vecteur de notre langue pour leur faire assimiler des concepts sociologiques en lien avec leur vécu. Par exemple que devient l'estime de soi dans une société où le regard d'autrui, masculin mais aussi féminin et maternel, joue un rôle prépondérant tant pour le présent que pour l'avenir des jeunes filles. Le travail sous forme de saynètes sera présenté le 1° juin à l'Institut français d'Oujda. J'ai lu trois saynètes : elles sont parlantes, en particulier celle sur la rumeur, très vivace et crainte au Maroc, saynète qui commence par un apologue connu dans lequel Socrate interroge Criton qui veut lui révéler quelque chose sur Diogène : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ? Houria me propose aussi sa thèse : Émergence de l'individu, résistance du groupe. Je lis deux chapitres, l'un sur la vie amoureuse à Oujda, l'autre sur les stratégies de séduction chez les femmes et les hommes. Là encore, des témoignages à réinvestir dans l'espace social ce qui peut contribuer à modifier la situation. Comment ne pas être effrayé par ce désamour envers l'amour ? Cette méfiance des deux sexes envers les déclarations d'amour est le signe d'une société malade. Les hommes veulent la virginité et le salaire des filles. Les filles veulent la sécurité par le mariage. Jeu de dupes. Énormes déceptions et souffrances, haine envers l'autre sexe, couples ravagés, se détruisant. Tahar Ben Jelloun parle de cela dans son roman, Le bonheur conjugal, par antiphrase. Le port ou non du voile n'est pas essentiellement une question de conviction, cela ne relève pas de la liberté de conscience de chacune puisque cette clause n'a pas été introduite dans la constitution qui a suivi le M 20, le mouvement de la jeunesse du 20 février 2011. C'est devenu une question de survie pour la plupart des filles. En le portant, elles se protègent partiellement du harcèlement verbal, voire violent des barbus qui ne les lâchent pas tant qu'elles ne cèdent pas à leurs injonctions et du harcèlement des mâles très entreprenants. En le portant, elles peuvent, anonymes, non reconnaissables, vivre à peu près comme bon leur semble, elles peuvent obtenir du travail, des postes attribués par les islamistes au pouvoir. Elles n'hésitent pas à rentrer dans les partis au pouvoir, les syndicats inféodés pour arriver à leurs fins. Disons que le port du voile est à chaque fois un cas particulier, un cas personnel et il vaut mieux éviter de généraliser. Les barbus auront des surprises avec les femmes, la majorité, dans une ou deux générations. Au pouvoir au Maroc, en Tunisie, en Égypte, ils montrent leur incompétence et leur impuissance. S'ils acceptent le verdict des urnes dans les élections à venir, ces sociétés évolueront vers plus de démocratie mais il n'est pas sûr qu'ils accepteront leur défaite. Nous avons été d'accord avec mes interlocutrices pour penser que les peuples devront à nouveau descendre dans les rues, que l'avancée démocratique se fera par des voies violentes. Des dictateurs d'un genre spécial avaient imposé la liberté de conscience, la laïcité (Ataturc, Nasser, Bourguiba ...). Aujourd'hui on assiste à une régression, un recul, si bien sûr on pense que la démocratie est la forme universelle pour gouverner les hommes, ce qui reste à démontrer (Montaigne, Montesquieu ont bien montré l'impossibilité de produire des institutions à valeur universelle). Il pourrait y avoir quelque chose de sympathique dans le combat de l'Islam pour d'autres valeurs que la consommation. Les pays de l'est, la Russie soviétique ont raté leur projet socialiste en voulant battre le capitalisme sur le terrain de la production. Les pays capitalistes ont détruit les pays de l'est avec la politique des droits de l'homme. Cette politique des droits de l'homme ne marchera pas avec les pays d'Islam. La Chine ratera aussi son projet car trop inféodée à la production de biens de consommation et elle ne se laissera pas manipuler par les droits de l'homme. Quant aux pays d'Islam, ils sont particulièrement ambigus, usant de la manne pétrolière pour des projets politiques de déstabilisation de l'Occident. Les saoudiens en finançant le salafisme pur et dur, offensif et rétrograde, montrent clairement leur volonté de domination des corps et des esprits. Il en est de même des chiites qui ont un goût prononcé pour le martyre. Disons que chaque conflit en terre d'Islam nécessite une analyse particulière. On ne peut se contenter de la distinction entre sunnites et chiites. Aujourd'hui comme hier, les islamistes, nombreux, sont manipulés et manipulateurs. Exemples : Hassan II les utilisait contre les communistes, Ben Ali a favorisé les salafistes contre Ennahda, le Qatar favorise plutôt les Frères Musulmans, l'Arabie saoudite favorise partout les salafistes dont Al Charia en Tunisie. Bref, les paradoxes ne manquent pas et je comprends pourquoi quatre Marocains se sont intéressés en une semaine à Montaigne lorsque je suis allé à Casablanca pour présenter Marilyn après tout et où j'ai évoqué le livre de Biancamaria Fontana, Montaigne en politique. Le court séjour à Oujda a été l'occasion d'aller rendre visite aux parents décédés de Chéché, Houcine et Mazara. Tombes soignées dans un cimetière semblant à l'abandon. Y a-t-il respect des morts ? On peut en douter. Le portrait de Mazara par JP est remarquablement expressif : quelle tristesse dans le regard de cette femme après la mort de son mari, en 2001, qui a eu douze enfants dont onze filles, a élevé quinze enfants et petits-enfants, et dont une des filles, Fatiha, s'est occupée avec dévouement à la fin de sa vie (elle est partie à 89 ans le 1° août 2012). Parlant épitaphes avec Chéché, elle propose pour son père : à papa qui m'a tout donné; je propose : papa tu m'as tout donné. Pour sa mère, elle propose : à maman qui m'a tout appris; je propose : maman, tu m'as tout appris; JP propose pour cette femme illettrée mais remarquable : maman, tu avais tout compris.

EL HAYAT AJIBA
ATDERT TOUDERT AGUMA

Après deux nuits à Oujda, direction Saïdia. Ce qui frappe ce sont les énormes changements sur le plan des infrastructures routières. Toutes les villes ont de larges avenues au niveau des entrées et sorties. Sans soute des directives royales. Ça construit partout. Le souci de développement est visible. Le Maroc gagne en propreté. La mendicité est moins voyante, plus discrète. On n'est plus harcelé comme au début de mes voyages. Les bidonvilles ont quasiment disparu. À Casablanca comme à Rabat, le tramway fait partie des nouveaux transports en commun. La rocade méditerranéenne que nous empruntons permettrait d'aller de Tunis à Tanger mais la frontière avec l'Algérie est fermée. Et l'Algérie vient de rajouter 20 postes de contrôle supplémentaires en réponse à la demande marocaine d'ouverture. L'ouverture des frontières qui se fera nécessairement, donnera à l'Oriental, nom de la région d'Oujda, des atouts considérables, rompant avec l'isolement de cette région sous Hassan II, après le complot d'Oufkir. Le Maroc, moins riche en ressources que l'Algérie semble mieux réussir son développement que l'Algérie qui a connu la décennie noire quand le FLN a refusé de céder le pouvoir au FIS, gagnant des élections, et parce que les gens au pouvoir depuis l'indépendance confisquent l'essentiel des richesses.

À Saïdia, on me promet une nouvelle idée du bonheur. Ce n'est que de la publicité pour des appartements de location l'été. Je ne ferai jamais partie de ces cohortes d'estivants heureux.. À Cap de l'eau, dans un restaurant à étage où il n'y a que nous, nous mangeons des poissons grillés. Puis toujours par la rocade méditerranéenne, dont les travaux ont été pharaoniques, nous rejoignons Al Hoceima. Plus traces du tremblement de terre d'il y a 10 ans. Nuit à l'hôtel Mohammed V. D'Al Hoceima nous allons jusqu'à Targuist, nationale 2, à environ 1500 m d'altitude, au-dessus des nuages en contre bas. Nous sommes dans le Rif, c'est très vert, très varié, il a plu dans la nuit. Je n'ai pas vu de kif mais il y en a. C'est déjà le temps des moissons. Dans beaucoup d'endroits pentus, la récolte se fait à la faucille. Là où c'est plus plat et étendu, dans les plaines, on utilise les machines mais on en voit peu. Nous empruntons une petite route, la plus mauvaise depuis le début de notre voyage, pour rejoindre El Jebha. Nous nous retrouvons dans un brouillard épais pendant une bonne demie heure. À El Jebha, sardines grillées, encore meilleures que la veille. Café à Et-Tieta-de-Oued Laalou, en pays Rhomara, un coin là aussi en plein développement touristique mais nous ne sommes qu'au début de cette histoire. Nous profitons des derniers moments authentiques. Nous allons jusqu'à M'diq, hôtel Kabila, où une piscine de 20 m me propose quelques crawls en attendant de marcher sur des kilomètres de plage. Nous passons deux jours, deux nuits à M'diq mais le temps change. Le vent et la pluie font leur apparition. Nous découvrons un bon restaurant de poissons, le Méditerranée, deux rues derrière le front de mer. Nous quittons M'diq le 16 au matin, direction Tanger, la mythique. C'est moi qui ai souhaité cette destination, eux connaissent bien pour avoir exposé dans la galerie nationale Mohammed Drissi.

Tanger par la rocade méditerranéenne. Ce qui frappe d'entrée ce sont les promenades de bord de mer, récemment ouvertes, des kilomètres, à donner envie de marcher. C'est vrai jusqu'à Smir-Restinga. On avait observé la même chose à Martil, à M'diq. C'est beaucoup plus réussi qu'à Saïdia. Les paysages et criques sont variés. Comme il a dû pleuvoir abondamment dans les semaines précédentes, c'est très vert, très fleuri. Au fur et à mesure qu'on se rapproche de Tanger, le bord de mer est plus beau, graviers et sable noir cédant la place au sable blond. Port Tanger Méditerranée ne nous paraît pas si grand que ça mais c'est un signe de plus que le Maroc se développe, le Nord en particulier, avec pas mal d'incitations royales, le Roi, installé depuis 1999, ayant réservé son premier voyage royal à Tanger. On ne s'explique pas autrement les nouvelles entrées et sorties des villes. Plus possible de voir dans ce pays un pays sous-développé. De partout de grands panneaux annoncent des projets publics ou privés ou mixtes d'aménagement, de développement. Il n'y en a pas que pour le tourisme, même si c'est ce qui domine.

Nous nous installons au Riad Mogador, tout récent, baie de Tanger. Repas de poissons, coquillages, homards, dans un restaurant inconnu des guides et des touristes (géo localisation à demander par SMS à l'auteur qui aura du mal à retrouver ; je me souviens des arènes espagnoles, inutilisées depuis longtemps). Café chez l'oncle de l'ex-présidente du MEDEF. Visite d'une galerie de photos, la galerie Photo Loft, installée au 8° étage d'un immeuble, qui expose le Tangérois Pascal Perradin : Nature humaine, des diptyques. Intérêt pour les oeuvres de Julien Dumas, des portraits en situation, et de Kamil Hatimi, des paysages semblant se diluer dans le blanc, technique chère au peintre Michel Bories à la mémoire duquel j'ai organisé une exposition à la Tour des Templiers à Hyères et une au Château royal de Collioure. Bonne chance à la galeriste à laquelle nous proposons quelques noms dont Bernard Plossu.

Prise d'ambiance en cherchant le café Hafa, mythique. Café qui me rappelle un café de Sidi Bou Saïd, quand je visitais clandestinement la maison abandonnée du poète Lorand Gaspar, café en terrasses, tables dehors, thé à la menthe à boire comme toujours très chaud. Beaucoup de jeunes, filles, garçons, des touristes aussi, des Marocains revenus pour les vacances. Je pense à quelques écrivains qui ont rêvé leur Tanger ici, qui ont peut-être trouvé l'amorce d'un personnage, d'une intrigue, d'une révolution formelle, en contemplant la mer avec en face l'Espagne.

BHL a fait réaménager un ancien bordel jouxtant le café Hafa par Andrée Putman, partie le 19 janvier 2013. La contemplation des eaux lui rappelait les innombrables noyés du détroit, tentant de le franchir, attirés par l'Europe prospère. Ce réel socio-économique, le fossé entre Sud et Nord, a fini par l'emporter sur le rêve. Tanger lui est devenue plus difficile à vivre. Quand je vois le développement du front de mer qui permet de faire le tour de la ville côté mer alors que ce n'était pas possible il y a encore 5 ans, je me dis, pensant à ce que je vois chez nous, que nous sommes en train de régresser, que le sous-développement va bientôt nous caractériser. Il faudrait changer de mode de vie, de mode de production et de consommation mais nos modèles se sont mondialisés et on ne peut pas demander à ceux qui nous imitent et nous dépassent de renoncer à leur développement. On ira donc dans le mur. Eux aussi. Un peu plus loin, sur un promontoire rocheux, de nombreux jeunes en conversation, en pâmoison. J'aime. En promenade du côté du Marchan, nous tombons sur la SPANA de Tanger, la société protectrice des animaux marocaine. Nous visitons le lieu, très propre, où chatons, chattes, chiens, ânes sont soignés, nourris en attendant de trouver une famille d'accueil. Chérifa est très investie dans cette protection animale. Dans leur résidence, elle s'occupe de 47 chats, une autre de 40, leur action a donné lieu à un reportage télé diffusé plusieurs fois, dans un but pédagogique. Chérifa n'hésite pas à reprendre un Marocain battant son âne. Elle sait trouver les mots qui ne blessent pas et amène l'homme ou l'enfant à demander pardon à l'animal et à l'embrasser. Il est vrai que l'on voit trop souvent ce genre de scènes de brutalité et on se dit que l'école a des missions essentielles pour l'évolution des comportements et mentalités.

Après une soirée à regarder le film Michou d'Auber puis un débat sur la Syrie (avec le jeu des trois puissances régionales, Arabie saoudite aidant Al Qaida, Iran soutenant Bachar El Assad et le Hezbollah, Turquie aidant la rébellion, compliqué par le jeu des grandes puissances, offensif de la Russie, impuissant de l'Occident, et le jeu d'Israël qui a prévenu la Russie qu'il n'y aura pas de missiles russes pour Assad ; c'est une déclaration de guerre ; quant au Qatar, il définit sa position et son action par opposition à l'Arabie Saoudite et à l'Iran ; le livre de Gilles Kepel, Passion arabe, me permettra d'affiner ces analyses) et une évocation des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca (il y a donc 10 ans), après une nuit à entendre les vagues se jeter sur le sable de la baie et le vent mugir, c'est une ville sous la pluie qui se réveille. Je veux absolument voir deux librairies, la librairie des Colonnes, la plus ancienne, et la librairie Les Insolites dont le nom m'évoque le nom de la compagnie de théâtre de mon fils, L'Insolite Traversée (Cyril Grosse aurait fini par débarquer à Tanger, sur les traces de Paul Bowles ou de Jean Genet mais il ne se serait pas senti traître dans la Cité de la trahison, plutôt en exil ; n'avait-il pas débarqué à Lisbonne sur les traces de Pessoa ou à Dublin sur celles de Joyce, de Bloom, sans parler de New York qui le fascinait). Hélas, sous la pluie, la ville tarde à ouvrir ses activités. Je n'ai donc pas pu interroger les libraires sur le colloque à Tanger, du 4 au 7 avril, avant Marseille, colloque organisé par le CiPM, sur William Burroughs et Brion Gysin. Je n'avais pu assister au versant marseillais du Colloque à Tanger, entre le 11 et le 13 avril, sortant à peine d'une pose de stents en urgence. Je resterai donc sur ma seule lecture du Festin Nu. Et sur ma résistance aux inventions formelles dont celles des deux compères de la beat-generation. Nous avons raté de quelques jours le Salon du livre dont le thème était cette année, l'éloge de la lenteur. Koulchi i foulki.

Nous quittons donc Tanger en fin de matinée après une visite à l'hôtel El Minzah, mythique pour les guides et après avoir fait trois fois le tour de la médina par le petit et le grand Socco, la place du 9 avril 1947, la place de France et des canons, la Terrasse des paresseux, le Gran Cafe de Paris. Dans la rue es Siaghin, nous découvrons l'agitation matinale du petit peuple, réactif au temps et proposant kway, parapluies. Je n'achète rien mais de ces douze heures dans un Tanger ensoleillé, pluvieux, venté, je garde quelques impressions, très différentes de celles des quelques pages lues dans Le goût de Tanger. Je n'ai rien vu de semblable aux petites coupures de Roland Barthes par exemple. Le temps des hippies est terminé, la crasse est peu à peu éliminée. Les bidonvilles dont celui monstrueux de Casablanca, vu vers 1987, ont quasiment disparu. Un grand paquebot de croisière est dans le port et le débarquement des passagers ne ressemble pas aux débarqués de Paul Morand.

Notre programme étant par la force du temps à modifier, nous décidons d'aller à Asilah, petite forteresse attirant pas mal d'artistes. Le vert, caractéristique de la ville, est progressivement remplacé par le bleu comme à Essaouira ou ailleurs. C'est dommage. Chaque ville a sa couleur pour les taxis. Asilah va perdre une partie de son authenticité avec ces bleus. Nous passons devant l'atelier d'Hervé dont nous avons vu des œuvres à Tanger chez un particulier. Nous avons aimé ses thèmes et sa palette très colorée. On frappe inutilement à sa porte. Il a dû s'absenter. Nouveau repas de poissons, friture de sept variétés, casa Pépé. Puis promenade dans la casbah. De nombreuses fresques murales, apparemment temporaires, changeant chaque année. Elles manifestent la créativité des artistes de la cité, appréciés par les amateurs.

D'Asilah, nous faisons un parcours surprenant (descente vers le sud puis remontée vers le nord pour aller de l'ouest vers l'est) pour rejoindre Chefchaouen où nous nous installons dans une maison d'hôtes, le darechchaouen. J'ai la suite du bout du monde, la plus en hauteur avec vue imprenable sur cette ville aux couleur bleues, c'est du blanc avec du nylon et en vieillissant ça donne ces camaïeux de bleus. Il fait 10 degrés, la météo s'est trompée quant aux températures, je n'ai rien de chaud, c'est jour de prière, beaucoup de boutiques sont fermées, je trouve quand même une jaquetta, une parka en laine de chèvre peut-être, pour 210 dirhams. Durée de vie prévue, une journée, je changerai la fermeture éclair à Marrakech. Nuit impossible avec les chiens qui hurlent, deux muezzins qui à 4 h du matin se font concurrence pendant au moins 20 minutes et bouquet, les coqs. Il fait tellement froid dans la chambre malgré 3 couvertures que je me lève à 6 h 45, prends une douche bien chaude puis descends au petit-déjeuner. Visite des ruelles de la médina dés 9 h pour éviter les touristes. C'est magnifique, propre, plein de surprises. Sur la place de la kasbah, plein d'enfants, d'adolescentes, qui chantent, dansent, très à l'aise. Une sortie culturelle à Chefchaouen pour ces scolaires. La ville compte 20 mosquées pour 42000 habitants. Elle a la réputation d'être très conservatrice. Le réveil de 4 h nous l'a prouvé. À l'hôtel Parador, nous prenons en photo quelques belles peintures d'un artiste local. Koulchi i foulecamp.

Imprévu de programme, nous renonçons à notre deuxième nuit dans la ville et en fin de matinée, nous allons sur Rabat. En route, arrêt dans une station d'essence, sans rien autour, en pleine campagne, avec restaurant pour locaux. Tajine aux légumes avec viande achetée directement au boucher, ils travaillent tous ensemble. Le résultat est succulent. Dois-je dire que nous mangeons pour 50 dirhams en moyenne, par personne. Sur la route vers Rabat, nous nous arrêtons chez un producteur de miel. Les prix sont 3 à 4 fois supérieurs à ceux de chez nous. Sans doute, rareté des producteurs alors que les fleurs sont innombrables, variées. À Rabat, Salé, promenade sur le front de mer qui vient de s'ouvrir dans la vallée du Bouregreg. Vaine tentative de trouver un hôtel à prix raisonnable. On décide à 19 h de rentrer sur Marrakech, l'arnakech, par l'autoroute. Nous arrivons avec une température de 15 degrés, après 3680 kilomètres de périples sans regrets.

19 mai. Pensée pour maman, partie le 19 mai 2001.

Me reste à préparer la lecture sur Marilyn après tout du 26 mai, fin d'après-midi. Et à rédiger quelques instantanés sur ce qui m'a le plus frappé.

Scoop : la Villa de France à Tanger où Matisse a vécu chambre 35 (3 m X 4,5 m) et peint quelques œuvres importantes après son aventure fauve à Collioure avec Derain, à l'abandon depuis de très nombreuses années et appartenant à des Irakiens de la famille de Sadam Hussein est en restauration. Responsable de la décoration, l'artiste marocain, Ben Dahman.

Rescoop : elle a même été rouverte puis refermée quelques semaines après, ne correspondant pas aux normes d’un 5 étoiles.

Hasard : le 21 mai, nous avons vu sur France Ô Un thé au Sahara de Bernardo Bertolucci. L’auteur de ce roman célèbre, Paul Bowles, est le narrateur dans le film. J’ai été très sensible à la lenteur de ce récit car ce qui se joue dans ces paysages désertiques sahariens, dans Tombouctou comme à Tanger en début et en fin d’histoire, est de l’ordre de l’intime, de l’indicible. C’est la vie intérieure, son évolution au contact de la différence (sexuelle F-H, ethnique et culturelle), se heurtant au mystère de l’autre et à l’insondable du désir, du rêve éveillé qui nous habite et nous anime (autodestructeur chez Port Moresby, constructif chez Kit Moresby), au mur de l’incompréhension (dans le couple, entre les langues, dans les comportements et attitudes), se perdant dans l’infini du ciel et du temps du désert, butant sur l’énigme de la mort certaine, qui est le cœur de l’action, ce que résume bien le narrateur : « Comme nous ne savons pas quand nous mourrons, nous prenons la vie pour un puits inépuisable. Tout n’arrive qu’un nombre limité, très limité, de fois. Combien de fois te rappelleras-tu un après-midi d’enfance qui est si intimement part de ton être que tu n’imagines pas la vie sans lui ? Encore quatre ou cinq fois, peut-être même pas. Combien de fois verras-tu la pleine lune se lever ? Peut-être vingt. Et pourtant, tout cela semble illimité. »

J'avais vu pendant mes 3 jours à Casablanca, le 10 mai, Ce que le jour doit à la nuit d'Alexandre Arcady d'après le roman de Yasmina Khadra. Film que j'ai revu à Marrakech, le 28 mai. Pour moi un bon film sur l'Algérie et la France de 1930 à 1962 et 50 ans après. Paysages, reconstitution historique, scènes de feu, sentiments (honneur, désir, repentance, pardon, amitié, fidélité à une parole, attachement à un pays, deuil), tout par courtes scènes, sans insistance sur la Grande Histoire, très présente, sauf le traitement de l'enfance qui pose toutes les relations entre les personnages de milieux différents, troublées par les événements (Mers-el-Kebir, guerre d'Algérie, départ des pieds-noirs et indépendance) et la "faute", la relation torride entre Jonas et Madame Cazenave, mère d'Émilie dont Jonas petit garçon était tombé amoureux (et réciproquement) et à laquelle il n'osera jamais avouer avoir couché avec sa mère à laquelle il a fait la promesse de renoncer à Émilie. Cette histoire d'amour faussement impossible de toute une vie tant pour Jonas que pour Émilie est métaphorique de l'impossible amour entre la France et l'Algérie. Je dis faussement impossible parce que le non respect de la parole donnée aurait peut-être permis à cet amour par l'aveu de la "faute" d'être un vrai et grand amour. À condition qu'Émilie puisse entendre et pardonner et que Jonas fasse l'aveu avec ménagement et respect, sans salir la mère, sans blesser la fille, défi très difficile dans le réel et pour un écrivain (il est plus facile de raconter une histoire qui foire qu'une histoire qu'on sauve). Hélas, Madame Cazenave, séductrice et manipulatrice, a su dominer à vie Jonas, faisant une partie du malheur de deux êtres aimés et s'aimant.

Le 22 mai, deux documentaires remarquables sur France 3, consacrés à la confiscation des printemps arabes et à la confrérie des Frères musulmans

Qu'ai-je retenu ?

En ce qui concerne les printemps arabes, la situation varie d'un pays à l'autre. Arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte avec une courte majorité, en Tunisie d'Ennahdha sans majorité mais arrivé en tête, au Maroc avec le PJD en tête aussi. Le poids du Qatar est considérable dans cette poussée des Frères musulmans et de leurs partis frères. L'Arabie saoudite développe le salafisme, ce qui entraîne des conflits entre mouvances islamistes sunnites. L'Iran développe les mouvances chiites qui parfois s'allient aux sunnites, parfois les combattent. Parler de nébuleuse islamiste n'est pas faux mais occulte un aspect essentiel, l'idéologie hégémonique qui les anime tous. Ce qui ressort aussi c'est que la corruption des régimes dictatoriaux déchus a favorisé l'islamisation de la société par le bas à travers les associations caritatives, les dispensaires, les écoles et autres soutiens aux déshérités des Frères musulmans. Les régimes déchus ont tenté tantôt la répression tantôt la conciliation mais la vocation de martyr des dirigeants islamistes et leur idéologie les installe dans leurs certitudes et dans la durée. Ils ont le temps pour eux et Allah bien sûr. Autrement dit, qu'ils choisissent la voie de la violence minoritaire et terroriste comme Al Quaida ou Aqmi, ou la voie de l'action en profondeur accompagnée parfois de violence (assassinat de Sadate), ils ne craignent rien, sont sûrs de l'instauration du kalifat mondial. On a affaire à une entreprise totalitaire. L'histoire des Frères musulmans est à découvrir et à interroger à partir du fondateur en 1928, Hassan el-Banna. Leurs ramifications à l'échelle mondiale sont nombreuses et puissantes. La télé Qatar Al Jazeera est un outil de propagande très au point. Le Jihad offensif ou armé conceptualisé par Saïd Qotb leur donne des outils idéologiques particulièrement simplistes et efficaces sur les gens simples: L'Islam est la solution. Redoutables rhéteurs, ils savent utiliser le miroir pour déstabiliser leurs adversaires ou ennemis dont le sionisme et l'impérialisme, genre les arriérés, c'est vous aujourd'hui ou nous ne faisons pas autre chose que vous avec votre UE, votre G8...

Décidément, mon séjour marocain va m'éclairer sur ce monde complexe dont je pense qu'il n'arrivera pas malgré tout à contrôler les corps et les esprits comme il le souhaite par haine de la démocratie, de la laïcité. Ce nouveau totalitarisme qui propage une culture de la haine se heurtera à la volonté des peuples arabes désireux de rejoindre pour au moins une moitié de chaque pays, la modernité, même s'ils font leur inventaire critique, leur droit d'inventaire de la modernité occidentale. Et cette volonté totalitaire se heurtera aussi à des faiblesses du monde arabe : divisions entre eux, démographie faible, puissance politique et militaire pas à la hauteur du projet. Des pays comme la Chine ou l’Inde seront peu réceptifs à cette idéologie.

Parlant avec Marcel Conche de la confiscation des révolutions arabes, il me dit : c'est pour ça que j'étais contre; je savais que ça favoriserait la guerre civile et ça c'est ce qu'il faut éviter à tout prix. Un bon gouvernement favorise l'apaisement, la conciliation, la réconciliation. Nos deux présidents, l'ancien, le nouveau attisent les divisions. Et les oppositions font de même. On a de très mauvais hommes politiques.

Instantanés marocains

Partout des parterres de fleurs, des squares bien aménagés, verts, entretenus, sans bancs le plus souvent. On consomme l'eau sans compter. Le Maroc n'a pas encore compris la nécessité d'économiser l'eau et de planter des espèces résistantes sur des sols favorisant la conservation de l'humidité. On ne connait pas les jardins secs.

Beaucoup de mobylettes, de scooters, bruyants, polluants. Beaucoup de voitures encore poussives et fumeuses. Des voitures puissantes qui veulent en imposer, marquer le statut du proprio. Une circulation plutôt anarchique. On grille les feux quand on est sur deux roues. On ne respecte pas les stops. On ne respecte pas les lignes et les limitations de vitesse et pourtant il y a une présence policière importante avec radars sur les routes et dans les villes. Le civisme n'est pas encore une vertu individuelle et collective. Mais on ne tague pas. Ils se permettent chez nous ce qu'ils ne peuvent faire chez eux car la société marocaine est très policée. Tout se dit et se sait. La rumeur est partout.

Le téléphone mobile est omniprésent comme chez nous. Le pays est hérissé d'antennes de retransmission même dans les coins montagneux, reculés. Cela semble changer la vie. Hommes, femmes, jeunes téléphonent. Cela doit contribuer à rompre l'isolement dans les bleds en particulier mais il ne me semble pas avoir vu de bergers user de cet appareil.

Train Casablanca-Marrakech. J'ai trouvé la dernière place en première, dos à la marche. À côté de moi, une jeune Marocaine et en diagonale, une rangée après, une autre jeune Marocaine avec deux jeunes hommes. La première va passer les 3 heures de train avec son miroir, ses pinceaux, son rouge à lèvres, sa pince, sa poudre et même son flacon de parfum, un vrai salon. En face, l'étudiante, belle, sans maquillage apparent, discute et pianote sur un Mac portable. De temps en temps, je me plonge dans Passion arabe de Gilles Kepel chez Gallimard. De temps en temps je regarde le paysage content que le soleil soit de l'autre côté et content de constater que ce que j'ai vu à l'aller n'a pas changé en trois jours.

Le gérant de la résidence où je séjourne a installé deux panneaux aux deux entrées avec l'inscription Attention aux chats et aux enfants, m'expliquant qu'il a mis chats en premier car les chats sont plus menacés que les enfants. Je trouve l'argument de bon sens. Le lendemain de l'installation, les inscriptions sont effacées. Un incivil dont le chauffeur a écrasé deux jours avant un chat, a demandé l'effacement. Le gérant a cédé sans en référer au comité de la résidence. Il y a du conflit dans l'air parce qu'un méprisant se croit au-dessus des règles de la copropriété.

À M'diq, au bout d'une promenade en bord de lagune, des femmes apparemment corpulentes, voilées, font de la gymnastique d'assouplissement. Bravo lorzalat crie-t-on. Elles éclatent de rire et continuent de plus belle. Nous faisons tous le V de Vive la Vie. Je vois beaucoup de femmes marcher vite ou courir, des hommes aussi, jamais les deux sexes ensemble sauf exception.

Tous les matins, je fais une heure de promenade rapide dans le quartier de Menara, plutôt résidentiel. Les maisons sont à un étage avec le toit en terrasse. Celles qui sont en construction auront aussi leur étage et leur terrasse. Dans le bled, nombre de maisons s'arrêtent au rez de chaussée avec les ferrailles prêtes pour l'étage quand le moment sera venu. C'est l'heure où les classes moyennes de ce quartier partent au travail avec leur voiture. Les jardiniers sont déjà en activité, balaient, arrosent, tondent, taillent. Les maçons bâtissent. Les gestes de ces travailleurs sont lents. Ils ont le temps pour eux. Les lots non encore bâtis servent de décharge, gravats, végétaux, plastiques. Incroyable cette abondance des plastiques qui volent de partout, s'accrochent aux épineux. Les femmes de ménage sont sur le devant de la porte ou sur le trottoir à nettoyer. Certaines quand ce ne sont pas les chauffeurs, lavent la voiture du maître. Il y a encore une génération, il y avait des esclaves au Maroc. Aujourd'hui, on a du personnel de maison. Les enfants sont livrés aux bonnes et à eux-mêmes. On se demande qui vit dans ces maisons alambiqués. On ne voit jamais personne aux fenêtres ou sur les balcons. On n'entend pas de radio. C'est très calme. Ça change du tumulte des zones populaires. Mais peut-être je préfère ce tumulte à ce silence.

Au marché, JP parle arabe. Ça épate les vendeurs. L'un d'eux lui demande s'il prie. Non, je ne suis pas un gentil. Mais si, toi t'es gentil.

Je discute avec un dépanneur TV. Il a 46 ans. Il est célibataire. Veut-il se marier ? Oui. Avec une femme cultivée et traditionnelle. Qu'est-ce une femme traditionnelle ? Une femme qui reste à la maison et qui élève ses enfants. Sera-t-elle voilée ? Oui. Je suis très jaloux. Mais ça se soigne la jalousie. Peu à peu il se lâche : la femme n'a besoin que d'un homme dans sa vie, l'homme en a besoin de 4 comme dit le prophète. L'hypocrisie de cette société se révèle. Il parle de respect, d'amour, de confiance mais il est jaloux, la veut pour lui seul sans s'interdire d'autres femmes à acheter. Heureusement, la femme cultivée voudra travailler. Et il est fort probable que s'il tombe sur une telle femme, elle le fera changer d'avis. Possible aussi qu'elle le plume. Ou qu'elle se sépare à un moment demandant sa part comme le nouveau droit de la famille l'accorde aux femmes, les hommes n'ayant plus le privilège de pouvoir répudier leur femme.

JCG

photos de Jean-Pierre Grosse

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Mon voyage au Maroc
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Voyage à Nantes pour Marilyn

24 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

la liquide Laetitia Casta, la BB du film Gainsbourg (Vie héroïque) de Joaan Sfar avec Eric Elmosnino

le mémorial de Nantes

  Mon voyage à Nantes

 

Parti le 17 février 2013 en début d'après-midi de Toulon, avec le soleil, je suis arrivé vers 22 H chez Anne de Bretagne, nom de la chambre d'hôte que j'avais choisie, bien placée dans le Vieux Nantes, proche de tout ce qu'il faut voir. Des prospectus divers m'attendaient que j'ai consultés, prenant vite mon parti de découvrir la ville, le nez aux vents. Pendant les 4 jours passés à Nantes, le soleil fut au rendez-vous mais aussi le froid, de plus en plus marqué ou ressenti.

J'ai marché en moyenne 6 heures chaque jour, tantôt dans la ville et ses quartiers, tantôt sur les bords des rivières baignant Nantes, la Loire et l'Erdre en particulier. Pas de bateaux pour descendre l'estuaire. Donc découverte circonscrite à 5-6 kilomètres de mon point d'hébergement.

La lecture des prospectus validés par les affaires culturelles de la ville est édifiante. On distingue deux sortes de parcours, patrimoniaux, événementiels. On nous invite à voir le quai Turenne, le quai de la Fosse, la rue Kervegan. On y voit les maisons penchées des armateurs, ceux qui ont fait leur fortune sur le bois d'ébène.

C'est le 25 mars 2012 que le mémorial de l'abolition de l'esclavage a été inauguré, conçu par l'artiste polonais Krzysztof Wodiczko et l'architecte argentin-américain Julian Bonder (6,9 millions d'euros). On a le nom de tous les bateaux (1710), le nom de tous les comptoirs (290), les dates d'expédition, on a des panneaux inclinés à 45° avec le mot Liberté en une cinquantaine de langues sur 90 mètres. J'étais seul, les deux fois où j'ai visité. C'est un parcours méditatif est-il dit, qui suppose donc d'être seul. Ça ne doit pas être souvent le cas. Pas une image de nègre, pas un nom de nègre : n'existaient pas, crevaient avant d'arriver et s'ils débarquaient, quel sort ! En tout cas, merci à Christine Taubira pour la loi du 21 mai 2001. Et bravo à Nantes Métropole pour cette réalisation qui a demandé 3 ans.

Pour Wodiczko et Bonder, « la conception du Mémorial procède de deux gestes fondamentaux, dévoilement et immersion, qui ensemble serviront à créer une expérience à strates multiples, en profondeur, grâce à laquelle les visiteurs pourront découvrir et interpréter les diverses dimensions d’une histoire qu’ils croyaient déjà connaître. » « Ce Mémorial (…) s’inscrit dans une double perspective. D’un côté, il est tourné vers une ville située au bord de l’estuaire de la Loire, situation marquée, soutenue pour ainsi dire, par des quais massifs, lesquels sont interrompus aux endroits où le fleuve a été comblé. D’autre part, il est lié à la mer, véhicule du commerce triangulaire (…) Les marées de l’estuaire apporteront un élément dynamique supplémentaire à la conception du Mémorial. » « La transformation d’un espace aujourd’hui « vide » en « passage » permettra d’entrer en contact, du côté terre comme du côté mer, avec le sol même de la ville de Nantes. Les visiteurs du Mémorial descendront eux-mêmes « vers la mer » par un passage longeant le quai du XIXe siècle, et se trouveront par endroits quasiment enfermés dans des sous-structures du XXe siècle rappelant l’extrême confinement du transport maritime. Ces espaces découverts ou nouvellement créés communiqueront également au visiteur la force émotionnelle de l’emprisonnement implicite et explicite dans le logement et le transport des esclaves. Une immense plaque de verre inclinée à 45°, comme jetée au travers du Mémorial, célèbrera la grande rupture que représente l’abolition de l’esclavage. Ce passage souterrain sera le cœur du Mémorial ». C’est conceptuel comme il se doit et je dois éprouver les émotions annoncées, en toute liberté bien sûr.

Après le patrimoine nègres (on doit imaginer leurs conditions de survie à bord de L’Égalité ou Le Nègre), le patrimoine constructions navales. Ce que le prospectus Laissez-vous conter Nantes appelle L'essor du port de commerce (13°-17° siècles) – Une ville bourgeoise et ouvrière (19°-20° siècles). Patrimoine industriel mais rien sur les ouvriers des chantiers navals nantais vivant et travaillant dans des conditions insalubres, rien sur leurs luttes et pourtant il a dû y en avoir. Un film évoque un peu une lutte, Une chambre en ville de Jacques Demy, qui a donné son nom à la médiathèque, tourné en 1982. Nantes, 1955. Les chantiers navals sont frappés par une grève. Dans la rue, les ouvriers s'opposent aux C.R.S. Aux premières lignes, François Guilbaud, ajusteur-outilleur, qui manifeste avec son camarade Dambiel, Les forces de l'ordre obligent les manifestants à se disperser. François regagne la chambre que lui loue Mme Langlois. Celle-ci bouscule un peu son locataire mais lui porte une grande affection. Cependant, elle lui interdit de recevoir des jeunes filles dans sa chambre, et François est obligé de voir sa fiancée Violette à l'extérieur. Violette est vendeuse dans un grand magasin et aimerait bien que François se décide à l'épouser. Mais le jeune homme hésite du fait qu'il est sans le sou et surtout parce qu'il ne pense pas avoir de sentiments assez forts pour Violette. Entre temps, il va faire la connaissance d'Édith (la fille de Mme Langlois), laquelle est très perturbée par son récent mariage avec Edmond. Ce dernier est brutal et jaloux, et Edith ne cesse de fuir le domicile conjugal pour aller se confier à sa mère. Edith apprend a sa mère qu'une voyante lui a prédit un grand amour avec un ouvrier métallurgiste, et lorsqu'elle rencontre par hasard François et qu'il lui dit être ajusteur, Edith sent que l'homme de sa vie est enfin arrivé ! François et Edith connaissent une nuit de passion, mais lorsqu'elle retourne au magasin de son mari, Édith manque de se faire assassiner par Edmond. Finalement, celui-ci se suicide devant elle. Édith n'a plus qu'à retrouver François chez sa mère, mais le destin a encore frappé : François a été mortellement blessé lors d'une nouvelle manifestation de rue. Il meurt devant Edith et celle-ci se donne également la mort pour rejoindre celui qu'elle avait décidé de ne plus quitter.

 

En clair, les parcours patrimoniaux, ça montre ce que les riches ont arraché de la sueur et du sang des exploités. Restent leurs châteaux du bord de l'Erdre, leurs maisons cossues, le passage Pommeraye pour s'y rencontrer et montrer. Mais pas traces du monde du travail.

On me dit qu'au musée du Château des ducs de Bretagne… avec un billet à 8 euros ou un pass … Las, deux musées sont en travaux pour plusieurs années. La ville est d'ailleurs en chantier, à l'île Feydeau, place du Commerce, place Graslin. Un système impressionnant de bus, de busways, de tramways. Tout est fait pour décourager la reine déchue : j'ai vu les PV pleuvoir sur les automobilistes mal garés. Résultat : peu de voitures circulent, obligées de faire des détours pour contourner les voies ferrées et peu de gens dans les rues sauf les quelques artères et places commerçantes. Presque une ville morte alors que l'offre artistique est importante, que les librairies sont nombreuses, que c'est de toute évidence une ville d’art et de lecture, que des coins sont ravissants comme l'île Versailles, le Jardin des Plantes. Quelques monuments commémorent des morts, ceux des deux guerres mondiales près de la Préfecture, les 50 otages fusillés par les nazis en représailles à l’assassinat d’un officier allemand, Karl Hotz.

 

J'ai profité des librairies pour trouver Mai 68 - Nantes et La retraite en chantant, éditions de la librairie Coiffard de Nantes, ne trouvant aucun recueil des paroles des chansons consacrées à Nantes, nombreuses (la sublime Nantes de Barbara, écrite en 1963 avec la rue imaginée de la Grange-au-Loup, inaugurée en 1986). Je me rappelais, très investi que j'avais été dans 68, que c'est à Nantes qu'avait eu lieu la première occupation d'usine dès le lendemain du 13 mai 1968 et que ça avait été une traînée de poudre jusqu'à la paralysie du pays par la grève générale. C'était à Sud-Aviation et un des leaders de cette occupation s'appelait Yvon Rocton, une figure du syndicalisme de classe, secrétaire du syndicat FO de Sud-Aviation, trotskyste par ailleurs, décédé en 2008. Une autre figure, plus complexe, plus sulfureuse, celle d'Alexandre Hébert, secrétaire de l'UD 44 CGT FO de 1948 à 1992, décédé en 2010.

Inutile de demander aux patrons des Machines de l'Île ou du Voyage à Nantes Estuaire (la grande fabrique à événements pérennes ou éphémères le long de l'estuaire de la Loire), de faire lien avec  l'histoire du mouvement ouvrier nantais ou avec le passé négrier des bourgeois de la ville. Le chef du projet culturel Le voyage à Nantes est aux ordres et au service de ceux qui le subventionnent. Il doit attirer les touristes en masse, venus du monde entier par le futur aéroport de Notre-Dame des Landes, en pleine zone humide.

La folie des grandeurs a atteint les édiles de Nantes Métropole et leurs serviteurs de service public. La plaquette Estuaire est explicite. On y lit : Le voyage à Nantes est une société publique locale qui développe un projet culturel pour la promotion touristique de la destination Nantes Métropole. Son actionnariat (sic) rassemble… Et ça marche. Les folles journées de Nantes de fin janvier-début février attirent les foules.

Pendant ce temps, un chômeur s'immole par le feu devant Pôle emploi de Nantes, un père de famille s'installe sur la grue Titan jaune de l'Île de Nantes pour obtenir de voir son fils (en fait, il semble que ce soit un coup d'éclat médiatique d'une association réactionnaire pro-masculiniste; heureusement, il y a des veilleurs, des guetteurs et des alerteurs). « J’ai une émotion toute particulière pour ce drame et pour la famille du chômeur qui s’est immolé », a déclaré le Président de la République. « Ce geste désespéré est le signe de la détresse d’une personne et donc de la gravité d’une situation. » « Le service public de l’emploi a été exemplaire et nul besoin d’aller chercher des responsabilités. » « Quand il se produit un drame personnel, c’est aussi un questionnement à l’égard de toute la société. » À retenir, non ? Faut vite éteindre l'incendie possible. Mais la France n'est pas la Tunisie. On a à Nantes l'Éléphant de La Machine qui nous asperge avec sa trompe (ça dit quelque chose, n'est-ce pas ?) : ça trompe énormément ce qui est Royal et de Luxe.

 

L'île de Nantes est le lieu du patrimoine naval, fermé en 1986. Comme les chantiers de La Seyne-sur-Mer, fermés en 1989. La disparition de nombreux sites industriels a donné l'idée des friches d'artistes. À Marseille, la Friche Belle de Mai. À Nantes, les machines de l'île de François Delarozière et Pierre Orefice (atelier de fabrication, galerie d'exposition) dont le fameux éléphant. Le Lieu Unique est implanté depuis le 1° janvier 2000 dans l'ancienne fabrique LU. Voici leur présentation, j'entends les fanfares des fanfarons :

Scène nationale de Nantes, le lieu unique est un espace d’exploration artistique, de bouillonnement culturel et de convivialité qui mélange les genres, les cultures et les publics. Son credo : l’esprit de curiosité dans les différents domaines de l’art : arts plastiques, théâtre, danse, cirque, musique, mais aussi littérature, philo, architecture et arts gustatifs.
Lieu de frottements, le lieu unique abrite à côté de ces espaces dédiés à la création, un ensemble de services : bar, restaurant, librairie, hammam, crèche, une boutique “d’objets d’artistes et de l’air du temps” où l’indispensable côtoie l’introuvable… Et la Tour LU se visite, offrant une vue imprenable sur la ville ! 550 000 passages et plus de 100 000 spectateurs pour les activités artistiques.
Visitez sans faute les WC, c'est le plus du plus.

Combien coûtent de telles installations, de telles friches, cette folie de la culture dans la rue ou sur l'eau pour badauds ? On doit à Jean-Luc Courcoult (Royal de Luxe) une merveille du Voyage à Nantes Estuaire, La Maison penchée dans la Loire, même pas quai de la Fosse.

À LU, on m'a dit que je ne pouvais filmer, droit à l'image. Or aucune affiche ne l'indiquait : j'ai filmé. Mais j'ai vu ailleurs des indications disant qu'il fallait demander l'autorisation pour le droit à l'image. Décidément ces artistes au goût du jour ne perdent pas le sens du portefeuille.

Laissons cette culture de masse pour touristes rassasiés pourrir sur pieds comme Lunar Tree de MRZYK et Moriceau.

 

Mon voyage à Nantes n'avait pas pour objectif de me mettre dans le sillage du Voyage à Nantes de Jean Blaise. J'étais venu pour la soirée On a tous en nous quelque chose de Marilyn, organisée par Françoise Thyrion et Michel Valmer de la salle Vasse, lundi 18 février à 20 H 30, avec le soutien des EAT Atlantique. Le livre Marilyn après tout que j'ai édité aux Cahiers de l'Égaré était au coeur de la soirée. Merci aux artistes pour la qualité, la générosité, la convivialité et pour l'ambiance électrique et attentive. 70 personnes ont écouté et applaudi une vingtaine de textes dits intégralement plus deux chansons a cappella de Marilyn, reprises en choeur et une improvisation désopilante et  interactive de Marilyn elle-même, enfin peut-être. Les textes ont été choisis par la compagnie Azimut et les amis de Vasse soit 22 personnes. Ont été lus les textes de Pascal Renault, Frédérique Renault, Diana Vivarelli, Monique Chabert, Marcel Moratal, Denis Cressens, Moni Grego, Roger Lombardot, Simone Balazard, Benjamin Oppert, Yolands, Gilles Cailleau, Alain Pierremont, Anne-Pascale Patris, Shein Baker, Noëlle Leiris, Dominique Chyssoulis, moi-même et Michel Valmer a lu deux textes écrits pour la circonstance, l'un par Michel Lhostis, l'autre par Françoise Thyrion

 

Le mardi soir, je suis revenu salle Vasse pour deux lectures.

Un texte de Marcel Zang, L'un et l'autre, la queue et le trou, écriture pulsionnelle ou inspirée (je pense à la transe de Rainer Maria Rilke écrivant sous la dictée les premiers vers des Élégies à Duino), une tentative-tentation de penser sans mettre la raison en premier, texte dense, poétique, rythmé, tentant de saisir l'insaisissable, l'impossible fusion de deux en un, du trou et de la queue.

Un texte de Sandrine Roche, 9 petites filles, écrit à partir d'ateliers d'écriture. On retrouve les peurs des petites filles, leurs fantasmes (viol, inceste), leur cruauté aussi. La lecture à 5 voix, 4 voix de femmes pour les situations distribuées de façon aléatoire et 1 d'homme pour les didascalies sur les mouvements des corps (coups, chutes …) était chorale, percutante, sensible. Je visualisais les situations, j’étais hermétique à comment les corps décrits réagissaient.

Les deux textes avaient du provocant, du dérangeant en eux. Et c’est mieux que le ronron. La discussion qui a suivi dans le hall de la salle Vasse a été intéressante, révélant la démarche de l'équipe de direction, Françoise Thyrion, Michel Valmer.  Les petits fascicules édités aux éditions du petit véhicule disent le projet : donner à voir, à sentir, ressentir puis accompagner par la parole et l'écrit, traces donc.

La salle Vasse, un ailleurs poétique, est un théâtre, un beau théâtre moderne de 340 places, datant de 1886 et portant le nom d'une comédienne célèbre dans l'entre deux-guerres, Francine Vasse, (j'ai trouvé un livre rare de 1944,  édité à Nantes, De la scène à la Loire, petite suite poétique, écrit par elle et illustré par Bernard Roy) donne sur le lycée Guist'hau qui a des sections consacrées aux arts du spectacle, (cinéma, théâtre, régie son ou lumière). On comprend les liens tissés avec ce lycée mais aussi avec l'université, d'autres écoles et lycées. L'équipe a le souci de préparer les futurs acteurs et spect'acteurs. On note en regardant le programme, la forte présence des écritures d'aujourd'hui, mises en scène ou lues. Je ne pouvais que me sentir bien dans cet environnement exigeant qui a à son actif, 35000 spectateurs sur l'année. Autres caractéristiques de l'équipe dirigeante, les rapports entre théâtre et sciences (Le théâtre de sciences de Michel Valmer a été publié par les éditions du CNRS en 2006). Et l'intérêt concomitant depuis des années pour Diderot. Ce qui ne sera pas sans effet sur le projet Diderot 2013 initié par les EAT Méditerranée et ouvert à l'ensemble des EAT (36 contributeurs à parité F/H)

 

Pas de voyage sans rencontres inopinées ou provoquées. Ce voyage m'a permis de rencontrer Yvon Quiniou qui a coordonné le livre Avec Marcel Conche que j'ai édité en 2011 aux Cahiers de l'Égaré. Beau moment et belle discussion sur Marx, le Retour à Marx, titre de son dernier livre chez Buchet-Chastel. Nous avons pris la passerelle Victor Schoelcher pour nous rendre au Palais de justice conçu en 2000 par Jean Nouvel, édifice impressionnant. Son architecture simple exprime la force, vertu de la justice, et utilise la transparence par de grandes parois vitrées, autre nécessité de la justice. La couleur extérieure dominante est le noir. Jean Nouvel a utilisé, dans un style moderne, les formes classiques du péristyle et des colonnes. Puis nous avons parcouru l'île de Nantes en regardant les 18 anneaux dans leur alignement ou à travers chacun, fenêtre sur la Loire et la rive opposée, de Daniel Buren et Patrick Bouchain. De la grue Titan jaune à la grue Titan grise par le hangar à bananes, le quai des Antilles en passant devant boutiques et restaurants pour finir au Cargo avec vue sur Trentemoult, l'ancien village de pêcheurs devenu bobo et où je me suis rendu le jeudi par grand froid et navibus pour voir Le Pendule de Roman Signer et déjeuner d'une choucroute de la mer au restaurant La Civelle.

 

Rencontre inopinée vers 19 H 30, le mercredi 20 février, au bord du canal Saint-Félix, avec Laetitia Casta. Je me trouve là par hasard après avoir échangé avec deux étudiantes russes à la Brasserie du Château. Me penchant sur l'eau, je suis happé par l'image mouvante, émouvante d'une nymphe. Installation intitulée Nymphéa de Ange Leccia. Je suis seul et heureux de l'être, les Nantais ignorant malgré la communication abondante que ça existe. Je profite donc pendant une quinzaine de minutes de ce tête-à-tête avec une nymphe que je saisis à travers l'écran de mon camescope. C'est une curieuse expérience que de mettre entre soi et l'autre un appareil. On voit autrement, en détail. Et j'imagine la mouette à tête rouge faisant la nymphe.

 

Dernière rencontre, celle de l'ancien responsable du fond théâtre de la médiathèque de Saint-Herblain, Bernard Bretonnière. Beaux échanges avec un connaisseur, qui plus est, des Cahiers de l'Égaré. Je lui dois la découverte éblouie de Marc Bernard : La mort de la bien-aimée, (L'imaginaire Gallimard 1972), Au-delà de l'absence,(L'imaginaire Gallimard 1976) dévorés lors du voyage retour. À l'aller, c'est avec Le goût de vivre de Comte-Sponville que j'avais voyagé. Grâce à lui aussi les Huit monologues de femmes de Barzou Abdourazzoqov, chez Zulma 2013. Et pour finir parce que la salle Vasse en a organisé une lecture le 18 décembre 2012, par Michèle Laurence et Françoise Thyrion, lecture suivie d'une discussion et d'une livraison du Petit véhicule, Je me souviens de demain, la Lettre à Zohra D. (Flammarion 2012) de Danielle Michel-Chich. J'avais échangé à ce propos vers la mi-décembre 2012 sans connaître le texte avec Simone Balazard que je vais lire très vite.

Cher Jean-Claude,

J'ai regardé les enregistrements des débats de La Criée à Marseille sur l'indépendance de l'Algérie entre Zora D. et BHL, que tu as envoyés suite à l'annonce de la lecture à Nantes.

Zora D ( qui a été ma condisciple au lycée Fromentin de la sixième à la terminale, et, dans une autre section que moi - droit pour elle - philo pour moi - à l'Université d'Alger) donne un exemple remarquable de langue de bois du parti au pouvoir en Algérie.

Le plus drôle, dans le genre humour noir, c'est que c'est l'enseignement français qui a formé ces esprits plus faux que moi tu meurs.

Simone

 

Bonjour Simone,

je suis d'accord avec la langue de bois; on en a deux en fait, celle de Zora D. et celle de BHL

l'une, Zora D., reste dans le référentiel d'il y a plus de 50 ans, nous étions des résistants comme vous pendant l'occupation, grand écart entre votre armement d'occupant et nos moyens d'occupé; c'est l'argumentaire des Palestiniens du Hamas et à une époque aussi du Fatah ... et de tout un tas d'autres groupes s'abritant derrière un certain usage dévoyé de l'Islam à moins que l'Islam soit potentiellement fasciste ou au moins fascisant

l'autre, BHL, utilise le référentiel d'aujourd'hui, le terrorisme, sachant que le combat contre le « terrorisme » prend toute sa dimension après le 11 septembre 2001 et que ce sont les USA de Bush qui déclarent la guerre au « terrorisme », à l'axe du mal; Obama reste sur cette ligne et toutes les démocraties suivent, (démocratie=paravent de l'exploitation capitaliste sans grande repentance depuis deux siècles et aujourd'hui encore plus qu'hier) et il utilise massivement des drones pour éliminer sans contrôle

c'est pour ça que j'ai donné tous les liens car il y a des points de vue différents, des témoignages différents (sur le Milk Bar, sur Guelma, sur la peine de mort en Algérie, voir la vidéo de 1'42)

http://youtu.be/d3QsItnkYAM

il serait intéressant de connaître le contenu de la lettre à Zora D qui sera lue à Nantes

j'espère qu'elle n'est pas celle de quelqu'un qui sait la vérité mais de quelqu'un qui se pose des questions même si elle a perdu une jambe et perdu sa grand-mère.

terrible ce que je dis

Jean-Claude

 

à propos de l'Algérie 50 ans après 1962

avec Zorah Drif et BHL à Marseille le 1° avril 2012   (il y  eut aussi les 30 et 31 mars)

7 vidéos de 14' environ

http://youtu.be/6ZM0wORyHho

http://youtu.be/b03SFMduavE

http://youtu.be/IEfU-y_xb3I

(ici BHL parle de la bombe du 30 septembre 1956 posée par Djamila Bouhired et Zohra D.)

http://youtu.be/hUjukS_yj6k

(ici Zora D. répond)

http://youtu.be/G--NbW3zy24

http://youtu.be/CARKq0LwGPs

http://youtu.be/9dUwK2GhDKQ

 

à comparer avec

http://babelouedstory.com/ecoutes/milk_bar/milk_bar.html 

http://babelouedstory.com/ecoutes/nicole_guiraud/nicole_guiraud.html

 

et cette séquence sur la défense de Djamila Bouhired par Jacques Vergès

http://youtu.be/Cwehv4JI86I

http://youtu.be/d3QsItnkYAM

http://youtu.be/juw9FSIniCY

http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2680

http://blogs.mediapart.fr/blog/benjamin-stora/280408/setif-guelma-de-la-tragedie-aux-massacres-epouvantables

http://www.algeria-watch.org/fr/article/div/livres/reggui.htm

http://blogs.rue89.com/balagan/2009/02/13/histoire-de-famille-et-de-guelma-massacres-oublies-89112

 

Le 14 mai 1968, Yvon Rocton fait voter la grève totale à Sud-Aviation Nantes: premiere occupation d'usine
Par Christian GAUVRY

FENIOUX (Deux-Sèvres), 17 avril 2008(AFP) - 40 ans après, le syndicaliste et trotskiste Yvon Rocton, 70 ans, reste fier d'avoir fait voter la première occupation d'usine de mai 1968, celle de Sud-Aviation, par plus de 2.500 salariés qui ont séquestré leur patron pendant près de deux semaines.
La moustache fière et les bretelles bien en place comme en 1968, Yves (dit Yvon) Rocton n'a rien perdu de sa fougue. Entré à l'usine Sud-Aviation de Bouguenais (sud de Nantes) en 1956, il a pris en 1964 la tête de la section Force Ouvrière du site, largement minoritaire.
En mai 1968, l'entreprise qui compte 13 établissements connaît une crise sans précédent depuis quatre mois.
Alors que des grèves tournantes se multiplient, Yvon Rocton prône la mise au vote de "la grève totale" qu'il va obtenir le lendemain de la manifestation nationale du 13 mai.
« La décision s'est prise dans les WC, à trois représentants syndicaux: FO, CGT, CFDT, ils m'ont dit : Ok Rocton tu soumets au vote la grève générale. »
Il était 16h30 ce 14 mai. Lors d'une assemblée générale rassemblant environ 2.500 des 2.800 salariés, l'occupation immédiate de l'usine est votée "en dix minutes".
"L'ambiance est électrique, ça fait plusieurs mois que ça dure, les gars en ont ras le bol de faire des grèves qui ne marchent pas", se souvient Yvon.
La peur de l'intervention des forces de l'ordre a duré 48 heures, "on était isolé...". Mais, le 15 mai, le site de Renault à Flins (Yvelines) se met aussi en grève. "Quand Renault est parti, on savait que c'était bon".
Les rares femmes travaillant dans le site quittent les lieux. Les hommes s'organisent pour tenir un siège. Ils se répartissent dans 27 postes et installent des cabanes de fortune et des cartons de machine à laver en guise de couchettes.
"Les ouvriers de mon âge revenaient d'Algérie, et dans le djebel qu'est ce que c'est, sinon des cabanes d'occupation ? On a occupé l'usine comme un camp militaire", résume le syndicaliste. Il se souvient d'avoir vu "des fusils à l'usine, et pas qu'un".
"Les gars jouaient à la belote, à la pétanque mais on n'allait pas dans les ateliers. Il n'y a pas eu de détérioration", précise Yvon.
Un service d'ordre est créé. Les ouvriers, comme le directeur de l'usine et ses cadres, ne peuvent sortir du site. "Au bout de 10 à 15 jours il y a eu quelques souplesses: on faisait comme à l'armée, il y avait des permissions", note-t-il.
Une quinzaine de jours après le début du conflit, le directeur de l'usine est renvoyé dans ses foyers et, le 13 juin, la reprise du travail est votée à une courte majorité.
"On a sauvé l'usine et obtenu la plupart des revendications. De ce point de vue, on ne s'en est pas mal tiré. Mais, sur le contexte général, nous n'étions pas très contents: avec une puissance de grève comme on avait, on a fait reprendre les mecs d'une manière ridicule", regrette Yvon. "Ca avait un goût amer".
Yvon Rocton est parti à la retraite en 1995, après 13 avertissements de sa direction et deux mises à pied, notamment pour "manquements graves à la discipline".
Aujourd'hui, le syndicaliste n'a rien perdu de ses convictions: il milite encore au Parti des Travailleurs.

 

Yvon Rocton raconte son mai 1968, 30 ans après, en 1998 

Yvon Rocton raconte à Braudeau une vie de militant et, pour 68, comment il a combattu la tactique des grèves tournantes de la CGT. Il rappelle le «cinquième plan quinquennal, qui prévoyait 15 000 licenciements dans l’aéronautique, Rochefort en tête et ensuite Nantes. Nous, on était pour une grève générale, contre I'avis de la CCT et de la CFDT. Il a fallu les événements étudiants et le 13 mai pour qu'on y arrive». Une fois la grève partie, «pendant quarante-huit heures, on a eu la trouille, on ne savait pas si on n'allait pas rester tout seuls. Le lendemain, à Paris, la Sécu nous a suivis. Et puis Renault a embrayé, l'appareil du Parti communiste a reculé». Mais, note Braudeau, Yvon Rocton «se défend d'être un boutefeu, il ne fait que sentir le mécontentement des travailleurs: « On ne déclenche pas, on aide. On organise la grève ensuite, pour associer tout le monde, ne pas couper les grévistes des têtes du syndicat. On dit : les meneurs, les meneurs ! Il y a des gars qui ont les idées claires, mais si les gens ne sont pas prêts, bonjour l'Alfred !».
Les résultats ? Un accord société signé en 1970, condamné par la CGT et la CFDT, qui a permis, note FO, «d'améliorer sensiblement la situation salariale dans les usines Aérospatiale» et qui se solde aujourd'hui (en 1998) par «30% d'écart de salaire avec d' autres entreprises du département, par exemple les Chantiers de l' Atlantique.»
Pour le reste, Rocton confie son scepticisme à Braudeau: «“Faites l’amour, pas la guerre”, quelle foutaise ! Les soldats n'ont pas attendu pour faire les deux. L’autogestion ? très négatif, ça atomise la société. Ce qu'il y a eu de valable en 68, c'est 69, l'échec du référendum sur la régionalisation et le Sénat corporatiste.»

Article de Wikipédia sur Alexandre Hébert:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Hébert

 

Jean-Claude Grosse

 

retour du directeur du Voyage à Nantes, le 26 février à 18 H 19 sur cet article

Mais c’est très bien, vous avez du temps, continuez…

Jean Blaise

 

Voyage à Nantes pour Marilyn
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Sylvain Tesson, ermite au Baïkal

15 Octobre 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

«J'ai vécu six mois en ermite au bord du lac Baïkal»

Mots clés : Lac Baïkal, taïga sibérienne

Par Sylvain Tesson Le Figaro.fr
01/10/2010 | Mise à jour : 10:27
Réactions (14)

Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Journal de bord.



Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés», j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde? Une urgence? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité.

 

Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.

On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années?

Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure.

Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike: cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.

Premier geste sur le seuil de l'isba: je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.

Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

 

Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.

Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche. Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.

Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

 

Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres. Ce lac est un pays. Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales: y a-t-il des pays en forme de nuage?

Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames: je glisse sur un songe, profond de mille mètres.

Parfois une mésange vient toquer au carreau. Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur: je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.

La solitude ne me pèse pas. Elle est fertile: quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s'appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux : Robinson finit dans la soue lorsqu'il doute de lui. L'inspecteur forestier Chabourov, qui m'a déposé sur cette grève le premier jour, le savait. Il m'a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe: « Ici, c'est un magnifique endroit pour se suicider. »

Tous les 20 ou 30 kilomètres, un poste de garde abrite un inspecteur de la forêt. Mes voisins viennent me rendre visite à l'improviste. Ils s'appellent tous Vladimir. Ce sont des Russes des forêts : ils aiment Poutine, regrettent Brejnev et entretiennent à l'endroit de l'Occident la méfiance du paysan pour le petit-bourgeois. Ils refuseraient pour toute la fortune de l'oligarque Abramovich de retourner en ville. Comment supporteraient-ils l'entassement, eux qui ouvrent leur porte, chaque matin, sur une plaine liquide où cinglent les oies sauvages ? Ils tiennent leur domaine comme des seigneurs féodaux, fusil à l'épaule, loin de la loi moscovite. La liberté : fille naturelle de la vie dans les bois.

Parfois un pêcheur s'arrête chez moi. Rituel: je débouche la vodka, et l'on vide trois verres. Le premier à la rencontre, l'autre au Baïkal, le troisième à l'amour. On verse une goutte sur le plancher pour les dieux domestiques. Mes visiteurs m'annoncent les nouvelles du monde : les marées noires, les émeutes de banlieue, les crises financières et les attentats. Les nouvelles ont été inventées pour convaincre les ermites de demeurer dans leur retraite.

Février passe, glacial; mars, lentement, et avril, ouaté. L'hiver russe est pareil à un palais de glace: lumineux et stérile. Un jour, quelque chose change à la surface. La glace se gorge d'eau, signe de débâcle proche. Le 22 mai, les forces du printemps mènent l'assaut, ruinant les efforts de l'hiver pour ordonnancer le monde. Un orage secoue le manteau de glace, les blocs explosent, libèrent des pans d'eau qui submergent les éclats du vitrail. Un arc-en-ciel relie les rives que les premières escadres de canards gagnent à tire-d'aile. L'hiver a vécu, le lac s'ouvre, la forêt s'anime. Les ours réveillés rôdent sur les berges, les larves transpercent l'humus, rhododendrons et azalées fleurissent, les fourmis ruissellent sur les flancs de leurs cités d'aiguilles. Les bêtes savent que la douceur ne durera pas et qu'il faut se reproduire dans l'urgence. La nature, contrairement à l'homme, ne pense pas qu'elle a tout son temps.

C'est alors qu'un inspecteur de la réserve me fait cadeau d'Aïka et Bêk, deux chiens sibériens âgés de quatre mois. Jusqu'alors, je me méfiais des chiens et citais Cocteau : « J'aime les chats parce qu'il n'y a pas de chats policiers. » Mes deux compagnons aboient quand l'ours arrive. Par deux fois, nous tombons nez à nez avec de beaux spécimens d'Ursus arctos, maraudant sur les grèves. L'ours sait que l'homme est un loup pour l'ours et, à chaque fois, les fauves disparaissent dans les saules nains après quelques secondes de face-à-face. Pour vivre heureux, passer son chemin.

 

La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens: campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. A la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France.

Quand les derniers glaçons ont libéré les eaux, je glisse en kayak sur le lac. La taïga vert de bronze passe, austère. L'armée des pins défile, baïonnette au canon. Le silence se déchire du cri d'un corbeau. Un phoque d'eau douce lève la tête hors de l'eau et considère l'embarcation qui fend la soie. Le brouillard s'accroche aux mélèzes : le lac se juche sur la grève. Les talus sablonneux marbrent les rives de plaques d'or. Les cascades ruissellent sur les falaises : libérées, elles viennent prendre les eaux. Un orage de juillet déchire le ciel en charpie. Quand les nuages coiffent les crêtes, il faut regagner la rive car, ici, la tempête s'abat en dix minutes. Chacun de mes voisins a perdu un ami, un fils, un frère, avalés par les vagues.

Le génie de ces lieux se confirme au fur et à mesure que mes yeux en connaissent chaque repli. Vieux principe de sédentaire: on ne se lasse pas de la splendeur devant laquelle on vit. La lumière est là pour nuancer les visages de la beauté. Celle-ci se cultive, se fouille. Seuls les voyageurs pressés l'ignorent. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal est le seul danger qui menace l'ermite.

Un jour, je dois rentrer, quitter mes bêtes, fermer la porte, charger mes caisses dans le bateau qui m'attend. Je ne savais pas que la fourrure des chiens absorbait si bien les larmes. Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées.

Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud -, certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s'y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains. Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs. Le tonnerre de la technique, les tremblements de la guerre roulent jusqu'à l'orée des frondaisons mais n'y pénètrent pas. L'autorité des villes s'arrête, elle aussi, aux lisières. Et les forêts, rompues à l'éternel retour des printemps, ne s'étonnent jamais que des âmes mélancoliques viennent chercher refuge sous leurs voûtes.

La consolation des forêts: savoir qu'une cabane vous attend quelque part, où quelque chose est possible.

Ce projet a reçu le Label de l'Année croisée France- Russie 2010.

 

 

Sylvain Tesson - La Guilde Européenne du Raid

Février 2010 

Retour en Sibérie :

Sylvain Tesson s’apprête à vivre en ermite pendant quelques mois sous le toit d’une cabane de rondins qu’il a acquise en Sibérie sur les bords du lac Baïkal, dans un endroit très isolé, à trois journées de marche de la première piste. Son séjour sera l’occasion d’écrire sur le thème de la solitude, du retranchement, du silence et de la longue tradition russe du recours aux forêts. En quelque sorte cette expérience s’apparente à une résidence d’auteur dans la Villa Médicis du moujik.

Le Goncourt de la Nouvelle 2009
a été attribué à Sylvain Tesson
le 12 mai
pour son recueil : Une vie à coucher dehors , Collection blanche, Gallimard, mars 2009.
« En Sibérie, dans les glens écossais, les criques de l’Égée ou les montagnes de Géorgie, les héros de ces quinze nouvelles ne devraient jamais oublier que les lois du destin et les forces de la nature sont plus puissantes que les désirs et les espérances. Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »
Sylvain Tesson.

Entretien avec Sylvain Tesson

Après avoir sillonné une grande partie du monde à pied, à cheval ou à vélo, Sylvain Tesson a relié la rive ouzbèke de la mer d’Aral aux côtes méditerranéennes de la Turquie en suivant, sur 3 000 kilomètres, les pipelines qui dessinent à la surface de l’Asie centrale et du Caucase des lignes de tension entre les nations mais aussi des axes de force géopolitiques : l’occasion rêvée de méditer sur le mystère de l’énergie, ce « gisement intérieur » qui sourd des profondeurs de chaque être...

Aventure - Pour cette expédition, comme pour les précédentes, vous avez choisi de voyager by fair means, c’est-à-dire « loyalement », sans propulsion motorisée. Mais le fil conducteur de votre trajet, qui suit celui des oléoducs et gazoducs d’Asie centrale, peut sembler assez éloigné de la poésie des steppes à laquelle vous nous aviez habitués...
Sylvain Tesson - Point du tout. Il y a une beauté des pipelines, une poétique des tubes, une plastique des lieux de la désolation. Les Russes ont laissé derrière eux (après plus d’un siècle d’occupation de l’Asie intérieure) des paysages industriels en voie de déréliction qui finissent par revêtir un caractère esthétique - à condition que l’on soit sensible à la beauté des mondes en ruine, des atmosphères crépusculaires. En outre, les pipelines ont une charge symbolique très forte. Ne sont-ils pas les artères dans lesquelles transitent l’or noir et l’or gris : le sang du monde moderne !

A. - D’où vous vient cette passion pour les pipelines, que vous considérez comme « des invitations au voyage » ?
S. T. - Lorsqu’un ingénieur trace l’itinéraire d’un oléoduc, il est soumis aux mêmes contraintes que s’il devait dessiner une nouvelle route ou poser les rails d’un chemin de fer. Il fait passer son tuyau là où la géographie le lui permet. Il cherche les cols, les vallées, les plaines et les replats. Il doit se faufiler dans les affaissements de la géographie, trouver la voie la plus simple, la plus naturelle. Et cette route suivie par les pipelines correspond aux pistes empruntées dans les siècles anciens par les hordes barbares, les caravanes marchandes, les aventuriers, les explorateurs, les princes et les gueux. Donc, lorsque vous progressez le long d’un tube, vous suivez une route historique. En outre, la ligne de renflement que dessine un pipeline sur le versant d’une montagne ou sur la carapace d’une steppe est une ligne de fuite que je trouve attirante. Lorsque je regarde un paysage, j’ai l’œil un peu architecte. Je cherche les axes de perspective et les tubes m’en offrent un, lequel - s’il n’est pas naturel - est puissant.

A. - Face à la menace de l’oil peak et de l’épuisement des ressources énergétiques, vous semblez adhérer à la théorie de la décroissance. De quoi s’agit-il ?
S. T. - Ce concept remet en question la notion de croissance sur laquelle repose l’édifice de l’économie globale. Comment continuer à développer notre monde en s’attachant à l’idée paradoxale et mentalement indéfendable d’une croissance économique supposée infinie (de plus en plus importante chaque année), alors même que les ressources naturelles qui alimentent cette croissance sont des biens finis, limités, non renouvelables et déjà en voie d’épuisement ? Devant ce paradoxe, cette schizophrénie rhétorique, des théoriciens (qui parfois conforment leurs actes à leurs pensées) préconisent la décroissance, c’est-à-dire le ralentissement de nos rythmes de vie, la baisse désirée, appelée, acceptée, organisée, de nos niveaux de vie et le retour à une existence plus simple, plus lente, ramenée à des préoccupations élémentaires inscrites dans un environnement local. Les tenants de la décroissance professent que le bien-être ne se mesure pas au volume de ce que l’on possède. Cette théorie est utopique et dangereuse si on la considère comme un modèle de société à appliquer brutalement sur une population par un corpus coercitif de lois. Elle est en revanche très belle et bienfaisante si on y conforme sa vie personnelle et si on guide son existence propre selon les principes qu’elle défend. L’harmonie, l’équilibre, la douceur d’être et l’austérité joyeuse sont de beaux gouvernails pour mener sa barque.

A. - Ne préférez-vous pas le scintillement des étoiles à la lumière des derricks et le cours sinueux des rivières aux flots du pétrole « en tubes » qui suivent un tracé rectiligne ? En un mot, pour reprendre l’expression d’André Breton, ne préférez-vous pas chercher « l’or du temps » que courir après « l’or noir » ?
S. T. - En courant le long des oléoducs, je ne me suis pas livré à une profession de foi. Je n’ai pas versé dans l’éloge de la puissance industrielle. Je ne me suis pas rangé du côté des Titans et de la technique (bien que le visage industriel de nos sociétés me fascine). J’ai voulu, pendant quelques mois, me plonger dans un univers, un environnement relié à l’extraction et au convoyage des hydrocarbures, pour méditer sur le mystère de l’énergie. D’autre part, qu’est-ce que l’or noir ? De la matière vivante décomposée au cours de millions d’années en une boue organique chargée d’énergie. C’est donc un concentré de durée, un précipité de temps (au sens chimique du terme), une pâte de vivant, cuisinée par les millénaires dans le chaudron des strates.

A. - Votre fil d’Ariane, c’est donc ici cette énergie. Un terme qui est, comme vous le dites vous-même, un « cabinet de curiosités » où figurent des éléments de provenances diverses. Mais s’il fallait en choisir une définition, laquelle retiendriez-vous ?
S. T. - Je proposerais ceci : l’énergie est le processus de transformation d’une force en dormance (un potentiel de force en nous), sous l’aiguillon de la volonté, en une cascade d’actions menées dans l’objectif d’assouvir nos besoins et de satisfaire nos désirs.

A. - Vous avancez que « toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne » et que « tout principe vital s’affaiblit quand il agit ». C’est la théorie de l’« entropie », qui est le second principe de la thermodynamique. Ne pensez-vous pas au contraire que l’énergie spirituelle est inépuisable et... renouvelable ?
S. T. - Mais si ! Après m’être lamenté que chaque manifestation d’énergie contient en elle la preuve de l’usure du monde (lorsque le lapin se nourrit d’herbe, il consomme en fait quelques photons solaires irrémédiablement perdus), je fais référence à Bergson et à sa théorie de l’énergie spirituelle : « La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Autant dire que les productions de l’esprit sont les seules qui échappent au funeste principe de l’entropie. Nous ne perdons rien à penser alors que nous nous usons à agir.

A. - Vous dites que « les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur », qui est une sorte de capital à faire fructifier. Pourquoi, d’après vous, certains l’utilisent à des fins positives et d’autres à des fins négatives ?
S. T. - C’est la question du Bien et du Mal, ce mystère qui fait pencher les hommes sur l’adret ou sur l’ubac de la morale (le versant lumineux ou obscur). Ce qui me fascine n’est pas l’utilisation vertueuse ou immorale de la force intérieure mais plutôt le fait que certains êtres semblent dotés d’un élan vital intarissable tandis que d’autres en paraissent dépourvus. D’où vient l’extraordinaire longévité d’un Maurice Baquet, d’une Alexandra David-Néel, d’un Théodore Monod ou d’un Henry de Monfreid ? D’un gisement d’énergie particulièrement fourni à la naissance ou d’une capacité supérieure de forage au fond des réserves ?

A. - Est-ce parce que « l’énergie humaine se nourrit de changement » que vous aimez tant partir à l’aventure ? Ce rythme de vie évite-t-il de sombrer dans l’habitude ?
S. T. - En voyage, l’être est confronté au jaillissement perpétuel d’imprévisibles nouveautés (pour emprunter l’expression bergsonienne qui définit le principe de la durée). L’errant ne sait pas ce que réservera le détour du chemin, le pli de la colline, la prochaine rencontre et la halte suivante. Le voyageur connaît ainsi un renouvellement permanent de sa situation. Il navigue en terrain mouvant. En route, il se trouve aux antipodes de l’existence sédentaire, réglée sur le papier à musique de l’habitude. Son corps, son esprit doivent se tenir aux aguets, prêts à réagir, capables de sauter d’une situation à l’autre avec l’énergie du rupicole. Le voyageur n’a pas peur de l’inconnu, il s’y précipite avec confiance et impatience. En outre, le mouvement, la pratique de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant. Le vagabond ressent la nécessité d’adhérer à la doctrine du hic et nunc. Son état de précarité physique, moral, social ne l’incite pas à parier sur les lendemains. Sur la corde raide, le danseur ne pense à rien d’autre qu’au pas qu’il est en train de faire. La finitude de l’instant présent lui suffit à faire l’expérience de l’infini : c’est le principe des sagesses asiatiques... L’attention portée au moment présent est une vertu hautement énergétique.

[...]

A. - Permettez-moi de relever un paradoxe : vous écrivez que ces paysages arides de la steppe vous fascinent mais ne vous émeuvent pas. Le froid vous attire plus que le chaud. Pourquoi éprouvez-vous le besoin d’y revenir souvent ?
S. T. - Parce que je revendique le droit à la contradiction. Si mon âme est davantage attirée par les sous-bois moussus des forêts tempérées et les sources d’eau claire des futaies bretonnes, je reste fasciné par la géographie de la désolation, les steppes rabotées par les vents, les horizons pelés et les ciels d’acier. Mon âme penche du côté de Brocéliande mais ma volonté de voyager, d’en découdre avec les pistes, de vivre de grandes parenthèses d’aventures me ramène dans les villages déglingués de la mer d’Aral asséchée.

A. - Après le tour du monde à vélo, la traversée de l’Himalaya, la chevauchée des steppes d’Asie centrale, votre expédition sur les pas des évadés du Goulag, et ce voyage de l’Aral à la Méditerranée, vers quels horizons allez-vous diriger vos pas ?
S. T. - Vers des horizons d’embruns, de vagues et de brouillard. Du flou, du mouvant et de l’indicible !

A. - Une dernière question. Vous vous définissez vous-même comme un «  coureur des steppes » et êtes pourtant un ardent défenseur de la lenteur. Avez-vous trouvé la réponse à votre propre interrogation : « Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l’agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ? »
S. T. - Je suis partisan de la lenteur de déplacement. Mais, par ailleurs, j’aime vivre vite, engranger, apprendre, faire, lire, voir, rencontrer, le plus de gens et le plus de choses possible. Je rafle les expériences. Je suis un homme pressé qui, parfois, va à pied. Quant à la question de se convertir à la sagesse, c’est-à-dire, un jour, de se sentir capable de désirer ce que l’on possède déjà (selon la définition de saint Augustin), j’en suis loin. Je n’ai pas encore trouvé l’arbre sous lequel m’asseoir. Pour l’instant, je ne pense qu’à courir le monde. Et à grimper aux arbres...

Propos recueillis par Gaële de La Brosse
Extrait de l’interview paru dans le magazine AVENTURE N° 112 de la Guilde Européenne du Raid.

BIBLIOGRAPHIE

Lac Baïkal, Visions de coureurs de taïga, avec des photographies de Thomas Goisque, Ed. Transboréal 2008.
Un témoignage sur le retour des Russes à la vie des bois, sur les rivages du lac Baïkal aussi nommé « L’oeil bleu de la Sibérie ».
Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Editions des Equateurs, 2008.
Eloge de l’énergie vagabonde, Editions des Equateurs, 2007.
Sous l’étoile de la liberté, 6 000 kilomètres à travers l’Eurasie sauvage, photographies de Thomas Goisque, Editions Arthaud, 2005.
Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des Equateurs, 2005.
L’Axe du Loup. De la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag. , Ed. R. Laffont, 2004.
Kataströf ! aux éditions Mots, 2004.
Les Jardins d’Allah, Editions Phébus, 2004.
Nouvelles de l’Est, Editions Phébus, 2002.

FILM...

Les Chemins de la liberté de Nicolas Millet produit par Transparences productions et Voyage. 52 minutes - 2004.
Ce film a obtenu aux Ecrans de l’Aventure de Dijon 2004 le Prix Jean-Marc Boivin pour l’autanticité de l’aventure et le Prix Jeune Réalisateur.



 

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Balade dans le sud marocain

9 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #voyages

Balade dans le sud marocain
par Grossel et son guide Ya.Smine

Cette balade a duré 6 jours, au départ de Marrakech, du 23 au 28 octobre 2008, après deux jours de pluies abondantes, à deux, avec un bon 4X4, pique-nique vers 13 H, là où ça nous plaisait, soirée en gîte d’étape, simple, avec cuisine locale.
1° jour : nous partons vers le sud par le Tizi n Tichka, pluie et neige vers le col, puis 40 kilomètres de piste en 4 heures entre Telouet où se trouve la casbah en piteux état du Glaoui et la casbah d’Aït Ben Hamoud, déjà vue en 2006, que nous saisissons aux feux couchants, l’idéal.
Heureusement, aucun véhicule pendant la descente abrupte de je ne sais quel col.
Nuit à Tamdaght,  à La Cigogne, tenue par de jeunes marocains, village plus  authentique qu’Aït Benhadou, près de la casbah où vit Bahia que nous n’avons pas vues, partis trop tôt le lendemain matin après achats chez Omar, l’antiquaire qui a une caverne d’Ali Baba d’objets magnifiques et à bons prix.

2° jour : passage par Taliouline pour se procurer du safran. C’est le temps de la récolte et c’est le meilleur safran du Maroc. J’en achète 20 grammes. Thé au safran bien sûr.
Arrivée par une route magnifique sur Tafraout, après avoir traversé au pas puis à pied, un village où se déroulait un « moussem », une fête traditionnelle. J'achète 6 kilos de dattes de Tata, pareilles à celles de Zaghora, appréciées en 2006.
Nous logeons 3 jours à La Tête du Lion agréable hôtel tenu par Christophe et Hakima.



3° jour : nous passons 5 heures à Eden Rocks, au coin des rochers peints par
un artiste belge, en 1984, coin très visité aujourd’hui, comme quoi le land art peut ouvrir des perspectives. Nous découvrons et baptisons plusieurs rochers naturels non répertoriés dont l’impensable Richard Cœur de Lion. Mais aussi le dauphin, l’aigle, les cavaliers teutons, le singe…

4° jour : promenade dans la palmeraie d’Aït Mansour, le matin et longue visite au souk d’Aït Abdallah. De nombreuses photos prises par Ya.Smine, portraitiste de talent, Marocain de cœur, qui s’est mis à l’arabe et s’ouvre ainsi les cœurs et les visages.
Comme il a plu, c’est déjà tout vert, la terre est meuble et les femmes travaillent avec le soc et le mulet, de petites parcelles. Pas d’hommes, au travail ailleurs, en ville ou en Europe.
L’après-midi, retour à Tafraout par un immense plateau. De nombreuses maisons luxueuses en plein désert. Les « soucis » préparent leur retraite.

5° jour : direction Taroudant par un détour au nord de Tafraout à travers le djebel Lext. Magnifique route, précipices vertigineux, pas une voiture sur 100 kilomètres à 30 à l’heure maxi et arrêts multiples pour photos et panoramiques.

Soirée et nuit au Palais Sallam en chambre double, en mezzanine avec terrasse, la pointe de luxe à prix honnête, nécessaire pendant une balade.


6° jour : retour à Marrakech par le Tizi n Test. Route et paysages impressionnants. Pique-nique et visite de la mosquée oubliée de Tinmel.
Arrivée sous la pluie à Marrakech.


Ce qui m’a frappé après deux ans d’absence : l’impressionnant travail d’infrastructure, pistes devenues routes, électricité partout, téléphone partout, désenclavement, signalétique des douars et villages, constructions neuves partout dans les endroits les plus inattendus, grandes maisons construites par ceux qui vivent et travaillent en Europe, en France avec leurs commerces ouverts tard le soir, les « soucis ».
Le Maroc décolle.
Dommage que l’éducation soit à la traîne, en matière d’hygiène, de propreté.
Comme par hasard, c’est dans les centres des petites villes que les rues et routes sont défoncées.
Merci à Ya.Smine pour cette balade, hors circuits touristiques.

À Marrakech,
- J’assiste à deux vernissages (je n'ai pas de reproductions à proposer; mille excuses du pays des mille et un paysages):

  _un de peinture à la galerie Artes Mundi, belle galerie toute en profondeur ce qui crée une belle proximité, intimité avec l'oeuvre de Rachid Zizi, artiste modeste qui a déjà une clientèle  et déjà reconnu, qui a envie d'aller plus loin, ailleurs et a fait des avancées en 5 ans, que l'exposition permet d'évaluer (bonne continuation donc, Rachid, et à 2010, peut-être), exposition visible tout novembre 2008
  _un de céramiques: Mailles d'émail de Kamal Lhababi, artiste de dimension internationale, dans les allées des hôtels Saadi, sur le thème des costumes d'apparat, céramiques tout à fait abordables par leurs prix (commande lui a été faite de grandes fresques en céramique, il y a quelques années, fresques à voir absolument dans le hall du Casino des Saadi, fresques s'intégrant à merveille à l'architecture de ces lieux: Les jeux, Les cinq sens et le sixième, L'arrivée du poète Saadi à Marrakech, Les lions de l'Atlas), exposition visible tout novembre 2008.

- Je lis intégralement le N° trimestriel de la revue MarocPremium consacré à la peinture contemporaine marocaine. Excellent N°.
- Je rencontre le photographe de la revue, Mostapha Romli, lui fait une analyse de ce que j’ai pu constater en regardant les reproductions. Échanges en cours et en vue.
- Je rencontre aussi Sijel, un pharmacien renommé de Casablanca qui s'est lancé dans la production et la commercialisation de produits marocains destinés à la cosmétique et à la cuisine traditionnelle. J'éditerai peut-être un livre aux Cahiers de l'Égaré. On peut avoir une idée de ce travail avec Charme du Maroc.
- Je regarde Ya.Smine travailler ses toiles ainsi que Chérifa Rabeh. Ils ont exposé avec succès tout septembre à La Maison des Arts de Rabat.
En deux ans, ils ont gagné en maîtrise et en propositions,
chacun dans son registre. Je ne suis pas étonné que Chérifa ait été retenue par la revue.

Grossel à Marrakech, le 4 novembre 2008

A certain vision of life by Ya.Smine

Fondamentals by Chérifa


L’évolution de la peinture de Chérifa Rabeh
et Jean-Pierre Grosse (Ya.Smine)
artistes-peintres résidant à Marrakech



Je n’avais pas vu leur travail depuis novembre 2006. Voir des reproductions d’œuvres en catalogue internet et voir les œuvres réelles sont deux expériences différentes, la première permettant de saisir des ensembles, des cohérences, la seconde de saisir des singularités, les deux expériences se complétant donc car des œuvres singulières peuvent aussi constituer une œuvre « ouverte », un ensemble construit par le regard et la pensée de l’observateur, du peintre aussi bien.
Si j’essaie d’appréhender l’évolution de Chérifa Rabeh-Grosse, outre le passage à des formats plus importants, 80X100cm, je note la part essentielle prise par les compositions florales, souvent agrémentées d’une théière, compositions dont la richesse chromatique, la chaleur plutôt est communicative. Voilà une peinture subjective, peu soucieuse de netteté, éclairée de l’intérieur par une énergie, une vitalité qui se communiquent au spectateur. Peinture qui nous veut du bien, invitant à saisir la toile dans sa totalité mais aussi à la promenade du regard, voyage aléatoire au gré des formes et couleurs et qui fait chaud au cœur, procure du bonheur, l’espace d’un présent qui dure le laps de temps qu’on veut bien lui donner. Peinture donc de la liberté, de la libération car la liberté n’est que la succession des libérations que nous nous créons. Les gris de notre vie routinière sont avec les fleurs de Chérifa, coquelicots en particulier, dissous dans la profusion et l’éclat, la vitalité de la nature. On en oublie l’éphémère de la fleur pour se nourrir de son offrande gratuite, don sans contrepartie, voie d’une vie autre, nouvelle, la vraie vie.

Poppies in Northern Morocco by Chérifa

Si j’essaie d’appréhender l’évolution de Jean-Pierre Grosse, outre le passage à des formats plus importants, 120X100cm, je note deux partis-pris nouveaux, des portraits très acérés dans le trait, d’une netteté, d’une vérité pouvant aller jusqu’à l’insoutenable, jusqu’au malaise, portraits en outre souvent  présentés en triptyques donc relativisant toute saisie, la dynamisant aussi, obligeant à promener le regard alors qu’il a tendance à se fixer sur un visage. C’est le cas de « A certain vision of life ».     

On fait là une expérience phénoménologique qui mérite que je m’y attarde un peu. Regarder un visage ne va pas de soi. S’autorise-t-on à le regarder franchement, à le capturer, le saisir ou préfère-t-on le découvrir par effleurements, regards de biais, sans insistance comme une caresse, avec respect. Voilà que regardant mon regard, je prends conscience de mon rapport à autrui.
Autrui regardé, vivant, réagit à mon regard, modifiant mon nouveau regard, intimidé ou rassuré.
Autrui regardé, peint, se livre à moi dans son intensité, sa vérité, son éternité, expérience apparemment simple, en réalité impossible. Bien que s’offrant comme un tout, le visage est appréhendé comme un mystère : il semble vouloir me dire ce qu’il est et je ne saisis pas ce qu’il exprime. Je fais l’expérience de l’indicible, la vérité de ce visage m’est inaccessible : je vois bien la dureté de la vie marquant ce visage ridé, buriné mais comment se situe-t-il par rapport à cette vie, sa vie, acceptation, protestation, résignation, révolte, acquiescement, voilà quelques mots dont je mesure l’insuffisance.
De même pour ce regard de femme, « Nasrine », magnifique, quelle expérience intime j’en fais, non partageable ?

Nasrine by Ya.Smine

Le flou est l’autre nouvelle tentative du peintre, le mouvement, également en triptyques. C’est une expérience contraire, saisir la fugacité et se livrent d’autres vérités : l’audace d’une femme qui s’expose dans sa danse, se livre dans sa transe, la fusion des cavaliers s’affrontant dans le rituel de la fantasia dans « Fantaisie »…

Voilà deux artistes sans grosse tête, authentiques chercheurs de beauté, de chaleur, de vérité définitive ou de vie éphémère, avec lesquels on fait des expériences à la fois esthétiques, existentielles, philosophiques, si on est disponibles, prêts à prendre le temps de longuement regarder, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de l’ « art » livré aux marchands et aux snobs.
Dans le dernier N° de Maroc Premium, remarquable N° consacré aux peintres marocains contemporains, Chérifa Rabeh-Grosse a été retenue parmi 70 artistes. C’est là un signe de reconnaissance qui devrait s’étendre dans un prochain N° à Jean-Pierre Grosse, Marocain de cœur, exprimant à travers ses portraits, non l’exotisme marocain mais l’universel humain d’avant le temps des chairs bouffies, des visages sans âge traités aux cosmétiques.
De ce N° lu en totalité, je dirai qu’il présente un panorama intéressant d’artistes contemporains, qu’il fait un état des lieux sans complaisance des avancées et des difficultés, des carences. Une aporie se découvre à la lecture : l’oscillation entre un point de vue marchand et un point de vue artistique. L’art peut-il se passer du marché ? Comment faire pour que le marché ne fausse pas la valeur artistique par la valeur marchande ? Comment un artiste peut-il sauver son âme et son art en étant commercial ? Jusqu’où ? Le modèle occidental n’est pas une garantie : la multiplicité des appréciations n’empêche en rien les modes, les exclusions, les combinaziones, les usurpations, les impostures, les oukazes, que cela vienne des fonctionnaires de l’art, des marchands d’art, de la presse spécialisée, des spéculateurs, des réseaux d’influence.
                                                                   Jean Roguès, Marrakech le 30 octobre 2008


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Félix Mayol et son Clos

3 Juillet 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #voyages

Le 9 juin 2007, j'ai assisté à une lecture au Clos Mayol, organisée par Sylvie di Roma. Arrivé en avance, j'ai parcouru le parc à l'abandon du Clos Mayol, envahi par les plantes. La vidéo de la lecture (sur le blog des Cahiers de l'Égaré) montre cette promenade sur des chansons de Dasha Baskakova aux titres évocateurs: Dans ta ville, je n'ai pas de place et Bye Bye.

Pour les 2 vidéos mises en ligne ici, j'ai fait un autre choix: ne montrer que la promenade dans le parc, la même pour les 2 vidéos et accompagner chacune différemment sur le plan sonore, la 1° avec une interview de Félix Mayol, la 2° avec 4 chansons de Mayol.
Voyage dans l'espace et le temps.

J'ai pu réaliser ce montage grâce aux ressources du site de Jean Dubé dont je recommande la fréquentation.

1941. Le 1° mai. 46 ans jour pour jour après ses débuts à Paris, Félix Mayol, le célèbre chanteur des années 1900-1930, à la retraite (il a alors 68 ans), se remet d'un accident cardiovasculaire lorsqu'il reçoit chez lui, dans son clos, en banlieue de Toulon, la radio marseillaise et son interviewer, Jean Guinebert.
De cette émission seules les minutes en on
des, sans extraits musicaux ni annonces ont été miraculeusement récupérées des poubelles et transférées sur bande, en 1982. Cette bande, son propriétaire, Jean Cocart-Fredet, autrefois de l'émission des «Cinglés du Music-Hall», a bien voulu en transmettre une version digitalisée à Jean Dubé qui l'a mise en ligne sur son site.
Cette interview de 1941 sert de fond sonore à la 1° vidéo prise le 9 juin 2007 à l'occasion d'une lecture au Clos Mayol: les premières 8 minutes 30 au cours desquelles on entend, entre autres, Mayol parler de son premier engagement, à Paris, de son muguet-fétiche, du 1° mai du maréchal Pétain et surtout chanter le «Lilas blanc».
Félix Mayol décède le 1° novembre 1941 au Clos Mayol.

La 2° vidéo d'une promenade dans le Clos Mayol, le 9 juin 2007, prend appui en fond sonore sur 4 chansons de Félix Mayol, trouvées sur le site de Jean Dubé.


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