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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #voyages tag

L'été du Léthé à La Coquette

22 Juillet 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #écriture, #voyages, #pour toujours, #jean-claude grosse

à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
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à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
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à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017
à La Coquette le 1° juillet 2017

à La Coquette le 1° juillet 2017

Le 2° été du Léthé s'est déroulé le 1° juillet 2017 à La Coquette à Toulon, de 10 H à 20 H 30 avec comme participants Marilyne Payen, notre hôtesse, Michelle Lissillour, Isabelle Barthélémy, Fabienne Ashraf, Pauline Tanon, Moni Grego, Lionel Parrini, Raphaël Rubio, Wianney Qolttan', Eric Meridiano, Yves Ferry, Chris Darvey et Jean-Claude Grosse. Excusée Sylvie Combe. Ils sont venus de Sète, Arles, Avignon, Gardanne, Toulon. Ce 2° été a coïncidé avec le 50° anniversaire de mon mariage avec la Mouette à tête rouge.

 
Temps prévus 
1- 10 à 11 H, chacun vient avec un court texte d’un autre ou de lui (10 lignes) qui l’a structuré, lui a servi de repère, un texte fondateur
lecture par chacun ou un autre (par affinité ou hasard) de ces textes avec retour des autres participants
2- temps d’écriture, à partir de 11 H et après l'auberge provençale vers 12 H 30, durée 1 à 2 H, sur consignes; écriture en solo ou à deux (affinité ou hasard)
ça tournera autour de la figure de Madeleine (une image flottant dans nos inconscients);
faites vos propres recherches et lectures (mais ce n’est pas une nécessité ni une obligation)
3 pistes seront sollicitées pour 3 courts textes
- traverser sans voile, sans rame, sans gouvernail la Méditerranée
- 30 ans de vie érémitique dans une grotte particulièrement humide 
- l’amour comme origine, chemin et but (Deepak Chopra avec Le chemin vers l’amour me semble intéressant à lire); 
les titres de deux livres photographiés à la Sainte-Baume serviront d'amorce
Épouse-là et meurs pour elle (des hommes vrais pour des femmes sans peur)
Marie-toi et sois soumise (pratique extrême pour femmes ardentes)
3- temps de partage, notre auberge provençale avec ce que nous apporterons, à partir de 12 H 30; n'oubliez pas d'apporter vos livres pour échanger, donner, qu'il s'agisse de vos oeuvres ou de livres que vous voudriez offrir au hasard de la rencontre
4- temps de lecture des textes avec échanges sur chaque texte, lecture soit par soi-même, soit par un autre à partir de 16 H; on a commencé à 17 H
au préalable, Moni Grego nous donnera quelques conseils utiles sur comment lire à voix haute
5- lecture de L’Ultime scène de Moni Grego, texte édité aux Cahiers de l’Égaré pour ce moment, ode à la disparition de la scène de théâtre dans un lieu « magique »  appelé à disparaître, vers 17 H 30; on a commencé à 19 H après l'intermède musical d'Isaac
ces deux temps de lecture seront ouverts au public et aux amis; sont venus Jeanne Mathis et son mari Isaac qui a interprété un morceau de sa composition (de la veille) à la guitare et ampli (instrument padipulé, au pied) en harmonie avec l'ambiance studieuse et joyeuse, pas festive, de la journée
6- agapes du soir, tangos dans le salon de La Coquette, vers 19 H; en fait fin des lectures à 20 H, pas d'agapes
7- Christian Darvey réalisera un film, pour sauver les meubles, appelés à disparaître
8- les textes seront mis sur le site des écritures nomades, les écrivents (comme du vent)  peaufinent leur texte jusqu'au 10 juillet. Chacun est libre de faire tous usages de son texte, FB en particulier.

Consignes

Les bienheureux qui séjournaient aux Champs Élysées dans le sous-sol grec pouvaient revivre une nouvelle vie sur terre. Passant dans le Léthé, ils oubliaient tout de leur vie antérieure de héros ou de sage mais pouvaient conserver, réactiver un souvenir pour leur nouvelle vie.
Vous êtes des bienheureux. Quel souvenir voulez-vous réactualiser pour votre nouvelle vie sur terre ?

Cela veut dire que vous êtes l'homme ou la femme qui était mort(e) et que vous allez vous réincarner en un autre, l'homme ou la femme qui revit d'une autre vie, résurrection ? réincarnation ?

Vous aurez à votre disposition pour vos textes, ces deux personnages, l'homme qui était mort, l'homme qui revit d'une autre vie.

 

Vous avez choisi un texte fondateur. Vous devrez vous en servir pour vos 2 écritures. Thème, citation …

Nous sommes à La Coquette, vous intègrerez ce lieu et ce moment, 1° juillet 2017, dans vos textes.

 

3 thèmes à traiter en 3 textes courts :

 

  • Madeleine dans une barque sans gouvernail, sans rame, sans voile, livrée aux vents, houles, courants, encalminages de la Méditerranée, seule ou accompagnée, pour seul vêtement sa chevelure abondante, et pour luxe, ses parfums ; elle souffre, elle prie, elle est en colère, elle a la diarrhée, elle vomit, elle n'a rien à manger, à boire ; y a-t-il un miracle ? un événement merveilleux surgit-il au pire des moments ? Votre Madeleine décidez si c'est la vraie, si elle est d'aujourd'hui, venue d'où, pourquoi, pour où ? Ce qui lui arrive dans la barque jusqu'à Massilia est-il réel ? Optez-vous pour un récit, un conte, un dialogue ?

  • Madeleine dans la grotte de la Sainte-Baume vit 30 ans d'une vie érémitique, grotte humide, elle ne se nourrit que de ses larmes. Quelles larmes pleure-t-elle ? De quelles larmes nourricières s'agit-il ? Elle monte au ciel, entre terre et paradis, ascension pouvant durer 7 H. Que se passe-t-il ? Contemple-t-elle quelqu'un, quelque chose ? Pense-t-elle pendant son ascension et son extase ? A-t-elle des visions ? Donnez-nous envie de nous élever. Donnez-nous envie de revenir ici-bas ! La grotte est-elle rassurante, inquiétante ? Quelles résonances entre la grotte et le ventre-mer, entre la grotte et le ventre-mère ? A-t-elle été engrossée ? A-t-elle un désir d'enfant ? Porte-elle un tel désir ? Ou y a-t-elle renoncé, femme à moitié ou femme accomplie malgré tout ? Votre Madeleine grotesque est-elle la vraie, est-elle un fantasme ? A-t-elle un interlocuteur, un intercesseur ? Demande-t-elle ? Quoi ?

  • Madeleine et l'amour sublime. Imaginez sa relation de prostituée repentie, de pècheresse, d'épousée, d'épouse à l'Époux. Quel statut souhaitez-vous lui donner ? Un, plusieurs ? Cet Époux, l'acceptez-vous fils de Dieu, se refusant à Madeleine, Ne me touche pas ! Ressuscitant, donc se montrant à elle pour ensuite disparaître, s'élever avec la promesse de revenir à la fin des temps pour le grand rassemblement des ressuscités ? Croyez-vous à sa mission de Sauveur ? Le préfèreriez-vous plus soucieux de Madeleine, la comblant, comment ? Cet amour sans consommation est-il source d'élévation, d'extase ? À quoi peut-il faire accéder ? L'extase mystique, est-ce que ça, ÇA, vous parle ? Le sexe peut-il être source de comblement ? La jouissance, la petite mort, n'est-elle pas chacun son moment de plaisir, dans son moment de plaisir ? L'autre Jouissance dont parle Lacan, indicible, réservée à certaines femmes, sur laquelle rien ne peut être dit car cette Jouissance est accès au Réel le Grand Réel de René Char, croyez-vous possible de la décrire ? En poète, en dramaturge, en psychanalyste ?

  • Si possible des textes d'une quinzaine de lignes. Bonne écriture.

L'été du Léthé à La Coquette
pour Annie, la mouette à tête rouge
pour Annie, la mouette à tête rouge
pour Annie, la mouette à tête rouge

pour Annie, la mouette à tête rouge

texte fondateur d'Isabelle Barthélémy

Quand la mer parle

 

Vous êtes-vous déjà installé au bord de la mer ? L’avez-vous entendue vous murmurer à l’oreille ? Vous n’oserez peut-être pas le dire ! Il suffit pourtant, que l’on se penche un peu vers vous, pour parvenir à vous entendre. Attention, approchez encore car la mer parle. Elle vous a déjà parlé ou le fera un jour ou l’autre lorsque vous la croiserez. Voilà, vous vous êtes assis. Elle est face à vous. Elle vous a vu arriver de loin, car il a fallu marcher pour parvenir jusqu’à elle, jusqu’à son corps immense qui se vêt de costumes mouvementés par la mode du vent. Vous êtes là et elle vous observe, attentive. Bien évidemment, elle ne parle pas tout de suite aux inconnus. Il lui faut le temps de vous apprivoiser. Elle sait que vous êtes venu là pour une raison particulière, une raison qui pousse à demander conseil. Au fond, lorsqu’on décide de s’installer devant sa robe changeante comme le vent qui l’effleure, on sait très bien qu’on rencontre une amie attentive.

Le six avril. Il est déjà onze heures. Il l’a vue se préparer, mettre ses lunettes de soleil sur la tête. Ses cheveux tombent sur ses épaules et ce matin ils paraissent ternes dans le miroir quand elle y jette un coup d’œil. Il n’y a pas que ses cheveux qui paraissent ternis, comme sur une vieille photographie qui aurait pris l’humidité d’un grenier, il y a aussi l’éclat de ses yeux noisette. Ce matin, la femme va marcher au bord de la mer. Elle n’a pas envie d’aller courir. Ses nerfs sont à vif et son corps dans une chape de plomb. Tu veux boire un café, il a demandé. Elle n’a pas osé lui dire non, elle n’a pas osé lui dire qu’elle avait besoin de se retrouver seule. Sarah a tellement l’impression que tout va de travers, qu’elle s’accroche encore à des délicatesses qui n’en sont plus vraiment. Elle se surprend à ne pas être naturelle. Ses gestes ont pris une forme affectée, contrôlée, proche de la crispation dès que l’homme l’approche. Sarah ne sait pas pourquoi elle a peur de le blesser alors qu’il n’y a rien de mal à avoir envie d’aller seule, ses écouteurs plantés dans les oreilles. Il lui suffit d’appuyer sur play et les sons parviennent à ses tympans pour s’enrouler progressivement autour de son cœur. Depuis plusieurs semaines, Sarah s’échappe du quotidien dans des volutes musicales, c’est un des moyens qu’elle a trouvé pour échapper à la peur.

En cette fin de matinée, la voilà donc en train de dire oui à l’homme pour aller se promener. Elle est envahie par une forme d’étrange faiblesse qui la ronge. Ils sont descendus sur le port. Ils ont pris le sentier qui borde la dérisoire falaise le long de la plage. Ils se tiennent la main. Comme par réflexe. C’est vrai qu’elle la rassure péniblement cette main de l’homme qui la tient à peine. Puis elle a marché devant car le sentier s’est rétréci. La mer la regarde. Le vent est absent comme le souffle de Sarah. La houle, petite et ferme, frappe les rochers et son cœur contracté en une systole arythmique dominicale. Dans la petite crique, à quelques mètres du sentier qui devient du béton, Sarah décide de s’arrêter. Tu vas te baigner ? il a dit. Elle sourit. Il est tendre.

La mer entend soudain le ressac de ses idées brouillonnes aller et venir entre ses tempes, vagues au creux des rochers de la crique où ils se sont assis, lui et elle. Combien elle voudrait entendre le tempo de Vincetone, l’album de 2013 du Dj, qu’elle a copié dans son Mp3. Elle donnerait beaucoup pour ne pas entendre à la place le tintement clair de sa voix qui vire au Beat profond. Elle pressent la tempête. Elle est à présent inévitable et pourtant Sarah demande à la mer de chasser son amertume au large. Son souffle bref passe dans la brise qui se lève. Et les mots terribles qui harcèlent son cœur, la mer les emporte, le temps de cette pause sur le sable strié par une épaisse couche de posidonies.

Sarah a envie de fermer les yeux. L’homme lui parle doucement du dernier livre qu’il vient de terminer dans le lit ce matin. Elle l’écoute, elle se dit que c’est bien, un moment comme ça, que c’est ce qu’elle a voulu…Pourtant elle n’arrive pas à apprécier l’instant. Il y a encore quelque temps, elle se serait blottie contre lui, elle aurait été capable de s’abandonner à la complicité. Tandis qu’ils sont assis là, la mer écoute ce que Sarah a à lui dire. Elle le fait pour elle comme elle le fera pour vous, quand vous serez près d’elle. Sarah la sent emporter son cœur. La mer dit qu’elle ne doit pas avoir peur des vagues dans lesquelles elle plonge de face depuis plusieurs mois. C’est tout bonnement le ressac de l’amour. Dans l’écume épaisse qui crépite sur son âme flottent de terribles ressentiments. Ils troublent son amour perdu au creux des blessures. Sarah croyait pouvoir… Elle croyait savoir… Elle croyait vivre… La mer répète. Et le regard de l’homme se perd au large tandis qu’elle est assise à côté de lui sur le sable. Brusquement, Sarah enlève ses habits de Carnaval, ceux qui lui ont permis de déguiser ses envies, de taire ses sourires. Elle les observe un instant à ses pieds. Les couleurs sont chamarrées mais ont perdu un éclat de vie. Sarah marche nue sur le tapis épais de posidonies. Elle s’enfonce. Au moins sur vingt centimètres. Ce n’est pas stable. L’eau remue et arrive au-dessus des genoux. Lorsque Sarah sort, de longues minutes plus tard, alors que ses mollets sont devenus brillants de fraîcheur, elle s’enfonce de nouveau dans le tapis des plantes marines mortes. Des dizaines de paillettes noires et collantes recouvrent ses jambes. Toutes ses pensées sont là, collées, pour l’empêcher de courir. Alors la mer murmure :

- Va-t-en, Sarah ! Garde les paillettes, elles vont sécher dans ta course.

texte d'Isabelle Barthélémy

Les Bienheureux

 

Poussière d’étoile, nous sommes.

    M, poussière d’alphabet dans certains dictionnaires de langue.

     

    J’y trouve des mots qui ont des définitions. N’importe qui peut partir à la recherche du sens.

     

    Définir la poussière d’étoile que je suis, c’est tenter d’en retrouver l’essence.

     

    A la lettre M du dictionnaire de Vie je trouve

     

    « Matrice », poussière de mot à la lettre M de certains dictionnaires de langue.

     

    A la lettre M du dictionnaire de Vie je trouve

     

    «  Matière », poussière d’étoile.

     

    Je trouve

    Mère et Maternité.

     

    Je trouve aussi dans la catégorie Nom Propre

     

    Marie. Madeleine. Marie-Madeleine.

     

    Mais si j’entends M, je peux aussi trouver un mot qui ressemble étrangement à la lettre.

     

    Aime. M.

    Et voilà, il suffit d’une lettre abstraite, d’une lettre de l’alphabet pour entrer en Amour.

     

    Alors quoi ? Marie-Madeleine ? Toi aussi tu aimes. Ton amour s’appelle Jésus. Il aurait pris forme humaine pour parler d’Amour au nom de tous. Il aurait été le fils de l’Eternel, ce qu’on ne peut pas nommer.

     

    Jésus est un homme, il porte une parole forte puissante et pacifique. Marie- Madeleine tu es une femme. Entends-tu sa parole forte puissante et pacifique ? Bien sûr comme les autres.

    Madeleine, c’est parce que tu as perdu Jésus, son amour et son entièreté que tu te retrouves sur cette barque.

    Madeleine, c’est parce que tu es sa femme à jamais que tu pénètres dans la Grotte de la Sainte Baume ;

    Madeleine, c’est parce que tu l’aimes, Jésus, l’homme et le sauveur annoncé chrétien, que ton désir vibre et sublime ta chair.

    Madeleine ; il est des temps qui se superposent et se dilatent.

    Madeleine, tu fais partie des bienheureux qui prennent le chemin pour revenir dans la Matrice du Monde et de la Matière. C’est un choix. Ton heureux bien-aimé a fait aussi ce choix.

    La Mort conduit à l’A Mour.

    Amor Amor a enlevé le U de cette Utopie.

    C’est en approchant la Mort que l’on parvient à l’Amour. La Mort et l’Amour sont les deux points d’un même état limite, celui qui nous conduit à notre Humanité.

    Marie- Madeleine. Marie tu es la mariée éternelle d’un seul Homme. Madeleine tu es celle qui pourrait le pleurer à jamais.

    Mais pleurer la perte entraîne vers une mer de larmes.

    Se réjouir de l’Amour reçu et donné entraîne vers une mer vivante, mouvante et éprouvante.

    Laisse ta barque voguer et te conduire au large, puis te ramener à terre, couverte du sel alchimique éternel. Tu es faite de sodium, d’eau et d’esprit.

    Lorsque ton pied foulera à nouveau le sol tu pourras cheminer vers la grotte sombre, tiède et humide de la terre qui t’accueille pour ta renaissance. La montagne de la Sainte-Baume. A l’intérieur, l’obscurité, la tiédeur et l’eau t’invitent. Tu pourrais avoir peur, mais il n’en est rien car l’Amour que tu lui portes annihile la crainte.

    Tu l’aimes. A toujours. A jamais. La souffrance est possible, elle ne t’est pas nécessaire.

    Ce n’est pas parce que tu hurles aux étoiles ou que tu te terres dans le silence que tu aimes, que tu souffres de la perte.

    Tu peux hurler. Tu peux pleurer. Tu peux rire aux éclats. Tu peux te blottir contre lui, contre son âme, tu peux courir, rester face contre terre dans l’humidité et la moiteur, planter tes ongles, secouer ta chevelure, montrer tes petits seins et le creux de tes reins à l’obscurité de la grotte ou au soleil éclatant qui s’acharne sur la barque dans laquelle tu es montée pour partir à la découverte.

    Tu ne pers rien Marie-Madeleine. Tu ne perds rien, comme nous, toutes ces femmes, qui aimons notre époux. La matière se transforme, elle prend des formes impalpables mais vibrantes d’autres champs d’énergie.

    Car, enfin, sentir la perte ce n’est pas Aimer. Sentir la perte ce n’est pas Mourir. Sentir la perte c’est ne pas t’incarner.

    Avoir peur de perdre c’est ne pas entrer dans ta propre chair vivante et ne pas découvrir celle de ton aimé.

    Femme Vivante, Marie-Madeleine éternelle, Va sur la mer, entre dans la grotte vis et apprends à mourir. Tu pourras choisir de revenir quand tu le souhaiteras.

     

    Isabelle Barthélémy 1° juillet 2017

     

     

     

    Marie-Madeleine.

     

    Traversée.

     

    Mon frêle esquif, sur la mer, monte, descend.

    Attachée à la proue, écœurée, mon amour,

    Désolée de t'avoir perdu, vomissant,

    Écoute-moi, car cette fois je porte la vie,

    L'ardeur de ta folie résolue,

    Exquis souvenirs de tes baisers fugaces.

    Infidèle, pourquoi es-tu parti ?

    Notre vie n'est plus qu'une trace,

    Éplorée, morose, promesse de notre salut.

     

    La grotte :

     

    Pourrai-je dire combien de fois, silencieuse, je suis morte,

    Usée, inutile, meurtrie dans cette grotte ?

    Ta présence, fantasme de l'esprit, rappel maudit,

    Enfanté dans mon imaginaire, m’enchaîne, me détruit.

     

     

    Extase :

     

    Marie-Madeleine est morte ! Libre !

    Accueille, accepte, accouche.

    Ris. Jouis. Pouffe.

    Indicible amour, tu nous confies qu'il n'y a pas d'autres règles,

    Embrasés, nous recevons le souffle, mourant, renaissant, espiègle.

     

     

    (Eric Méridiano 1° juillet 2017)

     

    MEMENTO MORI


     

    I. La barque


    Le narrateur est là. Bienheureux personnage rescapé du Léthé. Bienheureux ? C’est à voir. On voudrait nous faire croire que c’est la panacée de conserver intact le souvenir d’avant, de notre vie d’avant. Moi, je demande à voir.

    Trois citations suffisent, qui traînent dans sa cervelle, pour dresser le portrait de notre narrateur : « Sois sage O ma douleur et tiens-toi plus tranquille ». Déjà, ça peut offrir une idée du marasme, ça donne un peu le ton d’une enfance des plus propices à toucher du doigt la vacuité de l’existence et à s’interroger, dès le berceau, ou presque  sur des questions qui, si l’on n’a vraiment rien d’autre à faire, peuvent faire passer le temps : « à quoi ça sert tout ça ? D’avoir si mal à l’existence ?» En toute logique, son adolescence attardée a brandi un étendard qui ne surprendra pas : « Il vaut mieux mourir d’un abus de vodka que d’ennui ». Mais, attention, avec dans l’oreille, et c’est impératif, la voix d’Anna Prucnal, qui cogne chaque mot, sinon, ça marche pas. Pour parachever le portrait, n’oublions pas les velléités de se diriger vers un bonheur parfait avec une phrase en bandoulière « un de ces jours où j’ai compris qu’il faut d’abord s’aimer soi-même, pour faire l’amour à la vie ». Oui, je sais. Choisir Philippe Léotard, sa « drôle de cocaïne », « pas un jour sans une ligne », le tenir par la main pour marcher d’un pas pas rien moins qu’assuré vers le bonheur, c’est cocasse. Oui. Je sais.
    Maintenant que vous avez fait sa connaissance, au narrateur, et que j’ai rempli une bonne part des consignes d’écriture (ce qui est fait et caetera) je reprends du début.

    Le narrateur est là.

    Ici et maintenant.

    1er juillet 2017.
    Ici. C’est la Coquette.

    La Coquette en décombres.
    La Coquette encore belle.

    Le narrateur est là : il a choisi sa chaise, l’a plantée au plus près face à un dépotoir.
    Des tuyaux rouge sang, une pelle, des tringles, des chaînes bien rouillées, des pissenlits crevés, une épave de bateau, des voiles déchirées.
    Et le voilà parti dans sa vie d’autrefois, dans ce bateau qui tangue et voudrait tant bouger.

    « Me voici revenu là où la mer est morte et le soleil brûlant. Arrêtés dans l’exil. Migrants d’un autre siècle.
    Je la revois encore parce que là, juste hier. Dans notre vie d’avant.
    Elle n’est pas belle à voir. La Marie Madeleine.
    Elle croit qu’on va mourir, elle voudrait, mais ne peut, s’en aller bien sereine, un doux sourire aux lèvres retrouver son Amant, sa sainte Trinité.
    Et son masque grimace  pendant que « Jesus cries », en anglais dans le texte, disons « Jesus's crying », à lire c’est plus facile.

    Enfin, il faut bien l’espérer que son Amant sublime pleure de la voir là, crevant de faim, de chaud, de se retrouver seule, de l’avoir vu en croix, des clous dans les poignets, de l’avoir vu renaître, de l’avoir vu partir. Elle voudrait croire qu’il pleure, son Jésus au grand coeur. Mais moi, je n’y crois pas.

    Je la regarde encore : elle n’est vraiment pas belle, à deux doigts d’y aller, passer par le Léthé !
    Petite fille perdue, habillée de cheveux et les tripes en lambeaux déchirées par la peur, tout son corps crie « Maman » mais Maman n’est pas là et son Amant Céleste est bien loin du bateau.

    Et moi je l’aime à mort mais elle ne me voit pas.


     

    II. La grotte

    La Sainte.
    La Salope.
    Elle vit sa mort chaque jour, la savoure, s’en délecte, tout au fond de sa grotte, son doux sourire aux lèvres, les yeux illuminés.

    J’attends. Je la connais.

    Sa Foi aime qu’elle souffre toutes ses morts quotidiennes, tous ses renoncements.
    Et je la vois errante, ivre de Sa lumière tandis que, chaque jour, la grotte humide et froide admire son martyr, endort mon impatience.
    Elle croit, la Salope, la Sainte, que le désir est mort, que tout est pardonné.

    J’attends. Je la connais.

    Notre millième matin dans cette immonde grotte voit Marie Madeleine se jeter à genoux à peine elle est levée.
    Je la vois qui rayonne de tout ce qu’elle sublime.
    J’attends qu’elle me regarde et que son corps me sente.

    J’attends. Je la connais.


     

    III. L’Amour

    Le narrateur a froid.
    Il veut changer de place.
    La grotte, humide et sombre de son ancienne vie, l’a glacé jusqu’au sang.
    Il se lève, divague, s’éparpille aux quatre coins, assoiffé de chaleur.
    Il s’assoit puis s’allonge sur des dalles brûlantes et ferme un peu les yeux.
    Des verres qui s’entrechoquent, des mots, des phrases ausssi.
    Il est 15h25, les clients du resto digèrent leurs semaines sur des chaises en plastique laissant leurs gosses hurler comme il est convenu.
    La hotte, les cigales, le soleil sur les jambes, le champagne, le vin. Pas facile de penser d’autant que dans ses jambes son sang cogne et fait mal tandis que ses seins gênent pour être bien à plat. Car les Dieux sont rieurs.

    Vivre une vie de femme quand on était un homme et que la mémoire reste, à vif, acérée, de l’homme qu’on était, de celle qu’on a aimée.

    Une chance. Vraiment ?
    Bien entendu, ses seins d’aujourd’hui le ramènent à Marie de toujours. Vraie Femme, fausse sainte,
    solidement clouée sur la planche à penser du bienheureux.

    « Je ne sais toujours pas quelle part du père elle a bien pu chercher si longtemps dans le Fils.
    Plus le temps d’y penser, il est bientôt 16h, il faut rendre les textes. Son autre vie flamboie juste quelques instants, les images se bousculent. Il ne peut qu’évoquer la vraie Révélation. Leurs amours si charnelles. Leurs orgasmes terrestres. Leurs mille et une façons de regarder la mort. Envie, haine, tendresse, pitié et compassion, j’en passe et des bien pires de cette grandeur humaine. Et puis, par-dessus tout, leurs reins qui vont. Qui viennent. Se quittent et se retrouvent.
    Tout au fond de la grotte.
    Bien à l’abri des Dieux.
    Et se jouant des hommes. »

    Marilyne Payen, 1° juillet 2017

     

     

     

    J'ai vu la beauté

    J'ai vu la beauté décliner comme si l'émotion elle même était en exil
    J'ai vu là bas en Palestine les vins d'or et les blancs manteaux
    J'ai vu l'ambre violette pénétrer tes poumons
    J'ai vu les fruits les miroirs
    Les chasubles écrasés sous les mûriers morts
    J'ai vu ta peine
    Ta détresse
    Des éclats de lotus descendre sur ta nuque
    J'ai vu ton corps Madeleine crispé contre le Roy
    Cette croix
    Ce cristal
    Les apsides irisées contre les crânes nus
    Dame blanche
    Noli me tangere

    Le soleil est une autre fontaine
    Un séjour bénit d'encre fécondé par ta voix
    Tu fus Marie la Juive
    L'eau de Lune poudreuse émiettée par le ciel
    Tu fut la nervure des siècles
    Chamane druidesse ou femme-cathédrale
    Dame folle
    Noli me tangere

    Je me souviens de toi
    Les lèvres décelées sur un caducée blanc
    Je me souviens ton ombre
    Tes seringues tranchantes empruntées à l'orgasme

    Madeleine mon Isis disloquée

    De la drogue séchée s'effusait dans ton sang
    J'écoutais du Piano
    Rêvant en majesté
    Comme ces Christs fendus s'enfonçant dans tes veines

    Dame coupe
    Ma lumière mouillée

    Noli me tangere

    J'ai entouré tes cuisses de bandelettes fraîches
    Derrière les voiles rouges et presque inachevés
    Tu lisais Trimegistes
    La table des émeraudes
    Ta sueur organique
    Naissance du troisième oeil
    Madeleine
    Ô mémoire
    La moelle de ma chair à l'Orient de ton ange
    Tu étais l’héroïne
    Orgasme malaxé

    Beau calice
    Approche toi un peu

    Les pianos romantiques se mêlent au son de Sax
    Tu inventes un organe
    Pénitente immuable
    Où le Jazz et ton cul transpercent mon désir

    Eternelle

    Des mystères alchimiques trempés dans de l'eau verte

    Je te cherche à présent sous les grottes lubriques
    Pour offrir une fresque à tous les réprouvés
    Rennes-les-Bains et Couiza
    Les flancs du Bugarach
    Mes dunes oubliées

    Dame rousse
    Caresse moi un peu

    Je revois insolent cette tour goudronnée
    Des tableaux un peu punk ornaient ta chambre close
    Une nef
    Un portique
    Quelques gouaches liquides
    Et du café cramé

    Madeleine

    J'aime te voir trop blonde croqué par Hugues Merle
    J'aime ton huile sainte arrosée de semance
    J'aime tout tes parfums
    Tes conciles irréels
    Les râles interminables sous des linceuls râpés

    Poétesse
    Junkie
    Jeune pute assoiffée par la plainte des Dieux

    Mon ivresse
    Ouvre le 7eme sceau

    Tu es partie un soir sous une pluie glissante
    Les rues du vieux Toulouse étaient pleines de craies
    Tu es partie errante serrant un suaire noir
    Le visage endormie et la gorge tranchée

    Dame morte
    Les tombeaux de Lazare
    Dame lasse
    Tu es ressuscitée

    Raphaël Rubio, 1° juillet 2017

     

    La Dame

    Certains l’auraient appelée Coquette, et aussi pécheresse

    Car en l’an un et pour longtemps encore, un esprit libre chez une femme, autrement nommée sorcière ou magicienne, ne pouvait être que le fruit du Malin, un objet de peur et de jalousie pour les hommes, une diablerie passible des flammes du bûcher...

    Mais l’Enseigneur en fit son Elue et l’initia.

    Porteuse de la descendance en son sein/saint Graal, utérus béni, coupe de vie, symbolisée par ce grand V peint par Léonard de Vinci, entre elle et Jésus lors de la dernière Scène, elle remet le Féminin au cœur de la quête d’évolution.

    A ce jour cette quête est au point mort !

    Pâques lui ressuscite son Enseigneur. Il lui apparaît en premier et termine son initiation, au grand dam de toute la clique machiste et sexiste des autres apôtres, nous raconte son évangile longtemps passé sous silence.

    S’ensuivent Ascension et Pentecôte. L’époux, le Bien-Aimé s’en est allé. Seules demeurent la Force et la Lumière de l’Esprit Saint.

    Ainsi habitée, Marie-Madeleine embarque avec les autres Maries. Sans voile et sans rame le vent et les courants poussent le rafiot vers le delta aujourd’hui appelé Camargue.

    Pour garder vivant l’homme crucifié, elles vont porter son verbe d’Arles à Bugarach, où subsiste encore le passage ouvert vers d’autres mondes. Mais, chut, c’est un secret.

    Leur pratique est ardente, animée par le souffle de l’Esprit Saint.

    Point de larmes si ce n’est d’extase.

    La Dame danse avec les fleurs et les animaux lui font escorte.

    A chaque escale elle délivre le message d’Amour à ceux qui ont un cœur pour entendre.

    Proche des Licornes, elle offre la transcendance de l’extase et l’exaltation du don.

    Bienheureuse, elle outre passe la mort pour communier avec son Epoux, et donne à voir la lumière de l’au-delà à travers son regard.

    Son chemin n’est pas un renoncement glacé. Elle offre aux démunis le baume, le miel et le nectar.

    A ceux qui sont prisonniers dans les greniers d’amertume, elle envoie la force des cyclones pour nettoyer leur âme et les faire renaître, tel un archipel vierge surgit des flots.

    Après son passage s’ouvrent comme des jardins secrets où la perfection se donne à voir. Et même si quelques idiots y divaguent à loisir, la poésie en calme les turbulences.

    Et puis même si....même si....., consciente de la cathédrale inachevée, un jour, Marie Madeleine décide de se retirer dans la baume humide, au nord de la froide montagne, pour y retrouver son époux en de secrètes noces.

    Là, ruisselante de larmes d’extase, elle, la Femme choisie, demeura puis s’en fût.

    Michelle Lissillour, le 1er juillet 2017

     

    Texte fondateur de Lionel Parrini

    tiré du recueil Des étoiles et des ellipses, Les Cahiers de l'Égaré 2015

    Je m’appelle
    Je m’appelle n’a aucune importance
    Je viens d’un jardin vigne et cerise 
    J’ai appris à lécher la buée des fenêtres 
    J’ai jeté tous mes cartables et ma raison 
    Je déteste les chemises et les cravates 
    Je me suis construit des rivières autour du cou pour respirer 
    La terre a été ma première maîtresse 
    Mon premier amour, la solitude 
    Je suis simple 
    Comme les cailloux au fond de l’eau 
    Dans la valse et la vase Accessible aux courants 
    Aux sourires des papillons 
    Je m’appelle idiot et j’aime les bêtises
     J’écris des lettres le soir à des morts 
    Je leur dis que je les aime encore 
    Même si, même si… 
    Le miroir ne me trahit pas. 
    J’ai violé mon cœur 
    J’aurais pu faire plus simple 
    On peut écrire avec des pneus 
    Signer la sottise du haut d’une falaise 
    Appartenir 
    Appartenir 
    Je viens d’un jardin vert, rouge, turquoise 
    J’ai dialogué avec un ciel immense 
    Dis, tu as quel âge, toi ? 
    Moi ? Tu parles à moi ?
    La brise s’infiltre dans le seringat et me donne la bise 
    J’ai envie de disparaître dans les arbres 
    Revenir dans les cendres chaudes des feuilles d’acacias 
    Il est beau ton jardin 
    C’est un livre qui pousse et dans lequel je me planque
    Ma philosophie s’appelle cabane 
    J’ai effacé la date 
    Croquer des fèves 
    Cueillir de minuscules tomates
    Rouler la nuit avec des rides 
    Il neige 
    Il pleut 
    Il brille 
    Avant, avant, l’évidence. 
    Je veux que tu saches 
    Je m’appelle n’a aucune importance 
    Je suis un enfant de la vigne-cerise 
    Je n’ai rien d’autre à te léguer 
    Que ces phrases confettis.


    1 / La barque.

    Elle, la barque.
    Elle, debout, dans la barque.
    Au crépuscule, le courant dessine, décide, sans rame où tout cela peut bien recommencer... L’autre vie. L’autre rive. L’autre choix. Ciel immense aux yeux diamants.
    Elle n’a rien ou si peu. « Je parle la dérive à mon cou » se dit-elle. « Le courant peut-il être un frère ? »
    La barque avance, paisible, dans une brise tendre. Ce soir, il n’y a pas de lumière, ce soir les mains dansent sur la peau tremblante. Où atterrir ? Partir les mains sur les hanches en guise de seuls vêtements. Se sentir vulnérable dans l’immensité de l’instable noire. Bien sûr qu’elle a peur mais la langue bouge encore. La langue d’où sort, glisse, le son parfois. La barque aime le murmure des femmes seules qui espèrent des lendemains dociles.
    Elle ouvre la bouche : « à quoi sert la poésie dans le gouffre ou le ver dans la gorge ? » La barque trace, imperturbable, la phrase inachevée : « Je suis faite pour être avalée mais les ténèbres, peut-être, me... »
    Cette femme seule dans la petite barque a le droit de se parler, a le droit de croire à un repli. La foi, c’est fait pour ça. Chants. Vertiges. Mains flottantes sur chair exil.
    « Je prie les cieux de me prendre la bouche. Je veux les branches des arbres dans mon cou. L’humidité dans mon souffle. Le noir dans mes yeux. Les embruns sur mes pieds. »
    La peur n’est pas la douleur.

    Elle, la barque.
    Elle, sur la barque. Elle pénètre, verticale, la brume austère. Se fondre en elle. Devenir elle. Ne plus sentir l’eau. L’entendre. Juste l’entendre. Puis, le bruit râpeux de la coque sur la vase. Il semblerait que la traversée se termine ici. Cris d’oiseaux mystérieux. Le sexe trempé de sueur. « Qu’ai-je fait de mon passé ? Où se niche-t-il ? Suis-je une offrande ? » Le geste fou. Aventureux. Le pied dans l’eau. Chaude. S’enfoncer jusqu’aux chevilles. Esquisse d’un demi-sourire. « Je ne coulerai pas, c’est ce que je dis à mes larmes de joie. Mon sexe s’ouvre un peu. Relâchement. Je marche. Je marche. Sans barque. »


     

    2 / La grotte.

    La nuit ouvre toutes ses portes. La boussole est dans l’instinct. Pieds nus et regards écarlates. Je peux voir la nuit avec ma lune à lèvres. Marcher sur des choses qui craquent, suintent, se dérobent. Mon ventre me dit d’aller là-bas. Le ventre, qui l’écoute ? Quelque chose embrasse ma nuque. Mes seins ont froid. Mes doigts touchent une roche. Grande. Grosse. Chaude. Je me souviens tendrement. Point de bascule. Se cambrer par envie. Ce souvenir me fait glisser et je découvre les ténèbres. Réminiscence étrange d’un frisson fripon. Pas les ténèbres, il s’agit d’une grotte. Mon nid de hasard. Nid ou cercueil. Besoin d’épouser le sol. Être à l’horizontale. Pas avalée par l’eau, le serai-je par le trou ? J’ai faim. J’ai soif. Mes doigts partent à la chasse. Parenthèse élastique. Paupières closes.


     

    3/La passerelle.

    Se laisser traverser par soi-même. L’ongle est une barque miniature. La lune et toutes les lunes vous le diront. J’aime mon goût. Les étoiles aussi. La sueur me rend coquette : paillettes. 1er Juillet 2017, où serai-je ? La peau respire, la peau est libre. Ne pas croire aux rumeurs, aux légendes. L’amour est libre ou ce n’est pas l’amour. Il n’y a pas que l’univers qui soit une énigme. Mon bassin valse, danse, chante. D’où vient cette pluie intérieure ? Les insectes et les animaux me regardent. Jamais, ils ne me dévoreront. Je me dévore toute seule. Briser le puits du silence. Arc-en-ciel. Arc en yeux. La mer joue avec mes lèvres. J’aime cet autre sel. Ces autres vagues. Ni verticale. Ni horizontale. Arc en Corps. Arc en fête. Encore. Que ces fantômes généreux viennent nourrir tous mes orifices !
    Ni la mer, ni la forêt, ni la grotte ne m’ont avalée mais moi, moi, la petite femme seule dans la petite barque avec mon petit ventre, j’ai avalé toute l’histoire.

    (Et je marche. Je marche. Avec sourire).

    Lionel Parrini, 1° juillet 2017

     

    texte fondateur de Moni Grego

    L’INTERNATIONALE

    Paroles Eugène Pottier

    Musique Pierre Degeyter

     

    Debout, les damnés de la terre

    Debout, les forçats de la faim

    La raison tonne en son cratère,

    C'est l'éruption de la faim.

    Du passé faisons table rase,

    Foule esclave, debout, debout

    Le monde va changer de base,

    Nous ne sommes rien, soyons tout.

     

    Il n'est pas de sauveurs suprêmes

    Ni Dieu, ni César, ni Tribun,

    Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes

    Décrétons le salut commun.

    Pour que le voleur rende gorge,

    Pour tirer l'esprit du cachot,

    Soufflons nous-mêmes notre forge,

    Battons le fer tant qu'il est chaud.

     

    L'État comprime et la Loi triche,

    L'impôt saigne le malheureux ;

    Nul devoir ne s'impose au riche ;

    Le droit du pauvre est un mot creux

    C'est assez languir en tutelle,

    L'Égalité veut d'autres lois ;

    «Pas de droits sans devoirs, dit-elle

    Égaux pas de devoirs sans droits.»

     

    Hideux dans leur apothéose,

    Les rois de la mine et du rail

    Ont-ils jamais fait autre chose

    Que dévaliser le travail ?

    Dans les coffres-forts de la banque

    Ce qu'il a crée s'est fondu,

    En décrétant qu'on le lui rende,

    Le peuple ne veut que son dû.

     

    Les rois nous soulaient de fumée,

    Paix entre nous, guerre aux Tyrans

    Appliquons la grève aux armées,

    Crosse en l'air et rompons les rangs !

    S'ils s'obstinent ces cannibales

    À faire de nous des héros,

    Ils sauront bientôt que nos balles

    Sont pour nos propres généraux.

     

    Ouvriers, paysans, nous sommes

    Le grand parti des travailleurs,

    La terre n'appartient qu'aux hommes,

    L'oisif ira loger ailleurs.

    Combien de nos chairs se repaissent !

    Mais si les corbeaux, les vautours,

    Un de ces matins disparaissent,

    Le soleil brillera toujours.

     

    Refrain (répété deux fois)

    C'est la lutte finale ;

    Groupons nous et demain

    L'Internationale

    Sera le genre humain.

     

    1 – MADELEINE, UNE FEMME DE RIEN

    La mer.

    Elle – Bonjour Monsieur, pouvez-vous me dire ce que je fais là ?

    Lui – Vous êtes en garde à vue, Madame. C’est nous qui posons les questions. Vous, vous pouvez ne pas répondre, c’est votre droit c’est dans la loi, mais je ne vous le conseille pas…

    Elle – Je ne connais pas ce monsieur…

    Lui – Oui c’est votre avocat commis d’office. Vous êtes une ayant droit à l’aide judiciaire aux indigents.

    Elle – Merci. C’est très aimable à vous. Que voulez-vous de moi ?

    Lui – Ben… On vous a retrouvée sur une page… heu… sur une plage… Les gens vous croyaient morte, et puis non…

    Elle – Je suis dans un drôle d’état Monsieur, je regrette d’être là, je regrette le chant des sirènes, les récits de la guerre de Troie, des guerres de Palestine, de toutes celles qui depuis des temps ancestraux et des pays innombrables, ont foutu à la mer des tas de corps pleins d’âmes. Vous n’auriez pas dû me réveiller. La mer m’avait engloutie et j’étais bien avec Ulysse, Don Quichotte, Virginia Woolf, Frantz Fanon, Ophélie, Pier Paolo Pasolini… Je flottais, heureuse là où plus rien ne pouvait me dire qui je suis.

    Lui – Vous vous souvenez de quoi d’autre ?

    Elle – Je me souviens juste que quelque chose voulait me dire quelque chose…

    Lui – Quelque chose ? Quelque chose ? Vous voulez dire quelqu’un ?

    Elle – Non, quelque chose, quelque chose, de l’autre côté…

    Lui – Je suis désolé… Il n’y a pas d’autre côté…

    Elle – Mais si, mais si, et c’est bien ça qui m’encombre…

    Lui – Qui vous encombre ?

    Elle – Oui, je ne suis plus sûre de qui j’étais avant…

    Lui – Avant quoi ?

    Elle – Avant que je sois ici, dans ce commissariat des Champs-Élysées… Vous êtes si joli, Monsieur l’inspecteur. Je me sens toute retournée rien que par vos yeux, comme sous l’étreinte d’un certain barbu au cœur tendre, ce monsieur Iscariote dont la trique me tenait en haut de… loin… aux sommets de toute illusion amoureuse, comme jamais. Et pourtant j’en ai eu des orgasmes, des énormes, des petits, des tout petits, des lumineux, des cosmiques, des tendres, des sonores, des mouillés, des rapides, des très longs, des vifs, des ayuverdiques, des catholiques, des musulmans, des visionnaires, des musicaux, des rigolos, des poétiques, des politiques, des sans issue, des renouvelés, des inventifs, des ciselés, des puissants, des fous…

    Lui – … D’accord, d’acccord, vous êtes bienheureuse d’avoir tout oublié de votre malheur, mais qui étaient les trafiquants, qui ?

    Elle – Je ne vois pas de qui vous parlez…

    Lui – De ceux que vous avez payés pour obtenir des papiers… Vous aviez sur vous des papiers : Madame Madeleine de La Coquette, écrivain, domiciliée à Toulon… Née le…

    Elle – … Première nouvelle. Je ne sais pas lire.

    *

    2 – MADELEINE UNE FEMME DE RIEN

    La grotte.

    MADELEINE – Pèlerins de Saint-Jacques et de notre galaxie, vous me voyez ici dans toute l’étendue de ma déconfiture. Ce drôle d’olibrius que tout le monde connaît depuis des millénaires, m’a fait croire en l’amour absolu et j’y ai cru et je sais qu’il existe. Mais où ? Lui il en a écrit là-dessus, il en a parlé, il en a même fait un best-seller. Ah pour la parlotte publique ça y allait, et tous ses fans qui buvaient ses paroles, et ceux qui n’arrêtaient pas de prendre des notes… Que de bla-bla !… Mais au pieu et à la maison… que nib ! Comme je lui rappelais que tout ce qu’il m’avait promis : « Rien que toi, toujours toi, encore toi, dans la vie… pour les siècles des siècles ad vitam æternam… », c’était rien que de la gnognote, ça le dérangeait. Et v’là-t’y pas qu’il me frappait quand il avait trop bu avec ses douze potes. Voilà pourquoi je me suis barrée… Je suis partie loin de lui vers n’importe où.

    J’ai fini par arriver dans ce lieu hors du monde qu’est la Sainte-Baume. Il faisait nuit, j’ai grimpé dans un sentier de chèvres vers le sommet de la montagne. À mi-chemin du sommet, je n’avais pas trente ans, j’ai trouvé cette grotte inhospitalière, humide. Elle m’a fait peur. J’ai pensé un moment à redescendre jusqu’au monastère où les frères m’auraient accueillie. Mais déjà je m’étais fixé un certain nombre de lignes de conduite afin de ne pas retomber dans les mêmes pièges, dans les mêmes trous de désespoir amoureux. Et l’un de ces principes était, par exemple, « Combattre la peur ». Oui, la peur, ce grand poignard planté dans tout désir… La première peur de cette ombre, de cette humidité, de cette solitude n’était pas grand-chose au fond, la peur de manquer, non plus. En l’absence d’amour absolu, loin de tout, que pouvais-je faire de mieux que viser à m’élever ? Quand il n’y a plus personne pour vous serrer dans ses bras, pour vous dire : « Je t’aime. Ma préférée entre toutes les femmes, c’est toi ! », que devenir d’autre qu’une illusion, un polichinelle désérotisé, une supercherie thérapeutique ? Je les connais les hommes, ils préfèrent, presque tous, une baudruche qui acceptera de la fermer, à un être vivant, perdu dans le désert des civilités bienséantes et pour lequel le moindre geste d’amour vrai qu’ils feraient serait une révélation, un accès concret au réel de sa féminité chancelante.

    La grotte, j’ai fini par lui ressembler, intouchable, indésirable, salie, interdite à l’amour vrai, ce cadeau, cet accès exceptionnel du non-être à de l’être… Mais qu’est-ce que je raconte ?…

    Moi, je ne m’élève, pestiférée, puante, dégoûtante, que pour éviter la jouissance puérile de ces hommes du siècle. Eux qui, désireux de ne pas, une fois de plus, se coltiner cette ancestrale demande de lumière qu’ils croient ne pas pouvoir satisfaire, s’en vont vers le néant du sexe ou vers des cristallisations figées dans la domination, la consommation, la consumation passionnelle… Toutes choses qui n’ont qu’un temps et s’envolent toujours, après usure, vers d’autres proies, d’autres corps esclavagisés, ad libitum

    Ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne suis rien qu’une fille de rien. Rien de bon ne peut plus m’arriver. Rien… C’est quand rien ne va plus, que tout va bien. Ça va. Ça !... Ça ira…

    La plupart du temps je ne pense à rien. C’est impossible ? Non ! L’unité pure de mon être est devenue une sorte d’enchevêtrement sauvage d’une intériorité bazardée, déchiquetée, poignardée, souillée de mille gestes initiés par un mépris venu de loin, innocent et agissant. Avec aussi, malgré tout, la beauté éphémère de certains de ces gestes surgis de ces mains d’hommes anciens, incultes du féminin, qui ne savent pas, et ne veulent rien savoir, encore. Pourtant, de la beauté avance, absolument, dans le silence. Cette beauté réveillera les morts qui gisent en vous, en nous les vivants saccagés.

    La grotte de Madeleine est si facile d’accès. Venez voir ce que vous voyez sans savoir le voir. Allez, l’entrée est libre… Après vous, les damnés de la terre.

    *

    3 – MADELEINE, UNE FEMME DE RIEN

    L’amour sublime.

    « Erunt uno in carne una. » « Et ils ne firent qu’une seule chair. » Oui, leurs étreintes étaient un défi aux lois de la gravitation, à ce que la nature définit comme l’unité de chaque être. Leur amour les avait rendus plus proches que des jumeaux. Ce qui faisait jouir la chair de l’un était aussi une jouissance pour la chair de l’autre. Ce qui blessait l’un, blessait l’autre immédiatement. L’alchimie de noces d’or qui avait rapproché leurs corps les rendait invincibles. Comme des jumeaux stellaires, mais si différents, elle et lui allaient dans le monde, liés à jamais par la lumière, la vibration de la matière éternelle. Rien de ce que faisait l’un ne pouvait abîmer l’autre et, au contraire, cet amour absolu qui leur avait été donné on ne sait comment, dans les éclats de rire et de soleil de la Sainte-Baume, ne leur était que don prodigieux, émerveillement, miracle !

    Comme si tout ça qu’on nous apprend, qui nous pèse tant… on était là pour, peut-être, en faire quelque chose d’autre, quelque chose qui serait un peu plus léger, vivable, vrai… pour traverser des après moins rudes.

    Je me souviens, mais je ne le voudrais pas, d’un certain voyage. Maudit voyage. Un voyage fluvial, une nuit terrible de lèvres déchiquetées, de trésors de pacotille, de corps en lambeaux, d’une séparation brutale, qui fit que tout fut voué à la mort. Un Invité de Pierre s’éleva. Le fleuve se dirigeait vers la mer, mais la chaleur devenait telle que ce Commandeur lança une sorte de sollicitation à devancer l’appel pour griller, le plus tôt possible, corps et âmes et souvenirs, dans la géante qu’allait devenir notre soleil, puis dans la naine qui succèderait à cette géante que fut l’astre suprême. Là seraient enfin accomplis les désirs secrets de nos urnes démocratiques : être enfin tous mêlés, mixés… le Roi Soleil avec Fantine, les pharaons momifiés et les cadavres de Pompéï, le vieil azur, la licorne et sa dame, la mer toujours recommencée, salopée à jamais maintenant, pourrissante, faisandée par tous les corps migrants partiellement dévorés. Aubaine pour les poissons, ces salopards qui font ventre de tout, viandes rongées par les crabes, les rascasses, et même les majestueux hippocampes ces salopiots, élégants décortiqueurs, rats rongeurs de nos profondeurs.

    Ô sainte Humanité, enfin unifiée dans l’amour fou de la matière céleste et divine, joliment engloutie dans le prochain brasier solaire. Gloire à la fin de l’homme, cette gifle à la vie, enfin matée… Cendres et poussières, laves de feu. Magma qui n’en a plus rien à foutre du boson de Higgs. Les uns dans les autres à jamais hommes ardents et femmes ardentes : Léonard de Vinci et Jean-Luc Godard, Marilyn Monroe et Rachida Dati… Gilles Deleuze et Pauline Carton, William Shakespeare et Lolo Ferrari, Marguerite Duras et Marc-Olivier Faugiel, Dominique Strauss-Kahn et Camille Claudel, Yourcenar et Bigard, Hitler et Anne Frank, Sigmund Freud et Onfray, Bardot et Picasso… Etc. etc. Oui bien niqué le boson de Higgs.

     

    Moni Grégo

    *

    Écriture à La Coquette de Toulon, sous la direction de Jean-Claude Grosse, pour L’Été du Léthé du 1er juillet, aux côtés de Fabienne Ashraf, Isabelle Barthélémy, Marilyne Brunet, Sylvie Combe, Christian Darvey, Yves Ferry, Michelle Lissilour, Éric Méridiano, Lionel Parrini, Wianney Qolltan, Raphaël Rubio, Pauline Tanon.

     

     

    texte fondateur de Wianney Qoltann'

     

     

    Autocorrection

     

    1

     

    Andante

     

    solo : Ce matin/c’est décidé/je procède à mon arrestation.

    chœur : Cellule/

    solo : Microcellule/

    chœur : Espace space désolé

     

    solo : Vais-je m’enfuir de

    chœur : dès que dès que

    solo : dès que j’aurai le dos tourné ?

    chœur : Envoyez la pub !

     

    2

     

    andante

     

    solo : Ces derniers temps/

    chœur : temps

    solo : Ces derniers

    chœur : temps

    solo : les choses se

    chœur : temps

    solo : se sont préci

    chœur : temps

    solo : pitées :

    chœur : temps

    solo : ça prend une

    chœur : temps

    solo : tournure qui n’me plaît pas

    chœur :(sur le souffle, crescendo) hha hha hhha hhhha

    solo : du tout

    chœur : temps

     

    3

     

    andante

     

    chœur : /sortie d’cellul’/

    solo : nnnan!

     

    chœur : Repas

    solo (sur le souffle) : hha

    chœur : végétatifs

    solo : /beurk

    chœur : bio é-thik et tictactictac//

    solo : plant’ j’deviens une

    chœur : plante

    solo : une

    chœur : plante

     

    chœur : onz’ centimètr’ddouz centimètr’ treiz’

    solo : nnnan

    choeur : grève.

     

    adagio lento

     

    solo : plant’

    choeur : figggée

    solo : plant’

    choeur : figggée

     

    solo : ppll

    choeur : fi/gée

     

    4

     

    andante, martelato

     

    solo : lors/de/

    chœur : ab

    solo : lors/de/ mon/

    chœur : ab

    solo : dernier entretien/

    chœur : ego-ego-ïne

    solo : j’me suis trouvé

    chœur : ab

    solo : ab

    chœur : absent

     

    comme une valse :

     

    solo : j’ai posé la têt’

    chœur : à côté du rest’

    solo : pour penser de loin

    chœur : ego-ego-ïne

    solo : j’sais plus où j’en suis

    chœur : troubl/G-P-S

     

    solo : J’ai/ enga

    choeur : j’ai/

    solo : enga

    chœur : j’ai/

    solo : enga

    chœur : j’ai enga

    solo : j’ai

    chœur : des poursuit’ à mon encontre 

     

    solo : j’ai/

    chœur : comment

    solo : j’ai

    chœur (riforzando) : j’ai commen

    solo : j’ai/

    chœur : comment c’est

    solo : j’ai commencé/

    chœur : comment cesser

    solo : commencé/

    chœur : à me laisser

    solo : des indices/

    chœur : unpeupar-

    solo : -tout

     

    lento

     

    solo: Traces de pas

    chœur : traces pas

    solo : tâch’ de sang

    chœur : tâch’ sang

    solo : trrash

     

    andante

     

    solo : Jje/ n’m’attends

    chœur  : je n’m’attendais pas

    solo : at ten dais

    chœur  : à re

    solo : à me re-naîtr’

    chœur  : à me reconnaîtr’

    solo : mais j’espérais

    chœur : mais j’errais

    solo : entre chien et raie....

     

    solo : Jje/ n’m’attends

    chœur : je n’m’attendais pas

    solo : at ten dais

    chœur : à re

    solo : à me re-naîtr’

    chœur : à me reconnaîtr’

    solo : mais j’espérais

    chœur (sforzando) : une sssort’ /

    solo : sssortie d’secours

    chœur : ssortie d’ce cous-cous

    solo : une rédemptiooooonnn------ (son osseux, laisser vibrer)

     

    5

     

    lento, en faisant bien ressortir les contrastes sonores

     

    Forte

     

    solo : ttrrrremblement de

    chœur  (sotto voce): cccoooorps------- (laisser vibrer)

     

    Mezzo forte, comme un écho lointain de ce qui précède

     

    solo : quinz centimètr’

    chœur : seiz’

     

    Forte

     

    solo : trembbbbleument de

    chœur : cooorps--------- (laisser vibrer)

     

    Mezzo forte, comme un écho lointain de ce qui précède

     

    solo : seiz’ centimètr’

    chœur : quinz’

     

    Forte, en respectant scrupuleusement les accents

     

    solo : tremblement

    chœur : tremblement de

     

    solo : tremblement

    chœur : tremblement de

    solo : seiz’ centimètr’

    chœur : seiz’

    solo : animal

    chœur : mâle

     

    6

     

    tango tranquillo

     

    solo : Jje

    chœur : re/fujj

    solo : jje mm

    chœur : bbleub/ bleub

    solo : jje mm

    chœur : bbleubbleub

    solo : bois la tass’/

    chœur : refujj

    solo : bois la dans une

    chœur : tass’/

    solo : / piscin’à

    chœur : bbleubb tass

    solo (riforzando) : vagues

     

    legato

     

    chœur : planq’

    solo : artifis’

    chœur : planq’

    solo : artifis’

    chœur : ciel/ cccomme un

    solo : ccoma ccomm’

    chœur : homme éthiliqqq’ tout éqqqui

     

    7

     

    a poco a poco rallentando

     

    solo : Jje m’suis collé contr’

    chœur : un

    solo : collé

    chœur (ritenuto) : un contr’

    solo (simile) : un

     

    accelerando:

     

    solo : Jje m’suis collé contr’

    chœur : contre un avis

    solo : m’suis collé un

    chœur : contraint forcé

    solo : avis d’recherch’ ch ch ch ch

     

    comme un echo, rubato

     

    chœur : Qui-est-elle/ 

    solo : et moi je ?

     

    andante

     

    piano à forte (<):

     

    solo : Jje m’suis collé

    chœur : ddans’l’dos

    solo : contraint

    chœur : ddans l’hypothèz’

    solo : collé un avis

    chœur : aid’rait/

     

    mezzo piano à fortissimo (<), de plus en plus animé

     

    chœur : un avis d’recherch’

    solo : qui coll’ à

    chœur : la peau

    solo : ma disparition

     

    solo : je me gliss’/ le long d’la colonn’

    chœur : totem/

    solo : /je me plaq’/

    chœur : totem miné

    solo : néalogiq

    chœur : à feuill’ caduq’

     

    solo : déni

    chœur : logiq’

    solo : en devenir

    chœur :ant/

    solo : translucid’

    chœur : vivant/

    solo : nnnan

    chœur : coupable !

     

    8

     

    andante

     

    solo (timbre medium)  : D’une main/

    (timbre grave): je me menote

    chœur (medium) : Main (grave)me mememe me mememememe (medium) d’une main

    solo (aigu) : De l’autr’/

    (medium): je me dododododonne

    chœur (grave) : dde l’autr’

    solo (medium) : un coup d’main

    chœur : Gaaaaard’ à vue !

     

    9

     

    vivace

     

    solo : Je m’enferme dans ma chambre à air à double tour

    chœur : et je me tourne autour en appelant au s’cours

     

    solo : Je ne parviens pas à m’entendre

    quasi seulement mouvement des lèvres, seuls les accents s’échappent :

    Je ne parviens pas à m’entendre

    +chœur : Je tetete t’a te te ttends

     

    chœur: trent’centimètr

    solo : tour d’ivoir’

    chœur : trent’centimètr trent’

    solo : Je me perds

    chœur : labo labyrinth’

    solo : en pleine mer

    chœur : labo labyrinth’

    solo : placentair’

     

    10

     

    allegro

     

    chœur : Je me cale

    solo : dans une boxe

    chœur : je m’accuse: /

    solo : / je n’étais pas quand c’est arrivé mais

    chœur : quand c’est arrivé ? //

    solo : /je n’étais pas quand c’est arrivé

    chœur : comment c’est arrivé?

     

    chœur : quarant’ centimètr’ zéro-zéro-zéro/

    solo : Mon enfance est sans histoir’

    chœur : Dossier/

    solo : parents/

    chœur (sforzando) : dossier parents dossier perdu dossier parent perdu/

    solo (meno forte) : /Mon enfance est sans est sans histoir’/

    chœur (sforzando) : mes parents n’ont p’ n’ont pas de mémoir’/

    solo : / J’aurais quand mêm’ pu m’éviter

     

    11

     

    allegro

     

    solo: Je me livr’à ma justice

    chœur : je me bbaaaa(hh)ts/

    solo : Je me cite à

    chœur (sforzando) : à la bbarr’/

    solo (ordinario) : je me cit’à comparaître

    chœur : je me bbaarr’

     

    solo : ce non act’/

    chœur (sotto voce) : à la fois/

    solo (ordinario) : je me cite à

    chœur : était à la fois horribl’/

    solo (sotto voce) : à la fois/

    chœur (ordinario) : horribl’ et indispensable

    solo (sforzando) : je me cit’

    chœur (sotto voce) : à la fois----

     

    solo : /je n’sais pas pourquoi j’me dis tout ça puisque je n’mécout’pas

     

    12

     

    andante

     

    solo: excroissanc’/

    chœur : la pt’tit’ bêt’ qui

    solo : plaint’ contr’ X/

    chœur : contr’/

    solo : //naissanc’sous XXL (Laisser vibrer.)

     

    legato, un poco più tranquillo

     

    solo(tremolo) : paaasser une grande partie d’sa vie

    chœur (piano) : paaasser/

    solo (ordinario) : à défair’ ce qu’on n’a pas construit/

    chœur : fin d’citation

     

    13

     

    vivace

     

    solo : mmmontée/ des eaux/

    chœur : fffuit’/

    solo : liquid’ amnio

    chœur : tic tac tic tac

    solo : // réflexion anar à la Narciss’

    chœur : tac tic tac/

    solo : /qu’est ce que j’vais dev’nir quand j’s’rai plus là ?

     

    chœur : contr’ action/

    solo : aïe !

    chœur : tac tic tac

    solo : goulot d’é

    chœur : fffuit’/

    solo : du haut du totem

    chœur : invisibl’/

    solo : je me jett’

    chœur : tic

    solo : dans l’antinatur’

    chœur : ffuit’

    solo : chut

    chœur : ffuit’

    solo : escalad’

    chœur : disparaîtr

    solo : invz viz zi (morendo:)

    chœur : bl

    solo : bl

    chœur : bl

    solo : bl

    chœur : ble ad libitum

    solo : ble

    chœur : ble

    solo : bleu

    chœur : bleu

    solo : bleu....

     

    Coda

     

    Hors du temps, d’une voix blanche :

     

    solo : Y a-t-il une vie après la nuit ?

     

    chœur (voix décalées, en canon) : Le médecin légiste confirmera.

     

    silenzio assoluto

    texte de Wianney Qoltann'

    Naufrage ?

    Partie 1

    ... la douleur, la peur, Elvire, la douleur, la peur, Elvire, alitée : flagrant des lits, la douleur, la peur, l’horreur, la douleur, Elvire, alitée, la douleur, délires, réel : flagrant délit : la douleur, sale mine, mal : termite : mal-termite : broyeur, vide, rongeur, rapide, rageur, vengeur, y a erreur, erreur sur la victime, acide aminé, incident miné, mine de plomb acariâtre, verdâtre, rageur, vengeur, y a erreur sur la victime, sur la victime, erreur sur la victime, victime, y a erreur sûr, la victime, la douleur, la peur, l’horreur, y a erreur, sûr, erreur sur la victime, virale,erreur virale sûre, la victime, rassure pas, la victime, y a erreur, y a effroi, la douleur, mal : termite, mal-termite : broyeur, vide, rongeur, mine de plomb acariâtre, étau qui broie, étau étroit, étau, qui broie, toqué, fou, qui broie, qui broie, toqué, qui broie, toqué, broie, broie, broie, du noir, noir, intense, intense, noir intense, sentiment castré, déglingué, dégingandé, plus rien, rien, du noir, broie, du noir, noir, du noir, noir , noir , noir, intense, sentiment abîmé, noyé, castré, noyé, noyé, castré, limé, éliminé, mal mené, miné, né, et mort, mené par le bout du mal, malmené par le mal : termite, mal-termite, paterne pas terminé, termite, mite, imite acide, crée du vide, rongeur, rageur, vengeur, vengeur...de quoi ? vengeur de quoi ? mangeur de couenne, mal : rongeur, rapide, rageur, vengeur, y a erreur sur la victime, y a abîme, mal : acide à miner, sévices animés, vice miné, vissé, service compris, sévices complets, vices accomplis, mal qui prive, Elvire qui prend, Elvire qui rend, mal qui prive, vices et complices, vices sans polices, sans contrinventions, en contrat d’insertion, contraint à l’insertion, à l’encontre, contre, contre, contre, contre, con, la tête contre, les murs, contre, les murs, en contrat d’insertion, contraint à l’abandon, à l’encontre, contre, vices, sévices : mal qui prive, mal compris, y a erreur sur la personne, y a Elvire qui détonne, qui délire, qui, qui, qui , qui , qui , qui ? Y a Elvire qui soupire, pire, y a Elvire, qui, au pire, pire, condamnée à errer, y a erreur sur l’ermite, mal : mal-termite, termite mâle, broyeur, termine pas, broyeur, acide, termite, mite, imite acide, rongeur, acide aminé, suicide a miner, animé par subside, insecte acide, mal : acarien, rongeur, attaque sans limite, flagrant délit, délices en friche : compte en Suisse, mal- termite, broyeur, termine pas, Elvire : ermite, ermite dans sa douleur, termine mal, mal en profondeur, fondue dans l’horreur, mal-en-odeur, couleur pâle, vermifuge, refuge néant, refus sans, refus lent, inexistant, inconscience suspendue, absence interdite, dite facile, improbable, miracle raté in extremis, Elvire, odeur rance, souffrances, souffles courts, hymne à l’amour, à l’obéissance, secours figé, oublié, frelaté, discours inutiles, débits débiles, hymne à la mort, pas encore, Elvire, souffle court, couleur grise, mine, grise mine, plomb, Elvire, ermite, ermite dans ta douleur, couleur pâle, termine mal, mal-en-odeur, rance, grise, mine, plomb, grise, plomb, mal : frayeur, termite, rongeur, extermine, mal, frayeur, terreur, terreur, terreur, y a erreur sur elle, Elvire, toi, seule, ermite, mal au corps, mal : dévore, encore, encore , encore , encore, mal au coeur, la douleur, Elvire, les leurres, les leurs : passent, les leurs : riens, passent, la douleur : impasse, la douleur : impasse, les heurts, les heures passent, passent, passent, passent, les leurs, les leurs, les leurs, il est l’heure, pas encore, pas, pas, pas, les heurs, les leurres, les douleurs, déflore, dévore, tu dors mal, tu dors pâle, en mal, mal d’aurore, mal : termite, écrasement, fureur : même pas, place vide, regards : vides, vie : vide, expressions rares, vie vide, livide, expressions rares, sourires hagards, faibles, à peine visibles, filaments blancs transparents, parenthèse vide, parents terribles, enterrée, pas encore, par intérim, et encore, mal : dévore, expressions rares, sourires hagards, à peine visibles, parents absents, fils coupés, fille-ermite, je suis là, je suis là, Elvire, y a erreur sur le regard : fil vitreux, livide, creux, sans vie, sans intrigue (intrigue pourtant), toi Elvire, seule, je suis là, presque seule, Elvire, sourire vide, y a erreur sur la candeur, (grandeur pour tant), fièvre, mal a dit : « encore », mal a dit « errance », elle a dit : « d’accord », elle a dit : « mal », j’ai « mal » , elle a dit peu, et : presque rien, quoi- ?tu veux quoi- ? elle a dit : « rien », elle a dit : « rien », elle a rien dit, elle a dit « peux », « peux plus », dis, dis, dis, dis : encore, dis, encore, Elvire, elle a dit « rien », peut plus, rêve plus, cyanure elle rêve, tente pas, pas encore, veut pas, peur, mort, pas encore, pas l’odeur de cadavre, pas exquis le cadavre, pas franchie la muraille, le braille de la mort, la langue des signes isolés, l’insupport, le geste décisif, incisif, perdu, fou, feu follet intrépide et vif, pas encore, feu follet, geste impudique, trop d’efforts, Elvire, sur son lit, vide, pas encore, trop d’efforts, Elvire, sur son lit, le lit d’eau, stagnante, coule pas, à flots, de larmes, coule pas, à flots, à ras bords, lit tranquille, île flottante, parodie menaçante, paradis, paradis, rêve,

    Partie 2

    Soudain, Elvire, sourit, là, je rêve, Elvire,sourit, sourit, va, paradis, dit possible, encore, paradis, dit possible, Elvire dit : « peut-être », elle dit : « peut naître », un souffle, peut n’être qu’un instant (peut être pourtant), peut être reposant, printemps : Elvire née sans, là : printemps naissant, Elvire mal reçue, mal sans interdit, brisures, là pourtant sens naissant, portant espérance, douceur latente, apparente, luminescente, chance en puissance, Elvire, née avec sans, avec sens interdits, sang figé, dépareillé, ignifugé, là : printemps, un instant, espoir naissant, pour tant, peut n’être qu’un instant (peut être pourtant), espoir naissant, non muselé, souffle court, long cours vers vie, court vers vie, long cours vers vie, vers vie, vers vie, cours vers vie, long cours, souffle long, long vers, long vers vie, cours vers vie, rivière limpide, course lente vers l’essence, peut n’être qu’un instant (peut-être pourtant), printemps (peut-être vraiment peut être), peut être souffle lent, lent, s’éloigne du couchant, lent, marche à l’ombre puis vers rayon vert, atteint le rayon vert, le vert lumière, à toi, Elvire, l’indicible rayon vert, à toi, un instant (peut être vraiment), le vert lumière, l’onde file vers le rayon vert, entre ciel et mer, aux confins des univers, des univers étirés, allongés, offerts, étirés, allongés, illimités, donnés pour tant donner (pourtant), désirés depuis... des années depuis...des années depuis...des années de larmes sèches, là enfin à portée d’espoir, là : rivière limpide, course lente vers l’essence, cours moussu glissant vers renaissance, idée d’aller mieux, d’aller /peut aller peu mais/peut aller mieux, mieux, mieux, aller mieux, faire mine d’aller mieux, faire semblant de passer du gris au blanc, du blanc au rose, du rose à l’opale, au doré, au hâlé, mieux, absence tout d’un coup de douleurs, d’étaux, être capable d’aller, d’aller, marcher, marcher, Elvire, nager, entre deux aubes, entre autres temps, là, éperdument abandonnée, donnée au souffle, au rayon vert, donnée, à la beauté, capable de s’émerveiller pour des prunes, pour des dunes de sels dorés, des auréoles boréales, des aurores idéales, des alignements mythiques d’arbres au vert Cythère, là, te baigner dans la sphère, outremer, outreterre, vite animée, vitaminée, Elvire, sourit, à moi, sourit, à moi, moi sans douleur, Elvire, sourit, à moi : Larry, Elvire, heureuse, miracle, heureuse elle a ri elle a ri elle a ri : «elle arrive elle arrive elle arrive, Larry, elle arrive Larry Larry Larry Larry elle arrive la rive la rivière la rivière la rivière la rivière hier hier hier l’enfer hier l’enfer hier l’enfer : l’infect, là : la rivière la rivière la rivière » oui, Elvire, doucement, Elvire, doucement, Elvire (prends ton temps), ton temps (prends ton temps), la rivière la rivière la rivière elle arrive elle arrive elle arrive, Elvire, la rivière, elle arrive, vers toi, vertige, attends, elle arrive, respire, Elvire, pas trop vite, ça tangue, Elvire, ça tangue, tangage, tangage, tangage, tangage, t’engage pas, t’engage pas, pas trop vite, Elvire, pas trop vite, la vie pas trop vite, la vie, ça tangue, ça tangue, ça tangue, prends ton temps d’oublier : la douleur, prends ton temps d’oublier : la douleur la douleur, prends ton temps d’oublier t’engage pas, les restes : la douleur, le mal, on verra , les bagages : on verra, les restes, les bagages : les orages, les rages : on verra les rages : on verra, les rages : on verra, les bagages... t’engage pas, sage sage sage sage reste sage respire, Elvire, respire, tantage, tangage, t’engage pas, Elvire, t’engage pas,

    Partie 3

    soudain : virage, tapage : retournée, barque : retournée, barque retournée ! retourne retourne retourne retourne tourne retourne tourne tourne retourne toi, plus vite, retourne, toi, plus vite, plus vite, toi, plus vite , plus vite , plus vite, vite , vite , vite , vite, plus vite, vite, vite, vite , vite vite vite vite vitevitevite vis vis vis vis vis vis, Elvire, vis, Elvire, regarde, rivage, regarde, rivage, courage, Elvire, rivage, corps étalé, ton corps étalé sur rivage, étalé sûr, rivage, étalé, Elvire, respire, ton corps : est allé sur rivage, allez, respire, Elvire, respire, reste, reste, reste, reste, vis, vis, vis, allez, vis, respire, vis, respire, vis, Elvire, Elvire, allez, respire, vis, Elvire, allez, respire, respire, je t’aime, Elvire, je t’aime, Elvire, vis, respire, courage, allez, laisse pas, m’laisse pas, m’laisse pas, m’laisse pas tomber, tombe pas , tombe : trop tôt, m’laisse pas, Elvire, m’laisse pas, vis, vis, Elvire, m’laisse pas, m’laisse pas, tombe trop tôt, m’laisse pas tomber, je t’aime, Elvire, je t’aime, Elvire, elle elle elle ellelleelleelle elle est belle elle elle elle est elle est elle est elle est elle est..., pas partir, elle est, allez, vis, pas partir, pas, pas partir, pas partir, Elvire, allez, vis, respire, vis, respire, allez, allez, elle est, elle est, elle est, elle, elle, elle, elle est, respire, allez, vis, pas partir, je t’aime, elle est, vis, souviens-toi, vis, souviens-toi, vis, souviens-toi, et moi, émoi, émoi, souviens-toi, émois, seuls, à deux, courage, souviens-toi, à deux, les yeux bleus, à deux, les enfants, beaux, blonds, feux, à deux, m’laisse pas, je sème, je sème, je t’aime, Elvire, rêve, respire, courage, te rends pas, accroche-toi, et moi, rêve, encore, accroche, toi, et moi, seuls à deux, le désert : autour, la paix : aux corps : les caresses, les envies, vis, les enfants, les sourires, les désirs, aux corps, au secours, accroche-toi et moi, encore, juste un peu (pour tant) effort, pour eux, pour nous, pour toi, pour vivre, pour voir, pour croire, pour apprendre, pour souffrir, pour rêver, pour sentir, pour comprendre, pour savoir, pour l’espoir, perle d’espoir, perle d’espoir, pas perdre espoir (pour tant), pas perdre, pas, pas, pas pas pas pas pas pas pas, pas quitter, pas quitter, je t’aime, je rêve, je suis là, là, je suis là, là, là, là, je suis là, je suis las , je suis las , las las las las, aidez-la, aidez-la, des mots, des bras, aidez-la, au delà des entailles, des brûlures : déchirures, du mal : termite, Elvire, pars, pars, pars, pars, si tu veux, pars, si tu veux, pars, tu ne veux pas, tu ne veux pas, tu vis ! tu vis ! je t’aime, maintenant : c’est vivant, c’est du vent, des vagues, des souvenirs : vagues (pourtant), des souvenirs, c’est vivant, je t’aime, c’est vivant, c’est du vent, je pleure, je vis, je meurs, je vis, pars, reste, comme tu veux, c’est vivant, reste, pars, comme tu veux, c’est vivant, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime...

    Naufrage ?

    Triptyque pour un personnage  : Harry

    Décor : libre, voire rien

    Silence entre chaque partie

    Wianney Qolltan’

    « Laissez passer »

    texte de Pauline Tanon

     

    Extrait d’un poème inédit d’Armand GATTI :

    pierres

    de grande mer peuplant les géographies enfantines

    elles ne servent à marquer ni le nord

    ni le sud

    elles ne font point signe

    aux bateaux en souffrance

    elles échappent aux manuels scolaires

    Lorsque couvertes par le sel des larmes

    elles parlent de trésor enfoui

    c'est de trésor appris aux récréations

    des cours élémentaires

    Leur dessin à la craie

    sur les murs des préaux

    les disent accessibles

    Mais

    tu les as toujours ignorés

     

    [Sur la mer]

     

    Elle – (sur l’air de la chanson « Les petits papiers » de Gainsbourg)

    Laissez passer les p’tits papiers

    Papiers d’Irak ou de Syrie

    De vos hublots, bien calfeutrés,

    Laissez passer…

     

    Lui – Marie Madeleine donne un grand coup de rame, si grand, si enragé, qu’elle se brise (la rame, pas Marie Madeleine, Mim l’Invincible !). Je te regarde, Mim, et je m’agace de ne pas savoir vers quelle(s) direction(s) – au singulier ou au pluriel – tu ramais ? Voilà ta pagaie réduite en deux morceaux. Ils te tombent des mains et tu les jettes, les abandonnes aux courants marins, dont je ne sais rien et dont ma jalousie s’inquiète. Réponds.

     

    Elle – Si tu m’écoutes.

     

    Laissez passer les p’tits papiers

    De Mossoul ou bien de Gaza

    De Jordanie ou de Turquie

    Laissez passer.

     

    Laissez passer du Sud Soudan…

     

    Et merde !

     

    Lui – Mim ?

     

    Elle – Suis-je recherchée ? Assise à fond de cale, quelque part au large d’îles sans visage, je pourrais tenter de me laisser dériver… au risque de revenir à mon point de départ.

     

    Lui – Ou de couler.

     

    Elle – J’ai trouvé derrière le gouvernail un couteau, alléluia, qui porte un drôle de nom : c’est un nontron.

     

    Lui – Un intrant ?

     

    Elle – Non, un nontron, avec on et haine avant, non.

     

    Lui – Non-tronc, comme la femme-tronc que tu es, Marie Madelon, assise dans ta barquasse sans moteur ni voile, cachant tes jambes et tes pieds et… ton « séant » et ton visage même derrière tes longs cheveux épars ?

     

    Elle – Nan. Nontron, n, o, n, t-r, o, n. Fabriqué en Dordogne, dans la ville du même nom, dans du bois de buis bien dur. Fine lame ! Saurais-je m’en servir ? Faut-il le manier de la main droite ? ou de la gauche ?

     

    Lui – Que veux-tu en faire ?

     

    Elle – Ou à deux mains ? Je vais commencer par tailler une nouvelle rame. Et quand j’arriverai au port, doux Jésus, je le plante dans le ventre du premier qui me barre la route.

     

    Lui – Mais quelle route, Mim ?

     

    Elle – Ce nontron m’étonne, comme si je l’avais déjà tenu dans ma main autrefois, il y très longtemps, dans une autre vie. Qu’en dis-tu ?

     

    Lui – C’est un symbole phallique.

     

    Elle – Aurais-je été un homme dans une précédente existence ? Pourtant ces cheveux, ces seins, ces lèvres, leur douceur, leur poids, leur galbe, je les sens tellement miennes !

     

    Lui – Miens. Le masculin l’emporte.

     

    Elle – Je les aime tant… Je les connais mieux que personne. Non ! D’autre chose qu’un sexe ce nontron est le nom ! Je trouverai ! La mémoire me reviendra.

     

    Lui – Elle a fini de sculpter une nouvelle rame. Elle l’empoigne et repart énergiquement sur ces eaux dans la nuit nouvelle baignée dans par la lune apparue. Son rafiot s’éloigne.

     

    *

    [A Toulon]

     

    Elle – Approchez ! Approchez ! Monsieur ? Un jaune ? Un Picon bière ? Un Daïkiri ? Un Fred-Zizi ? Vous ne connaissez pas le Fred-Zizi ? C’est un vin cuit remis à la mode par les propriétaires d’un vignoble de Frontignan, près de cette île singulière de Sète. Ils ont décidé de le ressusciter. C’est pas mauvais et puis surtout c’est drôle, Fred-Zizi, hihi ! Approchez, mais sans toucher ! Personne n’a le droit de me toucher !

     

    Lui – Pourquoi ?

     

    Elle – Ben je ne sais pas. C’est écrit.

     

    Laissez passer la p’tite pépé

    Des bords d’la Méditerranée

    Y’a pas d’souci, pouvez zyeuter

    Mais laissez passer !

     

    C’est parti : trois Fred-Zizi pour la cinq ! Si j’ai pas honte d’être si idiote ? Non, toute honte bue avec toutes les larmes de mon corps. Je ne pensais pas, bien sûr, débarquer dans ce rade de « La Coquette » en arrivant à Toulon. « La Coquette », c’est pas le nom du strabisme ? D’une femme qui louche, on dit qu’elle a une coquetterie dans l’œil, non ? Eh bien, vous y êtes : ici, c’est le plus louche du louche !

     

     

    *

    * *

     

    [Toujours à La Coquette, elle devant son ordinateur, lui sur l’écran : elle le skype]

     

    Elle – Mon doux Jésus !

     

    Lui – Elle coupe une tranche de saucisson de Toulon en riant aux éclats de sa stupide blague. Devient vulgaire.

     

    Elle – Non, vraie !

     

    Lui – Ah ?

     

    Elle – Vrais, les chiottes détraqués, la gouttière qui fuit, la machine à café en panne. Vraie ta cuite, vraie ma fatigue, vraie ta trique, vraie… vraie… Pas vrai ?

     

    Lui – Non. Je ne te désire pas.

     

    Elle – Tiens donc ! Tu veux un dernier Fred-Zizi ? C’est moi qui régale.

     

    Lui – Pauvre Mim, où t’en vas-tu ?

     

    Elle – Aporie. J’ai vu ce titre sur la couverture d’un livre dans la salle d’attente chez le gynéco cet après-midi. Tu sais ce que ça veut dire ?

     

    Lui – Qu’allais-tu faire chez le gynéco ?

     

    Elle – Des examens. Des examens du ventre. Sais-tu ce que c’est ?

     

    Laissez passer les p’tits bébés

    D’Afghanistan ou d’Ethiopie

    Ou bien même de Grande Papouasie

    Laissez passer

     

     

     

    Elle est là, elle attend

    Elle ferme les yeux et se voudrait Madeleine traversant la mer, libre, entourée de vent et d’incertitude

    Ne pas savoir pour ne pas avoir mal

    Le désespoir l’occupe toute entière

    Elle se penche, écoute le cœur de l’Autre

    Puis passe son visage au travers des grilles

    Bientôt elle devra choisir

    Mais ce choix là n’en est pas un

    Une mascarade

    Elle le sait, ça lui fait tordre le ventre

    Aucun miracle ne viendra aujourd’hui

    Les paroles ont disparu

    Seul le bruit des cigales au loin, l’odeur des poubelles putréfiées par l’été, le cri des enfants désœuvrés l’accompagnent

    Seule

    Elle retourne auprès de l’Autre

    Bientôt ne restera que les battements de son cœur à elle

    Elle ne pense pas encore aux larmes

    Elle est dans la mort d’avant

     

    Tordue sur son lit, le dégout entre les jambes

    Elle accouche de son chagrin

    Son ventre est dur et froid comme la terre

    L’Autre est seul maintenant

    Et n’a plus besoin d’elle

    Inutile corps sur le drap

    Elle sent sur son bras encore un peu le souffle de l’Autre

    Encore un peu le corps de l’Autre

    Sa couche est l’antre de la douleur

    Elle y reste longtemps pour l’ancrer là

    Pour ne pas qu’elle se déplace ailleurs

    Sentant qu’ici, elle pourra la dompter

    Elle contemple le plafond, cherche un signe

    En voit mille et finit par sourire

    Ses larmes coulent et elle les laisse l’inonder

    Elle est dans la mort du juste après

     

    La souffrance s’est transformée en absence

    Restent parfois des empreintes immenses et nues

    Qu’elle foule en esquissant le quotidien

    Elle connait le temps que prend l’oubli

    Joue avec lui par touches discrètes

    S’arrangeant de la langueur d’un jour ou le fatras d’une nuit

    Elle sait aussi la lenteur silencieuse

    La résilience ordonnée où tout pourra être encore beauté
    Luxe, calme et volupté.

     

    Sylvie Combe

    Je suis tout , dans ma chair et mon sang. Je suis ceux d’avant et ceux d’après. Je suis la terre et le ciel. Moi, Madeleine, j’ai souvent rêvé de mon destin car je savais qu’il serait unique. Chaque jour, j’emprunte pieds nus les chemins de terre aride en rêvant de fleurs que je n’ai jamais vues. Mon nom est celui d’une sainte dont le ventre ne produira jamais de fruits. Pourtant je sais qu’un homme m’attend quelque part ; qu’il prépare ma venue avec impatience et obstination mais que lorsque je m’installerai, confiante, dans le foyer qu’il a construit , il se détournera peu à peu de moi. Je regarde l’horizon et je sais que la seule véritable existence se trouve de l’autre côté. La ligne blanche est une impitoyable ,lame tranchante qui,chaque nuit égorge et punit mes frères de leur témérité, buvant le sang qui s’écoule en fumée dans l’opacité de l’ abîme. Ce soir ce sera peut être mon tour. Ce soir je risquerai mon cœur , mes souvenirs et mes rêves. Je ne laisserai rien derrière moi pour que ceux qui restent se souviennent. Je n’aurai fait que passer. Dans l’embarcation fragile qui défiera les flots capricieux, je me protègerai de ma robe de coton, de mes cheveux, et d’un petit sachet de poivre. Avant que le soleil ne brule mes paupières, que la soif n’entaille ma gorge, que mes pieds ne frôlent les corps desséchés agonisant au fond de la barque, je l’ouvrirai. Chaque inspiration de brise salée et de parfum de terre sera l’imperceptible souffle frais qui me conduira là bas…

     

    Le fait d’avoir été choisie m’a gardée en vie. J’ai entendu l’appel dont je savais depuis toujours qu’il se ferait entendre lorsque je n existerais plus que par la sensation de m’absorber,  les vagues scintillantes me laissant entrevoir les joyaux de mon futur royaume. Il m’appelle ,Moi, grande dans la souffrance dont le prix est l’éternelle résignation à endurer jusqu’à la jouissance.
    Mes cheveux sont secs de sel et du sang des cadavres ayant fait la traversée sans être mangés par les poissons ou les hommes. La terre d’accueil est hostile. D’autres embarcations de fortune traînent çà et là, échouées et vides ; Nous , survivants , sommes extirpés de nos planches pourrissantes et acheminés vers la terre ferme. Séparés, triés, évalués. Foire aux bestiaux, marché aux esclaves. Deux hommes au regard sombre s’avancent vers moi en silence et me font monter dans une carriole. Je ne sais plus rien : je ne Le vois plus , ne L’entends plus. Malgré mon corps famélique et endolori, je sombre dans le sommeil le plus profond de mon existence. Au réveil, les deux hommes , silencieux, conduisent la carriole. Mon corps est léger comme une plume. Mes plaies et ma faim ont disparu ; mes cheveux sont doux et balayent mon visage, soulevés par le souffle à peine perceptible du vent . Il est de nouveau près de moi, me conduisant à sa demeure, je sens presque sa main frôler la mienne ; son regard étincelle à travers les branches, son sourire effleure mon cœur.

    Majestueuse, la grotte se dresse au sommet de la montagne. Son entrée est sombre, silencieuse, fraiche et profonde . J’explore ses cavités des heures durant et alors qu’il n’y a aucune lumière, je trouve mon chemin et distingue clairement les images gravées dans la roche . Apparait une madone au visage incliné . Ses yeux sont fermés et semblables à ceux d’un fœtus ne les ayant jamais ouverts. Dehors, des hommes vigoureux et élancés , identiques à ceux qui m’ont conduite jusqu’ »ici vont et viennent, transportent, acheminent, préparent. Ils ne me regardent pas . Au fil des semaines et des mois, je ne croiserai jamais leur regard, non parce qu’ils me respectent ou me craignent, mais parce qu’ils ne me voient pas. Au soir de mon arrivée dans la grotte, je me baigne dans un petit lac intérieur. La même lumière douce et tamisée me permet de voir mon reflet dans le miroir liquide. Tout est silence, quelques gouttelettes tombent irrégulièrement ,confirmant une présence discrète.
    Drapée de blanc, je me présente au grand soleil couchant, ardente dans l’altitude, remplie d’espoir et de confiance, offerte à sa bénédiction. Sa couleur ocre me métamorphose en la madone de la grotte, sa chaleur me fait renaître et valide mon entrée dans l’éternité. Je suis une femme phoenix, je suis amour et puissance, dans mon corps bout la lave de l »astre divin, je suis la vie qui rayonne dans son mystère et l’élue d’un homme qui n’en a que l’apparence.

    L’un de ceux au regard sombre me conduit jusqu’à une immense salle de la grotte. Enfin, Il est là. assis, drapé de manière identique à la mienne. Nous sommes les époux désignés et destinés. Il m’invite à m »asseoir à ses côtés et m’offre du vin dans une coupe d’or. Son sang. Son visage est d’une sublime beauté. Il m’interroge sur ma traversée , sur sa présence dans ma souffrance. Il ne me dit pas pourquoi je suis là. C’est par ce que je dois comprendre. Plus tard, il me prendra par la main et se couchera à mes côtés. S’enroulera dans mes cheveux en chuchotant que je ne devrai jamais les couper. Mon désir restera intact. Je passerai les prochaines années de ma vie à me promener au milieu des arbres et des plantes, à écouter le vent dans leurs branches et le chant des oiseaux qui deviendra peu à peu ma complainte. Je continuerai de me baigner dans la grotte et les gouttelettes commenceront à ruisseler le long des parois, laissant apparaitre des failles creuses et sombres.

    Un jour la lumière ne pénètrera plus dans la cavité. Il fera toujours froid, désormais sur ce versant de la montagne. Les hommes sombres ont empilés de lourds fardeaux sur des charrettes et ont quitté les lieux. Je ne sais comment Il s »en est allé. Soudain, un éclair a transpercé mon cœur et J’ai ressenti qu’il n était plus là et qu’il ne reviendrait jamais. J’ai su alors que mon devoir était de savoir et de comprendre L’humidité de la grotte s est infiltrée dans mes os qui sont devenus des morceaux de glace, conférant à mon teint une pâleur translucide.

    En automne, J’essayai parfois d’ingérer quelques rayons de soleil égarés mais en vain.

    Je suis morte de froid

    Mon destin ne fut pas d’aimer ; mon destin fut d’accepter.

     

     

    Fabienne Ashraf

    textes fondateurs de Jean-Claude Grosse

    L’Amour de Madeleine
    Traduit par Rainer Maria Rilke
    (extraits)


     (...) Elle court donc, elle cherche, elle se consume, elle s’épuise, elle se déchire le coeur par des désirs violents. C’est là que l’amour, frustré de ce qu’il désire, entre en fureur et ne peut plus supporter la vie. Madeleine, pressée et tirée, ne peut embrasser Jésus qu’au travers des obscurités de la foi, c’est-à-dire qu’elle peut embrasser plutôt son ombre que son corps.
     Que fera-t-elle ? Où se tournera-t-elle ? Elle ne peut faire autre chose que de crier sans cesse avec
    l’Épouse : Revertere, revertere. Retournez, ô mon bien-aimé, retournez. Hélas ! je ne vous ai vu qu’un moment. Retournez, retournez encore. Ah ! que je baise vos pieds encore une fois ! Et Jésus cependant ne retourne pas ; il est sourd aux plaintes et aux désespoirs d’une amante si passionnée.
     Le Revertere de l’Épouse, c’est le vrai cantique de l’Église, comme ces autres mots : Venez, approchez, montrez-vous, percez les nues sont le cantique de la Synagogue. Celle-ci ne l’a pas encore vu ; mais l’Église l’a vu, l’a ouï, l’a touché, et il s’en est allé tout à coup. Elle avait tout quitté pour lui. Voilà, dit l’apôtre saint Pierre, que nous avons tout quitté pour vous suivre. Jésus ensuite l’avait épousée, prenant sa pauvreté et son dépouillement pour sa dot. Aussitôt après l’avoir épousée il meurt ; et s’il ressuscite, c’est pour retourner d’où il est venu. Il laisse sa chaste Épouse sur la terre, jeune veuve désolée, qui demeure sans soutien. Que peut-elle faire autre chose, sinon de crier sans cesse : Revertere, revertere, Retournez, retournez, ô divin Époux ; hâtez ce retour que vous nous avez promis. C’est pour cela que toutes les entrailles de l'Épouse ne cessent de soupirer après le second avènement de Jésus-Christ. Mais en attendant qu’elle le revoie, elle s’abandonne aux regrets.
     C’est donc en cet état de l’Église que s’accomplit cette parole du sacré Cantique : La voix de la tourterelle a été ouïe dans notre terre. Car, avant la venue de Jésus-Christ, on avait ouï la voix du désir et les plaintes au sujet du retardement. Mais après son Ascension, une autre voix, un autre soupir, un autre gémissement a commencé de se faire entendre. C’est le gémissement de l’Église privée de son Époux, qu’elle n’a possédé qu’un moment ; et c’est la voix de la tourterelle qui a perdu son pair, qui ne trouve plus rien sur la terre, qui cherche les déserts et les lieux affreux pour gémir et se plaindre en liberté. (...)

    © Copyright Editions Arfuyen 2014

    à rapprocher pour opposition avec L'homme qui était mort, nouvelle de D.H Lawrence

     

    épitaphe, à la Jodelle,

    les 4 derniers vers 749-752 de l'oeuvre de César de Nostredame

    (Les perles ou les larmes de la Saincte Magdeleine)

     

    Flore eut ses pleurs et l'Aurore ses larmes

    Echo sa voix, l'Amour chaste ses armes

    L'air ses soupirs, le rocher ses desbors

    Le Ciel a l'âme et Provence son corps

     

    Pétrarque (qui est passé à la Sainte Baume et à la Chartreuse de Montrieux)

    et Laure de Sade, aïeule du divin marquis

    apparentement entre l'amour de Pétrarque pour Laure dans Le Canzoniere

    et l'amour de Marie Madeleine pour Jésus Le Christ

    (Le Carmen de Beata de Maria Magdelena de Pétrarque, antérieur au Canzoniere)

     

    de René Char : Madeleine à la veilleuse (Fureur et mystère), Madeleine qui veillait (Recherche de la base et du sommet)

     

    Oui je veux bien OUI


    Le narrateur – Bienheureux je suis. Pour vie nouvelle. Droit à un vieux souvenir. De l'ancienne vie. Vie de héros, de sage, d'ouvreur de voies ? En tout cas, j'ai eu droit aux Champs-Élysées. Je me souviens, je veux me souvenir de toi, Marie Madeleine. Il m'avait convaincu que j'étais son fils, le Fils de l'Homme. J'avais cru à ma mission de Sauveur des Hommes. Je me suis sacrifié. Ils m'ont crucifié. Père, pourquoi m'abandonnes-tu ? Phrase terrible. Désespéré, j'étais. Ces clous ! Cette éponge de vinaigre ! Saloperie de bourreaux ! Froids fonctionnaires de la mort en série. Mis au tombeau, j'en ressors comme Lazare, à qui j'ai dit : Lève-toi et marche ! M'a toujours fasciné ce retour de l'homme qui était mort. Tu sais qu'ils y travaillent les prophètes du futur de la Silicon Valley ? Ray Kurzweil, directeur de projet chez Google, annonce le retour de la mort pour 2037. Je ressors du tombeau. Et toi, Marie Madeleine, Marie de Béthanie, ils savent plus très bien les chrétiens, première à me voir, à y croire. Pourquoi l'homme mort que j'étais a accepté cette ascension ? Pourquoi te répondre Noli me tangere, à mon surgissement nouveau. Pourquoi te faire cette Promesse de retour à la fin des Temps pour le grand rassemblement des ressuscités ? Sais-je qui je suis ? Un Sauveur ? Un Salaud ? Marie Madeleine, entends-tu mes tourments ?


    Marie Madeleine dans la barque – Le fuir, fuir ce salaud. Toujours s'est refusé à rendre ce que je lui donnais, ce que je lui offrais. Mes palpitations du tréfonds, là où sont tapies les stupeurs pétrifiées de trop d'audaces. Pas assez gratuit mon don ? Donc prends ça dans les dents ! donc pas rendre ? Veut vrai don, don sans retour, don donc sans attente de retour ? C'est ça que je devais comprendre ? Oh Marie, ce mal de ventre, cette diarrhée diarrhée diarrhée é é é ! (3 jours plus tard, de plus en plus faible) vidée é é é ! (petite voix ). Oh Jésus ! Que se passe-t-il ? … Où suis-je ? … Toulon, Saint Jean du Var, La Coquette, Le Barbecue, La Plancha, 3 en 1, la Sainte-Trinité. Hahaha ! Je suis donc une Bienheureuse, autorisée à une vie nouvelle avec un vieux souvenir. L'Amour de Madeleine, traduit par Rainer Maria Rilke, sera mon texte fondateur, le fondement de ma vie nouvelle pour amour à l'ancienne. Marie-toi et sois soumise, dit le livre de la pratique extrême pour femmes ardentes. Oui je veux bien oui. Oh, ce coin de tonnelle pour tête à tête, à la Roméo et Juliette, au bord de l'étang, oui je veux bien oui ! Où ai-je entendu ça ? Ah oui, Cécile Morel disant dans le noir, de sa voix sensuelle, le monologue de Molly Bloom. Incroyable l'effet d'un texte chuchoté dans le noir ! Oui je veux bien oui. Place réservée au Revenant, au Bienheureux Jean-Claude, communément appelé J.-C. Oui je veux bien oui. Place réservée à l'Épousée, jour après jour jusqu'à ce que ça fasse toujours, à Annie, la Revenante, la Bienheureuse, pour leurs 50 ans de mariage, ce 1° juillet 2017. Quelle réception ! comme il m'a embrassée sous la tonnelle je me suis dit après tout aussi bien lui qu'un autre et alors je lui ai demandé avec les yeux de demander encore oui et alors il m'a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne ma rose rouge oui ma rose blanche oui et d'abord j'ai mis mes bras autour de lui oui et je l'ai attiré sur moi pour qu'il sente mes seins tout parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui


    Sous la tonnelle du tête à tête, le Bienheureux Jean-Claude, communément appelé J.-C. – Quelle connerie ma première vie ! Croire que j'avais à les Sauver tous ! Quel orgueil d'Insoumis !


    Sous la tonnelle du tête à tête, la Bienheureuse Annie – Oui, quelle connerie de t'envoyer en l'air ! Ton ascension ! Alors que t'as pas été capable de rester en moi, le 14 juillet 1970, quand tu m'as éjecté par ton retrait du grand Orgasme Cosmique pour me ramener à la petite mort orgasmique. C'est pour me rappeler cette blessure de ma sexualité que tu fais ce miracle, d'une barque à la dérive à une table gastronomique ? Je vais te dire, fils de Pute. Tu as eu raison de revenir à la maison qui n'est pas celle du Père. Tu le sais que t'es né de Père Inconnu ? Que t'es né sous X ? Né du Saint-Esprit, 3 en 1 !


    Le Bienheureux Jean-Claude, communément appelé J.-C. – D'où tiens-tu ce savoir qui me démolit ?


    La Bienheureuse Annie – 30 ans de vie grotesque dans la grotte, à te nourrir de tes larmes, ça te ramollit le bulbe et la vulve tu sais. Je n'avais pour me distraire que mes envols, sept heures durant, entre terre et paradis, au septième ciel, vol stationnaire, lévitation quantique. Ça y est, ils commencent à admettre que c'est possible, les cartésiens ! J'ai vécu dans ma chair décharnée que la Vraie Vie est ici-bas, que le Très-Haut n'est pas là-bas, là-haut mais ici, sous cette tonnelle, oui, je veux bien oui que tu ne me fasses pas l'Amour, ni le sublime ni le sublimé, oui je veux bien oui que tu me baises comme je le criais avec mes yeux, le 14 juillet 1970; oh mon Bien-Aimé, BAISE-MOI !


    Le Bienheureux Jean-Claude, communément appelé J.-C. – Oh ce n'est ni miracle, ni magie. Sous cette tonnelle pour nos 50 ans de mariage, tu n'es pas un mirage, une image. Te voilà de retour, en chair et en os, ma disparue depuis sept ans. Tu as dormi du sommeil des sept dormants d'Éphèse. Tu t'es endormie, tu avais mal entendu Hamlet : dormir, rêver ... mourir peut-être. Lui, dit : mourir, dormir rien de plus, rêver peut-être. Tu t'es endormie après 14 apnées comme le jour de ta naissance, ma Bien-Aimée Valentine. Quel retour ! Vois comme le monde n'a pas changé. La modernité qu'ils disent ! Allez, on s'en tape de leur monde. Levons la coupe de champagne, de notre préféré, la Veuve Clicquot ! À notre amour au jour le jour ! Le livre ne le dit-il pas : Épouse-là et meurs pour elle, des hommes vrais pour femmes sans peur ? Oui je veux bien OUI. Cette nuit, Je Te Baise ! Épectase !


    La Bienheureuse Annie – Pas de Promesse ! La Preuve ! L'extase ! Oui je veux bien OUI.


    Jean-Claude Grosse, communément appelé J.-C.
    à La Coquette, Toulon, 1° - 4 juillet 2017

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    Vers les dunes de Merzouga

    6 Novembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

    dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
    dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
    dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre
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    dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre

    dans les dunes de Merzouga au coucher puis au lever du soleil en compagnie de JP et de Chérifa/ un étourneau de la casbah Mohayout / devant le ksar d'Aït-ben-Haddou avec Choumicha Rabeh, artiste peintre

    Vers les dunes de Merzouga

    Partis le lundi 31 octobre de Marrakech vers 9 h du matin, nous sommes revenus à Marrakech le vendredi 4 novembre vers 16 h. 1100 kms environ, en empruntant quelques routes inédites pour nous, particulièrement risquées suite à des pluies une semaine avant.

    En six ans et plus, j'ai pu voir l'extraordinaire transformation du Maroc. D'abord les routes, beaucoup réaménagées comme la montée vers le col du Tichka à 2260 m, infernale montée, encombrée de poids lourds, devenue route à 3 voies. Ou comme la piste de 20 kms après le col du Tichka vers Telaouet, fief jadis du Glaoui dont la kasbah mal en point est devenue musée ; c'est maintenant une route praticable en cours d'élargissement, qui va devenir dans les deux ans qui viennent attractive pour les circuits touristiques. On arrive au célèbre ksar d'Aït-ben-Haddou en découvrant au passage celui de Tamedakhte. Pareil pour la plus extraordinaire route du Maroc, 137 kms entre Ouarzazate et Demnate que nous avons parcourue en 5 heures, à refaire un jour en sens inverse, route de flancs de montagne, de fonds de vallée, 10° en moyenne, route défoncée, noyée, bref, un régal pour le chauffeur qui a croisé en tout et pour tout sept 4X4 d'Espagnols frimeurs. Donc pas encore une route à touristes mais une route à couper le souffle par la variété des paysages. Et bien sûr la magnifique route du sud pour aller de Rissani à Ouarzazate par Tazzarine, Nkoub, Agdz. La route du nord de Ouarzazate à Errachidia puis Erfoud, Riffani est très prisée par les circuits touristiques car elle va vers les gorges du Dadès, de la Todra par la vallée des roses ou vallée du M'Goun. Il est évident que le tourisme est une source de développement pour ce pays et donc les infrastructures doivent être en bon état. Les entrées des villes sont particulièrement soignées. En cours l'entrée de Rissani. Les bâtiments publics, officiels sont mis en valeur, écoles, administrations. On voit apparaître des complexes sportifs et culturels en direction de la jeunesse, pas seulement à Marrakech. La flotte des taxis s'est intégralement renouvelée. Plus de grosses Mercedes polluantes sauf exception dans les coins les plus reculés. On voit de plus en plus des panneaux photovoltaïques pour faire fonctionner les pompes des puits et même les panneaux des contrôles de police.

    1° nuit dans les gorges du Dadès dans un dar en hauteur, dominant les gorges dont la cascade. 2° nuit à la casbah Mohayout à Merzouga. 3° nuit en bivouac. 4° nuit à Ouarzazate.

    Merzouga ce n'était rien, il y a vingt ans. En 2005, grosses inondations qui détruisent le village. Aujourd'hui, on n'a que l'embarras du choix pour être hébergé. Après 4 visites de kasbahs, nous optons pour la kasbah Mohayout.

    C'est à partir de cet hébergement que j'ai fait ma première marche dans les dunes, le matin vers 9 30, ma première balade en dromadaire jusqu'au bivouac, 1 h ½ l'après-midi vers 16 h, ma première soirée et première nuit en bivouac, mon premier lait de chamelle. Le bivouac, installé dans une cuvette au pied d'une dune qui nous domine d'une centaine de mètres, accueille une vingtaine de personnes. Indonésiennes, Allemands, Belges, Français. Grande discussion le soir avec un Français dont je ne sais rien. Discussion sur le cosmos, sur notre petitesse. Pascal en pratique et sa peur des deux infinis, nous, nous y sommes habitués ou accoutumés. J'observe le ciel, la nuit tombe vite, vers 17 h 30. Je me lève deux fois pour, dans un silence d'une densité exceptionnelle, voir l'évolution de la voûte étoilée. Les pléiades, Orion me sautent dessus. Ce n'est que la 2° fois que la grande ourse et l'étoile polaire sont visibles. Il doit être 3 h du matin. Impossible de dormir. Ça cogite, en lien avec un texte écrit le matin à la casbah après la marche ardue dans les dunes et dont j'ai fait cadeau au personnel qui l'a encadré et affiché dans l'entrée. Ce fut une nuit méditative, une grande nuit, pas comme la nuit mystique de Pascal mais une nuit d'insomnie à forte charge émotionnelle et spirituelle.

    Voici le dit des dunes de l'erg Chebbi à Merzouga :

     

    1 – Ce matin 2 novembre 2016

    fête des morts / de tous les morts

    tu marches / pieds nus / sur le sable très ancien / des dunes de l'erg Chebbi

    Les dunes ondunent / nés des vents de sable

    Beaucoup de traces / d'empreintes /

    pas assez pour tout imprimer / pas assez pour tout saccager

    Les dunes sont plus vastes que les pas des hommes aux semelles de vent /

    que les sillages des trials / des quads / des buggys / des 4 x 4

    Tu traces ton sillage en tanguant sur des crêtes vierges

    Tu ne remarques même pas le tracé / non loin de là / des chameliers et de leurs caravanes

    Personne n'empruntera ton tracé

    Chacun peut y aller de sa singularité

    même si des habitudes s'observent /

    beaucoup préfèrent les sommets / assez peu les cuvettes

    Personne ne lira ton allégresse car cette marche ardue t'euphorise

    Le silence t'enveloppe /

    Yeux mi-clos / tu parcours formes et courbes /

    douce sensualité / hors d'atteinte de tes mains / de tes désirs /

    rien d'agressif dans ces ondulations figées / pas d'appel d'appâts charmeurs

    Il a fallu tant et tant de tempêtes / pour aboutir à cette permanence / de rondeurs et d'arêtes /

    qui fait la nique à l'impermanence du flux héraclitéen

    Tu écoutes la chamade de ton cœur cardiaque après une rude montée

    Tu te laisses rouler sur le sable ruisselant qui ne t'ensevelit pas

    Ce soir / au sommet d'une dune / tu regarderas le coucher du soleil

    puis le ciel étoilé te mettra en présence de l'infini et de l'éternité

    Tu resteras sans voix / il n'y a pas de mots pour de tels moments /

    Au petit matin / le lever du soleil te ramènera au temps circulaire /

    celui qui s'écoule comme sable entre tes doigts de pied

    Tu regardes le mur de pisé du Dar Mohayout où tu écris

    La paille y laisse d'innombrables signes sans messages à déchiffrer

    Les étourneaux s'approchent à vingt centimètres de ta page

    Ils picorent des miettes sur la table en zellige

    puis s'envolent dans un froissement d'ailes /

    tu connais leur murmuration / quand ils sont des milliers / cherchant leur aire pour la nuit

    Les eucalyptus s'agitent / frémissent selon

    Ma page s'est remplie

    Je retrouve mes esprits / je suis en vie / je pense à mes morts /

    sont-ils redevenus poussière ?

    Je leur dédie cette journée si particulière / moi au désert

    Sable / Poussière / Est-ce même matière ?

     

    2 – Ce 2 novembre 2016 vers 16 H

    fête des morts / de tous les morts

    tu grimpes sur ton dromadaire / en décubitus sternal

    Quand il se relève / pattes avant puis arrière / en deux temps /

    tu t'agrippes bien au harnais

    Tu es en tête de caravane / tu accompagnes le mouvement de l'animal /

    d'un mouvement du bassin sur la selle dure

    Le guide suit une piste sinueuse évitant trop grandes montées ou descentes

    Tu vois le sens de l'économie des efforts en acte / pas mesurés / cadence lente

    Du haut de l'animal sans nom /

    les musulmans ne leur donnent pas de nom /

    auquel tu parles /

    tu l'as nommé Joseph / Jésus ne doit pas être loin

    tu vois bien la configuration des dunes sur 180° /

    tu vois aussi qu'en avançant / ça change

    Le paysage immuable change avec ton déplacement /

    dunes après dunes / grandeurs variables /

    Avant le bivouac / arrêt sur une arête /

    grimpette glissante jusqu'à un sommet /

    grimper une dune c'est expérimenter la reprise /

    se reprendre / glisser et remettre ça /

    épuisant

    Au sommet / tu assistes à un coucher de soleil dans le désert / il est 17 H 30

    tu te poses une question mystifiante /

    si la lumière solaire met 8 minutes pour arriver sur Terre /

    que vois-tu ? au moment où tu vois ce qui t'environne dont ton ombre immense ?

    Pas d'émotion particulière / moins qu'au bord de l'océan / mais plus de questions /

    le désert est pour toi propice au questionnement / c'est ton premier désert

    c'est sans doute l'effet de la 1° fois /

    Tu descends vers le bivouac / à grandes enjambées / t'es un géant de la descente

    Accueil par les Berbères du campement / Thé vert à la menthe / Cacahuètes / Repas

    Va savoir / toi qui en général préfères écouter / tu vas te mêler à une conversation

    tu laisses passer l'épisode sur la mort de tout un tas de langues

    tu saisis l'émoi pascalien d'un baroudeur s'interrogeant sur sa place dans le cosmos /

    Qu’est-ce l’homme dans la nature ?

    Un néant à l’égard de l’infini /

    un tout à l’égard du néant /

    un milieu entre rien et tout /

    la nuit est tombée depuis un bon moment déjà / il regarde la voûte étoilée

    c'est clair / on n'est pas à l'échelle / l'échelle des grandeurs donne le vertige

    notre échelle de 24 H par jour / de 365 jours par an / ça fait petit

    par rapport aux 100 000 années-lumière de la Voie Lactée que nous contemplons /

    10 puissance 21

    toutes ces lumières qui nous arrivent ont mis plus ou moins de temps pour nous arriver

    regarder une étoile / c'est regarder du temps passé / une étoile vieille / peut-être morte /

    et des distances astronomiques /

    tu essaies de repérer les étoiles que tu connais / Les Pléiades

    tu évoques les grands nombres /

    les 10 puissance 40 /

    10 puissance 47 molécules d'eau sur Terre

    10 puissance 50 atomes pour  la Terre

    10 puissance 85 atomes pour l'univers

    50 billions de cellules pour le corps humain

    8 ×10 puissance 60 d'intervalles de temps de Planck depuis le Big Bang

    les petits nombres /

    les 10 puissance – 20 /

    une cellule humaine 10 puissance – 5

    une molécule d'ADN 10 puissance – 9

    un atome 10 puissance – 10

    un noyau 10 puissance – 15

    un quark / 10 puissance – 18

    le temps de Planck / 10 puissance – 43 seconde

    pour connaître tes chances à la loterie / évalue à 10 puissance – 9

    pour tes chances au poker / à 10 puissance – 6

    et soudain tu penses à la dune de 180 mètres qui domine le bivouac

    des milliards de grains de sable accumulés / entassés

    tu en es sûr / tu connais la théorie du grain de sable qui enraye toute machine /

    et tu la pratiques chaque fois que tu as des chances de réussir le désordre dans l'ordre

    à quelque part donc dans cette distribution / il y a

    le grain de sable qui fera s'écrouler la dune de Merzouga en une grande vague ocre

    quel grimpeur par une glissade aux effets secondaires inattendus provoquera l'effondrement ?

    quel rapace se jetant sur le fennec des sables ?

    quelle patte d'oiseau ?

    Tu te lèves deux fois

    vers 1 H du matin / tu repères sans difficulté Orion

    et vers 3 H / elle est là / bien visible / l'étoile polaire /

    à 5 fois la distance des roues arrière de la Grande Ourse

    Au petit matin /

    tu refuses de faire comme les autres /

    tu ne grimpes pas au sommet de la dune /

    pour regarder le lever du soleil /

    tu ne seras pas dupe / même si c'est beau /

    c'est ta Terre qui tourne sur son axe autour du soleil

     

    3 – La tentation du désert

    Les marchands de sable détestent prêcher dans le désert. Que le désert croisse !

    Honneur à qui favorise le désert ! à qui recèle un désert !

    Prophètes de malheur, annonceurs d’apocalypses naissent du désert. Brament dans le désert. Aboulique, la foule. Boulimiques, les masses. Venues du Nord, déferlent par les autoroutes du soleil. Maximalisation du Sud.

    A l’heure de midi, le midi brûle. Le désert croît. Déserts, les chantiers. Licenciés, les ouvriers. Moi, les pieds dans l’eau. Indifférent au paradis.

    Prophètes de bonheur, annonceurs d’âges d’or surgissent du désert. Exultent dans le désert. Mimétique, la foule. Léthargiques, les masses. Venues du froid, s’allongent sur le sable chaud.

    Sieste sous parasol. A l’heure de midi, il fait nuit. Le désert croît. Déserts, les embarcadères. Désarmés, les rafiots. Moi, la tête dans les étoiles. Indifférent à l’enfer.

    Les assoiffés de pouvoir déversent sur la foule, les grandes eaux de leurs mirages.

    Fébriles, les assujettis fascinés par ces images qui ne désaltèrent pas.

    Qui en appellerait à la traversée du désert ?

    Sur les plages de sable, l’indifférence d’aujourd’hui. Molle. Obèse. Prolifique.

    Dans les déserts de sable, l’indifférence d’hier. Dure. Sèche. Érémitique.

    Du désert, aimer à la folie le grain de sable qui enraye la machine, saboteur de toute folie des grandeurs.

    Du désert, garder le grain de sable, inaltérable, ne pas s’attarder à la dune, sa répétition en masse, altérée par tout vent de sable.

    Favoriser le désert

    jusqu'au mira (g cl) e de l'oasis

    (Hammadraout, Yémen, 1994 dans La Parole éprouvée, 2000, Les Cahiers de l'Égaré)


     

    4 – Passion nomade

    Sédentaire depuis des millénaires, que reste-t-il dans tes sur place du nomade que tu fus si longtemps ? Sais-tu seulement cette part de toi, cette part d’autrefois laissée au désert ?

    Installé dans le dur des murs de ta maison, tu aimes ce qui est dur : sûreté de tes options, pureté de tes émotions, dureté de tes décisions. Installé pour durer, tu es incapable de reconnaître le nomade que tu fus autrefois.

    Installé dans le dur, tu en oublies la précarité de tes conditions de vie, la fragilité de tout ce que tu as acquis.

    Installé pour durer, tu voudrais durer, préférant l’état au passage mais tu es en transit, n’ayant aucun héritage à transmettre. Tu es en transit et tu te crois le maître, rejetant en toi le métèque.

    À l’extrême de mon attention, je suis plein d’attentions pour toute chance fragile, toute combinaison unique, refusant la profusion, la production en série, l’immonde prolifération, l’intolérable pollution. Par petits écarts en portée et en direction, je passe du proche au lointain, inventant la diversité par proximité, la succession par approximation. Imprévisible, imperceptible, je surgis, négligeant les grands départs, les grands écarts, les longues migrations des campeurs qui se déplacent sur les autoroutes du conformisme. Sans avoir à prendre place dans les sur place saisonniers des sédentaires qui vont s’exposer sur les rivages sans infini, j’ai à portée de mémoire, lointains et prochains, découverts autrefois, la première fois.

    (Campement de La Ripelle au Revest, 1975 dans La Parole éprouvée, 2000, Les Cahiers de l'Égaré)

    5 – Dispersion 1

    entouré de limites je tourne en rond

    champ miné pulvérisé par leur minable savoir

    j’essaie de me trouver

    on me sonde on me triture à l’ultra-son à l’électro-choc à l’infra-rouge à l’insuline

    je me répands sur des lamelles de verre

    dans des éprouvettes des cornues des ballons

    je deviens rouge de chiffres et d’hypothèses

    sur l’autel des théories on m’immole

    je suis fixé au stade sadico-anal

    car je me gratte le cul avec plaisir

    j’ai sucé jusqu’au sang le sein maternel

    je suis donc jouisseur en sus

    j’ai pissé dans mes langes et j’étais aux anges

    alors je rêve de paradis perdu

    j’ai chié dans le pot et à côté du pot pour les faire chier

    ça ils ne l’ont jamais supporté

    je me suis masturbé et je ne suis pas devenu sourd

    qu’ils sont lourds !

    que de progressions de régressions

    que de fixations de transgressions

    j’ai bien du mal à me construire

    ils m’ont dispersé

    aux quatre petits coins de leur grand pouvoir

    (Bures-sur-Yvette, 1961 dans La Parole éprouvée)

    6 – Dispersion 2

    Des milliards d’impressions sur ma peau

    des milliards de réactions dans mon cerveau

    des milliards d’excitations venues du dehors

    pénétrant mes dedans par les yeux les doigts les narines les oreilles

    les milliards de neurones de mes pauvres nerfs mis à vif

    des milliards de stimuli

    des milliards de réflexes

    des milliards d’informations reçues au fond des cellules

    expédiées du fond des cellules

    tout cela me dépasse

    je ne suis pas à la bonne échelle

    je ne suis pas responsable de cette organisation proliférante de l’infime

    de ces cellules qui se divisent

    de ces molécules qui se combinent

    de ces électrons rebelles

    de ces radicaux libres

    de ces particules étranges

    je ne suis pas responsable de ces milliards d’automatismes de l’intime

    à logique primaire binaire

    je me désolidarise de moi-même

    je vais m’organiser autrement

    je ne serai pas reproductible par clonage

    (Paris, 1973 dans La Parole éprouvée)


     

    7 – Homme de maturation lente, je suis dépassé par les énervés.

    Lourds de leur légèreté, sourds aux nécessaires solidarités, ils osent.

    Croyant être au cœur des choses quand ils ne sont qu'au bord.

    N'est-on pas toujours seulement au bord des choses et des êtres ?

    Peut-être même est-on toujours à côté ?

    Alors qu'on croyait avoir bien ciblé, bien visé !

    Sait-on ce qu'on dérange quand on avance

    ce qu'on détruit quand on bouge ?

    (Ouverture manuscrite de La Parole éprouvée)

     

    8 – Imprévisible, investir les interstices de leurs territoires sédentaires.

    À la manière du sable. Partout. Chaque trou.

    Ils ne contrôlent pas tout.

    Présence légère, camper à la nomade. Au bord des choses.

    Sans frénésie. Sans appétit.

    Solidaire, choisir une position.

    Sans tourner le dos à ses frères.

    Ni leur faire face.
    Installer la caravane, provisoire. Sans rien déranger.

    Occuper la position, précaire, à l'extrême de l'inattention.

    Provoquer le déplacement à l'épuisement de la distraction

    quand l'habitude fait voir un territoire

    là où l'on avait choisi un emplacement. Sans rien emporter.

    En laissant tout en place et en plan.
    Partir sur la pointe des pieds.

    Crainte de gêner en faisant du bruit.

    Pas d'itinéraire à suivre.
    Nos pères ne transmettent pas leurs repères.

    Pas de voies à ouvrir.
    Nos fils ne veulent pas hériter pas de nos repaires.

    Le désert efface toute trace de réussite hargneuse et tapageuse

    de qui a fait son chemin.

    Ne pas s'attarder.

    Passer à la ligne.
    N'aimer que les inachèvements.

    Opter pour la dérive et l'inconséquence.
    Seulement habité par un souffle.

    (Finale manuscrit de La Parole éprouvée)

     

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    Mon voyage au Maroc

    4 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

    Mon voyage au Maroc

    9 mai 2013. Marrakech-Ifrane : Première étape d'un voyage de 10-12 jours dans l'est et le nord du Maroc. J'ai toujours fait jusqu'à présent le sud. Ça fait au moins cinq fois que je vais au Maroc dont une chez Salah Stétié, alors ambassadeur du Liban au Maroc et trois avec comme point de chute Marrakech où vivent mon frère et sa femme franco-marocaine, couple d'artistes peintres ayant exposé dans les lieux les plus connus du Maroc. Ils détonnent dans ce milieu par leur sens du contact, mon frère surprenant ses interlocuteurs en leur parlant arabe. Ils mettent tous les gens à l'aise et dans une société comme la société marocaine, il est agréable de voir comme les gens peuvent s'ouvrir dès qu'on parle leur langue, qu'on se met à leur portée. La plupart des Marocains peuvent se révéler gentils, même les barbus. Avec JP et Chéché, on ne risque pas de s'ennuyer tellement ils mettent de sourires sur les lèvres et de bonne humeur autour d'eux.

    À partir de Kenifra, choix d'une petite route vers les sources de l'Oum er Bia jusqu'à ce qu'un effondrement de la route, jusque-là fort pittoresque, nous bloque. Demi tour donc. Cela m'était déjà arrivé dans les gorges de Todra. Il suffit qu'il pleuve abondamment pour que les oueds gonflent brusquement et mettent à mal certaines portions de route dans les secteurs montagneux, très pentus. Nous arrivons à Ifrane après 10 h de voiture. Nous faisons une balade dans la ville avec ses plans d'eau avant de passer la nuit à l'hôtel Perce-Neige. Ifrane est une station touristique de style européen, d'hiver et d'été, très propre parce que le roi y séjourne régulièrement. Des panneaux demandent de respecter l'environnement, d'autres signalent de ne pas répondre aux sollicitations corruptrices (bakchich).

    Pour rejoindre Oujda depuis Ifrane nous empruntons à partir de Boulemane, de petites routes du Moyen Atlas, à environ 1500 mètres d'altitude. Sortir des circuits touristiques, oser les petites routes, voire les pistes (en quelques années, presque tout a été goudronné), c'est notre choix. Massif de Tichchoukt, El Mers, Aït-Maklouf, Imouzer-des-Marmoucha. Quasiment pas d'autres voitures ou véhicules que nous. Mais sur ces routes très sinueuses, mieux vaut toujours s'attendre à une rencontre inopinée. C'est ce qui nous arrive dans une descente à la sortie d'un virage avec un énorme poids lourd en face. Comment va-t-il franchir les centaines de virages très serrés que nous venons de passer ? Les paysages sont superbes avec vues sur le massif de Bou Naceur, enneigé. Que des troupeaux, des bergeries, des chiens, des bergers. Pas de douars, des mechtas, des fermas plutôt. Nous pique-niquons au bord d'un oued, un torrent impétueux, pieds dans l'eau bouillonnante (s'adresser à l'auteur pour géo localisation de l'endroit). À Guercif que nous atteignons vers16 h, après avoir fait 350 kilomètres en 8 h, nous prenons l'autoroute pour Oujda où nous sommes hébergés chez des sœurs de Chérifa. Très belles rencontres. En particulier avec Houria, sociologue, qui me propose de lire son mémoire de 1981 sur les femmes marocaines et les bijoux. Excellent travail s'appuyant sur Baudrillard, Goffman, Bourdieu et qui me semble, 30 ans après, toujours d'actualité. La méthode choisie est celle d'un questionnaire dans le cadre d'un entretien individuel. On a ainsi des témoignages de première main sur ce que vivent les femmes marocaines de moins de 30 ans, de plus de 30 ans, qu'elles soient illettrées ou cultivées, préférant les bijoux en or à ceux en argent, sur les fonctions de ces bijoux selon l'âge, le milieu, ce qu'elles en attendent, ce qu'elles éprouvent quand on les leur vole ou qu'elles les perdent. Il me semble qu'un tel travail scientifique doit être réinvesti dans le champ social soit par le canal de revues marocaines citoyennes comme Tel quel dont le directeur est actuellement poursuivi pour diffamation envers le Royaume, soit par internet sur des forums de femmes, soit par interviews sur une radio populaire comme Chaîne Inter. Houria, très investie avec ses étudiants dont elle déplore le déficit en expression française utilise le théâtre comme vecteur de notre langue pour leur faire assimiler des concepts sociologiques en lien avec leur vécu. Par exemple que devient l'estime de soi dans une société où le regard d'autrui, masculin mais aussi féminin et maternel, joue un rôle prépondérant tant pour le présent que pour l'avenir des jeunes filles. Le travail sous forme de saynètes sera présenté le 1° juin à l'Institut français d'Oujda. J'ai lu trois saynètes : elles sont parlantes, en particulier celle sur la rumeur, très vivace et crainte au Maroc, saynète qui commence par un apologue connu dans lequel Socrate interroge Criton qui veut lui révéler quelque chose sur Diogène : est-ce vrai ? est-ce bon ? est-ce utile ? Houria me propose aussi sa thèse : Émergence de l'individu, résistance du groupe. Je lis deux chapitres, l'un sur la vie amoureuse à Oujda, l'autre sur les stratégies de séduction chez les femmes et les hommes. Là encore, des témoignages à réinvestir dans l'espace social ce qui peut contribuer à modifier la situation. Comment ne pas être effrayé par ce désamour envers l'amour ? Cette méfiance des deux sexes envers les déclarations d'amour est le signe d'une société malade. Les hommes veulent la virginité et le salaire des filles. Les filles veulent la sécurité par le mariage. Jeu de dupes. Énormes déceptions et souffrances, haine envers l'autre sexe, couples ravagés, se détruisant. Tahar Ben Jelloun parle de cela dans son roman, Le bonheur conjugal, par antiphrase. Le port ou non du voile n'est pas essentiellement une question de conviction, cela ne relève pas de la liberté de conscience de chacune puisque cette clause n'a pas été introduite dans la constitution qui a suivi le M 20, le mouvement de la jeunesse du 20 février 2011. C'est devenu une question de survie pour la plupart des filles. En le portant, elles se protègent partiellement du harcèlement verbal, voire violent des barbus qui ne les lâchent pas tant qu'elles ne cèdent pas à leurs injonctions et du harcèlement des mâles très entreprenants. En le portant, elles peuvent, anonymes, non reconnaissables, vivre à peu près comme bon leur semble, elles peuvent obtenir du travail, des postes attribués par les islamistes au pouvoir. Elles n'hésitent pas à rentrer dans les partis au pouvoir, les syndicats inféodés pour arriver à leurs fins. Disons que le port du voile est à chaque fois un cas particulier, un cas personnel et il vaut mieux éviter de généraliser. Les barbus auront des surprises avec les femmes, la majorité, dans une ou deux générations. Au pouvoir au Maroc, en Tunisie, en Égypte, ils montrent leur incompétence et leur impuissance. S'ils acceptent le verdict des urnes dans les élections à venir, ces sociétés évolueront vers plus de démocratie mais il n'est pas sûr qu'ils accepteront leur défaite. Nous avons été d'accord avec mes interlocutrices pour penser que les peuples devront à nouveau descendre dans les rues, que l'avancée démocratique se fera par des voies violentes. Des dictateurs d'un genre spécial avaient imposé la liberté de conscience, la laïcité (Ataturc, Nasser, Bourguiba ...). Aujourd'hui on assiste à une régression, un recul, si bien sûr on pense que la démocratie est la forme universelle pour gouverner les hommes, ce qui reste à démontrer (Montaigne, Montesquieu ont bien montré l'impossibilité de produire des institutions à valeur universelle). Il pourrait y avoir quelque chose de sympathique dans le combat de l'Islam pour d'autres valeurs que la consommation. Les pays de l'est, la Russie soviétique ont raté leur projet socialiste en voulant battre le capitalisme sur le terrain de la production. Les pays capitalistes ont détruit les pays de l'est avec la politique des droits de l'homme. Cette politique des droits de l'homme ne marchera pas avec les pays d'Islam. La Chine ratera aussi son projet car trop inféodée à la production de biens de consommation et elle ne se laissera pas manipuler par les droits de l'homme. Quant aux pays d'Islam, ils sont particulièrement ambigus, usant de la manne pétrolière pour des projets politiques de déstabilisation de l'Occident. Les saoudiens en finançant le salafisme pur et dur, offensif et rétrograde, montrent clairement leur volonté de domination des corps et des esprits. Il en est de même des chiites qui ont un goût prononcé pour le martyre. Disons que chaque conflit en terre d'Islam nécessite une analyse particulière. On ne peut se contenter de la distinction entre sunnites et chiites. Aujourd'hui comme hier, les islamistes, nombreux, sont manipulés et manipulateurs. Exemples : Hassan II les utilisait contre les communistes, Ben Ali a favorisé les salafistes contre Ennahda, le Qatar favorise plutôt les Frères Musulmans, l'Arabie saoudite favorise partout les salafistes dont Al Charia en Tunisie. Bref, les paradoxes ne manquent pas et je comprends pourquoi quatre Marocains se sont intéressés en une semaine à Montaigne lorsque je suis allé à Casablanca pour présenter Marilyn après tout et où j'ai évoqué le livre de Biancamaria Fontana, Montaigne en politique. Le court séjour à Oujda a été l'occasion d'aller rendre visite aux parents décédés de Chéché, Houcine et Mazara. Tombes soignées dans un cimetière semblant à l'abandon. Y a-t-il respect des morts ? On peut en douter. Le portrait de Mazara par JP est remarquablement expressif : quelle tristesse dans le regard de cette femme après la mort de son mari, en 2001, qui a eu douze enfants dont onze filles, a élevé quinze enfants et petits-enfants, et dont une des filles, Fatiha, s'est occupée avec dévouement à la fin de sa vie (elle est partie à 89 ans le 1° août 2012). Parlant épitaphes avec Chéché, elle propose pour son père : à papa qui m'a tout donné; je propose : papa tu m'as tout donné. Pour sa mère, elle propose : à maman qui m'a tout appris; je propose : maman, tu m'as tout appris; JP propose pour cette femme illettrée mais remarquable : maman, tu avais tout compris.

    EL HAYAT AJIBA ATDERT TOUDERT AGUMA

    Après deux nuits à Oujda, direction Saïdia. Ce qui frappe ce sont les énormes changements sur le plan des infrastructures routières. Toutes les villes ont de larges avenues au niveau des entrées et sorties. Sans soute des directives royales. Ça construit partout. Le souci de développement est visible. Le Maroc gagne en propreté. La mendicité est moins voyante, plus discrète. On n'est plus harcelé comme au début de mes voyages. Les bidonvilles ont quasiment disparu. À Casablanca comme à Rabat, le tramway fait partie des nouveaux transports en commun. La rocade méditerranéenne que nous empruntons permettrait d'aller de Tunis à Tanger mais la frontière avec l'Algérie est fermée. Et l'Algérie vient de rajouter 20 postes de contrôle supplémentaires en réponse à la demande marocaine d'ouverture. L'ouverture des frontières qui se fera nécessairement, donnera à l'Oriental, nom de la région d'Oujda, des atouts considérables, rompant avec l'isolement de cette région sous Hassan II, après le complot d'Oufkir. Le Maroc, moins riche en ressources que l'Algérie semble mieux réussir son développement que l'Algérie qui a connu la décennie noire quand le FLN a refusé de céder le pouvoir au FIS, gagnant des élections, et parce que les gens au pouvoir depuis l'indépendance confisquent l'essentiel des richesses.

    À Saïdia, on me promet une nouvelle idée du bonheur. Ce n'est que de la publicité pour des appartements de location l'été. Je ne ferai jamais partie de ces cohortes d'estivants heureux.. À Cap de l'eau, dans un restaurant à étage où il n'y a que nous, nous mangeons des poissons grillés. Puis toujours par la rocade méditerranéenne, dont les travaux ont été pharaoniques, nous rejoignons Al Hoceima. Plus traces du tremblement de terre d'il y a 10 ans. Nuit à l'hôtel Mohammed V. D'Al Hoceima nous allons jusqu'à Targuist, nationale 2, à environ 1500 m d'altitude, au-dessus des nuages en contre bas. Nous sommes dans le Rif, c'est très vert, très varié, il a plu dans la nuit. Je n'ai pas vu de kif mais il y en a. C'est déjà le temps des moissons. Dans beaucoup d'endroits pentus, la récolte se fait à la faucille. Là où c'est plus plat et étendu, dans les plaines, on utilise les machines mais on en voit peu. Nous empruntons une petite route, la plus mauvaise depuis le début de notre voyage, pour rejoindre El Jebha. Nous nous retrouvons dans un brouillard épais pendant une bonne demie heure. À El Jebha, sardines grillées, encore meilleures que la veille. Café à Et-Tieta-de-Oued Laalou, en pays Rhomara, un coin là aussi en plein développement touristique mais nous ne sommes qu'au début de cette histoire. Nous profitons des derniers moments authentiques. Nous allons jusqu'à M'diq, hôtel Kabila, où une piscine de 20 m me propose quelques crawls en attendant de marcher sur des kilomètres de plage. Nous passons deux jours, deux nuits à M'diq mais le temps change. Le vent et la pluie font leur apparition. Nous découvrons un bon restaurant de poissons, le Méditerranée, deux rues derrière le front de mer. Nous quittons M'diq le 16 au matin, direction Tanger, la mythique. C'est moi qui ai souhaité cette destination, eux connaissent bien pour avoir exposé dans la galerie nationale Mohammed Drissi.

    Tanger par la rocade méditerranéenne. Ce qui frappe d'entrée ce sont les promenades de bord de mer, récemment ouvertes, des kilomètres, à donner envie de marcher. C'est vrai jusqu'à Smir-Restinga. On avait observé la même chose à Martil, à M'diq. C'est beaucoup plus réussi qu'à Saïdia. Les paysages et criques sont variés. Comme il a dû pleuvoir abondamment dans les semaines précédentes, c'est très vert, très fleuri. Au fur et à mesure qu'on se rapproche de Tanger, le bord de mer est plus beau, graviers et sable noir cédant la place au sable blond. Port Tanger Méditerranée ne nous paraît pas si grand que ça mais c'est un signe de plus que le Maroc se développe, le Nord en particulier, avec pas mal d'incitations royales, le Roi, installé depuis 1999, ayant réservé son premier voyage royal à Tanger. On ne s'explique pas autrement les nouvelles entrées et sorties des villes. Plus possible de voir dans ce pays un pays sous-développé. De partout de grands panneaux annoncent des projets publics ou privés ou mixtes d'aménagement, de développement. Il n'y en a pas que pour le tourisme, même si c'est ce qui domine.

    Nous nous installons au Riad Mogador, tout récent, baie de Tanger. Repas de poissons, coquillages, homards, dans un restaurant inconnu des guides et des touristes (géo localisation à demander par SMS à l'auteur qui aura du mal à retrouver ; je me souviens des arènes espagnoles, inutilisées depuis longtemps). Café chez l'oncle de l'ex-présidente du MEDEF. Visite d'une galerie de photos, la galerie Photo Loft, installée au 8° étage d'un immeuble, qui expose le Tangérois Pascal Perradin : Nature humaine, des diptyques. Intérêt pour les oeuvres de Julien Dumas, des portraits en situation, et de Kamil Hatimi, des paysages semblant se diluer dans le blanc, technique chère au peintre Michel Bories à la mémoire duquel j'ai organisé une exposition à la Tour des Templiers à Hyères et une au Château royal de Collioure. Bonne chance à la galeriste à laquelle nous proposons quelques noms dont Bernard Plossu.

    Prise d'ambiance en cherchant le café Hafa, mythique. Café qui me rappelle un café de Sidi Bou Saïd, quand je visitais clandestinement la maison abandonnée du poète Lorand Gaspar, café en terrasses, tables dehors, thé à la menthe à boire comme toujours très chaud. Beaucoup de jeunes, filles, garçons, des touristes aussi, des Marocains revenus pour les vacances. Je pense à quelques écrivains qui ont rêvé leur Tanger ici, qui ont peut-être trouvé l'amorce d'un personnage, d'une intrigue, d'une révolution formelle, en contemplant la mer avec en face l'Espagne.

    BHL a fait réaménager un ancien bordel jouxtant le café Hafa par Andrée Putman, partie le 19 janvier 2013. La contemplation des eaux lui rappelait les innombrables noyés du détroit, tentant de le franchir, attirés par l'Europe prospère. Ce réel socio-économique, le fossé entre Sud et Nord, a fini par l'emporter sur le rêve. Tanger lui est devenue plus difficile à vivre. Quand je vois le développement du front de mer qui permet de faire le tour de la ville côté mer alors que ce n'était pas possible il y a encore 5 ans, je me dis, pensant à ce que je vois chez nous, que nous sommes en train de régresser, que le sous-développement va bientôt nous caractériser. Il faudrait changer de mode de vie, de mode de production et de consommation mais nos modèles se sont mondialisés et on ne peut pas demander à ceux qui nous imitent et nous dépassent de renoncer à leur développement. On ira donc dans le mur. Eux aussi. Un peu plus loin, sur un promontoire rocheux, de nombreux jeunes en conversation, en pâmoison. J'aime. En promenade du côté du Marchan, nous tombons sur la SPANA de Tanger, la société protectrice des animaux marocaine. Nous visitons le lieu, très propre, où chatons, chattes, chiens, ânes sont soignés, nourris en attendant de trouver une famille d'accueil. Chérifa est très investie dans cette protection animale. Dans leur résidence, elle s'occupe de 47 chats, une autre de 40, leur action a donné lieu à un reportage télé diffusé plusieurs fois, dans un but pédagogique. Chérifa n'hésite pas à reprendre un Marocain battant son âne. Elle sait trouver les mots qui ne blessent pas et amène l'homme ou l'enfant à demander pardon à l'animal et à l'embrasser. Il est vrai que l'on voit trop souvent ce genre de scènes de brutalité et on se dit que l'école a des missions essentielles pour l'évolution des comportements et mentalités.

    Après une soirée à regarder le film Michou d'Auber puis un débat sur la Syrie (avec le jeu des trois puissances régionales, Arabie saoudite aidant Al Qaida, Iran soutenant Bachar El Assad et le Hezbollah, Turquie aidant la rébellion, compliqué par le jeu des grandes puissances, offensif de la Russie, impuissant de l'Occident, et le jeu d'Israël qui a prévenu la Russie qu'il n'y aura pas de missiles russes pour Assad ; c'est une déclaration de guerre ; quant au Qatar, il définit sa position et son action par opposition à l'Arabie Saoudite et à l'Iran ; le livre de Gilles Kepel, Passion arabe, me permettra d'affiner ces analyses) et une évocation des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca (il y a donc 10 ans), après une nuit à entendre les vagues se jeter sur le sable de la baie et le vent mugir, c'est une ville sous la pluie qui se réveille. Je veux absolument voir deux librairies, la librairie des Colonnes, la plus ancienne, et la librairie Les Insolites dont le nom m'évoque le nom de la compagnie de théâtre de mon fils, L'Insolite Traversée (Cyril Grosse aurait fini par débarquer à Tanger, sur les traces de Paul Bowles ou de Jean Genet mais il ne se serait pas senti traître dans la Cité de la trahison, plutôt en exil ; n'avait-il pas débarqué à Lisbonne sur les traces de Pessoa ou à Dublin sur celles de Joyce, de Bloom, sans parler de New York qui le fascinait). Hélas, sous la pluie, la ville tarde à ouvrir ses activités. Je n'ai donc pas pu interroger les libraires sur le colloque à Tanger, du 4 au 7 avril, avant Marseille, colloque organisé par le CiPM, sur William Burroughs et Brion Gysin. Je n'avais pu assister au versant marseillais du Colloque à Tanger, entre le 11 et le 13 avril, sortant à peine d'une pose de stents en urgence. Je resterai donc sur ma seule lecture du Festin Nu. Et sur ma résistance aux inventions formelles dont celles des deux compères de la beat-generation. Nous avons raté de quelques jours le Salon du livre dont le thème était cette année, l'éloge de la lenteur. Koulchi i foulki.

    Nous quittons donc Tanger en fin de matinée après une visite à l'hôtel El Minzah, mythique pour les guides et après avoir fait trois fois le tour de la médina par le petit et le grand Socco, la place du 9 avril 1947, la place de France et des canons, la Terrasse des paresseux, le Gran Cafe de Paris. Dans la rue es Siaghin, nous découvrons l'agitation matinale du petit peuple, réactif au temps et proposant kway, parapluies. Je n'achète rien mais de ces douze heures dans un Tanger ensoleillé, pluvieux, venté, je garde quelques impressions, très différentes de celles des quelques pages lues dans Le goût de Tanger. Je n'ai rien vu de semblable aux petites coupures de Roland Barthes par exemple. Le temps des hippies est terminé, la crasse est peu à peu éliminée. Les bidonvilles dont celui monstrueux de Casablanca, vu vers 1987, ont quasiment disparu. Un grand paquebot de croisière est dans le port et le débarquement des passagers ne ressemble pas aux débarqués de Paul Morand.

    Notre programme étant par la force du temps à modifier, nous décidons d'aller à Asilah, petite forteresse attirant pas mal d'artistes. Le vert, caractéristique de la ville, est progressivement remplacé par le bleu comme à Essaouira ou ailleurs. C'est dommage. Chaque ville a sa couleur pour les taxis. Asilah va perdre une partie de son authenticité avec ces bleus. Nous passons devant l'atelier d'Hervé dont nous avons vu des œuvres à Tanger chez un particulier. Nous avons aimé ses thèmes et sa palette très colorée. On frappe inutilement à sa porte. Il a dû s'absenter. Nouveau repas de poissons, friture de sept variétés, casa Pépé. Puis promenade dans la casbah. De nombreuses fresques murales, apparemment temporaires, changeant chaque année. Elles manifestent la créativité des artistes de la cité, appréciés par les amateurs.

    D'Asilah, nous faisons un parcours surprenant (descente vers le sud puis remontée vers le nord pour aller de l'ouest vers l'est) pour rejoindre Chefchaouen où nous nous installons dans une maison d'hôtes, le darechchaouen. J'ai la suite du bout du monde, la plus en hauteur avec vue imprenable sur cette ville aux couleur bleues, c'est du blanc avec du nylon et en vieillissant ça donne ces camaïeux de bleus. Il fait 10 degrés, la météo s'est trompée quant aux températures, je n'ai rien de chaud, c'est jour de prière, beaucoup de boutiques sont fermées, je trouve quand même une jaquetta, une parka en laine de chèvre peut-être, pour 210 dirhams. Durée de vie prévue, une journée, je changerai la fermeture éclair à Marrakech. Nuit impossible avec les chiens qui hurlent, deux muezzins qui à 4 h du matin se font concurrence pendant au moins 20 minutes et bouquet, les coqs. Il fait tellement froid dans la chambre malgré 3 couvertures que je me lève à 6 h 45, prends une douche bien chaude puis descends au petit-déjeuner. Visite des ruelles de la médina dés 9 h pour éviter les touristes. C'est magnifique, propre, plein de surprises. Sur la place de la kasbah, plein d'enfants, d'adolescentes, qui chantent, dansent, très à l'aise. Une sortie culturelle à Chefchaouen pour ces scolaires. La ville compte 20 mosquées pour 42000 habitants. Elle a la réputation d'être très conservatrice. Le réveil de 4 h nous l'a prouvé. À l'hôtel Parador, nous prenons en photo quelques belles peintures d'un artiste local. Koulchi i foulecamp.

    Imprévu de programme, nous renonçons à notre deuxième nuit dans la ville et en fin de matinée, nous allons sur Rabat. En route, arrêt dans une station d'essence, sans rien autour, en pleine campagne, avec restaurant pour locaux. Tajine aux légumes avec viande achetée directement au boucher, ils travaillent tous ensemble. Le résultat est succulent. Dois-je dire que nous mangeons pour 50 dirhams en moyenne, par personne. Sur la route vers Rabat, nous nous arrêtons chez un producteur de miel. Les prix sont 3 à 4 fois supérieurs à ceux de chez nous. Sans doute, rareté des producteurs alors que les fleurs sont innombrables, variées. À Rabat, Salé, promenade sur le front de mer qui vient de s'ouvrir dans la vallée du Bouregreg. Vaine tentative de trouver un hôtel à prix raisonnable. On décide à 19 h de rentrer sur Marrakech, l'arnakech, par l'autoroute. Nous arrivons avec une température de 15 degrés, après 3680 kilomètres de périples sans regrets.

    19 mai. Pensée pour maman, partie le 19 mai 2001.

    Me reste à préparer la lecture sur Marilyn après tout du 26 mai, fin d'après-midi. Et à rédiger quelques instantanés sur ce qui m'a le plus frappé.

    Scoop : la Villa de France à Tanger où Matisse a vécu chambre 35 (3 m X 4,5 m) et peint quelques œuvres importantes après son aventure fauve à Collioure avec Derain, à l'abandon depuis de très nombreuses années et appartenant à des Irakiens de la famille de Sadam Hussein est en restauration. Responsable de la décoration, l'artiste marocain, Ben Dahman.

    Rescoop : elle a même été rouverte puis refermée quelques semaines après, ne correspondant pas aux normes d’un 5 étoiles.

    Hasard : le 21 mai, nous avons vu sur France Ô Un thé au Sahara de Bernardo Bertolucci. L’auteur de ce roman célèbre, Paul Bowles, est le narrateur dans le film. J’ai été très sensible à la lenteur de ce récit car ce qui se joue dans ces paysages désertiques sahariens, dans Tombouctou comme à Tanger en début et en fin d’histoire, est de l’ordre de l’intime, de l’indicible. C’est la vie intérieure, son évolution au contact de la différence (sexuelle F-H, ethnique et culturelle), se heurtant au mystère de l’autre et à l’insondable du désir, du rêve éveillé qui nous habite et nous anime (autodestructeur chez Port Moresby, constructif chez Kit Moresby), au mur de l’incompréhension (dans le couple, entre les langues, dans les comportements et attitudes), se perdant dans l’infini du ciel et du temps du désert, butant sur l’énigme de la mort certaine, qui est le cœur de l’action, ce que résume bien le narrateur : « Comme nous ne savons pas quand nous mourrons, nous prenons la vie pour un puits inépuisable. Tout n’arrive qu’un nombre limité, très limité, de fois. Combien de fois te rappelleras-tu un après-midi d’enfance qui est si intimement part de ton être que tu n’imagines pas la vie sans lui ? Encore quatre ou cinq fois, peut-être même pas. Combien de fois verras-tu la pleine lune se lever ? Peut-être vingt. Et pourtant, tout cela semble illimité. »

    J'avais vu pendant mes 3 jours à Casablanca, le 10 mai, Ce que le jour doit à la nuit d'Alexandre Arcady d'après le roman de Yasmina Khadra. Film que j'ai revu à Marrakech, le 28 mai. Pour moi un bon film sur l'Algérie et la France de 1930 à 1962 et 50 ans après. Paysages, reconstitution historique, scènes de feu, sentiments (honneur, désir, repentance, pardon, amitié, fidélité à une parole, attachement à un pays, deuil), tout par courtes scènes, sans insistance sur la Grande Histoire, très présente, sauf le traitement de l'enfance qui pose toutes les relations entre les personnages de milieux différents, troublées par les événements (Mers-el-Kebir, guerre d'Algérie, départ des pieds-noirs et indépendance) et la "faute", la relation torride entre Jonas et Madame Cazenave, mère d'Émilie dont Jonas petit garçon était tombé amoureux (et réciproquement) et à laquelle il n'osera jamais avouer avoir couché avec sa mère à laquelle il a fait la promesse de renoncer à Émilie. Cette histoire d'amour faussement impossible de toute une vie tant pour Jonas que pour Émilie est métaphorique de l'impossible amour entre la France et l'Algérie. Je dis faussement impossible parce que le non respect de la parole donnée aurait peut-être permis à cet amour par l'aveu de la "faute" d'être un vrai et grand amour. À condition qu'Émilie puisse entendre et pardonner et que Jonas fasse l'aveu avec ménagement et respect, sans salir la mère, sans blesser la fille, défi très difficile dans le réel et pour un écrivain (il est plus facile de raconter une histoire qui foire qu'une histoire qu'on sauve). Hélas, Madame Cazenave, séductrice et manipulatrice, a su dominer à vie Jonas, faisant une partie du malheur de deux êtres aimés et s'aimant.

    Le 22 mai, deux documentaires remarquables sur France 3, consacrés à la confiscation des printemps arabes et à la confrérie des Frères musulmans

    Qu'ai-je retenu ?

    En ce qui concerne les printemps arabes, la situation varie d'un pays à l'autre. Arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte avec une courte majorité, en Tunisie d'Ennahdha sans majorité mais arrivé en tête, au Maroc avec le PJD en tête aussi. Le poids du Qatar est considérable dans cette poussée des Frères musulmans et de leurs partis frères. L'Arabie saoudite développe le salafisme, ce qui entraîne des conflits entre mouvances islamistes sunnites. L'Iran développe les mouvances chiites qui parfois s'allient aux sunnites, parfois les combattent. Parler de nébuleuse islamiste n'est pas faux mais occulte un aspect essentiel, l'idéologie hégémonique qui les anime tous. Ce qui ressort aussi c'est que la corruption des régimes dictatoriaux déchus a favorisé l'islamisation de la société par le bas à travers les associations caritatives, les dispensaires, les écoles et autres soutiens aux déshérités des Frères musulmans. Les régimes déchus ont tenté tantôt la répression tantôt la conciliation mais la vocation de martyr des dirigeants islamistes et leur idéologie les installe dans leurs certitudes et dans la durée. Ils ont le temps pour eux et Allah bien sûr. Autrement dit, qu'ils choisissent la voie de la violence minoritaire et terroriste comme Al Quaida ou Aqmi, ou la voie de l'action en profondeur accompagnée parfois de violence (assassinat de Sadate), ils ne craignent rien, sont sûrs de l'instauration du kalifat mondial. On a affaire à une entreprise totalitaire. L'histoire des Frères musulmans est à découvrir et à interroger à partir du fondateur en 1928, Hassan el-Banna. Leurs ramifications à l'échelle mondiale sont nombreuses et puissantes. La télé Qatar Al Jazeera est un outil de propagande très au point. Le Jihad offensif ou armé conceptualisé par Saïd Qotb leur donne des outils idéologiques particulièrement simplistes et efficaces sur les gens simples: L'Islam est la solution. Redoutables rhéteurs, ils savent utiliser le miroir pour déstabiliser leurs adversaires ou ennemis dont le sionisme et l'impérialisme, genre les arriérés, c'est vous aujourd'hui ou nous ne faisons pas autre chose que vous avec votre UE, votre G8...

    Décidément, mon séjour marocain va m'éclairer sur ce monde complexe dont je pense qu'il n'arrivera pas malgré tout à contrôler les corps et les esprits comme il le souhaite par haine de la démocratie, de la laïcité. Ce nouveau totalitarisme qui propage une culture de la haine se heurtera à la volonté des peuples arabes désireux de rejoindre pour au moins une moitié de chaque pays, la modernité, même s'ils font leur inventaire critique, leur droit d'inventaire de la modernité occidentale. Et cette volonté totalitaire se heurtera aussi à des faiblesses du monde arabe : divisions entre eux, démographie faible, puissance politique et militaire pas à la hauteur du projet. Des pays comme la Chine ou l’Inde seront peu réceptifs à cette idéologie.

    Parlant avec Marcel Conche de la confiscation des révolutions arabes, il me dit : c'est pour ça que j'étais contre; je savais que ça favoriserait la guerre civile et ça c'est ce qu'il faut éviter à tout prix. Un bon gouvernement favorise l'apaisement, la conciliation, la réconciliation. Nos deux présidents, l'ancien, le nouveau attisent les divisions. Et les oppositions font de même. On a de très mauvais hommes politiques.

    Instantanés marocains

    Partout des parterres de fleurs, des squares bien aménagés, verts, entretenus, sans bancs le plus souvent. On consomme l'eau sans compter. Le Maroc n'a pas encore compris la nécessité d'économiser l'eau et de planter des espèces résistantes sur des sols favorisant la conservation de l'humidité. On ne connait pas les jardins secs.

    Beaucoup de mobylettes, de scooters, bruyants, polluants. Beaucoup de voitures encore poussives et fumeuses. Des voitures puissantes qui veulent en imposer, marquer le statut du proprio. Une circulation plutôt anarchique. On grille les feux quand on est sur deux roues. On ne respecte pas les stops. On ne respecte pas les lignes et les limitations de vitesse et pourtant il y a une présence policière importante avec radars sur les routes et dans les villes. Le civisme n'est pas encore une vertu individuelle et collective. Mais on ne tague pas. Ils se permettent chez nous ce qu'ils ne peuvent faire chez eux car la société marocaine est très policée. Tout se dit et se sait. La rumeur est partout.

    Le téléphone mobile est omniprésent comme chez nous. Le pays est hérissé d'antennes de retransmission même dans les coins montagneux, reculés. Cela semble changer la vie. Hommes, femmes, jeunes téléphonent. Cela doit contribuer à rompre l'isolement dans les bleds en particulier mais il ne me semble pas avoir vu de bergers user de cet appareil.

    Train Casablanca-Marrakech. J'ai trouvé la dernière place en première, dos à la marche. À côté de moi, une jeune Marocaine et en diagonale, une rangée après, une autre jeune Marocaine avec deux jeunes hommes. La première va passer les 3 heures de train avec son miroir, ses pinceaux, son rouge à lèvres, sa pince, sa poudre et même son flacon de parfum, un vrai salon. En face, l'étudiante, belle, sans maquillage apparent, discute et pianote sur un Mac portable. De temps en temps, je me plonge dans Passion arabe de Gilles Kepel chez Gallimard. De temps en temps je regarde le paysage content que le soleil soit de l'autre côté et content de constater que ce que j'ai vu à l'aller n'a pas changé en trois jours.

    Le gérant de la résidence où je séjourne a installé deux panneaux aux deux entrées avec l'inscription Attention aux chats et aux enfants, m'expliquant qu'il a mis chats en premier car les chats sont plus menacés que les enfants. Je trouve l'argument de bon sens. Le lendemain de l'installation, les inscriptions sont effacées. Un incivil dont le chauffeur a écrasé deux jours avant un chat, a demandé l'effacement. Le gérant a cédé sans en référer au comité de la résidence. Il y a du conflit dans l'air parce qu'un méprisant se croit au-dessus des règles de la copropriété.

    À M'diq, au bout d'une promenade en bord de lagune, des femmes apparemment corpulentes, voilées, font de la gymnastique d'assouplissement. Bravo lorzalat crie-t-on. Elles éclatent de rire et continuent de plus belle. Nous faisons tous le V de Vive la Vie. Je vois beaucoup de femmes marcher vite ou courir, des hommes aussi, jamais les deux sexes ensemble sauf exception.

    Tous les matins, je fais une heure de promenade rapide dans le quartier de Menara, plutôt résidentiel. Les maisons sont à un étage avec le toit en terrasse. Celles qui sont en construction auront aussi leur étage et leur terrasse. Dans le bled, nombre de maisons s'arrêtent au rez de chaussée avec les ferrailles prêtes pour l'étage quand le moment sera venu. C'est l'heure où les classes moyennes de ce quartier partent au travail avec leur voiture. Les jardiniers sont déjà en activité, balaient, arrosent, tondent, taillent. Les maçons bâtissent. Les gestes de ces travailleurs sont lents. Ils ont le temps pour eux. Les lots non encore bâtis servent de décharge, gravats, végétaux, plastiques. Incroyable cette abondance des plastiques qui volent de partout, s'accrochent aux épineux. Les femmes de ménage sont sur le devant de la porte ou sur le trottoir à nettoyer. Certaines quand ce ne sont pas les chauffeurs, lavent la voiture du maître. Il y a encore une génération, il y avait des esclaves au Maroc. Aujourd'hui, on a du personnel de maison. Les enfants sont livrés aux bonnes et à eux-mêmes. On se demande qui vit dans ces maisons alambiqués. On ne voit jamais personne aux fenêtres ou sur les balcons. On n'entend pas de radio. C'est très calme. Ça change du tumulte des zones populaires. Mais peut-être je préfère ce tumulte à ce silence.

    Au marché, JP parle arabe. Ça épate les vendeurs. L'un d'eux lui demande s'il prie. Non, je ne suis pas un gentil. Mais si, toi t'es gentil.

    Je discute avec un dépanneur TV. Il a 46 ans. Il est célibataire. Veut-il se marier ? Oui. Avec une femme cultivée et traditionnelle. Qu'est-ce une femme traditionnelle ? Une femme qui reste à la maison et qui élève ses enfants. Sera-t-elle voilée ? Oui. Je suis très jaloux. Mais ça se soigne la jalousie. Peu à peu il se lâche : la femme n'a besoin que d'un homme dans sa vie, l'homme en a besoin de 4 comme dit le prophète. L'hypocrisie de cette société se révèle. Il parle de respect, d'amour, de confiance mais il est jaloux, la veut pour lui seul sans s'interdire d'autres femmes à acheter. Heureusement, la femme cultivée voudra travailler. Et il est fort probable que s'il tombe sur une telle femme, elle le fera changer d'avis. Possible aussi qu'elle le plume. Ou qu'elle se sépare à un moment demandant sa part comme le nouveau droit de la famille l'accorde aux femmes, les hommes n'ayant plus le privilège de pouvoir répudier leur femme.

    JCG

    photos de Jean-Pierre Grosse

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    Mon voyage au Maroc
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    Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal

    27 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

    Mon voyage à Paris et à Lille

     

     

    Monté à Paris pour la soirée Marilyn après tout du 21 mars à la cinémathèque de la Sorbonne Nouvelle, organisée par Bernadette Plageman avec la participation de quelques auteurs et comédiens parisiens, je me suis fait le vidéaste de cette séance qui réunit une trentaine de personnes dans une salle pas évidente à trouver et peu accueillante pour du théâtre. Mais auteurs et comédiens sont plein de ressources et qui apporte un lampadaire, qui robe et fourrure, qui bougies, vin, champagne, qui propose un diaporama sur Marilyn. Ainsi on a pu entendre Fly away de et par Bernadette Plageman en américain, The late Marilyn Monroe de et par Bagheera Poulin avec Moni Grego, après projection d'un extrait du film MMM, Dérives de Monique Chabert par Shein Baker, Oh my lady Marilyn de et par Moni Grego, La clandestine de et par Simone Balazard, Flashes de et par Noëlle Leiris, Ton homme Marilyn de Daddy, Waterboy de et par René Escudié. N'ont pu être lus par manque de temps, Blanchiment de Benjamin Oppert, Elle/Elle de Gérard Lépinois, Que l'amour de Shein Baker. Au restaurant où nous nous sommes retrouvés, Bagheera Poulin et Benoît Rivillon improvisèrent un happening sur mon texte Dans le sillage de Marilyn. Ce fut un moment suspendu avec clin d'oeil au Stanley Kowalsky d'Un tramway nommé désir.

     

    Arrivé à Lille vendredi 22 mars, fin d'après-midi, 45 ans après le 22 mars 1968 qui lança le mouvement de mai 68 dont un jeune étudiant en théâtre me dit que le meilleur se situa en amont entre 62 et 68 car dès 70, les 68tards s'étaient pour la plupart réconciliés avec la société de consommation et de communication, j'ai assisté à la lecture d'une pièce récente d'Arrabal consacrée à une œuvre de Dali : Prėmonition de la guerre civile, éditée dans la collection Ekphrasis aux éditions invenit à Tourcoing. C'était à la librairie Dialogues Théâtre, 34 rue de la Clef à Lille, une librairie indépendante en lien avec une maison d'édition théâtrale, Les Éditions La Fontaine qui existent depuis 25 ans avec 110 titres publiés, animées par Janine Pillot. Librairie très bien achalandée, représentative de ce qui s'offre aujourd'hui en matière de textes contemporains, sans oublier les classiques. Une cave superbe pour accueillir des lectures, des rencontres, des débats, un lieu culturel dynamique animé par Soazic Courbet et Léonie Lasserre depuis janvier 2012.

    La pièce d'Arrabal met en scène 4 personnages: Dali, Picasso, Gala, Dora Maar. Formidable confrontation prenant le contre-pied de tout ce qui se dit sur l'un et l'autre. Le pas encore communiste stalinien Picasso est un conservateur et un imposteur avec sa Fée électricité renommée Guernica, 4 jours avant l'exposition universelle de 1937. Le pas encore réactionnaire Dali est à ce moment-là un trotskiste, un révolutionnaire et il pousse le castré Picasso à s'engager politiquement et artistiquement. Les comédiens porteurs de ce texte ont été excellents (Camille Dupond, Lola Lebreton, Thomas Debaene, Maxime Sechaud). Une mise en scène avec décor n'ajouterait pas grand-chose.

    Dans le débat qui a suivi, Arrabal, fidèle à lui-même, s' est complu avec satisfaction dans des anecdotes concernant un certain nombre de gens, des artistes, des philosophes, des mathématiciens, Dali, Picasso, Wittgenstein, Popper, Mandelbrot, Thom, Prigogine. Cela peut impressionner mais à part l'affirmation que faire se rencontrer de tels personnages débouche non sur l'accord des esprits mais sur le conflit, on ne voit pas le profond intérêt de ces confrontations réelles ou imaginées. Dommage car cela aurait contribué à clarifier peut-être la notion si confuse de confusion qu'Arrabal préfère à celle de hasard.

     

    Une moule frites au restaurant Aux moules à Lille est toujours un moment savoureux. Les moules charnues, moelleuses viennent de Hollande et les frites sont faites maison. Bref un moment propice à la discussion sur le panique arrabalien et la confusion, les doigts pleins de sauce. Panique vient de Pan qui veut dire en grec Tout. Le panique arrabalien affirme que le Tout est confus et qu'il ne faut pas chercher à clarifier la notion de confusion. La confusion est en lien avec la mémoire d'une part, le hasard d'autre part. Comme le dit un aphorisme trouvé par hasard par Arrabal : l'avenir agit en coups de théâtre. Un autre aphorisme affirme : la vie est la mémoire et l'homme est le hasard. D'où une définition de la confusion  : état panique par essence qui comme le hasard détermine le temps et l'espace; seule une lecture confuse de la Confusion peut revigorer le cerveau sans oeillères. Et si on n'a pas compris, ces propositions logiques de Jodorowsky sont là pour mettre les points sur les i : A est A, A n'est pas A, A est plusieurs A, A n'est pas A mais a été A, A n'est pas A et n'était pas A, A n'est pas A mais il était et n'était pas A ... On voit comment sans qu'il soit évoqué, Héraclite apporte sa contribution au mouvement panique, un des moments du flux perpétuel, un des moments de l'unité des contraires. Mon interlocutrice a eu du mal à déguster ses moules. Heureusement le nougat glacé est venu compenser.

     

    Samedi 23 mars à 16 h, à la librairie Dialogues Théâtre, la séance de lecture de textes tirés du livre Marilyn après tout, a fait le plein de la cave de la librairie (une cinquantaine de personnes), comme la veille pour Arrabal, espace convenant à la culture dans les catacombes évoqué par le Transcendant satrape pataphysicien. Ont été lus Ainsi naissent les addictions de Yoland Simon, la lettre à Marilyn de Denis Cressens, No retourn de François Carrassan, La clandestine de Simone Balazard, Destins de femmes de Sylvie Combe, Waterboy de René Escudié, Le bal des suicidés de Roger Lombardot, la lettre à Marilyn de Marcel Moratal, Le combat de Dominique Chryssoulis plus pour terminer quelques Fragments de Marilyn. Organisée par les EAT Nord-Pas de Calais, cette séance fut très appréciée par le public, conquis par le professionnalisme des comédiens, par la diversité et la qualité des écritures. René Pillot introduisait chaque texte. Ont lus René Pillot, Violaine Pillot, Sophie Descamps, Janine Masingue. Le pot de l'amitié a conclu cette lecture-spectacle dont on trouvera trace sur YouTube. Il faut croire que la magie a fonctionné puisqu'une auditrice m'a dit à la fin qu'elle avait été étonnée de découvrir que Marilyn avait eu une sœur bergère, Fine du Revest.

     

    Cette rencontre a incité l'animateur d'une émission de poésie à Radio Campus Lille Poètes mais pas les plombs à m'inviter au pied levé, le lundi 25 à 17 H. Nous nous sommes retrouvés à 6 autour des micros pour me découvrir comme auteur sans lecteur. Ont été lus quelques poèmes de La Parole éprouvée, quelques scènes de L'Île aux mouettes (Janine Masingue et René Pillot) et quelques pages du roman de Cyril Grosse, Le Peintre. Ce fut une émission émouvante pour moi.

    On peut la télécharger à ce lien

    http://www-radio-campus.univ-lille1.fr/ArchivesN/2013-03-25/17h.mp3

     

    Elena's Aria de Anne Teresa de Keersmaeker. J'ai vu ce spectacle de 1987, le dimanche 24 mars 2013 à 16 h à l'opéra de Lille. Durée : 1 h 50. Je ne peux que tenter de décrire ce que j'ai vu et entendu. Silences durables avec absence de mouvements des corps féminins ou avec mouvement des corps. Mouvements sur des airs d'opéra d'abord inaudibles puis devenant progressivement très présents (Lucia di Lammermoor). Mouvements dans l'air pulsé par une soufflerie. Mouvements sur des images de bâtisses soufflées par des dynamitages préparés. Mouvements sur un discours soporifique de Castro. Ces mouvements ou repos, ces poses et pauses m'ont paru les uns dans le relâchement, les autres dans la tension ou l'énergie. Parfois c'est tout le groupe des 5 danseuses qui se déplace à l'unisson, parfois des dissymétries sont proposées : 2 danseuses exécutent les mêmes mouvements chassant de sa place une 3ème danseuse qui s'esquive. Les mouvements sont parfois tirés du quotidien, parfois on a affaire à des poses sophistiquées qui mettent en valeur la beauté plastique de ces corps et de leurs déplacements. Cela est assez répétitif, s'exécutant sur la ligne des chaises du milieu de scène ou sur le cercle dessiné à la craie ou dans le cercle. Bref des variations, des exercices où pendant que certaines travaillent, dansent, les autres se reposent sur des chaises en désordre. La chaise est l'objet omniprésent de ce spectacle, 30 ou 40 pour 5 danseuses. Elles permettent chutes retenues, glissements, enroulements, allongements au sol, rétablissements. Le rideau tombe, 5 chaises sont en avant-scène, les danseuses exécutent à l'unisson sur une sonate de Mozart, une sarabande de postures, positions, à la fois quotidiennes, immédiatement lisibles ou plus abstraites, artificielles. Ce moment est proprement magique, d'une grande beauté et sensibilité. Pour ces 5 minutes, je peux supporter 1 h 45 de propositions au ralenti puis en pleine énergie. Propositions qui en dehors d'une émotion esthétique n'ont mobilisé que mon sens de l'observation pour tenter d'appréhender ce que me proposait la compagnie Rosas. 5 lectures viennent séparer les séquences. Quel mépris pour les textes de Tolstoï et Dostoievskï que de les faire lire par des danseuses inaudibles et inexpressives. Voilà un parti-pris dans l'air du temps, un parti-pris de méfiance envers la parole et le sens. Pourquoi donc avoir autant le souci de la construction, de la structure, pourquoi s'appuyer autant sur la musique qui parle au cœur si c'est pour réduire à rien les pages sans doute sublimes des deux génies russes, évoquant peut-être des déceptions amoureuses. Un spectacle qui m'a fait découvrir de Keersmaeker sans regrets mais sans envie de renouveler l'aventure.

     

    Dans le TGV de retour du mardi 26, j'ai lu avec avidité La dernière génération d'Octobre de Benjamin Stora, que m'a offert un des Lillois rencontrés, un ancien de l'OCI comme moi. Ce livre raconte le parcours personnel de Benjamin Stora dans cette organisation. Il tente aussi en historien de réfléchir au mode de fonctionnement de l'OCI. Il me semble qu'il vise dans le mille. Il faudrait bien sûr que d'autres témoignages et analyses viennent conforter ou infirmer ce que Stora repère et pointe. En tout cas pour moi, une référence pour tenter de comprendre 12 ans de militantisme frénétique.

     

    JCG

     

    Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
    Voyage à Paris et à Lille pour Marilyn et Arrabal
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    Voyage à Nantes pour Marilyn

    24 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages, #pour toujours

    la liquide Laetitia Casta, la BB du film Gainsbourg (Vie héroïque) de Joaan Sfar avec Eric Elmosnino

    le mémorial de Nantes

      Mon voyage à Nantes

     

    Parti le 17 février 2013 en début d'après-midi de Toulon, avec le soleil, je suis arrivé vers 22 H chez Anne de Bretagne, nom de la chambre d'hôte que j'avais choisie, bien placée dans le Vieux Nantes, proche de tout ce qu'il faut voir. Des prospectus divers m'attendaient que j'ai consultés, prenant vite mon parti de découvrir la ville, le nez aux vents. Pendant les 4 jours passés à Nantes, le soleil fut au rendez-vous mais aussi le froid, de plus en plus marqué ou ressenti.

    J'ai marché en moyenne 6 heures chaque jour, tantôt dans la ville et ses quartiers, tantôt sur les bords des rivières baignant Nantes, la Loire et l'Erdre en particulier. Pas de bateaux pour descendre l'estuaire. Donc découverte circonscrite à 5-6 kilomètres de mon point d'hébergement.

    La lecture des prospectus validés par les affaires culturelles de la ville est édifiante. On distingue deux sortes de parcours, patrimoniaux, événementiels. On nous invite à voir le quai Turenne, le quai de la Fosse, la rue Kervegan. On y voit les maisons penchées des armateurs, ceux qui ont fait leur fortune sur le bois d'ébène.

    C'est le 25 mars 2012 que le mémorial de l'abolition de l'esclavage a été inauguré, conçu par l'artiste polonais Krzysztof Wodiczko et l'architecte argentin-américain Julian Bonder (6,9 millions d'euros). On a le nom de tous les bateaux (1710), le nom de tous les comptoirs (290), les dates d'expédition, on a des panneaux inclinés à 45° avec le mot Liberté en une cinquantaine de langues sur 90 mètres. J'étais seul, les deux fois où j'ai visité. C'est un parcours méditatif est-il dit, qui suppose donc d'être seul. Ça ne doit pas être souvent le cas. Pas une image de nègre, pas un nom de nègre : n'existaient pas, crevaient avant d'arriver et s'ils débarquaient, quel sort ! En tout cas, merci à Christine Taubira pour la loi du 21 mai 2001. Et bravo à Nantes Métropole pour cette réalisation qui a demandé 3 ans.

    Pour Wodiczko et Bonder, « la conception du Mémorial procède de deux gestes fondamentaux, dévoilement et immersion, qui ensemble serviront à créer une expérience à strates multiples, en profondeur, grâce à laquelle les visiteurs pourront découvrir et interpréter les diverses dimensions d’une histoire qu’ils croyaient déjà connaître. » « Ce Mémorial (…) s’inscrit dans une double perspective. D’un côté, il est tourné vers une ville située au bord de l’estuaire de la Loire, situation marquée, soutenue pour ainsi dire, par des quais massifs, lesquels sont interrompus aux endroits où le fleuve a été comblé. D’autre part, il est lié à la mer, véhicule du commerce triangulaire (…) Les marées de l’estuaire apporteront un élément dynamique supplémentaire à la conception du Mémorial. » « La transformation d’un espace aujourd’hui « vide » en « passage » permettra d’entrer en contact, du côté terre comme du côté mer, avec le sol même de la ville de Nantes. Les visiteurs du Mémorial descendront eux-mêmes « vers la mer » par un passage longeant le quai du XIXe siècle, et se trouveront par endroits quasiment enfermés dans des sous-structures du XXe siècle rappelant l’extrême confinement du transport maritime. Ces espaces découverts ou nouvellement créés communiqueront également au visiteur la force émotionnelle de l’emprisonnement implicite et explicite dans le logement et le transport des esclaves. Une immense plaque de verre inclinée à 45°, comme jetée au travers du Mémorial, célèbrera la grande rupture que représente l’abolition de l’esclavage. Ce passage souterrain sera le cœur du Mémorial ». C’est conceptuel comme il se doit et je dois éprouver les émotions annoncées, en toute liberté bien sûr.

    Après le patrimoine nègres (on doit imaginer leurs conditions de survie à bord de L’Égalité ou Le Nègre), le patrimoine constructions navales. Ce que le prospectus Laissez-vous conter Nantes appelle L'essor du port de commerce (13°-17° siècles) – Une ville bourgeoise et ouvrière (19°-20° siècles). Patrimoine industriel mais rien sur les ouvriers des chantiers navals nantais vivant et travaillant dans des conditions insalubres, rien sur leurs luttes et pourtant il a dû y en avoir. Un film évoque un peu une lutte, Une chambre en ville de Jacques Demy, qui a donné son nom à la médiathèque, tourné en 1982. Nantes, 1955. Les chantiers navals sont frappés par une grève. Dans la rue, les ouvriers s'opposent aux C.R.S. Aux premières lignes, François Guilbaud, ajusteur-outilleur, qui manifeste avec son camarade Dambiel, Les forces de l'ordre obligent les manifestants à se disperser. François regagne la chambre que lui loue Mme Langlois. Celle-ci bouscule un peu son locataire mais lui porte une grande affection. Cependant, elle lui interdit de recevoir des jeunes filles dans sa chambre, et François est obligé de voir sa fiancée Violette à l'extérieur. Violette est vendeuse dans un grand magasin et aimerait bien que François se décide à l'épouser. Mais le jeune homme hésite du fait qu'il est sans le sou et surtout parce qu'il ne pense pas avoir de sentiments assez forts pour Violette. Entre temps, il va faire la connaissance d'Édith (la fille de Mme Langlois), laquelle est très perturbée par son récent mariage avec Edmond. Ce dernier est brutal et jaloux, et Edith ne cesse de fuir le domicile conjugal pour aller se confier à sa mère. Edith apprend a sa mère qu'une voyante lui a prédit un grand amour avec un ouvrier métallurgiste, et lorsqu'elle rencontre par hasard François et qu'il lui dit être ajusteur, Edith sent que l'homme de sa vie est enfin arrivé ! François et Edith connaissent une nuit de passion, mais lorsqu'elle retourne au magasin de son mari, Édith manque de se faire assassiner par Edmond. Finalement, celui-ci se suicide devant elle. Édith n'a plus qu'à retrouver François chez sa mère, mais le destin a encore frappé : François a été mortellement blessé lors d'une nouvelle manifestation de rue. Il meurt devant Edith et celle-ci se donne également la mort pour rejoindre celui qu'elle avait décidé de ne plus quitter.

     

    En clair, les parcours patrimoniaux, ça montre ce que les riches ont arraché de la sueur et du sang des exploités. Restent leurs châteaux du bord de l'Erdre, leurs maisons cossues, le passage Pommeraye pour s'y rencontrer et montrer. Mais pas traces du monde du travail.

    On me dit qu'au musée du Château des ducs de Bretagne… avec un billet à 8 euros ou un pass … Las, deux musées sont en travaux pour plusieurs années. La ville est d'ailleurs en chantier, à l'île Feydeau, place du Commerce, place Graslin. Un système impressionnant de bus, de busways, de tramways. Tout est fait pour décourager la reine déchue : j'ai vu les PV pleuvoir sur les automobilistes mal garés. Résultat : peu de voitures circulent, obligées de faire des détours pour contourner les voies ferrées et peu de gens dans les rues sauf les quelques artères et places commerçantes. Presque une ville morte alors que l'offre artistique est importante, que les librairies sont nombreuses, que c'est de toute évidence une ville d’art et de lecture, que des coins sont ravissants comme l'île Versailles, le Jardin des Plantes. Quelques monuments commémorent des morts, ceux des deux guerres mondiales près de la Préfecture, les 50 otages fusillés par les nazis en représailles à l’assassinat d’un officier allemand, Karl Hotz.

     

    J'ai profité des librairies pour trouver Mai 68 - Nantes et La retraite en chantant, éditions de la librairie Coiffard de Nantes, ne trouvant aucun recueil des paroles des chansons consacrées à Nantes, nombreuses (la sublime Nantes de Barbara, écrite en 1963 avec la rue imaginée de la Grange-au-Loup, inaugurée en 1986). Je me rappelais, très investi que j'avais été dans 68, que c'est à Nantes qu'avait eu lieu la première occupation d'usine dès le lendemain du 13 mai 1968 et que ça avait été une traînée de poudre jusqu'à la paralysie du pays par la grève générale. C'était à Sud-Aviation et un des leaders de cette occupation s'appelait Yvon Rocton, une figure du syndicalisme de classe, secrétaire du syndicat FO de Sud-Aviation, trotskyste par ailleurs, décédé en 2008. Une autre figure, plus complexe, plus sulfureuse, celle d'Alexandre Hébert, secrétaire de l'UD 44 CGT FO de 1948 à 1992, décédé en 2010.

    Inutile de demander aux patrons des Machines de l'Île ou du Voyage à Nantes Estuaire (la grande fabrique à événements pérennes ou éphémères le long de l'estuaire de la Loire), de faire lien avec  l'histoire du mouvement ouvrier nantais ou avec le passé négrier des bourgeois de la ville. Le chef du projet culturel Le voyage à Nantes est aux ordres et au service de ceux qui le subventionnent. Il doit attirer les touristes en masse, venus du monde entier par le futur aéroport de Notre-Dame des Landes, en pleine zone humide.

    La folie des grandeurs a atteint les édiles de Nantes Métropole et leurs serviteurs de service public. La plaquette Estuaire est explicite. On y lit : Le voyage à Nantes est une société publique locale qui développe un projet culturel pour la promotion touristique de la destination Nantes Métropole. Son actionnariat (sic) rassemble… Et ça marche. Les folles journées de Nantes de fin janvier-début février attirent les foules.

    Pendant ce temps, un chômeur s'immole par le feu devant Pôle emploi de Nantes, un père de famille s'installe sur la grue Titan jaune de l'Île de Nantes pour obtenir de voir son fils (en fait, il semble que ce soit un coup d'éclat médiatique d'une association réactionnaire pro-masculiniste; heureusement, il y a des veilleurs, des guetteurs et des alerteurs). « J’ai une émotion toute particulière pour ce drame et pour la famille du chômeur qui s’est immolé », a déclaré le Président de la République. « Ce geste désespéré est le signe de la détresse d’une personne et donc de la gravité d’une situation. » « Le service public de l’emploi a été exemplaire et nul besoin d’aller chercher des responsabilités. » « Quand il se produit un drame personnel, c’est aussi un questionnement à l’égard de toute la société. » À retenir, non ? Faut vite éteindre l'incendie possible. Mais la France n'est pas la Tunisie. On a à Nantes l'Éléphant de La Machine qui nous asperge avec sa trompe (ça dit quelque chose, n'est-ce pas ?) : ça trompe énormément ce qui est Royal et de Luxe.

     

    L'île de Nantes est le lieu du patrimoine naval, fermé en 1986. Comme les chantiers de La Seyne-sur-Mer, fermés en 1989. La disparition de nombreux sites industriels a donné l'idée des friches d'artistes. À Marseille, la Friche Belle de Mai. À Nantes, les machines de l'île de François Delarozière et Pierre Orefice (atelier de fabrication, galerie d'exposition) dont le fameux éléphant. Le Lieu Unique est implanté depuis le 1° janvier 2000 dans l'ancienne fabrique LU. Voici leur présentation, j'entends les fanfares des fanfarons :

    Scène nationale de Nantes, le lieu unique est un espace d’exploration artistique, de bouillonnement culturel et de convivialité qui mélange les genres, les cultures et les publics. Son credo : l’esprit de curiosité dans les différents domaines de l’art : arts plastiques, théâtre, danse, cirque, musique, mais aussi littérature, philo, architecture et arts gustatifs.
    Lieu de frottements, le lieu unique abrite à côté de ces espaces dédiés à la création, un ensemble de services : bar, restaurant, librairie, hammam, crèche, une boutique “d’objets d’artistes et de l’air du temps” où l’indispensable côtoie l’introuvable… Et la Tour LU se visite, offrant une vue imprenable sur la ville ! 550 000 passages et plus de 100 000 spectateurs pour les activités artistiques.
    Visitez sans faute les WC, c'est le plus du plus.

    Combien coûtent de telles installations, de telles friches, cette folie de la culture dans la rue ou sur l'eau pour badauds ? On doit à Jean-Luc Courcoult (Royal de Luxe) une merveille du Voyage à Nantes Estuaire, La Maison penchée dans la Loire, même pas quai de la Fosse.

    À LU, on m'a dit que je ne pouvais filmer, droit à l'image. Or aucune affiche ne l'indiquait : j'ai filmé. Mais j'ai vu ailleurs des indications disant qu'il fallait demander l'autorisation pour le droit à l'image. Décidément ces artistes au goût du jour ne perdent pas le sens du portefeuille.

    Laissons cette culture de masse pour touristes rassasiés pourrir sur pieds comme Lunar Tree de MRZYK et Moriceau.

     

    Mon voyage à Nantes n'avait pas pour objectif de me mettre dans le sillage du Voyage à Nantes de Jean Blaise. J'étais venu pour la soirée On a tous en nous quelque chose de Marilyn, organisée par Françoise Thyrion et Michel Valmer de la salle Vasse, lundi 18 février à 20 H 30, avec le soutien des EAT Atlantique. Le livre Marilyn après tout que j'ai édité aux Cahiers de l'Égaré était au coeur de la soirée. Merci aux artistes pour la qualité, la générosité, la convivialité et pour l'ambiance électrique et attentive. 70 personnes ont écouté et applaudi une vingtaine de textes dits intégralement plus deux chansons a cappella de Marilyn, reprises en choeur et une improvisation désopilante et  interactive de Marilyn elle-même, enfin peut-être. Les textes ont été choisis par la compagnie Azimut et les amis de Vasse soit 22 personnes. Ont été lus les textes de Pascal Renault, Frédérique Renault, Diana Vivarelli, Monique Chabert, Marcel Moratal, Denis Cressens, Moni Grego, Roger Lombardot, Simone Balazard, Benjamin Oppert, Yolands, Gilles Cailleau, Alain Pierremont, Anne-Pascale Patris, Shein Baker, Noëlle Leiris, Dominique Chyssoulis, moi-même et Michel Valmer a lu deux textes écrits pour la circonstance, l'un par Michel Lhostis, l'autre par Françoise Thyrion

     

    Le mardi soir, je suis revenu salle Vasse pour deux lectures.

    Un texte de Marcel Zang, L'un et l'autre, la queue et le trou, écriture pulsionnelle ou inspirée (je pense à la transe de Rainer Maria Rilke écrivant sous la dictée les premiers vers des Élégies à Duino), une tentative-tentation de penser sans mettre la raison en premier, texte dense, poétique, rythmé, tentant de saisir l'insaisissable, l'impossible fusion de deux en un, du trou et de la queue.

    Un texte de Sandrine Roche, 9 petites filles, écrit à partir d'ateliers d'écriture. On retrouve les peurs des petites filles, leurs fantasmes (viol, inceste), leur cruauté aussi. La lecture à 5 voix, 4 voix de femmes pour les situations distribuées de façon aléatoire et 1 d'homme pour les didascalies sur les mouvements des corps (coups, chutes …) était chorale, percutante, sensible. Je visualisais les situations, j’étais hermétique à comment les corps décrits réagissaient.

    Les deux textes avaient du provocant, du dérangeant en eux. Et c’est mieux que le ronron. La discussion qui a suivi dans le hall de la salle Vasse a été intéressante, révélant la démarche de l'équipe de direction, Françoise Thyrion, Michel Valmer.  Les petits fascicules édités aux éditions du petit véhicule disent le projet : donner à voir, à sentir, ressentir puis accompagner par la parole et l'écrit, traces donc.

    La salle Vasse, un ailleurs poétique, est un théâtre, un beau théâtre moderne de 340 places, datant de 1886 et portant le nom d'une comédienne célèbre dans l'entre deux-guerres, Francine Vasse, (j'ai trouvé un livre rare de 1944,  édité à Nantes, De la scène à la Loire, petite suite poétique, écrit par elle et illustré par Bernard Roy) donne sur le lycée Guist'hau qui a des sections consacrées aux arts du spectacle, (cinéma, théâtre, régie son ou lumière). On comprend les liens tissés avec ce lycée mais aussi avec l'université, d'autres écoles et lycées. L'équipe a le souci de préparer les futurs acteurs et spect'acteurs. On note en regardant le programme, la forte présence des écritures d'aujourd'hui, mises en scène ou lues. Je ne pouvais que me sentir bien dans cet environnement exigeant qui a à son actif, 35000 spectateurs sur l'année. Autres caractéristiques de l'équipe dirigeante, les rapports entre théâtre et sciences (Le théâtre de sciences de Michel Valmer a été publié par les éditions du CNRS en 2006). Et l'intérêt concomitant depuis des années pour Diderot. Ce qui ne sera pas sans effet sur le projet Diderot 2013 initié par les EAT Méditerranée et ouvert à l'ensemble des EAT (36 contributeurs à parité F/H)

     

    Pas de voyage sans rencontres inopinées ou provoquées. Ce voyage m'a permis de rencontrer Yvon Quiniou qui a coordonné le livre Avec Marcel Conche que j'ai édité en 2011 aux Cahiers de l'Égaré. Beau moment et belle discussion sur Marx, le Retour à Marx, titre de son dernier livre chez Buchet-Chastel. Nous avons pris la passerelle Victor Schoelcher pour nous rendre au Palais de justice conçu en 2000 par Jean Nouvel, édifice impressionnant. Son architecture simple exprime la force, vertu de la justice, et utilise la transparence par de grandes parois vitrées, autre nécessité de la justice. La couleur extérieure dominante est le noir. Jean Nouvel a utilisé, dans un style moderne, les formes classiques du péristyle et des colonnes. Puis nous avons parcouru l'île de Nantes en regardant les 18 anneaux dans leur alignement ou à travers chacun, fenêtre sur la Loire et la rive opposée, de Daniel Buren et Patrick Bouchain. De la grue Titan jaune à la grue Titan grise par le hangar à bananes, le quai des Antilles en passant devant boutiques et restaurants pour finir au Cargo avec vue sur Trentemoult, l'ancien village de pêcheurs devenu bobo et où je me suis rendu le jeudi par grand froid et navibus pour voir Le Pendule de Roman Signer et déjeuner d'une choucroute de la mer au restaurant La Civelle.

     

    Rencontre inopinée vers 19 H 30, le mercredi 20 février, au bord du canal Saint-Félix, avec Laetitia Casta. Je me trouve là par hasard après avoir échangé avec deux étudiantes russes à la Brasserie du Château. Me penchant sur l'eau, je suis happé par l'image mouvante, émouvante d'une nymphe. Installation intitulée Nymphéa de Ange Leccia. Je suis seul et heureux de l'être, les Nantais ignorant malgré la communication abondante que ça existe. Je profite donc pendant une quinzaine de minutes de ce tête-à-tête avec une nymphe que je saisis à travers l'écran de mon camescope. C'est une curieuse expérience que de mettre entre soi et l'autre un appareil. On voit autrement, en détail. Et j'imagine la mouette à tête rouge faisant la nymphe.

     

    Dernière rencontre, celle de l'ancien responsable du fond théâtre de la médiathèque de Saint-Herblain, Bernard Bretonnière. Beaux échanges avec un connaisseur, qui plus est, des Cahiers de l'Égaré. Je lui dois la découverte éblouie de Marc Bernard : La mort de la bien-aimée, (L'imaginaire Gallimard 1972), Au-delà de l'absence,(L'imaginaire Gallimard 1976) dévorés lors du voyage retour. À l'aller, c'est avec Le goût de vivre de Comte-Sponville que j'avais voyagé. Grâce à lui aussi les Huit monologues de femmes de Barzou Abdourazzoqov, chez Zulma 2013. Et pour finir parce que la salle Vasse en a organisé une lecture le 18 décembre 2012, par Michèle Laurence et Françoise Thyrion, lecture suivie d'une discussion et d'une livraison du Petit véhicule, Je me souviens de demain, la Lettre à Zohra D. (Flammarion 2012) de Danielle Michel-Chich. J'avais échangé à ce propos vers la mi-décembre 2012 sans connaître le texte avec Simone Balazard que je vais lire très vite.

    Cher Jean-Claude,

    J'ai regardé les enregistrements des débats de La Criée à Marseille sur l'indépendance de l'Algérie entre Zora D. et BHL, que tu as envoyés suite à l'annonce de la lecture à Nantes.

    Zora D ( qui a été ma condisciple au lycée Fromentin de la sixième à la terminale, et, dans une autre section que moi - droit pour elle - philo pour moi - à l'Université d'Alger) donne un exemple remarquable de langue de bois du parti au pouvoir en Algérie.

    Le plus drôle, dans le genre humour noir, c'est que c'est l'enseignement français qui a formé ces esprits plus faux que moi tu meurs.

    Simone

     

    Bonjour Simone,

    je suis d'accord avec la langue de bois; on en a deux en fait, celle de Zora D. et celle de BHL

    l'une, Zora D., reste dans le référentiel d'il y a plus de 50 ans, nous étions des résistants comme vous pendant l'occupation, grand écart entre votre armement d'occupant et nos moyens d'occupé; c'est l'argumentaire des Palestiniens du Hamas et à une époque aussi du Fatah ... et de tout un tas d'autres groupes s'abritant derrière un certain usage dévoyé de l'Islam à moins que l'Islam soit potentiellement fasciste ou au moins fascisant

    l'autre, BHL, utilise le référentiel d'aujourd'hui, le terrorisme, sachant que le combat contre le « terrorisme » prend toute sa dimension après le 11 septembre 2001 et que ce sont les USA de Bush qui déclarent la guerre au « terrorisme », à l'axe du mal; Obama reste sur cette ligne et toutes les démocraties suivent, (démocratie=paravent de l'exploitation capitaliste sans grande repentance depuis deux siècles et aujourd'hui encore plus qu'hier) et il utilise massivement des drones pour éliminer sans contrôle

    c'est pour ça que j'ai donné tous les liens car il y a des points de vue différents, des témoignages différents (sur le Milk Bar, sur Guelma, sur la peine de mort en Algérie, voir la vidéo de 1'42)

    http://youtu.be/d3QsItnkYAM

    il serait intéressant de connaître le contenu de la lettre à Zora D qui sera lue à Nantes

    j'espère qu'elle n'est pas celle de quelqu'un qui sait la vérité mais de quelqu'un qui se pose des questions même si elle a perdu une jambe et perdu sa grand-mère.

    terrible ce que je dis

    Jean-Claude

     

    à propos de l'Algérie 50 ans après 1962

    avec Zorah Drif et BHL à Marseille le 1° avril 2012   (il y  eut aussi les 30 et 31 mars)

    7 vidéos de 14' environ

    http://youtu.be/6ZM0wORyHho

    http://youtu.be/b03SFMduavE

    http://youtu.be/IEfU-y_xb3I

    (ici BHL parle de la bombe du 30 septembre 1956 posée par Djamila Bouhired et Zohra D.)

    http://youtu.be/hUjukS_yj6k

    (ici Zora D. répond)

    http://youtu.be/G--NbW3zy24

    http://youtu.be/CARKq0LwGPs

    http://youtu.be/9dUwK2GhDKQ

     

    à comparer avec

    http://babelouedstory.com/ecoutes/milk_bar/milk_bar.html 

    http://babelouedstory.com/ecoutes/nicole_guiraud/nicole_guiraud.html

     

    et cette séquence sur la défense de Djamila Bouhired par Jacques Vergès

    http://youtu.be/Cwehv4JI86I

    http://youtu.be/d3QsItnkYAM

    http://youtu.be/juw9FSIniCY

    http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2680

    http://blogs.mediapart.fr/blog/benjamin-stora/280408/setif-guelma-de-la-tragedie-aux-massacres-epouvantables

    http://www.algeria-watch.org/fr/article/div/livres/reggui.htm

    http://blogs.rue89.com/balagan/2009/02/13/histoire-de-famille-et-de-guelma-massacres-oublies-89112

     

    Le 14 mai 1968, Yvon Rocton fait voter la grève totale à Sud-Aviation Nantes: premiere occupation d'usine
    Par Christian GAUVRY

    FENIOUX (Deux-Sèvres), 17 avril 2008(AFP) - 40 ans après, le syndicaliste et trotskiste Yvon Rocton, 70 ans, reste fier d'avoir fait voter la première occupation d'usine de mai 1968, celle de Sud-Aviation, par plus de 2.500 salariés qui ont séquestré leur patron pendant près de deux semaines.
    La moustache fière et les bretelles bien en place comme en 1968, Yves (dit Yvon) Rocton n'a rien perdu de sa fougue. Entré à l'usine Sud-Aviation de Bouguenais (sud de Nantes) en 1956, il a pris en 1964 la tête de la section Force Ouvrière du site, largement minoritaire.
    En mai 1968, l'entreprise qui compte 13 établissements connaît une crise sans précédent depuis quatre mois.
    Alors que des grèves tournantes se multiplient, Yvon Rocton prône la mise au vote de "la grève totale" qu'il va obtenir le lendemain de la manifestation nationale du 13 mai.
    « La décision s'est prise dans les WC, à trois représentants syndicaux: FO, CGT, CFDT, ils m'ont dit : Ok Rocton tu soumets au vote la grève générale. »
    Il était 16h30 ce 14 mai. Lors d'une assemblée générale rassemblant environ 2.500 des 2.800 salariés, l'occupation immédiate de l'usine est votée "en dix minutes".
    "L'ambiance est électrique, ça fait plusieurs mois que ça dure, les gars en ont ras le bol de faire des grèves qui ne marchent pas", se souvient Yvon.
    La peur de l'intervention des forces de l'ordre a duré 48 heures, "on était isolé...". Mais, le 15 mai, le site de Renault à Flins (Yvelines) se met aussi en grève. "Quand Renault est parti, on savait que c'était bon".
    Les rares femmes travaillant dans le site quittent les lieux. Les hommes s'organisent pour tenir un siège. Ils se répartissent dans 27 postes et installent des cabanes de fortune et des cartons de machine à laver en guise de couchettes.
    "Les ouvriers de mon âge revenaient d'Algérie, et dans le djebel qu'est ce que c'est, sinon des cabanes d'occupation ? On a occupé l'usine comme un camp militaire", résume le syndicaliste. Il se souvient d'avoir vu "des fusils à l'usine, et pas qu'un".
    "Les gars jouaient à la belote, à la pétanque mais on n'allait pas dans les ateliers. Il n'y a pas eu de détérioration", précise Yvon.
    Un service d'ordre est créé. Les ouvriers, comme le directeur de l'usine et ses cadres, ne peuvent sortir du site. "Au bout de 10 à 15 jours il y a eu quelques souplesses: on faisait comme à l'armée, il y avait des permissions", note-t-il.
    Une quinzaine de jours après le début du conflit, le directeur de l'usine est renvoyé dans ses foyers et, le 13 juin, la reprise du travail est votée à une courte majorité.
    "On a sauvé l'usine et obtenu la plupart des revendications. De ce point de vue, on ne s'en est pas mal tiré. Mais, sur le contexte général, nous n'étions pas très contents: avec une puissance de grève comme on avait, on a fait reprendre les mecs d'une manière ridicule", regrette Yvon. "Ca avait un goût amer".
    Yvon Rocton est parti à la retraite en 1995, après 13 avertissements de sa direction et deux mises à pied, notamment pour "manquements graves à la discipline".
    Aujourd'hui, le syndicaliste n'a rien perdu de ses convictions: il milite encore au Parti des Travailleurs.

     

    Yvon Rocton raconte son mai 1968, 30 ans après, en 1998 

    Yvon Rocton raconte à Braudeau une vie de militant et, pour 68, comment il a combattu la tactique des grèves tournantes de la CGT. Il rappelle le «cinquième plan quinquennal, qui prévoyait 15 000 licenciements dans l’aéronautique, Rochefort en tête et ensuite Nantes. Nous, on était pour une grève générale, contre I'avis de la CCT et de la CFDT. Il a fallu les événements étudiants et le 13 mai pour qu'on y arrive». Une fois la grève partie, «pendant quarante-huit heures, on a eu la trouille, on ne savait pas si on n'allait pas rester tout seuls. Le lendemain, à Paris, la Sécu nous a suivis. Et puis Renault a embrayé, l'appareil du Parti communiste a reculé». Mais, note Braudeau, Yvon Rocton «se défend d'être un boutefeu, il ne fait que sentir le mécontentement des travailleurs: « On ne déclenche pas, on aide. On organise la grève ensuite, pour associer tout le monde, ne pas couper les grévistes des têtes du syndicat. On dit : les meneurs, les meneurs ! Il y a des gars qui ont les idées claires, mais si les gens ne sont pas prêts, bonjour l'Alfred !».
    Les résultats ? Un accord société signé en 1970, condamné par la CGT et la CFDT, qui a permis, note FO, «d'améliorer sensiblement la situation salariale dans les usines Aérospatiale» et qui se solde aujourd'hui (en 1998) par «30% d'écart de salaire avec d' autres entreprises du département, par exemple les Chantiers de l' Atlantique.»
    Pour le reste, Rocton confie son scepticisme à Braudeau: «“Faites l’amour, pas la guerre”, quelle foutaise ! Les soldats n'ont pas attendu pour faire les deux. L’autogestion ? très négatif, ça atomise la société. Ce qu'il y a eu de valable en 68, c'est 69, l'échec du référendum sur la régionalisation et le Sénat corporatiste.»

    Article de Wikipédia sur Alexandre Hébert:

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_Hébert

     

    Jean-Claude Grosse

     

    retour du directeur du Voyage à Nantes, le 26 février à 18 H 19 sur cet article

    Mais c’est très bien, vous avez du temps, continuez…

    Jean Blaise

     

    Voyage à Nantes pour Marilyn
    Lire la suite

    Sylvain Tesson, ermite au Baïkal

    15 Octobre 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #voyages

    «J'ai vécu six mois en ermite au bord du lac Baïkal»

    Mots clés : Lac Baïkal, taïga sibérienne

    Par Sylvain Tesson Le Figaro.fr
    01/10/2010 | Mise à jour : 10:27
    Réactions (14)

    Le recours aux forêts, solution à tous les maux de l'existence. Pour assouvir son besoin de liberté, Sylvain Tesson a trouvé une solution radicale : s'enfermer seul dans une cabane, en pleine taïga sibérienne, pendant six mois. Journal de bord.



    Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés», j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois? La fuite est le nom que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde? Une urgence? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité.

     

    Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.

    On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années?

    Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure.

    Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike: cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.

    Premier geste sur le seuil de l'isba: je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.

    Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

     

    Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
    Se chauffer avec le bois fendu, s'abreuver de l'eau puisée, se nourrir du poisson pêché : l'ermite ne délègue pas aux machines le soin de satisfaire ses besoins. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

    Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.

    Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche. Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.

    Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

     

    Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
    Un rythme immuable scande mes journées. Ecriture le matin, puis course dans les montagnes, les criques et les forêts qui environnent mon abri. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

    Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres. Ce lac est un pays. Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales: y a-t-il des pays en forme de nuage?

    Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames: je glisse sur un songe, profond de mille mètres.

    Parfois une mésange vient toquer au carreau. Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur: je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.

    La solitude ne me pèse pas. Elle est fertile: quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s'appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux : Robinson finit dans la soue lorsqu'il doute de lui. L'inspecteur forestier Chabourov, qui m'a déposé sur cette grève le premier jour, le savait. Il m'a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe: « Ici, c'est un magnifique endroit pour se suicider. »

    Tous les 20 ou 30 kilomètres, un poste de garde abrite un inspecteur de la forêt. Mes voisins viennent me rendre visite à l'improviste. Ils s'appellent tous Vladimir. Ce sont des Russes des forêts : ils aiment Poutine, regrettent Brejnev et entretiennent à l'endroit de l'Occident la méfiance du paysan pour le petit-bourgeois. Ils refuseraient pour toute la fortune de l'oligarque Abramovich de retourner en ville. Comment supporteraient-ils l'entassement, eux qui ouvrent leur porte, chaque matin, sur une plaine liquide où cinglent les oies sauvages ? Ils tiennent leur domaine comme des seigneurs féodaux, fusil à l'épaule, loin de la loi moscovite. La liberté : fille naturelle de la vie dans les bois.

    Parfois un pêcheur s'arrête chez moi. Rituel: je débouche la vodka, et l'on vide trois verres. Le premier à la rencontre, l'autre au Baïkal, le troisième à l'amour. On verse une goutte sur le plancher pour les dieux domestiques. Mes visiteurs m'annoncent les nouvelles du monde : les marées noires, les émeutes de banlieue, les crises financières et les attentats. Les nouvelles ont été inventées pour convaincre les ermites de demeurer dans leur retraite.

    Février passe, glacial; mars, lentement, et avril, ouaté. L'hiver russe est pareil à un palais de glace: lumineux et stérile. Un jour, quelque chose change à la surface. La glace se gorge d'eau, signe de débâcle proche. Le 22 mai, les forces du printemps mènent l'assaut, ruinant les efforts de l'hiver pour ordonnancer le monde. Un orage secoue le manteau de glace, les blocs explosent, libèrent des pans d'eau qui submergent les éclats du vitrail. Un arc-en-ciel relie les rives que les premières escadres de canards gagnent à tire-d'aile. L'hiver a vécu, le lac s'ouvre, la forêt s'anime. Les ours réveillés rôdent sur les berges, les larves transpercent l'humus, rhododendrons et azalées fleurissent, les fourmis ruissellent sur les flancs de leurs cités d'aiguilles. Les bêtes savent que la douceur ne durera pas et qu'il faut se reproduire dans l'urgence. La nature, contrairement à l'homme, ne pense pas qu'elle a tout son temps.

    C'est alors qu'un inspecteur de la réserve me fait cadeau d'Aïka et Bêk, deux chiens sibériens âgés de quatre mois. Jusqu'alors, je me méfiais des chiens et citais Cocteau : « J'aime les chats parce qu'il n'y a pas de chats policiers. » Mes deux compagnons aboient quand l'ours arrive. Par deux fois, nous tombons nez à nez avec de beaux spécimens d'Ursus arctos, maraudant sur les grèves. L'ours sait que l'homme est un loup pour l'ours et, à chaque fois, les fauves disparaissent dans les saules nains après quelques secondes de face-à-face. Pour vivre heureux, passer son chemin.

     

    La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)
    La nuit, je trouve la paix dans les bois. A l'aube, je tire la vie du lac. Le secret du bonheur : une canne à pêche pour n'avoir pas faim, deux chiens pour n'être pas seul. (Thomas Goisque/Le Figaro Magazine)

    Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens: campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. A la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France.

    Quand les derniers glaçons ont libéré les eaux, je glisse en kayak sur le lac. La taïga vert de bronze passe, austère. L'armée des pins défile, baïonnette au canon. Le silence se déchire du cri d'un corbeau. Un phoque d'eau douce lève la tête hors de l'eau et considère l'embarcation qui fend la soie. Le brouillard s'accroche aux mélèzes : le lac se juche sur la grève. Les talus sablonneux marbrent les rives de plaques d'or. Les cascades ruissellent sur les falaises : libérées, elles viennent prendre les eaux. Un orage de juillet déchire le ciel en charpie. Quand les nuages coiffent les crêtes, il faut regagner la rive car, ici, la tempête s'abat en dix minutes. Chacun de mes voisins a perdu un ami, un fils, un frère, avalés par les vagues.

    Le génie de ces lieux se confirme au fur et à mesure que mes yeux en connaissent chaque repli. Vieux principe de sédentaire: on ne se lasse pas de la splendeur devant laquelle on vit. La lumière est là pour nuancer les visages de la beauté. Celle-ci se cultive, se fouille. Seuls les voyageurs pressés l'ignorent. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal est le seul danger qui menace l'ermite.

    Un jour, je dois rentrer, quitter mes bêtes, fermer la porte, charger mes caisses dans le bateau qui m'attend. Je ne savais pas que la fourrure des chiens absorbait si bien les larmes. Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées.

    Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud -, certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s'y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains. Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs. Le tonnerre de la technique, les tremblements de la guerre roulent jusqu'à l'orée des frondaisons mais n'y pénètrent pas. L'autorité des villes s'arrête, elle aussi, aux lisières. Et les forêts, rompues à l'éternel retour des printemps, ne s'étonnent jamais que des âmes mélancoliques viennent chercher refuge sous leurs voûtes.

    La consolation des forêts: savoir qu'une cabane vous attend quelque part, où quelque chose est possible.

    Ce projet a reçu le Label de l'Année croisée France- Russie 2010.

     

     

    Sylvain Tesson - La Guilde Européenne du Raid

    Février 2010 

    Retour en Sibérie :

    Sylvain Tesson s’apprête à vivre en ermite pendant quelques mois sous le toit d’une cabane de rondins qu’il a acquise en Sibérie sur les bords du lac Baïkal, dans un endroit très isolé, à trois journées de marche de la première piste. Son séjour sera l’occasion d’écrire sur le thème de la solitude, du retranchement, du silence et de la longue tradition russe du recours aux forêts. En quelque sorte cette expérience s’apparente à une résidence d’auteur dans la Villa Médicis du moujik.

    Le Goncourt de la Nouvelle 2009
    a été attribué à Sylvain Tesson
    le 12 mai
    pour son recueil : Une vie à coucher dehors , Collection blanche, Gallimard, mars 2009.
    « En Sibérie, dans les glens écossais, les criques de l’Égée ou les montagnes de Géorgie, les héros de ces quinze nouvelles ne devraient jamais oublier que les lois du destin et les forces de la nature sont plus puissantes que les désirs et les espérances. Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »
    Sylvain Tesson.

    Entretien avec Sylvain Tesson

    Après avoir sillonné une grande partie du monde à pied, à cheval ou à vélo, Sylvain Tesson a relié la rive ouzbèke de la mer d’Aral aux côtes méditerranéennes de la Turquie en suivant, sur 3 000 kilomètres, les pipelines qui dessinent à la surface de l’Asie centrale et du Caucase des lignes de tension entre les nations mais aussi des axes de force géopolitiques : l’occasion rêvée de méditer sur le mystère de l’énergie, ce « gisement intérieur » qui sourd des profondeurs de chaque être...

    Aventure - Pour cette expédition, comme pour les précédentes, vous avez choisi de voyager by fair means, c’est-à-dire « loyalement », sans propulsion motorisée. Mais le fil conducteur de votre trajet, qui suit celui des oléoducs et gazoducs d’Asie centrale, peut sembler assez éloigné de la poésie des steppes à laquelle vous nous aviez habitués...
    Sylvain Tesson - Point du tout. Il y a une beauté des pipelines, une poétique des tubes, une plastique des lieux de la désolation. Les Russes ont laissé derrière eux (après plus d’un siècle d’occupation de l’Asie intérieure) des paysages industriels en voie de déréliction qui finissent par revêtir un caractère esthétique - à condition que l’on soit sensible à la beauté des mondes en ruine, des atmosphères crépusculaires. En outre, les pipelines ont une charge symbolique très forte. Ne sont-ils pas les artères dans lesquelles transitent l’or noir et l’or gris : le sang du monde moderne !

    A. - D’où vous vient cette passion pour les pipelines, que vous considérez comme « des invitations au voyage » ?
    S. T. - Lorsqu’un ingénieur trace l’itinéraire d’un oléoduc, il est soumis aux mêmes contraintes que s’il devait dessiner une nouvelle route ou poser les rails d’un chemin de fer. Il fait passer son tuyau là où la géographie le lui permet. Il cherche les cols, les vallées, les plaines et les replats. Il doit se faufiler dans les affaissements de la géographie, trouver la voie la plus simple, la plus naturelle. Et cette route suivie par les pipelines correspond aux pistes empruntées dans les siècles anciens par les hordes barbares, les caravanes marchandes, les aventuriers, les explorateurs, les princes et les gueux. Donc, lorsque vous progressez le long d’un tube, vous suivez une route historique. En outre, la ligne de renflement que dessine un pipeline sur le versant d’une montagne ou sur la carapace d’une steppe est une ligne de fuite que je trouve attirante. Lorsque je regarde un paysage, j’ai l’œil un peu architecte. Je cherche les axes de perspective et les tubes m’en offrent un, lequel - s’il n’est pas naturel - est puissant.

    A. - Face à la menace de l’oil peak et de l’épuisement des ressources énergétiques, vous semblez adhérer à la théorie de la décroissance. De quoi s’agit-il ?
    S. T. - Ce concept remet en question la notion de croissance sur laquelle repose l’édifice de l’économie globale. Comment continuer à développer notre monde en s’attachant à l’idée paradoxale et mentalement indéfendable d’une croissance économique supposée infinie (de plus en plus importante chaque année), alors même que les ressources naturelles qui alimentent cette croissance sont des biens finis, limités, non renouvelables et déjà en voie d’épuisement ? Devant ce paradoxe, cette schizophrénie rhétorique, des théoriciens (qui parfois conforment leurs actes à leurs pensées) préconisent la décroissance, c’est-à-dire le ralentissement de nos rythmes de vie, la baisse désirée, appelée, acceptée, organisée, de nos niveaux de vie et le retour à une existence plus simple, plus lente, ramenée à des préoccupations élémentaires inscrites dans un environnement local. Les tenants de la décroissance professent que le bien-être ne se mesure pas au volume de ce que l’on possède. Cette théorie est utopique et dangereuse si on la considère comme un modèle de société à appliquer brutalement sur une population par un corpus coercitif de lois. Elle est en revanche très belle et bienfaisante si on y conforme sa vie personnelle et si on guide son existence propre selon les principes qu’elle défend. L’harmonie, l’équilibre, la douceur d’être et l’austérité joyeuse sont de beaux gouvernails pour mener sa barque.

    A. - Ne préférez-vous pas le scintillement des étoiles à la lumière des derricks et le cours sinueux des rivières aux flots du pétrole « en tubes » qui suivent un tracé rectiligne ? En un mot, pour reprendre l’expression d’André Breton, ne préférez-vous pas chercher « l’or du temps » que courir après « l’or noir » ?
    S. T. - En courant le long des oléoducs, je ne me suis pas livré à une profession de foi. Je n’ai pas versé dans l’éloge de la puissance industrielle. Je ne me suis pas rangé du côté des Titans et de la technique (bien que le visage industriel de nos sociétés me fascine). J’ai voulu, pendant quelques mois, me plonger dans un univers, un environnement relié à l’extraction et au convoyage des hydrocarbures, pour méditer sur le mystère de l’énergie. D’autre part, qu’est-ce que l’or noir ? De la matière vivante décomposée au cours de millions d’années en une boue organique chargée d’énergie. C’est donc un concentré de durée, un précipité de temps (au sens chimique du terme), une pâte de vivant, cuisinée par les millénaires dans le chaudron des strates.

    A. - Votre fil d’Ariane, c’est donc ici cette énergie. Un terme qui est, comme vous le dites vous-même, un « cabinet de curiosités » où figurent des éléments de provenances diverses. Mais s’il fallait en choisir une définition, laquelle retiendriez-vous ?
    S. T. - Je proposerais ceci : l’énergie est le processus de transformation d’une force en dormance (un potentiel de force en nous), sous l’aiguillon de la volonté, en une cascade d’actions menées dans l’objectif d’assouvir nos besoins et de satisfaire nos désirs.

    A. - Vous avancez que « toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne » et que « tout principe vital s’affaiblit quand il agit ». C’est la théorie de l’« entropie », qui est le second principe de la thermodynamique. Ne pensez-vous pas au contraire que l’énergie spirituelle est inépuisable et... renouvelable ?
    S. T. - Mais si ! Après m’être lamenté que chaque manifestation d’énergie contient en elle la preuve de l’usure du monde (lorsque le lapin se nourrit d’herbe, il consomme en fait quelques photons solaires irrémédiablement perdus), je fais référence à Bergson et à sa théorie de l’énergie spirituelle : « La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Autant dire que les productions de l’esprit sont les seules qui échappent au funeste principe de l’entropie. Nous ne perdons rien à penser alors que nous nous usons à agir.

    A. - Vous dites que « les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur », qui est une sorte de capital à faire fructifier. Pourquoi, d’après vous, certains l’utilisent à des fins positives et d’autres à des fins négatives ?
    S. T. - C’est la question du Bien et du Mal, ce mystère qui fait pencher les hommes sur l’adret ou sur l’ubac de la morale (le versant lumineux ou obscur). Ce qui me fascine n’est pas l’utilisation vertueuse ou immorale de la force intérieure mais plutôt le fait que certains êtres semblent dotés d’un élan vital intarissable tandis que d’autres en paraissent dépourvus. D’où vient l’extraordinaire longévité d’un Maurice Baquet, d’une Alexandra David-Néel, d’un Théodore Monod ou d’un Henry de Monfreid ? D’un gisement d’énergie particulièrement fourni à la naissance ou d’une capacité supérieure de forage au fond des réserves ?

    A. - Est-ce parce que « l’énergie humaine se nourrit de changement » que vous aimez tant partir à l’aventure ? Ce rythme de vie évite-t-il de sombrer dans l’habitude ?
    S. T. - En voyage, l’être est confronté au jaillissement perpétuel d’imprévisibles nouveautés (pour emprunter l’expression bergsonienne qui définit le principe de la durée). L’errant ne sait pas ce que réservera le détour du chemin, le pli de la colline, la prochaine rencontre et la halte suivante. Le voyageur connaît ainsi un renouvellement permanent de sa situation. Il navigue en terrain mouvant. En route, il se trouve aux antipodes de l’existence sédentaire, réglée sur le papier à musique de l’habitude. Son corps, son esprit doivent se tenir aux aguets, prêts à réagir, capables de sauter d’une situation à l’autre avec l’énergie du rupicole. Le voyageur n’a pas peur de l’inconnu, il s’y précipite avec confiance et impatience. En outre, le mouvement, la pratique de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant. Le vagabond ressent la nécessité d’adhérer à la doctrine du hic et nunc. Son état de précarité physique, moral, social ne l’incite pas à parier sur les lendemains. Sur la corde raide, le danseur ne pense à rien d’autre qu’au pas qu’il est en train de faire. La finitude de l’instant présent lui suffit à faire l’expérience de l’infini : c’est le principe des sagesses asiatiques... L’attention portée au moment présent est une vertu hautement énergétique.

    [...]

    A. - Permettez-moi de relever un paradoxe : vous écrivez que ces paysages arides de la steppe vous fascinent mais ne vous émeuvent pas. Le froid vous attire plus que le chaud. Pourquoi éprouvez-vous le besoin d’y revenir souvent ?
    S. T. - Parce que je revendique le droit à la contradiction. Si mon âme est davantage attirée par les sous-bois moussus des forêts tempérées et les sources d’eau claire des futaies bretonnes, je reste fasciné par la géographie de la désolation, les steppes rabotées par les vents, les horizons pelés et les ciels d’acier. Mon âme penche du côté de Brocéliande mais ma volonté de voyager, d’en découdre avec les pistes, de vivre de grandes parenthèses d’aventures me ramène dans les villages déglingués de la mer d’Aral asséchée.

    A. - Après le tour du monde à vélo, la traversée de l’Himalaya, la chevauchée des steppes d’Asie centrale, votre expédition sur les pas des évadés du Goulag, et ce voyage de l’Aral à la Méditerranée, vers quels horizons allez-vous diriger vos pas ?
    S. T. - Vers des horizons d’embruns, de vagues et de brouillard. Du flou, du mouvant et de l’indicible !

    A. - Une dernière question. Vous vous définissez vous-même comme un «  coureur des steppes » et êtes pourtant un ardent défenseur de la lenteur. Avez-vous trouvé la réponse à votre propre interrogation : « Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l’agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ? »
    S. T. - Je suis partisan de la lenteur de déplacement. Mais, par ailleurs, j’aime vivre vite, engranger, apprendre, faire, lire, voir, rencontrer, le plus de gens et le plus de choses possible. Je rafle les expériences. Je suis un homme pressé qui, parfois, va à pied. Quant à la question de se convertir à la sagesse, c’est-à-dire, un jour, de se sentir capable de désirer ce que l’on possède déjà (selon la définition de saint Augustin), j’en suis loin. Je n’ai pas encore trouvé l’arbre sous lequel m’asseoir. Pour l’instant, je ne pense qu’à courir le monde. Et à grimper aux arbres...

    Propos recueillis par Gaële de La Brosse
    Extrait de l’interview paru dans le magazine AVENTURE N° 112 de la Guilde Européenne du Raid.

    BIBLIOGRAPHIE

    Lac Baïkal, Visions de coureurs de taïga, avec des photographies de Thomas Goisque, Ed. Transboréal 2008.
    Un témoignage sur le retour des Russes à la vie des bois, sur les rivages du lac Baïkal aussi nommé « L’oeil bleu de la Sibérie ».
    Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Editions des Equateurs, 2008.
    Eloge de l’énergie vagabonde, Editions des Equateurs, 2007.
    Sous l’étoile de la liberté, 6 000 kilomètres à travers l’Eurasie sauvage, photographies de Thomas Goisque, Editions Arthaud, 2005.
    Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des Equateurs, 2005.
    L’Axe du Loup. De la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag. , Ed. R. Laffont, 2004.
    Kataströf ! aux éditions Mots, 2004.
    Les Jardins d’Allah, Editions Phébus, 2004.
    Nouvelles de l’Est, Editions Phébus, 2002.

    FILM...

    Les Chemins de la liberté de Nicolas Millet produit par Transparences productions et Voyage. 52 minutes - 2004.
    Ce film a obtenu aux Ecrans de l’Aventure de Dijon 2004 le Prix Jean-Marc Boivin pour l’autanticité de l’aventure et le Prix Jeune Réalisateur.



     

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    Balade dans le sud marocain

    9 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #voyages

    Balade dans le sud marocain
    par Grossel et son guide Ya.Smine

    Cette balade a duré 6 jours, au départ de Marrakech, du 23 au 28 octobre 2008, après deux jours de pluies abondantes, à deux, avec un bon 4X4, pique-nique vers 13 H, là où ça nous plaisait, soirée en gîte d’étape, simple, avec cuisine locale.
    1° jour : nous partons vers le sud par le Tizi n Tichka, pluie et neige vers le col, puis 40 kilomètres de piste en 4 heures entre Telouet où se trouve la casbah en piteux état du Glaoui et la casbah d’Aït Ben Hamoud, déjà vue en 2006, que nous saisissons aux feux couchants, l’idéal.
    Heureusement, aucun véhicule pendant la descente abrupte de je ne sais quel col.
    Nuit à Tamdaght,  à La Cigogne, tenue par de jeunes marocains, village plus  authentique qu’Aït Benhadou, près de la casbah où vit Bahia que nous n’avons pas vues, partis trop tôt le lendemain matin après achats chez Omar, l’antiquaire qui a une caverne d’Ali Baba d’objets magnifiques et à bons prix.

    2° jour : passage par Taliouline pour se procurer du safran. C’est le temps de la récolte et c’est le meilleur safran du Maroc. J’en achète 20 grammes. Thé au safran bien sûr.
    Arrivée par une route magnifique sur Tafraout, après avoir traversé au pas puis à pied, un village où se déroulait un « moussem », une fête traditionnelle. J'achète 6 kilos de dattes de Tata, pareilles à celles de Zaghora, appréciées en 2006.
    Nous logeons 3 jours à La Tête du Lion agréable hôtel tenu par Christophe et Hakima.



    3° jour : nous passons 5 heures à Eden Rocks, au coin des rochers peints par
    un artiste belge, en 1984, coin très visité aujourd’hui, comme quoi le land art peut ouvrir des perspectives. Nous découvrons et baptisons plusieurs rochers naturels non répertoriés dont l’impensable Richard Cœur de Lion. Mais aussi le dauphin, l’aigle, les cavaliers teutons, le singe…

    4° jour : promenade dans la palmeraie d’Aït Mansour, le matin et longue visite au souk d’Aït Abdallah. De nombreuses photos prises par Ya.Smine, portraitiste de talent, Marocain de cœur, qui s’est mis à l’arabe et s’ouvre ainsi les cœurs et les visages.
    Comme il a plu, c’est déjà tout vert, la terre est meuble et les femmes travaillent avec le soc et le mulet, de petites parcelles. Pas d’hommes, au travail ailleurs, en ville ou en Europe.
    L’après-midi, retour à Tafraout par un immense plateau. De nombreuses maisons luxueuses en plein désert. Les « soucis » préparent leur retraite.

    5° jour : direction Taroudant par un détour au nord de Tafraout à travers le djebel Lext. Magnifique route, précipices vertigineux, pas une voiture sur 100 kilomètres à 30 à l’heure maxi et arrêts multiples pour photos et panoramiques.

    Soirée et nuit au Palais Sallam en chambre double, en mezzanine avec terrasse, la pointe de luxe à prix honnête, nécessaire pendant une balade.


    6° jour : retour à Marrakech par le Tizi n Test. Route et paysages impressionnants. Pique-nique et visite de la mosquée oubliée de Tinmel.
    Arrivée sous la pluie à Marrakech.


    Ce qui m’a frappé après deux ans d’absence : l’impressionnant travail d’infrastructure, pistes devenues routes, électricité partout, téléphone partout, désenclavement, signalétique des douars et villages, constructions neuves partout dans les endroits les plus inattendus, grandes maisons construites par ceux qui vivent et travaillent en Europe, en France avec leurs commerces ouverts tard le soir, les « soucis ».
    Le Maroc décolle.
    Dommage que l’éducation soit à la traîne, en matière d’hygiène, de propreté.
    Comme par hasard, c’est dans les centres des petites villes que les rues et routes sont défoncées.
    Merci à Ya.Smine pour cette balade, hors circuits touristiques.

    À Marrakech,
    - J’assiste à deux vernissages (je n'ai pas de reproductions à proposer; mille excuses du pays des mille et un paysages):

      _un de peinture à la galerie Artes Mundi, belle galerie toute en profondeur ce qui crée une belle proximité, intimité avec l'oeuvre de Rachid Zizi, artiste modeste qui a déjà une clientèle  et déjà reconnu, qui a envie d'aller plus loin, ailleurs et a fait des avancées en 5 ans, que l'exposition permet d'évaluer (bonne continuation donc, Rachid, et à 2010, peut-être), exposition visible tout novembre 2008
      _un de céramiques: Mailles d'émail de Kamal Lhababi, artiste de dimension internationale, dans les allées des hôtels Saadi, sur le thème des costumes d'apparat, céramiques tout à fait abordables par leurs prix (commande lui a été faite de grandes fresques en céramique, il y a quelques années, fresques à voir absolument dans le hall du Casino des Saadi, fresques s'intégrant à merveille à l'architecture de ces lieux: Les jeux, Les cinq sens et le sixième, L'arrivée du poète Saadi à Marrakech, Les lions de l'Atlas), exposition visible tout novembre 2008.

    - Je lis intégralement le N° trimestriel de la revue MarocPremium consacré à la peinture contemporaine marocaine. Excellent N°.
    - Je rencontre le photographe de la revue, Mostapha Romli, lui fait une analyse de ce que j’ai pu constater en regardant les reproductions. Échanges en cours et en vue.
    - Je rencontre aussi Sijel, un pharmacien renommé de Casablanca qui s'est lancé dans la production et la commercialisation de produits marocains destinés à la cosmétique et à la cuisine traditionnelle. J'éditerai peut-être un livre aux Cahiers de l'Égaré. On peut avoir une idée de ce travail avec Charme du Maroc.
    - Je regarde Ya.Smine travailler ses toiles ainsi que Chérifa Rabeh. Ils ont exposé avec succès tout septembre à La Maison des Arts de Rabat.
    En deux ans, ils ont gagné en maîtrise et en propositions,
    chacun dans son registre. Je ne suis pas étonné que Chérifa ait été retenue par la revue.

    Grossel à Marrakech, le 4 novembre 2008

    A certain vision of life by Ya.Smine

    Fondamentals by Chérifa


    L’évolution de la peinture de Chérifa Rabeh
    et Jean-Pierre Grosse (Ya.Smine)
    artistes-peintres résidant à Marrakech



    Je n’avais pas vu leur travail depuis novembre 2006. Voir des reproductions d’œuvres en catalogue internet et voir les œuvres réelles sont deux expériences différentes, la première permettant de saisir des ensembles, des cohérences, la seconde de saisir des singularités, les deux expériences se complétant donc car des œuvres singulières peuvent aussi constituer une œuvre « ouverte », un ensemble construit par le regard et la pensée de l’observateur, du peintre aussi bien.
    Si j’essaie d’appréhender l’évolution de Chérifa Rabeh-Grosse, outre le passage à des formats plus importants, 80X100cm, je note la part essentielle prise par les compositions florales, souvent agrémentées d’une théière, compositions dont la richesse chromatique, la chaleur plutôt est communicative. Voilà une peinture subjective, peu soucieuse de netteté, éclairée de l’intérieur par une énergie, une vitalité qui se communiquent au spectateur. Peinture qui nous veut du bien, invitant à saisir la toile dans sa totalité mais aussi à la promenade du regard, voyage aléatoire au gré des formes et couleurs et qui fait chaud au cœur, procure du bonheur, l’espace d’un présent qui dure le laps de temps qu’on veut bien lui donner. Peinture donc de la liberté, de la libération car la liberté n’est que la succession des libérations que nous nous créons. Les gris de notre vie routinière sont avec les fleurs de Chérifa, coquelicots en particulier, dissous dans la profusion et l’éclat, la vitalité de la nature. On en oublie l’éphémère de la fleur pour se nourrir de son offrande gratuite, don sans contrepartie, voie d’une vie autre, nouvelle, la vraie vie.

    Poppies in Northern Morocco by Chérifa

    Si j’essaie d’appréhender l’évolution de Jean-Pierre Grosse, outre le passage à des formats plus importants, 120X100cm, je note deux partis-pris nouveaux, des portraits très acérés dans le trait, d’une netteté, d’une vérité pouvant aller jusqu’à l’insoutenable, jusqu’au malaise, portraits en outre souvent  présentés en triptyques donc relativisant toute saisie, la dynamisant aussi, obligeant à promener le regard alors qu’il a tendance à se fixer sur un visage. C’est le cas de « A certain vision of life ».     

    On fait là une expérience phénoménologique qui mérite que je m’y attarde un peu. Regarder un visage ne va pas de soi. S’autorise-t-on à le regarder franchement, à le capturer, le saisir ou préfère-t-on le découvrir par effleurements, regards de biais, sans insistance comme une caresse, avec respect. Voilà que regardant mon regard, je prends conscience de mon rapport à autrui.
    Autrui regardé, vivant, réagit à mon regard, modifiant mon nouveau regard, intimidé ou rassuré.
    Autrui regardé, peint, se livre à moi dans son intensité, sa vérité, son éternité, expérience apparemment simple, en réalité impossible. Bien que s’offrant comme un tout, le visage est appréhendé comme un mystère : il semble vouloir me dire ce qu’il est et je ne saisis pas ce qu’il exprime. Je fais l’expérience de l’indicible, la vérité de ce visage m’est inaccessible : je vois bien la dureté de la vie marquant ce visage ridé, buriné mais comment se situe-t-il par rapport à cette vie, sa vie, acceptation, protestation, résignation, révolte, acquiescement, voilà quelques mots dont je mesure l’insuffisance.
    De même pour ce regard de femme, « Nasrine », magnifique, quelle expérience intime j’en fais, non partageable ?

    Nasrine by Ya.Smine

    Le flou est l’autre nouvelle tentative du peintre, le mouvement, également en triptyques. C’est une expérience contraire, saisir la fugacité et se livrent d’autres vérités : l’audace d’une femme qui s’expose dans sa danse, se livre dans sa transe, la fusion des cavaliers s’affrontant dans le rituel de la fantasia dans « Fantaisie »…

    Voilà deux artistes sans grosse tête, authentiques chercheurs de beauté, de chaleur, de vérité définitive ou de vie éphémère, avec lesquels on fait des expériences à la fois esthétiques, existentielles, philosophiques, si on est disponibles, prêts à prendre le temps de longuement regarder, ce qui n’est pas fréquent dans le monde de l’ « art » livré aux marchands et aux snobs.
    Dans le dernier N° de Maroc Premium, remarquable N° consacré aux peintres marocains contemporains, Chérifa Rabeh-Grosse a été retenue parmi 70 artistes. C’est là un signe de reconnaissance qui devrait s’étendre dans un prochain N° à Jean-Pierre Grosse, Marocain de cœur, exprimant à travers ses portraits, non l’exotisme marocain mais l’universel humain d’avant le temps des chairs bouffies, des visages sans âge traités aux cosmétiques.
    De ce N° lu en totalité, je dirai qu’il présente un panorama intéressant d’artistes contemporains, qu’il fait un état des lieux sans complaisance des avancées et des difficultés, des carences. Une aporie se découvre à la lecture : l’oscillation entre un point de vue marchand et un point de vue artistique. L’art peut-il se passer du marché ? Comment faire pour que le marché ne fausse pas la valeur artistique par la valeur marchande ? Comment un artiste peut-il sauver son âme et son art en étant commercial ? Jusqu’où ? Le modèle occidental n’est pas une garantie : la multiplicité des appréciations n’empêche en rien les modes, les exclusions, les combinaziones, les usurpations, les impostures, les oukazes, que cela vienne des fonctionnaires de l’art, des marchands d’art, de la presse spécialisée, des spéculateurs, des réseaux d’influence.
                                                                       Jean Roguès, Marrakech le 30 octobre 2008


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    Félix Mayol et son Clos

    3 Juillet 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #voyages

    Le 9 juin 2007, j'ai assisté à une lecture au Clos Mayol, organisée par Sylvie di Roma. Arrivé en avance, j'ai parcouru le parc à l'abandon du Clos Mayol, envahi par les plantes. La vidéo de la lecture (sur le blog des Cahiers de l'Égaré) montre cette promenade sur des chansons de Dasha Baskakova aux titres évocateurs: Dans ta ville, je n'ai pas de place et Bye Bye.

    Pour les 2 vidéos mises en ligne ici, j'ai fait un autre choix: ne montrer que la promenade dans le parc, la même pour les 2 vidéos et accompagner chacune différemment sur le plan sonore, la 1° avec une interview de Félix Mayol, la 2° avec 4 chansons de Mayol.
    Voyage dans l'espace et le temps.

    J'ai pu réaliser ce montage grâce aux ressources du site de Jean Dubé dont je recommande la fréquentation.

    1941. Le 1° mai. 46 ans jour pour jour après ses débuts à Paris, Félix Mayol, le célèbre chanteur des années 1900-1930, à la retraite (il a alors 68 ans), se remet d'un accident cardiovasculaire lorsqu'il reçoit chez lui, dans son clos, en banlieue de Toulon, la radio marseillaise et son interviewer, Jean Guinebert.
    De cette émission seules les minutes en on
    des, sans extraits musicaux ni annonces ont été miraculeusement récupérées des poubelles et transférées sur bande, en 1982. Cette bande, son propriétaire, Jean Cocart-Fredet, autrefois de l'émission des «Cinglés du Music-Hall», a bien voulu en transmettre une version digitalisée à Jean Dubé qui l'a mise en ligne sur son site.
    Cette interview de 1941 sert de fond sonore à la 1° vidéo prise le 9 juin 2007 à l'occasion d'une lecture au Clos Mayol: les premières 8 minutes 30 au cours desquelles on entend, entre autres, Mayol parler de son premier engagement, à Paris, de son muguet-fétiche, du 1° mai du maréchal Pétain et surtout chanter le «Lilas blanc».
    Félix Mayol décède le 1° novembre 1941 au Clos Mayol.

    La 2° vidéo d'une promenade dans le Clos Mayol, le 9 juin 2007, prend appui en fond sonore sur 4 chansons de Félix Mayol, trouvées sur le site de Jean Dubé.


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