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Blog de Jean-Claude Grosse

Christian Bobin / Sylvain Tesson

Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #jean-claude grosse, #écriture, #voyages, #vide quantique

Christian Bobin / Sylvain Tesson
Christian Bobin / Sylvain Tesson

Pierre, /Christian Bobin 

La panthère des neiges /Sylvain Tesson

 

Pierre, de Christian Bobin, je l'ai lu entre le 23 et le 24 décembre 2019, un an après le « voyage » de Christian Bobin, du Creusot à Sète, le 24 décembre 2018, voyage de nuit, pour apporter deux exemplaires de La nuit du cœur (consacré à l'abbatiale de Conques) à Pierre Soulages et à Colette.

Ce 24 décembre 2019, Pierre Soulages a eu 100 ans. En 2018, Bobin « improvisa » ce voyage, apparemment sans prévenir Soulages, impulsion venue du cœur, pour offrir deux exemplaires de ce livre consacré à l'abbatiale et aux vitraux.

Voyage effectif ou songe d'une nuit d'hiver, voilà un voyage signé si je puis dire, chargé de signes. Un 24 décembre, pour un anniversaire, vers les outrenoirs de Soulages, l'homme de la lumière par le noir, dans le noir, sur le noir, sous le noir. Dans un train presque sans voyageurs, dans la nuit noire. Avec les bruits à l'intérieur du train et le bruit solidien des roues sur les joints des rails, ta dak, ta dak, métronome mesurant le temps et l'espace. Avec un taxi pris à la sortie de la gare vers 22 H 30 pour monter l'auteur de cette unique escapade, de cette escapade unique vers l'impasse du Mont Saint-Clair où s'est retiré le peintre ;  « ah ! vous allez voir le peintre ». Avec l'attente patiente devant la porte fermée, le domestique Mohammed étant allé prévenir ses maîtres.

Ce voyage initié par un mouvement du cœur, par l'amour, chargé de signes a-t-il confirmé ces signes venus du noir lumineux du poète de l'obscur et de la merveille ou a-t-il été aussi fournisseur de la quête de l'auteur de la part manquante, le surgissement d'une présence, surgissement inattendu, imprévu, non voulu, non préalablement désiré, défini.

Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point. Christian Bobin est l'auteur prolixe de la mise en déroute des certitudes, des raisons, l'auteur prolixe de la dissolution du réel auquel on s'accroche ; il est l'auteur prolixe de la nécessité de l'attente, de la patience, du silence, du vide en quelque sorte d'où va surgir peut-être la présence pure engendrant l'enchantement simple. Pas de projet, pas de cheminement vers un éveil spirituel, une pleine conscience, une volonté de puissance du genre le monde est le produit de ma conscience. Ce n'est pas lui qui va vers la présence, c'est la présence qui vient à lui, s'offre à lui dans la mesure où il est disponible, ouvert sur l'Ouvert.

Comme il s'agit d'expériences intimes d'accès à des outre-mondes quasi-indicibles, il me semble qu'en aucun cas, Christian Bobin peut être un guide spirituel, un transmetteur, un passeur.

Le bon usage de Christian Bobin est d'après moi de deux sortes : savourer les bonheurs d'écriture, fulgurances, éclairs ramenés de l'au-delà et oser sa propre aventure du sur-place, de l'immobilité ; devenir l'araignée dont la toile est tissée par des fils venus d'ailleurs ou du bon usage des signes venus d'ailleurs.

 

La panthère des neiges de Sylvain Tesson, je l'ai lu entre le 26 et le 28 décembre, dans la foulée de Pierre, de Christian Bobin. 

Passer d'un bureau, d'une maison d'ermite au cœur d'une forêt, habité par l'absolu se livrant par surprise au plateau du Chang Tang au Tibet, à des altitudes entre 4800 et 5200 m, avec des températures de - 20 à - 35°, c'est faire un sacré grand écart même si tu es installé dans un fauteuil au soleil à travers la vitre de ta chambre.

La géographie de cette région inhospitalière, pas encore colonisée par les Chinois, est propice à un voyage dans le temps. C'est une région où se sont réfugiées des espèces sauvages, pas totalement exterminées par braconniers et chasseurs. En particulier l'once, la panthère des neiges, le yak sauvage, le loup. C'est se retrouver au paléolithique et voir les effets de la révolution néolithique puisque à quelques centaines de mètres des lieux d'affût paissent des troupeaux de yaks domestiqués, gardés par des chiens domestiques et des enfants sans crainte. La révolution néolithique c'est la domestication, la hiérarchisation des dominations avec au sommet de la pyramide des prédations, le prédateur qu'est l'homme, exterminateur en 50 ans de plus de 60% des espèces. La vision qu'a Sylvain Tesson de ce monde où cohabitent paléolithique et néolithique est de source scientifique ; ce qui s'observe mais qui d'abord nous observe est le résultat de l'évolution des espèces, une évolution par sélection naturelle, loi du plus fort où tout être doit manger et finit mangé. Avec les espèces encore sauvages, on a un patrimoine génétique très stable, pur ; avec les espèces domestiques, on a des transformations génétiques acquises, devenant héréditaires et pouvant continuer à se modifier. Sylvain Tesson n'évoque pas une seule fois une autre vision de l'évolution, en train peu à peu d'émerger, l'évolution par la coopération et non par la compétition. C'est regrettable mais il sait rendre sensible ce que nous avons perdu avec la révolution néolithique. En domestiquant, nous sommes nous-mêmes devenus domestiques, soumis à des prédateurs s'attribuant des pouvoirs politiques, religieux, militaires, technologiques. La démographie galopante avec tous les effets concomitants, urbanisation, agriculture intensive, industrialisation et épuisement des ressources, pollution de l'air, des sols, de l'eau, plastification des océans, réchauffement climatique n'augure rien de bon quant aux horizons.

La géographie de cette région, faussement désertique, est propice à d'autres considérations de nature métaphysiques. Le Chang Tang, c'est l'esprit, l'écriture du Tao mais toutes les métaphysiques se sont posées la question de l'origine. À l'origine, l'unité, l'Un, une vibration première, une singularité première, un vide à potentiel infini. Une explosion libéra ce potentiel, l'inétendu s'étendit, l'ineffable se décompta, l'immuable s'articula, l'indifférencié prit des visages multiples, l'obscur s'illumina. Rupture, fin de l'Unicité. On reconnaît là le modèle du big bang, celui du vide quantique.

1° chant du Tao :

Sans nom, il représente l'origine de l'univers

Avec un nom, il représente la mère de tous les êtres

L'origine et les êtres, l'absolu et les choses.

Novalis : Nous cherchons l'absolu, nous ne trouvons que des choses (Grains de pollen)

 

L'affût est le mode opératoire nécessaire dans ces régions. On y va pour voir des animaux rares. Ils ne se donnent pas à voir, ils sont surgissements inattendus et voient qui veut les voir et ne sait pas qu'il est vu.

Vincent Munier prenant une photo d'un corbeau sur une arête ne se rendit compte que deux mois plus tard de la présence de la panthère des neiges derrière la crête et l'observant.

Sylvain Tesson en conclut que l'affût pourrait être un style de vie, praticable en tous lieux, à tout moment.
C'est là peut-être que Sylvain Tesson pourrait rejoindre Christian Bobin. Être à l'affût, attentif, patient sans savoir a priori ce qui va s'offrir et qu'on va peut-être voir. Mais à la pulsion scopique que je trouve prédatrice, voir absolument l'absolu, voir absolument l'unicité de ce qui se voit, absolument voir pour ensuite montrer, je préfère une autre pulsion, intime, ressentir, éprouver. Personnellement, je photographiais. Je ne photographie plus ; je filmais, je ne filme plus. Ce que j'éprouve, ressens n'est pas partageable. De même que je ne peux comprendre le monde de l'autre (plante, animal, personne), je suis mystère à moi-même et mystère pour autrui. Sauf l'exception d'une communion fortuite, subite, de coeur à coeur, une communion au travers d'un regard, d'un sourire. Sauf pour l'enfant qui a parfois accès immédiatement à l'autre. Adulte, toute contemplation, tout émerveillement est de surface, partiel sauf exception. L'accès à l'absolu nous est barré me semble-t-il, sauf exception. La Nature aime à se cacher dit Héraclite. La puissance créatrice, la source vive agissent et ne se montre que ce qui est créé.

 

Jean-Claude Grosse, 29 décembre 2019

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