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Blog de Jean-Claude Grosse

Les secrets de l'olivier / Emilie Borel

Rédigé par grossel Publié dans #amitié, #amour, #notes de lecture, #poésie, #écriture

un livre puissant, personnel et universel, un amour vibrant pour l'olivier

un livre puissant, personnel et universel, un amour vibrant pour l'olivier

« L'histoire de l'olivier est secrète et intense. Fragile, il aime la paix et ne s'épanouit que lorsque la folie des hommes s'atténue et laisse place à la douceur de la vie. Mais l'olivier puise sa bienveillance de plus loin : il a en lui le don de la mémoire. Devant l'ignorance, la bêtise et le découragement, il suffit de regarder les feuilles argentées de l'olivier danser au rythme de la brise et épouser la course du soleil dans le ciel pour puiser courage et volonté. L'olivier est un géant au coeur lumineux. »

Les Secrets de l'olivier est l'histoire d'une jeune femme qui après avoir parcouru le monde s'installe en Corse et plante de ses mains une oliveraie pour y produire une huile fruitée et ardente. Elle devra affronter le maquis, l'adversité, les forces de l'ombre, pour faire triompher la beauté et surtout l'amour. Antigone de la Méditerranée et de l'olivier, Émilie Borel nous offre le récit dévorant de sa vie, mais aussi une philosophie de l'huile d'olive.

Les secrets de l'olivier

Émilie Borel

Équateurs, septembre 2019

 

Préparant un atelier d'écriture sur oliviers et vignes au domaine de Tourris au Revest, pour le dimanche 16 mai

préparant un livre pour accompagner Marcel Conche dans ce qui fait sa vie : écrire chaque matin

je ne pouvais manquer de lire Les secrets de l'olivier d'Émilie Borel, paru en septembre 2019 en même temps que La nature et nous de Marcel Conche chez HD, dans lequel sont reproduites les lettres d'Émilie à Marcel (année 2001).

Lecture faite ce 8 mai. 

Voilà un livre allant de l'enfance-adolescence dans de nombreux pays du monde parce que le père, Philippe, est chargé de programmes alimentaires pour le compte de l'ONU, pays pas faciles souvent, où la violence fait rage (Guatemala par exemple) ; « nous (elle associe à son histoire, celle de sa sœur cadette, Sophie) traversâmes l'enfance et l'adolescence de pays en pays, à la fois déracinées et métissées » p.20

aux études poussées à la London School of Economics

puis aux missions humanitaires souvent risquées (Angola par exemple) où Émilie déploie des compétences d'organisation, un sens profond de l'empathie, de la compassion, de la bienveillance (à l'orphelinat pour enfants handicapés mentaux aux abords de Douchanbé au Tadjikistan, elle mit en place un programme réussi de réhabilitation des locaux)

ces expériences décrites par Émilie sont toujours nourries de considérations métaphysiques (sur le Tout ; « à quoi penses-tu » lui demandait sa mère, Vân, nuage, d'origine vietnamienne ; « au Tout bien sûr » répondait-elle), de récits légendaires (l'histoire de Majnun et Leïla ou l'amour absolu), de citations remarquablement placées : « connaître ce n'est pas démontrer ni expliquer, c'est accéder à la vision » (Saint-Exupéry)

En 1999, surgit l'appel, préparé au secret depuis longtemps, l'enfance déjà, appel exigeant, inexplicable, nécessaire. Elle avait compris que « le monde ne change pas, seuls les êtres changent et uniquement de leur propre gré ». C'est sur cette voie qu'elle s'engagea et méditerranéenne, choisit la Corse mais aussi la mythologie (Iliade, Odyssée), la métaphysique des Grecs antiques (le logos d'Héraclite) avec apprentissage pendant un an à Aix du grec et du latin : « je désirais me réconcilier avec le monde, retrouver le sens du juste, de la dignité et de l'honneur. » p.51

Amoureuse de marches solitaires sur des chjassi, sentiers dans le maquis, Émilie découvre, mangés par des ronciers et autres espèces agressives, de très vieux oliviers. Elle les dégage, brûle les ronciers. Une vocation est née. Ce sera bientôt une passion. Mais avant, c'est la vie avec l'homme aux chevaux, un castanéiculteur, la découverte du châtaignier, de la châtaigne, de la farine de châtaigne. Puis la découverte d'une parcelle qu'elle trouva propice à la culture de l'olivier, 13 ha mais l'administration usa de son droit de préemption et la parcelle fondit à 5 ha. On est en 2008.
Le chapitre 8 est consacré au philosophe, pages 69 à 76. Merveilleuses lectures et profonds commentaires des pré-socratiques ou de Leibniz dans le jardin des oliviers, une agora pas dans une enceinte universitaire mais en pleine terre, au contact du ciel, du cosmos. Un point de divergence se creusa entre l'athée entêté et Émilie, l'amoureuse du Tout, de la Vie créatrice : « c'est dans l'effort de Vie que de la rose émanent ses parfums, de cet élan de Vie que l'arbre fait renaîtres ses fruits. » Et de citer le vieux philosophe : « et l'olivier planté est la beauté devenue évidente. J'imagine la joie d'Émilie devant son poème de terre et d'eau, de douceur et de lumière, de feuilles et de fruits mûrs. Car un poème ne se fait pas seulement avec des mots. Ainsi ai-je rêvé devant le terrain d'Émilie. »

Elle nomme Marcel Conche vers la fin du livre, p.130 quand elle cite une prière qu'il a traduit :

Vaines sont les mille croyances

Qui meuvent le cœur des hommes, indiciblement vaines ,

Sans valeur comme herbes fanées

Ou l'écume oiseuse de l'océan sans bornes.

Pour faire douter une âme

Tenant si fermement à ton infinité

Si sûrement ancrée

Au roc inébralable de l'Immortalité...

À partir du chapitre 9 : L'amour, Émilie fait le récit de sa rencontre avec Ivo Berta, technicien oléiculteur et moulinier de réputation internationale. Leur rencontre d'abord technicienne (elle a besoin de ses services et conseils) se mue en amour, Émilie le demandant en mariage et lui, disant, en la regardant dans les yeux Oui tout simplement, p.83. Naissance de Théa, un 24 août. 

Le récit est aussi celui d'un combat pour l'oliveraie, la spécificité des oliviers trouvés en une région de l'île, contre l'impéritie, l'inertie de l'administration et de l'état, l'animosité y compris agressive à l'encontre de leur réussite de la part de la filière oléicole corse et sans doute de la mafia, épisode de l'homme immobile à contre-jour dans l'entrée de la maison

(en 10 ans, 2008-2018, l'huile d'Ivo et Émilie devient la 1° huile française à être classée dans les 10 meilleures huiles d'olive du monde par 7 concours internationaux).

La leçon qu'elle en tire, c'est au travers d'un conte, celui de la luciole et du crapaud. À la luciole qu'il va avaler, le crapaud dit Pas briller, pas briller, p.138. 

Dans ces chapitres, on suit aussi l'olivier dans sa croissance, sa fructification par olivier pollinisateur, l'évolution du fruit au gré des saisons, les menaces qu'il faut déjouer si on peut, pluies diluviennes, trop grande sècheresse, feux parfois volontaires, mouche de l'olive, voire bactérie décimant une partie des oliviers d'une région italienne. C'est mieux qu'un manuel technique car il y a toujours le lien avec les anciens, un mixte entre grec par l'esprit et perse par la grâce et la beauté.

J'ai aujourd'hui la conviction qu'il n'y a pas plus beau et grand voyage que celui du chemin caché au fond de nos cœurs. phrase finale p.151

Pour terminer cette note de lecture, je signalerai ce qui me semble être sa caractéristique d'écriture, une retenue, une distanciation, elle ne nomme pas, elle dit l'homme aux chevaux, le philosophe, l'homme immobile. En écrivant ainsi, elle évite tout jugement, se montrant très respectueuse même des adversaires. 

Ce livre me semble essentiel pour enfin avoir la version d'Émilie sur la relation entre Marcel et Emilie, en contraste avec Le silence d'Émilie dont j'ai été l'éditeur. (voir ma note Sur le silence d'Émilie)
Et le dit d'Émilie est un dit me semble-t-il de profonde sincérité, honnêteté, humilité. Voilà me semble-t-il, une femme de caractère, de conviction, de passion, une femme qui par le faire, par le travail de l'arbre de lumière et de paix, peu considéré à la différence de la vigne, une femme donc qui par le faire réalise, incarne son être, cet irreprésentable, ce mystère qui fait qu'on est une partie du Tout et ce Tout en même temps. 

« Vous n'êtes pas une goutte dans l'océan. Vous êtes l'océan tout entier dans une goutte d'eau. »

Djalâl Al-Dîn Rûmi.

 

Le 8 mai 2021

 

 

mon ressenti sur ce qui me semble être la vision d'Émilie

l’olivier a comme toute chose, tout être, sa place dans le Tout, il est une partie du Tout et  le Tout en même temps; cela me renvoie au phamarcon qui m’a décillé les yeux, vers le 1° janvier 2021  Tu es aimé, tu es mon bien-aimé; Tu c’est la Source, l’Origine infinie, informée = sans forme, de tout ce qui apparaît, disparaît et qui a forme, qui est incarné; tu es aimé = à égalité avec chaque chose, chaque être qui existe, de l’infime virus aux étoiles et inconditionnellement; tu es mon bien-aimé =  dans ta singularité, pour ta mission de vie que tu définiras librement;
on a parlé de philosophie de l’olivier à propos de ce livre, je crois qu’il faut revendiquer mystique de l'olivier 
quant à l'huile d’olive du moulin d'Oltremonti, son goût, je souhaiterais qu'Émilie réussisse à mettre les mots justes, poétiques peut-être parce que les termes techniques des professionnels constituent souvent une barrière d’après moi
 
se lancer dans la mystique de l’olivier et dans une approche très sensible, sensitive du goût de l'huile d'Oltremonti c'est mettre en avant l’amour porté à ce lent travail d’élaboration et cet amour, ça ne s’évalue pas mais sans  cet amour pas de place dans les concours internationaux
(l’amour inconditionnel est une force, il peut soulever des montagnes, c’est aussi un sentiment bien sûr qui demande le nettoyage de l’ego, de l’envie de posséder)

dans Noé de Jean Giono

Je m'accroupis dans les buissons, au droit-fil d'un rayon de soleil, et je ramasse les olives des branches que j'ai coupées. Les fruits sont magnifiques. Couverts d'une fine poudre de riz perlée, dès qu'on les touche ils laissent aux doigts un gras suave et découvrent leur chair violette, dans la couleur de laquelle il y a déjà en suspension la couleur de l'huile.

le Mont d'Or, la maison de Giono se trouve au pied du Mont d'Or
le Mont d'Or, la maison de Giono se trouve au pied du Mont d'Or

le Mont d'Or, la maison de Giono se trouve au pied du Mont d'Or

Pour une littérature de l'olivier par Costanza Ferrini

Ce texte est dédié à mon maître à écouter les oliviers : Francesco Biamonti.

texte paru dans La Pensée de midi N° 10 / 2003de Thierry Fabre

Dans une société qui ne connaît plus la patience, je voudrais aborder la littérature de la Méditerranée avec un regard particulier, en choisissant comme guide, pour traverser cette mer d’une rive à l’autre, l’olivier.

2L’olivier et la littérature méditerranéenne ont des caractères identiques. Les espèces d’oliviers qui poussent en Méditerranée se comptent par milliers : c’est un arbre qui est présent sur toutes les côtes, et dans tous les premiers arrière-pays. Mais il a en même temps un besoin essentiel : la spécificité d’un lieu. Il y a autant d’espèces d’oliviers que de points de vue sur la Méditerranée. De la même façon, la littérature de cette mer est toujours extrêmement localisée, et ce sont ces racines qui lui permettent son développement, son caractère transversal. Et puis, les oliviers, apparus en Arménie il y a une dizaine de milliers d’années, se sont répandus depuis dans toutes les terres du bassin, jusqu’au Portugal et au Maroc. La littérature méditerranéenne n’a pas fait autrement : à partir d’une origine géographique quasi identique, elle a pu accueillir tous les imaginaires, aussi nombreux que les espèces d’oliviers.

3Cette image de transversalité est très forte, et pour l’illustrer, je voudrais commencer par un extrait de la sourate XXIV du Coran, dite De la Lumière. Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Semblance de Sa lumière : une niche où brûle une lampe, la lampe dans un cristal ; le cristal, on dirait une étoile de perle : elle tire son aliment d’un arbre de bénédiction, un olivier qui ne soit ni de l’Est ni de l’Ouest, dont l’huile éclaire presque sans que la touche le feu. Lumière sur lumière !

4Tout olivier donne sa lumière, qu’il soit d’Orient ou d’Occident. C’est de la variété de sa diffusion géographique, toujours conjuguée à un “ici” précis, que jaillissent sa puissance et celle de sa littérature.

Le sens du lieu

5L’olivier crée, par sa présence, un lieu. Il devient abri. Dans un passage de l’Odyssée, Ulysse décrit à sa femme leur lit de noces, construit sur un rejeton d’olivier puissant comme une colonne. Pour cette description technique d’une chambre et d’un lit bâtis autour d’un arbre, Homère utilise certains adjectifs qui signifient “riche en feuilles”, “avec un grand pied”… Cette idée d’un lieu créé par l’olivier, ici directement lisible, donne également une clé pour comprendre d’autres passages de l’Odyssée. Ainsi, quand Ulysse fait naufrage dans l’île des Phéaciens, à bout de forces, perdu, il cherche un abri où reprendre ses sens : Il s’en alla vers la forêt [et] se glissa sous une double cépée issue d’un même tronc, un olivier sauvage et un olivier cultivé. Ni la force humide des vents qui soufflent n’y pénétrait, ni jamais le soleil brillant ne les transperçait de ses rayons, ni la pluie ne les traversait. […] C’est sous leur abri qu’Ulysse se cacha […] et il se fit une couverture de feuilles. L’union des deux oliviers lui construit un “chez lui” dans cet ailleurs inconnu. Quand, à son réveil, les suivantes de Nausicaa veulent le laver et l’habiller, elles posent à côté de lui un manteau, une tunique et une fiole d’or emplie d’huile fluide. Alors l’illustre Ulysse leur dit : “Suivantes, tenez-vous à distance, que je sois seul pour me baigner, ôter de mes épaules l’eau de mer et me frotter d’huile d’olive, car il y a longtemps que mon corps n’en a pas reçu.”

6Ces oliviers de l’île phéacienne sont d’une espèce sûrement différente de ceux d’Ithaque, mais c’est à travers le soin de son propre corps qu’Ulysse retrouve son identité, son paysage. Et ce n’est pas un hasard si c’est ici aussi qu’il retrouve sa propre histoire. L’olivier est en même temps paysage de l’âme et de la peau, deux entités pour les Méditerranéens qui sont souvent superposables.

7Nous retrouvons trace de l’île des Phéaciens dans l’ouverture de Manosque-des-Plateaux de Jean Giono : Quand j’étais tout petit, je jouais, puis j’avais faim. Ma mère taillait alors une plate tartine de pain, elle la saupoudrait de sel, elle l’arrosait d’huile, par un large 8 de la burette penchée, elle me disait “Mange.” Ce sel, il me suffisait de humer le vent odysséen : il était là avec l’odeur de la mer ; ce pain, cette huile, les voilà tout autour dans ces champs de blé vert dessous les oliviers.

8C’est avec le nez que Giono établit une connexion avec le vent, c’est avec la bouche qu’il goûte sa terre, la fait devenir sa propre peau, jusqu’à la transformer en nourriture. Tu m’as nourri de ces collines, écrit-il en s’adressant à sa mère.

9L’olivier acquiert pour ainsi dire une parentèle intime, comme l’exprime également le poème de Mehmet Yashin, L’Olivier amer.

10

On ne m’avait pas dit / que l’olivier était mon grand-père / ses bras ridés couverts de rugueuse peau, / un visage lumineux un fixer obscur.
Il me reconnaît même de loin / Il secoue ses branches et frémissent ses feuilles / On dit que grand-père l’avait planté avant sa mort.
Autant vigoureux dans le tronc, autant délicieux le parfum / ses petites feuilles jamais sans un grand sourire…
On ne m’avait pas dit que c’était mon grand-père / ses feuilles argentées brûlaient pour moi comme de l’encens[1][1]L’une des traditions de Chypre est de brûler des feuilles… / le plus cher grand-père l’olivier amer.

 

11L’olivier, espace et abri, s’ouvre ici sur une présence. Celle-ci nous arrive d’un temps passé, des siècles parfois, mais ce temps est celui d’un “ancien-présent”. Il pensait aux oliviers d’autrefois, à leur air sacré, toujours neuf, écrit aussi Francesco Biamonti dans son roman Vent largue.

12Dans le film de Liana Badr, Zeytouna (L’Olivier), qui se déroule en Palestine, les femmes défendent leurs arbres contre les déracinements effectués par les Israéliens, parce que l’olivier est l’une des ressources économiques et des conditions de survie du peuple palestinien, mais aussi parce que là où il y a un olivier, il y a un lieu. Déraciner un arbre signifie annuler un lieu, qui redevient ainsi espace sans mémoire, sans histoire, sans repère.

Le dialogue tacite des oliviers

13L’olivier respire en un mouvement diastolique du temps. Autour de la Méditerranée, le poids du passé peut être plus lourd qu’ailleurs, s’il y a absence de dialogue avec le temps. Giuseppe Bonaviri, écrivain sicilien, dans l’un de ses plus célèbres romans, Le Murmure des oliviers, montre la capacité qu’ont ces arbres à dialoguer. Un dialogue avec l’homme qui n’est tacite qu’en apparence. Car l’olivier nie, par sa présence, la solitude. Dans la campagne, aussi loin que pouvait porter le regard, on ne voyait personne, à part les oliviers avec leurs frondaisons dont les branches ployaient sous la pluie qui tombait. Pour Bonaviri, les oliviers sont en harmonie avec le paysage. Ils sont sources de lumière (Et ce soir-là, la lune semblait avoir du mal à se lever. […] Seule une légère clarté émanait des oliviers) ou de chaleur, mais aussi parfois sources d’émotions ou d’attitudes humaines (Lorsque la campagne est déserte, même les oliviers paraissent abattus sous le vent chaud), et ils peuvent même aller jusqu’à reproduire la parole (Personne n’ayant répondu, sauf l’écho renvoyé par les oliviers).

14Francesco Biamonti, lui aussi, réussit à saisir un tel écho au sein d’un matin lumineux. Il pensait aux oliviers, à leurs branches presque minérales, à leurs troncs presque humains. Ils avaient un feu intérieur et semblaient parler dans la lumière du matin.

15René Fregni, lors d’un entretien que nous avons eu ensemble il y a quelques années, avait conclu par ces mots : Il y a autant de choses à voir dans un olivier que dans tout le reste du monde. Il faut simplement prendre le temps de regarder comme il s’est donné le temps de nous aider à vivre. Après une longue fréquentation avec de tels arbres, la leçon à retenir est bien celle de la patience, celle du temps de la croissance.

16Le célèbre commissaire Montalbano d’Andrea Camilleri cherche la solution des crimes auxquels il est confronté sous un olivier. Sa méthode est très simple : il abandonne sa pensée, qui, sous l’arbre, semble retrouver son issue.

17

Observé d’en dessous, l’olivier paraissait plus grand et plus emmêlé. Il vit la complexité de la frondaison qu’il n’avait pu distinguer quand il était installé à l’intérieur. Quelques mots lui vinrent à l’esprit. “Il y a un olivier sarrasin, grand… avec lequel j’ai tout résolu.” Qui les avait prononcés ? […] Ces mots, c’était Pirandello qui les avait dits à son fils, quelques heures avant de mourir. Et ils se référaient aux Géants de la montagne, l’œuvre inachevée.

 

18Le personnage de Vent largue de Francesco Biamonti exprime le désir de reposer au pied de cet arbre. Au bord de la route […] Céleste bruissait. Elle était toujours la première à bruire. Cela peut-être lui avait valu son nom. “C’est sur sa souche que je voudrais qu’on disperse mes cendres, face au village perdu… Quel orgueil !”

L’entretien avec la mer

19Des pointes de mer argentées pénétraient dans le ciel comme répondant à l’appel des oliviers : c’est ainsi que s’exprime, encore, Biamonti, grand écouteur de ces secrètes correspondances de lumière entre rochers, oliviers et mer, dans sa terre ligure du Ponant.

20L’écrivain calabrais Giuseppe Gironda, de son côté, entend un autre type d’entretien entre l’olivier et la mer : Si seulement il y avait un tout petit peu de vent ! Quand il court entre les branches des oliviers, il fait un bruit semblable à celui de la mer, des vagues !

21Pavese, lui, s’adressait à sa Terra rossa terra nera (Terre rouge terre noire) par ces mots : Les olives de ton regard / adoucissent la mer. Et c’est exactement pour cela que le protagoniste du roman Attente sur la mer va visiter ses oliviers avant de repartir sur la mer. Il aurait voulu avoir avec eux un entretien, se faire face à eux homme de prière. Il les avait si souvent emportés sur la mer, comme un opium, un rêve.

22Et pour revenir au commissaire Montalbano, notons que, s’il va résoudre ces énigmes sous l’olivier sarrasin, la mer lui est un lieu équivalent : Montalbano, quand il n’avait pas envie d’air de la mer, remplaçait la promenade le long du môle de l’est par une visite à l’arbre des olives.

Les femmes, l’olivier et la mer

23Il y avait une fois, dans une ville grecque, le soudain jaillir d’une source et le soudain pousser d’un olivier. Ainsi commence la légende racontée par saint Augustin dans La Cité de Dieu. L’oracle delphique fut interrogé et les habitants apprirent que l’olivier symbolisait la déesse Athéna et l’eau Poséidon. Ils eurent à décider si la ville devait prendre le nom de l’une ou de l’autre. Le roi consulta le peuple. Les hommes indiquèrent le dieu de la mer, les femmes la déesse de l’olivier. Par une seule voix, les femmes gagnèrent. Poséidon, furieux, inonda la ville et, pour le calmer, les nouveaux Athéniens infligèrent aux femmes trois punitions : elles n’eurent désormais plus le droit de vote, ni celui de donner leur nom à leurs fils, ni celui de s’appeler Athéniennes. L’histoire est racontée par les hommes, et si le roi avait été une reine, il est probable qu’aujourd’hui Athènes s’appellerait Athènes Poséidonia, incarnant ainsi la double et inséparable âme grecque et méditerranéenne. Ce mythe fondateur est resté dans les gestes ou les rites des gens de mer et d’oliviers. Pour la femme, ces rites deviennent mémoire viscérale, une mémoire qui unit deux parties de son être au monde, deux temps indissolubles du grand cycle.

24Francesco Biamonti, dans Vent largue, raconte la vie d’un homme qui partageait sur une île la nostalgie d’une femme aimée avec les oliviers. La lumière épurait les oliviers et les rochers presque bleus. Il se rappela que, faute de mer, Sabèl les regardait.

25Sabèl, à son tour, interpose un silence entre elle et la mer. Elle est sur une île, donc en présence de son élément vital, mais de cette fréquentation exclusive et paisible jaillit la nostalgie des falaises, alors que les oliviers comblent chez elle, d’habitude, le vide de la mer… La nostalgie atteint également les arbres : les deux éléments sont strictement joints l’un l’autre.

26J’ai également le souvenir vécu d’une tradition païenne. Il y a un rocher en Tunisie, dans un village du bord de mer appelé Lella al-Bahrîya (La Dame des marins), où les femmes se rendent au crépuscule pour allumer des bougies. L’invocation qui accompagne ce geste signifie à peu près : Toi qui habites la maison de (ici, le nom de la famille du pêcheur), ouvre les portes de la mer, que le poisson rentre dans le filet. Et, l’une après l’autre, toutes les maisons des familles de pêcheurs du village sont nommées. Mais jadis, car ce rite est très ancien, on lançait : Toi qui habites l’olivier de… suivi de l’énumération du nom des arbres. Par l’olivier, on évoquait l’abondance de la mer.

27Amina Saïd convoque cette mémoire entrelacée entre la mer et l’olivier dans son chant La Douleur des seuils.

28

Je suis née d’un silence / entre la mer et l’olivier
Le mystère d’une étoile errante / me protège de moi-même
Je suis née d’un silence / entre la mer et l’olivier
Du rythme des vagues / et de l’enfance de la lumière

 

29Tandis que c’est sur son propre corps que la poétesse dalmatienne Vesna Parun découvre la mémoire viscérale de cette double appartenance. Puis je regarde mes mains luisantes / et mes cuisses dorées de l’écume marine / d’où jaillit l’huile des oliveraies.

Le temps des olives

30Levées avant l’aube, vêtues de leurs plus beaux atours et fardées, les pieds chaussés de cette sorte de babouches hautes et souples de couleur écarlate ornementées de dessins noirs, parées de tous leurs bijoux, les femmes se rendaient aux champs. Toutes les femmes aiment le temps des olives, car c’est celui où elles peuvent sortir. Elles rentraient aux étoiles éreintées mais heureuses.

31La femme berbère Fadhma Amrouche raconte la version féminine de la cueillette dans sa région. Nous sommes en Algérie dans les années trente. Les femmes sont obligées de faire la cueillette, mais elles sont habillées comme à la fête. Elles sont entre elles. En Palestine aussi, dans le film de Liana Badr, Zeytouna, la cueillette est menée par les femmes. Elles se taquinent, rient entre elles et jouissent de la récolte en se racontant des histoires…

32

Ce temps des olives, je ne connais rien de plus épique.

 

33De la branche d’acier gris jusqu’à la jarre d’argile, l’olive coule entre cent mains, dévale avec des bonds de torrents, entasse sa lourde eau noire dans les greniers, et les vieilles poutres gémissent sous son poids dans la nuit. Sur le bord de ce grand fleuve de fruits qui ruissellent dans le village tout notre monde assemblé chante. C’est Jean Giono, dans son Poème de l’olive, qui raconte ainsi la fête de l’abondance en Provence, dans ces mêmes années trente. Une fête qui, malgré de menues différences, se répète à l’identique dans toute la Méditerranée. On y jouit collectivement du résultat d’un an de travail. Et comme pour chaque tradition liée à l’abondance de la terre ou de la mer, on trouve aussi des rites propitiatoires, venus de la nuit des temps. Dans le centre de l’Italie, par exemple, on sacrifie une grande branche d’olivier avec des olives pour la fête de la fin de la cueillette. Autour de cette branche, placée au milieu de la place du village, tout le monde danse, et on “sacrifie” aussi de l’huile nouvelle pour frire des beignets de riz.

34Il y a un rapport singulier de l’homme ou de la femme à l’olivier, mais il y a aussi le moment du partage : celui de la joie liée à l’abondance, ou si parfois l’année est averse, celui de l’amertume du temps qui “enlève”. Comme l’écrit le poète originaire de Lucanie Leonardo Sinisgalli, L’olive a le goût de l’oubli / la saveur des larmes.

La résistance des oliviers

35En conclusion de ce bref tour d’horizon, dédions quelques mots aux oliviers comme lieu de résistance. Cet arbre qui pousse en Méditerranée suit de près son histoire, ses fractures et ses blessures. Pour les femmes palestiniennes, les oliviers sont le lieu de la résistance, parce que c’est à partir d’eux que leur histoire, leur genius loci, leur mémoire, se dégagent. L’olivier n’est pas simplement le symbole de la paix : il représente également pour le monde de la terre l’équivalent de ce qu’est Phénix pour les airs. C’est une plante presque immortelle, qui peut resurgir de ses cendres et faire repousser sans cesse de sa souche millénaire de nouveaux rejetons…

36Cette résistance permet à Moncef Ghachem de renverser l’image reçue de l’olivier comme lieu de paix, lorsqu’il dénonce le climat de censure dans son pays : La prison n’est plus dans la forteresse / Mais en plein air parmi les oliviers.

37J’aimerais, pour terminer, citer intégralement un récit de tradition orale, situé en Toscane pendant le ventenniofasciste (1925-1945), et que j’ai recueilli du poète Giacomo Trinci, qui l’a lui-même entendu maintes fois, par la bouche de son père Ari [2][2]Récit oral du 28 novembre 2002, par Giacomo Trinci et Francesco….

38

Mon père racontait que durant la période du fascisme son père Sem était considéré comme antifasciste, dans un petit village de Toscane où les antifascites frappaient les fascistes. Au village, chacun savait de quel côté étaient les uns et les autres. Grand-père Sem avait toujours refusé de prendre la carte du parti, et comme il connaissait tous ceux qui étaient passés dans le camp fasciste, il les attendait de pied ferme.
Un matin, Gigi D.F. arriva, avec trois ou quatre hommes de main, pour lui demander de prendre la carte.
– Allez, Sem, si tu veux que tes fils aient une vie plus facile… Fais un effort.
Mon pauvre père ne leur laissa pas le temps de terminer ; il posa sa pioche, et sans même se tourner, il allongea une main, prit le fusil qu’il gardait toujours suspendu à l’olivier, et dit :
– Tu as toujours été une ordure ; attention, si tu ne fais pas demi-tour, je vous tire dessus, toi, ceux qui t’accompagnent, toute ta famille et même ton chien (et ton chat aussi, si tu en as un).
On ne les a jamais revus.

 

39Dans ces mille versions, ce récit conserve toujours des caractères fixes ; c’est ainsi que se révèle la naissance d’un mythe. Dans chaque variante, dès qu’apparaissent les fascistes, il y a un olivier, avec un fusil caché derrière, ou à côté. Le noyau stable représente le message qu’il faut faire passer dans tous les cas : on peut s’opposer au fascio, à l’arrogance d’un pouvoir imposé ou à une vision unique du monde, et chacun peut le faire à sa manière. C’est cette façon personnelle de marquer son opposition qui est soulignée dans le mythe. Certes, l’olivier représente l’élément de la campagne toscane le plus répandu, mais c’est aussi le sens du lieu. Le sien. A la carte du fascio, il opposera toujours l’olivier.

40Merci à Giulio Scatolini et Fabio Petrillo pour leurs suggestions. Sauf précisions, les traductions des extraits sont de Marguerite Pozzoli.

Notes
  • [1]
    L’une des traditions de Chypre est de brûler des feuilles d’oliviers, soit dans une nouvelle maison, soit à la naissance d’un nouveau-né, pour, dit-on, “chasser les yeux du diable”.
  • [2]
    Récit oral du 28 novembre 2002, par Giacomo Trinci et Francesco Fagnani, dans l’oliveraie centenaire de Perugia.

Propos recueillis par Dominique PIETRI* pour

ICN, Informateur Corse Nouvelle #6786 vendredi 13 septembre 2019

Vous avez eu une enfance nomade, une fresque d’enfance que vous dépeignez comme sobre. Pourquoi ?

En fait, je fais référence à ma mère. Mon père en véritable méditerra-néen avait ces accents d’exagérations, de colères. Ma mère, vietna-mienne, a toujours fait en sorte que notre intimité familiale ne soit pas perturbée. En fait, nous avons eu une vie très simple. Vivre en nomade, c’est apprendre à ne pas cumuler l’inutile, s’axer sur le beau et l’essen-tiel. 

Votre relation intime avec la littérature explique-t-elle votre combat  actuel d’oléicultrice ? 

Oui, tout à fait. La parole est une arme. En Amérique latine la parole du chant et de la poésie est importante. Elle met en avant ce qu’on n’ose dire autrement. Elle atteint le cœur plus facilement et bien autrement que les slogans politiques et autres discours. Dans cette parole, il est question de terre, de culture et de peuple. C’est très important de pouvoir décrire ce que l’on ressent à travers des paroles justes. La parole juste est un chant.

Vous avez rencontré l’olivier à Rome et vous en parlez dans votre livre  un peu à la manière proustienne. C’est votre « madeleine » ?

Oui tout à fait. Goûter l’huile d’olive, c’est chaque fois me replonger  dans ma culture méditerranéenne. Plus j’en découvre les subtilités plus j’ai envie de m’intéresser à l’arbre et de le protéger. L’olivier par sa no-blesse, par sa symbolique, représente à mes yeux ce fameux retour à l’essentiel. Il m’a permis de retrouver espoir et foi dans un monde qui me paraissait de plus en plus absurde lorsque je travaillais dans l’huma-nitaire. L’olivier me tient debout.

Facile de rester debout lorsque l’actualité nous montre les restes  calcinés d’autres forêts ?

Non bien sûr mais en même temps je me dis que j’ai bien fait de tourner quelques pages de ma vie pour aller vers cette quête du sens. Ce qui se passe actuellement m’est insupportable. Retourner vers l’olivier fut une décision importante, source d’autres difficultés mais je pense avoir fait le bon choix en protégeant à ma manière la nature.

Vous comparez souvent votre parcours professionnel d’oléicultrice à  l’ Odyssée. Où en êtes-vous de votre traversée ?

J’ai déjà traversé pas mal de choses pour comprendre enfin le sens de ma vie, celui de ce retour peut-être en commun avec Ulysse. Retour à plus de simplicité, de vérité. Mais je ne pense pas avoir fini ce voyage, il reste tant à faire. Je le poursuis pour moi, pour ma fille, pour les générations futures. Tenter de laisser une trace même si pour l’instant elle est fragile. En tout cas le geste est là. J’espère que ma fille pourra hériter de ce que ce voyage m’aura permis de réaliser. 

Votre oliveraie est votre royaume. À l’intérieur se trouve bien évidem-ment votre roi moulinier, Ivo, votre princesse Théa et tous les soldats  que sont vos oliviers. Comment protège-t-on ce royaume sans devenir un Don Quichotte ?

Un combat de chaque jour. Comment ne pas devenir un Don Quichotte est toute la question. C’est pour cela que j’écris, pour tenter de faire comprendre même modestement la réalité de ce combat. Ce livre, c’est mon chant pour protéger mon royaume. Ça peut paraître  un peu romantique mais je me suis vouée à la paix, à l’olivier, à la beauté des choses. 

Pourtant à certains moments, votre chant se veut plus guerrier. Par  exemple quand vous demandez à la préfète si l’État veut encourager l’agriculture en Corse ou si les agriculteurs doivent se résigner à cultiver uniquement du gazon.

La réponse fut le silence...Je ne m’explique pas encore ce silence, qu’il soit celui de nos élus ou de l’État. Pour l’instant, il perdure mais je ferai tout ce que je peux pour le rompre. Ce livre est en fait une question. J’espère une réponse. Et tant qu’il y aura silence, il y aura un chant de ma part.

Ne pensez-vous pas que la gestion de la bactérie Xylella fastidiosa  pourrait être la raison de ce silence ?

C’est fort possible. La gestion de la Xylella en Corse a été mauvaise et a eu pour conséquence de mettre les oléiculteurs dans une position diffi-cile. La crise provoquée par le Xylella a éludé la vraie question, à savoir que faire pour la reproduction de plants endémiques. Et je ne suis pas la seule à avoir souffert de cette mauvaise gestion puisqu’il y a d’autres agrumiculteurs qui ont carrément perdu leur entreprise. Aujourd’hui il n’y a pas assez de plants à replanter même s’il y a eu une pépinière*  officielle créée avec l’aide de l’État et de l’Odarc. Nous sommes dans  une situation complètement folle. En Amazonie les forêts brûlent et en méditerranée en général et en Corse en particulier où nous avons de  l’eau et du soleil, on ne peut pas planter. Il y a quelque chose qui ne  tourne pas rond.

Quelles pourraient être les solutions ?

Encore une fois, je pense que nous sommes dans une mauvaise gestion qui a pris peut-être une tournure politique. Au lieu de regarder l’essen-tiel, on regarde les intérêts personnels. D’où ma question à l’époque  à la préfète que je pose aussi à nos élus. Et plus le temps passe... En  agriculture, le temps est très précieux. Si vous ne plantez pas, la nature reprend ses droits, la terre cultivée redevient maquis voire part en fu-mée. Tant qu’on ne laissera pas l’agriculteur faire ce qu’il doit faire, on encourra des dangers et on reproduira à petite échelle ce qui se passe ailleurs à plus grande.

Est-ce que c’est parce que vous pensez que l’époque n’est plus à la  transmission, à un manque de culture du goût, que vous tentez de faire changer les choses par l’écriture ?

Oui. Malheureusement beaucoup de métiers disparaissent comme celui de mouliniers, l’agriculture sur notre île est de plus en plus faible même si on essaie de la mettre en avant. On évoque toujours les produits du terroir mais si on y regarde de plus près, cela reste faible par rapport à tout ce qu’on pourrait faire. La transmission est importante, elle nous donne la fierté, le courage. Si on ne s’y attache pas, c’est la perte de  valeurs, de racines.

Pourtant cette transmission, vous avez su l’exporter puisque votre  huile est classée dixième meilleure huile du monde d’après le classement du comité World’best olive oils ? 

Oui, en effet. Cela m’a permis de ne plus être intimidée mais en même temps de pouvoir comparer le fruit de mon travail à celui des autres.  Partir pour mieux revenir, comme un certain Ulysse. 

Après l’écriture de ce livre, franchement, vous sentez-vous plus proche d’Ulysse ou de Sisyphe?

Bonne question ! Je ne sais pas. Je pense qu’il me faut encore attendre un peu pour vous donner une réponse. L’écriture a affiné mon esprit  et m’a permis d’exprimer plus justement ma révolte. Désormais, tout  dépend de ce temps de silence dont nous avons parlé mais je suis assez méditerranéenne donc je n’ai pas tellement de patience et j’ai encore  de la voix. 

Propos recueillis par Dominique PIETRI* pour ICN, Informateur Corse Nouvelle #6786 vendredi 13 septembre 2019

Lancée en 2014,la pépinière n’a jamais cessé son activité, elle produit 10 000 plants de variétés corses par an et va en produire 30 000 dès 2020.

Aporie Salah Stétié et la Méditerranée noire, 1990, 336 pages, épuisé

Aporie Salah Stétié et la Méditerranée noire, 1990, 336 pages, épuisé

où j'en suis à 80 ans passés, prenant conscience ou et m'éveillant spirituellement avec grande lenteur :

nous libérer du matérialisme et du déterminisme, de l'illusion que nous sommes séparés, localisés dans l'espace et le temps, que l'univers est le fruit du hasard, que l'évolution est le fruit de hasards, que le corps et l'esprit sont séparés, que l'homme n'est qu'une machine… 

découvrir que si nous sommes des observateurs participatifs, nous sommes conséquemment des créateurs, co-créateurs en interaction ici et maintenant, là et ailleurs, avec tout ce qui existe, a existé, existera, que nous pouvons être consciemment des êtres d'influence, petite ou grande, chacun selon ses désirs et capacités, individuellement, collectivement (petits groupes d'amis, grands collectifs ou ensembles), que nous pouvons développer des pouvoirs déjà connus par les anciennes traditions de médiumnité, de guérison, de modification des états de conscience, de vision à distance… 

La découverte des effets placebo et nocebo montre le pouvoir des croyances, le pouvoir des intentions, on peut même aller jusqu'à dire que tout est croyance, qu'une intention dirigée crée de la réalité. 

Voir l'univers et se voir, soi-les autres, avec des lunettes roses, chausser des bottes de sept lieues, c'est se donner des outils d'action sur soi, ses émotions dont les peurs irrationnelles, et des outils d'actions sans jugement sur le monde 

(tout étant relié, interconnecté, même n'agissant pas, on agit, on est agi, agité). 

D'où sous forme concrète, les 7 lois énoncées par Deepak Chopra inspirées par la physique quantique, la théorie du champ et par la tradition ayurvédique.

 

Le venredi, SOUTENEZ L'ESPOIR AVEC LA LOI DE L'INTENTION ET DU DÉSIR.

À l'intérieur de chaque intention et du désir, se trouve le mécanisme pour leur réalisation.

Décrivez votre souhait et l’action que vous pouvez entreprendre pour le soutenir. Ensuite, laissez-le travailler pour vous et permettez à l'Univers de s’occuper des détails.

 

Le samedi, SOUTENEZ L'ESPOIR AVEC LA LOI DU DÉTACHEMENT.

Pour obtenir ce que vous voulez dans le monde physique, vous devez abandonner l'attachement au résultat.

Lorsque vous essayez de forcer des solutions ou des problèmes, vous risquez de créer de nouvelles difficultés.

Aujourd'hui, choisissez de vivre votre journée avec une attitude d'implication détachée.

 

Le dimanche, SOUTENEZ L'ESPOIR AVEC LA LOI DE DHARMA.

Ayez conscience que chacun de nous a une mission particulière dans la vie, ou le Dharma. 
Vous êtes ici pour découvrir comment vous pouvez utiliser vos talents individuels pour servir au mieux l'humanité. Le changement se produit lorsque l'espoir devient une action et non un sentiment. Posez-vous cette question aujourd'hui : Comment puis-je aider ? Comment puis-je être utile ?

 

Le lundi, SOUTENEZ L'ESPOIR AVEC LA LOI DE LA POTENTIALITÉ PURE.

Il n'y a pas de séparation entre vous et l'Univers dans ce champ d'énergie.

Ne pas juger permet de voir les temps incertains comme des opportunités et non comme des menaces. Aujourd'hui, asseyez-vous tranquillement et regardez le coucher du soleil, écoutez une mélodie qui vous détend (la musique douce, les vagues de la mer) ou entourez-vous avec le parfum qui vous enivre.

 

Le mardi, SOUTENEZ L'ESPOIR AVEC LA LOI DU DON.

L'Univers fonctionne à travers un échange dynamique. Plus vous donnez, plus vous recevez.

L'espoir se répand lorsque vous donnez librement aux autres. Aujourd'hui, offrez un petit cadeau à tous ceux que vous rencontrez ; ça peut être une fleur ou un compliment.

 

Le mercredi, SOUTENEZ L’ESPOIR AVEC LA LOI DE KARMA.

Chaque action génère une force d'énergie qui nous revient de la même manière. Prenez la décision consciente de répandre l'espoir, pas la peur. Lorsque vous êtes devant un choix, demandez-vous : quelles seront les conséquences de mon choix ?

 

Le jeudi, SOUTENEZ L'ESPOIR AVEC LA LOI DU MOINDRE EFFORT.

L'intelligence de la nature fonctionne sur le principe du moindre effort, avec l’insouciance, l’harmonie et l’amour. Aujourd'hui, vous choisissez d'accepter les personnes, les situations, les circonstances et les événements au fur et à mesure qu'ils se présentent et d'abandonner le besoin de défendre votre point de vue à tout prix.

Jour après jour, vivre en harmonie avec ces lois vous apportera la prospérité et l’abondance, la stabilité émotionnelle et psychologique, l’énergie, l’enthousiasme, le bien-être et un profond sentiment d'épanouissement. 

Vous n'êtes pas une goutte dans l'océan, vous êtes l'océan tout entier dans une goutte disait Rûmi qui disait aussi 

J’ai dans l’âme une infime goutte de connaissance.

Qu’elle se dissolve dans ton océan.

J'ai vu Dieu avec l'oeil de mon coeur. Je lui ai demandé : Qui es-tu ? 

Il m'a répondu : Toi.

RENÉ ESCUDIÉ

CÉPAGES

Je te boirai, la mer, au grand goulot de Gibraltar. Méditerranée, tu es sexe ouvert et je boirai là à ta source entre les cuisses délicates de tes plages de Leucate et de la Chenoua et je titillerai ton clitoris de Sicile au milieu de tes vignes qui ourlent ta délicatesse.

Je te boirai des outres en peau de chèvre et des vases à fond rouge, des verres de Murano et des rhytons d’or fin, des hanaps de Batroun, du château de la mer de Sidon et des pithoïs de terre cuite, je te boirai dans le cratère éteint de Santorin.

Je te boirai jusque dans tes plus profonds, dans tes fosses abyssales. Il doit y rester du falerne et du cécube, du calène et du formie à faire rêver Horace. Et des vins de Thasos, de Lesbos, Chios ou de Rhodes et du vin d’Héraia d’Arcadie qui rend les hommes fous et les femmes fertiles.

Mais tous tes vins, la mer, rendent folles les femmes et les hommes dociles.

Je suis comme Socrate au banquet d’Agathon, je bois sans être ivre. O mer, remplis mon verre ! Remplis encore mon verre ! Change-moi chèvre-pied, satyre au milieu des ménades, je veux vaticiner à mon envie, je veux danser mes mots pour toi !

Écartez, mes amis, les fleuves imbéciles qui la polluent de leur eau incongrue ! Commandez au soleil de sucer les nuages et de cracher ailleurs! Détournez Nil et Po, Rhône et Ebre, Litani et Oronte, Medjerda, Chelifou, Orb, Lèz, Llobregat, Tet, Tech et l’Agly, toutes ces eaux malsaines.

Je suis d’un ventre ouvert de Silène à déguster la mer.

J’ai soif ! J’ai soif de tes cépages ! Ils te font un collier à nul autre pareil.

Dites ? Avez-vous déjà vu paysage de bière ? C’est vert ou marron, embrumé et humide. Plat comme la devanture d’une femme bréhaigne, ça vous met l’hiver au cœur et la lourdeur dans la vessie. Mon corps, mon digne corps, refuse ce liquide, il ne fait que le traverser pour se dépêcher de retourner à la terre dont il n’aurait jamais dû sortir.

Bien sûr, je pourrais boire en verres odorants dorés de tes thés à la menthe, de la bière d’Égypte corsée de dattes et boukha et raki, ouzo ou jus de palme, arak ou thé et du café masbout.

Mais le vin, mes amis, le vin qui nous transforme et fait de nous des dieux, le vin c’est autre affaire. Avant de le pisser à grands jets forts et clairs, il nous a amenés sur les rives des rêves, là où l’air est plus fort et les femmes plus tendres, où les idées s’envolent et dansent entremêlées, se rejoignent en ballets au sortir des cavernes, s’aiguisent et se dispersent et nous laissent plus grands.

O mer! Je veux dire de tes vignes ton collier enchanté d’Amalfi à Banyuls, de Sartène à Samos et d’Izmir à Patrimonio. Des hauteurs bas-alpines aux plaines de l’Hérault, de la garrigue à térébinthe aux barkhanes algériennes, du canal de Corinthe à l’antique Byblos.

Que l’Italie me donne Barolo et Barbaresco, Chianti et Albana. Je veux boire du jus d’aleatico, de barbarossa, du lambrusco, du malvasia, du minnella, du nebbiolo et du Negroamaro.

Vers lequel de tes pays se diriger maintenant, mer ?

Allons-nous suivre un sens, comme un Ulysse qui connaîtrait son chemin ?

Quel vin a donc offert Ulysse à Polyphème pour l’enivrer et lui faire voir double de son œil unique ?

Il venait de chez les Cicones, là-bas, au sud de l’ancienne Thrace, dans la Turquie d’aujourd’hui... Du blanc ? Un guzel marmara à base de yapinçak ? Trop rafraîchissant avec sa légère amertume et ses reflets verts sur sa robe jaune, un vin de soif de femme, non, il a dû le soûler au buzgab fait de cépage ökus gözü, l’œil du taureau. Et l’autre gros lourdaud ne savait pas qu’il allait y laisser son œil en s’arsouillant de cet œil de taureau d’un rouge profond comme celui qui allait couler bientôt sur sa joue.

N’ayons pas de sens ! Allons où la feuille de vigne au vent nous porte ! Suivons-la ! Nous mènera-t-elle vers la Crète où Minos buvait du malvasia? Ou du iatiquo ou du madilari? Mais moi, à sa place, si je m’étais vanté d’obtenir des dieux tout ce que je voulais, ce n’est pas un taureau sortant de la mer que j’aurais demandé mais une outre perpétuelle donnant sans faiblir du kotsifali rouge et plein de feu !

Celui qui faisait peut-être danser Ariane sur la piste de danse construite pour elle seule par Dédale dans le labyrinthe. Cet abruti de Thésée n’avait même pas dû lui en laisser une jarre quand il l’a abandonnée à Naxos. Heureusement, mon vieil ami Dyonisos est venu la consoler et à dû l’abreuver, je le connais le bougre !

Mais... je me perds, ma parole devient une Ulysse inconsciente. O mer, je voudrais tant décrire les vignes qui t’entourent d’une parure rare, tous ces cépages divins dont je n’ai goûté qu’une infime partie mais dont les noms me font rêver !

O mer, apporte-moi du mavrodaphne de Samos et du papazkaras de Turquie, du kasara rosé de Syrie, du musar et du kefraya libanais, du jardin du Nil et du château des rêves de l’Égypte, du château Mornag, des côteaux de Carthage et du sidi saâd de Tunisie.

Et puis, qu’importe les pays, donne-moi du kélibia et du sidi salem, du boulaouane et de la carthagène, du guerrouane et du monastrell, du fondillon et du vermentino, du maury et du listan negro, du rivesaltes et du krstac, et du sesh et du vlosh et du korinthiaki, de l’assyrtiko de Santorin, tant de plaisirs à boire !

Mer tu le vois, je te fais libations, emplis-toi de ta couronne de vignes, fais couler le sang de tous les ceps chargés de grappes !

Evohé ! J’ai soif ! Evohé ! J’ai grand soif !

(texte paru dans Envies de Méditerranée, Les Cahiers de l'Égaré, 19 novembre 2010, épuisé)

Le silence d'Émilie de Marcel Conche est paru le 19 octobre 2010 aux Cahiers de l'Égaré, épuisé

 

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