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Blog de Jean-Claude Grosse

Samuel Paty Dominique Bernard

Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #SEL, #agoras, #engagement, #pour toujours, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

article du 20 octobre 2023, réactualisé le 4 février 2026
article du 20 octobre 2023, réactualisé le 4 février 2026
article du 20 octobre 2023, réactualisé le 4 février 2026

article du 20 octobre 2023, réactualisé le 4 février 2026

l'institutrice remerciée par les parents de Paul a pour nom Leslie Juillet
le remerciement pris en photo a été accompagné de ces mots de Tieri Briet, écrits le 12 juin 2020  :
On a besoin des ballades. Ces poèmes qu'on récite en marchant au hasard, loin des rues qu'on a appris à connaître par cœur. Des poèmes pour la marche, pour l'essoufflement et pour perdre le nord. Des poèmes qui déboussolent pour répondre à l'oiseau qui alerte. Des poèmes avec une part de silence avant le premier mot, une autre après le point final. Tranströmer ou Rouzeau, on a le choix. Le choix des voix qu'on emporte avec soi. Bukovski ou Brodsky, peu importe pourvu qu'on ait le souffle, qu'on accepte de le perdre en marchant à voix haute.
A chacun son choix mais rien de plus important que ce choix. Parce que les maisons peuvent être aussi des pièges pour tous ceux qui habitent sans déambuler au dehors, à partir du poème qu'on emporte dans les rues, jusqu'aux vallées loin devant. Dans les mots qu'on dira pour apprendre à s'éloigner du merdier, en martelant le poème à voix haute pour approcher de ce qu'il porte.
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ce 3 février 2026, une enseignante d'arts plastiques de 60 ans, poignardée au collège La Guicharde à Sanary
une enseignante de musique de 66 ans a été blessée à l'arme blanche au visage, mercredi 24 septembre 2025, en classe, par un adolescent de 14 ans, au collège Robert-Schuman de Benfeld, ville de quelque 6 000 habitants située au sud de Strasbourg (Bas-Rhin) 
une professeure d'espagnol, Agnès Lassalle, enseignant au collège-lycée Saint-Thomas d'Aquin de Saint-Jean-de-Luz, a été mortellement poignardée par un élève mercredi 22 février 2023. Le jeune homme a reconnu les faits, expliquant avoir agi sous l'impulsion d'une voix dans sa tête l'enjoignant de tuer sa professeure d'espagnol. Lors de ses obsèques, son compagnon, Stéphane Voirin, lui avait rendu hommage en dansant devant son cercueil.
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« Nos élèves ont compris tes mots, ils étaient émus et résolus. »
"Face à la calomnie, nous reprenons le cours de Samuel Paty" :
des professeurs répondent à Francis Vuillemin
À l’ouverture du procès en appel des complices de l’assassin de Samuel Paty, les propos de Francis Vuillemin accusant le professeur de « discrimination » ont ravivé une rumeur mortifère. Dans une tribune, des professeurs du lycée Camille-Claudel de Palaiseau refusent l’inversion des responsabilités et l’atteinte à sa mémoire. Défendre Samuel Paty, écrivent-ils, c’est défendre l’école, la vérité et la République, un engagement salué et remercié par Mickaëlle Paty, la sœur du professeur.
Nous Professeurs du lycée Camille Claudel de Palaiseau souhaitons témoigner de notre choc et de notre indignation alors même que les voix peinent à se faire entendre.
Notre collègue Samuel Paty est mort décapité sous les mains d’un terroriste islamiste le 16 octobre 2020 à Conflans Sainte-Honorine.
Victime aussi de la rumeur et de l’abandon. Seul.
Ce lundi 26 janvier, jour de l’ouverture du procès en appel d'Abdelhakim Sefrioui, son avocat Me Francis Vuillemin a déclaré que Samuel Paty « procédait à la discrimination des élèves musulmans ». Voilà l’infâme rumeur, celle qui salit, meurtrit et laisse des traces sur les plus innocents, relancée par l’avocat de celui-là même qui est accusé de l’avoir propagée.
Face à la rumeur désormais, il n’y aura plus ni abandon ni silence.
Ces propos ont été tenus hors de la salle d’audience, ils ne relèvent donc même pas d’une stratégie de défense aussi nauséabonde que désespérée. Ils sont l’expression la plus brutale et terrifiante de la calomnie et, au-delà, d’un combat politique qui ne recule devant rien.
Ces mots visent à faire de notre collègue Samuel Paty le responsable de ce qui lui est arrivé, de l’ajouter à longue liste des « ils l’ont bien cherché », de le salir lui, ses élèves, ses proches, l’institution qu’il servait et la République qu’il honorait. Mais nous savons. Le poison du mensonge a assassiné Samuel Paty, il ne doit pas aujourd’hui assassiner sa mémoire.
Les faits, le réel, ne se modèlent pas au gré des désirs ou des fantasmes. Le cours de Monsieur Paty est une merveille d’équilibre et de justesse. En présentant honnêtement à ses élèves la tension entre liberté de conscience et liberté d’expression, Samuel Paty montre la force de notre République qui parvient à nous rassembler, à respecter chacun d’entre nous et à dépasser nos oppositions. Il éclaire notre pratique du quotidien.
Plus que jamais, nous défendons la laïcité et la liberté d’expression mais en veillant chaque jour aussi aux élèves que nous devons accompagner avec confiance et sérénité pour les amener à devenir des citoyens éclairés. C’est cette prudence, cette délicatesse, qu’on ose aujourd’hui nommer défiance, racisme ou haine des musulmans. À l’heure même où la France est violemment agitée par ces tourments, pointer les innocents nous trompe et nous désarme.
Mais cette attaque est aussi politique. Nous ne nous y trompons pas. Emportant Samuel Paty dans le flot de la calomnie c’est toute l’école républicaine qu’on voudrait emporter avec lui : son universalisme, sa volonté égalitaire et émancipatrice, son goût du débat, de la langue et de la subtilité. On veut nous faire craindre pour ne plus tout enseigner.
Nous professeurs réaffirmons que, passé le choc des mots qui déshonorent devant l’Histoire ceux qui les prononcent, nous reprenons le cours de Samuel Paty.
Samuel, cher collègue, tu es à nos côtés, dans nos salles de classe, ton portrait scotché ou punaisé sur des murs fatigués. Notre lycée a même choisi de baptiser son auditorium à ton nom. Il y a quelques jours on y jouait Le Professeur d’Émilie Frèche ; le professeur c’était toi. Puis quelques élèves ont lu des extraits du Cours de Monsieur Paty que nous devons à ta sœur Mickaëlle.
Nos élèves ont compris tes mots, ils étaient émus et résolus.
Tribune parue dans Marianne, le 30/01/2026
Dominique Bernard assassiné le 13 octobre 2023 par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S / Samuel Patry assassiné le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié

Dominique Bernard assassiné le 13 octobre 2023 par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S / Samuel Patry assassiné le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié

après les obsèques de Dominique Bernard 19 septembre 2023

il faut tourner la page

Claude Nougaro
Il faut tourner la page
Il faut tourner la page
Changer de paysage
Le pied sur une berge
Vierge
lI faut tourner la page
Toucher l'autre rivage
Littoral inconnu
Nu
Et là, enlacer l'arbre
La colonne de marbre
Qui fuse dans le ciel
Tel
Que tu quittes la terre
Vers un point solitaire
Constellé de pluriel
Il faut tourner la page
Redevenir tout simple
Comme ces âmes saintes
Qui disent dans leurs yeux
Mieux
Que toutes les facondes
Des redresseurs de monde
Des faussaires de Dieu
Il faut tourner la page
Jeter le vieux cahier
Le vieux cahier des charges
Oh! Yeah!
Il faut faire silence
Traversé d'une lance
Qui fait saigner un sang
Blanc
Il faut tourner la page
Aborder le rivage
Où rien ne fait semblant
Saluer le mystère
Sourire
Et puis se taire
Lecture ce 19 octobre 2023 à la cathédrale d'Arras par la famille de Dominique Bernard, poignardé le 13 octobre 2023 dans le lycée où il enseignait.

Lecture ce 19 octobre 2023 à la cathédrale d'Arras par la famille de Dominique Bernard, poignardé le 13 octobre 2023 dans le lycée où il enseignait.

Ses filles Héloïse, Clélia et Mélisande ont pris la parole pour lui rendre hommage. Filmées de dos par les caméras qui étaient présentes pour préserver leur anonymat et leur dignité, ces dernières ont notamment lu un texte très émouvant malgré leur douleur.

Après la prise de parole de leur mère, très émue au moment de conclure sur un magnifique "Nous nous aimions", les trois jeunes femmes ont enchaîné sur un texte, écrit par un anonyme mais qui représentait sûrement parfaitement les valeurs de leur papa.

texte d'un anonyme lu par les 3 filles de Dominique et Isabelle Bernard
 
"Je crois aux êtres sensibles et aimables. Je crois aux êtres qui se guérissent et qui aident les autres à guérir. Je crois aux êtres qui ont surmonté leurs épreuves et qui se connaissent eux-mêmes. Je crois aux êtres dont l’ambition la plus haute est de rendre l'autre heureux. Je crois aux êtres qui cherchent avec tempérance la paix à l’intérieur.
Je crois aux poètes, mages, écrivains, sages, enseignants, musiciens et artistes du quotidien. Je crois aux êtres qui aiment danser et chanter et qui voient la vie comme une fête. Je crois aux êtres qui refusent d’être esclaves de leurs propres blessures et qui malgré la douleur les nettoient et les guérissent patiemment, avec amour et courage sans jamais trahir leur coeur. Je crois aux êtres qui connaissent leurs intuitions et les utilisent comme une boussole. Je crois aux êtres libres qui partagent leur liberté parce qu’ils ne connaissent pas d’autre façon de vivre.
Je crois aux êtres protecteurs qui savent lire le regard de leur bien-aimée et qui ne veulent pas la changer mais simplement l’accompagner amoureusement sur son chemin. Je crois aux êtres qui, à travers d’autres yeux, se voient eux-mêmes et c’est pour ça qu’ils aiment et respectent toute créature qui existe sur terre.
Je crois aux êtres parfaitement imparfaits, parce que c’est dans cette imperfection que réside leur beauté. Je crois aux êtres sensibles qui savent recevoir et donner de l’amour en équilibre, qui écoutent et parlent aussi, ceux qui vivent et qui laissent vivre. Je crois aux êtres qui vivent la sexualité comme un acte sacré, parce qu’ils savent que c’est un don merveilleux d’où ils peuvent créer l’alchimie la plus pure et inimaginable. Je crois aux êtres qui ont des sentiments clairs, qui sont accessibles et qui sont présents en eux-mêmes et pour les autres.
Je crois aux êtres tendres et sauvages en même temps, qui n’ont pas encore été domestiqués. Je crois aux êtres qui embellissent tout sur leur passage, dont leur vie est un art et qu’ils charment avec leurs dons".
 
auteur anonyme
texte lu par Aurélie pendant la cérémonie

texte lu par Aurélie pendant la cérémonie

Dominique Bernard / Juliien Gracq

Dominique Bernard / Juliien Gracq

Dominique Bernard : hommage au disciple de Julien Gracq
Bertrand Duguet
16/10/2023
CONTRIBUTION / OPINION (dans Front Populaire réservé aux abonnés).
À 57 ans, Dominique Bernard a été assassiné par un terroriste islamiste, vendredi dernier à Arras, dans le lycée Gambetta-Carnot où il enseignait. Bertrand Duguet, professeur de Lettres, rend hommage au disciple de Julien Gracq.
Dominique Bernard : hommage au disciple de Julien Gracq
Co-fondateur de l’Université Populaire d’Arras, désormais fermée, Dominique Bernard était considéré par tous comme un homme doux et érudit. Il était aussi un spécialiste de Julien Gracq, le romancier des époques troublées.
Éloge de nos vieux maîtres
Tout faisait de lui un citoyen français. De son métier d’enseignant, collègue des 850 000 autres professeurs, jusqu’à son nom de famille, le second le plus porté dans l’hexagone. Mais surtout cette passion pour la littérature, cet art dans lequel est enracinée notre culture. Décrit par tous comme un homme doux et érudit, cet agrégé de Lettres modernes avait pour auteur de prédilection Julien Gracq. Est-ce un hasard ? Julien Gracq, l’agrégé d’Histoire-Géographie, était un amoureux de l’école à laquelle il devait tant, cette école de la IIIème République qui a structuré la France moderne. Gracq ne pouvait que parler à ce professeur soucieux de transmission qui avait cofondé dans les années 2000 une « Université Populaire » à Arras, ouverte à tous. À cet homme qui a dédié sa vie à la transmission de la culture, dans des conditions difficiles. Mais plus encore, Gracq est le romancier des zones d’ombres, et des entre-deux. Des temps où paix et guerre s’entremêlent. Des temps où l’histoire redevient tragique.
Notre époque est gracquienne
L’œuvre de Gracq est en effet marquée par la guerre. L’écrivain a vécu la Seconde Guerre mondiale, et été mobilisé durant « la drôle de guerre », cette guerre qui n’en était pas une. Cette expérience a servi de fondement à l’un de ses plus beaux romans, Un Balcon en Forêt, qui décrit l’attente d’un régiment dans les Ardennes. Les soldats sont envoyés dans une « maison-forte » située juste sur la route qu’emprunteront les chars d’Hitler pour sa blitzkrieg contre la France. Le lecteur, qui connaît l’Histoire, sait que l’affrontement est inévitable. Les héros, eux, qui vivent l’Histoire, le pressentent confusément. Mais ils s’aveuglent : ils ne veulent pas voir que leur histoire est tragique.
Ce thème hante l’œuvre de Gracq. Son roman le plus célèbre, Le Rivage des Syrtes (prix Goncourt 1951) ne raconte pas autre chose. Dans un monde cette fois imaginaire, le héros, Aldo, muté aux périphéries d’une société fatiguée, voit venir l’imminence d’un conflit touchant en profondeur sa civilisation. La fracture est consommée et la tragédie inéluctable. Son intuition forme le sujet même de Gracq. La perception ou non du tragique de l’Histoire, passionnait l’écrivain, qui de l’œuvre de Shakespeare retenait deux passages : quand Duncan arrive à son château dans Macbeth, et ne pressent pas qu’on va l’assassiner. Quand Hamlet hésite avant le duel dont il sent qu’il va mal tourner. Pressentir ou ne pas pressentir, « rien d’autre ne m’a jamais intéressé au théâtre, ou presque » concluait-il.
Ce que la Littérature a aussi à nous dire
La Littérature n’est pas une science exacte. Cela ne l’empêche pas d’être un savoir : celui du particulier et de la complexité du réel. Notre époque gagnerait à lire Gracq pour se comprendre elle-même. Comme la société fatiguée du Rivage des Syrtes, elle gagnerait à retrouver dans la culture sa vitalité. Encore faut-il des passeurs. Monsieur Bernard était de ceux-là, et son témoignage nous oblige. Il nous rappelle que la Littérature n’est pas un simple « capital culturel » ; elle aussi est une guide pour appréhender la complexité du monde, un moyen de nous défier de notre propre sauvagerie. Connaissons-la, relisons-la, chérissons-la : voici sûrement la dernière leçon du professeur.
Dominique Bernard assassiné le 13 octobre 2023 par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S / Samuel Patry assassiné le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié / dessin de Coco lors de l'hommage de la soeur de Samuel Paty, le 15 octobre 2022 à la Sorbonne / Hubert Reeves, décédé le 13 octobre 2023
Dominique Bernard assassiné le 13 octobre 2023 par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S / Samuel Patry assassiné le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié / dessin de Coco lors de l'hommage de la soeur de Samuel Paty, le 15 octobre 2022 à la Sorbonne / Hubert Reeves, décédé le 13 octobre 2023
Dominique Bernard assassiné le 13 octobre 2023 par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S / Samuel Patry assassiné le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié / dessin de Coco lors de l'hommage de la soeur de Samuel Paty, le 15 octobre 2022 à la Sorbonne / Hubert Reeves, décédé le 13 octobre 2023

Dominique Bernard assassiné le 13 octobre 2023 par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S / Samuel Patry assassiné le 16 octobre 2020 par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié / dessin de Coco lors de l'hommage de la soeur de Samuel Paty, le 15 octobre 2022 à la Sorbonne / Hubert Reeves, décédé le 13 octobre 2023

ayant lu ou parcouru mes lettres de 1998 à un élève de 2°, une amie m'a dit : ce serait encore mieux si tu nous décrivais ce que tu aurais fait le 16 octobre pendant les 2 H de temps banalisé avec tes élèves
j'ai accepté cette mise à l'épreuve
j'attends d'avoir discuté avec ma petite-fille, 15 ans, pour savoir ce qui s'est passé dans sa classe de seconde du lycée Suger de Saint-Denis
et je propose qu'amis enseignants en activité ou en retraite fassent de même
et pourquoi pas des parents en semi-retraite et en semi-activité
des artistes intermittents en intermittence très intermittente
livraison, le 16 novembre 2023

 

je ne sais quels mots employer pour dire, s'il faut dire, la mise à vif des corps individuels (le mien, de professeur en retraite, le vôtre, celui des enseignants, lundi 16 au matin) et collectifs (le corps enseignant, le grand corps malade du pays, fracturé, où Enrico Macias en appelle à dégommer LFI) suite à l'assassinat le 13 octobre 2023 du professeur Dominique Bernard par Mohammed Mogouchkov, 20 ans, fiché S,

trois ans après l'assassinat du professeur Samuel Paty, le 16 octobre 2020, par Abdoullakh Anzorov, citoyen russe d'origine tchétchène âgé de 18 ans et qui bénéficiait du statut de réfugié

je reprends à mon compte les mots de Voragine Fosproy

 

 

"Que faire lundi dans nos classes pour n’être pas silencieux et à la fois ne pas être vecteurs d’une narration trop induite , trop conduite , pour qu’elle ne relève pas d’un piège en soi ? De quoi informe-t-on l’enfant , que déposons nous en lui ? Comment produire une voix qui n’enchaîne pas les sensibilités , qui n’excite pas les instances affectives, qui ne force pas en eux des associations désastreuses ? Que faire aussi pour que notre collègue mort ne soit pas l’objet du politique mais salué, dans la retenue d’un sacré universel, c’est à dire la reconnaissance commune de l’impuissance de la condition humaine face à la haine, face au délire et aux maladies de l’âme où le monde régresse depuis ces dernières années. Quelle pensée ouvrir sans piéger les enfants sous le poids du néant , de l’impossible, de la folie , d’un théâtre politique aussi grotesque que monstrueux ?

Comment souffler la vie, regagner avec eux les concept fins d’une laïcité non pas neutre mais dont l’habitation souffre déjà trop les paradoxes d’une réalité politique mondiale, intellectuellement compromise, hors raison ? La radicalité n’a pas d’identité, elle œuvre en tout , en toute domination,

domestiques ou collectives, financières ou ethniques, dans un morcellement phénoménal où les sujets cherchent les miroirs d’une mêmeté, où les soi-disant militants de la paix se sont pour beaucoup rangés à des pensées partielles irrationnelles pour produire du pourvoir ? Comment être la charnière entre toutes ces contradictions, toutes les dégradations des conditions et l’hypocrisie des idéologies ?

Comment parler juste ? Comment retrouver la Rivière fondamentale d’une pensée transcendantale ? Est-ce encore possible à l’animal parlant d’ouvrir ce champ ? Quand on regarde vraiment le réel on sait que l’instinct libidinal activé semble absent au désir de paix, d’égalité et de fraternité et que l’usage du langage est devenu une sorte de maquillage à récupération, rattrapage de situations dont les causes logiques sont niée , et que le pire est désiré . Comment protéger les enfants de cette poussée, des duperies immatures d’un Ensemble où tout tremble, tout humilie les vies, tout instrumentalise, reprend, ment, déforme, sépare, excite , détruit, comment faire pris là dedans ?

Ils vivent ce qu’ils vivent ces enfants.

Amitiés

 

moi- comme toi, je me sens pris dans le filet du mensonge généralisé, Salman Rushdie dit ça très bien dans son interview de Twist sur Arte; comment retrouver le chemin de la vérité ?

En 2022, Salman Rushdie (excellent) survit de justesse à un attentat perpétré par un extrémiste islamiste. Récompensé cette année par le prix de la Paix des éditeurs allemands, l'écrivain nous a reçu à New York. Et aussi : des rencontres avec la journaliste russe Elena Kostyutchenko (particulièrement prenante), les autrices slovènes Pia Prezelj (passionnante) et Suzana Tratnik, et un focus sur l’édifiant roman graphique “Femme, vie, liberté“ (impressionnant).

 

https://www.arte.tv/fr/videos/110325-008-A/twist/

 

 
"Une vie à retourner à l’école chaque jour, à enseigner, à tenter de se faire respecter.
Une vie à corriger des copies le soir, le week-end, à annoter à l’encre rouge ou bleue turquoise « Peut mieux faire …», à encourager « Des nets progrès, continuez ! », à déceler les potentiels timides « Prenez confiance ! » avec des points d’exclamation pour donner un peu de poids à ses mots.
Une vie passé à lire encore et toujours, à chercher des nouvelles façons de les intéresser . Allumer la lumière dans les yeux éteints.
Lutter contre les écrans qui les happent, contre les réseaux qui schématisent, leur apprendre à penser par eux-mêmes.
Les encourager à poser leurs questions maladroites, ne jamais se moquer.
Une vie à les regarder s’endormir en cours et à tenter de les réveiller.
Espérer arriver à les éveiller.
Une vie à répéter des consignes, à organiser des réunions parents profs, à convoquer les élèves qui perdent pied, à recevoir les parents jamais contents.
Une vie à subir les changements de ministres, de programmes, de consignes et de directeurs, à s’adapter en râlant juste un peu.
Une vie à être découragé souvent, agréablement surpris parfois. La sensation de répéter toujours la même chose. Se demander parfois pourquoi.
Une vie à tenter garder l’enthousiasme, à tout faire pour ne pas devenir un prof aigri et blasé. Continuer d’y croire. Prendre du plaisir à transmettre.
Une vie à écouter des exposés maladroits annônés par des voix qui muent, à supporter les « euh, donc, voilà", à répéter "pas de portable en cours".
Donner des petits cours pour arrondir les fins de mois, dire « avec mon petit salaire de prof, je ne peux pas me le permettre ». Caculer chaque dépense mais se donner sans compter.
Expliquer, répéter, écouter, parler, lire, écrire, être fatigué .
La fête de fin d’année. Tant de fêtes de fins d’années, tous ces élèves croisés, tous ces collègues enseignants.
Le café qu’on partage à la va-vite pour se donner du courage avant d’aller les affronter.
Des remerciements parfois des années plus tard quand on croise un ancien élève au marché, « Vous avez été important pour moi, Monsieur vous savez » , quelques mots murmurés comme dans un souffle et l’hommes s’éloigne un peu gêné avec sa femme et la poussette du petit. Les petits mots à la fin de l’année griffonnés sur un bout de papier qu’ils ont écrit à plusieurs, le cadeau collectif, un livre qu’on a déjà lu, souvent. Remercier, se dire que tout cela n’est pas vain. Que ça valait le coup de se fatiguer comme ça.
Juste envie de pleurer quand je regarde la photo de ce professeur.
Au revoir monsieur Dominique Bernard."
(Anne Roumanoff 14 octobre 2023)
 

 

 

les mots d'Anne Roumanoff, en défense du métier et son au revoir occultent l'assassinat, sans doute en lien avec le conflit à Gaza et ses répercussions chez nous

je ne sais si les mots d'Hubert Reeves, décédé le 13 octobre 2023, dans sa lettre d'intérieur du 14 mai 2020, lu sur France-Inter, peuvent nous aider :

« Cher enfant,

Bientôt va débuter pour toi une merveilleuse et tragique expérience.

Quelque part dans l’immensité de l’univers, à la périphérie d’une galaxie appelée la Voie Lactée, près de l’étoile Soleil, sur la troisième planète de son système, la Terre, tu vas naître. Des myriades de petits spermatozoïdes vont monter à l’assaut dans le ventre obscur de ta mère. Le gagnant pénétrera son ovule et tu vas entrer dans l’existence.

Tu es le fruit d’une longue gestation qui se poursuit depuis près de quatorze milliards d’années. Tout a commencé dans la lumière éblouissante d’un gigantesque et torride espace. Ne me demande pas ce qu’il y avait avant, je n’en sais rien.

Par la suite, dans l’ambiance de collisions de galaxies, d’explosions d’étoiles, de chocs d’astéroïdes, sur une planète tiède tu vas naitre. Suite à une longue séquence d’accouplements et de naissances tu auras acquis ton fabuleux cerveau qui te permettra de poser des questions.

Tu découvriras que tu n’es pas seul dans ce monde, tu seras accompagné dans ton séjour terrestre par une famille, une nation, plus de sept milliards d’êtres humains et d’innombrables animaux et plantes de toutes espèces. Tu devras partager ton existence avec eux. Tu dépendras d’eux et ils dépendront de toi.

La durée de ton existence sera, au mieux, de l’ordre d’un siècle, une durée infime par rapport à celle de l’univers.

Pendant ce temps il te sera possible d’explorer le monde et de prendre conscience de tes devoirs et de tes responsabilités. Tu auras à affronter le cycle de la vie humaine avec ses moments de grâces et ses crises. « De temps en temps la terre tremble », écrit le poète Louis Aragon.

Contrairement aux abeilles et aux oiseaux, ta destinée ne sera pas inscrite dans tes gênes, tu devras la décider toi-même.

Il te reviendra de t’instruire pour trouver les moyens de favoriser et d’enrichir la vie autour de toi, d’œuvrer à humaniser une humanité qui en a un grand besoin, d’inscrire ton activité pour amener la matière cosmique à accoucher des merveilles dont elle possède les recettes.

Tu auras l’immense chance d’entrer en contact avec le grand trésor de la culture humaine accumulé depuis des millénaires : les œuvres d’art, la musique, la peinture, la littérature, qui ont contribué à embellir nos vies, les réflexions des penseurs de toutes les cultures qui se sont penchés sur les mystères de notre existence.

Tu pourras t’approprier ce riche patrimoine, en faire ton profit, aider à le préserver contre l’oubli et peut-être y contribuer toi-même.

Tu laisseras en héritage les fruits de ton activité pour que ceux qui viendront après toi poursuivent la grande aventure de l’univers.

Sache que, dans ce monde, il y a de la compassion et de l’amitié. Mais il y a aussi de la méchanceté, de la cruauté, de l’horreur. Tu y seras peut-être confronté. Refuse obstinément d’y participer. II en va de ta dignité d’être humain.

Fais en sorte qu’on dise de toi ces mots d’Albert Camus « il y a des êtres qui justifient le monde, qui aident à vivre par leur seule présence ».

Tâche d’être à la hauteur de ta destinée. Ta vie y prendra son sens. Tu y trouveras ton bonheur. »

Hubert Reeves

Radio France "Lettres d'intérieur", 14 mai 2020.

 

 
Lecteur, prends encore une longue respiration ! Sens l'air frais qui monte dans ton nez. Les atomes qui entrent en toi ont été respirés d'innombrables fois dans les derniers milliards d'années. Leur carrière a commencé dans les eaux tièdes où la vie est née sous forme de microscopiques organismes marins. Ils sont passés par les branchies des trillobites ainsi que dans celles des grands poissons aux carapaces rigides. Ils ont été aspirés par les vaisseaux dressés à la verticale des fougères, des prêles géantes et des ginkgos aux feuilles dorées. Ils ont été accueillis dans les premières ébauches de poumons des Léviathans de l'époque jurassique. Ils se sont intégrés dans le parfum subtil des plantes à fleurs pour séduire les insectes transporteur de pollens. Et pense aussi aux innombrables êtres humains, tes ancêtres, qui ont profité de cette manne indispensable lentement apprêtée par la nature avec le concours de microscopiques organismes marins, toujours à l'œuvre dans les océans. Au-dessus de la surface, au-dessus de chaque vague, le lent flux des nouvelles molécules d'oxygène se poursuit continuellement.
Hubert REEVES ( 13/07/1932 - 13/10/2023)
Extrait "Là où croît le péril... croît aussi ce qui sauve."

 

 

c'est ce que peut écrire un matérialiste, un  vulgarisateur scientifique de haut niveau et de grande humanité (son récit embrasse loin dans le temps et dans l'espace, c'est évidemment un récit simplificateur donnant l'impression de comprendre d'où on vient et où on va)

mais il y a d'autres mots possibles pour dire la naissance, miracle d'une âme qui s'incarne dans un corps;

le contraire d'un corps, d'un esprit qui apprend à penser

 

Pour 2023, je peux donner l'exemple du groupe de 5 collégiens (4G, 1F = Rosalie) du collège de Geyter de Saint-Denis qui a fini champion d'Europe du concours Robocup Junior et a participé à la finale mondiale à Bordeaux; leur enseignant de techno a été bluffé par leur créativité et leur ingéniosité
Pour 2023, je peux donner l'exemple du groupe de 5 collégiens (4G, 1F = Rosalie) du collège de Geyter de Saint-Denis qui a fini champion d'Europe du concours Robocup Junior et a participé à la finale mondiale à Bordeaux; leur enseignant de techno a été bluffé par leur créativité et leur ingéniosité

Pour 2023, je peux donner l'exemple du groupe de 5 collégiens (4G, 1F = Rosalie) du collège de Geyter de Saint-Denis qui a fini champion d'Europe du concours Robocup Junior et a participé à la finale mondiale à Bordeaux; leur enseignant de techno a été bluffé par leur créativité et leur ingéniosité

les mots dont on a besoin pour demain 16 octobre sont d'abord des mots d'empathie, de solidarité pour les deux familles, les collègues, les élèves, plus des procédures publiques comme le procès de l'assassin,

ensuite des mots tentant de décrire une école de la Vie et du sens

ce sont de tels mots que j'écrivais en 1998, l'année de mon départ en retraite

 

ALLÈGREMENT

 

Première lettre à un élève de 2e

Tu viens d’entrer en 2e. Dans une classe de seconde d’un lycée français.

La énième réforme des lycées est en préparation : allégement ou alour- dissement des programmes, tronc commun limité aux disciplines de base ou élargi aux disciplines de spécialisation, indétermination ou orientation... La énième grève des lycéens est dans l’air... Mais t’a-t-on déjà incité à réfléchir sur ce qu’est une classe ?

Dans ta classe, vous êtes 25 élèves. C’est un bon effectif. 25 élèves, regroupés arbitrairement par l’administration. Vous ne vous êtes pas choisis. Vous n’avez pas choisi vos enseignants. Ce n’est donc pas un groupe d’affini- tés. Tu vas sans doute te faire des copains. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Et ce n’est pas essentiel. Dans ta classe, il y a de tout : des grands, des petits, des gros, des maigres, une blonde, un bossu, un Antillais, un Marocain, un Juif, une Eurasienne... En début d’année, malgré la diversité, vous êtes à éga- lité, traités à égalité par vos enseignants. Ta classe se définit par son emploi du temps, les salles où sont dispensés les cours, les disciplines enseignées, les programmes et les coefficients des disciplines, leurs horaires, les modalités de contrôle et d’évaluation, les conseils de classe. Tout cela est défini hors de toi, à l’échelon du lycée ou à l’échelon du ministère.

Ta classe comme toutes les classes de ton lycée est régie par le règlement intérieur du lycée défini par le Conseil d’administration de ton lycée. À cela peut s’ajouter le règlement mis en place par chaque enseignant dans sa dis- cipline. Comme tu vois une classe, c’est un monde très réglé, un monde du droit où toi élève, tu as des devoirs : devoir d’écouter, de prendre des notes, de participer, devoirs à faire à la maison et en classe, préparatoires aux épreuves des examens. Devoir d’être présent, d’être à l’heure, de faire tes devoirs pour la date fixée.155

À la fin de l’année, en fonction de ton intérêt, de ton travail, de ton assi- duité, de ta participation, de tes résultats, tu seras classé avec une moyenne annuelle, moyenne de trois moyennes trimestrielles. À la fin de l’année, dans ta classe, il y a un premier et un dernier. Cette inégalité, tu le sais, n’est pas injuste. Le classement, but de la classe, est une juste répartition des élèves en fonction de tout ce qui leur est demandé. Si tu as des résultats convenables, tu auras le droit de passer en classe supérieure. Sinon, tu auras le droit de redoubler. Comme tu vois une classe, c’est un monde très rationnel, conforme à la raison, un monde étouffant où réussissent ceux qui savent s’adapter, où s’épanouissent les « bêtes à concours », où échouent les esprits libres et les artistes, les « cancres de génie », les décrocheurs et les rebelles.

Disons-le autrement. La classe est un lieu républicain, le lieu où se dis- pense la culture commune composante du bien commun. La classe parce que c’est un lieu républicain est fortement soumise à la volonté politique, définissant le bien commun, auquel contribue tout un chacun et partagé par tout un chacun. La classe est le lieu où la république veut former les citoyens responsables dont elle a besoin, citoyens partageant une même histoire sur un même sol, partageant des valeurs communes, une vision commune de l’Homme et du Monde. La république est donc très dirigiste, très volontariste en classe. Ailleurs, cela lui est plus difficile.

Heureusement pour elle, vous n’avez pas d’esprit critique ni l’esprit de révolte. Vous vous soumettez aisément et vos grèves sont les petites fièvres rendant supportable la soumission. Peu récusent ses abus de pouvoir.

Comme tu vois, je ne dis pas que la classe est le lieu de l’émancipation. Certains ont pu dire et diront encore : l’école républicaine (l’école publique, c’est-à-dire obligatoire, laïque et gratuite) m’a permis de m’élever sociale- ment, d’échapper au déterminisme de mon milieu socio-culturel, d’accéder à la culture universelle.

En réalité, aujourd’hui plus qu’il y a trente ans, l’école est sélective, reproduisant sans état d’âme les inégalités sociales. Les « élites » sortant des grandes écoles sont issues des classes sociales aisées de notre société. Et ces « élites » n’ont pas le souci du bien commun mais celui de leur conservation et de leur reproduction. Ajoute à cela qu’hier, la sélection se faisait par le français et les humanités, qu’aujourd’hui elle se fait par les mathématiques et les sciences. Hier par les disciplines de la qualité, aujourd’hui par les dis- ciplines de la quantité.

Par exemple, on élimine les étudiants en médecine avec les mathéma- tiques qui, tu apprécieras, permettent d’écouter, d’ausculter un malade et de formuler un diagnostic. Donc, l’école de la république est malade. De son absence de démocratie.

II est de ton devoir de te demander : de quelle école ai-je besoin pour bien me gouverner dans la vie et dans le monde ? Y répondre pour toi, pour cha- cun, pour tous, c’est proposer un traitement à la maladie.

Pourquoi répondre à des consultations sans lendemain ? Balladur, Allègre t’ont consulté, pour quels résultats ?

Pourquoi faire des grèves si elles ne vous permettent pas d’organiser des États Généraux des Lycéens avec des Cahiers de doléances ? Ça, c’est le combat général, frontal nécessairement, comme en mai 1968. On s’est donné plusieurs semaines pour prendre la parole, pour changer l’école, la vie et effec- tivement bien des choses ont changé, récupérées et donc dénaturées. Mais la mixité est bien rentrée dans les mœurs. Ainsi que la liberté vestimentaire (finies les blouses ! reste le voile !). Les délégués de classes. Les représentants des parents d’élèves. Les foyers socio-éducatifs. La Maison des lycéens... Cette évo- lution, c’est, me semble-t-il, l’introduction du versant démocratique dans l’école où est pris en compte, le plaisir de l’élève, son bonheur dans ce lieu de vie qu’est l’école, où est prise en compte son individualité, avec ses capacités, ses rythmes, ses projets, ses blocages. On est cependant encore loin du compte, loin de l’école comme lieu démocratique d’épanouissement des individus.

Dans les propositions que nous formulons, nous essayons de concilier la classe comme lieu républicain et comme lieu démocratique en les séparant.

Au collège, pendant la scolarité obligatoire, la classe sera un lieu républi- cain où s'apprend le savoir commun.

Au lycée, après la scolarité obligatoire, la classe sera un lieu démocratique où se partagent les gais savoirs.

Tu viens d'entrer en 2e dans une classe d'un lycée démocratique. L'entrée en 2e dans une telle classe est facultative. Donc, si tu y viens, c'est que tu en as envie. On peut imaginer un dispositif plus souple.

À la sortie du collège, avant d’entrer en 2e, les élèves font un stage d'une semaine au lycée. On leur explique comment ça va se passer. En trois ans, ils concevront et réaliseront trois projets individuels. En plus des trois projets, ils auront une large initiation à la philosophie. Et des enseignements, en lien avec leurs projets, sous forme de modules. Pas de baccalauréat.

Après une semaine de réflexion, les élèves décidés à devenir des jeunes choisissent librement d'entrer en 2e. Tu es un de ces jeunes.

Tu as envie de comprendre. De comprendre ton corps, ses désirs, ses manques, ses besoins, ses trop pleins. De te comprendre, tes rêves, tes envies, tes velléités, tes capacités, tes difficultés. De comprendre l’autre, l’étrange fille qui t’attire, l’étrange garçon qui te dérange. De comprendre les hommes, leur diversité, l’Homme et son humanité, son inhumanité, son « insociable socia- lité ». De comprendre le monde et ses histoires, son Histoire. De comprendre l’Univers, la Nature.

Tu as envie d’agir, de faire, de créer. Tu as envie d’être pris au sérieux, d’être considéré, reconnu.

Tu as envie de fête, d’ivresse, de vitesse, de vertige. Tu as le goût du jeu. Tu aimes les défis. Tu as envie aussi de sérieux, de responsabilités, de sens, de valeurs.

Tu as envie de clarté, de lumière, d’amers et de repères pour tes itiné- raires d’initiation. Tu as envie de secret, de clandestinité pour tes pratiques d’aventures d’holzwege en pistes de risque.

Et tu ne le sais pas. Tu n’as que trente-six semaines de 2e, seize semaines de vacances, pour faire tes premiers pas sur les vrais chemins de l’apprentis- sage pour devenir ce que tu es.

Tu ne le sais pas. Mais ils tuent le goût du travail. Ils ? Tes parents, sou- cieux de résultats, de passage en classe supérieure, de bonne orientation, de filières débouchant sur des débouchés. Ils ? Tes enseignants, soucieux de résultats, de programmes, d’examens, de leçons et de devoirs.

C’est paradoxal, je le sais. Tous les mots que j’ai employés supposent du travail et le goût du travail. Mais c’est un travail pour quelque chose qui t’est extérieur, un diplôme, un emploi, une carrière. Ce n’est pas un travail pour toi, sur toi. Or, c’est le travail sur soi qui donne le goût du travail, le goût des détours souvent difficiles pour revenir à soi.

Tu ne le sais pas. Mais ils tuent le travail. Ils ? Les financiers et leurs fonds de retraite spéculatifs. Tu auras de moins en moins de chances de vivre et travailler au pays, de trouver un emploi stable, même avec les meilleurs diplômes. Ils ont insécurisé le marché du travail et c’est la grande foire d’empoigne, la lutte des places, la course aux places, le jeu des masques.

Tu ne le sais pas. Mais ils tuent l’esprit d’entreprise. Ils ? Les politocards et leurs administrations, leurs technocrates et leurs bureaucrates. Ils te découragent d’entreprendre avant même que tu aies l’idée de concevoir un projet car tu sais que ce sera pire qu’un parcours du combattant.

Dans le lycée démocratique que nous proposons, fondé sur une pédago- gie du projet et sur une interrogation philosophique, nous pensons que tes deux principales envies : envie d'agir et envie de comprendre, trouveraient à se réaliser, à s'étayer pour devenir durables, s'installer dans le temps.

Mais comme le lycée démocratique que nous proposons n'est pas pour demain ni après demain, alors je te dis parce que je veux être concret :

Va voir dans les marges, les blancs, les interstices.

Ils ne contrôlent pas tout. Ils ont besoin de soupapes de sécurité, pour que l’initiative s’exprime un peu, pour que tu te sentes un peu considéré. Pour mieux supporter ta soumission volontaire.

Dans ton lycée, la marge s’appelle PAE (Projet d’action éducative), APA (Atelier de pratique artistique), ACS (Atelier de culture scientifique), PAC (Parcours artistique et culturel).

Donc, propose un ACS où vous referiez quelques grandes expériences : Ératosthène mesurant la circonférence de la terre il y a 3 000 ans, Archimède découvrant son principe... propose un APA lecture-écriture sur le gay sça- voir de Rabelais et expérimente concrètement le chapitre 23 de Gargantua... propose un PAE de participation au Goncourt des lycéens... Dans le lycée technique où j’ai enseigné le français et la philosophie, un élève a eu le pro- jet de construire un avion, un Flyer. Son projet est devenu réalité. Sa pas- sion, d’autres, une cinquantaine, chaque année maintenant, la partagent, et s’initient à l’aéronautique : construction et vol. Sur cet ACS, s’est greffé un APA : douze élèves ont écrit un livre sur le lycée, centré sur l’avion. Imprimé à 2 000 exemplaires pour attirer vers le technique les élèves de 3e des collèges. Et couronnement de ces initiatives de jeunes : une classe de 2e du lycée a participé au Goncourt des lycéens, donnant l’auteur gagnant, et ayant pris goût à la lecture.

Dans ta ville, la marge s’appelle bibliothèque municipale, atelier d’écriture financé par la mairie, cinéma d’art et d’essai, musée gratuit tel jour de la semaine, école municipale de musique, atelier-théâtre...

Et si rien de tout cela n’existe, si n’existe pas ce dont tu as envie, élabore un projet et propose-le aux élus. Dans le village où j’habite, la municipalité, dont j’ai fait partie pendant douze ans, a mis en place des ateliers-théâtre pour enfants et adolescents. Aujourd’hui, ils sont une cinquantaine de fai- seurs de théâtre (presqu’autant que l’école de tennis ou de karaté) et chaque année, ils jouent des textes spécialement écrits avec eux par la comédienne et auteur responsable de cette école de théâtre.

Dans ton département ou ta région, la marge s’appelle Bourse Défi Jeunes ou Envie d’agir ? J’ai connu un jeune qui a obtenu 40 000 F pour écrire un roman illustré par un peintre à partir d’un voyage en Grèce et aux USA, projet intitulé Ulysse à Hollywood. Si Hollywood a été la plus formi- dable fabrique de rêves du XXe siècle avec tous ses films à succès, ses stars adulées, ses metteurs en scène inspirés, n’est-ce pas parce qu’Ulysse dans son périple, son odyssée n’est pas revenu à Ithaque retrouver sa Pénélope, mais avec son équipage a franchi le détroit de Gibraltar comme déjà Dante l’imagine dans le chant XXVI de L’Enfer et a été ainsi le premier à découvrir l’Amérique à laquelle il a donné son sens de l’épopée.

Le voyage a eu lieu à deux pendant deux mois en 1992. Le roman a vu le jour, illustré, un an après, édité à 1 000 exemplaires : Beverly. Évidemment, le roman n’a rien à voir avec la découverte de l’Amérique par Ulysse, à moins que... Un jeune homme découvre à Athènes, les œuvres d’un peintre

Hermann Salley. Bouleversé, il veut connaître le peintre. C’est dans un bordel de Plaka qu’il fait sa rencontre et devient le compagnon de ses joyeuses beuveries et orgies. Hermann Salley est un peintre américain célèbre qui rentre à New York via Venise et Florence après son séjour athénien. Le jeune homme n’a jamais vu le peintre au travail. À New York, transgressant l’interdit du peintre, il pénètre une fois dans son atelier où, s’il découvre les œuvres d’H.S., il n’y a pas trace de pinceaux et autres outils de peintre. Qui est l’Américain H.S. ? Un faussaire ?... à moins qu’H.S. le faussaire ? soit une métaphore, une métonymie d’Hollywood et des USA : les faussaires ? de la deuxième moitié du XXe siècle... Le jeune, porteur du projet et auteur du roman s’appelait Cyril Grosse. L’artiste peintre s’appelait Michel Bories.

J’ai un peu développé ces trois exemples, très différents, pour montrer ce que tout le monde sait, à savoir les énormes possibilités que peut révéler une pédagogie du projet, Alors pourquoi ne la met-on pas en place ? La réponse est sans doute : parce que les jeunes, avec leur enthousiasme et leurs capacités, bousculeraient le monde pourtant instable des adultes. Ceux-ci préfèrent garder le contrôle en enfermant les jeunes dans des lieux où l’ennui règne. Quand je te dis qu’ils t’asphyxient dans le lit de l’ennui.

Alors bouge-toi. Seul. Prends-toi en main, seul.

JEAN-CLAUDE GROSSE, 1998.

 

Pour 2023, je peux donner l'exemple du groupe de 5 collégiens (4G, 1F = Rosalie) du collège de Geyter de Saint-Denis qui a fini champion d'Europe du concours Robocup Junior et a participé à la finale mondiale à Bordeaux; leur enseignant de techno a été bluffé par leur créativité et leur ingéniosité

toile de Pier Francesco Mola (1612-1666) / Socrate enseignant aux enfants,

toile de Pier Francesco Mola (1612-1666) / Socrate enseignant aux enfants,

allons-y pour la 2° lettre, toujours de 1998

 

Deuxième lettre à un élève de 2e

 

Qui t’écrit ? Difficile de se présenter.

C'est pourtant à cet exercice que je conviais mes élèves de 2e dès le pre- mier contact.

Voilà comment cela se passait. Je m'appelle... Je suis né le... à... Mon père est... Ma mère... J'ai... frères et sœurs. Rubriques de curriculum vitae.

Dès ces présentations, j'étais, nous étions, toute la classe, mis en présence de la souffrance muette du garçon, orphelin de père, de la fille, vivant chez sa mère, ne sachant rien de son père, du beur dont le père était chômeur, de la fille partageant sa chambre avec sa sœur cadette...

La classe n'étant pas un lieu permettant l'expression de la souffrance, j'intervenais pour faire remarquer la diversité des situations familiales, la singularité même de chaque situation, ce que l'on peut appeler le jeu initial de chacun et pour indiquer qu'il leur appartenait de me signaler, en particu- lier, telle ou telle difficulté ayant une incidence possible sur leur travail sco- laire, que, en classe, chacun était l'élève X et non l'individu X, que donc, chacun devait reprendre sa présentation.

De quel collège viens-tu ? Quels étaient tes résultats ? Pourquoi as-tu choisi ce lycée technique ? Qu'est-ce qui peut m'intéresser en tant que pro- fesseur ? Aimes-tu le travail scolaire ? Es-tu attentif ? Prends-tu la parole ? Et en tant que professeur de lettres ? Aimes-tu lire ? Quand tu écris, fais-tu attention ? Es-tu soigneux ? Soucieux de l'orthographe ? De la correction de l'expression ?

Qu’est-ce qui peut intéresser tes camarades ? Quels sont tes loisirs ?

Ce travail de défrichage accompli, j’intervenais encore. Celui qui s’est présenté, c’est l’élève X, le camarade X. Mais la personne X ? Comment l’approcher ? Pourrais-tu nous parler de ton caractère ? de ta personnalité ?

– En quoi est-ce différent ?

– Ton caractère, c’est peut-être ce que tu relèves comme permanences chez toi. Tu te mets facilement en colère. Tu es indifférent à ce que tu vois autour de toi... Ta personnalité, c’est peut-être ce que tu relèves comme pré- sence des autres en toi, et d’abord la présence en toi de père et mère. Comme eux, tu n’aimes pas les arabes, tu dis que les hommes politiques sont tous pourris...

Si tu veux t’approcher comme personne X, sache que les autres sont la majeure partie de toi, que des fois ils sont tout toi. Sache que toi, tu es la minorité de toi-même, la petite part à déceler, à préserver, à cultiver, à déve- lopper. Les autres en toi, c’est ton conformisme. Toi en toi, c’est ton origi- nalité, ta singularité.

Entre conformisme et originalité se joue un jeu complexe. Le confor- misme peut n’être que de façade. Je suis conforme pour ne pas me faire remarquer, me faire rejeter. Et mon originalité m’est personnelle, spirituelle. Elle est dans le travail que je fais sur mes sensations, dans les émotions que j’éprouve, dans les sentiments qui m’affectent, dans la pensée que je déploie.

Mon originalité, je peux aussi l’afficher. Elle sera voyante. Avec un prix à payer : la moquerie. Alors qu’à l’intérieur de ma tête, de mon cœur, de mon sexe, de mon corps je serai le véhicule des idées reçues.

Socrate, dans le portrait qu’en fait Rabelais, est peu soucieux du paraître comme de l’avoir. Et il cherche à mettre les rieurs de son côté. Ainsi, il peut consacrer toute son énergie à son être, à acquérir des vertus comme le cou- rage dont il saura faire usage quand il sera condamné à boire la ciguë.

Tel disoit estre Socrates, parce que, le voyans au dehors et l’estimans par l’extériore apparence, n’en eussiez donné un coupeau d’oignon, tant laid il estoit de corps et ridicule en son maintien, le nez pointu, le reguard d’un tau- reau, le visaige d’un fol, simple en meurs, rustiq en vestimens, pauvre de for- tune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la république, tousjours riant, tousjours beuvant d’autant à un chascun, tousjours se guabelant, tous- jours dissimulant son divin sçavoir ; mais, ouvrans ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une céleste et impréciable drogue : entendement plus que humain, vertus merveilleuse, couraige invincible, sobresse non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, navigent et bataillent. Rabelais. Gargantua.

Montaigne lui aussi choisit le conformisme de façade pour préserver sa liberté intérieure et consacrer le meilleur de lui-même à lui-même.

Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse (foule), et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. Montaigne, Essais I, 23.

Toi, tu viens d’entrer en seconde et tu ne sais rien ni de l’un ni de l’autre. Tu peux jouer un jeu différent. Avec tes camarades, tu adoptes le look qui te fait accepter par eux et que les adultes rejettent. Conforme et original à la fois. Conforme pour appartenir au groupe auquel tu aspires. Original pour te différencier du groupe dont tu veux sortir.

Comme tu le vois, dans le jeu entre conformisme et originalité, ce qui se joue c’est ton identité, c’est toi. À travers une série d’identifications, tu peux te trouver toi, trouver ton identité, devenir ce que tu es. Tu peux aussi te perdre. Là est le grand risque : perdre ce que tu es et dont tu ne sais rien.

– Qu’est-ce que tu me racontes là ? Ça ne tient pas la route. Comment puis-je perdre ce que je suis si je ne sais pas ce que je suis ? Ne puis-je pas dire : ce que je suis, ça ne veut rien dire ? Ce qui importe, c’est ce que je deviens, jusqu’au point final.

– Bien sûr que tu ne sais pas ce que tu es. Tu ne sais rien de ton patri- moine génétique mais tu es « grand » et tu deviendras grand, sauf accident. Ce que tu es relève pour l’essentiel ou la plus grande part de l’inconscient et c’est depuis ce « lieu » que tu feras advenir ton identité.

– Je m’en tiens à ce que je deviens, identification après identification, alié- nation après aliénation ou plutôt désaliénation-libération après aliénation.

– Oui on peut le voir aussi comme ça. Nos façons de parler sont des métaphores. Cela semble avoir peu à voir avec la vérité. Mais il est des vérités qui échappent à la formulation. Alors les métaphores sont notre seul recours, coups de projecteurs dans les profondeurs, saisissant parfois dans leur faisceau, une fugace présence.

Dans ma façon de parler, il y a un donné, ignoré mais à chercher. Te voilà chercheur d’égaré, égaré à la recherche de ce donné ignoré, égaré.

Dans ta façon de parler, rien n’est donné ni à chercher. Tu deviens, au hasard des identifications. Te voilà tisserand de ta toile d’araignée.

Ce qui compte dans ces façons de parler, c’est l’usage qu’elles nous poussent à faire de la vie.

J’en reviens au conformisme.

Ton conformisme n’est-il pas manifeste dans tes goûts et dégoûts ? Ali- mentaires : tu es Mac Do, tu n’aimes pas les légumes... Vestimentaires : tu es Chevignon, Nike, tu n’aimes pas les pantalons en velours, tu n’aimes que les jeans... Musicaux : tu aimes Madonna et pas Chantal Goya... Littéraires : tu aimes les BD, tu n’aimes pas Corneille, tu préfères Stephen King...

N’est-il pas manifeste dans les quelques clichés qui encombrent ta tête : je n’ai pas envie de me prendre la tête, j’ai envie de m’éclater, de prendre mon pied, je n’ai pas envie de penser à demain, je verrai bien, aujourd’hui ça me suffit... Carpe diem médiocre pour médiocre.

Alors toi en toi, où es-tu passé ? où te débusquer ? D’abord, peux-tu me dire, te dire si tu t’aimes ?

– Non, je n’aime pas mon physique !

– Avec quel œil te regardes-tu ? Ne te regardes-tu pas comme celui que tu aimerais être et qui donc déprécie celui que tu es ? Ne te regardes-tu pas comme tu aimerais être regardé ? N’est-ce donc pas le regard de l’autre, la peur que tu en as qui t’éloigne de ce que tu es, qui t’empêche de t’accepter comme tu es ?

– Oui, je m’aime bien et j’aime bien qu’on me regarde !

– Ce que tu aimes dans le regard de l’autre, dans ce qu’il te dit, en clair, en obscur, en clair-obscur, n’est-ce pas le désir que tu lis ? Il te désire et tu aimes ce pouvoir que tu as de te faire désirer. N’est-ce donc pas le regard de l’autre, le désir que tu as de son désir qui t’amène à t’accepter comme tu es ?

Comme tu vois, si tu te prends un peu la tête avec ce genre de questions et avec toutes les autres, tu as des chances d’être mal dans tes baskets mais mieux dans ta tête, c’est-à-dire de vivre plus pleinement parce que plus consciemment. D’autant qu’en te prenant un peu la tête avec ce genre de questions et avec toutes les autres, tu découvriras qu’on prend son pied. C’est ce que j’appelle le gai savoir de lucidité auquel on accède par une féconde activité de la pensée.

Par exemple, tu t’aimes vraiment bien. Tu t’appelles Narcisse. Tu es fas- ciné par ton image dans l’eau. Tu te penches à la rencontre de ta belle image. Plouf ! Noyé, t’es !

Il s’agit d’une vieille histoire. Curieux, tu vas la rechercher dans un livre sur la mythologie grecque.

Maintenant que tu la connais, essaie de la faire parler. Ne te dit-elle pas que Narcisse dans son amour pour lui est insensible à l’amour de la nymphe Écho ? Ne te dit-elle pas que ni l’un ni l’autre n’arrivent à sortir d’eux- mêmes ? à aimer l’autre ? et en s’aimant, à faire un enfant, à aimer cet enfant dont ni l’un ni l’autre ne savent quoi que ce soit, de sa conception à bien après sa naissance ?

N’est-ce pas de toi que cette histoire parle ?

– Ben non ! Je m’aime. J’aime ma copine. Mais on n’est pas cons ! Tu te vois en 2e à faire des gosses ? On fait l’amour mais on fait pas d’enfant. On prend des précautions. Y’ a le Sida et la contraception. Le préservatif contre le Sida, la contraception contre l’enfant.

– Prends-toi la tête sur ce que tu viens de dire et tu verras apparaître dans le miroir que te tend Socrate cette image de toi : Je n’aime pas les risques ou seulement les risques calculés. Je vis avec mon temps, programmant ma vie, confiant dans la science et la médecine. Ma lâcheté va avec mon égoïsme.

Gratuité et générosité ne sont pas mes valeurs. Responsablement, je choisis l’irresponsabilité : je ne prends pas d’engagement. Le miroir que je viens d’évoquer est représenté sur une toile de Pier Francesco Mola (1612-1666) : Socrate enseignant aux enfants, où Socrate présente aux enfants un miroir, belle métaphore de son Connais-toi toi-même.

– Prends-toi la tête sur ce que tu viens de dire. Tu sépares sexualité et procréation. Tu le peux aujourd’hui, depuis peu, depuis les moyens de contraception, depuis la loi Neuwirth autorisant la pilule (1967). Tu revendiques ta liberté d’aimer. Tu le peux aujourd’hui, depuis que les parents ne peuvent plus arranger les mariages de leurs enfants, souvent dès 7-10 ans, pour que les noces soient consommées à 14 ans. Tu reven- diques ta liberté d’aimer pour aussitôt te soumettre au réalisme : pas d’enfant avant d’avoir fini les études, avant d’être installé. Autrement dit, tu revendiques un pouvoir auquel tu renonces aussitôt. Te dirai-je que l’adolescent que tu es et qui laisse pressentir l’adulte que tu seras, est à l’image de l’homme moderne, cette figure dégagée par des Humanistes : Montaigne, Rousseau, Constant, Tocqueville... Et dont je t’offre ce bouquet de pensées.1

1) Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse (foule), et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses ; mais quant au dehors, il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. Montaigne. Essais I, 23, 1580.

Liberté intérieure. Soumission extérieure. Pensée valable aujourd’hui comme hier pour la liberté intérieure. Par contre tu peux vouloir, aujourd’hui, mieux que la soumission extérieure parce que, après Montaigne, il y a eu Rous- seau et la Révolution française. Cela dit, tu dois à Montaigne d’avoir affirmé :

– l’autonomie du je en écrivant les Essais, ce livre consacré à la recherche de soi (où tu peux te reconnaître)

– la finalité du tu en vivant une amitié incomparable avec La Boétie (à laquelle tu peux emprunter sans réserve)

– l’universalité des ils en déclarant : « j’estime tous les hommes mes compatriotes, et embrasse un Polonais comme un Français, postposant cette liaison nationale à l’universelle et commune. » Essais III, 9, 1595.

Cette triple affirmation, [Rousseau l’enrichissant avec les notions de volonté générale, de contrat social : l’homme étant né libre et maître de lui- même, seul est légitime le régime auquel il adhère librement, seule est légi- time la république], sert de référence à la devise républicaine : liberté (désignant l’autonomie du sujet : individu et peuple souverain), égalité (désignant l’unité du genre humain et l’universalité de la loi pour tous les citoyens), fraternité (désignant les autres comme le but de nos affections et de nos actes, le bien-être de tous comme le but de l’action collective sous sa forme démocratique et républicaine).

2) L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui même, il est toujours étranger et mal à son aise, quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui. Rousseau. Émile, IV, 1762.

Si tu t’en tiens au seul paraître, tu renonces à ton autonomie. Avertisse- ment dont tu tiendras compte :

a) pour définir ce que tu accorderas au paraître (tout pour la frime ! ou juste ce qu’il faut pour paraître comme les autres !..), ce que tu cultiveras de toi-même (tes sensations propres, tes émotions, tes sentiments, tes jugements...) (Jeu des camemberts, page 168).

b) pour évaluer autrui, ce si difficile travail : comment juger autrui ? car même si tu estimes tous les hommes comme tes compatriotes, même si tu respectes tout être humain, tu n’es pas obligé de les fréquenter tous, tu es libre de choisir ton ami, ton amour et même si tu es poussé dans tes choix, tu es libre de céder ou de résister à ces poussées et il n’est pas inutile que tu te demandes si tu places bien ta confiance, jusqu’où tu peux aller dans la sincérité avec cette blonde dont tu ne sais pas dire si elle est frivole ou pas, avec ce brun dont tu ne sais pas évaluer s’il est vraiment ou faussement attentionné à ton égard.

3) La liberté n’est autre chose que ce que les individus ont le droit de faire et ce que la société n’a pas le droit d’empêcher. Benjamin Constant. Principes de politique, I, 3, 1806.

Ton existence se partage entre deux sphères, l’une publique sur laquelle la société exerce son contrôle, l’autre privée que tu gères toi-même et où toute intervention de la société est illégitime, ce qui légitime la désobéis- sance civile, formulée par La Boétie, nommée par Thoreau, pratiquée par Gandhi et Martin Luther King.

À toi de définir la part que tu accorderas à la sphère publique (ton ou tes métiers, ton engagement syndical ou non, ton militantisme poli- tique ou non, ton investissement associatif ou non : parents d’élèves, club sportif, causes humanitaires...) et à la sphère privée (ta position préférée pour coïter, ta quête spirituelle, ta femme ou ton vélo, ta recherche du sens de la vie, tes enfants ou ta voiture, ton rôle de père, la télé pour avoir la paix ou l’histoire racontée au dernier avant qu’il s’endorme...) avec pour compliquer ton jeu : quelle part à l’avoir, au paraître, à l’être ?

4) Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Alexis de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, II, 4, 1847.

Les démocraties, espaces où pensent et agissent librement les hommes modernes, ont deux versants : un versant républicain (celui du bien commun pour lequel on a besoin d’être conduits) et un versant démocratique (celui du bonheur de chacun pour lequel on a besoin de rester libres). L’équilibre entre les deux est toujours instable. Qui dit bien commun dit impôts. Trop trouvent qu’on en paie trop. « Y’ a trop de fonctionnaires... » Qui dit bon- heur de chacun dit travail pour tous. Qui est prêt à renoncer à ses heures supplémentaires, à passer à 30h par semaine avec perte de salaire ? Qui dit bonheur de chacun dit santé pour tous, logement pour tous. Qui est prêt à... Pose-toi quelques questions sur ces sujets : santé, logement,... pour évaluer ta connaissance du monde qui t’entoure. Vois le chemin parcouru en quatre pensées. De toi comme individu doué de raison, au jugement libre, à toi comme être social doué de volonté, comme citoyen responsable de tes actes.

Voici donc des thèmes auxquels je conviais mes élèves à réfléchir en vue d’une présentation prise de tête : moi et mon corps, mes peurs, mes envies, mes rêves, moi et l’autre, moi et l’argent, mes valeurs, mes vertus, mes vices, moi et le monde, moi et la vie, moi et la mort, moi et « Dieu », moi et l’avenir, moi et la politique, moi et l’amour-l’amitié...

Je leur donnais ainsi la possibilité d’élaborer leur propre gai savoir : un gai savoir de lucidité (mes peurs, mes vertus, mes vices...) et un gai savoir de singularité (moi et mon corps, moi et le monde, moi et l’amour...).

1. Le jardin imparfait, Tzvetan Todorov, Grasset, 1998.

JEAN-CLAUDE GROSSE, 1998.

la minute de silence

la minute de silence

La minute de silence

Un premier élève lève la main. Il cherche ses mots, explique timidement qu’il comprend bien la situation mais que des assassinats, des actes terroristes, des fous, il y en a partout, alors un de plus ou de moins, ça ne le touche pas vraiment. Le monde est trop violent pour qu’une nouvelle mort ne l’affecte. Sa parole libère les autres élèves de la classe, plusieurs témoignent du même sentiment. C’est terrible, mais c’est un mort parmi les morts. En ce moment, Israël est en guerre à la suite des attentats du Hamas, la Russie est en guerre contre l’Ukraine, l’actualité charrie ses tombereaux d’atrocités.

Lundi matin, au lycée, il m’a fallu inscrire mon nom et la raison de ma visite sur le cahier de l’accueil alors que j’avais obtenu de ne plus le faire, je ne suis pas un simple visiteur ponctuel, je suis auteur associé du lycée, mais vendredi dernier, Dominique Bernard, enseignant de français au lycée Gambetta, à Arras, a été tué par Mohamed Mogouchkov, ancien élève d’origine tchétchène.
Le portail d’entrée embouteillait, les assistants d’éducation fouillaient chaque sac.
J’animais un atelier lundi de 13 à 15h, la minute de silence nationale décrétée par le gouvernement était prévue à 14h. Avec l’enseignant d’éco-gestion qui me reçoit dans son cours, nous nous étions écrit le week-end dernier et nous avions décidé de lancer ensuite un débat.

Les élèves disent un à un qu’ils sont vraiment désolés pour cet enseignant tué, mais qu’ils n’éprouvent pas vraiment de sensations particulières. Ce sont des terminales, ils savent que leurs paroles peuvent choquer, ils les enrobent de précautions.
Un élève lève le doigt, il veut savoir pourquoi lorsqu’un musulman tue un professeur l’acte est qualifié de terrorisme alors que lorsqu’un homme pousse une femme voilée sous les roues d’un RER la presse évoque l’acte d’un déséquilibré.
Le professeur me laisse répondre, je parle du droit, de radicalisation, des éléments qui permettent de qualifier le meurtre d’attentat. Le terrorisme a pour but de déstabiliser une nation. Le terrorisme implique souvent un réseau, des complicités. L’homme qui a poussé une femme voilée sur un RER était un fou, un fou raciste.
Un autre élève me demande quelle différence je fais entre un fou et un terroriste. Je réponds que tous les terroristes sont fous mais que tous les fous ne sont pas terroristes.
Qualifier un acte de terrorisme est du ressort du politique. L’Histoire est là pour nous apprendre combien il faut manier le mot avec précautions.

Plus tard, je chercherai la définition précise du mot dans le droit français. La loi du

« relative à la lutte contre le terrorisme et les atteintes à la sûreté de l’État » le définit comme « une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur ».

Plus tard, également, je relirai les articles publiés le 14 juillet 2023, le jour de la mort de cette femme voilée, poussée sous les rails du RER B, à 9h30, à l’arrêt Cité universitaire. Je serai frappé de constater que jamais les noms de l’agresseur comme de la victime ne sont cités.

Le débat se poursuit, dans le calme. La seconde heure de l’atelier d’écriture est foutue, mais ce n’est pas très important. Un élève me met au défi de trouver un crime commis contre des musulmans qui soit qualifié de terrorisme. Je raconte l’atelier d’écriture que j’animais en ligne, en 2019, avec la classe de français langue étrangère d’un lycée de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Le 15 mars, un homme suprématiste blanc d’extrême-droite nommé Brenton Tarrant a ouvert le feu dans deux mosquées, tuant 51 personnes dont un élève participant à mon atelier. L’acte a été qualifié de terrorisme. Je redis que les terroristes sont fous. Tuer autrui parce qu’il ne partage pas les mêmes idées, la même religion, la même orientation sexuelle, le même genre, c’est de la folie.

Durant le reste de la semaine, la vie reprend son cours, j’anime mes premiers ateliers, je vois partout dans Paris des gyrophares et des militaires en arme, Versailles, le Louvre et des aéroports sont évacués, une exposition que je souhaitais aller voir est annulée, les élèves se marrent dans la cour après avoir été fouillé en réfléchissant à toutes les manières dont ils pourraient faire entrer une arme au sein de l’établissement, l’alarme incendie interrompt un atelier (tout le monde suspecte une mauvaise plaisanterie d’un élève avant de comprendre qu’il s’agit d’une défaillance d’un ordinateur), et je surprends cette conversation entre deux filles qui quittent le lycée. L’une met son foulard, l’autre sa capuche.
Ah ? toi aussi tu mets le voile.
Moi, je ne crains qu’un dieu : celui du froid.

24 octobre 2023, Eric Pessan, Lycée Emile Dubois,  Paris 14°
 
 
Lettre ouverte aux élèves qui n’écriront pas

Je vous remarque dès le début du cours, il faut dire que vous ne faites aucun effort pour vous cacher, vous avez au moins la franchise de votre refus : vous croisez les bras, vous évitez mon regard, vous n’ouvrez pas votre sac. Souvent, vous improvisez un oreiller de vos deux bras pour venir y loger votre tête, et vous vous endormez avant même que j’ai fini de me présenter. Vous êtes un, deux, trois, quatre, parfois six ou sept.
A chaque nouvelle intervention, je me présente, j’explique ce que je fabrique dans ce lycée, j’explique quel projet nous avons imaginé avec l’enseignant, je lis souvent un extrait d’un de mes ouvrages, je présente la consigne d’écriture, nous en discutons, puis je réclame le silence : c’est parti, chacun doit réfléchir, noter des idées, écrire. C’est à ce moment que je tente de venir vous voir. Vous n’avez pas fait semblant de sortir une feuille et un stylo, vous attendez que l’heure trente de cours restante s’écoule lentement.
Quand j’insiste, que je veux coûte que coûte amorcer une discussion, vos réactions diffèrent : soit vous vous taisez obstinément, soit vous avez mal à la tête, vous êtes fatigués ou malades. Parfois vous cherchez à vous débarrasser de moi en répondant que vous réfléchissez. Il arrive que votre regard soit acéré et votre ton agacé, mais vous demeurez polis ; vous maitrisez à la perfection le seuil au-delà duquel un rapport d’incident serait envisageable. Des profs tentent de vous secouer, d’autres m’expliquent avec fatalisme qu’ils ne peuvent pas renvoyer un cinquième de la classe à chaque séance.

Petit mot confisqué que des élèves de seconde se faisaient passer pendant que je lisais un extrait de texte

Je peux comprendre que l’on soit en difficulté, que l’on n’arrive pas à faire quelque chose, qu’écrire soit difficile, que l’on soit fatigué... ce qui me questionne ce sont les mécanismes qui sont à l’œuvre dans votre refus a priori.
Je me souviens d’élèves au collège qui venaient en cours sans sac, qui attendaient du matin au soir, le regard dans le vide, que la journée s’effondre autour d’eux. Dans leur cas, les choses étaient claires : ils avaient été renvoyés de plusieurs établissements, ils n’avaient pas encore 16 ans, ils n’avaient pas d’autre choix que d’êtres présents tout comme le collège n’avait pas d’autre choix que de les accueillir, et ils disparaissaient à tout jamais au matin de leur seizième anniversaire.
Mais ici, vous n’êtes pas obligés par la loi de venir en cours, certains d’entre vous sont même majeurs. Je peux comprendre le maillage de raisons familiales, sociales et personnelles qui vous poussent chaque matin à ne pas vous déscolariser, ce qui me questionne - encore une fois - c’est votre refus d’essayer. Vous n’écrirez pas une ligne, vous ne toucherez même pas un stylo, vous n’en foutrez pas une.

J’interviens depuis une petite vingtaine d’années en milieu scolaire, il arrivait il y a dix ans qu’un élève refuse, c’était rare. Je tirais fierté de ne jamais laisser quiconque sur le bord du chemin, je discutais longtemps avec les élèves en difficulté, je tentais de comprendre d’où provenaient les blocages, je proposais un travail personnalisé… j’arrivais à entrer en contact. Ce qui est nouveau, c’est le mur.
Je ricoche.
J’ai beau parler, questionner, tenter de comprendre, ma sollicitude comme ma bienveillance ne parviennent pas jusqu’à vous. Vous avez décidé avant même l’atelier de ne pas écrire. Je m’épuise et perds un temps précieux durant lequel je ne peux pas aider les autres élèves, ceux qui essaient.
Je me souviens aussi de vrais moment de révolte, d’élèves criant qu’écrire un poème ne leur servira à rien, que la littérature ils s’en balek, qu’écrire n’est pas pour eux… Face à ces révoltes-là, je peux réagir, je peux répondre, j’ai des arguments.

Dans

que j’avais consacré aux raisons qui me poussaient à intervenir dans les collèges et lycées, j’avais écrit que mon rôle consistait à autoriser les élèves qui – souvent – se jugent eux-mêmes incapables d’écrire.
Ce dialogue qui ne peut pas avoir lieu dans la classe, j’aimerais l’imaginer ici. J’aimerais savoir ce qui se passe, j’aimerais comprendre. Est-ce un manque de confiance ? Est-ce le fait que je suis du côté des enseignants ? Est-ce parce que j’incarne à mon corps défendant une image de l’autorité ou de la réussite ou de la norme sociale ? Est-ce mon apparence d’homme blanc quinqua intellectuel ? Est-ce mon appartenance au monde du livre ? Suis-je un ennemi ?
Ou bien : suis-je incapable de me décentrer pour poser les vraies questions ?

Quand j’étais enfant, mes parents m’expliquaient qu’il fallait bien travailler à l’école pour avoir un bon métier. J’ai peu à peu compris à quel point c’était à la fois vrai et faux, à quel point bien travailler me permettait d’acquérir des connaissances qui me permettaient de comprendre que notre société est inégalitaire, fondée sur l’héritage et la reproduction. Je voyais le mensonge, mais il était hors de question que je ne travaille pas.
Est-ce cela ? vous n’écrivez pas parce que vous êtes trop lucides ?
Suis-je en train d’imaginer des excuses à votre profond désintérêt pour tout ce qui peut être assimilé au scolaire ?

Ce qui me frappe, c’est votre mutisme, le mur évoqué plus haut, je ne sais pas parler à quelqu’un qui ne me répondra pas, qui ne croisera pour rien au monde mon regard. Je suis démuni et triste, confronté à un refus contre lequel je n’ai aucune prise. J’aimerais au moins que vous m’envoyiez chier, ce serait le début d’une possible discussion.

20 novembre 2023, Eric Pessan, Lycée Emile Dubois, Paris 14°
 
 
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