Disparaître Alain Cadéo Marina Tsvétaïéva
Les anges disparaissent
Alain Cadéo
Autres Temps, 1998
Imprimé à Gémenos, imprimerie Robert
devenue imprimerie Horizon jusqu’à la liquidation
Je donne ces indications d’imprimeurs parce que Robert (à La Pomme, Marseille puis à Gémenos) et Horizon furent les imprimeurs des Cahiers de l’Égaré de 1988 à 2018 et parce qu’Horizon à Gémenos accueillit Autres Temps dont je rencontrais parfois le directeur, Gérard Blua, quand je me rendais à l’imprimerie pour travailler les maquettes avec Adrienne
(la dernière maquette fut Au bord des falaises ou comment se relever de ses morts, livre pluriel).
Comment parler d’un roman qui a 26 ans, épuisé, qu’on peut se procurer d’occasion, un roman, relu par l’auteur, relevant toutes les coquilles (35 signalées), un roman (ainsi qu’un autre Stanislas) confiés par l’auteur, en fin de vie mais on n’avait aucune idée de l’échéance ?
Je sors groggy de cette lecture.
J’ai lu beaucoup de textes d’Alain Cadéo (romans, théâtre, billets) rencontré vers 2013 grâce à Christian Besson, acteur, metteur en scène.
J’ai fait des notes de lecture. Mais lecteur, j’oublie vite.
J’ai l’impression cependant que ce roman est le plus abrupt, le plus dense, le plus chargé de tous ceux que j’ai lus et en même temps, le plus aérien, le plus aquatile, le plus gymnastique.
Il vient après Le ciel au ventre, 1993. Et j’ai relevé, une fois, p. 198, l’expression J’ai la terre au ventre.
À la suite d’Ugo, d’Ismaïl, de Samuel et de tout un tas d’autres au hasard nécessaire de leurs rencontres, on se retrouve en Ethiopie, au Caire, dans le désert tunisien, au Brésil, en Grèce, en Ardèche. Le centre de ces voyages, c’est Venise. Les voyageurs sont des aristocrates vénitiens déchus, ruinés mais combatifs, redressant leur destin, partant aux quatre coins du monde, brocanteurs, collectionneurs, lecteurs, tous à leur façon, parcourant le monde pour se nettoyer corps, coeur et âme, pour enfin se connaître et disparaître en paix, apaisé, apaisant, harmonieux, harmonisé avec l’harmonie universelle.
La formule socratique de Delphes est Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et des dieux !
Je suis tenté d’écrire disparaître dans le blanc, parce qu’on voit trop la disparition comme disparition dans le noir.
Noir, en-bas, les enfers. Blanc, en-haut, la lumière.
Samuel, le fils d’Ugo, a disparu sur un plateau d’Ardèche où il a acheté une bergerie-forteresse qu’il a retapé et où il menait une vie d’ascète, d’anachorète, après avoir été l’enfant, l’adolescent, le jeune homme rieur, joueur, improvisateur, provocateur avec son jeune frère, Lorenzo et sa demi-soeur, Mariam, fille d’ismaïl, le caravanier, l’ami d’Ugo qu’Ugo a adoptée après la mort de sa mère Jeanne.
Imaginez Samuel se déplaçant des nuits entières avec assurance sur les toits de Venise avec Mariam, surfant avec elle quand les calle, les campi et les plazzas sont inondées par les marées hautes, allant la marier par jeu à Burano, perdant les touristes saccageurs…
Je pense n’avoir jamais lu une description aussi riche, sensible, juste, de cette ville-monde qui se noie irrémédiablement.
Samuel, Ugo, Mariam, Claudio, Andrea et d’autres nous la font découvrir de façon intime, gourmande. Et nous invitent à ne pas y mettre les pieds.
Samuel a laissé des milliers de pages, de livres, de fétiches, d’objets divers et Mariam veut savoir, comprendre cette disparition.
Elle se rend donc dans cette bergerie isolée. Elle va y vivre, entre réalité et rêves, dans une circulation entre ici et ailleurs, entre présent et mémoires, entre souvenirs et souhaits, entre solitude heureuse ou peureuse et rencontres, une mise au clair d’elle-même. En langage d’éveil, on pourrait dire, elle apprend à s’aligner, à devenir cohérente et transparente.
Elle devient à l’image des dauphins sculptés au-dessus de la porte de la casa Delfini, saisis au moment de leur saut, cambrés, hors de l’eau.
Le Traité de dépendance qui commence le roman, écrit par Samuel, livre un homme voulant comme il dit continuer à parcourir ma vie avec un souffle d’animal. Je ne veux pas de l’héritage social. Mon désir serait d’être transparent, sans passé.
Ce souffle d’animal, loup renard, rend possible la disparition de Samuel. Avant cette disparition, il y a eu l’éloignement de Samuel d’avec sa famille, son désinvestissement envers Mariam. Cela n’explique pas, ne permet pas de comprendre.
Cela met en mouvement Mariam.
Pour comprendre, le comprendre, il faut vraiment qu’elle bouffe du Samuel, qu’elle se l’incorpore. Pour en fin de compte, découvrir qu’aucune vie n’a besoin de se justifier, qu’elle a à être vécue par un être fluide, cerf-volant, dauphin, truite ou saumon remontant à la source, en harmonie avec les vents, les courants, les marées, les cycles, les quatre éléments, les quatre couleurs, les quatre saisons, les quatre humeurs.
La variété des registres lexicaux et leur richesse sont stupéfiantes. Alain Cadéo exige de nous de devenir dictionnarien.
On va découvrir la flaconthèque de je ne sais qui, composée des flacons contenant les terres du monde répertoriées sur une tour de 10 mètres. Découvrir la collection de foetus anormaux de je ne sais quel tératologue. Découvrir au deuxième étage d’une casa historique le grand jardin floral intérieur créé et entretenu par un capitaine en retraite de marine marchande, élevant avec ses deux aras, des papillons de collection. Ou encore plus délirant, découvrir la casa de 1000 m2 achetée par un architecte qu’il ne veut absolument pas meubler, pour vivre dans ces espaces vides.
La page finale est un acte de naissance. Mariam a donné naissance à un fils.
Je me dis en achevant cette note qu’Alain Cadéo avait un don intuitif de l’évocation, un sens alchimique de la formulation. Ça nous travaille en marin, en aérien, en terrestre, en puits, sans heurts, avec l’aisance des danses et la fécondité des transes.
À Corps Ça Vit, le 15 août 2024
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Les anges disparaissent - Alain Cadéo
Critiques, citations (3), extraits de Les anges disparaissent de Alain Cadéo. " Nul ne sait à quel point chaque vie est riche. Nul n'imagine à que...
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Disparaître
Les anges disparaissent Alain Cadéo
La fin de Casanova Marina Tsvétaïéva
Stanislas Alain Cadéo
Après Les Anges disparaissent, 1998, d’Alain. Cadéo, j’ai sorti deux livres, en sentant qu’il allait se passer quelque chose.
La ville-monde de Les Anges disparaissent, c’est Venise et les personnages sont des Vénitiens, aristocrates déchus mais libres.
« Venise a les reflets d’une coquille d’huître et un côté laiteux qui éponge les voix, qui absorbe les pas.
Buveuse de lumière.
Ses palais sont des ogres marins, jambes en pilotis, et leurs portes béantes sur Canal Grande sucent des clapotis d’eau lourde.
Ils avancent sans bruit, escaliers ou mâchoires de pierres en avant.
Derrière leurs portails de fer rouillé il y a des jardins où les magnolias sécrètent des poisons et font des ombres noires.
Et de vieux chats redoutables veillent, couchés sur des lions de marbre. »
Passer de Samuel, Ugo, Vénitiens à Casanova, Vénitien et Bohêmien, semblait aller de soi.
J’ai donc lu La fin de Casanova (Éditions Mesures, 2020, exemplaire 65), pièce en vers, écrite par Marina Tsvétaïéva en 1919, traduite en 2006 par André Markowicz pour Denis Marleau, traduction respectant pour la 1° fois, la rigueur de construction de Marina.
Casanova
Il est sur terre
Une ville miracle - c’est Venise.
Dis ce nom-là, je veux que tu le dises
Là, on dirait
Que l’eau dans les canaux, c’est du mica…
Et, la nuit, de la soie, mais lourde, noire… »
On est le 31 décembre 1799, un peu avant minuit, avant le changement de siècle, 1° janvier 1800. Casanova a décidé, profitant de la confusion de la fête, de disparaître.
Âgé de 75 ans, il ne veut pas participer au siècle qui s’annonce, « image du passé qui regarde l’avenir ».
Mais une très jeune fille (13 ans), Francisca, vient d’entrer dans sa vie - il croit que c’est un rêve - ce soir-là.
Francisca
Quand le soleil s’est couché,
Les gens, ils restent dans l’obscurité -
Tous des idiots; les seuls intelligents,
C’est ceux qui, sans adieu à leurs parents -
Vite, les bottes, puis la cape, et - vite,
À pied ou à cheval, à la poursuite
Du soleil ! Hop !
Vous, à cheval, moi, tout près, à vous suivre,
Avec vos sacs - là, - non, ne craignez rien :
Un croûton de pain sec, un peu d’eau fraîche…
Et vous me souriez - comme ça, tiens !
Et va pour le soleil, va pour la neige,
S’il pleut, qu’il pleuve, et qu’il grêle s’il grêle - …
(Faisant tinter la coupe)
Quels mots, il chante le cristal ?
Casanova
Trop tard… trop tard… trop tard… trop tard…
Francisca
On part… on part… on part… on part…
Maintenant qu’est-ce qu’il vous dit !
Casanova
Je suis… la nuit… je suis… fini…
Francisca
Non « vie » - défi, ravie, envie…
Casanova
Le siècle a une demi-heure à vivre
Et moi, peut-être une heure
Toi, tu n’es rien encore, - oublie ! -
Moi, je suis rien - déjà.
Le siècle part en habits de tempête,
C’est la neige et le vent.
Fin du bal - carnaval ;
Nouveau siècle - nouveau bal…
Comme le saumon remontant à la source, je suis passé à Stanislas, roman d’Alain Cadéo, paru en 1983 soit 15 ans avant Les Anges disparaissent.
Né le 1° janvier 1951, (31 décembre 1950-1° janvier 1951) soit passage d’un demi-siècle, Alain a 32 ans. En 4° de couverture, il est présenté ainsi : il tente, en collaboration avec son frère et un ami, de créer une Fondation autour de la Curiosité et des objets insolites.
« J’ai soixante-quinze ans. (Comme Casanova chez Tsvétaïéva)
Je n’ai mal nulle part.
Je suis maigre et droit et il m’arrive de croire que je suis un dieu oublié, figé dans sa solaire immortalité.
Je lègue mon cadavre à cette pauvre terre. Je n’ai d’autre orgueil que celui qui consiste à imaginer qu’un très bel olivier sortira de mon ventre.
Et mes histoires sont la fête de ma vie. »
On est en Grèce, en Arcadie. Stani monologue. Ce récit, le plus souvent à la 1° personne, parfois à la 3°, quand Stani, le vieux de 75 ans qui va mourir, cette nuit, s’apostrophe, ce récit donc se présente comme un récit de vie, autour des femmes de Stani : Marika, Blandine, Sophie, du grand-père Maurice, de ses enfants Éléonore, Thomas, Cyprien, d’un gamin qu’il a pris en affection, Carmino. Et de quelques autres.
Mais passer, est-ce partir avec des souvenirs ? Partir de là où on a bâti sa vie ?
La maison grecque dans laquelle Stani vit est constituée de 4 chambres en forme de sein, avec dôme et ouverture vers le ciel, formant les 4 coins de la maison avec au centre une grande pièce de vie et dessous une cave à vin, immense. À 50 m., la montagne dans laquelle Stani a sculpté un géant de 7 mètres.
« Tout me manque, rien ne me manque : tout m’atteint, tout me rejoint, rien ne me retient. Un passage, cela n’est qu’un passage. Pourquoi nous faut-il comprendre aussi tard ? Ou pourquoi ne voulons-nous pas le comprendre plus tôt ? »
Stani sort de la maison pour sa dernière nuit, grimpe la montagne, poursuivi par des chimères, des gorgones (des images de vie qui reviennent). Il grimpe difficilement, s’écorchant, « chenille vers transformation », finit par se retrouver au sommet.
« Voilà, je suis seul… J’entends là-bas dévaler mes angoisses, elles sont redescendues… à la maison… la maison éclairée…
« Tu entends Stani ? On joue sur le piano… (un Steinway de concert)
Je suis tellement défiguré, elles ne m’ont pas reconnu.
Je suis maintenant un arraché. J’ai pu m’extraire de ma forme. La montagne est mon corps. Le ciel est mon visage.
« Ouvre la bouche Stani… Laisse rentrer le monde… maintenant… à jamais. »
Je sens les capucines.
(Je signale une ponctuation à la Marina)
L'homme est ce qu'il aime.
S'il aime une pierre il est une pierre,
S'il aime un homme il est un homme,
S'il aime Dieu je n'ose en dire plus
Car si je disais en fait qu'il est Dieu
Peut-être me lapideriez-vous !
Saint Augustin
Continuant à remonter à la source tel le saumon, poisson cher à la mythologie d’Alain Cadéo, je suis allé voir si on trouvait Les voix de brume, son 1° livre paru en 1982 chez J.M. Laffont. Il m’avait parlé de la visite que celui-ci lui avait rendu, deux mois peut-être avant sa disparition, lui renouvelant tout le bien qu’il pensait de cette première oeuvre.
À remonter ainsi, j’ai vraiment le sentiment de variations musicales, poétiques, intuitives (parce qu’expériencielles, sans pensée) à fortes résonances pour certains récepteurs-lecteurs-mastiqueurs, d’un mythe personnel nourri de métaphores obsédantes (le cerf-volant, le saumon…) pour reprendre des mots de Charles Mauron.
Ou avec Po Chü-i
Le corps porté par le cours des choses
J’offre mon âme à l’étude du vide.
Voilà comment je traverse les jours
La voie de la nature - de la paix
Sans bruit et sans parole - blanc sur blanc.
À Corps Ça Vit, le 16 août 2024
La fin de Casanova - Espace Go
12 septembre au 7 octobre 2006 Mise en scène Collaboration artistique Pierre Lebeau Gaétan Nadeau Éliane Préfontaine André Markowicz Denis Marleau Martin Émond Daniel Fortin Marc Parent Stép...
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