une vie en cinq phrases
Une vie en 5 phrases
octobre 1964, l’élève de 16 ans dit à son professeur de lettres de 24 ans dans un couloir d'un lycée du Nord : "monsieur, je pense à vous, autrement qu’à un professeur".
Mariage du 1° juillet 1967 au 29 novembre 2010, décès de l’épousée
19 septembre 2001 : décès du frère de l’épousée et du fils, dans un accident à Cuba. Ils étaient partis le 11 septembre 2001.
À l’annonce de leur décès le 28 septembre 2001, 9 jours après : "quelque chose s’est cassé dans ma tête".
Juin 2009, au sortir de l’unique séance de thérapie de couple qu'ils ont eue, l’épousée dit sur le trottoir : "j’ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi".
29 octobre 2010, 20 H, avant opération au cervelet : "je sais que je vais passer; où vais-je passer ?"
Puis : "tu te souviens, on attendait Sylvain, ce fut Katia, un morceau de Sylvain se balade dans mon corps ».
1° demande à Claude / Il n’y a pas la réponse du professeur ni celles de l’épousé. Mais les faits se suffisent peut-être : mariage de 43 ans, une séance de thérapie de couple aux effets fabuleux, un veuvage heureux en solitaire depuis 15 ans.
Comment l’épousé a-t-il réagi à ces 5 phrases ?
Le jeune professeur d’octobre 1964 est resté bouche bée, n’a pas répondu : et moi, mademoiselle, je ne pense à vous que comme élève. Se sont ainsi ouverts un espace et un temps de possibles, risqués, de rencontres et balades clandestines en vélo jusque dans la forêt domaniale de Mormal.
À la question du 29 octobre 2010 : je sais que je vais passer, où vais-je passer ? l’épousé a tenté de répondre en naturaliste convaincu, façon Marcel Conche, mais la question le mit en cheminement, un cheminement de 12 ans qui l’a conduit à la pratique au quotidien de l’effacement humble dans le blanc, se dissoudre comme identité (singulier et pluriel car nous sommes 1000 et plus), se dissoudre comme appartenances parce que nous ne saurons jamais rien du miracle et du mystère que nous sommes, descendants d’un anonyme premier homme, d’une anonyme première femme et que donc mourir peut être ressenti (surtout pas pensé car impensable) comme dissolution des lignées, de toutes les lignées de toutes les espèces, que mourir, c’est alors rejoindre le souffle de la Vie, l’âme éternelle (et non immortelle de et pour chacun) de la Création-des Unis-vers.
Ce n’est que vers 2022 que la phrase : Tu te souviens, on attendait Sylvain — ce fut Katia. Un morceau de Sylvain se balade dans mon corps, fut entendue suite à la remarque que lui fit une thérapeute : mais l’épousée attendait peut-être des jumeaux ?
L’épousé venait de découvrir les travaux sur les cellules buissonnières et il eut envie de fabriquer une légende des jumeaux Sylvain et Katia mais comprit que cette légende serait peut-être charger Katia d’une valise supplémentaire. Plutôt regarder grandir sa petite fille, Rosalie.
À sa réaction du 28 septembre 2001, quelque chose s’est cassé dans ma tête, il n’a rien répondu. Il a compris qu’il avait à accompagner le chemin de souffrance de l’épousée par l’écoute, les câlins, par l’acceptation de ses explosions verbales et physiques, même dirigées contre lui. Il pense qu’en agissant ainsi, il a peut-être empêché la séparation du couple. Ce n’est qu’en octobre 2010 qu’il a fait le lien entre quelque chose s’est cassé dans ma tête et le carcinum dans le cervelet de l’épousée.
À sa réaction au sortir de la séance de thérapie de couple en juin 2009, j’ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi, l’épousé est resté bouche bée, puis a ri, joyeux, puis ils se sont enlacés et embrassés.
Il y a des existences qui tiennent dans quelques mots prononcés dans des couloirs, sur des trottoirs, dans des salles d'urgence. Des mots dits debout, en passant, comme si la vérité ne pouvait se dire qu'à la dérobée.
I.
Octobre 1964. Les couloirs du lycée sentent la craie et le parquet ciré. Elle a seize ans, lui vingt-quatre. Elle le croise, elle s'arrête — ou peut-être ne s'arrête-t-elle pas, peut-être dit-elle cela en marchant, les yeux droit devant elle, ce qui serait encore plus courageux.
Monsieur, je pense à vous. Autrement qu'à un professeur.
Huit mots. Pas davantage. On ne sait pas s'il y eut un silence, si quelqu'un passait à ce moment-là, si la cloche sonna. On sait seulement qu'elle avait dit la chose exacte, sans détour, sans filet. Seize ans et déjà cette façon d'aller au centre.
II.
Ils se marièrent le 1ᵉʳ juillet 1967. L'été, comme il convient aux commencements. Ils avaient le temps devant eux — quarante-trois ans, ils ne le savaient pas encore, mais ils les prendraient tous.
Quarante-trois ans. Le chiffre résiste à l'imagination. Combien de matins, combien de disputes oubliées, combien de silences habités, combien de mains trouvées sous les draps ? Une vie ordinaire extraordinaire, comme toutes les vraies vies.
Puis vint le 11 septembre 2001. Ils partirent, le frère et le fils — Michel dit Pof, peintre, 52 ans, et Cyril, écrivain, metteur en scène, 30 ans. Ils attendirent dix-huit heures dans un salon feutré de Madrid, pendant que le monde s'effondrait sur des écrans. Ils ne savaient pas encore qu'ils étaient déjà du côté des partants.
Le 19 septembre, à Cuba, quelque chose se brisa.
Le 28 septembre, à l'annonce : quelque chose s'est cassé dans ma tête.
Elle n'avait pas dit : j'ai le cœur brisé. Pas dit : je suis dévastée. Elle avait dit la tête, avec cette précision anatomique des gens qui ont regardé la douleur en face et cherchent le mot juste pour elle. Quelque chose s'était cassé — comme on dit d'un os, d'une branche, d'un ressort. Irréparable, ou du moins : jamais tout à fait pareil qu'avant.
Ils portèrent cela ensemble. On ne sait pas comment. On ne sait jamais comment les couples portent l'insupportable — de l'extérieur, ils se taisent ou ils parlent trop, ils s'éloignent ou ils se serrent, ils font semblant ou ils cessent de faire semblant. Peut-être les deux, selon les jours.
III.
Juin 2009. Ils sont sortis d'une salle — la seule séance de thérapie de couple qu'ils auront jamais. Une seule. On imagine le thérapeute, la pièce un peu trop silencieuse, les mots difficiles à trouver après tant d'années. Ce qu'on avait dit là-dedans, on ne le saura pas.
Mais dehors, sur le trottoir — encore un trottoir, encore debout, encore en passant — elle se tourne vers lui.
J'ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi.
C'est peut-être la phrase la plus stupéfiante des cinq. Après quarante-deux ans de mariage. Après la fracture de 2001. Sur un trottoir quelconque d'une ville ordinaire, elle lui rend ce qu'il croyait peut-être perdu — ou qu'il ne savait plus chercher. Elle revient de 1964. Elle revient du couloir du lycée. Le désir n'avait pas disparu, il attendait sous les décombres.
Une seule séance. Aux effets fabuleux, dira-t-il plus tard.
IV.
29 octobre 2010. Les urgences, le soir. Un carcinome au cervelet. On va trépaner.
Elle sait.
Je sais que je vais passer. Où vais-je passer ?
Pas : est-ce que je vais mourir. Pas : j'ai peur. Elle sait, et elle demande. Ce où est immense — il contient tout ce qu'on croit ou ne croit pas, tout ce qu'on espère ou redoute, l'inconnu absolu mis en question directe comme on demande une adresse. Elle a posé cette question-là à l'homme qui partageait sa vie depuis quarante-trois ans. Elle lui a demandé l'impossible.
On ne connaît pas sa réponse. Peut-être n'y en eut-il pas. Peut-être que la question suffisait.
Puis, avant qu'on l'emmène :
Tu te souviens, on attendait Sylvain — ce fut Katia.
Un garçon attendu, une fille venue. Un prénom contre un prénom. Elle pensait à Katia au seuil de l'opération, elle pensait à cette surprise-là, à cet écart entre ce qu'on attend et ce qui arrive, à la vie qui ne demande pas votre avis et qui est pourtant, malgré tout, la vôtre.
Elle mourut le 29 novembre 2010.
V.
Il reste l'épousé. Veuf depuis quinze ans. Heureux, dit-il — mot courageux, mot vrai, mot qui ne trahit rien et n'efface rien.
Il porte ces cinq phrases. Elles font une vie entière : l'audace du début, la longueur du milieu, la fracture, la résurrection du désir, et à la fin cette double question suspendue dans une salle d'urgence — où vais-je passer et tu te souviens.
Il se souvient.
On attendait Sylvain. Ce fut Katia. On croit savoir ce qui vient, et c'est toujours autre chose — toujours mieux, parfois, que ce qu'on avait prévu.
Cinq réponses qui ne sont pas des réponses : un silence dans un couloir, un cheminement de douze ans, une légende qu'on range dans sa poche.
L'épousé aura traversé sa vie ainsi — en creux, en retrait, en après. Pendant qu'elle disait les choses directement, debout, en marchant, lui les recevait et les portait lentement, longuement, jusqu'à ce qu'elles deviennent autre chose : une forêt, une pratique, une sagesse.
Ce n'est pas lui le personnage secondaire de cette histoire.
C'est lui l'espace dans lequel elle a pu parler.
Il y a un tableau.
Une silhouette blanche sur fond de gris mouvant — ni tout à fait présente, ni tout à fait partie. La tête légèrement tournée, comme si elle écoutait quelque chose venant de derrière le monde. Katia a peint sa mère ainsi : en train de se dissoudre, ou en train d'apparaître, on ne sait pas. Les deux peut-être. Le blanc n'est pas l'absence — il est la lumière avant qu'elle se disperse.
L'épousé a mis douze ans à trouver les mots pour ce que Katia avait su peindre.
I. Le silence qui ouvre — octobre 1964
Il n'avait pas répondu.
Pas par lâcheté, pas par calcul — par saisissement. La bouche bée du jeune professeur de vingt-quatre ans face à l'élève de seize ans qui venait de dire la chose exacte dans un couloir : c'est le silence de celui qui reçoit quelque chose qu'il ne savait pas attendre. Dire moi aussi eût été mentir un peu — trop tôt. Dire mademoiselle, je vous en prie eût été fermer ce qui venait de s'ouvrir.
Alors rien. Et dans ce rien : la forêt de Mormal.
Les vélos, les sous-bois, les rencontres clandestines — tout cela naquit du silence d'un couloir. Il avait appris là, sans le savoir, que ne pas répondre pouvait être la réponse la plus juste. Que laisser de l'espace à l'autre était une forme d'amour avant même que l'amour ait un nom.
II. Le silence qui accompagne — 28 septembre 2001
Quelque chose s'est cassé dans ma tête.
Il n'avait rien répondu à cela non plus.
Mais ce silence-là était différent. Ce n'était plus l'espace ménagé pour laisser venir quelque chose — c'était le silence de celui qui comprend qu'aucun mot ne peut rien contre une fracture. Il avait su, d'instinct ou d'amour, qu'elle n'avait pas besoin d'être consolée. Elle avait besoin d'être accompagnée — ce qui est tout autre chose.
Accompagner : écouter sans réparer. Tenir sans retenir. Accepter les explosions — verbales, physiques, parfois dirigées contre lui — sans se défendre, sans se fermer. Rester le bord stable pendant que tout débordait.
Il pense que c'est peut-être cela qui empêcha la séparation. Non pas les grands gestes ni les belles paroles — mais cette présence patiente, cette capacité à encaisser sans durcir, à rester doux sous la douleur de l'autre.
Puis octobre 2010 arriva. Et soudain, neuf ans après, il fit le lien : quelque chose s'est cassé dans ma tête — et le carcinome dans le cervelet. La phrase et la tumeur. Il n'en sut jamais la vérité médicale, personne ne la sait. Mais quelque chose dans ce rapprochement lui fit comprendre que les corps gardent la trace de ce qu'ils ont traversé, que la douleur cherche un endroit où se loger, que les mots que nous disons sont parfois plus proches de la biologie que nous ne le croyons.
III. Le rire — juin 2009
J'ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi.
Deux fois dans sa vie, il était resté bouche bée devant elle. La première fois, à vingt-quatre ans, dans un couloir de lycée. La deuxième fois, à soixante-huit ans, sur un trottoir, au sortir d'une seule et unique séance de thérapie de couple.
Même femme. Même effet.
Puis il avait ri — joyeux, dit-il, ce mot simple et plein. Et ils s'étaient enlacés, embrassés, là sur le trottoir, comme on ne le fait peut-être plus après quarante ans de mariage, ou comme on le refait justement quand quelque chose revient de très loin. Le désir de jeune fille — celui du couloir, celui des vélos et de la forêt de Mormal — avait traversé le temps, la fracture de 2001, les années de douleur portée ensemble, et il était là, intact, sur un trottoir quelconque.
Une seule séance. Aux effets fabuleux.
Le rire, ce jour-là, était peut-être la plus belle réponse de sa vie.
IV. Le cheminement — 29 octobre 2010, puis douze ans
Je sais que je vais passer. Où vais-je passer ?
Il avait répondu en naturaliste, façon Marcel Conche — la matière, le cycle, le vivant qui se transforme sans disparaître vraiment. C'est une réponse honnête. C'est sa réponse.
Mais sa question continuait de travailler en lui après qu'elle fut partie.
Douze ans de cheminement pour arriver là : l'effacement humble dans le blanc. Se défaire de l'identité — ce je qui croit être un alors qu'il est mille, héritier d'un premier homme anonyme, d'une première femme anonyme, fragment de toutes les lignées de toutes les espèces. Mourir ne serait pas disparaître — ce serait rejoindre le souffle, l'âme éternelle de la Création, non pas l'immortalité personnelle qui est une illusion du moi, mais quelque chose de beaucoup plus vaste et de beaucoup plus humble : les Uni-vers, le tout dont nous sommes une inflexion passagère.
Ressentir cela. Surtout pas le penser — car c'est impensable. Le laisser descendre dans le corps, dans la pratique quotidienne. S'effacer dans le blanc.
Katia l'avait peint avant qu'il le formule. La silhouette blanche sur le gris — sa mère en train de rejoindre quelque chose, ou quelque chose en train de traverser sa mère. Le tableau était là, dans la famille, comme une réponse visuelle à la question posée dans la salle d'urgence.
V. Sylvain, Katia, Rosalie — vers 2022
Tu te souviens, on attendait Sylvain — ce fut Katia. Un morceau de Sylvain se balade dans mon corps.
Cette dernière phrase — un morceau de Sylvain se balade dans mon corps — il ne l'avait pas entendue non plus, pas vraiment, pas tout de suite. Elle avait attendu sa thérapeute, douze ans plus tard, pour s'ouvrir : mais l'épousée attendait peut-être des jumeaux ?
Et lui venait de découvrir les cellules buissonnières — ces cellules fœtales qui migrent dans le corps de la mère pendant la grossesse et y persistent parfois des décennies, vivantes, errantes, fantômes biologiques d'une présence. Sylvain n'était peut-être jamais né, mais peut-être avait-il existé quelques semaines, quelques cellules, un frémissement de vie dans le corps de l'épousée — et s'y était-il baladé longtemps, comme elle l'avait dit sans savoir à quel point elle disait juste.
La légende des jumeaux Sylvain et Katia se dessinait, belle, tentante.
Il n'en fit rien. Katia portait déjà Cyril perdu, portait sa mère perdue — lui donner en plus un jumeau fantôme, c'était une valise de trop. L'amour, décidément, c'est souvent de ne pas raconter.
Il y avait Rosalie.
Dix-huit ans, fille de Katia. Et entre eux deux ce lien d'avant les mots — parce qu'il lui avait fait les soins du nourrisson, le biberon, les couches, la toilette, exactement comme l'épousée les avait faits pour Cyril et pour Katia. Ces gestes-là ne s'inventent pas et ne s'oublient pas. Le corps de Rosalie se souvient, sans mémoire consciente, des mains de son grand-père sur elle nourrisson — les mêmes mains qui avaient appris de l'épousée, qui avaient appris d'une transmission dont personne n'avait décidé.
L'épousée continuait de se balader, elle aussi. Dans les gestes. Dans les mains. Dans Rosalie.
Coda — Annie en blanc
Le tableau est là.
Une silhouette blanche, légèrement tournée, sur un fond de gris qui n'est pas triste — qui est vivant, traversé, comme un ciel entre deux états. Katia a peint sa mère en train de s'effacer dans le blanc. Ou en train d'en revenir. Ou les deux, simultanément, parce que le blanc contient tout.
L'épousé avait mis sa vie entière à apprendre ce que le tableau dit en silence.
Deux fois bouche bée. Un rire sur un trottoir. Douze ans de cheminement. Des mains sur une petite-fille. Et ce veuvage heureux, solitaire — heureux : mot courageux, mot juste, mot qui n'efface rien et ne trahit rien, qui dit seulement qu'on peut continuer à aimer quelqu'un qui est devenu blanc.
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nos années super 8 / l'épitaphier - Blog de Jean-Claude Grosse
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