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Blog de Jean-Claude Grosse

Zabor Kamel Daoud

10 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #écriture, #épitaphier

Zabor ou Les psaumes de Kamel Daoud

Zabor ou Les psaumes de Kamel Daoud

« Pourquoi j’écris ? Parce que je témoigne, je suis le gardien, je fais reculer la mort des miens car ils sont essentiels et dignes d’éternité. Dieu écrit, moi aussi. »

Orphelin de mère, rejeté par son père et haï par ses demi-frères, le chétif Zabor s’est réfugié dans les livres dès l’enfance. Très tôt, il s’est découvert un don insoupçonné : celui de prolonger la vie des autres en écrivant. Mais un jour, Zabor est appelé au chevet de son père mourant. Tiraillé entre l’amour et la vengeance, parviendra-t-il à sauver la vie de l’homme qui l’a abandonné ?

présentation sur le site de Gallimard

Zabor Kamel Daoud

Zabor 
ou Les psaumes 
Kamel Daoud

Voilà un livre-flow, un livre-flux, lu en me laissant immerger, entraîner par le flux de la langue, des langues, de trois langues, la langue innommée, le tamazight, la langue de la calligraphie, l’arabe, la langue de la libération, le français.
Récit d’un cheminement empruntant de multiples chemins d’apprentissage. 
Les âges traversés ? 3 ans, très peu de choses, pas d’image de la mère, 5 ans, des images et sentiments forts de séparation, d’abandon, 13 ans, la découverte des langues et du sexe érectile, 28 ans, le don de prolonger la vie des mourants, le désir fou du tordu, non circoncis, encore vierge, puceau, de demander en mariage la femme divorcée, Djemila, mère d’une fille, femme sans corps selon les règles en terre d’islam, qui ne doit montrer que la tête dans le cadre de la fenêtre, femme décapitée, interdite de sortie.
Il y a des conditions initiales. Zabor est le fils tordu d’une épouse répudiée, morte jeune, élevé par une tante, vieille fille par le statut (aucune demande de mariage ne lui a été faite, par malveillance) mais femme désirante et désirable, au caractère bien trempé, soucieuse de l’héritage de Zabor risquant d’être spolié par ses demi-frères. Le père, boucher, égorgeur de moutons, donc riche, vit avec son autre femme et leurs enfants dans la maison du haut d’Aboukir. Zabor et sa tante Hadjer vivent dans une maison du bas, mise à disposition par le père, Hadj Brahim, qui montre ainsi sa magnanimité et sa puissance.
Il y a la géographie, le village, les collines, la forêt, les cimetières, le musulman et le chrétien, le désert très proche, la mer invisible, la grande ville et la route qui y mène.
Il y a les saisons, le climat, la saison des Smaïnes qui dure une dizaine de jours vers fin août avec les vents de sable venus du Sahara, s’infiltrant partout.
Il y a les croyances, les rituels, les prières, le Livre sacré qui dit tout et dont les versets ne peuvent être que répétés inlassablement.
Il y a les propres rituels de Zabor qui vit la nuit, laissant le jour aux autres, qui fréquente les forêts des collines où il enterre les cahiers qu’il écrit, les uns pour lui, les autres parce qu’il a un don et que les gens du village malgré la crainte font appel à lui. 
Ce don s’est révélé, construit avec l’âge au travers des capacités de Zabor.
Zabor a facilement appris par coeur, l’arabe, à l’école coranique. Il récite avec facilité et conviction les versets du Livre sacré. L’iman a une grande confiance en lui.
Puis il apprend seul le français, la langue du colon (Zabor n’a pas conscience que l’arabe a été la première langue de colonisation des Berbères, des Kabyles), d’abord par les couvertures usagées, abîmées des livres trouvés, la fabuleuse découverte sensuelle de la couverture de La chair de l’orchidée, les seins pointus sous le tee-shirt de la femme, la découverte ainsi de son corps, de son sexe, de la caresse, de la masturbation, puis par les titres des romans embarquant Zabor par son imagination sans limites dans des récits précédant la lecture proprement dite, laborieuse, alphabétique puis fluide du roman, lu, relu, ou repris par des délires et dérives imaginaires. La découverte donc de la plasticité de la langue pour décrire le réel, escamoter le réel, métamorphoser le réel, inventer des vies possibles qu’il s’agisse de lui, du village, des paysages, des gens.
Le voici, scripteur et donc mémorialiste. Cette capacité à mettre en mémoire, à trouver les mots qui feront mémoire lui fait découvrir qu’écrire, alors qu’un vivant est en train de mourir, peut contribuer à prolonger la vie de ce mourant. À l’écoute du récit, le mourant se réveille, reprend goût à la vie, ne se laisse pas partir…. Cela devient un don. Il n’en fait pas un métier, il n’en vit pas. Son statut négocié par son père est celui d’un déclassé, protégé par le prestige de son père, par la bienveillance de l’iman, par sa victoire sur le charlatan, faux prophète, incarnation du diable aux 99 formes (quand Dieu a 99 noms), Hamza.
Zabor, toutefois, ne réussira pas à prolonger la vie de Hadj Brahim. Peut-être, en lui, un désir de vengeance ?
Une particularité de ce récit en trois temps : Le corps, La langue, L’extase, c’est l’utilisation de deux écritures, l'une en caractères droits, le récit de ce qui s’est passé, de ce qui a eu lieu, pas nécessairement chronologique, l'autre en caractères italiques et entre parenthèses, les réactions au présent du narrateur et de son chien intime, parenthèses parfois brèves, parfois longues. Le vocabulaire est riche, demande parfois le dictionnaire. Le récit est évidemment très répétitif, redondant dans cet univers de village en marge, à la vie très codifiée.
Un lecteur comme moi, occidental, laïque,  dont le cheminement le conduit à vouloir s’effacer dans le blanc, à rejoindre le flux éternel de la Vie inauguré par des mystères et miracles à ne pas vouloir élucider, nommer, comprendre ni même décrire, est « surpris » par ce monde de collines entre désert (donnant à voir avec netteté nuit et étoiles dont parle bien le Coran) et mer invisible mais attirante (même si les romans de marins sont plus difficiles à comprendre que les romans à terre), territoire vu comme archipel d'îles. 
Ma satisfaction en tant que lecteur, je l’ai trouvée dans la remarquable description du pouvoir de l’écriture, l’écriture comme matrice possible, potentielle, infinie de récits des mille et une nuits avec enjeu de vie ou de mort. 
J’ai fini la lecture de ce livre des Psaumes (ce sont les 5436 cahiers écrits, enterrés sous des centaines de figuiers, caroubiers, eucalyptus, dont un, cité comme tel, pages 233 à 236, commençant par …, signe sur lequel il dit beaucoup comme il développe aussi sur le pouvoir de la métaphore), alors que Georgette, 95 ans, venait de décéder à deux jours de ses 96 ans, percluse de douleurs, femme dont je conserve l’image de femme déformée par une scoliose et d’une gentillesse d’évidence (nous aimions nous dire bonjour, échanger quelques mots). 
Et j’achève cette note de lecture, le lendemain de son enterrement religieux où j’ai écouté sans y participer, le rituel catholique qui ne correspond pas du tout à l’absence de rituel que je souhaite. 
Il n’y a eu aucun Zabor à Corsavy, capable de prolonger la vie de Georgette, prise en charge depuis 4 ans par sa fille Margot.
Pendant ce temps, une loi est en cours d’adoption en France sur la fin de vie par euthanasie.
Dernière remarque, l’importance accordée par Zabor à Robinson Crusoé (déjà vrai dans Ma nuit au musée Picasso), en particulier aux mots du perroquet Poll, infiniment répétés, pauvre Robinson, où es-tu ?
« J’étais Poll. Et face à un des rares miroirs de notre maison du bas, je ne voyais pas un jeune homme chétif, épuisé par la masturbation et l’écriture, veuf déjà et maudit par une voix de chevreau, mais un oiseau, incapable de voler longuement, certes, mais exercé à l’inventaire, à l’étiquetage, à l’écriture et au duel avec la mort. J’étais l’oiseau qui perpétue une phrase, la reproduit jusqu’à l’avènement du langage riche. » p. 171, langage riche débouchant sur le dernier paragraphe du récit, p.351, repris de la première page du cahier, histoire presque parfaite, que le père n’a pas eu le temps de lire, d’entendre, que Zabor n’a pas eu le temps de finir, paragraphe que je vous laisse le soin de découvrir.

 

à Corsavy, vendredi 10 juillet 2026

 

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