Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Blog de Jean-Claude Grosse

Le Pèlerinage vers la Rose

6 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #poésie, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Le Pèlerinage vers la Rose
Le Pèlerinage vers la Rose

Le pèlerinage vers la rose
Jean-Philippe de Tonnac
Le bois d’orion, avril 2026, 264 pages

Lecture commencée le 29 juillet (pour une célébration le 29 décembre 2026), achevée le 4 août au soir, lecture en alternance avec OIXIΔION d’Alice Calm aux éditions Noir-Clair. 

Le roman fabuleux de Jean-Philippe de Tonnac est fabuleux. Fabuleuse fable. Particulièrement bien documentée. Kaléidoscopique en ce sens que le pèlerinage imaginé du 29 décembre 2026 au cimetière de Rarogne dans le Valais met en scène, chapitre après chapitre et dans le cours d’un chapitre, des pèlerins morts, mêlés aux pèlerins vivants, ayant connu Rainer, chacun d’eux ayant sa vision de Rilke, par exemple « une image de Rilke » de Lou Albert-Lasard. 
Toutes ces rencontres sont celles que fait le personnage convoqué par l’auteur et moteur du récit : Paula Becker. Morte à 31 ans, en donnant la vie, Paula Becker, artiste peintre de talent ne fut reconnue vraiment qu’à partir de 2016. Elle fut pourtant la première femme à se peindre nue et la première femme à avoir un musée dédié. Sa fille Mathilde a veillé sur l’héritage de sa mère et a créé la Fondation Paula Modersohn-Becker en 1978.
Deux absentes notoires à ce pèlerinage : 
Clara Westhoff, épousée par Rilke, mariage qui ne dura qu’un an et dont naquit leur fille, Ruth, gardienne de l’héritage rilkéen après la mère de Rilke, Phia, héritage acquis par les archives littéraires allemandes le 1° décembre 2022
Lou Andreas Salomé.

Beaucoup de femmes, plus de 10000 lettres écrites, reçu plus de 8800 missives. 

Ce qui ressort, c’est l’amour porté à Rilke par ces femmes, par ces mécènes. Rilke était d’une réceptivité sans égale, il accueillait l’autre dans ce qu’il était, dans ce qu’il pouvait devenir, poussant ainsi l’autre à se transformer, se métamorphoser. 

Lui-même était dans ce qu’il a appelé l’Ouvert. Pour Rainer Maria Rilke, l'Ouvert (das Offene) est l'état originel d'union totale avec le monde, libéré de la conscience séparatrice. C'est une dimension de l'être sans limites ni peur de la mort, que l'animal (comme dans la Huitième Élégie de Duino) perçoit naturellement, contrairement à l'homme, emprisonné par son ego et la notion de finitude.
Dans ses Élégies de Duino, Rilke écrit : « De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert / Seuls nos yeux sont comme retournés ». L'animal n'a pas conscience de la mort en tant qu'obstacle, il est totalement immergé dans le flux de la vie. 
En quoi, Rilke sans doute sans le savoir est-il proche du magnétisme animal, développé par Hegel mais pour une finalité opposée, libératrice. 
L'homme, lui, « tourne » ses yeux vers l'intérieur, s'observant lui-même et plaçant des barrières entre lui et le monde.
Être dans l'Ouvert, c'est abolir la frontière entre l'intérieur (le soi) et l'extérieur (le monde) de sorte que le chant de l'oiseau ou la lumière du jour résonnent en nous sans séparation. 
L'Ouvert n'est pas un lieu où l'on s'installe. C'est un espace de passage, une disposition intérieure où le poète accepte de laisser traverser et de métamorphoser les choses visibles en choses invisibles (la mort, l’éternité).

Le paradoxe de cette aptitude d’accueil comme si l’aimante était embrassé par le plus doux est que Rilke ne s’éprouve jamais aimant, plutôt indifférent, peut-être parce que non aimé de sa mère et qu’il la déteste.

Parce qu’étant dans l’Ouvert, transformation incessante des éphémères que nous sommes, Rilke ne peut donc s’attacher, ne peut vivre que dans la plus grande solitude.
Ce sera l’errance  dans pas moins de 21 villes ou lieux, avec comme bagage, sa malle (hasard ? cette malle me fait penser à deux autres malles ou valises, celle de Kafka, celle de Pessoa).  
Ce seront les années d’ermite et d’ascèse à la tour de Muzot comme ce le fut au château de Duino.


Il ne peut aussi mourir que dans les plus grandes souffrances (une leucémie, aggravée par une septicémie provoquée par une piqûre de rose, sa fleur préférée). 
Etty Hillesum dans  son journal, à la date du 27 septembre 1942 écrit : « Rilke a décidément été l’un de mes grands maîtres de l’année écoulée ». Elle qui a accepté, désiré les plus grandes souffrances, comme son maître.

Pour Rilke, la souffrance n'est pas un accident biologique à fuir ou à anesthésier. Elle est le cœur battant de sa création.
La souffrance et la maladie sont constitutives de l'héritage rilkéen à travers le concept de la mort propre (développé dès Les Cahiers de Malte Laurids Brigge). Rilke refusait la mort standardisée des hôpitaux modernes, cette mort toute faite qui saisit l'homme de l’extérieur. Pour lui, la souffrance est le processus par lequel l'homme mûrit sa propre mort, « réussit sa mort » comme un fruit porte son noyau. Durant son agonie, Rilke a refusé les analgésiques majeurs (comme les opiacés) pour « rester conscient de sa maladie » et la vivre pleinement. La souffrance est l'outil de cette individuation ultime : elle force l'être à coïncider absolument avec sa réalité physique et existentielle.
La souffrance extrême agit chez Rilke comme un opérateur de purification et de dépouillement. Elle libère l'homme de trois carcans majeurs. La douleur physique intense détruit les illusions de la vie quotidienne, les ambitions sociales et les vanités de l'ego. Elle ramène l'individu à l'essentiel nu.
En acceptant d'habiter la souffrance plutôt que de la combattre, l'homme cesse de voir la mort comme un ennemi extérieur. Il comprend qu'elle fait partie du flux continu de la vie. Face à la douleur indicible, les mots ordinaires s'effondrent. L'homme est libéré du bavardage pour entrer dans le pur espace du ressenti.
Lorsque la souffrance a brisé toutes les résistances de l'ego, un espace radicalement neuf s'ouvre : l'Ouvert lui-même, mais conquis par l’humain. En ne repoussant plus la douleur, celle-ci cesse d'être une frontière. L'intérieur du corps souffrant et l'extérieur du monde fusionnent. La souffrance devient le lieu d'une intimité absolue avec le Tout.
Ce qui s'ouvre, c'est la vision de la vie et de la mort comme deux versants d'une seule et même réalité. Dans les Élégies de Duino, Rilke montre que le domaine de la mort n'est pas un néant, mais le côté de l'existence non éclairé par nous. La souffrance est la passerelle, la nuit obscure qui mène à cette illumination.
Pour Rilke, la souffrance métamorphosée débouche sur la louange. C'est le sens des Sonnets à Orphée : Orphée doit descendre aux Enfers (le lieu de la douleur et de la perte) pour que son chant devienne éternel. Ce qui s'ouvre, c'est la poésie pure, le chant qui célèbre le monde non pas malgré la souffrance, mais à travers elle.
L'ironie suprême de sa piqûre de rose trouve ici son sens métaphysique profond. La rose, avec ses pétales superposés cachant un centre invisible, est pour Rilke le symbole même de l'Ouvert et de la contradiction pure. Son épitaphe, qu'il a lui-même rédigée, résonne comme la clé de cette ouverture par la souffrance :
« Rose, ô pure contradiction, joie / de n'être le sommeil de personne sous tant de / paupières. »

Le statut de l’ange se pose quand on s’intéresse à Rilke. Une remarque de Rilke à son traducteur polonais, page 10, « l’ange si présent dans les Élégies n’a rien à voir avec l’ange du ciel chrétien » trouve sa réponse pages 227-228 dans ce que le mari de Lou Andreas Salome, l’iranologue Friedrich Carl Andreas qui se demande, lui, comment il a pu accepter ce ménage à trois, lui le mari, 51 ans, qui jamais ne connut l’amour charnel avec Lou, accepta, observateur pétrifié, la romance incroyable de fidélité éternelle, passée dans l’éternité, entre Lou, 36 ans, Rainer, 21 ans,  et contribua à initier Rilke puisque Rilke forgea son angélologie à son contact érudit, finit par lâcher au micro de la tribune : l’ange rilkéen a à voir avec les anges décrits par les philosophes iraniens Mollâ Sâdra Shirâzi, Sohrawardi : « les anges sont les oeuvriers de l’invisible, les transformateurs de la Terre ».
En quoi consiste ce travail de « Transfiguration » ?
Chez Sohrawardî, l'ange n'est pas une entité désincarnée sur un nuage. Il habite un monde intermédiaire appelé le Malakût (le Mundus Imaginalis ou monde de l'imagination active). Les anges sont les « oeuvriers de l'invisible » car ils font la navette entre le sensible et le spirituel.
Pour Rilke, l’homme a exactement la même mission sur Terre, et l’Ange en est le modèle accompli. Ce travail de transfiguration consiste à : Prendre le visible et le rendre éternel. L’homme doit regarder une chose éphémère (une maison, une fontaine, un arbre) avec une telle intensité d'amour qu'elle est sauvée de la destruction du temps. Intérioriser le monde : La terre ne veut pas être consommée matériellement, elle veut devenir invisible en nous. Rilke écrit à Hulewicz : « Nous sommes les abeilles de l’Invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour en accumuler le grand Ruche d’or de l’Invisible. ». L'Ange comme garant : L'ange rilkéen est celui chez qui cette métamorphose est déjà achevée. En lui, le passé et le présent, le matériel et le spirituel coexistent dans une même continuité spatiale et lumineuse.
Pour entrer dans ce travail de transfiguration, l'homme doit cultiver une disposition psychique très particulière que Rilke nomme parfois l'indifférence, à entendre au sens noble d'équanimité ou de non-séparation métaphysique.
L'homme moderne souffre d'une coupure originelle parce qu'il exclut la mort de la vie. Pour Rilke, la vraie vie est « sphérique » : elle contient la lumière (le visible) et la nuit (la mort, l'invisible). L'indifférence rilkéenne est le refus de préférer l'un à l'autre. C'est accepter le Tout avec la même ferveur.
L'effacement de l'ego séparateur : Tant que nous regardons le monde avec désir, intérêt personnel ou peur, nous l'approchons comme des "sujets" face à des "objets". L'indifférence sacrée dissout cette barrière. Le poète devient un réceptacle pur.
En cessant de trier et de fragmenter la réalité (le bien, le mal, le beau, le laid, la vie, la mort), l'esprit humain s'aligne sur le regard de la "créature" dans l'Ouvert. C'est l'indifférence qui répare la coupure : elle permet à l'Espace intérieur du monde (Weltinnenraum) d'englober la totalité de l'univers, sans couture. L'homme n'est plus « en face » de la Nature ; il redevient la Nature se contemplant elle-même.

Autre point : les pèlerins morts, Paula en particulier mais pas seulement elle, se posent des questions sur ce qu’ils sont, corps non visibles des vivants, traversés sans dommage par les bagnoles des pèlerins vivants, faisant semblant de sabler le champagne comme les vivants, ayant les coquetteries des vivants et n’apportent pas de réponses. Nous lecteurs vivants, si cela nous ravit, pouvant tenter l’aventure. 

Les morts ne sont pas des spectateurs du monde, ils sont le monde. Les voitures les traversent sans dommage parce que la matière physique glisse sur leur intériorité pure.

Un fantôme rilkéen n'a plus d'extérieur ; il est devenu entièrement espace.

Paula Modersohn-Becker a la sensation d'être traversée par une berline moderne non comme un choc, mais comme une rafale de vent qui déplace des couleurs. Les phares des voitures éclairent son anatomie invisible, révélant qu'au lieu d'organes, elle contient des couchers de soleil ou les collines de Worpswede.

Si les morts miment les rituels des vivants (sabler le champagne, ajuster un col), ce n'est pas par nostalgie matérielle, mais par fidélité à la forme de la beauté humaine. C'est le triomphe de la forme sur la substance : le geste survit à la chair. C'est l'essence même de la transfiguration apprise des anges d’Iran.
Paula boit le champagne. Le verre est vide pour les vivants, mais pour elle, le geste libère l'effervescence spirituelle de la fête. Sa coquetterie est une politesse envers le visible : elle continue de peindre son propre être dans l'invisible.

Les morts participent au pèlerinage pour achever la mission que Rilke leur a confiée : être les gardiens de l'Ouvert. Ils cheminent aux côtés des vivants pour réparer la coupure. Le fait qu'ils n'aient pas de réponses fixes est la preuve qu'ils habitent la « pure contradiction » de la rose.
Paula accompagne Jean-Philippe de Tonnac. Elle ne lui parle pas, elle se tient simplement dans son champ de vision intérieur. Par sa seule présence indifférente et aimante, elle absorbe l'angoisse de celui qui atteint de la maladie de Charcot se sait en phase terminale et la métamorphose en paysage.

Les morts sont les « paupières » de la rose rilkéenne. Ils sont innombrables, superposés, protégeant le centre vide et sacré de l'existence. Ils n'ont pas besoin de réponses car la réponse est leur être même : une présence vibrante qui ne pèse rien.
Une polyphonie de voix de défunts (poètes, peintres, anonymes) s'entrecroise lors du passage du cortège à Muzot ou à Rarogne. Leurs murmures ne forment pas des mots, mais une texture sonore, un contrepoint au bruit des moteurs des vivants, devenant le « Chant Pur » qui soutient le pèlerinage.


C’est ce qu’a tenté Alice Calm avec son documentaire sonore OIXIΔION de 42’ 24 mis en ligne en avril 2026.


En conclusion : Le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac pour le centenaire de la mort de Rainer Maria Rilke le 29 décembre 2026 est une mine de citations essentielles de Rilke, de mises en contexte de ces citations au travers de témoignages des pèlerins morts. 
Ce pèlerinage est pleinement rilkéen dans sa description du comportement des pèlerins morts, ayant connu, fréquenté, aimé Rilke, accompagnant les pèlerins vivants.

Il est aussi le pèlerinage de Jean-Philippe de Tonnac pour réussir sa mort, devenir une des paupières de la Rose rilkéenne.

Reste la question : Rilke, le plus vivant des morts, est-il présent lors de ce pèlerinage ?

À Corps Ça Vit, le 6 août 2026

Publié le 5 mai 2026 par Mare Nostrum - Une Méditerranée Autrement
Rilke a écrit que chacun porte en soi sa propre mort, fruit lentement mûri par la vie. Jean-Philippe de Tonnac , qui a appris à fréquenter ce mûrissement, donne au centenaire de la disparition de Rainer Maria Rilke (1875-1926) la forme inattendue d’un pèlerinage de fantômes. Poète des Élégies de Duino, des Sonnets à Orphée et des Carnets de Malte Laurids Brigge, secrétaire éphémère d’Auguste Rodin, ermite de la tour de Muzot dans le Valais, amant et ami de la sublime et initiatrice Lou Andreas-Salomé, de la princesse Marie von Thurn und Taxis, de Romain Rolland et de Paul Valéry, l’auteur des Lettres à un jeune poète a fait de la mort la part invisible de la vie. Paula Modersohn-Becker, peintre allemande qui mourut en 1907 d’une embolie consécutive à la naissance de sa fille, monte vers Rarogne le 29 décembre 2026 pour y retrouver celui qu’elle a suivi un siècle durant. Cérémonie polyphonique de l’invisible, chemin initiatique du pèlerinage vers la rose, l’ouvrage convoque l’épitaphe la plus énigmatique de la poésie, et tend ses voix par-delà la mort.
Le pèlerinage vers les anges
Le livre s’ouvre dans la tour de Muzot, où Rainer Maria Rilke, revenu pour son centenaire, accueille Paula Modersohn-Becker, celle qu’il a aimée follement en lui léguant son déchirant Requiem pour une amie ; “Ils s’étaient aimés follement dans la vie ; elle ne l’en a aimé que plus encore dans la mort“, écrit Jean-Philippe de Tonnac qui a découvert Rilke en 2015 et qui rejoint son modèle dans la justesse de cette phrase, comme un disciple reconnu par le maître. Ce qui s’apprête à se dérouler est le récit que cette ombre lui fait du voyage qui vient de l’amener jusqu’à lui.
Cent dix-neuf années d’errance, à suivre le poète à Paris, à Duino, à Tolède, à Ronda, jusqu’au Caire ; puis, à l’approche du 29 décembre 2026, ce TGV pour Lausanne où chaque voisin de carré se révèle un mort qui converge vers le Valais. Friedrich Carl Andreas, mari trahi de Lou Andreas-Salomé, ressasse le pacte de chasteté qu’elle lui imposa. Algernon Henry Blackwood, écrivain anglais de l’occulte, exhume les séances spirites du château de Duino. Elena Voronina caresse l’herbier où Rainer Maria Rilke, jadis, lui apprit à nommer les plantes. À chaque présence répond un fragment de l’œuvre : lettre à la princesse Marie von Thurn und Taxis, vers du Livre d’heures, page des Carnets de Malte Laurids Brigge, parfois un éclat des Élégies. Jean-Philippe de Tonnac fait des défunts les seuls témoins crédibles du poète. L’auteur des Élégies enseignait l’écoute des morts ; ce sont les morts, à leur tour, qui viennent dire qui il fut. “La mort est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous“, écrivait Rainer Maria Rilke à Witold von Hulewicz, son traducteur polonais. Le pari du livre tient là, dans cette inversion patiente : pour s’approcher d’un poète qui aura passé sa vie à frayer avec l’invisible, il faut convoquer des spectres… Antonio Tabucchi, à Lisbonne en 1991, avait déjà tendu cette toile : son Requiem fait d’un dimanche d’été la lente traversée d’un peuple de défunts qu’un narrateur croise un à un avant de s’attabler, à minuit, devant Fernando Pessoa. Jean-Philippe de Tonnac en écrit, à quelques années de distance, et dans le froid du Valais, le frère rilkéen. Deux requiem en prose se font face comme deux miroirs sombres où la même intuition se reflète : pour atteindre un grand poète, il faut suivre les rives basses du fleuve lent où dérivent ses ombres.
Les paupières et le secret de la rose
À Rarogne, sur le promontoire qui domine la vallée du Rhône, l’épitaphe scellée dans le mur de l’église Saint-Romain délivre ceci : “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières.” Tout le livre s’organise autour du mystère de cette stèle.
Sur la colline, dans la nuit du 29 décembre, le foehn balaie les écharpes des pèlerins. Un cercle se forme à la tribune, autour du tombeau ; chaque hommage prononcé devient un pétale qui se déplie. Marina Tsvétaïéva ouvre, en citant la lettre rédigée au lendemain de la mort du poète : “Tant qu’il fut vivant, il collabora directement avec les forces supérieures et à présent, il en est une lui-même.” Eleonora Duse récite Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Lou Albert-Lasard scande trois fois son nom dans la nuit. Paul Valéry redit son texte sur l’extrême solitude de Muzot. Magda von Hattingberg, depuis son piano, reprend la lettre où Rainer Maria Rilke confesse : “Mon ouïe est aussi neuve que la plante du pied d’un enfant qui n’a pas encore marché“. Pascha, fils de la princesse Marie von Thurn und Taxis, lit la page bouleversante où Benvenuta, raconte avoir entendu depuis Vienne, dans la nuit du 29 décembre 1926, le cri lointain du poète à l’instant où il rendait l’âme à la clinique Valmont. Friedrich Carl Andreas, plus écrasé que jamais, plaide pour les anges de l’islam et la philosophie iranienne de Mollâ Sadrâ Shîrâzî. Cette polyphonie nous tient en éveil : aucun de ces fantômes ne dessine le même Rilke, et tous le disent. Le génie de Jean-Philippe de Tonnac est de laisser les voix s’articuler sans hiérarchie, comme les paupières superposées dont parle l’épitaphe ; chacune protège un sommeil différent, chacune préserve le secret de la rose qui demeure intact.
Une figure manque à l’appel, et son absence court dans la nuit comme un fil sombre tissé à l’envers de la rose. Lou Andreas-Salomé, la femme qui inventa Rilke, échappe au regard de Paula. Sa présence à Rarogne demeure énigmatique. Paula entretient pour elle-même une hypothèse silencieuse : que Lou ait pris le chemin de la chapelle Sainte-Agnès, à Veyras, où Phia Rilke, la mère exécrée, organise un second hommage, plus secret. La Lou de Göttingen se tiendrait alors dans l’ombre du seuil, ou demeurerait à des centaines de kilomètres de là, fidèle à ses lointains ? Le doute persiste, comme une porte entrebâillée à un fantôme qui hésite encore à entrer. La rose a deux côtés. Au cimetière monumental répond, à voix basse, la chapelle de la mère.
Du mont Qâf à Rarogne
Le promontoire de Rarogne devient mont Qâf. Le poète soufi Attâr, dans la Conférence des oiseaux, raconte comment trente oiseaux, guidés par la huppe, messagère d’amour dans le Coran, au terme d’une traversée des sept vallées, parviennent au sommet où réside le Simorgh, l’oiseau-roi.
Ils découvrent alors que si-morgh, en persan, signifie “trente-oiseaux” : ils étaient eux-mêmes ce qu’ils cherchaient. La symétrie avec le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac est troublante. Friedrich Carl Andreas en glisse l’indice dès le train pour Lausanne, en rapprochant Attâr de Rainer Maria Rilke ; plus tard, devant la tombe, il revient sur Mollâ Sadrâ Shîrâzî et sur ces philosophes d’outre-monde, ouvriers de l’invisible qui transforment la Terre depuis le ciel. Le pèlerinage devient explicite. Au sommet de leur quête, les trente oiseaux se rencontrent eux-mêmes ; et Paula, à la fin, marche vers Rilke comme on marche vers un rivage que l’on est soi-même. Aller au fantôme, dans ce livre, c’est s’approcher de soi par le chemin que l’autre a déjà ouvert. Voilà la révélation à voix basse que Jean-Philippe de Tonnac fait passer entre les pétales de la rose, sans la formuler jamais comme une thèse, en la laissant lever de l’intérieur du récit comme une présence indistincte qui se reconnaît tard. Quant à nous, lecteurs venus du dehors, nous voilà constitués en trente et unième oiseau auquel l’auteur tend l’épitaphe comme un miroir : la rose est désir de n’être le sommeil de personne parce qu’elle est éveil pour tous. Voilà un livre qui vous entraîne sur le chemin de la grande initiation que Rilke avait ouvert, et y dépose une rose nouvelle.
Une ombre tâtonnante parmi les ombres
L’écriture de Jean-Philippe de Tonnac, ces derniers mois, s’est faite contre la maladie de Charcot qui prend chaque jour un peu plus d’emprise sur ses gestes. Pèlerinage vers la rose est, l’auteur me l’a confié, le dernier livre qu’il aura écrit de ses propres mains. Comment ne pas songer à la formule que Rilke adressait à son traducteur polonais Witold von Hulewicz, l’invitant à réaliser la plus grande conscience possible de notre existence : “qui est chez elle dans les deux royaumes illimités, et se nourrit inépuisablement des deux ?” Jean-Philippe, dans sa retraite montmartroise, accomplit à voix basse cette consigne. Sa main qui se ferme rejoint la main du poète qui, à Muzot, écrivit en quelques semaines de l’hiver 1922 les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée, comme on s’acquitte d’une dette envers l’invisible. La phrase de Jean-Philippe, dépouillée jusqu’à l’os, atteint la matière même que Rilke aimait : et l’on comprend que le pèlerin de Rarogne, depuis 2015, soit devenu poète à son tour. “La louange seulement“, écrivait Rilke dans le septième Sonnet à Orphée. Jean-Philippe obéit. Il loue.
Au lecteur et à tous ses amis qui l’auront suivi jusqu’à cette dernière page, il faut donc ajouter une promesse à voix basse. Pèlerinage vers la rose nous donne rendez-vous, dans cent ans, pour le bicentenaire du poète. Le 29 décembre 2126, à Rarogne, dans la nuit valaisanne, nous serons quelques-uns à monter la rue Stalde, devenus à notre tour les ombres tâtonnantes que Paula précède aujourd’hui. Nous aurons rejoint Jean-Philippe qui sera notre guide, et qui aura rejoint Rilke ; et le promontoire continuera de tendre, par-dessus la vallée du Rhône, l’épitaphe la plus inépuisable de la poésie européenne. “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières“. Donnons-nous rendez-vous.
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article