OIXIΔION Alice Calm
À Alice Calm
Réalisatrice du livre Noir Clair
OIXIΔION, 101 pages, tiré à 100 exemplaires, Avril 2026
Madame,
Votre célébration, à plusieurs, plus de 10 ans après, du journal de votre père, Philippe, « metteur en scène » (volontaire ou somnambule ?, indécidable i) du suicide de son couple avec Antonia, son épouse (A., présente et absente), tenu entre le 23 juillet 2014 et le 7 novembre 2015, est ce que j’appelle un travail d’épitaphier, la fabrication d’un récit, d’une légende, de plusieurs récits et légendes puisque s’y expriment aussi Julie, Bastien, Matthieu et Caroline. Légendes faisant entendre le vivant que fut Philippe, au travers de ses propres mots et de leur réception au travers de vos mots à tous.
Son journal occupe deux parties dans votre livre pluriel : 21 pages, de la page 20 à la page 40, puis de la page 61 à 79, 19 pages, soit 40 pages. Les 21 dernières pages comprennent la lettre aux pompes funèbres signée du couple, leur testament, des extraits de votre texte lu lors des obsèques le 13 novembre 2015, les réactions de Julie, Bastien, Matthieu, Caroline.
Votre père avait une formation de biologiste. Son journal révèle un grand lecteur, de philosophes (les « déconstructeurs » du XX°, les incontournables du XVIII°), d’écrivains anciens et modernes majeurs, un amateur de musiques classiques, un dessinateur, poète à ses heures, amateur de haïkus et de poètes chinois, un jardinier (les travaux agricoles occupent beaucoup de place dans ses activités au rythme des saisons). Parfois de longs développements montrent une pensée, analytique et critique, en exercice, avec des notes 10/20, 14/20, des saillies sur l’époque, les gens (des « tarés »), lui permettant d’affirmer son côté réactionnaire, au très bon sens du terme parce que sans illusions sur les soi-disant progrès, assumé avec force et justesse, à mon humble avis.
Il est de 1934, je suis de 1940. Les lectures de Philippe Calm et les miennes sont vraiment très voisines avec, en ce qui me concerne, un cursus ethnologique et philosophique. Je me suis reconnu dans ce cheminement intellectuel, valable jusqu’en 2010. Mais une question de l’épousée (je préfère à épouse), lors de son entrée aux urgences, le 29 octobre 2010, un mois avant sa disparition liée à un cancer foudroyant, le 29 novembre 2010 : « je sais que je vais passer, où vais-je passer ? » m’a éloigné progressivement et définitivement de la démarche réflexive et critique. Le métaphysicien Marcel Conche a été un moment de cette rupture.
Pour quel récit en ce 1° août 2026 ?
Une vie en 5 phrases
octobre 1964, l’élève de 16 ans 1/2 dit à son professeur de lettres de 24 ans dans un couloir d'un lycée du Nord : "monsieur, je pense à vous, autrement qu’à un professeur ».
mariage du 1° juillet 1967 au 29 novembre 2010, décès de l’épousée
19 septembre 2001 : décès du frère de l’épousée et du fils, dans un accident à Cuba. Ils étaient partis le 11 septembre 2001. À l’annonce de leur décès le 28 septembre 2001, 9 jours après : "quelque chose s’est cassé dans ma tête ».
juin 2009, au sortir de l’unique séance de thérapie de couple qu'ils ont eue, l’épousée dit sur le trottoir : "j’ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi ».
29 octobre 2010, 20 H, avant opération au cervelet : "je sais que je vais passer; où vais-je passer ? » Puis : "tu te souviens, on attendait Sylvain, ce fut Katia, un morceau de Sylvain se balade dans mon corps ».
mon cheminement m'amène à désirer m’effacer dans le blanc, par des verbes d’action, à tenter la dissolution dans l'anonymat puisque si nous remontons les généalogies, on tombe sur un 1° homme sans nom, une 1° femme sans nom
si on va dans l'infiniment grand, on tombe sur le mystère des origines des univers,
si on va dans l'infiniment petit, on tombe sur les paradoxes de la physique quantique,
donc une vie, la "mienne", " " ou ( ), vient de très loin dans le temps et dans l'espace, temps compté mais inconnu de moi,
entre les 2 M, miracle et mystère de la naissance (toute naissance est d'abord miracle), mystère et miracle de la mort (la mort est d'abord mystère mais dire qu'elle est miracle interpelle : « heureusement qu'on meurt ! » disait Marcel Conche);
je pourrais dire aussi : vivre au présent, une parenthèse qui s’ouvre à la naissance, se ferme à la mort, sans passé, sans projet, sans traces.
Dit autrement, Ma solitude, ta solitude, la solitude de chacun, notre solitude comme espèce sont ontologiques. Ma solitude est ontologique parce que personne ne naît à ma place, parce que peut-être, je n’ai pas demandé à naître, parce que donc, je suis mis au monde sans mon consentement et à mon insu.
L’accouchement au forceps me semble métaphore parlante de la violence que constitue la naissance aussi bien de tout être vivant (je pense au passage chenille-papillon) que d’un bébé univers.
J’emploie le mot « violence », il est sans doute contestable et n’a pas à être reçu avec connotation péjorative. Cette violence est fruit d’énergie, de matière, de lumière e = mc2.
Ma solitude est ontologique parce que personne ne meurt à ma place, parce que, sauf suicide volontaire, je ne décide pas du moment de ma mort ni de la manière de mon mourir.
Entre ma naissance et ma mort, « ma vie » , une parenthèse et cette question qu’y a-t-il avant ? Et cette question, qu’y a-t-il après ? Et ces autres questions : d’où viens-je ? Où vais-je ? Qui suis-je ? Questions qui travaillent mais qu'on peut décider de laisser sans réponse.
Le "Connais-toi toi même socratique et tu connaîtras l'univers et les dieux" du Temple de Delphes est hors de portée de quiconque, à mon humble avis.
Pour l’espèce, d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Solitude ontologique, solitude cosmique. Avec inouïe, la naissance de la Vie sur cette planète bleue, la Terre et peut-être sur d’autres. Avec inouïe, la mort de l’espèce sur cette planète, et la mort de cette planète à l’horizon des événements, avalée par la mort du soleil, mort annoncée, lointaine et entre,
l’évolution des espèces, la sexualité comme force irrésistible de perpétuation des espèces.
Et depuis l’apparition, très récente ou très tardive de Homo erectus, les histoires toutes mensongères, les légendes fabriquées par les hommes et leurs communautés.
Vient la prise de conscience que JE-JEUH-JEU suis vieux de toute l’évolution des espèces, avec des bactéries vieilles de 4 milliards d’année dans mon ventre, que je suis vieux de toutes les explosions de supernovae ayant engendré les ingrédients nécessaires à la vie : l'eau, le carbone, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, le phosphore et le soufre.
La parenthèse de « ma vie » s’inscrit dans une parenthèse ayant 13,7 milliards d’années, dans l’état actuel des connaissances et des légendes.
La prise de conscience de ces deux parenthèses inclusives varie selon les JE-JEUH-JEU.
2 M au commencement violent, nécessairement violent. Miracle et mystère du commencement, du big bang, de toute naissance. L’accumulation d’explications religieuses, métaphysiques, scientifiques, idéologiques ne lèvera jamais le voile. Donc, curieux, j’observe avec détachement la ronde des discours, leurs contradictions, ruptures épistémologiques, manipulations…
2 M à la fin violente, nécessairement violente. Mystère et miracle de la fin des étoiles, galaxies, trous noirs, de toute mort, individuelle, collective, d’espèces, de planètes, d’univers. L’accumulation d’hypothèses spéculatives, séduisantes, délirantes, sur la Mort ne lèvera jamais le voile. Curieux, j’observe cette créativité pour se rassurer, donner sens à la vie, collective comme individuelle.
Et pour moi, la dissolution lente de toute identité, le désir de m’effacer dans le blanc. Par des verbes d’action.
Vivre le présent, au présent, aussi comme présent-cadeau, en quasi-somnolence, sans grande vigilance. Surtout pas de pleine conscience, surtout pas d’attention extrême. Du flou, du flow.
La violence du monde n’est pas encore à la hauteur de la violence des naissances d'univers, des morts d’univers, des naissances d’êtres vivants, des morts d’êtres vivants.
Comme l’on considère que la violence des univers ne relève pas du Mal, alors on doit éviter de considérer la violence du monde comme étant expression du Mal.
Donc, ne pas m’indigner, ne pas prendre position, ne pas juger. Ce qui se passe dans le monde m’est totalement opaque, manipulé, incompréhensible.
Cela libère beaucoup de temps pour somnoler, vivre en somnolence, semblable aux feuilles mortes balayées par les vents, évoquées par Homère, voulant pour les hommes un autre comportement, un autre destin, un destin de héros dont les actes glorieux laissent traces immortelles.
Les écrivains sont les héritiers de cette vieille conception, si agréable au nombril.
Je vois trop le ridicule d’une telle posture. Comme de toutes les postures qui sont toutes des impostures, y compris la mienne. Posture égale imposture. Donc faire la sourde oreille aux guerres des récits. Ne pas prendre parti. Gloires héros narrateurs. Voir sans juger l’imposture de chaque posture.
Avons-nous des responsabilités vis-à-vis des trépassés ?
Les trépassés ont-ils des responsabilités vis-à-vis de nous ?
quelle est notre responsabilité vis-à-vis des disparus ?
Demander pardon pour le mal fait aux disparus (trop de violences sexuelles, trop de lourds secrets de famille). Remercier pour avoir su aussi leur faire du bien, les avoir aimés, même mal. Remercier les disparus pour l’amour dispensé. Pardonner pour le mal qu’ils ont pu nous faire (trop de violences sexuelles avec amnésie traumatique souvent).
quelle est la responsabilité des disparus vis-à-vis de ceux qui sont encore incarnés ?
Faire entendre la « voix qui ne parle pas », l’âme éternelle de l’humanité mortelle – mais l’humanité ne veut pas croire qu’elle est mortelle – et ce qui s’en suivra, the Great Reset, le vrai, pas l’autre, celui fantasmé par les sécuritaires-identitaires devenus majorité. L’âme éternelle et pas des milliards d’âmes individuelles immortelles.
Pour entendre la « voix qui ne parle pas », travailler l’intuition, l’outil préconisé par Descartes (avec le doute) et par Bergson.
Au niveau de la pensée, deux phrases m’ont aspiré-inspiré : une exclamation stupéfiante de feu Marcel Conche – « Heureusement qu’on meurt ! »
Comment je comprends cette formule ? Deux mots pour saisir un peu, début et fin de vie. Naître c’est un miracle et un mystère. Mourir c’est un mystère et un miracle.
Toute recherche de sens, de but, d’explication est vouée à l’échec. Cesser de chercher. Accepter miracle et mystère.
Et une phrase de feu Marina Tsvétaïéva dans De vie à vie, consacré à Maximilian Volochine, l’initié : « Tous les poèmes qui furent, qui sont et qui seront écrits le sont par une seule femme, une femme – sans nom. »
Exprimée à ma façon : « Toutes les vies qui furent, qui sont, qui seront, sont vécues par une seule femme, une femme – sans nom, par un seul homme, un homme – sans nom. »
Il suffit de remonter toute généalogie, à trous, pour tomber sur un premier homme sans nom, une première femme sans nom, donc toute identité finit par se dissoudre.
Si on remonte l’évolution, à trous, des espèces, on débouche sur l’indistinction.
Et si on remonte vers la genèse, à trous, des origines des univers, on tombe dans le vide quantique.
Nous voici sans identité, dans la fluidité, le flux, le flow de la VIE.
Mourir, s’effacer dans le blanc. Blanc sur blanc.
MERCI.
D’où mes voeux : pas de soins du corps, pas d’embaumement, pas d’annonce de décès, pas de cérémonie religieuse ou laïque, une inhumation (le temps long de la décomposition, pas d'incinération) avec seule, la famille restante, 3 personnes, (lieu non décidé encore, Corsavy, Le Revest), pas de nom, pas de dates, une plaque de plâtre blanc, friable, avec creusé, quelque part, merci. Quant au mourir, s’il est très, trop douloureux, je n’ai pas encore décidé de supporter ou de rédiger mes directives anticipées.
Merci Alice Calm et vos proches, pour le travail réalisé. Ce livre est magnifique. Il m’a touché à plusieurs moments, en particulier, le dessin du couple, nus, sur le lit du suicide. Je n’en dis pas plus, par respect de la forme que vous avez choisie. Pour que d'autres lecteurs fassent leur expérience immersive dans OIXIΔION.
Vous vous interrogez sur son statut dans votre parcours. L’essentiel est qu’il existe et que nous, lecteurs, puissions aussi « réussir notre mort », « essayer de réaliser la plus grande conscience possible de notre existence qui est chez elle dans les deux royaumes illimités et se nourrit inépuisablement des deux, la mort étant le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous. » Rilke, cité par Philippe de Tonnac dans Le Pèlerinage vers la Rose, p.10. Livre dont je sens qu’il fera peut-être bouger mes lignes de ce 1° août 2026 puisqu'il prépare le centenaire de la mort de Rilke, le 29 décembre 2026.
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Le Pèlerinage vers la Rose - Blog de Jean-Claude Grosse
Le pèlerinage vers la rose Jean-Philippe de Tonnac Le bois d'orion, avril 2026, 264 pages Lecture commencée le 29 juillet (pour une célébration le 29 décembre 2026), achevée le 4 août au soi...
https://les4saisons.over-blog.com/2026/08/le-pelerinage-vers-la-rose.html
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