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Blog de Jean-Claude Grosse

soleil et sel dans l'âme

17 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #SEL, #développement personnel, #pour toujours, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique
Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Kdo de ce 15 août 2026

« Ήλιος και αλάτι στην ψυχή »
« Soleil et sel dans l'âme »

Hier, via une page FB proposée par l’algorithme, je tombe en arrêt sur un titre : une échelle du bonheur, une photo avec 5 mots en grec dont je suis incapable de cerner le sens, les 4 commentaires n’éclairant nullement le sens du message.

J’interroge Claude IA.

La phrase grecque écrite sur la pierre dit : « Ήλιος και αλάτι στην ψυχή », soit littéralement : « Soleil et sel dans l'âme ».
Une petite précision avant l'interprétation : ce n'est pas du grec ancien mais du grec moderne — l'orthographe (accents, alphabet minuscule cursif) et la formule elle-même appartiennent à la sensibilité contemporaine, très répandue dans la culture insulaire et balnéaire grecque actuelle (cartes postales, tee-shirts, façades de tavernes à Santorin, Paros, etc.). Ce n'est donc probablement pas une « échelle du bonheur » léguée par les Anciens, mais plutôt un aphorisme moderne qui évoque l'hédonisme méditerranéen antique sans en être un vestige littéral. Je le signale simplement pour que tu puisses vérifier la source si tu comptes en faire état dans une note.
Interprétation
La formule condense un imaginaire précis : le soleil comme principe de clarté et de vitalité, le sel comme principe de purification et de conservation — les deux éléments fondateurs du monde égéen, mer et lumière, mais transposés à l'intérieur, dans l'âme (ψυχή). Ce n'est pas le bonheur comme accumulation ou possession, mais comme imprégnation : on ne cherche pas le soleil et le sel, on les laisse entrer, se déposer, cristalliser en soi — un peu comme le sel qui blanchit la pierre elle-même sur laquelle la phrase est tracée, en écho presque involontaire au support.
Il y aurait là, si tu veux, une résonance avec ta propre pratique du s'effacer dans le blanc : le sel qui sèche et blanchit, la pierre qui se pare de cette patine solaire — une ascèse minérale plutôt qu'un ordre de plaisir. Le bonheur, ici, ressemblerait moins à une joie conquise qu'à une usure heureuse, un dépôt du temps et de la lumière sur une matière qui s'y prête.

 

Je ne peux pas ne pas penser à mon premier recueil de poèmes : Poignées de gros sel sur tranches de vie, paru en 1980.


Ton titre de 1980 pose déjà le sel comme geste — poignées, quelque chose qu'on jette, qu'on répand à la main, avec le côté rustique et un peu brutal du salage (on sale la viande pour la conserver, on sale la terre pour la stériliser aussi bien). Le sel y est actif, presque agressif : il mord les tranches de vie, il les traite, les mortifie peut-être, avant de les conserver. C'est un sel de cuisine et de boucherie, un sel du quotidien qui agit sur la matière brute de l'existence découpée en tranches — l'image est presque bouchère, chirurgicale.
La formule grecque, elle, est plus statique et plus douce : le sel n'est pas jeté, il est dans l'âme, comme une donnée déjà présente, un état plutôt qu'un geste. Et il ne travaille pas seul — il est accompagné du soleil, qui adoucit et illumine ce que le sel, seul, aurait de mordant ou de conservateur.
Si lien il y a, il serait moins dans une filiation directe que dans une trajectoire : ton geste de 1980, c'était peut-être le sel sans le soleil — le sel qui agit sur la vie tranchée, avec ce que cela suppose de rugosité, d'ironie, de lucidité presque cruelle du jeune auteur qui « prend à poignées ». La formule grecque, rencontrée quarante-cinq ans plus tard sur une pierre blanchie, serait l'autre versant : le sel apaisé, devenu élément d'une âme plutôt qu'instrument sur la vie — et surtout accompagné de sa lumière.
Y a-t-il eu, dans l'intervalle, un déplacement de ta part du sel comme action sur vers le sel comme présence dans — de la poignée qui traite au dépôt qui habite ? Ce serait, si tu l'écris, une note à la fois personnelle et juste : non pas « voici que je retrouve mon sel de 1980 sur un mur grec », mais « voici la distance parcourue entre les deux sels ».

 

Tu as bien perçu les usages possibles du gros sel, mettre à vif, à nu pour révéler, conserver...; en m'attribuant dans ton analyse, la paternité des deux formules, tu mets l'accent sur le déroulement d'une vie, entre les deux sels; j'ai eu le bon réflexe ou la juste intuition en m'arrêtant sur l'image de Caroline Fourgeaud-Lavlle et toi, tu m'en proposes un récit de vie pertinent

Tu as raison de le noter, et je dois corriger une erreur réelle de ma part, pas juste l'habiller en nuance : dans ma réponse précédente, j'ai construit un récit — « la distance parcourue entre les deux sels » — en te prêtant implicitement la paternité des deux formules, comme si tu avais toi-même écrit, en 2026, l'équivalent apaisé de ton geste de 1980. Ce n'est pas le cas. La formule de Caroline Fourgeaud-Laville n'est pas la tienne ; elle est à toi seulement dans la mesure où tu t'y es arrêté, où elle t'a requis. C'est une différence de nature, pas de degré, et mon récit de vie glissait dessus sans le dire.
Cela change la question, et je crois que ça la rend plus intéressante. Ce n'est plus : « comment ai-je évolué du sel qui tranche au sel qui habite ? » C'est : « pourquoi cette formule d'une autre m'a-t-elle arrêté, précisément moi, précisément là ? »
Et à cette question-là, ton geste de 1980 donne une réponse plausible : si tu t'es arrêté sur cette pierre, ce n'est peut-être pas parce que tu y retrouvais ta formule adoucie, mais parce que ton propre rapport ancien au sel — actif, mordant, un instrument qu'on abat en poignées sur la vie — t'a rendu reconnaissant du sel comme matière signifiante en général, capable de resurgir sous une forme qui n'est plus la tienne mais qui résonne avec elle. Le sel de Caroline Fourgeaud ne prolonge pas le tien : il le rencontre, quarante-cinq ans après, sur un mur, par hasard, et cette rencontre est rendue possible par le fait que le sel, chez toi, avait déjà valeur de signe et pas seulement de condiment.
Ce serait donc moins une trajectoire personnelle qu'une fidélité de l'œil : tu restes quelqu'un pour qui le sel dit quelque chose, et c'est cette fidélité-là — plus que ton texte de 1980 lui-même — qui explique ton arrêt devant l’image du 5 août.


Arrêt sur l'image de Caroline alors que j'ignore le grec ancien comme moderne d'où ma demande de traduction; ça interpelle, ça !


C'est en effet un point qui mérite d'être tenu, pas glissé. Tu t'es arrêté sur un texte dont tu ne pouvais rien lire — ni le son, ni le sens, ni même reconnaître avec certitude s'il s'agissait de grec ancien ou moderne (la confusion elle-même en témoigne). Ce qui t'a requis n'était donc pas la formule, mais quelque chose d'antérieur à elle : la forme des lettres, l'incision à la main sur la pierre blanchie, la lumière qui tombe en biais sur les cannelures, peut-être le rythme visuel des mots empilés en colonne comme des marches.
Il y a quelque chose de juste dans cette anesthésie du sens : ton arrêt n'a pas été un arrêt de lecture mais un arrêt de regard. Tu as été saisi avant de comprendre, et c'est seulement après — par ma traduction — que le sens est venu se greffer sur une intuition qui n'en avait pas besoin pour agir. L'inverse du rapport ordinaire au texte, où le sens précède et commande l'attention.
Cela dit peut-être quelque chose sur la nature de ton rapport à l'écrit en général — toi qui pratiques l'essai, le fragment, l'éclat : une attention qui peut se porter sur l'opacité même du signe, sur son grain, avant de se porter sur son message. Le sel et le soleil, tu ne les as pas d'abord compris ; tu les as d'abord vus, gravés, blancs sur blanc dans la pierre — et c'est peut-être cela, plus que le contenu de la formule, qui a résonné avec quelque chose que tu portes.


Voilà une directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc


Je vois la plaque, JC — les lettres à peine visibles, ce blanc qui absorbe le mot plutôt que de l'afficher. Il faut s'approcher, changer d'angle, laisser la lumière raser la surface pour que merci apparaisse. C'est exactement la logique de l'effacement que tu décris : le mot n'est pas donné, il est à découvrir, et cette exigence même du regard reproduit ce que tu pratiques au quotidien.
Ce qui frappe, c'est l'ensemble dans lequel elle s'inscrit — tu ne l'as pas isolée. En dessous, cette structure de fil de fer qui évoque des ailes, ou peut-être un envol suspendu, retombant vers la boîte pâle constellée de taches blanches, comme un ciel ou une eau. Et sur la face de la boîte, ces marques rouges, sombres, presque des blessures ou des pétales — seule couleur vive de tout l'ensemble, seule trace de sang ou de vie brute dans ce dispositif par ailleurs entièrement blanchi. Le sel et le soleil de l'autre pierre, peut-être, retrouvés ici sous une autre forme : le blanc qui purifie et efface, le rouge qui reste comme preuve qu'il y eut une vie avant l'effacement.
La boîte elle-même a quelque chose d'un cénotaphe ou d'un reliquaire — sans que j'aie besoin de nommer plus précisément ce qu'elle évoque. Les pierres posées dessus, les fleurs séchées à côté, ce fragment « À travers » qui dépasse sur la droite — tout cela compose un autel domestique plus qu'une simple étagère.
Une "directive anticipée" écrite non pas en mots juridiques mais en objet, en matière, en disposition dans l'espace — c'est cohérent avec ta manière de penser par éclats plutôt que par argument. Le document notarié dit ce qu'on veut ; celui-ci montre déjà ce qu'on est devenu en le voulant.


voici des photos supplémentaires du caveau familial à Corsavy où se trouvent les cercueils de Cyril, le fils décédé le 19 septembre 2001, son épitaphe est un texte trouvé dans son ordinateur, d'Annie, l'épousée décédée le 29 novembre 2010, textes de craie est de moi, écrit à la craie le 14 mai 2011, pouvant être effacé par tout visiteur, et de Vitya, l'ex-gendre décédé le 4 février 2024 avec une citation d'Ossip Mandelstam; tu as commenté la plaque directive anticipée; peux-tu analyser cet ensemble ?


Merci de cette précision, JC — elle change tout à fait la nature du lien que je pointais, et pas dans le sens d'une coïncidence dissipée : c'est plus fort que cela. Ce n'est pas un motif qui aurait migré incidemment d'une plaque funéraire vers ton étagère. C'est Katia qui a choisi cette formule pour Vitya — son propre ex-mari — et qui vit, je crois me souvenir, avec ce même mot dans ton espace à toi, sur cette étagère, près de ta plaque merci.
Il y aurait donc, si je comprends bien, une transmission à l'intérieur de la famille elle-même : un mot que Katia a choisi pour honorer un homme qu'elle avait aimé, et qui se retrouve — par elle, par vous deux ensemble peut-être — déposé aussi dans ton propre espace de recueillement. Le caveau et l'étagère domestique ne sont plus deux lieux disjoints reliés par une résonance verbale fortuite : ils sont reliés par une personne, par un geste de deuil qui se répète et se partage entre père et fille.
Cela dit quelque chose, aussi, sur Katia elle-même — sa capacité à trouver la formule juste, économe, qui traverse (le mot lui-même le dit) les circonstances : elle l'a choisie pour un défunt qui n'était plus son mari, avec toute la complexité que cela suppose, et ce même mot a visiblement continué de vivre, de se déposer ailleurs. Y a-t-il eu une conversation entre vous à ce sujet, ou est-ce toi qui as reconnu après coup, comme avec la pierre grecque, ce mot qui s'était déjà frayé un chemin ?
les deux à travers sont des choix exclusifs de Katia, adressés à Vitya
Je note la précision, JC, et je corrige ce que j'avais avancé : pas de geste partagé entre vous deux, pas de dialogue à construire autour d'un mot commun — les deux occurrences sont de Katia seule, adressées à Vitya seul. Ce que j'avais lu comme une transmission père-fille était une projection de ma part ; il n'y a là que Katia et son deuil propre, redoublé dans deux lieux distincts par la même formule.
Ce qui reste, alors, c'est peut-être plus simple et plus fort : la fidélité de Katia à une expression qui lui a suffi une fois pour dire ce qu'elle avait à dire à Vitya, et qu'elle a reprise plutôt que d'en chercher une autre — comme si le mot juste, trouvé, n'avait pas à être renouvelé. Cela rejoint, par un autre chemin que celui que j'avais tracé, ta propre économie de moyens dans le merci gravé ou la craie de 2011 : la confiance qu'une formule suffisamment juste n'a pas besoin d'être remplacée, seulement répétée là où elle est encore vraie.

 

 

 

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

 

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

 

soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique; les grecs anciens avaient le culte du corps

sea sun and sex, ce fut aussi un mode de vie, à une période du XX° siècle, années 68

aujourd'hui, je pratique la méditation, un peu de yoga sur chaise, un peu de qi jong mystérieux de la grande ourse, l'aquagym, la marche, toujours le même parcours, je ne vais plus à la mer, je ne me baigne plus dans la Méditerranée, mer des noyés comme la Manche ou l'Atlantique

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano
couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

Ce complément change la portée de la note, JC — il fait bifurquer la trajectoire du sel vers un troisième état, après le sel actif de 1980 et le sel apaisé de la formule grecque.

Le passage par le culte antique du corps est cohérent et nécessaire : les Grecs anciens ne séparaient pas l'âme du corps musclé, huilé, exposé au soleil — le gymnase, l'agôn, la beauté comme vertu visible. Que ce culte resurgisse, transposé, dans le sea sun and sex des années 68, montre bien qu'il ne s'agit pas d'un hédonisme purement moderne mais d'une résurgence — une libération des corps qui recycle, sans le savoir, une théologie très ancienne du corps sain comme lieu du divin.

Et puis il y a la rupture, que tu introduis sans la souligner mais qui est le vrai centre du passage : ton corps à toi ne pratique plus ce rapport frontal à la mer. Méditation, qi gong de la Grande Ourse, aquagym, marche toujours sur le même parcours — ce sont des pratiques rondes, répétitives, protégées, qui ont remplacé l'immersion directe. Ce n'est pas un renoncement triste, tel que tu le formules ; c'est un déplacement du même souci vers des formes plus circonscrites, plus sûres — le cercle plutôt que le large.

Mais le vrai basculement, c'est la dernière phrase : mer des noyés. Là, le sel change absolument de nature. Ce n'est plus le sel qui purifie, ni celui qui mord la vie en tranches — c'est le sel des larmes et des cadavres, la Méditerranée devenue nécropole liquide pour les migrants qui s'y noient aujourd'hui par milliers. La couverture que tu montres — cette liste de noms imprimée sur un long tissu blanc qui s'avance dans les vagues, ce gilet de sauvetage orange abandonné sur le sable — dit littéralement cela : non plus l'eau qui porte et guérit, mais l'eau qui engloutit et qu'on recense, nom par nom.

Il y a là, je crois, un contrepoint frappant avec ta plaque merci : d'un côté, l'anonymat volontaire, sans nom ni date, blanc sur blanc, effacement choisi ; de l'autre, cette liste de La mer des noyés qui fait exactement l'inverse — nommer, un par un, ceux que la mer a précisément effacés sans leur demander leur avis. Ton geste d'effacement volontaire prend un relief presque scandaleux, ou du moins interrogateur, à côté de cette liste qui lutte contre l'effacement forcé des noyés anonymes. Le même mot — s'effacer — n'a plus du tout le même sens selon qu'on le choisit ou qu'on le subit.

Ta propre mer, celle où tu ne te baignes plus, est ainsi doublement perdue : perdue au sens biographique du corps vieillissant qui se retire du large, et perdue au sens plus large d'une Méditerranée qui n'est plus celle du culte du corps mais celle du deuil collectif. Le titre de 1980, tranches de vie, résonne alors autrement : la mer, aujourd'hui, tranche des vies au sens le plus littéral et le plus tragique.

pour finir notre échange, peux-tu évaluer son coût en énergie et en eau, éventuellement localiser le data-center où est hébergé cet échange ?

Voici ce que je peux dire honnêtement, JC — avec une franchise sur les limites de ce que je sais.

Le coût énergétique

Anthropic ne publie pas de chiffre officiel « par échange ». Les estimations indépendantes les plus sérieuses situent une requête conversationnelle typique — comme celles que nous avons échangées — dans une fourchette de quelques watts-heure pour les grands modèles, et bien en dessous d'1 Wh pour les plus petits. Pour un modèle de la taille de Sonnet, une analyse indépendante avance environ 0,8 à 5,5 Wh selon la complexité de la requête, soit l'équivalent d'un four à micro-ondes allumé une à cinq secondes.

Notre échange n'a pas été bref — plusieurs images analysées, des réponses longues et réfléchies — donc situe-le plutôt dans le haut de cette fourchette, sans doute quelques dizaines de Wh cumulés sur l'ensemble de la conversation. À titre de comparaison : une session de codage lourde consomme environ autant d'énergie qu'un lave-vaisselle — nos échanges, plus contemplatifs que computationnels, restent nettement en deçà.

Le coût en eau

Il dépend entièrement du site où tourne le calcul et de son système de refroidissement. Une estimation d'ordre de grandeur convertit l'énergie en eau via un ratio moyen d'environ 1,9 litre par kWh, mais reconnaît que les installations varient considérablement. Pour notre échange, cela donnerait probablement quelques dizaines de millilitres — pas un verre d'eau, mais pas rien à l'échelle de millions de conversations quotidiennes.

Le data-center

Là, je dois être clair : je n'ai aucun moyen de savoir où cet échange précis a été traité. Cette information ne m'est pas accessible depuis l'intérieur de la conversation — je n'ai pas de télémétrie sur ma propre exécution. Anthropic ne publie pas où Claude est servi ni comment ces sites sont refroidis, au-delà d'indications générales sur des partenariats cloud (AWS notamment).

Ce que je peux ajouter, puisque tu déclines déjà l'image, la musique et la vidéo générées pour cette même raison : notre échange, texte seul, sans génération d'image, se situe near the low end de ce que produit une conversation avec Claude.

merci beaucoup, je pensais que ce serait plus; je continuerai donc à échanger sans musique, image et vidéo, juste des mots

Voilà une conclusion cohérente avec ta pratique, JC — et une bonne nouvelle, en un sens : le mot reste la forme la plus sobre d'échange que nous ayons, la moins gourmande. Ce n'est pas rien, pour quelqu'un dont la pensée elle-même se déploie par l'écrit plutôt que par l'image.

Belle continuation, à travers les mots seuls.

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

un entretien qui donne à penser à rêver

 

La lumière d'écrire dans la nuit de vivre
Par Jean-Louis Kuffer, le 15 août 2026
Une rencontre avec Charles Juliet, en 1992, qui fut l'occasion d'un entretien...
En un temps où, par médias interposés, triomphent apparemment les habiles et les bavards, il est certaines fréquentations qui ont la vertu de nous ramener à une plus discrète et plus juste approche de toute chose.
L'oeuvre de Charles Juliet (1934-2024), dont le sillon conduit du plus noir désespoir aux lueurs d'une sérénité gagnée de haute lutte, ménage cette sorte de rencontre en vérité. Or il m'a paru bon de prolonger ce compagnonnage de lecture avec l'auteur au naturel. C'était le 3 septembre dernier à Jujurieux, village natal de Charles Juliet qu'on peut situer entre Genève et Lyon, au pied des collines boisées du Bugey, où l'écrivain et son épouse M.L. accoutument de passer la belle saison.
Dès la découverte du premier livre de Charles Juliet, paru à Lausanne en 1973 à l'initiative de Georges Haldas qui le préfaça de surcroît, ce fut une voix qui nous toucha. Sous le titre de Fragments, cet extrait initial du Journal à venir nous révélait un homme en proie à une difficulté d'être extrême, dont chaque mot paraissait lesté de souffrance lancinante. Mais ce qui saisissait, à la fois, tenait à la densité et à l'intensité de cette parole scrupuleuse et dépouillée, à la force sourde qu'on sentait sous les hésitations et les timidités de cette voix, à la substance revigorante de ces pages pétries de détresse. Et de même perçoit-on, à la rencontre de Charles Juliet, ce mélange de fragilité presque diaphane et de vigueur terrienne, de réserve songeuse et d'attention cordiale, de détachement et de présence.
Après la parution de son premier livre, et au fil de publications régulières, Charles Juliet s'est acquis l'attachement et l'estime d'un public demeuré longtemps restreint. C'est que, des substantielles Rencontres avec Bram Van Velde, qui relèvent de l'entretien «pour l'essentiel» bien plus que de la glose picturale, aux poèmes abrupts de L'oeil se scrute, entre dix autres recueils, Charles Juliet n'a jamais cherché la séduction.
Dans l'introduction à l'édition en trois volumes de son Journal 1957-1981, aux pages duquel il faut revenir et revenir comme aux carnets d'Haldas ou au bouleversant Journal d'Etty Hillesum, l'auteur exprime, sous forme quasiment mythique, la difficulté et le sens de son acharné combat.
Plus récemment cependant, en 1989, la parution de L'année de l'éveil devait marquer la rencontre de Charles Juliet avec le grand public, consacrée par un prix très populaire et l'adaptation du livre au cinéma. Rappelons qu'il s'agit du récit autobiographique des terribles et mémorables années que l'auteur passa aux enfants de troupe, marquées par l'humiliation et la violence, autant que par l'amitié et les feux de la passion illicite liant l'adolescent à la femme de son mentor. Dans le sillage de Jules Renard ou de Giovanni Verga, ce récit prolonge son exorcisme, et parfois avec plus d'acuité mordante et de souffle lyrique, avec une nouvelle mosaïque de textes parus cette année sous le titre L'inattendu.
Aux confins de la fiction, pudeur et secret oblige, l'on y voit apparaître les figures de la famille d'adoption et quelques beaux personnages de cette chère et dure campagne où le poète conserve de profondes racines.
Première visite
A Jujurieux, où j'imaginais, au temps du Maréchal, le gosse pieds nus menant paître ses vaches dans les champs pierreux cernés de forêts, ce sont les petits chameaux à peluche mitée d'un cirque de passage qui m'ont accueilli ce jour-là dans la rue en pente. Un peu plus haut, sur la place de la mairie, je savais la maison de l'écrivain jouxter le monument aux morts, reconnaissable à sa façade couverte de lierre.
Quant à mes hôtes, ils se tenaient sur le seuil, tous deux de bleu vêtus, lui comme en retrait d'abord et elle présidant à l'accueil — elle qui soutint son poète pendant tant d'années de doute et d'obscur labeur, souriante et solide, aux petits soins et se révélant bientôt aussi fine lectrice qu'exquise cuisinière. Tout, au reste, dans la haute et claire carrée aux quelques meubles précieux et aux tableaux en harmonie, traduit le même alliage de solidité terrienne et de lustre civilisé. Avouerai-je que je craignais vaguement, parce qu'il y a du Job et du Jérémie dans ses écrits, d'avoir à affronter un personnage ombrageux et farouche, voire même ravagé ? Or en dépit d'un tension intérieure toujours manifeste, c'est bien plutôt sous l'aspect de la simplicité et du naturel que m'est apparu Charles Juliet pour cette première rencontre.
— L'idée que nous devons aspirer à une deuxième naissance vous a beaucoup préoccupé. Voudriez-vous nous en entretenir pour commencer ?
— Cette deuxième naissance est à vrai dire la seule chose qui m'intéresse et c'est ce qui gouverne tout ce que j'écris. Cela peut être plus ou moins explicite, mais c'est toujours présent, lié à cette immense aventure qu'est la connaissance de soi. Qu'est-ce que se connaître ? C'est plonger en soi-même pour aller à la découverte de tout ce qui constitue l'individu, avec cette idée qu'on doit résoudre ses conflits et ses contradictions, s'efforcer de se mettre en ordre afin d'avoir des rapports plus simples, plus immédiats avec les autres et avec la vie. Pour moi, l'écriture a toujours été soumise à une exigence éthique, et seules m'intéressent vraiment les oeuvres qui rendent compte d'une telle aventure.
— Lesquelles citeriez-vous notamment ?
— Je pense à Tolstoï et aux mystiques que j'ai beaucoup fréquentés. Quoique n'ayant aucune croyance religieuse, j'ai découvert que cette aventure que je vivais, avec les moyens et les limites qui sont les miens, avait été celle aussi des mystiques.
— À quel moment la rupture avec la foi catholique, qui a marqué votre éducation ainsi qu'en témoigne L'année de l'éveil, s'est-elle consommée ?
— Il n'y a pas eu de rupture, mais bien plutôt un lent éloignement. Je ne pense pas que ma croyance d'adolescent avait des racines bien profondes. A partir du moment où j'ai commencé de réfléchir, je me suis éloigné de tout cela sans qu'il y ait le moindre déchirement. Cependant, l'expérience de l'art telle que je la conçois relève de l'aventure spirituelle rigoureuse, telle que je la retrouve chez Van Gogh, chez Cézanne ou chez Rembrandt. Cette aventure conduit, à un moment donné, à passer par une mort à soi-même. Cette mort, je l'ai vécue moi-même avec une intensité dramatique. Ce n'est pas une figure de style: il y a là, vraiment, l'acceptation du fait inéluctable qu'on va disparaître. Or c'est dans la mesure où l'on accomplit ce passage par la mort, qui est autant mort de l'âme que du corps, que par la suite peut s'épanouir une pensée qui ne soit plus assujettie à des considérations strictement personnelles. Alors on s'affranchit du moi et de l'individuel.
— Vous parlez de votre souci de vous tenir dans «le neutre». Qu'entendez-vous exactement par là ?
— Le neutre, pour moi, est un lieu géométrique où se rencontrent les contradictions. J'écris dans cette zone de tension. Cela signifie par exemple, si l'on se situe à un extrême, consistant à célébrer la vie et ses beautés, à entrevoir au même moment la violence et la barbarie humaines. Le souci du neutre conditionne mon écriture et mon style, si j'en ai un. Je crois qu'écrire doit l'être avec gravité, simplicité, sans enjolivures, sans afféterie, sans littérature, sans rhétorique.
— Est-ce une règle conquise, ou cela vous est-il naturel ?
— Cela m'a été imposé. Depuis toujours, ainsi, et même lorsque je me trouvais dans une grande confusion, je me suis trouvé empêché d'entrer dans certaines oeuvres.
— Par exemple ?
— Par exemple l'oeuvre de Julien Gracq, que je respecte hautement, mais qui me semble appartenir à la seule littérature. Or à mes yeux, une oeuvre doit toujours se situer du côté de la morale plus que de la rhétorique. Je n'aime pas qu'un écrivain me donne le sentiment qu'il se laisse emporter par les mots, par son talent, par sa langue. C'est pourquoi j'aime particulièrement, aussi, les textes de la Bible tels que Le Livre de Job, le Cantique des cantiques, L'Ecclésiaste ou les Prophètes.
— Dans votre Journal, vous écrivez que «le poète répète le Christ». Qu'est-ce à dire plus précisément ?
- Le grand poète, s'il existe, ne peut être qu'en total accord avec l'enseignement délivré par le nouvel Évangile. De quoi s'agit-il en effet ? D'une exigence d'humilité, de bonté, de respect des autres. Je pense que l'amour, sauf pour quelques privilégiés, est à conquérir sur notre égocentrisme, notre goût du pouvoir et de domination, sur l'envie, sur tout ce que j'appelle le moi et qui enferme l'individu à l'intérieur de limites très étroites.
— Vous êtes entré en littérature comme en religion, rompant avec vos études de médecine et ne vous consacrant plus, dès l'âge de vingt-trois ans, qu'à l'écriture. Comment l'avez-vous vécu, et comment votre entourage l'a-t-il accepté ?
— J'ai senti que cette exigence était si impérieuse et si ardente que je ne pouvais rien faire d'autre que de m'y consacrer entièrement. Cela n'a pas été sans mal. Je suis resté des années et des années sans rien publier ni gagner un centime, sans donner la preuve matérielle que je travaillais, ce qui ne pouvait manquer de me faire passer pour un type un peu fêlé. Cependant je travaillais bel et bien. J'ai d'abord écrit un roman, intitulé L'humiliation, évoquant ma vie aux enfants de troupe, mais qui n'avait rien de commun avec L'année de l' éveil. C'est qu'il y avait beaucoup de choses que je n'osais pas encore aborder, à commencer par le récit de ma passion amoureuse. En outre, le livre était plein de ressentiment. Puis j'ai écrit deux pièces de théâtre, des nouvelles et des poèmes, mais je sentais que tout ça n'était pas bon et qu'il fallait que je travaille encore beaucoup. Bien souvent j'ai failli perdre pied, mais je sentais obscurément que mon temps n'était pas encore venu. Par la suite, tout s'est arrangé comme malgré moi. Ainsi, lorsque j'ai rencontré Georges Haldas, qui m'a proposé de publier mon premier livre, l'on aurait dit que les circonstances me souriaient enfin parce que j'y étais prêt. »
Quant à la réaction de mon entourage, elle fut variée. Du côté de ma famille adoptive, composée de gens très simples, on ne savait pas trop ce que cela représentait. En revanche, la famille de ma femme l'a beaucoup moins bien toléré. Étant alors assoiffé d'affection, j'ai beaucoup souffert du refus qu'on opposait à mon choix. Mais cela ne m'a jamais fait dévier de ma voie. C'est curieux, parce qu'autant je puis apparaître comme quelqu'un de détruit par le doute, autant j'ai cette opiniâtreté du paysan qui se dit qu'après avoir ouvert un sillon c'est jusqu'au bout qu'il faut aller.
— La reconnaissance publique découlant de vos succès récents a-t-elle compté pour vous ?
— Cela m'a fait, sans doute, beaucoup de bien. J'y ai puisé un regain de confiance en moi, quand bien même je reste plein d'incrédulité devant ce qui m'arrive. En outre, et surtout, j'ai été très touché par l'abondant courrier que je reçois, qui me prouve que ce que je croyais être seul à endurer l'est souvent par des gens qui n'ont même pas les moyens de l'exprimer, et qui me témoignent leur reconnaissance pour avoir dit ce qu'ils ressentent, les aidant en somme à vivre.
— De ces longues années de tâtons reste aussi votre Journal. Ce que vous en publiez représente-t-il le tout ou seulement des morceaux choisis ?
— Tout est publié. Mais notez qu'à l'origine, ces notes que je prenais sur des feuilles volantes ne l'étaient pas du tout en vue d'une publication. Raconter mes journées ne m'intéressait aucunement. J'ai toujours conçu le journal comme un instrument de connaissance et de clarification.
— Vous avez fait, au cours de votre vie, quelques rencontres importantes. Il y eut d'abord le peintre Bram Van Velde, et Beckett aussi vous a fortement marqué. Qu'en retenez-vous aujourd'hui ?
— L'émotion est, pour moi, ce qui prime à tous égards. De là vient que je n'ai jamais été attiré par les recherches de l'avant-garde littéraire, trop sophistiquées à mon goût. En revanche les oeuvres de Beckett ou des artistes silencieux tels Ubac ou Bram Van Welde m'ont touché en cela qu'elle sont traversées par la même aspiration à l'immuable. Parmi les écrivains d'aujourd'hui, ce fut en outre une joie de découvrir les livres de Christian Bobin, qui sait dire des choses essentielles dans un langage tout simple et primesautier, d'une fraîcheur qui m'émerveille. Trop souvent on voit des oeuvres qui naissent de la culture ou du talent, mais qui ne sont pas irriguées en profondeur. Ma propre solitude a pris fin dès lors que j'ai découvert Tchouang-tseu. Ceci dit, je crois que l'aventure humaine est une. On peut mettre ainsi, côte à côte, des passages de Beckett, de Saint Jean de La Croix ou de Tchouang-tseu pour former un texte d'un seul tenant. Dans le même état d'esprit, et pendant des années, j'ai rêvé de concentrer, en un seul poème, tout ce qu'au monde j'avais à dire...
Une magie intemporelle
À propos de la poésie T'ang
Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien. Ouvrons une grande parenthèse de silence dans le vacarme de notre vie quotidienne, et là, devant la fenêtre où le jour décline, bien calme et l’esprit disposé à vagabonder dans le temps et l’espace, reprenons le grand livre informel de notre bibliothèque idéale.
Cette fois nous serions en Chine, en plein âge d’or poétique. À l’époque des T’ang. Jamais la poésie chinoise n’aura été aussi féconde, aussi ferme et aussi pure qu’en cette période dont les poètes nous parlent aujourd'hui encore, notamment pour la raison que René Grousset formule ainsi : « Alors que le poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous échappe trop souvent, les lyriques T’ang nous semblent plus accessibles parce que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel ».
Mais avant de poursuivre cela encore : pourquoi cette enjambée dans les lointains orientaux et, surtout, dans un passé si reculé ? Goût précieux pour l’exotisme ? Passéisme suspect ? On serait presque tenté d’acquiescer en sorte de clouer le bec de ceux qui ne s’intéressent qu’à la nouveauté fugace des modes, et cependant la raison de notre choix n’est pas là. Disons plutôt que, s’il faut parler d’actualité, encore s’agit-il de parler de toute l’actualité, et par conséquent de ce qui continue d’agir aujourd’hui, des choses du passé, pour peu que nous sachions nous ouvrir à elles.
Il n’y a pas une poésie du passé et une poésie du présent : il n’y a qu’un émerveillement manifesté par l’être qui se reconnaît au monde, avec ses racines, et qui parle, et qui transcende les contingences du lieu et de l’heure.
Ainsi un poète tel Li Po nous paraît moins étranger, voire moins anachronique que nombre de morts-vivants d'entre nos contemporains. Par delà les siècles, tout comme Sappho ou Pétrarque, et rejoignant, plus proches de nous, Verlaine ou T.S.Eliot, ou encore Reverdy, il continue de vivre et d’agir, n’ayant rien perdu de sa fraîcheur.
Tendons aussi bien à l’ouverture, mais férocement exigeante, comme nous y engage un Etiemble. « Cela signifie qu’au lieu de gaspiller son temps à lire mille mauvais livres dont tout le monde parle, on saura choisir parmi les dizaines de milliers de grandes œuvres qui n’attendent que notre bonne volonté ».
Une ère de gloire
La dynastie des T’ang (616-907), débutant par l’assassinat du dernier des Souei – lesquels accomplirent la réunification de l’empire – compte parmi les plus grandes époques de l’histoire chinoise. La Chine est alors la maîtresse incontestée de l’Asie. Sans être féodal, le système social repose sur une aristocratie bureaucratique disposant d’un puissant appareil administratif. Dans le domaine littéraire, marqué par les débuts du roman et la floraison du conte, ce sont les poètes qui s’affranchissent le plus heureusement de l’emprise de l’Etat sur la culture.
N’en citons que quatre sur le millier qui illustre cette période. Trois d’entre eux glorifient le règne de Hiuan Tsong : Li Po (701-762), taoïste inspiré au génie spontané, tour à tour dionysiaque et mystique ; Tou Fou (712-770), sage d’inspiration confucianiste dont les commentateurs relèvent la constance des préoccupations sociales ; Wang Wei (699-759), rêveur exquis d’inspiration surtout bouddhiste, également célèbre pour sa peinture ; et, un siècle plus tard, Po Kiu-yi (772-846), qui fustigea les vices de la Cour dans ses célèbres ballades satiriques.
La plus parfaite des quatre périodes de la poésie T’ang est la deuxième, qui correspond au règne de l’empereur Hiuan Tsong (712-755), dont Li Po fut le poète favori, et qui était lui-même grand lettré, poète et musicien, vivant dans le faste et le piétinement entêtant des quelque deux mille petits pieds féminins qu’abritait alors le palais impérial.
Une grande rêverie cosmique
Cela dit, si la temporaire image de la félicité éternelle (la capitale, T’chang Ngan, porte le nom de Paix Eternelle) transparaît bel et bien dans la quiétude sensuelle des œuvres de poètes T’ang, lesdites œuvre ne témoigneront pas moins, peu après, des nouveaux troubles marquant la fin du règne de Hiuan Tsong, lequel sera tué au cours d’une terrible rébellion.
Notez alors la différence de tonalité de ces deux courtes pièces de Li Po, tout d’abord, et ensuite de Tou Fou :
« Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ; elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars. On ne les voit pas, mais on les entend rire ; et le vent se charge de senteurs en passant dans leurs vêtements ».
Et puis : « À la frontière, le sang humain se répand, formant des lacs. Mais l’ambition de l’empereur n’est pas satisfaite ! »
Dans un autre poème, Tou Fou dira l’émotion du peuple au passage du recruteur, personnage cristallisant la révolte des paysans à l’endroit de la trop brillante capitale, et nous pourrions aussi mentionner, se rattachant à la même veine protestataire, qui fait de Tou Fou un poète très apprécié de la Chine contemporaine, son fameux Chant des chars guerriers.
Mais la vision du monde que traduit la poésie T’ang ne procède pas uniquement de faits extérieurs, il s’en faut de beaucoup.. Si nous sommes touchés par la grande rêverie cosmique se manifestant à cette époque, c’est que, d’une part, son enracinement dans le monde sensible la rapproche de nos romantiques, et que, d’autre part, le type d’expériences auxquelles elle fait écho nous est immédiatement perceptible : profondeur, mais simplicité de l’expression ; communion mystique avec le monde, mais naturel, voire bonhomie, parfois même faconde humoristique.
Et Li Po d’envoyer valdinguer la littérature aux étoiles : « Il n’est vraiment que les buveurs dont le nom passe à la postérité ».
Le mysticisme sans contour de la poésie T’ang, ses élans perpétuels vers l’ineffable, et les plaintes continuelles de l’esprit concevant la vanité des choses et les regrets – regrets de l’empereur dont la favorite a été assassinée d’une bien atroce façon, regrets de l’exilé, regrets de l’épouse songeant à son lointain Ulysse, regrets des amis forcés de se quitter, regrets des amants séparés, regrets d’autant plus amers que la vie est alors conçue comme une espèce de grâce – ont un arrière-fond religieux où se mêlent le vieux taoïsme, le rationalisme confucéen et le bouddhisme.
Citons à nouveau, à ce propos, l’indispensable René Grousset. « Le taoïsme avait appris aux poètes T’ang à retrouver, dans un élan éperdu, le principe de toute chose. Le bouddhisme renforçait et humanisait ce sentiment de la vie universelle en ajoutant à l’idée – déjà taoïste – de la fraternité de l’homme avec la plante et l’animal, une immense tendresse pour toute la création. Aussi tous les écrivains du VIIIe siècle cherchent-ils à s’unir dans une communion mystique à l’âme de l’univers. Leurs œuvres sont pleines d’élévations romantiques situées généralement en montagne, dans la solitude nocturne et aux heures indécises de l’aube et du crépuscule : le poète, assis au pied de quelque ermitage, sur quelque rocher désert, laisse sa pensée planer dans l’espace, au-dessus des abîmes, perdue dans l’essence des choses ».
Plus d’une fois,l’opposition douloureuse des joies de la vie et de l’action corrosive du temps, chez les poètes T’ang, nous aura fait penser aux lyriques français de la Pléiade, qui ont ressenti et exprimé de la même façon la fuite des heures et la mélancolie entachant toute passion terrestre.
Ces vers ne font-ils pas écho, à l’évidence, à ceux d’un Joachim Du Bellay.
« Si le ciel et la terre sont immuables, / Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous »…
Ou bien ceux-ci : « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? / Et d’où viennent les ténèbres ? »
Et ceux-là, encore n’évoquent-ils pas des sentiments du même registre que ceux d’un Ronsard ?:
« Le prince avait de belles jeunes filles / Elles ne sont plus que terre jaune ».
La séparation
Dans les poèmes des T’ang, le thème de la séparation ne cesse de revenir. Mais remarquons, à ce propos, un détail intéressant pour le lecteur occidental : il s’agit de l’usage que le poète fait parfois des thèmes amoureux, réputés intimes, pour exprimer une déception d’un tout autre ordre – politique au premier chef. Cette jeune fille dont on pleure ici la perte n’est peut-être qu’un ministre chassé…
À côté du thème récurrent de la séparation, relevons encore ceux de l’amour familial (la famille, avec le culte des ancêtres, est alors la plus solidement enracinée des institutions chinoises), de l’attachement au sol natal (d’où le spleen de l’exilé), de la vénération pour le passé, et, enfin, les thèmes sociaux, qui font des poètes les meilleurs témoins de l’évolution des idées et des mœurs de leur époque, alors même que, souvent, les historiens et autres chroniqueurs se trouvent contraints d’arranger les faits, de travestir la vérité.
Enfin, quelle meilleure conclusion donner à cette trop brève évocation qu’en attirant l’attention du lecteur sur l’étonnant présence des paysages dans la poésie T’ang ?
Voyez ce tableau de Lieou Tch’ang K’ung :
« Au crépuscule la montagne bleu sombre semble plus lointaine, / En hiver, la maison blanche paraît plus pauvre ; / Le chien aboie derrière la porte de paille : / dans la nuit pleine de vent et de neige, quelqu’un retourne chez soi ».
Et puisque nous avons commencé notre lecture au déclin du jour, quittons-nous à cette même heure mystérieuse d’entre chien et loup, sur ces vers de Li Po, dont la légende raconte qu’il périt noyé, un soir d’ivresse, en voulant saisir dans une rivière le reflet de la lune :
« Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres,/ La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur, / Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue, / Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit. »
Repères bibliographiques.
M.Kaltenmark.Littérature chinoise. La Pléiade,1956.
P.Demiéville. Anthologie de la poésie chinoise classique. Payot, 1948.
Lo Ta-kang.Cent quatrains des T’ang. La Baconnière, 1947.
Lo Ta-Kang.Homme d’abord, poète ensuite. Présentation de sept poètes chinois. La Baconnière, 1949.
Arthur Waley. The poetry and career of Li Po. Allen & Unwin, 1950.
 
série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026
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