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Blog de Jean-Claude Grosse

Leaders assassinés en Afrique centrale 1958-1961 / Karine Ramondy

19 Juillet 2020 , Rédigé par grossel Publié dans #agoras, #engagement, #essais, #notes de lecture

un livre d'histoire important sur une période-charnière en Afrique centrale, découvert, acheté et en cours de lecture à Corsavy
un livre d'histoire important sur une période-charnière en Afrique centrale, découvert, acheté et en cours de lecture à Corsavy

un livre d'histoire important sur une période-charnière en Afrique centrale, découvert, acheté et en cours de lecture à Corsavy

contexte de la découverte, le lendemain du 14 juillet, non fêté à Corsavy, alors 4 voisins ont organisé une soirée-grillade sur la place, 2 grills, le grill à saucisse catalane, le grill à escargots de cargolade; je passe une bonne partie de la soirée à discuter avec Kim, 15 ans, d'origine néerlandaise, installé à Corsavy avec sa famille et scolarisé à Arles sur Tech; nous parlons enfant intérieur, ses blessures, ses rêves et enfant des étoiles; on est au pays de l'inconscient, de l'absorption quasi-hypnotique de patterns, de modèles de comportements, de peurs, de valeurs... de la période foetale à 12 ans, héritage à nettoyer

le 15 juillet, matin, première rencontre avec "ma" femme de ménage à Corsavy, Charline, 4 enfants; rebelote sur l'enfant intérieur et l'enfant des étoiles

15 juillet après-midi, conversation improvisée avec une habitante que je connais parce qu'elle fréquente la piscine et qu'elle apprécie Rosalie; elle m'apprend qu'elle a passé le confinement à Corsavy, descente sur le village le week-end précédent la décision de Macron du 17 mars (ce que beaucoup de gens ayant les moyens ont fait depuis Paris, Lyon); elle m'apprend qu'elle enseigne l'histoire en lycée et qu'elle est chercheuse; elle vient de sortir un livre : Leaders assassinés en Afrique centrale 1958-1961, 8 ans de travail; je devine de suite l'intérêt du sujet, moi-même m'étant intéressé à des figures assassinées, de Trotsky au Che en passant par Gandhi, Malcolm X et Luther King. Je suis étonné par mon impasse sur Patrice Lumumba alors même que je me suis intéressé aux pièces d'Aimé Césaire (Une saison au Congo, La tempête) ou sur Thomas Sankara, beaucoup plus tard. Je décide de lui acheter le livre, plus de 570 pages avec les annexes. Imprimé chez Corlet Numeric, mon imprimeur des 2 dernières années. Ce livre acheté de façon improbable, par hasard dans un village (ou alors, est-ce une coïncidence ? auquel cas, je dois me poser la question : pourquoi ce livre à ce moment ? il est entre tes mains pour que tu nettoies tes croyances en un changement radical de paradigme) mérite lecture, note de lecture et présentation à quelques personnes du village, une fin d'après-midi d'août dans la cour de la salle des fêtes.

Avant ma note de lecture, voici quelques documents. Ce livre, sorti fin avril 2020 chez L'Harmattan, a déjà eu droit à deux articles et à deux  émissions radio.

Copyright Sapin Makengele (reproduit avec autorisation) https://voice4thought.org/sapin-makengele/

Copyright Sapin Makengele (reproduit avec autorisation) https://voice4thought.org/sapin-makengele/

Questions à Karine Ramondy, chercheuse-associée à l’UMR SIRICE Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle est spécialiste de l’histoire de l’Afrique dans les relations internationales au XXe siècle, l’histoire des violences coloniales et post-coloniales et de l’anthropologie historique du combattant. Elle vient de publier Leaders assassinés en Afrique centrale 1958-1961 : Entre construction nationale et régulation des relations internationales (Paris : L’Harmattan, 2020).

Comment avez-vous réussi à reconstruire l’histoire de ces quatre disparitions ? 

Enquêter sur les leaders charismatiques assassinés au temps des indépendances (Patrice Lumumba, Ruben Um Nyobè, Félix Moumié) ou soupçonnés de l’avoir été (Barthélémy Boganda) n’est pas chose aisée. 

Les assassinats sont des meurtres extrajudiciaires commis avec préméditation par les organes d’un État à des fins politiques. Ce sont des actions planifiées et exécutées de façon à ce que les commanditaires ne soient pas identifiables. Cette pratique permet aux gouvernements autoritaires mais aussi démocratiques de s’affranchir de certaines des normes qui régissent le système international telles que la souveraineté et les droits de l’homme. Cependant la clandestinité de ces covert action ne garantit pas un secret absolu et c’est l’une des marges de manœuvre de l’historien. 

Ces leaders ont été des « victimes », mais l’enjeu est aussi de ne pas parler le langage des héros. Il faut décrypter, historiciser et questionner à nouveau de ce qui va de soi. 

Pour réaliser ce travail, j’ai consulté de nombreuses sources en Europe, aux États-Unis, en Afrique afin de reconstituer l’enchaînement des évènements et laisser place à de nouvelles interprétations : archives privées et des témoignages oraux inédits, des archives militaires et politiques dont certaines ont été déclassifiées permettant, par exemple, l’analyse de l’accident d’avion du président Boganda. Une partie de ma démarche d’investigation a reposé sur la constitution d’une commission informelle d’experts à la DGAC pour réexaminer le rapport d’enquête sur ce crash. 

Mêlant les approches classiques des relations internationales, ce travail a aussi mobilisé les apports de l’anthropologie historique et de la méthode comparative. 

L’approche comparée m’a permis de cerner des connexions politiques, médiatiques et financières qu’avait interrompues le narratif national ou l’approche métropole-colonies et d’appréhender pleinement le rôle des décideurs et acteurs à toutes les échelles dans ces disparitions. Le croisement des sources dans les domaines de la Défense et du renseignement apporte, par exemple, un éclairage précis sur les actions réalisées par les puissances pour entraver celle des leaders étudiés et les faire disparaître. 

Pourquoi ces dirigeants d’Afrique centrale ont-ils été assassinés en si peu de temps entre 1958 et 1961 ?

Cette restriction chronologique résulte d’une adaptation réaliste au moment d’accélération de l’Histoire que représente l’indépendance de nombreuses colonies. La puissance explosive de ce terme – indépendance- va se révéler pratiquement très meurtrier à un moment-clé où les puissances coloniales perdent le contrôle de la « rente coloniale » pour un avenir incertain dont il est urgent d’en maîtriser les enjeux en pleine guerre froide. 

Par ailleurs, cette concentration d’assassinats politiques au tournant des années 60 au moment des indépendances africaines trouve l’une de ses origines dans la combinaison sans précédent d’espérances et d’occasions nouvelles mais aussi de soupçons nés de l’indépendance. Le tracé des frontières de l’Afrique à l’époque coloniale a été bien souvent arbitraire, ne tenant guère compte des différences ethnolinguistiques, ni des unités plus anciennes d’organisation sociale. Le résultat a été, au temps des indépendances, le déclenchement simultané de crises distinctes, mais étroitement liées, l’une centrée sur la question de la construction nationale, l’autre sur la légitimité politique parfois liée à la question ethnique.

Il est clair que ces leaders, au parcours atypique et fulgurant, ont repéré un chemin dans une situation de rupture et parviennent à expliciter les sentiments d’une large partie de leurs compatriotes. Ce sont aussi des hommes porteurs de projets ambitieux et indépendants pour leurs jeunes nations qui refusent ou/et tentent de se jouer de la bipolarisation avec d’ailleurs peu de succès. Les réseaux panafricains et la tribune de l’ONU ne suffisent pas à les protéger efficacement de leurs ennemis

En quoi ces assassinats politiques diffèrent-ils ou pas d’autres disparitions similaires dans le reste de l’Afrique dans les contextes de décolonisation et de guerre froide ?

L’approche comparée des quatre trajectoires étudiées m’a permis d’établir des invariants liés à l’assassinat politique avec le rôle de la justice, l’implication des médias, l’absence de sépultures décentes ou encore les condamnations mémorielles dont ces leaders sont frappés et qui aboutissent a contrario à leur célébration. Le traitement des assassinats de Sylvanus Olympio au Togo en 1963 ou du Prince Rwagasore au Burundi en 1961 devaient, à l’origine, être intégrés à ce travail doctoral mais il a été nécessaire de resserrer le champ d’études chronologiquement et géographiquement. 

Cette recherche aidera, je l’espère, à poursuivre et à renouveler l’histoire de ces nombreux autres assassinats qui ont émaillé l’indépendance et les premiers pas de pays aussi divers que le Maroc (Mehdi Ben Barka, 1965) et du Cap –Vert et Guinée Bissau (Amilcar Cabral, 1973) pour ne citer que ceux-là. Mais la pratique de l’assassinat dépasse largement le cadre de l’Afrique et de la guerre froide. Il apparaît même comme une arme utilisée de façon de plus en plus décomplexée comme le révèlent les récents exemples des assassinats de Kim Jong Nam en 2017, le demi-frère du dictateur actuel ou encore le récent assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à l’intérieur du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul en 2018.

L’assassinat politique, comme pratique des relations internationales, est promis à un bel avenir car il permet d’affirmer la puissance des commanditaires sans les impliquer ouvertement tout cela à peu de frais pour le résultat apporté.

Bibliographie très succincte :

Jean-Pierre BAT, La fabrique des barbouzes- Histoire des réseaux Foccart en Afrique, Paris, Nouveau Monde, 2015.

Florence BERNAULT, Démocraties ambiguës en Afrique centrale. Congo-Brazzavile, Gabon (1940-1965), Paris, Karthala, 1996.

Olivier FORCADE, Sébastien LAURENT, Secrets d’État. Pouvoirs et renseignement dans le monde contemporain.Paris, Armand Colin, coll. « L’histoire au présent », 2005.

Lise NAMIKAS, Battleground Africa – Cold War in the Congo, Stanford, W.Wilson Center, 2012

Luc SINDJOUN, Sociologie des relations internationales africaines, Paris, Khartala, 2002.


 

Simon Petite

Publié mardi 30 juin 2020 à 20:00 dans Le Temps
Modifié mercredi 1 juillet 2020 à 10:48 

 

Quand les indépendances africaines étaient assassinées 

 

La République démocratique du Congo commémorait mardi le 60e anniversaire de son indépendance et se souvenait de son principal artisan Patrice Lumumba, tué quelques mois plus tard, comme d’autres leaders indépendantistes africains, dont le Camerounais Félix Moumié empoisonné à Genève en 1961

 

Point de festivités pour cause de Covid-19 à Kinshasa pour le 60e anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo (RDC). L’humeur n’est pas à la fête tant les promesses de l’indépendance ne se sont pas concrétisées. Les énormes réserves minières, au lieu de favoriser le développement, suscitent bien des convoitises et nourrissent la déstabilisation du Congo.

Mardi, les Congolais se sont souvenus du sacrifice de Patrice Lumumba. Le 30 juin 1960, le jeune leader annonçait triomphalement l’indépendance. Il rappelait la cruauté du régime colonialiste et appelait à une relation «d’égal à égal» avec la Belgique. «Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté. […] L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain», lançait-il.

L’éphémère premier ministre fut assassiné le 17 janvier 1961 par des séparatistes de la province du Katanga, sous l’œil d’officiers belges. Mais Patrice Lumumba n’est pas la seule personnalité africaine à avoir été tuée à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante. Une période charnière pour le continent noir, durant laquelle de nombreux pays ont accédé à l’indépendance.

Trois ans avant la mort de Lumumba, l’armée française tue de sang-froid le leader indépendantiste camerounais Ruben Um Nyobé, revenu clandestinement au pays. Le 29 mars 1959, l’avion de Barthélemy Boganda, le premier président de la République centrafricaine, s’écrase en pleine savane dans des circonstances suspectes. Enfin, le 3 novembre 1960, Félix Moumié, le successeur de Nyobé, meurt à Genève, après une atroce agonie consécutive à un empoisonnement.

«Un tournant»

«Ces assassinats ont été un tournant, car ces leaders n’ont pas été remplacés, expose la chercheuse française Karine Ramondy, qui s’est penchée sur ces quatre assassinats, dans un livre qui vient de paraître (Leaders assassinés en Afrique centrale, L’Harmattan, 2020). La France et la Belgique avaient pris soin de ne pas généraliser l’éducation. Les élites n’étaient pas légion. En faisant disparaître les têtes de ces mouvements nationalistes, la relève n’était pas assurée et on pouvait facilement les remplacer par des dirigeants plus accommodants», analyse-t-elle. Comme le maréchal Mobutu, le chef d’état-major qui avait trahi et fait livrer Lumumba à ses tueurs, et qui est resté au pouvoir jusqu’en 1997, siphonnant les ressources du pays.

S’agissait-il d’un plan concerté? La chercheuse n’a pas de certitude mais certains leaders, à l’instar de Patrice Lumumba, s’étaient fait beaucoup d’ennemis: la Belgique et la France mais aussi le Royaume-Uni et les Etats-Unis, qui voyaient en lui un communiste, peut-être le Portugal, accroché à ses colonies, mais aussi le régime d’apartheid d’Afrique du Sud, inquiet des appels de Lumumba à la libération des Noirs. «Patrice Lumumba n’avait aucune chance», tranche Karine Ramondy.

Le «non-lieu» genevois

La Française s’est aussi replongée dans le dossier de Félix Moumié, en s’intéressant au parcours de William Bechtel, le barbouze français qui a, selon toute vraisemblance, versé du thalium dans son Pernot dans un hôtel genevois. L’empoisonnement a fait alors les gros titres de la presse genevoise.

Entre-temps, le suspect a pris la fuite. La police retrouve dans son appartement des plans pour pister Moumié, qu’il a approché sous une couverture de journaliste, ainsi que des traces du poison. Karine Ramondy a déterré les états de service de Bechtel. Il ne s’agissait pas du premier venu. Ce héros de la résistance devenu réserviste des services secrets était un spécialiste de la traque de personnalités honnies de la France d’alors, comme les leaders du FLN algérien.

Malgré les éléments accablants accumulés contre lui, William Bechtel, défendu par le jeune avocat Marc Bonnant, a bénéficié d’un non-lieu devant la justice genevoise. Le dossier judiciaire est depuis introuvable. Qui a commandité l’empoisonnement? Karine Ramondy a retrouvé la trace de feux verts à d’autres assassinats annotés de la main de Jacques Foccart, l’éminence grise à l’Elysée chargée de la perpétuation des relations de dépendance avec les anciennes colonies. Des documents judiciaires ont aussi été transmis par la Confédération à la France, alors que, dès 1960, la Suisse reconnaît rapidement les nouveaux pays africains, afin de se placer sur le continent.

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