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Blog de Jean-Claude Grosse

La nature et l'homme / Marcel Conche

30 Juin 2021 , Rédigé par grossel

Publié dans #cahiers de l'égaré, #philosophie, #JCG

La nature et l'homme

PHILOSOPHIE. « La Nature et l’Homme », de Marchel Conche

Né en 1922, le philosophe Marcel Conche a eu 99 ans le 27 mars. Cela ne l’empêche nullement de réfléchir, ni d’écrire. Pour preuve cette série de 109 fragments où se répondent, comme autant de courts chapitres, interrogations métaphysiques et souvenirs d’une vie. Il est ici question de la nature qui doit remplacer Dieu, d’Héraclite et du changement universel, des femmes aimées, des amis présents ou perdus, des souvenirs toujours vifs d’une enfance rurale – entre autres et tour à tour. Par-dessus tout, avec humour ou gravité, se trouve célébrée la philosophie, considérée comme vocation et choix de vie originaire. Un petit paysan fit à 13 ans des Pensées de Pascal son livre de chevet, ne put aller au lycée, apprit tard le latin et le grec, édita finalement Héraclite aussi bien qu’Epicure et devint professeur à la Sorbonne. La recherche de la vérité organise cette existence, ce qui constitue une rareté. R.-P. D.

compte-rendu du Monde des Livres, rédigé par Roger-Pol-Droit, publié jeudi 6 mai 

Est paru, le 27 mars 2021, pour ses 99 ans, le dernier livre de Marcel Conche : La nature et l'homme.

ISBN : 978-2-35502-123-7

192 pages / 19 €

référencé et distribué par Soleils Diffusion, 3 rue Jean Dollfus, 75018 Paris

Avant-propos

La nature est le lieu sans limites où naissent et persistent des mondes innombrables. On peut parcourir indéfiniment la nature : elle est donc in- définie. Mais elle est aussi infinie, car on ne peut rien lui ajouter qui ne serait pas naturel. Un monde est une totalité structurée. Une grenouille perçoit d’innombrables excitations. Ces excitations ne forment pas un ensemble disparate : elles ont une unité car la grenouille est une, l’ensemble des excitations est donc une totalité structurée, un monde. C’est le monde de la grenouille. La grenouille ne peut sortir de son monde, pas plus que le serpent du sien. Autant d’êtres vivants, autant de mondes qui mutuellement s’ignorent. Aucun être vivant ne peut se mettre à la place d’un autre pour percevoir la nature comme il la perçoit. Autant d’êtres vivants, autant de perceptions différentes de la nature. Autre est la cour de la ferme pour le canard, autre pour le crapaud, autre pour le hérisson. Le canard ne peut se mettre à la place du hérisson pour voir la cour de la ferme en hérisson. Mais l’homme non plus ne le peut. La nature se diversifie selon la diversité des êtres qui vivent et la perçoivent. Encore en est-il de même pour la diversité des humains. La forêt n’est pas la même pour le charbonnier, pour le chasseur qui dans les bêtes innocentes voit des proies, pour le peintre ou le poète, et pour le philosophe amateur des chemins qui ne mènent nulle part. Que faire d’autre que d’avancer comme on peut dans l’obscurité des choses ? Depuis quand cette obscurité s’est-elle éclaircie ? Nous sommes, humains, sur la planète Terre. Par quelle cause ? Selon la théorie de la panspermie, les germes de vie sont venus de l’espace, apportés par des météorites ou des comètes. Cela explique le comment. Reste le pourquoi. Après la cause qui explique vient la raison qui justifie. Justifier et montrer que ce qui a lieu est bon, existe en vue du bien. L’homme est sur cette Terre pour faire être le bien, pour agir en vue du bien. « L’homme » ce sont les hommes, les nations, les États. Chaque chef d’État doit avoir en vue, non pas seulement l’intérêt de son État, mais l’intérêt de l’ensemble des États, qui est de réaliser la paix universelle, préface à l’amour universel.

 

LXVI
Le non engagement

Si l’on considère l’ensemble de ma vie, on peut dire que j’ai choisi le non engagement.

Mon cousin germain Fernand s’est engagé dans l’armée. Il est venu à Altillac se montrer chez mes parents, avec son bel uniforme de sergent-chef. Je n’ai pas vu en lui un exemple à suivre et je ne l’ai pas admiré. Mais j’ai souffert lorsqu’il a été tué à la guerre.

Je n’ai combattu pour aucune cause : ni la cause politique, car je n’ai adhéré à aucun parti, ni la cause nationale, car je ne me suis pas engagé dans la Résistance, contrairement à Marie-Thérèse et à mon père, ni la cause internationale.

Nous vivons tous une brève vie. Il ne faut pas par imprudence, la raccourcir encore – en fumant la cigarette, en buvant des apéritifs alcoolisés, en pré- férant trop souvent le vin à l’orangina, en fatiguant son corps par des efforts excessifs. Il faut surtout ne pas risquer de la raccourcir en s’engageant dans des actions où l’on risque sa vie.

Je pense aux guerres de 14-18 et de 39-45. Je n’ai pas participé à la guerre de 39-45. Il est certain que je n’aurais pas participé à celle de 14-18. Cette certitude tient à la conscience que j’ai de moi-même.

« Connais-toi toi-même » : telle est la leçon des Grecs. Je me connais en ce sens que je sais ce que je veux et aussi ce que je peux vouloir et ne vouloir pas.

Je sais que je ne peux rien vouloir de ce qui porterait préjudice à ceux que j’aime, à mes amis, à mon pays, et qu’au contraire, je veux travailler de façon à réaliser une œuvre qui ait de la durée.

Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure

Certes, je vais mourir. Mais mon âme ne meurt pas, car mon âme est dans les livres. Et comme auteur de mes livres, mon nom est dans le dictionnaire Larousse, lequel ne disparaîtra qu’avec la civilisation.

Ne pas s’engager c’est ne pas risquer de faire naufrage, c’est ne pas susciter des rivaux et des jalousies, c’est préserver ses forces comme Napoléon le faisait de sa garde. Ne pas s’engager, c’est aussi laisser les événements suivre leur cours, sans intervenir plus que sur des phénomènes météorologiques.

 

 

LXXIV
Le moi et Héraclite

Puisque « tout s’écoule », selon Héraclite, le moi, comme toutes choses doit s’écouler. Pas plus que le fleuve dans lequel on entre à midi n’est le même que celui dans lequel on est entré ce matin, le moi qui s’éveille le jeudi matin ne saurait être le même que celui qui s’est endormi le mercredi soir. Cependant la carte d’identité me dit que c’est la même personne. Si la société devait tenir compte du fait que chaque personne varie sans cesse, l’ordre social serait impossible, et même l’ordre familial. Le père reste le « père », le fils reste le « fils », l’oncle reste « l’oncle », même si chacun a beaucoup changé. Certes rejoignant Alfred après plusieurs années où il était au Maroc, je puis dire : « Comme il a changé ! ». Je le reconnais néanmoins. Nous faisons continuellement abstraction des changements que nous constatons chez les personnes, nous rangeant au point de vue de la société qui veut qu’elles soient les mêmes. Le « tout s’écoule » d’Héraclite est une vérité philosophique qui contredit l’expérience et la vie quotidiennes. Pour Héraclite, le fixe n’est qu’une apparence. Il n’y a rien de fixe. Même la tour Eiffel bouge quelque peu. Or, l’homme agit, et il ne pourrait agir si son action ne pouvait s’appuyer sur des choses fixes, telles que la charrue, la bicyclette, le tracteur, les outils (du menuisier, du charpentier, etc.). La philosophie fait voir les choses en profondeur et dans ce qu’elles ont d’éternel. Mais l’on vit dans le présent et l’écoulement, entre le passé, écoulé et voué au non-être, et l’avenir, non encore écoulé. Sous la fixité des apparences, la mouvance maintient son règne. Car tout se meut, s’écoule et, écoulé, va au néant. De toutes les actions de l’homme, de toute l’histoire humaine, que peut-il rester au bout de 10milliards d’années ? Mais l’âme n’est pas à oublier. La religion et certains philosophes disent qu’elle est immortelle. Mon âme est dans mes livres. Ai-je une âme autre que celle qui est dans mes livres ? Je n’incline pas à le croire – tout en suspendant mon jugement.

note de lecture de Gérard Lépinois

Matois / Nu / Vieil enfant (neuf).
Matois, coquin, Marcel, vif, philosophe du (toujours plus) nu, simple d'apparence : plus rien à perdre ni à gagner que la notation du jour, crépusculaire ou pas (long nocturne dans le jour où revenir en boucle, en variations musicales de visages bues, de situations...). Mais non moins au plein jour, à l'instant présent, à la petite bête s'il en est. La Nature donc, une philosophie décidément nue, pudique, "présocratique", philosophie concentrée d'un paysan ayant été professeur de Sorbonne (stucs...). La Nature est la nécessité du nu, simple d'apparence, du nu de chaque monde, l'enveloppe totale inenvisageable, contrairement à Émilie, déesse corse fort concrète, concrètement disparue. Donc finalement philosopher une vie, son jardin, la position de celui-ci dans une totalité ressentie, pas seulement postulée, son ordonnancement par un infini, clef de voûte hors de portée de descriptions ou analyses de détail, grâce à lui harmonieuses, y compris de devoir s'éteindre et de sourire aussi de soi, narquois Marcel, pas ironique, jamais méchant, mais amusé, un vieux gosse, un jeune vieux, toujours et à nouveau le petit avec sa route qui tourne, foin de la Sorbonne et de son labyrinthe, son père qui le prive innocemment de lycée et les Pensées de Pascal à treize ans dans les bois, araignée page onze.

note de lecture de Jacques Larrue

30.- CONCHE, LA BELLE NATURE - Je me demande bien aujourd'hui qui vais-je intéresser avec macronique ? C'est pas que je sois bien sûr de posséder le moindre pouvoir d'attractivité habituellement. Mais là si je vous dis Marcel Conche ! Vous allez rester coi et vous exclamer : Marcel quoi ? Si, peut-être vais-je emmener Francis le Corrézien, natif tout proche d'Altillac qui me confessait ne le connaître que de nom et quand même aussi de réputation. Jean-Claude, que tout m'aurait porté à connaître bien avant que je ne m'échappe du Var, si seulement j'avais sacrifié au rite culturel élémentaire en me rendant à la Maison des Comoni au Revest ou au moins en feuilletant les jolis Cahiers de l'Égaré. Zaza, qui vient de se joindre à ce petite cercle de Résistants fleurant bon le maquis provençal et la farigoulette. Et mon épouse... qui n'a pas le choix !
Chapeau Marcel !
Remarquez, c'est pas moi qui vais jeter la pierre à ceux qui ont déjà décroché ou qui ont la main près de la poignée du parachute. Les philosophes m'emmerdent aussi. Pire, les contemporains me dérangent à toujours s'écouter penser et à oublier parfois de baisser le son. Je ne commettrais pas l'indélicatesse d'en jeter quelques-uns dans la fosse au lions incultes. Et aux insultes. Mais je me sens un peu de leur côté. Celui des béotiens. Respectant en cela la consigne d'Héraclite : " Connais-toi toi même ". Les plus érudits objecteront que ce principe sensé conduire à la raison appartient à Socrate. Certes, mais c'est tout de même son aîné d'Éphèse qui proposa : « il faut s'étudier soi-même et tout apprendre par soi-même ». Sans vouloir balancer, cela ressemble fort à du plagiat ! Mais foin de procès, y a prescription !
N'empêche qu'en m'abonnant aux Cahiers de l'Égaré (au fait j'espère que ça y est, vous les avez envoyé vos soixante balles au collègue Grosse du Revest !) je ne pensais pas en prendre à ce point plein la tronche. Lorsque je suis allé mesurer le pedigree du fameux Conche, je n'ai pas été rassuré. Héraclite donc, mais aussi Montaigne et Heidegger. Bon Heidegger, il fait ce qu'il veut Marcel, mais enfin Heidegger n'a jamais trop cherché querelle à Hitler et si vous voulez, avec mes a priori à la con, ça me perturbe. Tout comme d'ailleurs Conche lui même qui, à 23 piges, s'est planqué pour ne pas monter au font de1939 - bon d'accord ce fut un bide, d'où vient d'ailleurs peut-être l'expression "avoir le rouge au front " - et "oublia" ensuite de rejoindre la Résistance. Il était trop occupé nous dit-il (!) et puis, toujours pareil, qu'aurions nous fait à sa place ? En 40, des Jean Moulin il n'en tournait pas tant que ça au vent de la colère ! L'important c'est qu'il ne soit pas rallié au FFI en 1944 comme tant d'autres...
Je connaissais aussi "Montaigne Pyrénées" que chantent magnifiquement quelques chœurs basques, mais pour ce qui est de son œuvre... Aucun rapport non plus avec le rugby même s'il doit sa réputation à une farandole d'Essais. Et pour m'être risqué à jeter un œil dans l'un de ses textes originaux, je vous assure que je m'en suis promptement écarté. D'ailleurs Marcel Conche, qui a justement perdu la vue d'un côté, pense que cela remonte à sa jeunesse mal éclairée par une lampe à pétrole, mais qui sait si ce n'est pas pus tôt ce Montaigne qui serait la cause de la cécité partielle de son disciple ?
J'y suis pourtant allé sans crainte. Plein de curiosité et de considération. Si je ne vous l'ai pas encore révélé, ce docteur en philosophie, double lauréat de l'Académie française boucle depuis le 22 mars sa dernière année afin de rejoindre le cercle encore restreint des centenaires. En sorte que j'eus parfois le sentiment de posséder entre les mains un testament philosophique et littéraire. Pour le coup un vrai privilège ( ah ! qu'est ce que j'ai bien fait de m'abonner ).
Souvent les philosophes me semblent boursouflés de leur propre connaissance et, ce qui m'étonne toujours, de ce qui ressemble fort à des certitudes. N'était cette obsession à rappeler dix fois au moins, au fil des pages, que le nom de Marcel Conche figure dans le Larousse et que cela lui ouvre les portes de l'infini - grand bien lui fasse ! - je me suis laissé entraîner sans lassitude dans ces pérégrinations intellectuelles pleines de bonté et tenez-vous bien, de bons sens.
C'est l’œuvre d'un philosophe-paysan des bords langoureux de Dordogne, d'un enfant orphelin par sa maman qui la perdit en lui donnant la vie, d'un éternel amoureux confiant ses secrets sans jamais les trahir, d'un contemplateur imprégné de nature : " Dieu était un principe de bonté. Ce principe de bonté est maintenant la nature. La nature est vie et toute vie est bonne." Et l'homme qui "est sur Terre pour faire être le bien, pour agir en vue du bien. "L'homme", ceux sont les hommes, les nations, les États. Chaque Chef d'État doit avoir en vue, non seulement l'intérêt de son État, mais l'intérêt de l'ensemble des États, qui est de réaliser la paix universelle, préface à l'amour universel."
De la cueillette des noix aux Présocratiques, des bastes vigneronnes de la Patraquerie à la métaphysique, l'agrégé de la Sorbonne se livre généreusement à travers CIX (109) petits fragments d'une pensée apaisée et intacte.
Vienne la nuit, sonne l'heure,
les jours s'en vont, je demeure *
Et en bout de lecture, les bouquins de l'Égaré ont aussi ça de magique qu'ils nous effleurent les mains avec délicatesse, presque une sensualité qui vous frustre un brin lorsqu'il faut les refermer. Mais qu'à cela ne tienne. Je vais sûrement relire ce dernier Conche. A moins qu'il ne me fasse mentir et qu'il remette à cent ans le métier sur l'ouvrage.
Et comme l'espérance est violente. *
Et puis si ce n'est de lui, il y en aura d'autres. L'éditeur est toujours jeune. A peine quatre-vingts !
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La voix du Moloch / Sandrine-Malika Charlemagne

7 Juin 2021 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #engagement, #développement personnel, #récit vie Paris auteurs auditeurs, #écriture

Moloch Moloch
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La voix du Moloch

Sandrine-Malika Charlemagne

préface René de Ceccatty

collection Souffles

Velvet

 

L'auteur de La voix du Moloch, lauréate du CNL pour ce livre, est présentée p. 9. Présentation classique de C.V.

 

Je préfère vous la présenter au travers de son témoignage audio et écrit paru le 14 février 2021 dans Front Populaire. Le jour de la Saint-Valentin, alors qu'elle constate combien difficile semble être de pouvoir vivre en harmonie. Et pourtant. N’est-ce pas vers cet idéal qu’il nous faudrait tendre tous ensemble ? Sans distinction de « race » ou de religion. Elle dit idéal et non rêve, utopie. L'harmonie comme idéal mais aussi comme réalité quand jouent l'orphéon du village, la fanfare du quartier, l'orchestre symphonique de la région, quand le choeur féminin-masculin du pays chante L'hymne à la joie de Beethoven. Chacun sa partition, son instrument et de ces identités, de ces différences sous la houlette du chef d'orchestre ou de choeur, une œuvre, à l'unisson, en harmonie.

 

Moi, Sandrine-Malika C., métisse, prolétaire, fille d’un père algérien (cuisinier) et d’une mère française (vendeuse au Printemps), je revendique ici mon altérité et mon refus de m’inscrire dans une case. J’ai passé mon enfance dans un petit deux-pièces du 10e arrondissement de Paris, sans douche et sans eau chaude. C’était dans les années 80. Je partageais ma chambre avec ma sœur cadette, Sabrina. Mes parents dormaient dans la salle à manger. La précarité fut notre lot. Les sorties culturelles inexistantes, les achats superflus bannis du budget, les habits achetés le plus souvent chez Tati, aucun vêtement de marque à la maison. Il fallait faire avec à l’école, malgré la honte d’être une gamine qui n’était pas fringuée à la mode. Rêver d’un jean Levis ou Lee Cooper et regarder les boutiques des magasins parisiens avec envie. Et se demander parfois ce qu’on faisait dans cette ville qui vous offrait tant alors que vous aviez si peu à dépenser. Par chance, vous n’étiez que quatre dans votre 33 mètres carrés. Pour ta mère, nourrir deux petites bouches, c’était déjà bien difficile. Tu n’oses imaginer ce qu’il en aurait été si vous aviez été plus nombreux … Ta mère disait souvent : « Vous me coûtez trop chers ! Je me crève au boulot, tout ça pour les marmots ! » La misère peut rendre fou. Fou de frustrations. Fou de désirs inassouvis. Et en conduire certains sur de mauvais chemins. Ce qui serait ton cas. Suivie par la PJJ (protection de la jeunesse judiciaire) pendant un an. Mais grâce à ton éducateur, qui saurait trouver les mots justes, tu fuirais les magouilles à la petite semaine et chercherais à te construire avec d’autres outils. Les moyens du bord. Non, je n’étais pas une jeune victime mais une jeune fille-femme à qui la chance faisait défaut et qui devait se battre plus que celles et ceux mieux lotis qu’elle. Je suis donc une française d’origine algérienne par son père, et picarde par sa mère. Alors qui suis-je ? … Pas 100% algérienne pour rentrer dans la case « racisée ». Pas 100% européenne pour rentrer dans celle de « la blanchité ». C’est pourquoi je préfère l’altérité, l’appartenance multiple. Les liens du sang ne sont-ils pas rouges pour tous ? Sans doute ce que nous oublions. La couleur du sang. La même pour tous. C’est pourquoi aussi je préfère la foi tranquille, sans prosélytisme, sans chercher à imposer à d’autres des valeurs qui ne sont pas les leurs. Et que je préfèrerais en rire si je voyais un petit Mahomet nu sur une trottinette ou en robe de chambre sur un âne, plutôt que d’en appeler à la vengeance, au lynchage … Je ne reconnais le sacré que dans la bonté et l’humilité des cœurs. Et combien je me sens révoltée quand la mort frappe. Attentats terroristes. Bavures policières. Les guerres. Oh combien difficile semble être de pouvoir vivre en harmonie. Et pourtant. N’est-ce pas vers cet idéal qu’il nous faudrait tendre tous ensemble ? Sans distinction de « race » ou de religion … Mais voilà. Le plus souvent, les humains ne sont pas ainsi. Au contraire, ils raffolent de distinctions, ça évite de perdre son temps à essayer de comprendre les gens, ça permet de les ranger dans une petite case, ou de leur coller une étiquette sur le front. Ce qui est fort dommageable, c’est qu’on en arrive à se haïr et à s’entretuer au nom de ces petites étiquettes. Et qu’au nom de telle ou telle cause, des hiérarchies s’établissent. A se demander si nous ne participerions pas collectivement à un concours, une sorte de marathon, dont le prix serait décerné à la plus « victimisée » des victimes. Quel est donc ce monde, où une telle course semble le seul moyen de retrouver la paix ? Je dédie ces mots à mon père, mort à 49 ans, enterré en Algérie, et à ma mère qui, à l’âge de 65 ans, s’est enfin offert un ballon d’eau chaude, pour son deux-pièces à Paris.

Lettre-témoignage publiée dans Front Populaire, 14 février 2021

https://frontpopulaire.fr/o/Content/co396358/lettre-d-une-neo-indigene-mi-racisee-issue-de-la-blanchite

 

Un roman titré La voix du Moloch demande qu'on s'interroge sur qui est le Moloch ?

 

1- Dans la démonologie chrétienne, Moloch est le Prince du pays des larmes, qui se repaît des pleurs des mères à qui l'on vole leurs enfants.

Dans le roman, la voix du Moloch envahit, possède Alice, la fille détestée par sa mère. Moloch est cette voix intérieure, ce démon dont l'emprise séductrice est irrésistible.

La mère, elle, n'entend que des voix, mauvaises conseillères, pour choisir ses dadas au tiercé. Arrivée à l'âge de la retraite, de plus en plus dépendante, elle ne rêve que de gagner gros par le jeu, le hasard heureux, la chance, elle qui n'a gagné que si peu par le travail. Evidemment, cela ne se produit pas.

Aparté d'un vieux tentant de devenir sage : L'abondance ne s'obtient pas ainsi. C'est de la mauvaise abondance, imitant l'abondance des riches, abondance souvent mal gagnée, non partagée et qui déhumanise ceux qui croit la posséder alors qu'elle les possède, les dépossède de leur être au profit de leurs avoirs. L'abondance ne vient que si on en pose l'intention, que si l'on fait attention aux coïncidences et synchronicités (pas au hasard), que si on livre-délivre l'intention au Tout, à la Source, au Souffle, que si l'on n'attend pas le résultat, que si on laisse faire, que si on lache prise.

La fille entend la voix du Moloch l'invitant, l'incitant à tuer sa mère, devenue quasi-clocharde, quasi-folle, internée, et dont la fille habitée par la haine, autre visage de l'impossible rupture du lien familial, a honte. Honte de sa mère, honte d'elle-même, hontes en miroir, hontes en cascades. Les préparatifs du meutre sont étalés dans le roman jusqu'au passage à l'acte dans le chapitre 13. Las, le coup de fusil tiré dans la nuque de la mère ne l'a pas tuée parce que la balle est restée à un endroit du canon. Coup de tonnerre. On comprend que ce projet pour lequel elle sollicite ou tente de solliciter des amis est un projet destiné à ne pas se réaliser. Alice ne sera pas une meutrière. Elle n'est pas dans le dilemme : tuer ou mourir puisqu'elle tente plusieurs fois de vaines tentatives de suicide tout en envisageant le meurtre. L'ambivalence d'Alice envers elle-même comme envers sa mère est sa prison mentale, faite d'envie d'amour, de tendresse et de haine, faite de hontes multiples et aussi de fierté, de dignité, de devoir.

Aparté d'un vieux tentant de devenir sage : la psychologie à l'oeuvre dans cette autofiction, nourrie d'auto-biographie (mais inutile de chercher à démêler) est ce qu'on appelle la psychologie victimaire. Victime, c'est toujours la faute à l'autre, aux autres. C'est une position confortable puisqu'on est dans son bon droit, puisqu'on réclame justice, reconnaissance. Si lutte, il y a, elle est légitime et généralement sont légitimés les moyens de la lutte, même illégaux. C'est le fameux distinguo entre droit naturel et droit positif. Mais Alice même si elle cite Daniel Bensaïd, même si elle semble tentée par la lutte révolutionnaire (on pose une utopie, un projet, un idéal, d'harmonie entre les gens pour elle) ou anti-capitaliste (on est contre, systématiquement contre ce système, on est dans la préservation des acquis, dans d'évenuelles extensions de droits, on s'accommode en fait du système en prétendant le combattre) est bien obligée de constater l'apathie de sa mère, son incapacité à envisager une sortie, une issue par le haut. De même pour les luttes collectives. Elle est surprise par le fait que la colère réelle, sourde de millions de gens ne produise pas des raz de marée de contestation, d'insurrection, de désobéissance, de prise et d'exercice de pouvoirs jusque-là refusés, inaccessibles.

Le roman d'Alice (pas celui de Sandrine) est le roman de toutes les sortes de vie qu'elle côtoie, pratique dans 3 arrondissements de Paris, le XVIII°, le XI° et le X°.

2 - Par analogie, Moloch désigne Individu, institution ou chose barbare, cruel(le), qui exige des sacrifices. État moloch, moloch économique. La Dette est le Moloch auquel sont sacrifiés les plus nombreux, les plus démunis, les plus précaires, les générations futures.

L'unité nationale est devenue une sorte de divinité terrible, un Moloch, auquel les Français sacrifient la diversité ethnique, linguistique et historique de leurs provinces, comme autrefois les Carthaginois leurs enfants. Le Monde, 9 sept. 1981.

Dans le roman, il est question de ces sujets particulièrement clivants : identité, diversité, migrants, assistés, marginaux. Alice a la chance d'avoir la peau blanche. Cette métisse aux longs cheveux épais ne passe pas pour une arabe. Elle est préservée en partie des insultes, humiliations des racistes comme elle est préservée de la soumission aux rituels religieux. Précaire mais cultivée, Alice a des outils pour apprécier la vie. Le paradoxe de ce roman, c'est qu'Alice la haine-la hyène nous fait vivre par petits tableaux et récits de très beaux moments de poésie. Impossible de détester la ville. Avec Alice, nous partageons des moments de vie intenses et authentiques, avec Nicole, avec Aminata. Alice aime la vie, nous la fait aimer, elle nous fait aimer ses amours, Juba, Michel et d'autres, elle nous fait aimer son quotidien, les terrasses de cafés où on se livre, les balades à toute heure, surtout le soir, au bord du canal de l'Ourcq ou les soirées où tout est possible, chez Marie, la femme d'un couple libre à la Beauvoir-Sartre.

3 - Metropolis est le film incontournable sur la ville-Moloch.
Le roman se passe dans certains quartiers de Paris, XVIII°, XI°, X°. Paris est-elle ville-Moloch ? Le quartier de La Chapelle, la Goutte d'or sont des lieux de la précarité à Paris. Les tentes sous le pont de la Chapelle montrent-cachent la marginalisation des migrants livrés à la débrouille. Les tentes sous les ponts du canal montrent-cachent la marginalisation des SDF livrés aussi à la débrouille. Aucun misérabilisme dans les récits d'Alice. Des descriptions en empathie, en compassion avec ces frères et sœurs de condition, avec la même couleur de sang : rouge. La débrouille, c'est aussi ce qui caractérise la bohême artiste que fréquente Alice. Il y a une porosité des milieux (bourgeoisie bobo et artistes) permettant le frottement si pas le mélange, l'assimilation en place de la ségrégation, de la discrimination.

La voix du Moloch n'a pas le côté terrifiant, glaçant annoncé par l'évocation de ce démon sanguinaire, cruel. Et cela par la grâce avec laquelle Alice vit sa vie de précaire, de bohême.

Au bout de la patience, il y a le ciel. Un des proverbes d'Aminata.

Aparté d'un vieux tentant de devenir sage : Sandrine-Malika Charlemagne est sur un chemin d'éveil qui lui fera découvir que l'important, l'essentiel est le travail sur soi, travail lent, exigeant, patient, humble pour se connecter-reconnecter en clairvoyance, en clairaudience avec le Tout, la Source, le Souffle.

It’s not the daily increase but daily decrease. Hack away at the unessential. — Bruce Lee

Ce n’est pas l’augmentation quotidienne, mais la diminution quotidienne. Supprimez ce qui n’est pas essentiel.

En Dyonisie, le 7 juin 2021, 10 H 00.

Moloch dans Salammbô / Moloch-Metropolis  ET
Moloch dans Salammbô / Moloch-Metropolis  ET

Moloch dans Salammbô / Moloch-Metropolis ET

ET Jésus Jésus
ET Jésus Jésus

ET Jésus Jésus

écritures nomades avec les sans-papiers de La Chapelle, atelier proposé par Marina Damestoy
écritures nomades avec les sans-papiers de La Chapelle, atelier proposé par Marina Damestoy

écritures nomades avec les sans-papiers de La Chapelle, atelier proposé par Marina Damestoy

Jean-Claude Grosse

 

Les marchands

 

il y a longtemps

un philosophe a inventé

sur papyrus grec

la cité idéale la cité communiste

les enfants étaient retirés aux parents éduqués par la cité

les femmes libérées occupaient les mêmes fonctions que les hommes

les citoyens délibéraient la cité était gouvernée par le philosophe-roi

les marchands n'avaient pas droit de cité restaient aux portes de la cité

les échanges se faisaient à l'extérieur de la cité par des citoyens incorruptibles

parce que les marchands sont des voleurs des corrupteurs

les marchands étaient sous contrôle dans la cité idéale de Platon

 

les marchands ont vendu le philosophe communiste comme esclave à un roi-philosophe

 

lui c'est une figure de légende

il a chassé les marchands du Temple

il a pris une longue corde avec un gros nœud au bout il l'a faite tournoyer

elle cinglait les visages et les jambes des marchands courant dans tous les sens

les étalages des étals s'étalaient par terre

les affamés de Judée se vautraient dans les restes de substantifique moelle

 

les marchands ont crucifié le justicier

 

le temps passe

l'eau coule sous les ponts de Paris

sous le pont de La Chapelle il n'y a pas d'eau

sous le pont de La Chapelle il y a des migrants

sous le pont de La Chapelle il y a des rêves

on veut rejoindre l'Europe

on veut l'asile politique

on veut la maison

on veut l'argent pour vivre

on veut la santé gratuite

on veut faire venir la famille

sous le pont de La Chapelle il y a des rêves

de là-bas

de pays quittés

d'Érythrée

d'Éthiopie

de Somalie

du Mali

du Soudan

du Niger

du Tchad

de Libye

de Mauritanie

d' Afghanistan

du Pakistan

du Maroc

de Tunisie

là-bas il y a les marchands de rêves

ici il y a les marchands de sommeil

partout il y a les marchands d'armes

marchands de canons

marchands de Rafale

marchands de mines anti-personnelles

marchands de kalachnikov

marchands de Mistral

partout il y a les marchands d'argent

les prêteurs aux taux d'usure

les traders à la nanoseconde

partout les marchands de corps

de femmes de filles et fillettes

de garçonnets à enculer

les marchands d'organes

les marchands de drogues

les marchands de cultes

de prédictions d'avenir de pronostics

de passé à ne pas oublier pour manipuler

shoah génocides crimes contre l'humanité

les marchands de graines de semences d'OGM

les marchands de terres de biens immobiliers

les marchands d'art d'oeuvres d'art et de faux

 

heureusement il passe tous les soirs

pour faire le noir

le marchand de sable

 

il n'est pas passé pour moi la nuit dernière

sous le pont de La Chapelle je suis allé

sous le pont de La Chapelle j'ai écouté

j'ai écouté Rachid 51 ans parti depuis 2002 du Maroc

sous le pont depuis le 28 février 2015

j'ai écouté Hassan 28 ans parti du Maroc depuis 2006

sous le pont depuis le 8 mai 2015

ils m'ont parlé

je leur ai donné de quoi téléphoner au pays

Rachid a laissé une femme et deux filles 12 et 17 ans

Hassan n'a pas de femme

sous le pont de La Chapelle une belle Africaine m'a accroché

je lui ai offert des makrouts

achetés pour donner au hasard sous le pont

j'aurais bien accepté une tentation

j'ai reçu le sourire de deux jeunes Érythréennes

assises sur des matelas

il m'a transpercé

sourire de l'innocence de la grâce

aucun sourire de cette beauté dans nos cités polluées

et là sous le pont de La Chapelle

l'annonciation

l'évidence

l'humanité peut être belle

 

le soir dans mon lit

je me suis branlé

 

le midi je m'étais lancé dans l'apologie de la maxime d'Épicure

le bonheur malgré tout

Épicure se promenant et voyant le campement sous le pont de La Chapelle

passe son chemin

ne répond pas aux bonjours

ne met pas un billet dans la gamelle sur le trottoir

ne jette pas un œil sur la musulmane voilée qui en voiture

apporte un grand plat de semoule et une cocotte de légumes

de quoi pour 10

20 se jettent dessus

s'arrachent les assiettes

des chameaux furieux dit Rachid

 

Yanna me dit c'est pareil au pays des castes

si ces migrants sont là c'est à cause de leur karma

il y a de l'expiation dans l'air

on ne doit pas intervenir

et au pays des castes on n'intervient pas

 

Rachid dit les Italiens sont égoïstes

les Français sont bons

les flics italiens sont cool

les flics français sont féroces

tous les migrants passent par la Libye

pas de visa

tu prends l'avion

tu débarques

tu paies un bateau pour traverser

tu peux ne pas débarquer

nous on a débarqué en Italie

le train la France

on ne rêve pas d'arriver à Calais pour passer la Manche

on n'a pas la gare du nord en point de mire ni l'eurostar

l'Angleterre ne nous tente pas

notre vie sous la tente c'est pas marrant

entre communautés c'est pas marrant

y a que 2 toilettes de chantier

on arrive à se doucher 2 fois par semaine

les gars de la corne d'Afrique veulent pas se laver

leur douche c'est la pluie

j'ai tenté d'assurer la propreté

de ramasser les pollutions

je vois un gars pisser dans une bouteille

lui demande la bouteille pour l'évacuer

il la jette dans la rue où elle explose

des sauvages ces Africains

ils ne méritent pas l'Europe

quand des Africains apportent de la nourriture

ce n'est que pour les leurs

ils sont musulmans

et ils font la charité à une vitesse

ils ne méritent pas le paradis

 

oui la vie sous la tente c'est pas tentant

2 petits dej offerts par Jaurès

des assos nous aident un peu à survivre

France Terre d'asile rue Doudeauville

 

oui je vois la queue plusieurs fois par semaine

quand je conduis Rosalie à l'école

 

ils sont forts à Terre d'asile

ça demande des mois

en tout cas crois pas

que la vie sous la tente sous le pont de La Chapelle c'est un choix

 

non je ne le crois pas

ce qui me paraît

le mot manque

c'est que la vie précaire

la vie errante

la vie sous tente

la vie de tente en tente

ça peut durer des années

incroyable

je suis là dans mon petit confort

qui suppose que l'enfer soit installé ailleurs

je suis là à rêver de sécurité

toutes les sécurités avec les clefs allant avec

ce qui suppose que l'insécurité règne ailleurs

et des hommes survivent aux conditions de vie que nous leur infligeons

 

le lendemain soir

seul dans mon lit

j'ai posé la question à voix haute

essaiera-t-on l'hypothèse communiste ?

 

 

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