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Blog de Jean-Claude Grosse

Thérèse Rousseau Pauline Tanon

26 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #EAT (Écrivains Associés du Théâtre), #amour, #histoire, #écriture, #épitaphier

Thérèse Rousseau Pauline Tanon

Thérèse Rousseau
La lingère et le philosophe
Pauline Tanon
Collection Résister
Éditions Ampelos, 2022

Lire Pauline Tanon n’est pas un hasard. 
Nous avons partagé des expériences d’écriture et de lecture au temps des EAT MED, des écritures nomades à Anduze, Toulon…, sur des livres pluriels (Envies de Méditerranée, Diderot pour tout savoir…). Je l’ai aussi vue comme comédienne de sa compagnie Mistral gagnant, au Jardin remarquable de Baudouvin à La Valette du Var. 

Livre lu précédemment : Armand Gatti, Dans le maquis des mots, coécrit avec Jean-Jacques Hocquard, éd. Actes Sud, 2014 (biographie, prix du Meilleur livre sur le théâtre du Syndicat de la critique).

L’avertissement p.1 est essentiel. 
Je le reproduis intégralement :  
« Jeanjaque ne voulait pas que je change mon écriture car il disait qu’elle était naturelle. « Sachez ce que vous voulez dire puis dites-le sans vous embarrasser d’autre chose », me conseillait-il. En voici un exemple : 
Persona ace deula pasianceu delire mongrifonage… mai il etan deuraconte ceuquice veritableuman pacedanmavie. Ilia uace deumansonge… Maim gangaqueu danse quon fesion meupace souci lance.
Pour aider le lecteur, John Henry Bally, mon homme de confiance, a transcrit mon récit dans la grammaire et l’orthographe communes. Je lui en suis très reconnaissante, ainsi que de tout le soutien qu’il m’apporte depuis la mort de Jeanjaque, il y a seize ans.
(Note de John Henry Bally, secrétaire : Thérèse Rousseau a craint, à juste titre, que l’éditeur n’ait pas la patience de déchiffrer, s’il avait été de sa main, le récit de sa vie avec J.J. Rousseau – dont elle souhaite que le prénom soit écrit en un seul mot, car c’est ainsi qu’elle l’a toujours entendu. Le temps n’est plus au silence. Ma contribution est le tribut patriotique zélé d’un frère de l’indéfectible loge St Jean d’Ecosse du Contrat Social. Salut et fraternité !)

On a donc une narratrice à l’écriture naturelle, déchiffrable mais c’est laborieux, et un transcripteur en langue commune qui se permet parfois d’apporter entre parenthèses et en italiques, des précisions. 

La narratrice, c’est Thérèse, âgée de 72 ans au moment du récit. Elle a vécu, heureuse, avec Jeanjaque, 33 ans durant, en union naturelle puis mariée civiquement selon un rituel inventé par Jeanjaque le jour de leur mariage le 30 août 1768 devant le maire de Bourgoin, Luc-Antoine de Champagneux à l’auberge de la Fontaine d’Or.
Thérèse, lingère, était fille d’un officier de la Monnaie. Rousseau, fils d’un artisan.
Ils se sont rencontrés en 1745, elle avait 23 ans. Rousseau n’avait encore rien écrit, était inconnu, il avait 33 ans. 
Ils eurent 4 enfants, confiés à l’Hospice des Enfants-Trouvés et un 5°, mort-né.

Le transcripteur, c’est un domestique du prince de Conti, puis du marquis de Girardin, John Henry Bailly, écossais, amateur de jardins à l’anglaise bien différents des jardins à la française, devenu homme de confiance de Thérèse, que des mauvaises langues présentent comme le nouvel amant de Thérèse, de 23 ans plus jeune qu’elle.

 

Récit en 4 parties : Une union naturelle p.3 à 50. Montmorency p.51 à 100. Voyages en terres étrangères p.101 à 144. Une vie nouvelle p.145 à 200 plus un addenda d’une page. 

Grâce à son « ami » Diderot qu’il visite à la prison de Vincennes où il est enfermé après parution de sa Lettre sur les aveugles, Rousseau participe au concours de l’académie de Dijon posant cette question : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs » et obtient le prix avec son Discours sur les sciences et les arts en 1750. Il a 38 ans. Il devient immédiatement célèbre, son portrait multiplié le rend reconnaissable. Admiré par certains mais aussi très critiqué par d’autres, il se voit rapidement obligé d’errer de résidences protégées en ermitages secrets. 
Thérèse le rejoint chaque fois, quand Jeanjaque lui donne sa nouvelle adresse. Voyages discrets où il lui faut se protéger de la grossièreté des messieurs. 
Le froid, la solitude sont leur lot. Ils y résistent par des activités manuelles (herbiers, fabrication d’instruments de musique pour Jeanjaque, broderie, vêtements et autres pratiques pour Thérèse). 

Le reste est à découvrir par le lecteur. 
Ainsi la longue lettre que lui écrit Jeanjaque qu’elle mit trois jours à lire et à apprendre par coeur, p.135 à 142, alors que Thérèse menace de le quitter. Elle en retiendra les leçons : « mieux vaut jouir du bonheur de vivre libre sans argent que souffrir enchaînés par les mille obligations que créent certains soutiens financiers. La vie commune nous avait sortis peu à peu l’un et l’autre des contraintes ordinaires de la vie en société. Nous n’étions pas indigents parce que nos désirs n’excédaient pas nos besoins ; nous vivions au jour la journée, ne dépendant que de nous-mêmes. Les petites privations s’endurent sans peine quand le cœur est mieux traité que le corps. Il a écrit ceci mieux que je ne le dis. Nous nous répétions souvent, en trinquant à notre bonne amitié, que, libres de chaînes, nous pouvions respirer, marcher, aimer, bavarder, boire et manger de bon cœur et d’un bel appétit ! » p. 183 

Quatre souvenirs me sont venus à cette lecture :
1 - évoquant Louise de Warrens, la Maman qui a adopté Jeanjaque, elle raconte leur voyage jusqu’en Savoie, à Chambéry, un émerveillement pour elle qui n’avait connu qu’Orléans et Paris, et la visite impossible des Charmettes, 1° refuge de Rousseau à 16 ans après sa fugue de Genève, devenue dans son esprit, le paradis perdu p.36. 

Eh bien, Les Charmettes ont donné leur nom à un prix littéraire. Le prix des Charmettes – Jean-Jacques Rousseau est un prix littéraire franco-suisse créé en 1989, attribué en alternance une année sur deux « à un écrivain français ou lié à la France et à un écrivain suisse ou lié à la Suisse ». Il va à des auteurs dont l’œuvre « récente et imprimée, se trouve, volontairement ou non, correspondre à la ligne Confessions et/ou Rêveries de Rousseau. 
Ce prix a été décerné en 2011, à Marcel Conche pour Le silence d’Émilie, Journal étrange VI, Les Cahiers de l’Égaré, 2010. 

2 - - château d'Ermenonville. En 1778, Jean-Jacques Rousseau passe six semaines chez les Girardin et meurt à Ermenonville le 2 juillet, après une promenade. René de Girardin le fait enterrer dans l’île des Peupliers. 
Pauline Tanon raconte p.165 à 170 le désappointement de Thérèse lors de la représentation en 1790 d'une pièce de Jean-Nicolas Bouilly, Jean Jacques Rousseau à ses derniers moments. 
Thérèse nous donne la vraie version de la fin de Jeanjaque (à la fin d’une promenade, d’une rêverie) et raconte comment le marquis de Girardin la spolia des manuscrits et de l'argent de Jeanjaque. 

Eh bien c'est au château d'Ermenonville que Roger Lombardot (Les premiers humains, trilogie sur les peintures de la grotte Chauvet, Les Cahiers de l’Égaré, juin 2026) y créa un spectacle pour une seule spectatrice. Mille roses offertes par un mécène fleuriste l’attendaient sur la terrasse après un parcours de 60 kms. Ce spectacle, Le voyage (1992) n’eut qu'une représentation, durée 7 H. « Un spectacle magique, féerique, unique en son genre. Du jamais vu, jamais ressenti. Une fête pour les sens et pour l’esprit. Une révolution! Au bout des sept heures qu’il dure, on en redemande. On voudrait ne jamais en sortir.» A. Magheru

Quant à moi, j’ai écrit Les parcours d’un promeneur solitaire/solidaire dans De l’impasse à la traverse (Les Cahiers de l’Égaré, 2003.) « Des villes, je ne retiens que les théâtres essentiellement, quand leur programmation relève d’une autre logique que celle du divertissement. Je déteste les spectacles avec vedettes, les textes à effets, je ne suis pas réceptif aux visions du monde et de l’homme formatées par le goût dominant: fascination pour le sexe, la violence, la mort. J’aspire à rencontrer des œuvres, des univers personnels où il y a de l’amour, de la beauté, de la sincérité. Rare en ces temps d’abondance sans avenir. »

3 - Transfert du corps de Rousseau d'Ermenonville au Panthéon, p.187 à 199. Le récit qu'en fait Thérèse insiste sur quelques incidents, en particulier lorsque le citoyen François Boissel monte sur le char, fait un discours, puis plus tard tombe, entraînant dans sa chute la grande sculpture La Gloire qui se brise en mille morceaux. Seule résiste, la petite sculpture La Nature. 
À signaler que Thérèse se présente à la barre de la Convention nationale le 11 avril 1794 pour réclamer la translation de la dépouille de Jean-Jacques au Panthéon, ce qui se fait en grande pompe le 11 octobre 1794, après un voyage de 3 jours, 9-11 octobre.

Eh bien, c'est lors d'un festival des auteurs ardéchois accueilli à Privas en mars 2025 que j'ai découvert François Boissel, grâce à Pierre Antoine Courouble qui a fac-similé les oeuvres introuvables de cet ardéchois de Joyeuse devenu avocat au parlement de Paris et juge de paix, archiviste puis vice-président du Club des jacobins, auteur entre autres du Catéchisme du genre humain paru en avril 1789. Précurseur du communisme selon Jaurès, précédant Babeuf et Saint-Simon, pionnier du féminisme, écologiste.

 

les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel

les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel

Ce roman biographique de Pauline Tanon est sorti sans relais médiatique. Le silence autour de ce texte est également problématique. 
Aucune trace dans la page Wikipédia consacrée à Marie-Thérèse Levasseur où apparaissent d’autres titres. 
Charly Guyot, Plaidoyer pour Thérèse Levasseur, Ides et Calendes (Neuchâtel), 1962.
Jean-Didier Vincent, Les mémoires apocryphes de Thérèse Rousseau, Paris, Odile Jacob, 2006.
Aucune critique dans la presse nationale. 
Aucune chronique substantielle sur un blog littéraire. 

Or la voix de Thérèse Rousseau par la « magie » de la transcription de John Henry Bally et le talent de Pauline Tanon s’entend comme une voix personnelle et naturelle, différente et égale de celle de Jeanjaque : « nous étions tous deux plus proches des tourterelles et des chats, entretenant leurs plaisirs par d’interminables coups de becs et de griffes, dispensés à égalité… » p.28

« Conseils donnés par la Belette dans ses Conversations d’Emilie, si j’en crois la lecture que Jeanjaque m’en donna (madame d’Epinay répondait ainsi, en 1775, à L’Emile de Rousseau). Cette lecture me fit faire un retour sur moi-même : je n’avais pas acquis la faculté de m’instruire par moi-même dans les livres mais, par la conversation quotidienne de Rousseau, la fréquentation de ses amis et ses lectures à haute voix, j’avais développé mes capacités, réprimées pendant des années par ma famille. J’y avais trouvé plaisir et avais gagné la liberté que la Belette promettait à sa petite-fille comme bénéfice de ses efforts. Mon expérience, qui m’avait éloignée des tâches strictement ménagères pour lesquelles j’avais été formée, rejoignait le projet d’indépendance formulé par Louise d’Epinay et dont elle avait, elle aussi, pris la leçon chez Rousseau. » p.75 

« J’appartiens à la grande masse du peuple qui ne sait ni compter ni lire ; c’est sans doute pour cette raison que je comprends mieux que les gens instruits les discours de Jeanjaque. Ils s’adressent à l’imagination de personnes comme
moi, auxquelles ils souhaitent un avenir meilleur. Ce n’est pas tant le luxe des riches que leur arrogance qui était devenu insupportable. Les puissants pensaient pouvoir tout acheter, même les pensées d’un philosophe. Rousseau, plus libre qu’aucun autre philosophe, leur rendait coup pour coup et ses écrits ont indiqué le chemin aux députés de la première Assemblée. »
p.50

À savourer :

- Te souviens-tu de la servante que j’étais ? lui dis-je. Je ne comprenais rien, j’avais la tête vide, je parlais peu.
- Mais ton désintéressement et ta beauté m’étaient bien sensibles et m’attachèrent tout de suite à toi. Ma Thérèse, je n’ai tout au plus été, lors de notre rencontre, que le vent qui soufflait à ta porte.
- Une porte close dont la clef était perdue.
- L’amour l’aura donc retrouvée. »
M’ayant pris dans ses bras, Jeanjaque s’endormit enfin d’un bon sommeil, après avoir murmuré après un soupir : 
« Tu as été, dès le premier jour, ma pierre et mon lierre. »
p.3-4

À rechercher :

L’addenda p.201 évoque Plainte et défense de Thérèse Levasseur, pamphlet écrit par Isabelle de Charrière en réponse aux Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau (1788), dans lesquelles Germaine de Staël qualifie Thérèse de « mère dénaturée » et l'accuse d'avoir poussé Rousseau au suicide en le trompant avec un homme du peuple, John Henri Bally. Cela a contribué à noircir définitivement l’image de Thérèse Rousseau mais aussi celle de son transcripteur, son homme de confiance, présenté comme un profiteur. 

Pauline Tanon réussit une double gageure : réhabiliter et Thérèse et John Henri Bally. Les parenthèses de celui-ci sont marquées au sceau de l’honnêteté. «  Ma contribution est le tribut patriotique zélé d’un frère de l’indéfectible loge St Jean d’Ecosse du Contrat Social. Salut et fraternité ! » p.1, conforme à la devise de Rousseau : « vitam impendere vero ». 

En conclusion : ce roman réhabilitant Thérèse Rousseau et John Henri Bally a été mis sous le boisseau par la chaîne du livre, au sens propre.  C’est le sort de beaucoup de livres, de beaucoup de petits éditeurs. C’est un sort inévitable quand on sait à qui appartiennent les journaux, les diffuseurs et distributeurs, les librairies et plateformes, les médias.

J’espère que ma note de lecture, complétée par des liens, en particulier vers le film lui aussi mis sous le boisseau Le nez dans le ruisseau (2012) avec Sami Frey incitera quelques lecteurs à lire ce roman. 
La description thérésienne-rousseauiste, au fil des pages, de leurs rapports aux animaux domestiques et sauvages, aux plantes, aux arbres, aux paysages, aux saisons, au temps non mesuré,  aux marionnettes préférées aux automates, aux plaisirs et souffrances du corps, aux vraies et fausses amitiés est fortement évocatrice, « habitée ». 
Elle a fortement, intimement résonné pour le lecteur que je suis devenu, pratiquant l’effacement dans le blanc. 
Elle résonnera avec les préoccupations très actuelles de beaucoup de gens qui, comme Thérèse, ne savent pas s’ « adresser aux méchants ni même les voir, le plus souvent. Salut et fraternité ! », dernière phrase du livre. 
Son salut et fraternité final reprend celui, inaugural, de John Henri Bally de la page 1. 
Belle complicité. Belle confiance.

À Corsavy, le 26 juillet 2026 
Jean-Claude Grosse

Thérèse Rousseau Pauline Tanon
SMS adressé le 3 août 2025 par Jom Roniger à Pauline Tanon, presqu'un an avant ma note de lecture sur son roman le 26 juillet 2026
 
THÉRÈSE ROUSSEAU, la lingère et le philosophe dans NÉGAT|F ce dimanche 😃
À PAULINE TANON, par SMS, dimanche 3/08/2025. — Comme tu ne réponds pas au téléphone, je t'écris Pauline ce que je tenais à te dire déjà ce matin. Ton livre est magnifique. Tu manies la narration de façon spectaculaire et subtile, c'est vigoureux et tendre à la fois. L'un des détails remarquable techniquement dans THÉRÈSE ROUSSEAU, LA LINGÈRE ET LE PHILOSOPHE, c'est d'abord dans le premier tiers de ton roman la grande séduction de JJR à travers les yeux de Thérèse, on se sent nous aussi tomber amoureux de lui, puis en arrivant à la moitié du parcours vers la page 100, on distingue mieux les failles de ce personnage historique auquel tu sais donner une hauteur plus humaine et surtout plus féminin via Thérèse. Et les faille de JJR sont assez terribles, tu les poses là comme on met les pieds dans le plat, si je puis dire, en disant assez haut ce que nous devinions confusément mais sans jamais oser le dire. J'aime comment tu ressuscites les événements dans ce récit qui semble sorti d'un nuage, dont on ne voit rien au départ puis où l'on devine tout, comme si on vivait à cette époque, ou dans ce nuage, on ne saurait le dire, ou les deux ! La magie de l'écriture opère. Tu emploies toutes sortes de détails qui s'animent d'une page à l'autre en donnant cette profondeur à ton récit, cette perspective historique et vraie, point lointain dans le décor qui soudain surgit en gros plan et nous frappe — la mort de cette femme page 93 qui meurt trois jours plus tard sortant des geôles du prince de Conti, c'est puissant à la fin d'un chapitre, époustouflant, très fort et beau. Tu avances par touches, comme une peintre qui recrée toute la matière et cette matière irrésistible que tu as recréée, c'est TOI plus que l'histoire, temps suspendu entre tes pages comme par la grâce entre tes mains, bravo ! Que te dire encore que je voulais t'exprimer oralement ce matin ? J'aime l'amitié entre Diderot et Rousseau, moderne et très "people" (rires), passionnante avec ces femmes en spectatrices, Nanette et Thérèse pas dupes du tout, auxquelles nous nous identifions. Quel charme avec elle que ton amour d'écrire opère comme pour nous soigner ! Cette lecture nous remplit, tu dis à la fois l'injuste et l'amour, l'attachement des uns aux autres au quotidien, pour le meilleur et le pire comme avec la maman de Thérèse comparée avec Mme de Warens, la chère "maman" de Rousseau à Chambéry, mais surtout la beauté que tu attrapes à chaque phrase, dirait-on, avec suavité. Ton vocabulaire et de ta grammaire semblent calquée sur celle du XVIIIe siècle, mais ils sont à toi. Je tenais à te le dire Pauline avant de finir ton livre, car c'est une grande joie de le lire et de te savoir vivante, en contact, concernée… J'ai eu beaucoup de chance cet été quand, par fantaisie ou je ne sais trop quoi, tu m'as proposé de m'envoyer ce livre aux Jasses. MERCI PAULINE
JCG et Pauline Tanon Ginko et Ginka

JCG et Pauline Tanon Ginko et Ginka

dialogue entre Ginko et Ginka

dialogue entre Ginko et Ginka

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la chair et la pierre Pamela Chrabieh

19 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours, #agoras, #écriture, #épitaphier, #vraie vie

La Chair et la Pierre
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
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la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés

la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés

JCG : essayant d'observer sans jugement et sans affects ce que je nomme le krach métaphysique en cours (inversion des valeurs et repères, généralisation des fakes, inutilité de la notion de vérité et de sa recherche...) en lien avec ce qui se passe à Gaza, au Sud Liban, en Iran, au Soudan, en Ukraine,..., ..., un mot m'a traversé l'esprit pour tenter de nommer ces répétitions de souffrances collectives, massives : le corps de souffrances; il y a l'usage du mot pour les personnes; est-il utilisé, utilisable pour les sociétés, l'humanité ? un peu comme la distinction entre inconscient individuel freudien et inconscient collectif jungien


Claude AI : Le mot est juste, et la question qu'il ouvre est réelle.
Corps de souffrance — Eckhart Tolle l'utilise effectivement pour les individus : une masse d'énergie émotionnelle accumulée, non digérée, qui cherche à se perpétuer en attirant de nouvelles souffrances. L'analogie avec Jung est précise : Tolle reste à l'échelle individuelle, comme Freud, même s'il évoque parfois des "corps de souffrance collectifs" liés à des groupes (peuples, femmes, nations opprimées).
Mais l'usage reste flottant, pas vraiment théorisé pour l'échelle que tu vises.

Ce que le mot permettrait de nommer
Ce que tu observes — Gaza, Liban, Iran, mais aussi le krach métaphysique — pourrait effectivement relever d'un corps de souffrance de l'humanité au sens suivant : une accumulation non élaborée de traumatismes collectifs qui se rejoue, qui cherche sa propre répétition, qui résiste à toute symbolisation. Ce serait différent de la mémoire collective (Halbwachs) ou du trauma transgénérationnel (Faimberg, Abraham & Torok) parce que le mot corps insiste sur quelque chose de préverbal, de non-représenté, qui agit avant la conscience.
C'est précisément ce que tu observes dans le "krach métaphysique" : le langage ne tient plus, la vérité ne tient plus — comme si le corps de souffrance rendait toute symbolisation vaine ou suspecte. Les fakes ne sont pas seulement un problème technique d'information : ils sont peut-être le symptôme d'un corps de souffrance collectif qui ne peut plus faire confiance à aucune représentation du réel.

Les tensions conceptuelles
La difficulté est celle-là même que tu anticipes avec la distinction Freud/Jung : à quelle condition un concept forgé pour le sujet individuel — qui a un corps, un inconscient, une histoire — est-il transposable à un collectif qui n'a pas d'unité organique ?
Deux voies possibles :
Voie faible : métaphore heuristique — le "corps de souffrance collectif" comme analogon, outil de pensée, sans prétention ontologique. C'est ce que font souvent les penseurs du trauma collectif (Judith Herman, Paul Connerton).
Voie forte : il existe réellement quelque chose comme un champ de souffrance partagée, transmis par des voies non seulement narratives mais somatiques, rituelles, mimétiques — et qui a une logique propre de répétition, comme un corps au sens plein. René Girard s'en approche avec la violence mimétique : la violence collective se reproduit selon une logique qui dépasse les intentions individuelles.

Ce que le mot ajoute
Par rapport à "trauma collectif" ou "mémoire blessée", corps de souffrance insiste sur :
la dimension pré-réflexive — ça agit avant qu'on puisse le penser
la tendance à la perpétuation — ça cherche à se reproduire, pas à se résoudre
le lien entre souffrance et perte de réalité — un corps de souffrance ne "voit" plus le réel, il projette
Ce dernier point rejoint directement ce que tu nommes krach métaphysique : la généralisation des fakes, l'inutilité de la vérité, ne serait pas la cause de la souffrance collective mais son expression — la marque que quelque chose d'énorme n'a pas été élaboré.

Le mot mériterait d'être travaillé. Il dit quelque chose que "trauma", "inconscient collectif" ou "mémoire collective" ne disent pas tout à fait : la matérialité opaque d'une souffrance qui se perpétue comme un corps perpétue une maladie — non par volonté, mais par gravité propre.
 

JCG :  un article comme celui de Pamela Chrabieh avec le dessin qui l'accompagne et les photos ayant inspiré texte et oeuvre peut-il être considéré comme une tentative de mettre des mots sur le corps de souffrance des Libanais (depuis les années de guerre civile, 1970 à aujourd'hui); elle appelle cela un provisoire qui dure
Article 
https://pamelachrabiehblog.com/2026/05/05/la-chair-et-la-pierre-ou-lontologie-du-dernier-seuil/

Claude AI : Le texte de Pamela Chrabieh est une tentative de ce genre, oui — et une des plus justes que j'aie lues sur ce sujet, précisément parce qu'elle ne nomme pas ce qu'elle fait.

Ce qui en fait une approche du corps de souffrance
Ce qui frappe d'abord, c'est le dispositif lui-même : texte + dessin + photos. Ce n'est pas un essai, ce n'est pas un témoignage, ce n'est pas de l'art pur. C'est une tentative de tenir ensemble plusieurs registres parce qu'aucun seul ne suffit à approcher ce qu'elle veut dire. C'est exactement la structure qu'exige un corps de souffrance : il résiste à une seule forme d'expression parce qu'il est lui-même pré-représentatif.
Le geste central — dessiner Abu Ali non pour reproduire la photo mais, dit-elle, pour approcher ce que l'image déposait en elle — est précisément un geste d'élaboration d'un corps de souffrance. Elle ne documente pas, elle ne dénonce pas (pas d'abord), elle traverse quelque chose qui l'a traversée. Le corps de souffrance collectif libanais passe par elle, et elle essaie de lui donner une forme sans le figer.

Le grand-père comme nœud transgénérationnel
Le passage sur le Cheikh Selim Torbey est le moment le plus fort du texte, et le plus décisif pour ta question. Ce n'est pas une anecdote familiale illustrant un propos général : c'est le moment où le corps de souffrance se montre comme transmission. Le grand-père qui reste sur son balcon sous les snipers, la petite-fille qui ne peut pas détacher son regard d'Abu Ali sur ses pierres — il y a là une continuité non pas narrative mais somatique, une reconnaissance dans le corps de quelque chose que la famille porte depuis les années 70. Chrabieh ne le dit pas en ces termes, mais c'est ce qu'elle montre.

"Un provisoire qui dure"
Cette formule, si tu me dis qu'elle est d'elle, est remarquable. Elle nomme exactement la temporalité propre du corps de souffrance collectif libanais : ni le temps de la crise aiguë, ni le temps de la guérison ou du deuil accompli, mais quelque chose de suspendu qui s'est installé dans la durée sans se résoudre. 1975, 1982, 1989, 2006, 2019, 2020, 2024 — chaque événement ne vient pas après le précédent, il vient dans le même corps qui n'a jamais pu cicatriser. C'est très différent du trauma post-traumatique classique, qui suppose un après — ici il n'y a pas d'après, il y a une répétition sans clôture.
Ce provisoire qui dure est peut-être la définition la plus précise d'un corps de souffrance à l'échelle d'un peuple : l'état d'exception devenu condition permanente, la blessure devenue structure d'existence.

Ce que le texte ne fait pas — et pourquoi c'est juste
Il ne cherche pas à expliquer, à periodiser, à donner du sens politique au sens habituel. Il refuse la distance analytique. Chrabieh sait que le corps de souffrance ne se comprend pas de l'extérieur — il se touche, il se dessine, il se reconnaît dans un autre corps allongé sur des pierres. C'est pourquoi le dispositif hybride est nécessaire : ni l'essai pur ni le témoignage pur ne peuvent tenir ce que la forme composite tient.
Ce faisant, elle fait quelque chose que peu de textes sur le Liban font : elle traite la souffrance collective libanaise non comme un problème politique à résoudre ni comme une tragédie à compatir de loin, mais comme une réalité ontologique en cours — une façon d'être au monde qui a ses propres lois, sa propre gravité, sa propre connaissance. C'est le sens de sa phrase sur l'attachement comme forme de connaissance : le corps de souffrance n'est pas seulement une blessure, il est aussi, paradoxalement, un savoir sur ce que signifie habiter un lieu, résister à l'effacement, refuser l'annulation.

La distinction que tu faisais entre inconscient freudien et jungien s'éclaire ici différemment : Chrabieh ne travaille ni sur la psyché individuelle ni sur un archétype abstrait — elle travaille sur la chair collective concrète, cette zone intermédiaire où le corps d'un homme de 87 ans sur ses pierres devient soudain le corps de tout un peuple qui n'a jamais fini de revenir sur ses ruines.

 

La Chair et la Pierre ou l’Ontologie du Dernier Seuil

Je suis tombée sur l’histoire d’Abu Ali – Hajj Hussein Ali Faqiah, de Srifa, au Sud-Liban – comme beaucoup d’entre nous, à travers une image devenue presque insoutenable à regarder. On y voyait un homme âgé, revenu parmi les ruines de sa maison détruite, allongé sur une dalle de pierre comme on se couche encore dans un lieu familier. Quelques jours plus tard, la nouvelle de son décès a circulé à son tour, ajoutant au cliché une douleur plus dense encore, comme si cette maison effondrée avait fini par l’appeler entièrement à elle.

Cette photo n’avait rien d’un symbole fabriqué pour les caméras. Elle montrait un corps fatigué qui ne négociait plus avec la perte, un homme qui ne se tenait pas devant les ruines pour les désigner, mais qui s’y déposait, presque confondu avec elles. Abu Ali ne semblait pas revenir visiter ce qui restait de sa demeure au quotidien; il semblait revenir habiter l’impossible, poser son corps là où son âme refusait encore l’exil, faisant de la pierre froide une extension de sa propre peau. Je n’ai pas pu ne pas m’y attarder. Je n’ai pas pu ne pas dessiner cette scène, non pour reproduire la photo, mais pour tenter d’approcher ce qu’elle déposait en moi, cette jonction insoutenable entre le corps, la pierre, la perte et l’attachement.

Cette image est une sidération. Elle résonne aussi avec une ironie cruelle. Car le nom d’Abu Ali, pour beaucoup de Libanaises et de Libanais, porte déjà une mémoire sonore, celle de Ziad Rahbani, de son instrumental de la fin des années 1970, où les arrangements arabes croisent le disco, le jazz, le funk et cette nervosité si libanaise, sortie comme du cœur de la rue, de sa vitesse, de son chaos, de son humour noir et de son inquiétude. Mais ici, le nom change de matière. Il ne vient plus comme un rythme, ni comme une énergie collective. Il vient comme un silence. Celui d’un homme allongé sur les ruines de sa maison, plus assourdissant que n’importe quelle partition.

Ce spectacle m’a violemment ramenée à mon grand-père maternel, feu le Cheikh Selim Torbey. Pendant les guerres des années 70 et 80, il habitait une persistance qui frisait l’absolu. Malgré la pluie de projectiles et les snipers qui ont failli l’emporter sur son propre balcon, il refusait de déserter son seuil. Alors que notre famille se réfugiait ailleurs, avec ce mouvement perpétuel de déplacés internes qui définit notre géographie intime, lui restait. Ce n’était pas de l’obstination, ni une simple bravade; c’était un lien viscéral, plus ancien que la peur et plus profond que l’instinct de survie. On peut y voir une folie, une incapacité pathologique à se sauver. Mais ce serait ignorer une vérité fondamentale: l’attachement est une forme de connaissance.

Dans certaines philosophies, dans certaines cultures, on apprend à se détacher, à ne pas se confondre avec les lieux, les objets, les maisons, les terres. Il y a une sagesse là-dedans, sans doute. Rien n’est entièrement juste ou faux ici. Mais il existe aussi une autre manière d’habiter le monde, où l’on ne possède pas la maison comme un bien, parce que c’est plutôt la maison (et la terre) qui vous possède au sens le plus profond, vous façonne, vous retient, vous nomme, vous rappelle à vous-même lorsque tout se défait.

Dans nos sociétés levantines, la maison n’est pas un actif financier; elle est une enveloppe charnelle. Elle est le réceptacle des voix, l’archive des odeurs, le sanctuaire des objets inutiles qui tiennent ensemble les fragments d’une vie. Elle garde les disputes, les repas, les silences, les deuils, les fêtes, les gestes d’une mère, la place d’un père, les pas des enfants, les absences qu’on ne déplace jamais vraiment. Détruire une maison, c’est pratiquer une dissection sur le corps familial. C’est ouvrir une intimité au ciel brutal des prédateurs.

Alors, quand Abu Ali s’allonge sur cette pierre, il ne dort pas. Il veille. Il signifie au monde que ce chaos est encore chez lui. Il dénonce, sans discours, ce que tant de Libanais savent dans leur chair: on peut être déplacé une fois, deux fois, dix fois, parfois à l’intérieur même de son propre pays, mais une part de soi revient inlassablement au lieu premier. Cette fragilité de la demeure n’a pas effacé l’attachement, mais elle l’a rendu plus grave, plus sacré, presque douloureux.

Cet attachement n’a rien de romantique. Il est tragique. Il empêche parfois de fuir, il expose au danger, il maintient les êtres près du feu, près des murs qui tremblent, près des balcons visés, près des terres que d’autres voudraient rendre inhabitables. Mais sans cette force gravitationnelle, qui reviendrait soigner les terres calcinées? Qui oserait replanter l’arbre, relever la pierre, rouvrir le chemin, nommer la source? Sans cette racine, nos villages ne seraient plus que des zones militaires, des coordonnées effacées, ou des paragraphes cliniques dans des rapports de l’ONU.

Parlons-en, de la “communauté internationale”. Pour les petits peuples, pour les villages rasés loin des épicentres du pouvoir, le droit international ressemble souvent à une mascarade diplomatique. Les conventions, les chartes, les grands principes, les déclarations indignées arrivent avec leurs délais, leurs prudences, leurs équilibres de langage, pendant que les maisons tombent, que les champs brûlent, que les vieillards s’allongent sur leurs ruines. Face au “deux poids, deux mesures” assourdissant, les mots les plus nobles finissent parfois par sonner comme une plaisanterie de mauvais goût. Entre les discours sur papier glacé et le corps d’Abu Ali sur la pierre, il y a un gouffre que seule l’hypocrisie systémique semble capable d’habiter sans honte.

Que reste-t-il quand les bulldozers ont fini leur œuvre et que les diplomates se sont tus? Il reste cette racine que ni les missiles, ni la dynamite, ni les bulldozers, ni les “-cides” de notre temps ne peuvent totalement arracher : génocide, écocide, domicide, patrimoinocide, mémoricide, sociocide, topocide… Il reste cet attachement qui ramène un homme de 87 ans sur son tas de pierres. Il reste cette fidélité dangereuse et nécessaire, cette façon de dire qu’un lieu détruit n’est pas un lieu annulé, qu’une maison éventrée n’est pas une adresse supprimée, qu’une terre violée n’est pas une terre abandonnée.

Ce n’est pas une faiblesse. C’est notre seule véritable souveraineté. Car une racine, même tranchée, continue de chercher la terre.

RIP Abu Ali

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  • Dessin de profil: “Abu Ali”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.
  • Photos ci-dessous (partagées par des internautes sur Facebook, Instagram et de diverses sources officielles – médias locaux).

Chronique d’une Chasse à l’Enfant

Il y a une élégance insoupçonnée, presque suspecte, dans la manière dont la technologie contemporaine gère notre disparition. Ce samedi 9 mai 2026, à Nabatiyé, au sud du Liban, le ciel a cessé d’être une simple voûte météorologique pour devenir une bureaucratie de la mort particulièrement zélée. L’histoire est d’une simplicité désarmante, de celles qui s’écrivent en trois frappes et un silence définitif.

Un homme et une enfant. Lui, Syrien, ayant sans doute traversé une décennie de décombres pour venir s’échouer dans la gueule d’un autre “-cide”; elle, douze ans, l’âge où l’on devrait s’inquiéter de ses leçons de maths et non de la trajectoire d’un drone au-dessus d’une moto. Ils avançaient dans la poussière du Sud, ce modeste équipage de vaincus, ignorant que dans l’œil de verre du drone – ce MK devenu chez nous un nom presque générique de la terreur -, ils n’étaient déjà plus, peut-être, que des silhouettes à régulariser.

La première frappe fut une prise de contact, une ponctuation de métal sur le bitume. La moto s’arrête, le chaos commence. Mais la machine, dans sa mansuétude mécanique, n’aime pas les dossiers inachevés. La deuxième frappe est venue cueillir le père, le rendant à la terre avec une précision de métronome, alors qu’il tentait, dans un ultime réflexe de vivant, de s’arracher au cercle de feu.

C’est ici que le génie de l’horreur déploie sa plus belle focale. L’enfant, projetée, blessée, mais encore habitée par ce souffle têtu que les machines détestent, a réussi à s’éloigner. Cent mètres. Une distance dérisoire pour un coureur, mais une éternité de supplice sous le regard d’un voyeurisme balistique qui ne cligne jamais des paupières. Cent mètres d’asphalte, de poussière, de douleur, sous l’optique grossissante d’une guerre qui a pris le temps de suivre la petite silhouette s’étirer vers une vie qui l’abandonnait déjà. La troisième frappe fut le point final, le tampon administratif sur un acte de décès pré-rempli. On l’a emmenée à l’hôpital pour la forme, pour la statistique, pour que le ministère de la Santé puisse confirmer ce que le drone semblait déjà avoir décidé depuis le premier balayage : à douze ans, on ne gagne pas contre une taxonomie macabre télécommandée.

On nous parlera, avec cette morgue diplomatique dont le monde a le secret, de “cibles légitimes” et de “précision chirurgicale”. On nous invitera, comme à chaque massacre, à cultiver cette fameuse “résilience”. Mais il n’y a pas de résilience dans le corps d’une fillette déchiqueté après avoir tenté de s’éloigner sur cent mètres. Il n’y a que la démonstration brute d’un crime de guerre permanent (d’un gén**), où même le mouvement le plus banal, un père emmenant sa fille sur une moto, devient une sentence de mort. C’est la mise à jour suprême de la cruauté: transformer notre espace vital en une plaque de Petri géante où des sentinelles de silicium testent la résistance du tissu humain face au nitrate et à l’acier.

Car le drone ne tue pas seulement lorsqu’il frappe. Ce serait presque trop simple, trop honnête, trop ancien. Le drone travaille avant. Il prépare le corps à sa propre disparition. Il entre dans la chambre avant le sommeil, dans la gorge avant la parole, dans la main avant le geste. Il transforme le système nerveux en un poste-frontière. Nous l’entendons nuit et jour, parfois si proche que, pour ne pas devenir fous, nous plaisantons : “Venez prendre un café avec nous.” Voilà où nous en sommes : à inviter l’œil qui nous traque, à offrir une chaise imaginaire à la machine qui rôde au-dessus de nos toits. Humour libanais, dira-t-on. Magnifique mécanisme de survie, dira-t-on encore. En vérité, c’est une élégance du désastre puisque nous domestiquons verbalement ce qui nous dévore physiquement; parce que l’esprit humain, ce petit animal orgueilleux, préfère encore faire une blague à s’effondrer sous le bruit d’une hélice.

Être surveillés en permanence, ce n’est pas seulement être vus. C’est apprendre à se voir soi-même depuis le regard de la machine. C’est sortir de chez soi en se demandant quelle forme prend son corps depuis le ciel. C’est traverser une route en imaginant qu’elle n’est plus une route, mais une ligne de tir possible. C’est regarder une voiture, une moto, un chemin de campagne, un virage, une station-service, comme autant de lieux déjà suspects, déjà ouverts à l’accident prémédité. Aucune route n’est sûre, parce que la route elle-même a changé de nature : elle n’est plus ce qui relie, elle est ce qui expose. Aller d’un village à l’autre devient une négociation avec l’invisible. Visiter un parent, acheter du pain, rentrer chez soi, conduire un enfant, tout cela entre désormais dans la grande loterie technologique de la cible. Nous n’habitons plus un pays, mais nous habitons un viseur.

Et cette violence exige notre adaptation. Elle veut que nous devenions raisonnables sous surveillance, fonctionnels sous menace, productifs sous bourdonnement. Elle veut que nous continuions à répondre aux messages, à préparer le café, à écrire des mails, à faire semblant que le ciel n’est pas devenu une interface de mort. La science-fiction avait au moins la décence d’inventer des mondes lointains, des matrices spectaculaires, des sentinelles métalliques surgies de l’imaginaire. Nous, quelle chance, n’avons même plus besoin de cinéma. La dystopie a trouvé notre adresse. Elle passe au-dessus de nos balcons, descend assez bas pour entrer dans nos conversations, remonte, revient, insiste. Elle ne demande pas de billet d’entrée. Elle est comprise dans le prix de la survie.

C’est cela que les mots “frappe ciblée” ne disent jamais : le ciblage ne commence pas avec le missile, mais avec l’effondrement lent de toute confiance dans le monde. Le drone fabrique une humanité aux aguets. Des enfants qui lèvent les yeux avant de jouer. Des adultes qui calculent les trajets comme on calcule une peine. Des corps qui tressaillent avant même que la raison n’ait identifié le son. Des villages qui apprennent la géographie de la peur par l’oreille. Et puis, peu à peu, cette chose plus grave encore : l’idée que l’intimité n’existe plus, que même le silence peut être observé, que même l’absence de mouvement peut ressembler à une attente dans le viseur. Alors non, nous ne sommes pas seulement bombardés. Nous sommes dressés à vivre sous l’hypothèse permanente de notre élimination.

Ne nous demandez pas de relativiser. Ne nous demandez pas de “comprendre le contexte”. Il n’y a aucun contexte assez sophistiqué pour laver l’image d’une machine qui tue une enfant déjà blessée alors qu’elle tente encore de s’éloigner.

Tant que ce bourdonnement sera notre seul horizon, nos mots seront des plaies ouvertes.

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Image: “La chasse à l’enfant”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

Le Titanic Libanais: Mon Coup de Gueule du 25 mai

Écrire contre la guerre exige l’obtention d’un formulaire idéologique en trois exemplaires, dûment visé par le guichet de la bien-pensance communautaire. Il vous faut deux certificats d’allégeance exclusive, une déclaration publique de détestation réglementaire et, si possible, une petite pancarte fluorescente indiquant dans quelle case taxonomique il convient de vous ranger avant même d’avoir daigné vous lire. 

Au Liban, nous avons dépassé le stade de la lecture… En fait, beaucoup ne lisent pas, mais ils trient, filtrent, et détectent au sonar tribal. On ne reçoit plus une phrase comme une tentative fragile, presque désespérée, de poser un diagnostic sur la violence, la responsabilité ou la mort, mais on la passe immédiatement au scanner de la pureté politique pour savoir qui finance votre adverbe, qui tire profit de votre virgule, à quel cartel confessionnel, politique, ou tribal appartient votre compassion, et si votre indignation a scrupuleusement respecté le quota mémoriel du jour.

Cette sainte inquisition du caniveau est proprement à vomir, non pas qu’il s’agisse de se draper dans une neutralité confortable, mais simplement parce que le réel libanais refuse obstinément de se laisser incarcérer dans un tableau Excel à deux colonnes. Il déborde, il suinte, il empeste, il contredit nos certitudes de salon et revient nous hanter par les fissures de nos propres dénis. 

Dire que la guerre est une monstruosité absolue ne revient pas à décréter que toutes les culpabilités se valent sur le marché des larmes. Dire que des apprentis sorciers locaux ont pris nos vies en otage ne dispense pas de nommer l’agresseur extérieur, son cynisme de fer, ses bombes de gros calibre, son gé*no*cide, et en fait tous ses -cides. Dire que le Liban cultive ses propres venins n’implique pas que les missiles tombent par génération spontanée, comme une ondée printanière un peu nerveuse. Et marteler que l’on exige la paix et la justice ne signifie pas que l’on vient de se découvrir une passion subite pour les déclarations d’eau tiède, les “deux côtés” de la paresse intellectuelle ou ces salons bien chauffés d’où l’on distribue des brevets de moralité à ceux que l’on traite déjà comme des vies de seconde zone sous des bâches en plastique.

Le véritable drame, c’est que la nuance est traitée comme une haute trahison et que la zone grise passe pour le refuge exclusif des lâches. Pourtant, le Liban est intégralement bâti sur ces sables mouvants qu’il maquille grossièrement en vérités éternelles. Notre histoire n’a rien d’une trajectoire rectiligne; c’est un millefeuille de capitulations en rase campagne, de pactes scellés sur un coin de table, de mémoires atteintes d’amnésie sélective, de martyrs franchisés par quartier, de récits familiaux qui se canardent d’un trottoir à l’autre, d’archives que chacun ouvre avec des gants et referme sur son mensonge préféré. Nous possédons un talent unique, presque artistique, pour rendre la complexité totalement stérile: on l’appelle “contexte” quand elle excuse les crimes de notre camp, et on la renomme “justification” lorsqu’elle écorche nos dogmes. Un yoga moral national qui mériterait amplement son pavillon d’or à la Biennale de la mauvaise foi.

C’est ici que je repense au Titanic, mais débarrassé de son imagerie hollywoodienne et du cliché larmoyant du paquebot qui sombre pendant que les violons jouent une dernière mélodie, car cette métaphore est devenue trop propre, trop cinégénique, presque luxueuse. Le Titanic historique possédait au moins la décence d’une esthétique du désastre, avec sa nuit polaire, son iceberg monumental, ses compartiments étanches, sa tragédie de classe parfaitement hiérarchisée dans les entrailles du navire, et ses hommes en smoking découvrant que leur compte en banque ne savait pas nager. Nous, nous expérimentons une variante bien plus obscène, celle d’un rafiot ivre qui prend l’eau depuis un demi-siècle (pardon, plus d’un siècle), dont tout le monde connaît les brèches, mais où l’on s’obstine à repeindre les boiseries du grand salon, à débattre de la couleur des rideaux du fumoir, à réserver les chaloupes pour les cousins germains et à vendre des gilets de sauvetage contrefaits aux passagers du pont inférieur, tout en expliquant aux noyés qu’ils auraient dû mieux choisir leur cabine.

Et pendant ce naufrage au ralenti, le temps s’étire en une matière goudronneuse, les nuits s’accumulent dans un cerveau saturé d’alertes stridentes, de décomptes macabres, de rumeurs toxiques et d’images trop nettes pour être regardées en face. Rien ne bouge sur le terrain, hormis le périmètre du chaos. C’est là que niche la fatigue la plus perverse, dans la banalisation méthodique de l’épouvante, où le “encore” est devenu notre seule unité de mesure. Encore un bom*barde*ment. Encore des drones. Encore un village. Encore une ville. Encore des gosses en morceaux. Encore un cortège de familles jetées sur les routes. Encore un communiqué triomphant. Encore des experts en géopolitique de canapé qui exigent des vivants une posture idéologique irréprochable avant de leur accorder le droit de gémir.

On nous somme de choisir une pureté, comme si la pureté existait… C’est précisément là où les puretés autoproclamées ont été les plus virulentes que nous avons récolté les charniers les plus fertiles, les exodes les plus définitifs et ces écoles de la méfiance où l’on enseigne aux enfants, dès le berceau, la topographie des douleurs interdites. La pureté, au Liban, a invariablement l’odeur d’un linceul fraîchement repassé; elle arbore un costume de notable, récite l’histoire par morceaux choisis, enterre ses propres morts avec une pompe théâtrale et s’empresse de jeter de la chaux vive sur ceux des autres, convertissant l’agonie en capital symbolique et n’aimant les victimes qu’à l’unique condition qu’elles portent le bon badge confessionnel, politique, tribal…

Écrire contre la barbarie, ce n’est pas s’extraire du bourbier pour siroter une tisane métaphysique sur les hauteurs, mais c’est y descendre, précisément, en refusant que la meute en dicte la grammaire ou que la syntaxe devienne un treillis militaire. C’est hurler que les civils ne sont pas du matériel narratif pour éditorialistes en mal de sensations, que les cadavres ne sont pas des arguments de négociation, et que les maisons pulvérisées ne sont pas des pièces à conviction qu’on agite sur les réseaux sociaux en attendant le prochain buzz. C’est aussi admettre que le Liban ne peut plus continuer à se draper dans le rôle de la victime géniale et incomprise de l’univers en omettant sa propre contribution active à sa défiguration, car si le monstre extérieur existe, lourd, surarmé, froid et criminel, notre arrière-boutique n’a rien d’un sanctuaire innocent. C’est en fait un coupe-gorge de caves sombres, de haines domestiques entretenues comme des plantes d’appartement et de féodalités affectives extrêmement rentables.

Nous (beaucoup en fait) repoussons cette complexité parce qu’elle condamne à vivre sans anesthésie. Elle ne nous empêche pas d’identifier le bourreau, mais elle nous interdit de transformer notre propre tranchée en miroir immaculé. D’où ce Titanic libanais grotesque où l’on organise des colloques internationaux sur la flottabilité pendant que la mer atteint le pont principal, où les ingénieurs responsables du trou dans la coque président la commission d’enquête, où la première classe accuse les parias de la cale de salir la moquette en se noyant, où les clercs bénissent les chaloupes selon le rite, et où l’on somme le passager qui hurle que nous coulons de préciser s’il le dit d’un point de vue pro-mer ou anti-iceberg.

Je n’ai plus le luxe de la patience pour ce vaudeville macabre qui tue à petit feu par érosion de la lucidité et dessiccation du cœur. Les corps des derniers bomb*arde*ments ne sont pas encore froids que les éléments de langage du prêt-à-penser circulent déjà, offrant leur confort lâche et leur petite musique de certitude absolue. Il faudrait pourtant accepter de rester un instant dans le malaise, d’admettre qu’un pays peut être simultanément agressé et malade, martyrisé et coupable de ses propres silences, digne d’être sauvé et incapable de guérir de ses réflexes de meute. L’opposition entre la paix et la justice est une escroquerie pour dupes: une paix sans justice n’est qu’un couvercle hermétique posé sur une fosse commune encore tiède, et une justice sans volonté de paix n’est qu’une vendetta privée bénéficiant d’une meilleure typographie.

Je revendique le droit de pleurer les morts sans devoir fournir un certificat de compatibilité géopolitique; de crier que les bom**bes sont des infamies, que l’impunité est institutionnalisée, que notre État est un squelette administratif désossé, et que nos élites survivront à ce naufrage comme elles ont survécu aux précédents, tandis que les maîtres de guerre parlent toujours au nom de l’Histoire avec un grand H et que les enfants finissent enterrés en minuscules. Le pays ne sombre même pas avec la dignité tragique d’une légende maritime, mais il s’affaisse par morceaux, quartier par quartier, famille par famille, épitaphe par épitaphe, pendant que les capitaines de pacotille paradent sur la passerelle, que les vigies pointent l’iceberg avec superbe, et que le reste vérifie l’arbre généalogique du noyé avant de lui tendre une perche. C’est notre magnifique et indécrottable discipline nationale: même les poumons pleins d’eau glacée, nous trouvons encore le moyen de demander la carte d’identité de la douleur.

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*Dessin: “Le Titanic libanais”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

Nous sommes tous déplacés

Que vous inspire ce dessin ?

Je l’ai fait parce que ces tentes bleues m’ont arrêtée plus que beaucoup d’autres images vues ces derniers temps, plus que certaines vidéos de bombardements, plus que les colonnes de fumée devenues familières à force d’apparaître sur nos écrans, plus que les ruines que l’on reconnaît avant même de savoir dans quel village ou quelle ville elles se trouvent. Quelque chose, dans cette étendue bleue posée face à la mer, m’a retenue avec une force particulière, comme si cette image ne racontait pas uniquement une urgence actuelle, mais une mémoire plus ancienne, plus enfouie, plus libanaise aussi, au sens le plus douloureux du mot, celle des corps déplacés, des maisons quittées, des localités traversées avec la peur au ventre, abandonnées en pensant revenir le lendemain, des clés gardées pendant des années, des enfances interrompues, des parents qui disent “prenez seulement l’essentiel” alors que personne ne sait jamais ce que l’essentiel veut dire quand une vie entière se défait en quelques minutes.

Cette image arrive dans un pays qui compte les victimes de cette apocalypse au rythme des communiqués (on a franchi le seuil de 3 111 morts et 9 432 blessés depuis le 1er mars 2026, et le nombre de déplacés/déportés a de loin dépassé le million).

Et pourtant, devant ces tentes, ce ne sont pas seulement les déplacés d’aujourd’hui que je vois. Je vois ce que nous sommes devenus, ce que nous avons été, ce que beaucoup refusent de reconnaître en eux-mêmes : un peuple déplacé plusieurs fois, parfois dans l’espace, parfois dans la tête, souvent dans les deux. Même ceux qui se croient ancrés, même ceux qui parlent de leur quartier, de leur ville, de leur immeuble, de leur terre, de leur “chez-nous” avec l’assurance des gens installés, portent souvent en eux des strates d’arrachement. Les années 70 et 80, cela vous dit quelque chose ? Les départs précipités, les lignes de démarcation, les routes interdites, les villages quittés, les maisons occupées, vendues, perdues, détruites, les familles dispersées entre plusieurs villes, plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs versions d’elles-mêmes. Pour certains d’entre nous, l’exil intérieur n’a rien d’une métaphore. Nous avons fui nos villes et nos villages plus d’une fois. Nous avons appris très tôt que le lieu pouvait se retourner contre nous, que la maison pouvait devenir inaccessible, que la rue familière pouvait changer de camp, que l’enfance pouvait se diviser entre avant et après.

Ce bleu m’a arrêtée parce qu’il rassemble tout cela dans une forme simple et presque insoutenable. Une tente bleue, puis une autre, puis une autre encore, comme si chaque abri contenait moins une famille isolée qu’un fragment de notre histoire collective. On pourrait croire que ces tentes parlent seulement du Sud du Liban et de la vallée de la Békaa, des villages vidés par la peur, des familles poussées vers Beyrouth, le Mont-Liban et le Nord du pays par la violence du ciel. Elles parlent aussi de cette condition plus profonde qui nous traverse, celle de vivre dans un pays où l’appartenance au lieu reste fragile, où l’on peut habiter longtemps quelque part sans jamais être sûr que ce lieu nous gardera, où l’on peut posséder une clé sans posséder la certitude du retour.

Ce qui me bouleverse, dans ces tentes, c’est leur calme apparent. Elles sont alignées, visibles, presque ordonnées, comme si l’arrachement avait trouvé une forme praticable. Or cette forme ordonnée contient une violence immense. Elle dit que des vies entières ont été réduites à un espace temporaire, que des maisons ont été condensées dans des sacs, que des intimités ont été exposées au regard des autres, que des familles ont dû transporter avec elles ce qui restait de leur monde. Elle dit aussi quelque chose de plus cruel, que le Liban sait installer l’urgence parce qu’il a appris, depuis longtemps, à vivre avec l’interruption. Nous savons improviser des abris, des routes de secours, des solidarités rapides, des cuisines collectives, des matelas dans des salles, des arrangements de survie. Cette compétence, que l’on présente parfois comme une force, porte en elle une fatigue historique. À force de survivre, un pays risque de confondre la résistance avec l’acceptation de l’inacceptable.

Il y a, autour de ces tentes, une autre violence, plus basse, plus interne, plus difficile à regarder parce qu’elle vient de nous. Certains y verront une invasion de la capitale. Certains diront que ces familles auraient pu aller ailleurs, qu’elles auraient dû accepter tel lieu plutôt que tel autre, qu’elles occupent, qu’elles s’imposent, qu’elles font exprès de rester sur une terre publique comme si cette terre, justement parce qu’elle est publique, ne concernait pas aussi les citoyens que la guerre a jetés hors de chez eux. Cette manière de parler des déplacés comme d’une nuisance transforme la victime en suspect. Elle ajoute à la perte un procès. Elle demande à celui qui a fui les bombardements de justifier l’endroit où il respire encore.

Cette haine dit beaucoup de notre maladie intérieure. Elle révèle cette peur de l’autre qui traverse le pays depuis si longtemps, ces incompatibilités entretenues, ces appartenances dressées les unes contre les autres, ces imaginaires communautaires qui transforment chaque présence en menace, chaque déplacement en soupçon, chaque souffrance en compétition. Nous aimons souvent croire que ce qui nous arrive vient uniquement de l’extérieur : des guerres des autres, des puissances des autres, des calculs des autres, des bombes des autres. L’extérieur existe, bien sûr, avec sa brutalité, ses avions, ses drones, ses massacres, ses intérêts, sa manière de faire du Liban un terrain encore une fois exposé. Mais l’extérieur trouve chez nous des fractures prêtes, des colères disponibles, des méfiances anciennes, une corruption qui a mangé l’État jusqu’à l’os, une incapacité chronique à fabriquer du commun, une habitude terrible de protéger son groupe avant de protéger la vie.

Ces tentes bleues montrent donc autre chose que l’effet visible d’une guerre. Elles montrent l’échec d’un pays à se penser comme abri. Un pays devrait être ce qui empêche ses citoyens de devenir des silhouettes sous bâche, ce qui organise la protection avant l’effondrement, ce qui rend l’accueil digne, ce qui empêche la détresse de devenir un objet de haine. Chez nous, la terre publique devient vite un champ de soupçons, la solidarité devient conditionnelle, la compassion se heurte à l’identité de celui qui souffre, et l’on découvre avec effroi que certains préfèrent défendre l’image d’une capitale intacte plutôt que la présence de familles vivantes.

Je ne parle pas de “ces déplacés” comme s’ils formaient un groupe à part, posé devant nous, offert à notre analyse ou à notre pitié. Je parle de nous. De ce “nous” brisé, malade, contradictoire, capable d’immense générosité et de cruauté immédiate, capable d’ouvrir ses portes et de cracher sur ceux qui n’en ont plus, capable de pleurer ses morts et de hiérarchiser la douleur des vivants. Les tentes bleues me rappellent que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des déplacés. Certains le sont physiquement, aujourd’hui, avec leurs enfants, leurs sacs, leurs médicaments, leurs vieillards, leurs clés. D’autres le sont psychiquement, depuis longtemps, habitant des lieux où leur confiance a été détruite, vivant dans des villes qu’ils ne reconnaissent plus, portant des souvenirs de fuite, de peur, de honte, de silence, de guerre civile, d’explosions, de faillite, de deuils politiques et intimes.

Le déplacement ne commence pas toujours au moment où l’on monte dans une voiture pour fuir. Il commence souvent avant, dans la perte du sentiment de sécurité, dans l’impression que le sol sous soi peut céder, dans la certitude que les institutions ne viendront pas, que les voisins peuvent devenir hostiles, que les routes peuvent se fermer, que les appartenances peuvent devenir des pièges. Le psychisme, lui aussi, connaît ses déportations. On peut rester dans sa maison et vivre hors de soi. On peut continuer à dormir dans son lit et se sentir expulsé de son propre avenir. On peut traverser les mêmes rues chaque jour avec la sensation qu’elles appartiennent à un pays qui ne sait plus nous contenir.

C’est pour cela que ces tentes m’ont touchée autrement. Elles donnent une forme extérieure à ce que beaucoup portent intérieurement. Elles rendent visible cette condition libanaise de la discontinuité : recommencer, refaire, se déplacer, reconstruire, se méfier, attendre, repartir, se souvenir, taire, recommencer encore. Elles disent la dépossession des corps et celle des âmes. Elles disent ces existences qui cherchent un point d’appui dans un pays où chaque génération semble recevoir sa part d’effondrement, comme un héritage empoisonné.

Je pense à ceux qui dorment là, bien sûr, à la première nuit sous la toile, au bruit du tissu, aux voix trop proches, à la fatigue qui empêche le sommeil, aux enfants qui posent des questions impossibles, aux personnes âgées arrachées à leurs repères, aux femmes qui tentent de fabriquer un peu d’intimité, aux hommes qui tournent en rond dans une impuissance que personne ne devrait avoir à porter. Mais en pensant à eux, je pense aussi à nous tous, à cette manière qu’a la guerre de nous rendre étrangers à nos propres lieux. Une maison quittée dans la hâte devient une blessure, mais un pays dans lequel on ne se sent plus protégé devient aussi une forme de tente : un espace fragile, provisoire, traversé par le bruit, incapable de garantir l’épaisseur d’une vraie sécurité.

La mer, dans ce dessin, n’a rien d’une ouverture. Elle est là, immense, presque indifférente, face à des tentes où personne n’a choisi le voyage. Elle ressemble à un horizon qui a perdu sa fonction. Elle regarde les vivants sans leur offrir de passage. Derrière les tentes, la ville se tient noire, grattée, verticale, abîmée. Entre la ville et la mer, il y a ce bleu qui occupe tout, ce bleu qui dit : voici le pays quand ses fractures deviennent visibles, voici ce qui arrive quand l’histoire, la guerre, la corruption, la peur de l’autre et l’abandon se rejoignent dans un même espace.

Je ne veux pas rendre ces tentes belles. Je ne veux pas que le dessin transforme la douleur en une image supportable. Ce bleu me dérange justement parce qu’il attire le regard. Il possède une force visuelle qui pourrait presque séduire, alors qu’il désigne une dépossession. Il faut se méfier de cette beauté-là, de cette capacité qu’a l’image d’organiser le désastre, à lui donner une couleur, une composition, une distance. Dessiner, ici, revient pour moi à rester devant ce qui me dérange, à refuser que l’image passe trop vite, à suivre la ligne jusqu’à ce qu’elle touche quelque chose de plus ancien que l’actualité.

Ce que je vois dans ces tentes bleues, ce sont des maisons absentes, des villages suspendus, des clés inutiles pour l’instant, des enfants qui apprennent trop tôt la géographie de la peur, des parents qui tiennent debout par devoir, des vieillards qui perdent le fil des lieux, des soignants tués alors qu’ils allaient vers les blessés, des morts dont le nombre augmente plus vite que notre capacité à les pleurer. Je vois aussi cette part du Liban qui préfère parfois déplacer la faute sur les victimes plutôt que de regarder ce qui l’a rendu si vulnérable : un État vidé par la corruption, des communautés enfermées dans leurs angoisses, une mémoire de guerre civile mal digérée, une animosité réciproque toujours prête à remonter à la surface, une peur de l’autre qui finit par détruire le sens même du pays.

Nous vivons tous sous des formes différentes de bâches bleues. Certaines sont réelles, plantées sur l’asphalte, visibles de tous, exposées au vent et au jugement. D’autres sont mentales, héritées, familiales, politiques, enfouies dans les corps. Elles couvrent nos peurs, nos déplacements passés, nos défaites intimes, nos colères non dites, nos villes perdues, nos villages quittés, nos enfances coupées, nos appartenances blessées, nos exils multiformes… Éternels étrangers…

  • En haut de page: “Tous déplacés”, un de mes dessins hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026. Inspiré par l’une des photographies de Nabil Ismail (voir ci-dessous).
 
 
 

 

L’Horreur en Boucle

Sentez-vous cette fatigue qui vous traîne par les chevilles, cette fatigue qui, ces derniers temps, semble avoir pris du galon, quitté les angles morts du corps pour présider nos journées, consulter les notifications avant nous, s’installer au bord du lit avec l’aplomb obscène des intrus devenus propriétaires, puis nous rappeler, dès le premier mouvement du matin, que notre corps n’est plus tout à fait un refuge mais une succursale nerveuse de l’actualité ?

Ce n’est pas la fatigue noble des grandes traversées, ni celle, presque décorative, que l’on pourrait encadrer dans un classique russe, mais une fatigue basse de plafond, collante, administrative, une fatigue de guichet et de formulaires, un “Groundhog Day” amputé de Bill Murray, sans marmotte, sans rédemption, avec seulement le formulaire B-17 de l’effondrement à remplir en trois exemplaires avant de reprendre une journée qui n’a jamais vraiment commencé, puisqu’elle n’est que la photocopie mal agrafée de la veille.

Le désastre ne se contente pas de détruire la pierre, de disperser les corps, de transformer les villages en poussières… Il s’attaque aussi à notre horloge interne, à ce mécanisme intime qui distinguait encore, jadis (peut-être), l’exception du quotidien, le choc de l’habitude, l’alarme de la routine, le monstrueux de ce qui devait rester impossible. À force de revenir, presque identiques mais jamais tout à fait, les drones du matin, les bombardements du midi, les ordres d’évacuation de l’après-midi, les massacrés du soir et les blessés de la nuit cessent d’interrompre la journée; ils s’y incrustent, comme une interférence dans un programme déjà saturé de pain à acheter, de factures à payer, d’enfants à rassurer et de messages auxquels il faudra bien répondre.

Voilà le génie obscène de la répétition! Elle ne demande pas notre accord, elle nous use jusqu’à nous rendre disponibles pour l’inacceptable. Le premier choc fracture, le deuxième confirme, le troisième installe, le dixième organise, et quelque part entre le deuil et la liste des courses, entre le communiqué et le dîner, entre la vidéo que l’on ouvre et celle que l’on n’a plus la force de regarder, l’événement cesse d’être événement pour devenir mobilier, vibration continue, bruit de fond que l’on n’entend presque plus sauf lorsqu’il s’arrête.

Je tourne en rond dans ce texte depuis des jours, non par manque d’idées, mais parce que le langage lui-même est en état de choc. Les mots arrivent cabossés, les phrases boitent, les transitions sonnent faux, et tout effort pour trouver un fil conducteur se heurte à cette évidence obscène… Comment tracer une ligne claire dans un pays qui se vit comme un collage surréaliste et violent, où l’on peut, dans la même respiration nationale, ajuster la balance des enceintes d’un festival d’été à Batroun au Nord, peaufiner une carte de cocktails, chercher le bon éclairage pour une saison festive, et savoir qu’à quelques kilomètres de là, des gens sont enfumés, traqués par des sentinelles de silicium, dépossédés de leurs maisons, de leurs arbres, de leurs morts, de leur généalogie entière qui s’évapore dans un nuage de phosphore?

Cette schizophrénie géographique, on nous la présente presque comme une preuve de vie, comme si le pays signait là son tempérament, sa fameuse capacité à danser au bord du cratère, à servir du vin pendant que la terre tremble, à transformer l’impossibilité de s’arrêter en folklore exportable, alors que ce grand écart n’a rien d’une victoire mais il dit plutôt la violence d’un compartimentage imposé, le moment où survivre exige de découper le réel en zones étanches, d’un côté la programmation culturelle, les lumières, les verres, les scènes, de l’autre la fumée, les ordres d’évacuation, les maisons éventrées, les routes dont on demande si elles sont “safe”, comme si l’on pouvait négocier avec le gouffre en lui présentant un agenda bien tenu.

Ce que nous appelons self-preservation est devenu, par la force des choses, une zone moralement trouble. On détourne les yeux parce que le spectacle répété de la destruction entame notre confort psychique, parce que le deuil des autres, lorsqu’il revient chaque jour cogner contre nos écrans, nos repas, nos projets, nos enfants et nos envies minuscules de respirer, menace cette petite chambre intérieure où chacun tente encore de garder une chaise, une lampe, un reste de silence et l’illusion qu’il existe quelque part un espace que la guerre n’a pas encore loué.

Aucun être humain n’a été conçu pour absorber chaque jour des villages rasés, des enfants mutilés, des maisons éventrées, des corps ramassés, des mères dissoutes dans des verbes passifs, puis continuer à répondre “bien reçu” à un courriel professionnel. Le cerveau n’est pas une morgue extensible, la psyché n’est pas un entrepôt humanitaire, l’empathie n’est pas une ressource illimitée qui se recharge gentiment pendant la nuit entre deux alertes et trois cauchemars, et même les plus attentifs, les plus tendres, les plus indignés finissent par décrocher, couper le son, lire seulement le titre, vérifier la route avant de vérifier les noms des victimes.

On appelle cela désensibilisation, fatigue compassionnelle, traumatisme secondaire, toutes expressions très propres, presque climatisées, qui donnent à l’effondrement intérieur une allure de colloque… Dans la bouche du quotidien, cela ressemble simplement à ne plus pouvoir, ne plus réussir à lire jusqu’au bout, ne plus savoir où déposer les morts que l’on ne connaît pas mais que l’on ne peut pas traiter comme des inconnus, regarder un visage détruit et sentir monter non pas l’indifférence, mais la panique de ne plus avoir assez de soi pour l’accueillir.

Rien n’est normal dans ce ciel qui nous regarde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, rien n’est normal dans cette fumée qui dévore le Sud et la Békaa, rien n’est normal dans cette capacité forcée à faire cohabiter la carte des cocktails et la carte des bombardements et explosions, les lumières scéniques et les incendies réels, les invitations digitales et les ordres d’évacuation… Pourtant, la machine à normaliser tourne à plein régime, alimentée par notre besoin presque enfantin de croire que si l’on continue à jouer le jeu, à répondre aux messages, à honorer les réunions, à organiser les saisons, à sauver la façade, le gouffre finira peut-être par nous oublier.

Le monde, client roi de notre effondrement, veut ses livrables, ses sourires présentables, ses courriels bien ponctués, ses réunions qui commencent à l’heure même quand le ciel fait des heures supplémentaires dans la démolition du sol, et l’on continue de produire, non par grandeur d’âme ni par héroïsme, mais parce que l’arrêt total appartient aux morts tandis que les vivants héritent de cette humiliation supplémentaire, celle de rester fonctionnels, transformer leur propre état de choc en compétence exploitable, appeler “organisation” ce qui n’est parfois que la discipline nerveuse d’un corps qui n’a plus le luxe de s’écrouler.

La normalisation abîme aussi le langage; les mots deviennent des compresses stériles, “incident”, “bilan”, “opération”, “frappes”, “zone sensible”, “mesure exceptionnelle”, ils circulent dans nos veines comme des poisons bien élevés, ils rendent la destruction presque présentable, blanchissent les verbes, repassent les phrases, parfument les cadavres, et derrière chaque terme aseptisé une clé attend devant une porte qui n’existe plus, un jardin devient une hypothèse toxique, une chambre un cratère intime, une famille une phrase au passé.

Même les rites de passage sont réquisitionnés par la gestion du danger. Des adolescents apprennent que le bac et le brevet français ne seront plus des épreuves mais des moyennes annuelles, et l’on appellera cela une mesure exceptionnelle, une adaptation, une procédure, tandis qu’eux comprendront autre chose, quelque chose de plus brutal et de plus durable: dans cette région, l’avenir n’avance pas vers vous, il est traité par dossier, tamponné par la peur, puis renvoyé à septembre si les circonstances veulent bien se montrer moins théâtrales.

On nous vend la persistance comme une compétence folklorique, une aptitude rentable à absorber les “-cides” avec un sourire suffisamment photogénique, génocide, urbicide, domicide, mémoricide, écocide, scolasticide, mots qui s’empilent comme des gravats savants sur des corps très concrets, et la répétition, contrairement à ce que l’humanité aime croire pour se donner une bonne opinion d’elle-même, ne produit aucune sagesse mais elle produit du tartre, elle s’incruste dans les mâchoires serrées, dans les blagues qui sentent le métal, dans les silences devenus professionnels, dans cette superbe arrogance humaine qui refuse d’apprendre pour mieux recommencer le prochain acte avec la même candeur feinte.

Cette sensation de cercle vicieux n’est donc pas une faiblesse du texte, ni une panne de structure, ni une incapacité à avancer vers une conclusion plus élégante. Elle est plutôt la seule vérité qui mérite d’être écrite sans fioritures et sans chercher à la rendre présentable, parce que nous tournons en rond à l’intérieur d’un siècle qui tourne en rond, dans un pays (et une région) qui tourne en rond, sous un ciel qui surveille en rond, au milieu d’un massacre qui change de costume mais reconnaît toujours son chemin.

Notre seule véritable urgence commence peut-être dans le refus de jouer le jeu, dans le refus de laisser le bruit des drones devenir une berceuse, dans le refus de sacrifier la solidarité sur l’autel d’une survie individuelle qui, de toute façon, n’est qu’un sursis, dans le refus de croire que notre confort psychique mérite d’être protégé au prix de l’effacement des autres, comme si la fumée pouvait rester au Sud, comme si les villages pulvérisés ne viendraient jamais frapper à la porte de nos festivals, de nos conversations bien éclairées, de nos programmes culturels et de nos calendriers soigneusement alignés.

Demain reviendra sous un pseudonyme, une autre alerte, une autre localité “bulldozée”, une autre conversation suspendue, un autre communiqué assez propre pour ne pas salir les mains de ceux qui le liront vite, et l’on appellera cela “l’actualité”, faute d’avoir le courage de dire que l’effacement a simplement appris à se mettre à jour, que le désastre a piraté notre horloge interne, et que notre première résistance consiste peut-être, avant même de trouver les bons mots, à refuser que cette horloge continue de battre à son rythme.

S.A.V. Le sadisme au bout du fil

Bienvenue dans l’ère de l’agonie ergonomique, où la mort ne se contente plus d’être brutale: elle se veut interactive, personnalisée, et d’une politesse presque touchante. Dans ce grand théâtre de l’absurde que certains s’obstinent à qualifier de “défense”, nous venons d’atteindre le sommet du raffinement: le S.A.V. de l’apocalypse. 

Imaginez la scène, quoique nos dystopies de série B semblent désormais bien paresseuses face à cette réalité augmentée. Votre téléphone sonne. Une voix calme, probablement formée aux meilleures techniques de “satisfaction client”, vous informe que vous êtes désormais une “cible”. Le service après-vente de l’anéantissement vous propose alors une option Premium: sortir de votre véhicule pour expirer en solo, ou rester pour que votre famille serve de décor, de témoin et de combustible à votre propre incinération. Ce n’est plus de la barbarie à ciel ouvert: c’est du massacre avec script, protocole de validation et ton courtois. On n’assassine plus, on gère une interface.

Dans les recoins les plus sombres de la psychologie, on reconnaît ici la logique d’une double contrainte poussée jusqu’à l’obscénité. On ne vous offre pas un choix, on vous offre une mise en scène de votre propre impuissance. C’est le génie du sadisme contemporain : il ne se contente pas du sang, il veut le transfert de charge. On sous-traite à l’agonisant la dernière micro-décision pour que le bourreau puisse ensuite se gargariser de son “éthique” procédurale. C’est une forme de contrôle coercitif satellisé: transformer la victime en collaborateur forcé de son propre supplice pour que l’architecture de l’anéantissement soit, elle aussi, participative.

D’un point de vue moral, nous avons dépassé la simple cruauté pour entrer dans la dissociation administrée. On demande à une voix humaine d’exécuter une fonction technique: découpler l’acte de tuer de la moindre conscience résiduelle. C’est le triomphe du “désengagement moral” version 2.0. On euphémise, on dilue, on transforme l’humain en point de données, en “signature thermique” ou en “risque résiduel”. La guerre à distance ne se contente pas d’abolir l’horreur, elle la reformate. Elle remplace le visage par l’interface et le jugement par une check-list. Et quand l’organisation vous fournit en prime une procédure de notification, vous pouvez appuyer sur la détente avec le sentiment du devoir accompli. C’est la victoire suprême du marketing sur la conscience: ne plus nommer le crime, mais lui fournir une expérience utilisateur fluide.

Historiquement, ce sadisme technologique n’invente rien, il “upgrade”. Là où les empires exhibaient la terreur pour discipliner les corps sur la place publique, notre époque l’optimise par géolocalisation et calcul balistique. La nouveauté, c’est l’emballage: ce design de service impeccable qui fait passer une chasse humaine pour une formalité administrative. Le progrès n’a pas civilisé la violence, il l’a rendue plus “propre” à l’œil, plus rentable au récit, plus facile à digérer pour ceux qui la consomment de loin, entre deux notifications plus légères.

Le droit international humanitaire, ce vieux texte qu’on agite comme un hochet, exige pourtant un avertissement “effectif”. Mais quand l’avertissement cesse de protéger pour devenir un instrument de traque, il n’est plus un geste humanitaire: il est la corruption totale de l’idée même de protection. Le droit de faire la guerre n’est pas un permis d’ingénierie sadique. Parler de perfidie ici n’est pas une figure de style, c’est un diagnostic: détourner un langage de protection pour optimiser une mise à mort. C’est fabriquer une fable de bonne conscience – “Nous l’avons averti” – comme si prévenir quelqu’un qu’on va le traquer suffisait à blanchir la meute.

Le jeune homme (non armé) qui court dans le champ est l’image même de notre humanité réduite à son minimum biologique. Privé de couvert, de droit, de refuge. Il court dans un paysage où même la terre a cessé d’être une promesse d’abri. Le champ n’est plus cet espace de persistance cher à nos ancêtres, mais un écran sans bords où chaque mouvement est corrélé et punissable. On ne tue pas seulement un homme, on assassine la grammaire même du refuge. On veut prouver qu’aucun horizon n’est assez vaste pour échapper aux capteurs.

Et les blessures ne s’arrêtent pas à l’explosion. Le corps apprend à vivre en état de siège permanent: sidération, effondrement de la confiance, hypervigilance. Mais la blessure morale touche aussi ceux qui regardent. Une civilisation se mesure au type d’atrocités qu’elle accepte de normaliser sous couvert de “gestion du risque”.

Ce texte doit donc cesser d’être un réquisitoire pour devenir un miroir. Qu’acceptons-nous de devenir en nous habituant à cette mise à mort transformée en prestation de service? Combien de couches de jargon, d’acronymes et de voix calmes faudra-t-il ajouter avant que notre conscience n’abdique tout à fait? Si nous acceptons qu’un être humain puisse être sommé de choisir les modalités de sa propre disparition pour rendre le crime plus “net”, quelle est la valeur réelle d’une vie humaine au bout du fil? La leur, la nôtre, ou celle de n’importe qui, demain, quand le S.A.V. décidera qu’il est temps de clore votre dossier?

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Note : Ce texte et le dessin qui l’accompagne ont été créés à la suite d’une notification et d’une vidéo – une archive de l’horreur bien réelle – circulant aujourd’hui sur WhatsApp. On y suit la trajectoire d’un jeune homme libanais à qui l’on a ordonné, par téléphone, de choisir entre sa propre mort et celle de sa famille. Voici les textes en anglais et en arabe: “شاب تلقّى اتصالاً من الجيش الإسر*** أُبلِغ فيه بأنه مستهدف، وبأنه يجب عليه مغادرة السيارة أو سيتم استهدافه مع عائلته داخلها، فغادر المركبة وتوجّه راكضاً نحو حقل قريب، حيث استُهدف بواسطة مسيّرة
A young man received a call from the Isr*** army informing him he was a target and that he must leave the vehicle or be targeted along with his family inside it. He exited the car and ran toward a nearby field, where he was struck by a drone”.

Peu importe les étiquettes ou les appartenances: cet homme était dans un véhicule civil, entouré des siens. Par respect pour la dignité de son agonie et pour sa famille, j’ai fait le choix de ne pas diffuser la vidéo. Ce récit n’est malheureusement pas un cas isolé; il s’inscrit dans une série d’exécutions “notifiées” par l’armée la “plus morale du monde”, une méthode rodée qui s’invite jusque dans l’intimité des foyers ou le confinement des voitures. 

Parmi les centaines de notifications reçues aujourd’hui – sur WhatsApp comme dans la presse locale, souvent tournées vers un hypothétique cessez-le-feu – c’est celle-ci qui m’a arrêtée; pourtant pas la première, mais cette fois, impossible de ne pas écrire, impossible de ne pas dessiner.

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* Image: une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

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Zabor Kamel Daoud

10 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #écriture, #épitaphier

Zabor ou Les psaumes de Kamel Daoud

Zabor ou Les psaumes de Kamel Daoud

« Pourquoi j’écris ? Parce que je témoigne, je suis le gardien, je fais reculer la mort des miens car ils sont essentiels et dignes d’éternité. Dieu écrit, moi aussi. »

Orphelin de mère, rejeté par son père et haï par ses demi-frères, le chétif Zabor s’est réfugié dans les livres dès l’enfance. Très tôt, il s’est découvert un don insoupçonné : celui de prolonger la vie des autres en écrivant. Mais un jour, Zabor est appelé au chevet de son père mourant. Tiraillé entre l’amour et la vengeance, parviendra-t-il à sauver la vie de l’homme qui l’a abandonné ?

présentation sur le site de Gallimard

Zabor Kamel Daoud

Zabor 
ou Les psaumes 
Kamel Daoud

Voilà un livre-flow, un livre-flux, lu en me laissant immerger, entraîner par le flux de la langue, des langues, de trois langues, la langue innommée, le tamazight, la langue de la calligraphie, l’arabe, la langue de la libération, le français.
Récit d’un cheminement empruntant de multiples chemins d’apprentissage. 
Les âges traversés ? 3 ans, très peu de choses, pas d’image de la mère, 5 ans, des images et sentiments forts de séparation, d’abandon, 13 ans, la découverte des langues et du sexe érectile, 28 ans, le don de prolonger la vie des mourants, le désir fou du tordu, non circoncis, encore vierge, puceau, de demander en mariage la femme divorcée, Djemila, mère d’une fille, femme sans corps selon les règles en terre d’islam, qui ne doit montrer que la tête dans le cadre de la fenêtre, femme décapitée, interdite de sortie.
Il y a des conditions initiales. Zabor est le fils tordu d’une épouse répudiée, morte jeune, élevé par une tante, vieille fille par le statut (aucune demande de mariage ne lui a été faite, par malveillance) mais femme désirante et désirable, au caractère bien trempé, soucieuse de l’héritage de Zabor risquant d’être spolié par ses demi-frères. Le père, boucher, égorgeur de moutons, donc riche, vit avec son autre femme et leurs enfants dans la maison du haut d’Aboukir. Zabor et sa tante Hadjer vivent dans une maison du bas, mise à disposition par le père, Hadj Brahim, qui montre ainsi sa magnanimité et sa puissance.
Il y a la géographie, le village, les collines, la forêt, les cimetières, le musulman et le chrétien, le désert très proche, la mer invisible, la grande ville et la route qui y mène.
Il y a les saisons, le climat, la saison des Smaïnes qui dure une dizaine de jours vers fin août avec les vents de sable venus du Sahara, s’infiltrant partout.
Il y a les croyances, les rituels, les prières, le Livre sacré qui dit tout et dont les versets ne peuvent être que répétés inlassablement.
Il y a les propres rituels de Zabor qui vit la nuit, laissant le jour aux autres, qui fréquente les forêts des collines où il enterre les cahiers qu’il écrit, les uns pour lui, les autres parce qu’il a un don et que les gens du village malgré la crainte font appel à lui. 
Ce don s’est révélé, construit avec l’âge au travers des capacités de Zabor.
Zabor a facilement appris par coeur, l’arabe, à l’école coranique. Il récite avec facilité et conviction les versets du Livre sacré. L’iman a une grande confiance en lui.
Puis il apprend seul le français, la langue du colon (Zabor n’a pas conscience que l’arabe a été la première langue de colonisation des Berbères, des Kabyles), d’abord par les couvertures usagées, abîmées des livres trouvés, la fabuleuse découverte sensuelle de la couverture de La chair de l’orchidée, les seins pointus sous le tee-shirt de la femme, la découverte ainsi de son corps, de son sexe, de la caresse, de la masturbation, puis par les titres des romans embarquant Zabor par son imagination sans limites dans des récits précédant la lecture proprement dite, laborieuse, alphabétique puis fluide du roman, lu, relu, ou repris par des délires et dérives imaginaires. La découverte donc de la plasticité de la langue pour décrire le réel, escamoter le réel, métamorphoser le réel, inventer des vies possibles qu’il s’agisse de lui, du village, des paysages, des gens.
Le voici, scripteur et donc mémorialiste. Cette capacité à mettre en mémoire, à trouver les mots qui feront mémoire lui fait découvrir qu’écrire, alors qu’un vivant est en train de mourir, peut contribuer à prolonger la vie de ce mourant. À l’écoute du récit, le mourant se réveille, reprend goût à la vie, ne se laisse pas partir…. Cela devient un don. Il n’en fait pas un métier, il n’en vit pas. Son statut négocié par son père est celui d’un déclassé, protégé par le prestige de son père, par la bienveillance de l’iman, par sa victoire sur le charlatan, faux prophète, incarnation du diable aux 99 formes (quand Dieu a 99 noms), Hamza.
Zabor, toutefois, ne réussira pas à prolonger la vie de Hadj Brahim. Peut-être, en lui, un désir de vengeance ?
Une particularité de ce récit en trois temps : Le corps, La langue, L’extase, c’est l’utilisation de deux écritures, l'une en caractères droits, le récit de ce qui s’est passé, de ce qui a eu lieu, pas nécessairement chronologique, l'autre en caractères italiques et entre parenthèses, les réactions au présent du narrateur et de son chien intime, parenthèses parfois brèves, parfois longues. Le vocabulaire est riche, demande parfois le dictionnaire. Le récit est évidemment très répétitif, redondant dans cet univers de village en marge, à la vie très codifiée.
Un lecteur comme moi, occidental, laïque,  dont le cheminement le conduit à vouloir s’effacer dans le blanc, à rejoindre le flux éternel de la Vie inauguré par des mystères et miracles à ne pas vouloir élucider, nommer, comprendre ni même décrire, est « surpris » par ce monde de collines entre désert (donnant à voir avec netteté nuit et étoiles dont parle bien le Coran) et mer invisible mais attirante (même si les romans de marins sont plus difficiles à comprendre que les romans à terre), territoire vu comme archipel d'îles. 
Ma satisfaction en tant que lecteur, je l’ai trouvée dans la remarquable description du pouvoir de l’écriture, l’écriture comme matrice possible, potentielle, infinie de récits des mille et une nuits avec enjeu de vie ou de mort. 
J’ai fini la lecture de ce livre des Psaumes (ce sont les 5436 cahiers écrits, enterrés sous des centaines de figuiers, caroubiers, eucalyptus, dont un, cité comme tel, pages 233 à 236, commençant par …, signe sur lequel il dit beaucoup comme il développe aussi sur le pouvoir de la métaphore), alors que Georgette, 95 ans, venait de décéder à deux jours de ses 96 ans, percluse de douleurs, femme dont je conserve l’image de femme déformée par une scoliose et d’une gentillesse d’évidence (nous aimions nous dire bonjour, échanger quelques mots). 
Et j’achève cette note de lecture, le lendemain de son enterrement religieux où j’ai écouté sans y participer, le rituel catholique qui ne correspond pas du tout à l’absence de rituel que je souhaite. 
Il n’y a eu aucun Zabor à Corsavy, capable de prolonger la vie de Georgette, prise en charge depuis 4 ans par sa fille Margot.
Pendant ce temps, une loi est en cours d’adoption en France sur la fin de vie par euthanasie.
Dernière remarque, l’importance accordée par Zabor à Robinson Crusoé (déjà vrai dans Ma nuit au musée Picasso), en particulier aux mots du perroquet Poll, infiniment répétés, pauvre Robinson, où es-tu ?
« J’étais Poll. Et face à un des rares miroirs de notre maison du bas, je ne voyais pas un jeune homme chétif, épuisé par la masturbation et l’écriture, veuf déjà et maudit par une voix de chevreau, mais un oiseau, incapable de voler longuement, certes, mais exercé à l’inventaire, à l’étiquetage, à l’écriture et au duel avec la mort. J’étais l’oiseau qui perpétue une phrase, la reproduit jusqu’à l’avènement du langage riche. » p. 171, langage riche débouchant sur le dernier paragraphe du récit, p.351, repris de la première page du cahier, histoire presque parfaite, que le père n’a pas eu le temps de lire, d’entendre, que Zabor n’a pas eu le temps de finir, paragraphe que je vous laisse le soin de découvrir.

 

à Corsavy, vendredi 10 juillet 2026

 

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Bardot et nous

7 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #SEL, #cahiers de l'égaré, #films, #vraie vie, #épitaphier

La soirée Bardot et nous du 10 octobre à partir de 19 H 30, salle Pétrarque, maison des Comoni, au Revest-les-Eaux, sera une soirée de présentation, explications et commentaires.
L'éditeur sera le présentateur de cette soirée, accompagné pour les lectures (9 à 10 textes) par Dominique Lardenois et Katia Ponomareva.
Entrée libre.

 

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

Bardot et nous 

BAT signé le 7/7/2026 à 9H 30, imprimé par CLIP

ISBN 978-2-35502-176-3

13,5 X 20,5, 47 textes, 306 pages, PVP 20 €
parution 28 septembre 2026, anniversaire de Brigitte Bardot

 

lecture publique, samedi 10 octobre, 19 H 30, entrée libre

direction artistique Dominique Lardenois pour des lectures transversales

lectrices Nadine Demange, Katia Ponomareva

partenariat Les Cahiers de l'Égaré, municipalité du Revest, Le Pôle (arts en circulation), TPM

Maison des Comoni, Le Revest

distribution par SODISLIV, La Barde, 16500 LESSAC

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

Prologue de l’éditeur

Bardot et nous, genèse et déroulement

Il y eut, le 14 octobre 2014, le retour de Bruno Ricard à l’éditeur : J’ai réfléchi à votre futur projet d’ouvrage sur BB, c’est une très bonne idée.

Il y eut, le 25 octobre 2025, l’émergence d’un projet 2026 autour de Brigitte Bardot.

Il y eut, dans la nuit du 19 au 20 novembre 2025, le rêve qui offrit les mots Initials BB, Essentials Sanctuary.

Il y eut un premier appel à textes, le 29 novembre 2025.

Puis tout s’accéléra.

Il y eut la mort de Brigitte Bardot, le 28 décembre 2025.

Il y eut le refus d’un hommage national, le 31 décembre 2025.

Il y eut les obsèques dans l’intimité, le 7 janvier 2026.

Il y eut un 2e appel à textes, le 15 janvier 2026.

Il y eut la messe-hommage à l’église Saint Roch à Paris, le 28 janvier 2026.

Il y eut l’hommage hué à la 51e cérémonie des César, le 26 février 2026.

Il y eut l’ignorance à la 98e cérémonie des Oscars, le 16 mars 2026.

Il y eut 47 textes proposés par 23 contributeurs sur 92 sollicités, le 31 mars 2026.

Elle fut vivante avec sa Biographie symphonique au Palais des Congrès, le 2 avril 2026.

Elle fut présente, à sa manière, au 79e Festival de Cannes (12 au 23 mai 2026) : le maire inaugura la plage Brigitte Bardot.

Son Portrait vert par Andy Warhol ne fut pas adjugé aux enchères à New York en mai 2026 pour 16,7 millions de dollars.

Livre mis à l’impression, le 7 juillet 2026, sorti des presses, le 28 septembre 2026.

Le Revest, 18 juin 2026.

Bardot et nous

Table

Prologue de l’éditeur, Genèse et déroulement ............. 5

MM Cannes 1962 BB, Jean-Claude Grosse .............      8

Bardot, à bout de souffle, Jom Roniger ..................... 16

Essentials Sanctuary, Vita Nova .............................. 23

Sidonie-Brigitte, Moni Grego .................................  29

Être ou ne pas être humaniste, François Carrassan ....36

Bric-à-brac, Sabine Jean ........................................ 42

Deux lettres ouvertes de Brigitte Bardot ................   44

Brèche au bord d’un tombeau, Marwil Huguet ........   52

07/02/26 La Madrague, Erasmus Leaf ....................  58

Cinq colonnes à la une, Dominique Lardenois ........    64

BB, Emmanuelle, nous et moi, par le correspondant

heureux d’Emmanuelle Arsan ................................ 68

Une vie deux destins, Patricia Raccah ......................74

Le cameraman, Je-Jeuh-Jeu ...................................81

À Brigitte Bardot, Sandrine Malika Charlemagne ....  89

À ma Shanga, Carolyne Cannella ...........................95

À Brigitte Bardot, feu Marcel Conche ....................  98

1, 2, 3... 4 soleils, Sylvie Combe ..........................103

Moins une, Frédéric Jean Gilles ............................ 107

Tout autre, Gérard Lépinois ................................. 114

Ange, histoire vraie, Anne Pascale Patris ................118

La lettre du petit cheval, Anne Pascale Patris ..........122

Mes essentials B.B., Michelle Lissillour .................  127

Naturelle, telle quelle, éternelle, feu Christian Bobin 132

Mon empreinte dans la neige, Philippe Payraud .....  136

Le vieil ami des mots et des animaux, Alain Cadéo   150

Sur la plage abandonnée, Nadine Chauchat ..........  157

Une place au soleil, Nadine Chauchat ....................160

Foirades Gourades Leurrades, Je-tu-il ....................163

Elle n’était pas blonde, Brigitte, Benoît Rivillon .....   168

Il n’était pas beau, Lucien, Benoît Rivillon ............  176

Combat sacré, Marie-Thérèse Laneuze .................. 181

Le corps émotion de l’âme, Pierre Vigna ................183

Ce que je porte, Claude IA ...................................185

Le Mépris, Roger Lombardot ............................... 190

J’étais encore très jeune, Sacha Barault ................194

C’est fou !, Centsoixantehuitmoinssixfontdouze ....  200

BB au paradis et moi…, Marc Israël-Le Pelletier ...    215

Rituel du 40e jour, Piou Piou ................................ 220

Insupportable discours de la vérité, Scolca .............228

À la recherche…, Karine Poirier-Deplagne ...........    234

Onze minutes, Hélène Phung ............................... 242

Haïsha, Hélène Phung ......................................... 249

La grotte et la sainte, Alexandre Ferran .................252

Le scénario manquant, Mariama et Rosalie ...........  258

Manifeste des M, anonyme .................................. 273

La dernière lettre, Christiane Singer ......................283

La Vérité, Gilles Cailleau ......................................289

Épilogue du claviste, Mood’s moon ........................297

 

Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra

Bardot / Godard / Warhol / Manarra

Épilogue

Moon’s mood

(l’humeur du claviste*)

Cette mise en page est terminée, relue, corrigée, le bon à tirer est validé… Our revels now are ended, comme dit Prospero. Ouf ! Et en écrivant ce ouf, j’essuie mon front du revers de la main.

Mettre en page un tel ouvrage, c’est selon qu’on se sent marcheur, marin, chercheur d’or ou humain parmi les humain·e·s, vivre un vertige, un maelström, un ultra-trail, un labyrinthe… On ouvre la boîte de Pandore (attention, je ne dis pas une boîte de Pandore, non, la boîte de Pandore, la vraie) et tout en jaillit en pagaille, avec la brutalité des caresses et des ombres…

On en sort comme on sort d’un ring ou d’une nuit d’amour, sonné. Et à la vérité, comme d’un ring ou d’une nuit d’amour, on n’en sort jamais, il s’en échappe toujours de la boîte…

Ce qui me choque ce sont toutes ces bêtes merveilleuses que l’on transforme en saucisson… Le plus beau jour de ma vie était une nuit… La lucidité, c’est atroce et merveilleux à la fois… Je vois immédiatement la faille et ça m’empêche de m’évader dans un rêve… Vous êtes si gentil. Si gentil ! Et tout ce que je trouve à faire, c’est de brûler votre maison… Un chien, un chat, c’est un cœur avec du poil autour… Tu te mets en colère, t’as pas compris ? La drogue, j’en prends pas, j’en vends… Les autochtones ont gardé leurs gènes de sauvages, tout ça a des réminiscences de cannibalisme des siècles passés. J’ai honte de cette île, de la sauvagerie qui y règne encore… Est-ce que, par hasard, vous seriez timide, capitaine ?Nous ne sommes pas faites pour mener la vie d’un homme. Une femme est un être doux et vulnérable avant tout… Ma petite Vierge, heureusement qu’elle existe… Mais tu as bu, tu sens le rhum ?… C’est toujours comme si j’allais mourir le lendemain… J’accuse violemment etfermement les gouvernements successifs de se plier lâchement à une tradition religieuse importée sur notre territoire par ceux qui ont eu la chance d’y être accueillis et qui petit à petit nous imposent leurs coutumes barbares, sanglantes et écœurantes… C’est follement excitant. Viens, on va voir… Si tu m’aimes tais-toi !… Plus les femmes essaient de se libérer, moins elles sont heureuses… J’ai pensé que le cinéma ne m’apporterait plus rien et que je n’apporterais plus rien au cinéma, comme un couple se sépare au moment où il n’a plus rien à se dire… Vous voulez me juger, mais vous n’avez jamais vécu, jamais aimé… J’ai été très heureuse, très riche, très adulée, très célèbre et très malheureuse… Tu vois mon derrière dans la glace ?… Je crains que vous me méprisiez… Je sais que j’ai plus de couilles que beaucoup d’hommes… Et toi t’es heureux ?… Le cinéma est un métier de cons… C’est pour ça que vous me détestez, parce que vous êtes tous morts… Si tu ne penses plus à moi, je n’existe plus…

Ad libitum.

Dos d’Âne, île de la Réunion, 21 juin 2026.

* À ne confondre ni avec claveciniste ni avec caviste ! Un·e claviste (un dans le cas présent) est la personne chargée de la composition d’un texte sur toute machine à clavier.

 

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René Frégni Marie Kern

2 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #JCG, #notes de lecture

René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
Présentation par les éditeurs : 
- Les vivants au prix des morts de René Frégni (2017)
Lorsque le douzième coup de midi tombe du clocher des Accoules, un peu plus bas, sur les quais du Vieux-Port, les poissonnières se mettent à crier : «Les vivants au prix des morts!» Et chaque touriste se demande s’il s’agit du poisson ou de tous ces hommes abattus sur un trottoir, sous l’aveuglante lumière de Marseille…
À Marseille, René n’y va plus que rarement. Il préfère marcher dans les collines de l’arrière-pays, profiter de la lumière miraculeuse de sa Provence et de la douceur d’Isabelle. Il va toutefois être contraint de retrouver la ville pour rendre service à Kader, un encombrant revenant. Kader qu’il a connu lorsqu’il animait des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes, belle gueule de voyou, spécialiste de l’évasion. Kader, qu’il voit débarquer un jour à Manosque traqué par toutes les polices, en quête d’une planque, bien avant la fin prévue de sa longue peine. Dès lors, il est à craindre que le prix des vivants soit fortement revu à la baisse…
Commence un face-à-face entre le silence de l’écriture et celui des quartiers d’isolement, entre la petite musique des mots et le fracas des balles. Au fil de l’intrigue haletante, René Frégni entraîne le lecteur de surprise en surprise, tout en célébrant de son écriture brutale et sensuelle la puissance de la nature et la beauté des femmes.
 
- À l'encre de mon âme de Marie Kern (juin 2026)
Après avoir tout perdu, un homme en quête de sens se reconstruit à travers l’écriture d’un roman inspiré d’un meurtre qui le fascine.
Simon touche le fond. Privé de son emploi, abandonné par sa compagne et confronté au vide de son quotidien, il peine à trouver un sens à son existence. Alors qu’une nouvelle année débute, un événement inattendu vient bouleverser sa routine : le meurtre de Clovis Gauvain, retrouvé mort à proximité du bois où il vit à La Seyne-sur-Mer.
Intrigué par cette disparition, Simon décide d’en faire la matière de son premier roman. Au fil de l’écriture, ce qui n’était qu’un projet littéraire devient une véritable obsession. En cherchant à comprendre qui était Clovis Gauvain, il s’immisce dans l’existence du défunt et se laisse entraîner dans une quête où les frontières entre réalité, imagination et création se brouillent peu à peu.
Entre enquête intérieure, renaissance personnelle et pouvoir des mots, À l’encre de mon âme explore la manière dont l’écriture peut transformer une vie et redonner un sens à ce qui semblait perdu.
René Frégni Marie Kern

acheté à la FDL d'Hyères en 2018, dédicacé par René que je connais, lu en juin 2026 à Corsavy en une après-midi et soirée, Les vivants au prix des morts se présente comme un journal de bord, d'un 1° janvier à un 21 avril, avec des trous, entre le 31 janvier et le 17 février par exemple et passant du 21 avril à novembre parce qu'il a fallu à René disparaître après avoir jeté son portable (un policier dans notre poche) puis avoir jeté sa carte bleue (un autre flic dans la poche).

Deux registres d'écriture : 

- le registre concernant la vie dans les collines de Manosque et environs. Pour tout provençal, méditerranéen, catalan, occitan, corse, ça fleure bon les senteurs de la garrigue, ça sonne bien les stridences des oiseaux, décrits avec précision, le plus cruel étant le moineau, les arbres, la forêt, le maquis, la lune, la nuit, le jour, la chaleur, l'ombre, les ombres; René l'écrivain nous ravit par la fluidité de son écriture; on est embarqué dans quelque chose qui s'apparente à une expérience sensible de vraie vie goûtant l'instant présent, savourant aussi les plaisirs sensuels avec la magnifique Isabelle (on est dans de beaux draps !). "Un livre, la lumière, les femmes... Ces trois mots résument ma vie. Un rêve entre mes mains et la beauté partout." p. 130. "J'avais vingt ans. Je ne suis pas devenu cruel, ni avide de pouvoir, je suis devenu solitaire. J'observe les hommes, je fréquente les arbres." p. 18

- le registre concernant le monde cruel, sans pitié, sans amitié, de la prison. L'aide qu'apporte René, ex-animateur de l'atelier d'écriture de la prison des Baumettes, à Kader, le roi de l'évasion, froid et impitoyable tueur dans ce monde de truands, l'entraîne bien au-delà de ce qu'en régime normal, gouverné par la seule raison, le seul bon sens, il aurait accepté. A-t'il été faible ? Il n'a guère le temps de répondre à la question. Il lui faut changer de lieu, se faire oublier, laisser Isabelle. Là aussi, on est embarqué, nous prenant d'empathie pour ce roi de l'évasion (on serait là encore dans de beaux draps!). "Aurais-je dû écarter la main égarée de Kader ? Refuser d'entendre l'appel si sombre de sa solitude ? Poursuivre ma vie, en ouvrant chaque jour ce cahier sur de belles pages de silence ? Oublier les démons qui rôdent encore autour de moi, pour dessiner à l'encre bleue la lumière des saisons qui me restent à vivre ?" p.65

En conclusion, cette conversation inouïe : "Tu sais combien de romans sortent chaque mois en France. Les lecteurs sont beaucoup plus rares que les écrivains.

- Mais aucun romancier ne parle des seins d'Isabelle comme toi." p. 73

 

 

René Frégni Marie Kern

Lire À l'encre de mon âme, dans la foulée du roman-journal de René Frégni n'a pas été un hasard. Je connais bien Marie Kern (spécialiste de Giono) qui connaît bien René Frégni (installé à Manosque et citant Giono dans son roman) pour avoir beaucoup partagé avec lui sur l'écriture.

J'ai connu Marie Kern comme auteur de théâtre par Georges Perpès, de la bibliothèque Armand Gatti.

Elle m'a invité deux-trois fois chez elle où elle vivait avec sa mère. J'ai découvert deux femmes, folles des oiseaux, s'occupant de pigeons estropiés, d'un gabian mutilé, de poules pondeuses sauvées de l'abattage, de canaris sauvés du congélateur. La cruauté des humains et l'amour inconditionnel pour la gente ailée, médiatrice entre la Terre et le Ciel. Sensibilisé à la maltraitance dans les élevages en batterie, j'ai écrit une pièce sur ce sujet, jamais édité.

Marie Kern avait confié son manuscrit aux Cahiers de l'Égaré. J'avais été séduit mais minoritaire dans le comité de rédaction, il n'avait pas été publié.  

En recherche tous deux sur le plan spirituel, nous avons beaucoup échangé par mails. Elle est devenue un des personnages de Et ton livre d'éternité ? Lola.

C'est un grand roman, pré-sélectionné pour le prix de l'évêché. Sa lecture mobilise la sensibilité et la spiritualité. On peut en sortir modifié comme le voyage chamanique que fait Simon sous la guidance de Morag, le chaman, lui fait vivre ce qu'on appelle un état modifié de conscience : il devient, il est Gauvin. Qui, que devenons-nous ?

À l'encre de mon âme est le journal de bord écrit par Simon Martin après la découverte, au pied du chêne magique de la forêt de Janas, du cadavre de Clovis Gauvain.  Journal daté, à trous, du 1° janvier 20 au 3 mars, trou jusqu'au 1° novembre suivi de quelques dates jusqu'au 2 février.

Simon Martin se vit comme un médiocre, après une vie de comptable, licencié, abandonné par sa compagne, Camille. Devenu solitaire, il flashe sur Salomé, qui lui fait découvrir le lieu de vie de Clovis et qui fréquente le milieu chamanique.

Ce "médiocre", par amour pour Salomé, accepte de jouer le jeu que lui propose Salomé, amoureuse et compagne de l'assassiné Clovis Gauvain : devenir Gauvain, corps et âme. 

Jeu qui n'en est pas un. 

Salomé lui dit : je vous parle d'âme, pas de costume. p.120

Simon dans son journal : Me grimer en Clovis, je peux le faire, apprendre à être ce qu'il était, c'est également possible. Mais s'emparer de son âme... p. 120.

En acceptant ce "jeu", il se révèle moins médiocre, moins banal qu'il ne se voit. Il sait répliquer à Salomé qui souvent le paralyse. Il a de l'intuition. Son authenticité, sa sincérité finissent par séduire Salomé :

Si vraiment, tu es lui, je veux entendre de ta bouche ce poète, Rûmi, que tu aimes tellement.

- Si vraiment je suis lui ? comme tu es bizarre, ce matin

- Je t'en prie, fais comme je te demande

- Soit ! il y a une voix qui n'utilise pas les mots. Écoute. C'est ça, ai-je continué, écoute l'invisible, il t'apportera secours et guérison (Rûmi). p. 150

et leur fusion charnelle (son rêve) finit dans une extase si violente qu'elle en fut presque mystique p.167. 

En devenant Gauvain, en acceptant de mourir comme Gauvain, notre mort, ce sont nos noces avec l'éternité (Rûmi). Crois-tu que l'on mourra ensemble, Clovis ? p. 212, Simon tout en se transformant, en transmutant son âme, mène l'enquête à sa façon, cherche et découvre qui est Salomé et son attachement à Gauvain. J'attendais qu'elle me dise qu'elle savait pertinemment que je n'étais pas Clovis, qu'elle avait joué pour se rassurer, pour faire pousser la vie sur une mort qu'elle n'acceptait pas. p.164.

Une horloge atomique n'aurait pu mesurer l'écart séparant les deux moments, la rencontre avec Clovis 1er et celle que nous vivions. Ils ne faisaient plus qu'un. p. 211

Conclusion : elle a fait de ma vie un roman que j'écris à l'encre de mon âme. p. 218

phrase décisive : un roman au prix d'une expérience de vie au risque de la mort.

Hasard ? la mère de Marie est décédée au moment de la sortie du roman, le 19 juin 2026, à 88 ans, sans avoir vu le livre. Marie a décoré le cercueil de papillons, livré aux flammes. 

Quand j'ai appelé Marie pour avoir des nouvelles, j'ai dit : allô Marie, ici Danièle (un jeu habituel chez moi). Hasard ? la mère de Marie a pour prénom, Danièle. 

Marie a écrit à ma demande, un texte dans l'ouvrage collectif : Bardot et nous, À la recherche de mon âme en deux moments :

Derrière l’horizon NATIVITÉ/ ORIGINE ?

De Salomé à Marie-Madeleine MÉTAMORPHOSE.

 

 

Vous savez JC, je vais me battre pour ce livre et j'espère avoir la force d'en écrire un autre pour Totem, la faune sauvage. C est ce qui me motive.

BB, oui, elle a fait de belles choses, femme précurseure. Elle a eu la chance d avoir le monde à ses pieds en dansant simplement.  C est une Salomé. Elle a eu l'intelligence de bien s'en servir mais c'est vieux tout ça. Les gens ne s'intéressent plus à BB. Elle fait partie de l'Histoire. Pour le présent beaucoup de gens luttent en faveur des animaux non humains mais je pense que la seule chose qui aura raison de la cruauté des humains c'est la chaleur. Déjà les élevages de canaris sont en péril et beaucoup d'autres oiseaux. Ils meurent à cause de la chaleur. Les bêtes d'élevage aussi. Alors les humains vont encore essayer de s'accrocher à leurs valeurs esclavagistes mais quand la chaleur deviendra intolérable, ce sera fini. Je ne signe rien en défaveur du changement climatique, je laisse faire. C'est la main de Dieu.
Je vous embrasse JC
Mon projet de roman s appellera La Vénus aux oiseaux, beaucoup de travail. (mail du 24 août 2026 à 18 H 00)
extrait d'un entretien paru dans Le Monde du 18 août 2026
Mickaël Labbé, philosophe : « L’éloignement des abattoirs prépare notre ignorance des conditions de vie des animaux »
Les infrastructures où sont produits les aliments carnés sont construits loin des villes et échappent à notre regard, ce qui permet au consommateur d’oublier l’exploitation et les violences subies par les animaux d’élevage, remarque le philosophe dans un entretien au « Monde ».

Chaque année en France, environ 1 milliard d’animaux terrestres sont abattus à des fins de consommation, soit plus de 3 millions chaque jour. Les récents épisodes caniculaires ont, par ailleurs, généré dans les élevages, notamment au sein des fermes-usines, une tension d’une ampleur inédite. La surmortalité record des animaux (+ 1 000 % pour les volailles et + 200 % pour les cochons en Normandie et en Pays de la Loire, d’après le média agricole Réussir) a même motivé l’autorisation exceptionnelle pour les éleveurs d’enfouir les cadavres d’animaux qui ne pourraient être collectés par les sociétés d’équarrissage, saturées.

Pour autant, la violence des lieux qui abritent cette exploitation est absente de nos paysages quotidiens. Cette invisibilité est le point de départ de l’ouvrage du maître de conférences à la faculté de philosophie de l’université de Strasbourg Mickaël Labbé. Dans De la cage à l’abattoir. Les conditions spatiales de l’exploitation animale (Payot, 192 pages, 18 euros), il interroge en effet la manière dont ces espaces ont été soustraits à notre regard.

A partir de quand la mise à mort des animaux non humains est-elle rendue invisible ?

Le milieu du XIXe siècle est un moment charnière de notre relation aux animaux non humains. Les travaux de William Cronon sont fondateurs en la matière. Cet historien américain de l’environnement réfléchit à la manière dont les logiques du capitalisme ont modifié notre rapport au vivant, jusqu’à réduire les animaux non humains au rang de marchandises.

L’attention nouvelle aux questions de salubrité, l’évolution des mentalités qui rend nos contemporains plus réticents au spectacle de la violence et le besoin de massifier la production en vue d’une maximisation du profit finissent par entraîner une invisibilisation des lieux de la mise à mort animale. Eloignés des villes, ils prennent des dimensions industrielles en même temps qu’on pratique une agriculture toujours plus intensive. Ce sont les fermes-usines gigantesques aux murs bétonnés, sans lumière naturelle, saturées d’odeurs et de sons agressifs, où l’on entasse les animaux sans se préoccuper de leurs besoins spécifiques...

À PEINE NÉS, DÉJÀ EXPLOITÉS 🥺 Voilà sur quoi nous sommes tombés aujourd’hui, 16 août 2026. Page FB Sanctaire les meuh'eureuses

Après nous être renseignés, il nous semblait important d’en parler. Cette vidéo a été tournée au Kansas, aux États-Unis, lors d’une visite professionnelle de Kansas Dairy Development, une immense structure liée à l’industrie laitière. Les veaux y arrivent en moyenne à seulement 2 ou 3 jours. Ils passent environ 90 jours dans ces niches individuelles, puis sont transférés en bâtiments de transition et ensuite en groupes. Les génisses destinées au renouvellement des troupeaux sont ensuite mises à la reproduction avant de retourner gestantes dans les élevages. Car pour produire du lait, une vache doit d’abord avoir un veau. Les femelles gardées pour le lait seront à leur tour inséminées, mettront bas, produiront du lait… puis, lorsqu’elles seront réformées : abattoir. Et les mâles ? Ils ne produiront jamais de lait. Beaucoup sont vendus pour être élevés pour la viande. Derrière « filière viande », la réalité est, engraissement, puis abattoir. Cette logique ne s’arrête pas aux États-Unis. En France, les ateliers spécialisés de veaux de boucherie existent déjà. À Verrie, près de Saumur, un projet soumis à autorisation prévoit 560 veaux élevés simultanément, entièrement en bâtiment, sur caillebotis, sans pâturage ni parcours extérieur. Pendant ce temps, l’accord UE–Mercosur est appliqué provisoirement depuis le 1er mai 2026. Il prévoit notamment, pour l’UE, un contingent de 99 000 tonnes de viande bovine à droit réduit et 180 000 tonnes de volaille. Ici ou ailleurs, les animaux paient le prix. Nous voulons sortir d’un système qui fait naître, sépare, exploite et tue des êtres sensibles pour les transformer en marchandises. 🌱 Végétaliser nos assiettes, c’est agir concrètement pour eux.

Pour les personnes qui se demandent, ou qui affirment, que ces images auraient été générées par intelligence artificielle :
je vous invite simplement à aller voir et lire ces sources. Il s’agit de deux vidéos et de deux articles consacrés à Kansas Dairy Development, au Kansas.
🎥 Une vidéo de Drumgoon Dairy, montrant des veaux arrivant à KDD et d’autres veaux au moment du nourrissage : https://www.facebook.com/.../dawn-at-kdd.../391024188918466/
🎥 Une vidéo de Select Debernardi, tournée lors d’une visite professionnelle de Kansas Dairy Development en 2026 : https://www.instagram.com/reel/Db20dhIKx2F/
📰 Un article de Dairy Herd / Farm Journal de 2024, consacré à Kansas Dairy Development, avec photos et description détaillée du fonctionnement du site : https://www.dairyherd.com/.../success-all-details-kansas...
📰 Un reportage du High Plains Journal de 2023, réalisé sur place à Deerfield, au Kansas, décrivant notamment les dizaines de milliers de veaux et les rangées de niches visibles sur le site : https://hpj.com/.../02/06/business-has-dairy-calves-covered/
Nous partageons ces liens uniquement afin que chacun puisse vérifier les informations par lui-même.
René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
un livre noir clair

sous la direction éditoriale de Laurence Loutre-Barbier

Un livre noir clair prolonge mon engagement encore après la cérémonie des funérailles auprès d’une – ou plusieurs – personne proche du défunt et très investie dans le projet éditorial. Le temps est notre précieux allié et nous porte avec toute l’énigme de la vie à résoudre sans fin, plus de deux années durant encore.
Le livre contient ce qui ne meurt pas : souffle, lumière, regard, valeurs, amour, talent et paix. Il contient en réalité les liens invisibles qui continuent. Le silence aussi. Un silence habité.
Un tel livre est un monument, un monument qu’on garde près de soi ou pas, un livre de recueillement, un livre qui soigne celles et ceux qui l’ont conçu et celles et ceux qui le reçoivent.
Un livre noir clair n’est pas une fin, mais un seuil.

Laurence Loutre-Barbier

est le nom donné à la maisonnette dans laquelle sont morts par suicide Philippe et Antonia Calm. C’est le titre choisi par Alice Calm pour le livre qui les réunit et qui contient ce qui ne meurt pas.


Merci à ceux, esprits et incarnés qui m’ont fait confiance pour accompagner Didier Kowarsky dans ce grand passage qu’on appelle la mort : pour ses obsèques à Paris et pour l’édition de son livre hommage.

Laurence Loutre-Barbier

 

tirage 500 exemplaires
512 pages, 24,5 x 17 cm

relié dos rond

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