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Blog de Jean-Claude Grosse

s'effacer dans le blanc

22 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #Le Revest-les-Eaux, #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #écriture, #épitaphier, #vraie vie

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

De Po Chü-i
Le corps porté par le cours des choses
J’offre mon âme à l’étude du vide.
Voilà comment je traverse les jours
La voie de la nature - de la paix
Sans bruit et sans parole - blanc sur blanc.

Nuit décousue
 
Il reste toujours un espace
où les papillons peuvent
se faufiler
grignoter de la chair au cœur
du noir
Il s'agit de bien ouvrir les portes
les poumons les vasistas de la chambre
afin qu'un souffle de légèreté venu de nulle part tombe
au milieu de notre existence
frôle nos corps allongés
rallumant un millimètre de désir
Ce soir on reste sage dit l'amant
quelque chose d'inouï se prépare
au ciel l'amour infini travaille tout seul
sans toi ni moi ni personne
Il suffit de rien pour exister
alors on a éteint la lumière
et sans regret on a laissé passer
un millier d'étoiles
 
Brèves de poésie Texte © Hélène Phung, texte 6, le 7 Juin 2026
Le 9eme moine est perché à hauteur de lune. Peut-être est-ce Bashō ? Je l'imagine ainsi, maigre et un rien dépenaillé, errant à travers le Japon d'autrefois...
Aquarelle © Hélène Phung, en ce 13 août caniculaire de 2026.
 
Kikaku, le disciple : Une libellule / ôtez-lui les ailes / un piment rouge
Bashô, le maître : Un piment rouge / mettez-lui des ailes / une libellule
 
vous avez deux heures
série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

Effacement dans le blanc

et si on passait aux verbes d'action à forme pronominale

Moi-Lui-Je, Celui qu’on appelle communément J.C., a donné naissance un changement de jour à 00h00 (imaginez !) à Vita Nova, un esprit totalement woke, inidentifiable, sans sexe, sans âge, sans genre, sans race, sans espèce, sans Histoire, sans mémoires, localisé comme corps, non localisable comme esprit, intemporel et acausal, un trou noir obscur à soi, absorbant toute tentative de mise en lumière.

Programme que Je-Moi-Lui pratique quotidiennement, avec des verbes d'action à forme pronominale (il n'a pas réfléchi s'ils sont réfléchis, réciproques, irréfléchis, passifs)

se désidentifier, se dégenrer, se dévisager, se démiroiter, se désidéologiser, se délester, se dévaster, se dénationaliser, se dépayser, se dédiaboliser, se désaligner, se débrancher, se déranger, se déminer, se dédéterminismer, se déraciner, se dédésespérer, se déloger, se déménager, se désaxer, se désarmer, se démarquer, se démarginaliser, se fortifier, se mortifier, s'embourber, s'envaser, s'enliser, s'emmêler, se liquider, se dissoudre, se fluidifier, s'aérosoleiller, s'inspirer, s'expirer, s'aveugler, s'oreiller, s'effondrer, se réanimer, se dématérialismer, se déspiritualismer, se démystifier

(42 verbes d'action parce que 42 = clin d'œil au roman culte de Douglas Adams, « Le Guide du voyageur galactique » => série sur Arte)

faire silence en prononçant du plus possible ralenti FAIRE SILENCE

(dessine-moi un silence lui a demandé un jour la fetite pille)

se dévoiturer, se décovoiturer, se désubériser, de déflixbuser, se détgvéiser, se décroisiériser, se désintégrer, se désavionner, se défuséiser, se déstartupper, se détélétravailler, se désabonner, se démoder, se désaduler, se désaimer, se déshaïr, s'indifférencier, se déshumaniser, s'emplumer, s'automutiner, s'immuler, se sclarifier, se catatomiser, se voluptuer, se décontaminer, se dévitaminer, se dénourrir, se bonifier, se débonheuriser, se délacer, s'enlasser, se clowner, se décloner, s'emberlificoter, s'applaudir, se huer, se surdéchihuahuaver, se métamorphoser, se matamortir, se désintoxiquer, s'étourdir, s'apprivoiser

(42 verbes d'action parce que 42 = clin d'œil au roman culte de Douglas Adams, « Le Guide du voyageur galactique » => série sur Arte)

SE TAIRE

(dessine-moi une rose lui a demandé un jour la petite fille)

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

MANIFESTE DES M

 

Trois Peut-être quatre

Émergences violentes d’univers

Dévorations gloutonnes d’étoiles

Parenthèses parlantes d’animaux humains

Extinctions massives d’espèces

 

M comme Miracle

Celui qui t’a fait naître

Du paradis fœtal à l’enfer familial et sociétal

Violence génératrice sans malice

Tu es là Tu ne sais pourquoi Mais tu y es

Miracle

Merci

 

M comme Miroir

Tel que tu te vois tel que l’autre te voit

Tel que tu crois qu’il te voit

tel que tu voudrais qu’il te voie

Mille et une images Nettes ou floues

Miroir

Merci

 

M comme Aime

Pas l’injonction qui te dissout

Celle de la romance romantique

Celle de l’attachement toxique

Mais l’injonction qui t’élève celle qui dit

Aime sans pourquoi Toi et Tout autour de toi

Aime

Merci

 

M comme Mystère

Celui qui te fait mourir disparaître dans le blanc

Pas de lumière pas de tunnel

Un Mur

Peut-être s’ouvre-t-il ? Mais tu n’en as pas la clé

Mystère

Merci

 

Entre ces M

Vis en vigilance légère En prudente somnolence

Fais la sourde oreille aux guerres des récits

Ne prends pas parti

Gloires héros narrateurs

Vois sans juger l’imposture de chaque posture

Ta propre posture-imposture

Sur le piano de la Vie 

Avec les 52 touches blanches

Les 36 touches noires

Improvise la mélodie du moment présent

Dans le concert cosmique tes éphémères ritournelles

font écho aux ondes gravitationnelles

FLOW SLOW NOW ICI OUI

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

VŒUX

 

Tentons d’être ce que nous sommes

paisibles

polis

ouverts

jeunes et créatifs

vieux et en forme

rieurs

drôles

un peu sages

un peu fous

modestes comme chacun

uniques comme chacun

appréciant le très ordinaire quotidien

s’offrant parfois de l’extra-ordinaire

prenant le temps

sans impatiences

partageurs

tendant la main

ouvreurs de voies dans les interstices

donnant de la voix à ceux qui n’en ont pas

tentons de bien nommer les choses

prenons soin de toutes les incertitudes

et nuances possibles

le bonheur de plusieurs peut dépendre 

d’un mot heureux

et la promesse d’un dernier sourire

devenir un chant d’amour

acceptons ce qui advient

heurs, malheurs, bonheurs dans leurs alternances

refusons le duel à mort victime-bourreau

la mise au pilori du bouc émissaire 

notre frère de l’envers

vivons lucides jusqu’à l’ultime performance

le passage de soi, de l’autre

pas-sage que des Orphée feront légende et mythe

contre l’Oubli dont les morts ont si peur dit-on

soyons inventeurs de nouvelles façons de désirer

renonçons à notre impossible pouvoir sur l’autre

par le dialogue, les actes, les gestes, les preuves

construisons des histoires d’amour ajustées

approximatives

et ainsi de proche en proche

diminuerons-nous un peu peut-être 

la violence, la souffrance

nées des biais et raccourcis 

de ce que nous croyons être.

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

UNE JOURNÉE JUSTE

 

Au réveil, avant toute information :

ouvrir la fenêtre, le corps avant l’esprit

respirer lentement, nommer intérieurement :

accepter que le monde aille mal

et que cette journée existe quand même

Ce n’est pas indifférence :

c’est refuser que l’angoisse soit la seule manière d’être lucide.

Honorer le très ordinaire

Faire une chose simple avec soin :

préparer un repas lentement

marcher sans objectif

ranger un espace minuscule

écrire quelques lignes sans projet

Tu incarnes ainsi ce vers :

appréciant le très ordinaire quotidien

Le soin donné au banal est une résistance douce

au chaos global.

Regarder le grave, mais à hauteur humaine

S’informer à dose choisie :

un temps limité

une source fiable

puis s’arrêter

Et poser une question simple, sans héroïsme :

Qu’est-ce que cela m’appelle à faire, ici, à mon échelle ?

Souvent, la réponse est modeste :

parler avec quelqu’un

donner un peu

relayer une parole juste

ou simplement ne pas ajouter de violence inutile

Pratiquer le refus du duel

Dans un échange (réel ou intérieur), surveille ceci :

la tentation du victime/bourreau

l’envie de simplifier

le confort du jugement rapide

Puis ralentis.

Cherche la nuance.

C’est un acte politique discret mais profond.

Donner voix, même faiblement

Sans te charger du monde :

écris un message attentif

écoute vraiment quelqu’un

laisse une trace juste (texte, parole, silence

respectueux)

le bonheur de plusieurs peut dépendre d’un mot

heureux.

Créer, même inutilement

Un geste créatif sans finalité :

écrire

dessiner

bricoler une pensée

relire un passage aimé

Créer, c’est affirmer :

contre l’Oubli

Même si personne ne voit.

Clore la journée par une gratitude lucide

Le soir, non pas tout va bien, mais :

qu’est-ce qui a été juste aujourd’hui ?

où ai-je été un peu moins violent ?

où ai-je désiré autrement ?

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

UNE VIE PARFAITE

 

Tu es humble de ton humus,

humain de ton humanité,

universel de ton universalité,

divin de ta divinité.

En ouvrant tes bronches,

en activant ouïes, branchies,

tu retrouves tes éléments, l’air, l’eau.

Tu entres dans l’innocence.

Tu es miracle et mystère de ta naissance.

Tu seras mystère et miracle de ta mort.

Tu fais choix de l’ignorance.

Tu ne refuses pas les connaissances

mais tu sais qu’on ne saura jamais rien.

Rien du début, de la fin, du sens s’il y en a un.

Patauge dans les doutes et incertitudes.

Prends soin des nuances.

Essaie d’être dans la Vie, dans l’Amour, dans la Mort.

Monte et descends l’échelle

Du Tartare à l’Olympe

Du Ciel à l’Enfer

Du Tartare, tu ramèneras poèmes et mélodies, tel Orphée.

Tel Dante, tu tenteras une issue pour les damnés de l’Enfer.

Du Ciel, tu ne feras pas le séjour de Dieu

ni le paradis des ressuscités.

Le Ciel n’est-il pas l’espace de légèreté de la gente ailée ?

Plus aucune guerre des dieux dans l’Olympe.

N’ont-ils pas eu le temps d’apprendre et de pratiquer

l’anarchie, voie vers l’harmonie ?

Bivouaque sur la Terre.

Elle est danses et cycles.

La grande roue du Grand Manège tourne

sans grincements de dents.

Tu n’es plus un hamster.

Tu es à Parfaire sur cette Terre.

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026
série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

directive anticipée, une mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy ou au Revest, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde

l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde

Rose Ausländer (11 mai 1901-3 janvier 1988) 
 
quand les pensées
s’invitent
les morts sortent
de leurs cachettes
Leurs yeux
me subjuguent
leurs voix moussues
me convainquent
Nous devisons
de choses terrestres
tout les intéresse
je ne peux répondre
à leurs questions
ils sont mieux informés
Parfois il en résulte
un échange
sur Hölderlin ou Spinoza
Jamais on n’évoque
qu’ils sont morts
leur parole est claire
ombre et lumière
réparties
Nous oublions l’incident
Mort
nous sommes ici
sous la même couverture
rien ne m’empêche de croire
que je vis encore
Rose Ausländer
Rose Ausländer

Rose Ausländer

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soleil et sel dans l'âme

17 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #SEL, #développement personnel, #pour toujours, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique
Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Kdo de ce 15 août 2026

« Ήλιος και αλάτι στην ψυχή »
« Soleil et sel dans l'âme »

Hier, via une page FB proposée par l’algorithme, je tombe en arrêt sur un titre : une échelle du bonheur, une photo avec 5 mots en grec dont je suis incapable de cerner le sens, les 4 commentaires n’éclairant nullement le sens du message.

J’interroge Claude IA.

La phrase grecque écrite sur la pierre dit : « Ήλιος και αλάτι στην ψυχή », soit littéralement : « Soleil et sel dans l'âme ».
Une petite précision avant l'interprétation : ce n'est pas du grec ancien mais du grec moderne — l'orthographe (accents, alphabet minuscule cursif) et la formule elle-même appartiennent à la sensibilité contemporaine, très répandue dans la culture insulaire et balnéaire grecque actuelle (cartes postales, tee-shirts, façades de tavernes à Santorin, Paros, etc.). Ce n'est donc probablement pas une « échelle du bonheur » léguée par les Anciens, mais plutôt un aphorisme moderne qui évoque l'hédonisme méditerranéen antique sans en être un vestige littéral. Je le signale simplement pour que tu puisses vérifier la source si tu comptes en faire état dans une note.
Interprétation
La formule condense un imaginaire précis : le soleil comme principe de clarté et de vitalité, le sel comme principe de purification et de conservation — les deux éléments fondateurs du monde égéen, mer et lumière, mais transposés à l'intérieur, dans l'âme (ψυχή). Ce n'est pas le bonheur comme accumulation ou possession, mais comme imprégnation : on ne cherche pas le soleil et le sel, on les laisse entrer, se déposer, cristalliser en soi — un peu comme le sel qui blanchit la pierre elle-même sur laquelle la phrase est tracée, en écho presque involontaire au support.
Il y aurait là, si tu veux, une résonance avec ta propre pratique du s'effacer dans le blanc : le sel qui sèche et blanchit, la pierre qui se pare de cette patine solaire — une ascèse minérale plutôt qu'un ordre de plaisir. Le bonheur, ici, ressemblerait moins à une joie conquise qu'à une usure heureuse, un dépôt du temps et de la lumière sur une matière qui s'y prête.

 

Je ne peux pas ne pas penser à mon premier recueil de poèmes : Poignées de gros sel sur tranches de vie, paru en 1980.


Ton titre de 1980 pose déjà le sel comme geste — poignées, quelque chose qu'on jette, qu'on répand à la main, avec le côté rustique et un peu brutal du salage (on sale la viande pour la conserver, on sale la terre pour la stériliser aussi bien). Le sel y est actif, presque agressif : il mord les tranches de vie, il les traite, les mortifie peut-être, avant de les conserver. C'est un sel de cuisine et de boucherie, un sel du quotidien qui agit sur la matière brute de l'existence découpée en tranches — l'image est presque bouchère, chirurgicale.
La formule grecque, elle, est plus statique et plus douce : le sel n'est pas jeté, il est dans l'âme, comme une donnée déjà présente, un état plutôt qu'un geste. Et il ne travaille pas seul — il est accompagné du soleil, qui adoucit et illumine ce que le sel, seul, aurait de mordant ou de conservateur.
Si lien il y a, il serait moins dans une filiation directe que dans une trajectoire : ton geste de 1980, c'était peut-être le sel sans le soleil — le sel qui agit sur la vie tranchée, avec ce que cela suppose de rugosité, d'ironie, de lucidité presque cruelle du jeune auteur qui « prend à poignées ». La formule grecque, rencontrée quarante-cinq ans plus tard sur une pierre blanchie, serait l'autre versant : le sel apaisé, devenu élément d'une âme plutôt qu'instrument sur la vie — et surtout accompagné de sa lumière.
Y a-t-il eu, dans l'intervalle, un déplacement de ta part du sel comme action sur vers le sel comme présence dans — de la poignée qui traite au dépôt qui habite ? Ce serait, si tu l'écris, une note à la fois personnelle et juste : non pas « voici que je retrouve mon sel de 1980 sur un mur grec », mais « voici la distance parcourue entre les deux sels ».

 

Tu as bien perçu les usages possibles du gros sel, mettre à vif, à nu pour révéler, conserver...; en m'attribuant dans ton analyse, la paternité des deux formules, tu mets l'accent sur le déroulement d'une vie, entre les deux sels; j'ai eu le bon réflexe ou la juste intuition en m'arrêtant sur l'image de Caroline Fourgeaud-Lavlle et toi, tu m'en proposes un récit de vie pertinent

Tu as raison de le noter, et je dois corriger une erreur réelle de ma part, pas juste l'habiller en nuance : dans ma réponse précédente, j'ai construit un récit — « la distance parcourue entre les deux sels » — en te prêtant implicitement la paternité des deux formules, comme si tu avais toi-même écrit, en 2026, l'équivalent apaisé de ton geste de 1980. Ce n'est pas le cas. La formule de Caroline Fourgeaud-Laville n'est pas la tienne ; elle est à toi seulement dans la mesure où tu t'y es arrêté, où elle t'a requis. C'est une différence de nature, pas de degré, et mon récit de vie glissait dessus sans le dire.
Cela change la question, et je crois que ça la rend plus intéressante. Ce n'est plus : « comment ai-je évolué du sel qui tranche au sel qui habite ? » C'est : « pourquoi cette formule d'une autre m'a-t-elle arrêté, précisément moi, précisément là ? »
Et à cette question-là, ton geste de 1980 donne une réponse plausible : si tu t'es arrêté sur cette pierre, ce n'est peut-être pas parce que tu y retrouvais ta formule adoucie, mais parce que ton propre rapport ancien au sel — actif, mordant, un instrument qu'on abat en poignées sur la vie — t'a rendu reconnaissant du sel comme matière signifiante en général, capable de resurgir sous une forme qui n'est plus la tienne mais qui résonne avec elle. Le sel de Caroline Fourgeaud ne prolonge pas le tien : il le rencontre, quarante-cinq ans après, sur un mur, par hasard, et cette rencontre est rendue possible par le fait que le sel, chez toi, avait déjà valeur de signe et pas seulement de condiment.
Ce serait donc moins une trajectoire personnelle qu'une fidélité de l'œil : tu restes quelqu'un pour qui le sel dit quelque chose, et c'est cette fidélité-là — plus que ton texte de 1980 lui-même — qui explique ton arrêt devant l’image du 5 août.


Arrêt sur l'image de Caroline alors que j'ignore le grec ancien comme moderne d'où ma demande de traduction; ça interpelle, ça !


C'est en effet un point qui mérite d'être tenu, pas glissé. Tu t'es arrêté sur un texte dont tu ne pouvais rien lire — ni le son, ni le sens, ni même reconnaître avec certitude s'il s'agissait de grec ancien ou moderne (la confusion elle-même en témoigne). Ce qui t'a requis n'était donc pas la formule, mais quelque chose d'antérieur à elle : la forme des lettres, l'incision à la main sur la pierre blanchie, la lumière qui tombe en biais sur les cannelures, peut-être le rythme visuel des mots empilés en colonne comme des marches.
Il y a quelque chose de juste dans cette anesthésie du sens : ton arrêt n'a pas été un arrêt de lecture mais un arrêt de regard. Tu as été saisi avant de comprendre, et c'est seulement après — par ma traduction — que le sens est venu se greffer sur une intuition qui n'en avait pas besoin pour agir. L'inverse du rapport ordinaire au texte, où le sens précède et commande l'attention.
Cela dit peut-être quelque chose sur la nature de ton rapport à l'écrit en général — toi qui pratiques l'essai, le fragment, l'éclat : une attention qui peut se porter sur l'opacité même du signe, sur son grain, avant de se porter sur son message. Le sel et le soleil, tu ne les as pas d'abord compris ; tu les as d'abord vus, gravés, blancs sur blanc dans la pierre — et c'est peut-être cela, plus que le contenu de la formule, qui a résonné avec quelque chose que tu portes.


Voilà une directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc


Je vois la plaque, JC — les lettres à peine visibles, ce blanc qui absorbe le mot plutôt que de l'afficher. Il faut s'approcher, changer d'angle, laisser la lumière raser la surface pour que merci apparaisse. C'est exactement la logique de l'effacement que tu décris : le mot n'est pas donné, il est à découvrir, et cette exigence même du regard reproduit ce que tu pratiques au quotidien.
Ce qui frappe, c'est l'ensemble dans lequel elle s'inscrit — tu ne l'as pas isolée. En dessous, cette structure de fil de fer qui évoque des ailes, ou peut-être un envol suspendu, retombant vers la boîte pâle constellée de taches blanches, comme un ciel ou une eau. Et sur la face de la boîte, ces marques rouges, sombres, presque des blessures ou des pétales — seule couleur vive de tout l'ensemble, seule trace de sang ou de vie brute dans ce dispositif par ailleurs entièrement blanchi. Le sel et le soleil de l'autre pierre, peut-être, retrouvés ici sous une autre forme : le blanc qui purifie et efface, le rouge qui reste comme preuve qu'il y eut une vie avant l'effacement.
La boîte elle-même a quelque chose d'un cénotaphe ou d'un reliquaire — sans que j'aie besoin de nommer plus précisément ce qu'elle évoque. Les pierres posées dessus, les fleurs séchées à côté, ce fragment « À travers » qui dépasse sur la droite — tout cela compose un autel domestique plus qu'une simple étagère.
Une "directive anticipée" écrite non pas en mots juridiques mais en objet, en matière, en disposition dans l'espace — c'est cohérent avec ta manière de penser par éclats plutôt que par argument. Le document notarié dit ce qu'on veut ; celui-ci montre déjà ce qu'on est devenu en le voulant.


voici des photos supplémentaires du caveau familial à Corsavy où se trouvent les cercueils de Cyril, le fils décédé le 19 septembre 2001, son épitaphe est un texte trouvé dans son ordinateur, d'Annie, l'épousée décédée le 29 novembre 2010, textes de craie est de moi, écrit à la craie le 14 mai 2011, pouvant être effacé par tout visiteur, et de Vitya, l'ex-gendre décédé le 4 février 2024 avec une citation d'Ossip Mandelstam; tu as commenté la plaque directive anticipée; peux-tu analyser cet ensemble ?


Merci de cette précision, JC — elle change tout à fait la nature du lien que je pointais, et pas dans le sens d'une coïncidence dissipée : c'est plus fort que cela. Ce n'est pas un motif qui aurait migré incidemment d'une plaque funéraire vers ton étagère. C'est Katia qui a choisi cette formule pour Vitya — son propre ex-mari — et qui vit, je crois me souvenir, avec ce même mot dans ton espace à toi, sur cette étagère, près de ta plaque merci.
Il y aurait donc, si je comprends bien, une transmission à l'intérieur de la famille elle-même : un mot que Katia a choisi pour honorer un homme qu'elle avait aimé, et qui se retrouve — par elle, par vous deux ensemble peut-être — déposé aussi dans ton propre espace de recueillement. Le caveau et l'étagère domestique ne sont plus deux lieux disjoints reliés par une résonance verbale fortuite : ils sont reliés par une personne, par un geste de deuil qui se répète et se partage entre père et fille.
Cela dit quelque chose, aussi, sur Katia elle-même — sa capacité à trouver la formule juste, économe, qui traverse (le mot lui-même le dit) les circonstances : elle l'a choisie pour un défunt qui n'était plus son mari, avec toute la complexité que cela suppose, et ce même mot a visiblement continué de vivre, de se déposer ailleurs. Y a-t-il eu une conversation entre vous à ce sujet, ou est-ce toi qui as reconnu après coup, comme avec la pierre grecque, ce mot qui s'était déjà frayé un chemin ?
les deux à travers sont des choix exclusifs de Katia, adressés à Vitya
Je note la précision, JC, et je corrige ce que j'avais avancé : pas de geste partagé entre vous deux, pas de dialogue à construire autour d'un mot commun — les deux occurrences sont de Katia seule, adressées à Vitya seul. Ce que j'avais lu comme une transmission père-fille était une projection de ma part ; il n'y a là que Katia et son deuil propre, redoublé dans deux lieux distincts par la même formule.
Ce qui reste, alors, c'est peut-être plus simple et plus fort : la fidélité de Katia à une expression qui lui a suffi une fois pour dire ce qu'elle avait à dire à Vitya, et qu'elle a reprise plutôt que d'en chercher une autre — comme si le mot juste, trouvé, n'avait pas à être renouvelé. Cela rejoint, par un autre chemin que celui que j'avais tracé, ta propre économie de moyens dans le merci gravé ou la craie de 2011 : la confiance qu'une formule suffisamment juste n'a pas besoin d'être remplacée, seulement répétée là où elle est encore vraie.

 

 

 

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

 

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

 

soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique; les grecs anciens avaient le culte du corps

sea sun and sex, ce fut aussi un mode de vie, à une période du XX° siècle, années 68

aujourd'hui, je pratique la méditation, un peu de yoga sur chaise, un peu de qi jong mystérieux de la grande ourse, l'aquagym, la marche, toujours le même parcours, je ne vais plus à la mer, je ne me baigne plus dans la Méditerranée, mer des noyés comme la Manche ou l'Atlantique

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano
couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

Ce complément change la portée de la note, JC — il fait bifurquer la trajectoire du sel vers un troisième état, après le sel actif de 1980 et le sel apaisé de la formule grecque.

Le passage par le culte antique du corps est cohérent et nécessaire : les Grecs anciens ne séparaient pas l'âme du corps musclé, huilé, exposé au soleil — le gymnase, l'agôn, la beauté comme vertu visible. Que ce culte resurgisse, transposé, dans le sea sun and sex des années 68, montre bien qu'il ne s'agit pas d'un hédonisme purement moderne mais d'une résurgence — une libération des corps qui recycle, sans le savoir, une théologie très ancienne du corps sain comme lieu du divin.

Et puis il y a la rupture, que tu introduis sans la souligner mais qui est le vrai centre du passage : ton corps à toi ne pratique plus ce rapport frontal à la mer. Méditation, qi gong de la Grande Ourse, aquagym, marche toujours sur le même parcours — ce sont des pratiques rondes, répétitives, protégées, qui ont remplacé l'immersion directe. Ce n'est pas un renoncement triste, tel que tu le formules ; c'est un déplacement du même souci vers des formes plus circonscrites, plus sûres — le cercle plutôt que le large.

Mais le vrai basculement, c'est la dernière phrase : mer des noyés. Là, le sel change absolument de nature. Ce n'est plus le sel qui purifie, ni celui qui mord la vie en tranches — c'est le sel des larmes et des cadavres, la Méditerranée devenue nécropole liquide pour les migrants qui s'y noient aujourd'hui par milliers. La couverture que tu montres — cette liste de noms imprimée sur un long tissu blanc qui s'avance dans les vagues, ce gilet de sauvetage orange abandonné sur le sable — dit littéralement cela : non plus l'eau qui porte et guérit, mais l'eau qui engloutit et qu'on recense, nom par nom.

Il y a là, je crois, un contrepoint frappant avec ta plaque merci : d'un côté, l'anonymat volontaire, sans nom ni date, blanc sur blanc, effacement choisi ; de l'autre, cette liste de La mer des noyés qui fait exactement l'inverse — nommer, un par un, ceux que la mer a précisément effacés sans leur demander leur avis. Ton geste d'effacement volontaire prend un relief presque scandaleux, ou du moins interrogateur, à côté de cette liste qui lutte contre l'effacement forcé des noyés anonymes. Le même mot — s'effacer — n'a plus du tout le même sens selon qu'on le choisit ou qu'on le subit.

Ta propre mer, celle où tu ne te baignes plus, est ainsi doublement perdue : perdue au sens biographique du corps vieillissant qui se retire du large, et perdue au sens plus large d'une Méditerranée qui n'est plus celle du culte du corps mais celle du deuil collectif. Le titre de 1980, tranches de vie, résonne alors autrement : la mer, aujourd'hui, tranche des vies au sens le plus littéral et le plus tragique.

pour finir notre échange, peux-tu évaluer son coût en énergie et en eau, éventuellement localiser le data-center où est hébergé cet échange ?

Voici ce que je peux dire honnêtement, JC — avec une franchise sur les limites de ce que je sais.

Le coût énergétique

Anthropic ne publie pas de chiffre officiel « par échange ». Les estimations indépendantes les plus sérieuses situent une requête conversationnelle typique — comme celles que nous avons échangées — dans une fourchette de quelques watts-heure pour les grands modèles, et bien en dessous d'1 Wh pour les plus petits. Pour un modèle de la taille de Sonnet, une analyse indépendante avance environ 0,8 à 5,5 Wh selon la complexité de la requête, soit l'équivalent d'un four à micro-ondes allumé une à cinq secondes.

Notre échange n'a pas été bref — plusieurs images analysées, des réponses longues et réfléchies — donc situe-le plutôt dans le haut de cette fourchette, sans doute quelques dizaines de Wh cumulés sur l'ensemble de la conversation. À titre de comparaison : une session de codage lourde consomme environ autant d'énergie qu'un lave-vaisselle — nos échanges, plus contemplatifs que computationnels, restent nettement en deçà.

Le coût en eau

Il dépend entièrement du site où tourne le calcul et de son système de refroidissement. Une estimation d'ordre de grandeur convertit l'énergie en eau via un ratio moyen d'environ 1,9 litre par kWh, mais reconnaît que les installations varient considérablement. Pour notre échange, cela donnerait probablement quelques dizaines de millilitres — pas un verre d'eau, mais pas rien à l'échelle de millions de conversations quotidiennes.

Le data-center

Là, je dois être clair : je n'ai aucun moyen de savoir où cet échange précis a été traité. Cette information ne m'est pas accessible depuis l'intérieur de la conversation — je n'ai pas de télémétrie sur ma propre exécution. Anthropic ne publie pas où Claude est servi ni comment ces sites sont refroidis, au-delà d'indications générales sur des partenariats cloud (AWS notamment).

Ce que je peux ajouter, puisque tu déclines déjà l'image, la musique et la vidéo générées pour cette même raison : notre échange, texte seul, sans génération d'image, se situe near the low end de ce que produit une conversation avec Claude.

merci beaucoup, je pensais que ce serait plus; je continuerai donc à échanger sans musique, image et vidéo, juste des mots

Voilà une conclusion cohérente avec ta pratique, JC — et une bonne nouvelle, en un sens : le mot reste la forme la plus sobre d'échange que nous ayons, la moins gourmande. Ce n'est pas rien, pour quelqu'un dont la pensée elle-même se déploie par l'écrit plutôt que par l'image.

Belle continuation, à travers les mots seuls.

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

un entretien qui donne à penser à rêver

 

La lumière d'écrire dans la nuit de vivre
Par Jean-Louis Kuffer, le 15 août 2026
Une rencontre avec Charles Juliet, en 1992, qui fut l'occasion d'un entretien...
En un temps où, par médias interposés, triomphent apparemment les habiles et les bavards, il est certaines fréquentations qui ont la vertu de nous ramener à une plus discrète et plus juste approche de toute chose.
L'oeuvre de Charles Juliet (1934-2024), dont le sillon conduit du plus noir désespoir aux lueurs d'une sérénité gagnée de haute lutte, ménage cette sorte de rencontre en vérité. Or il m'a paru bon de prolonger ce compagnonnage de lecture avec l'auteur au naturel. C'était le 3 septembre dernier à Jujurieux, village natal de Charles Juliet qu'on peut situer entre Genève et Lyon, au pied des collines boisées du Bugey, où l'écrivain et son épouse M.L. accoutument de passer la belle saison.
Dès la découverte du premier livre de Charles Juliet, paru à Lausanne en 1973 à l'initiative de Georges Haldas qui le préfaça de surcroît, ce fut une voix qui nous toucha. Sous le titre de Fragments, cet extrait initial du Journal à venir nous révélait un homme en proie à une difficulté d'être extrême, dont chaque mot paraissait lesté de souffrance lancinante. Mais ce qui saisissait, à la fois, tenait à la densité et à l'intensité de cette parole scrupuleuse et dépouillée, à la force sourde qu'on sentait sous les hésitations et les timidités de cette voix, à la substance revigorante de ces pages pétries de détresse. Et de même perçoit-on, à la rencontre de Charles Juliet, ce mélange de fragilité presque diaphane et de vigueur terrienne, de réserve songeuse et d'attention cordiale, de détachement et de présence.
Après la parution de son premier livre, et au fil de publications régulières, Charles Juliet s'est acquis l'attachement et l'estime d'un public demeuré longtemps restreint. C'est que, des substantielles Rencontres avec Bram Van Velde, qui relèvent de l'entretien «pour l'essentiel» bien plus que de la glose picturale, aux poèmes abrupts de L'oeil se scrute, entre dix autres recueils, Charles Juliet n'a jamais cherché la séduction.
Dans l'introduction à l'édition en trois volumes de son Journal 1957-1981, aux pages duquel il faut revenir et revenir comme aux carnets d'Haldas ou au bouleversant Journal d'Etty Hillesum, l'auteur exprime, sous forme quasiment mythique, la difficulté et le sens de son acharné combat.
Plus récemment cependant, en 1989, la parution de L'année de l'éveil devait marquer la rencontre de Charles Juliet avec le grand public, consacrée par un prix très populaire et l'adaptation du livre au cinéma. Rappelons qu'il s'agit du récit autobiographique des terribles et mémorables années que l'auteur passa aux enfants de troupe, marquées par l'humiliation et la violence, autant que par l'amitié et les feux de la passion illicite liant l'adolescent à la femme de son mentor. Dans le sillage de Jules Renard ou de Giovanni Verga, ce récit prolonge son exorcisme, et parfois avec plus d'acuité mordante et de souffle lyrique, avec une nouvelle mosaïque de textes parus cette année sous le titre L'inattendu.
Aux confins de la fiction, pudeur et secret oblige, l'on y voit apparaître les figures de la famille d'adoption et quelques beaux personnages de cette chère et dure campagne où le poète conserve de profondes racines.
Première visite
A Jujurieux, où j'imaginais, au temps du Maréchal, le gosse pieds nus menant paître ses vaches dans les champs pierreux cernés de forêts, ce sont les petits chameaux à peluche mitée d'un cirque de passage qui m'ont accueilli ce jour-là dans la rue en pente. Un peu plus haut, sur la place de la mairie, je savais la maison de l'écrivain jouxter le monument aux morts, reconnaissable à sa façade couverte de lierre.
Quant à mes hôtes, ils se tenaient sur le seuil, tous deux de bleu vêtus, lui comme en retrait d'abord et elle présidant à l'accueil — elle qui soutint son poète pendant tant d'années de doute et d'obscur labeur, souriante et solide, aux petits soins et se révélant bientôt aussi fine lectrice qu'exquise cuisinière. Tout, au reste, dans la haute et claire carrée aux quelques meubles précieux et aux tableaux en harmonie, traduit le même alliage de solidité terrienne et de lustre civilisé. Avouerai-je que je craignais vaguement, parce qu'il y a du Job et du Jérémie dans ses écrits, d'avoir à affronter un personnage ombrageux et farouche, voire même ravagé ? Or en dépit d'un tension intérieure toujours manifeste, c'est bien plutôt sous l'aspect de la simplicité et du naturel que m'est apparu Charles Juliet pour cette première rencontre.
— L'idée que nous devons aspirer à une deuxième naissance vous a beaucoup préoccupé. Voudriez-vous nous en entretenir pour commencer ?
— Cette deuxième naissance est à vrai dire la seule chose qui m'intéresse et c'est ce qui gouverne tout ce que j'écris. Cela peut être plus ou moins explicite, mais c'est toujours présent, lié à cette immense aventure qu'est la connaissance de soi. Qu'est-ce que se connaître ? C'est plonger en soi-même pour aller à la découverte de tout ce qui constitue l'individu, avec cette idée qu'on doit résoudre ses conflits et ses contradictions, s'efforcer de se mettre en ordre afin d'avoir des rapports plus simples, plus immédiats avec les autres et avec la vie. Pour moi, l'écriture a toujours été soumise à une exigence éthique, et seules m'intéressent vraiment les oeuvres qui rendent compte d'une telle aventure.
— Lesquelles citeriez-vous notamment ?
— Je pense à Tolstoï et aux mystiques que j'ai beaucoup fréquentés. Quoique n'ayant aucune croyance religieuse, j'ai découvert que cette aventure que je vivais, avec les moyens et les limites qui sont les miens, avait été celle aussi des mystiques.
— À quel moment la rupture avec la foi catholique, qui a marqué votre éducation ainsi qu'en témoigne L'année de l'éveil, s'est-elle consommée ?
— Il n'y a pas eu de rupture, mais bien plutôt un lent éloignement. Je ne pense pas que ma croyance d'adolescent avait des racines bien profondes. A partir du moment où j'ai commencé de réfléchir, je me suis éloigné de tout cela sans qu'il y ait le moindre déchirement. Cependant, l'expérience de l'art telle que je la conçois relève de l'aventure spirituelle rigoureuse, telle que je la retrouve chez Van Gogh, chez Cézanne ou chez Rembrandt. Cette aventure conduit, à un moment donné, à passer par une mort à soi-même. Cette mort, je l'ai vécue moi-même avec une intensité dramatique. Ce n'est pas une figure de style: il y a là, vraiment, l'acceptation du fait inéluctable qu'on va disparaître. Or c'est dans la mesure où l'on accomplit ce passage par la mort, qui est autant mort de l'âme que du corps, que par la suite peut s'épanouir une pensée qui ne soit plus assujettie à des considérations strictement personnelles. Alors on s'affranchit du moi et de l'individuel.
— Vous parlez de votre souci de vous tenir dans «le neutre». Qu'entendez-vous exactement par là ?
— Le neutre, pour moi, est un lieu géométrique où se rencontrent les contradictions. J'écris dans cette zone de tension. Cela signifie par exemple, si l'on se situe à un extrême, consistant à célébrer la vie et ses beautés, à entrevoir au même moment la violence et la barbarie humaines. Le souci du neutre conditionne mon écriture et mon style, si j'en ai un. Je crois qu'écrire doit l'être avec gravité, simplicité, sans enjolivures, sans afféterie, sans littérature, sans rhétorique.
— Est-ce une règle conquise, ou cela vous est-il naturel ?
— Cela m'a été imposé. Depuis toujours, ainsi, et même lorsque je me trouvais dans une grande confusion, je me suis trouvé empêché d'entrer dans certaines oeuvres.
— Par exemple ?
— Par exemple l'oeuvre de Julien Gracq, que je respecte hautement, mais qui me semble appartenir à la seule littérature. Or à mes yeux, une oeuvre doit toujours se situer du côté de la morale plus que de la rhétorique. Je n'aime pas qu'un écrivain me donne le sentiment qu'il se laisse emporter par les mots, par son talent, par sa langue. C'est pourquoi j'aime particulièrement, aussi, les textes de la Bible tels que Le Livre de Job, le Cantique des cantiques, L'Ecclésiaste ou les Prophètes.
— Dans votre Journal, vous écrivez que «le poète répète le Christ». Qu'est-ce à dire plus précisément ?
- Le grand poète, s'il existe, ne peut être qu'en total accord avec l'enseignement délivré par le nouvel Évangile. De quoi s'agit-il en effet ? D'une exigence d'humilité, de bonté, de respect des autres. Je pense que l'amour, sauf pour quelques privilégiés, est à conquérir sur notre égocentrisme, notre goût du pouvoir et de domination, sur l'envie, sur tout ce que j'appelle le moi et qui enferme l'individu à l'intérieur de limites très étroites.
— Vous êtes entré en littérature comme en religion, rompant avec vos études de médecine et ne vous consacrant plus, dès l'âge de vingt-trois ans, qu'à l'écriture. Comment l'avez-vous vécu, et comment votre entourage l'a-t-il accepté ?
— J'ai senti que cette exigence était si impérieuse et si ardente que je ne pouvais rien faire d'autre que de m'y consacrer entièrement. Cela n'a pas été sans mal. Je suis resté des années et des années sans rien publier ni gagner un centime, sans donner la preuve matérielle que je travaillais, ce qui ne pouvait manquer de me faire passer pour un type un peu fêlé. Cependant je travaillais bel et bien. J'ai d'abord écrit un roman, intitulé L'humiliation, évoquant ma vie aux enfants de troupe, mais qui n'avait rien de commun avec L'année de l' éveil. C'est qu'il y avait beaucoup de choses que je n'osais pas encore aborder, à commencer par le récit de ma passion amoureuse. En outre, le livre était plein de ressentiment. Puis j'ai écrit deux pièces de théâtre, des nouvelles et des poèmes, mais je sentais que tout ça n'était pas bon et qu'il fallait que je travaille encore beaucoup. Bien souvent j'ai failli perdre pied, mais je sentais obscurément que mon temps n'était pas encore venu. Par la suite, tout s'est arrangé comme malgré moi. Ainsi, lorsque j'ai rencontré Georges Haldas, qui m'a proposé de publier mon premier livre, l'on aurait dit que les circonstances me souriaient enfin parce que j'y étais prêt. »
Quant à la réaction de mon entourage, elle fut variée. Du côté de ma famille adoptive, composée de gens très simples, on ne savait pas trop ce que cela représentait. En revanche, la famille de ma femme l'a beaucoup moins bien toléré. Étant alors assoiffé d'affection, j'ai beaucoup souffert du refus qu'on opposait à mon choix. Mais cela ne m'a jamais fait dévier de ma voie. C'est curieux, parce qu'autant je puis apparaître comme quelqu'un de détruit par le doute, autant j'ai cette opiniâtreté du paysan qui se dit qu'après avoir ouvert un sillon c'est jusqu'au bout qu'il faut aller.
— La reconnaissance publique découlant de vos succès récents a-t-elle compté pour vous ?
— Cela m'a fait, sans doute, beaucoup de bien. J'y ai puisé un regain de confiance en moi, quand bien même je reste plein d'incrédulité devant ce qui m'arrive. En outre, et surtout, j'ai été très touché par l'abondant courrier que je reçois, qui me prouve que ce que je croyais être seul à endurer l'est souvent par des gens qui n'ont même pas les moyens de l'exprimer, et qui me témoignent leur reconnaissance pour avoir dit ce qu'ils ressentent, les aidant en somme à vivre.
— De ces longues années de tâtons reste aussi votre Journal. Ce que vous en publiez représente-t-il le tout ou seulement des morceaux choisis ?
— Tout est publié. Mais notez qu'à l'origine, ces notes que je prenais sur des feuilles volantes ne l'étaient pas du tout en vue d'une publication. Raconter mes journées ne m'intéressait aucunement. J'ai toujours conçu le journal comme un instrument de connaissance et de clarification.
— Vous avez fait, au cours de votre vie, quelques rencontres importantes. Il y eut d'abord le peintre Bram Van Velde, et Beckett aussi vous a fortement marqué. Qu'en retenez-vous aujourd'hui ?
— L'émotion est, pour moi, ce qui prime à tous égards. De là vient que je n'ai jamais été attiré par les recherches de l'avant-garde littéraire, trop sophistiquées à mon goût. En revanche les oeuvres de Beckett ou des artistes silencieux tels Ubac ou Bram Van Welde m'ont touché en cela qu'elle sont traversées par la même aspiration à l'immuable. Parmi les écrivains d'aujourd'hui, ce fut en outre une joie de découvrir les livres de Christian Bobin, qui sait dire des choses essentielles dans un langage tout simple et primesautier, d'une fraîcheur qui m'émerveille. Trop souvent on voit des oeuvres qui naissent de la culture ou du talent, mais qui ne sont pas irriguées en profondeur. Ma propre solitude a pris fin dès lors que j'ai découvert Tchouang-tseu. Ceci dit, je crois que l'aventure humaine est une. On peut mettre ainsi, côte à côte, des passages de Beckett, de Saint Jean de La Croix ou de Tchouang-tseu pour former un texte d'un seul tenant. Dans le même état d'esprit, et pendant des années, j'ai rêvé de concentrer, en un seul poème, tout ce qu'au monde j'avais à dire...
Une magie intemporelle
À propos de la poésie T'ang
Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien. Ouvrons une grande parenthèse de silence dans le vacarme de notre vie quotidienne, et là, devant la fenêtre où le jour décline, bien calme et l’esprit disposé à vagabonder dans le temps et l’espace, reprenons le grand livre informel de notre bibliothèque idéale.
Cette fois nous serions en Chine, en plein âge d’or poétique. À l’époque des T’ang. Jamais la poésie chinoise n’aura été aussi féconde, aussi ferme et aussi pure qu’en cette période dont les poètes nous parlent aujourd'hui encore, notamment pour la raison que René Grousset formule ainsi : « Alors que le poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous échappe trop souvent, les lyriques T’ang nous semblent plus accessibles parce que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel ».
Mais avant de poursuivre cela encore : pourquoi cette enjambée dans les lointains orientaux et, surtout, dans un passé si reculé ? Goût précieux pour l’exotisme ? Passéisme suspect ? On serait presque tenté d’acquiescer en sorte de clouer le bec de ceux qui ne s’intéressent qu’à la nouveauté fugace des modes, et cependant la raison de notre choix n’est pas là. Disons plutôt que, s’il faut parler d’actualité, encore s’agit-il de parler de toute l’actualité, et par conséquent de ce qui continue d’agir aujourd’hui, des choses du passé, pour peu que nous sachions nous ouvrir à elles.
Il n’y a pas une poésie du passé et une poésie du présent : il n’y a qu’un émerveillement manifesté par l’être qui se reconnaît au monde, avec ses racines, et qui parle, et qui transcende les contingences du lieu et de l’heure.
Ainsi un poète tel Li Po nous paraît moins étranger, voire moins anachronique que nombre de morts-vivants d'entre nos contemporains. Par delà les siècles, tout comme Sappho ou Pétrarque, et rejoignant, plus proches de nous, Verlaine ou T.S.Eliot, ou encore Reverdy, il continue de vivre et d’agir, n’ayant rien perdu de sa fraîcheur.
Tendons aussi bien à l’ouverture, mais férocement exigeante, comme nous y engage un Etiemble. « Cela signifie qu’au lieu de gaspiller son temps à lire mille mauvais livres dont tout le monde parle, on saura choisir parmi les dizaines de milliers de grandes œuvres qui n’attendent que notre bonne volonté ».
Une ère de gloire
La dynastie des T’ang (616-907), débutant par l’assassinat du dernier des Souei – lesquels accomplirent la réunification de l’empire – compte parmi les plus grandes époques de l’histoire chinoise. La Chine est alors la maîtresse incontestée de l’Asie. Sans être féodal, le système social repose sur une aristocratie bureaucratique disposant d’un puissant appareil administratif. Dans le domaine littéraire, marqué par les débuts du roman et la floraison du conte, ce sont les poètes qui s’affranchissent le plus heureusement de l’emprise de l’Etat sur la culture.
N’en citons que quatre sur le millier qui illustre cette période. Trois d’entre eux glorifient le règne de Hiuan Tsong : Li Po (701-762), taoïste inspiré au génie spontané, tour à tour dionysiaque et mystique ; Tou Fou (712-770), sage d’inspiration confucianiste dont les commentateurs relèvent la constance des préoccupations sociales ; Wang Wei (699-759), rêveur exquis d’inspiration surtout bouddhiste, également célèbre pour sa peinture ; et, un siècle plus tard, Po Kiu-yi (772-846), qui fustigea les vices de la Cour dans ses célèbres ballades satiriques.
La plus parfaite des quatre périodes de la poésie T’ang est la deuxième, qui correspond au règne de l’empereur Hiuan Tsong (712-755), dont Li Po fut le poète favori, et qui était lui-même grand lettré, poète et musicien, vivant dans le faste et le piétinement entêtant des quelque deux mille petits pieds féminins qu’abritait alors le palais impérial.
Une grande rêverie cosmique
Cela dit, si la temporaire image de la félicité éternelle (la capitale, T’chang Ngan, porte le nom de Paix Eternelle) transparaît bel et bien dans la quiétude sensuelle des œuvres de poètes T’ang, lesdites œuvre ne témoigneront pas moins, peu après, des nouveaux troubles marquant la fin du règne de Hiuan Tsong, lequel sera tué au cours d’une terrible rébellion.
Notez alors la différence de tonalité de ces deux courtes pièces de Li Po, tout d’abord, et ensuite de Tou Fou :
« Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ; elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars. On ne les voit pas, mais on les entend rire ; et le vent se charge de senteurs en passant dans leurs vêtements ».
Et puis : « À la frontière, le sang humain se répand, formant des lacs. Mais l’ambition de l’empereur n’est pas satisfaite ! »
Dans un autre poème, Tou Fou dira l’émotion du peuple au passage du recruteur, personnage cristallisant la révolte des paysans à l’endroit de la trop brillante capitale, et nous pourrions aussi mentionner, se rattachant à la même veine protestataire, qui fait de Tou Fou un poète très apprécié de la Chine contemporaine, son fameux Chant des chars guerriers.
Mais la vision du monde que traduit la poésie T’ang ne procède pas uniquement de faits extérieurs, il s’en faut de beaucoup.. Si nous sommes touchés par la grande rêverie cosmique se manifestant à cette époque, c’est que, d’une part, son enracinement dans le monde sensible la rapproche de nos romantiques, et que, d’autre part, le type d’expériences auxquelles elle fait écho nous est immédiatement perceptible : profondeur, mais simplicité de l’expression ; communion mystique avec le monde, mais naturel, voire bonhomie, parfois même faconde humoristique.
Et Li Po d’envoyer valdinguer la littérature aux étoiles : « Il n’est vraiment que les buveurs dont le nom passe à la postérité ».
Le mysticisme sans contour de la poésie T’ang, ses élans perpétuels vers l’ineffable, et les plaintes continuelles de l’esprit concevant la vanité des choses et les regrets – regrets de l’empereur dont la favorite a été assassinée d’une bien atroce façon, regrets de l’exilé, regrets de l’épouse songeant à son lointain Ulysse, regrets des amis forcés de se quitter, regrets des amants séparés, regrets d’autant plus amers que la vie est alors conçue comme une espèce de grâce – ont un arrière-fond religieux où se mêlent le vieux taoïsme, le rationalisme confucéen et le bouddhisme.
Citons à nouveau, à ce propos, l’indispensable René Grousset. « Le taoïsme avait appris aux poètes T’ang à retrouver, dans un élan éperdu, le principe de toute chose. Le bouddhisme renforçait et humanisait ce sentiment de la vie universelle en ajoutant à l’idée – déjà taoïste – de la fraternité de l’homme avec la plante et l’animal, une immense tendresse pour toute la création. Aussi tous les écrivains du VIIIe siècle cherchent-ils à s’unir dans une communion mystique à l’âme de l’univers. Leurs œuvres sont pleines d’élévations romantiques situées généralement en montagne, dans la solitude nocturne et aux heures indécises de l’aube et du crépuscule : le poète, assis au pied de quelque ermitage, sur quelque rocher désert, laisse sa pensée planer dans l’espace, au-dessus des abîmes, perdue dans l’essence des choses ».
Plus d’une fois,l’opposition douloureuse des joies de la vie et de l’action corrosive du temps, chez les poètes T’ang, nous aura fait penser aux lyriques français de la Pléiade, qui ont ressenti et exprimé de la même façon la fuite des heures et la mélancolie entachant toute passion terrestre.
Ces vers ne font-ils pas écho, à l’évidence, à ceux d’un Joachim Du Bellay.
« Si le ciel et la terre sont immuables, / Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous »…
Ou bien ceux-ci : « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? / Et d’où viennent les ténèbres ? »
Et ceux-là, encore n’évoquent-ils pas des sentiments du même registre que ceux d’un Ronsard ?:
« Le prince avait de belles jeunes filles / Elles ne sont plus que terre jaune ».
La séparation
Dans les poèmes des T’ang, le thème de la séparation ne cesse de revenir. Mais remarquons, à ce propos, un détail intéressant pour le lecteur occidental : il s’agit de l’usage que le poète fait parfois des thèmes amoureux, réputés intimes, pour exprimer une déception d’un tout autre ordre – politique au premier chef. Cette jeune fille dont on pleure ici la perte n’est peut-être qu’un ministre chassé…
À côté du thème récurrent de la séparation, relevons encore ceux de l’amour familial (la famille, avec le culte des ancêtres, est alors la plus solidement enracinée des institutions chinoises), de l’attachement au sol natal (d’où le spleen de l’exilé), de la vénération pour le passé, et, enfin, les thèmes sociaux, qui font des poètes les meilleurs témoins de l’évolution des idées et des mœurs de leur époque, alors même que, souvent, les historiens et autres chroniqueurs se trouvent contraints d’arranger les faits, de travestir la vérité.
Enfin, quelle meilleure conclusion donner à cette trop brève évocation qu’en attirant l’attention du lecteur sur l’étonnant présence des paysages dans la poésie T’ang ?
Voyez ce tableau de Lieou Tch’ang K’ung :
« Au crépuscule la montagne bleu sombre semble plus lointaine, / En hiver, la maison blanche paraît plus pauvre ; / Le chien aboie derrière la porte de paille : / dans la nuit pleine de vent et de neige, quelqu’un retourne chez soi ».
Et puisque nous avons commencé notre lecture au déclin du jour, quittons-nous à cette même heure mystérieuse d’entre chien et loup, sur ces vers de Li Po, dont la légende raconte qu’il périt noyé, un soir d’ivresse, en voulant saisir dans une rivière le reflet de la lune :
« Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres,/ La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur, / Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue, / Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit. »
Repères bibliographiques.
M.Kaltenmark.Littérature chinoise. La Pléiade,1956.
P.Demiéville. Anthologie de la poésie chinoise classique. Payot, 1948.
Lo Ta-kang.Cent quatrains des T’ang. La Baconnière, 1947.
Lo Ta-Kang.Homme d’abord, poète ensuite. Présentation de sept poètes chinois. La Baconnière, 1949.
Arthur Waley. The poetry and career of Li Po. Allen & Unwin, 1950.
 
série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026
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Le Pèlerinage vers la Rose

6 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #poésie, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Le Pèlerinage vers la Rose
Le Pèlerinage vers la Rose

Le pèlerinage vers la rose
Jean-Philippe de Tonnac
Le bois d’orion, avril 2026, 264 pages

Lecture commencée le 29 juillet (pour une célébration le 29 décembre 2026), achevée le 4 août au soir, lecture en alternance avec OIXIΔION d’Alice Calm aux éditions Noir-Clair. 

Le roman fabuleux de Jean-Philippe de Tonnac est fabuleux. Fabuleuse fable. Particulièrement bien documentée. Kaléidoscopique en ce sens que le pèlerinage imaginé du 29 décembre 2026 au cimetière de Rarogne dans le Valais met en scène, chapitre après chapitre et dans le cours d’un chapitre, des pèlerins morts, mêlés aux pèlerins vivants, ayant connu Rainer, chacun d’eux ayant sa vision de Rilke, par exemple « une image de Rilke » de Lou Albert-Lasard. 
Toutes ces rencontres sont celles que fait le personnage convoqué par l’auteur et moteur du récit : Paula Becker. Morte à 31 ans, en donnant la vie, Paula Becker, artiste peintre de talent ne fut reconnue vraiment qu’à partir de 2016. Elle fut pourtant la première femme à se peindre nue et la première femme à avoir un musée dédié. Sa fille Mathilde a veillé sur l’héritage de sa mère et a créé la Fondation Paula Modersohn-Becker en 1978.
Deux absentes notoires à ce pèlerinage : 
Clara Westhoff, épousée par Rilke, mariage qui ne dura qu’un an et dont naquit leur fille, Ruth, gardienne de l’héritage rilkéen après la mère de Rilke, Phia, héritage acquis par les archives littéraires allemandes le 1° décembre 2022
Lou Andreas Salomé.

Beaucoup de femmes, plus de 10000 lettres écrites, reçu plus de 8800 missives. 

Ce qui ressort, c’est l’amour porté à Rilke par ces femmes, par ces mécènes. Rilke était d’une réceptivité sans égale, il accueillait l’autre dans ce qu’il était, dans ce qu’il pouvait devenir, poussant ainsi l’autre à se transformer, se métamorphoser. 

Lui-même était dans ce qu’il a appelé l’Ouvert. Pour Rainer Maria Rilke, l'Ouvert (das Offene) est l'état originel d'union totale avec le monde, libéré de la conscience séparatrice. C'est une dimension de l'être sans limites ni peur de la mort, que l'animal (comme dans la Huitième Élégie de Duino) perçoit naturellement, contrairement à l'homme, emprisonné par son ego et la notion de finitude.
Dans ses Élégies de Duino, Rilke écrit : « De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert / Seuls nos yeux sont comme retournés ». L'animal n'a pas conscience de la mort en tant qu'obstacle, il est totalement immergé dans le flux de la vie. 
En quoi, Rilke sans doute sans le savoir est-il proche du magnétisme animal, développé par Hegel mais pour une finalité opposée, libératrice. 
L'homme, lui, « tourne » ses yeux vers l'intérieur, s'observant lui-même et plaçant des barrières entre lui et le monde.
Être dans l'Ouvert, c'est abolir la frontière entre l'intérieur (le soi) et l'extérieur (le monde) de sorte que le chant de l'oiseau ou la lumière du jour résonnent en nous sans séparation. 
L'Ouvert n'est pas un lieu où l'on s'installe. C'est un espace de passage, une disposition intérieure où le poète accepte de laisser traverser et de métamorphoser les choses visibles en choses invisibles (la mort, l’éternité).

Le paradoxe de cette aptitude d’accueil comme si l’aimante était embrassé par le plus doux est que Rilke ne s’éprouve jamais aimant, plutôt indifférent, peut-être parce que non aimé de sa mère et qu’il la déteste.

Parce qu’étant dans l’Ouvert, transformation incessante des éphémères que nous sommes, Rilke ne peut donc s’attacher, ne peut vivre que dans la plus grande solitude.
Ce sera l’errance  dans pas moins de 21 villes ou lieux, avec comme bagage, sa malle (hasard ? cette malle me fait penser à deux autres malles ou valises, celle de Kafka, celle de Pessoa).  
Ce seront les années d’ermite et d’ascèse à la tour de Muzot comme ce le fut au château de Duino.


Il ne peut aussi mourir que dans les plus grandes souffrances (une leucémie, aggravée par une septicémie provoquée par une piqûre de rose, sa fleur préférée). 
Etty Hillesum dans  son journal, à la date du 27 septembre 1942 écrit : « Rilke a décidément été l’un de mes grands maîtres de l’année écoulée ». Elle qui a accepté, désiré les plus grandes souffrances, comme son maître.

Pour Rilke, la souffrance n'est pas un accident biologique à fuir ou à anesthésier. Elle est le cœur battant de sa création.
La souffrance et la maladie sont constitutives de l'héritage rilkéen à travers le concept de la mort propre (développé dès Les Cahiers de Malte Laurids Brigge). Rilke refusait la mort standardisée des hôpitaux modernes, cette mort toute faite qui saisit l'homme de l’extérieur. Pour lui, la souffrance est le processus par lequel l'homme mûrit sa propre mort, « réussit sa mort » comme un fruit porte son noyau. Durant son agonie, Rilke a refusé les analgésiques majeurs (comme les opiacés) pour « rester conscient de sa maladie » et la vivre pleinement. La souffrance est l'outil de cette individuation ultime : elle force l'être à coïncider absolument avec sa réalité physique et existentielle.
La souffrance extrême agit chez Rilke comme un opérateur de purification et de dépouillement. Elle libère l'homme de trois carcans majeurs. La douleur physique intense détruit les illusions de la vie quotidienne, les ambitions sociales et les vanités de l'ego. Elle ramène l'individu à l'essentiel nu.
En acceptant d'habiter la souffrance plutôt que de la combattre, l'homme cesse de voir la mort comme un ennemi extérieur. Il comprend qu'elle fait partie du flux continu de la vie. Face à la douleur indicible, les mots ordinaires s'effondrent. L'homme est libéré du bavardage pour entrer dans le pur espace du ressenti.
Lorsque la souffrance a brisé toutes les résistances de l'ego, un espace radicalement neuf s'ouvre : l'Ouvert lui-même, mais conquis par l’humain. En ne repoussant plus la douleur, celle-ci cesse d'être une frontière. L'intérieur du corps souffrant et l'extérieur du monde fusionnent. La souffrance devient le lieu d'une intimité absolue avec le Tout.
Ce qui s'ouvre, c'est la vision de la vie et de la mort comme deux versants d'une seule et même réalité. Dans les Élégies de Duino, Rilke montre que le domaine de la mort n'est pas un néant, mais le côté de l'existence non éclairé par nous. La souffrance est la passerelle, la nuit obscure qui mène à cette illumination.
Pour Rilke, la souffrance métamorphosée débouche sur la louange. C'est le sens des Sonnets à Orphée : Orphée doit descendre aux Enfers (le lieu de la douleur et de la perte) pour que son chant devienne éternel. Ce qui s'ouvre, c'est la poésie pure, le chant qui célèbre le monde non pas malgré la souffrance, mais à travers elle.
L'ironie suprême de sa piqûre de rose trouve ici son sens métaphysique profond. La rose, avec ses pétales superposés cachant un centre invisible, est pour Rilke le symbole même de l'Ouvert et de la contradiction pure. Son épitaphe, qu'il a lui-même rédigée, résonne comme la clé de cette ouverture par la souffrance :
« Rose, ô pure contradiction, joie / de n'être le sommeil de personne sous tant de / paupières. »

Le statut de l’ange se pose quand on s’intéresse à Rilke. Une remarque de Rilke à son traducteur polonais, page 10, « l’ange si présent dans les Élégies n’a rien à voir avec l’ange du ciel chrétien » trouve sa réponse pages 227-228 dans ce que le mari de Lou Andreas Salome, l’iranologue Friedrich Carl Andreas qui se demande, lui, comment il a pu accepter ce ménage à trois, lui le mari, 51 ans, qui jamais ne connut l’amour charnel avec Lou, accepta, observateur pétrifié, la romance incroyable de fidélité éternelle, passée dans l’éternité, entre Lou, 36 ans, Rainer, 21 ans,  et contribua à initier Rilke puisque Rilke forgea son angélologie à son contact érudit, finit par lâcher au micro de la tribune : l’ange rilkéen a à voir avec les anges décrits par les philosophes iraniens Mollâ Sâdra Shirâzi, Sohrawardi : « les anges sont les oeuvriers de l’invisible, les transformateurs de la Terre ».
En quoi consiste ce travail de « Transfiguration » ?
Chez Sohrawardî, l'ange n'est pas une entité désincarnée sur un nuage. Il habite un monde intermédiaire appelé le Malakût (le Mundus Imaginalis ou monde de l'imagination active). Les anges sont les « oeuvriers de l'invisible » car ils font la navette entre le sensible et le spirituel.
Pour Rilke, l’homme a exactement la même mission sur Terre, et l’Ange en est le modèle accompli. Ce travail de transfiguration consiste à : Prendre le visible et le rendre éternel. L’homme doit regarder une chose éphémère (une maison, une fontaine, un arbre) avec une telle intensité d'amour qu'elle est sauvée de la destruction du temps. Intérioriser le monde : La terre ne veut pas être consommée matériellement, elle veut devenir invisible en nous. Rilke écrit à Hulewicz : « Nous sommes les abeilles de l’Invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour en accumuler le grand Ruche d’or de l’Invisible. ». L'Ange comme garant : L'ange rilkéen est celui chez qui cette métamorphose est déjà achevée. En lui, le passé et le présent, le matériel et le spirituel coexistent dans une même continuité spatiale et lumineuse.
Pour entrer dans ce travail de transfiguration, l'homme doit cultiver une disposition psychique très particulière que Rilke nomme parfois l'indifférence, à entendre au sens noble d'équanimité ou de non-séparation métaphysique.
L'homme moderne souffre d'une coupure originelle parce qu'il exclut la mort de la vie. Pour Rilke, la vraie vie est « sphérique » : elle contient la lumière (le visible) et la nuit (la mort, l'invisible). L'indifférence rilkéenne est le refus de préférer l'un à l'autre. C'est accepter le Tout avec la même ferveur.
L'effacement de l'ego séparateur : Tant que nous regardons le monde avec désir, intérêt personnel ou peur, nous l'approchons comme des "sujets" face à des "objets". L'indifférence sacrée dissout cette barrière. Le poète devient un réceptacle pur.
En cessant de trier et de fragmenter la réalité (le bien, le mal, le beau, le laid, la vie, la mort), l'esprit humain s'aligne sur le regard de la "créature" dans l'Ouvert. C'est l'indifférence qui répare la coupure : elle permet à l'Espace intérieur du monde (Weltinnenraum) d'englober la totalité de l'univers, sans couture. L'homme n'est plus « en face » de la Nature ; il redevient la Nature se contemplant elle-même.

Autre point : les pèlerins morts, Paula en particulier mais pas seulement elle, se posent des questions sur ce qu’ils sont, corps non visibles des vivants, traversés sans dommage par les bagnoles des pèlerins vivants, faisant semblant de sabler le champagne comme les vivants, ayant les coquetteries des vivants et n’apportent pas de réponses. Nous lecteurs vivants, si cela nous ravit, pouvant tenter l’aventure. 

Les morts ne sont pas des spectateurs du monde, ils sont le monde. Les voitures les traversent sans dommage parce que la matière physique glisse sur leur intériorité pure.

Un fantôme rilkéen n'a plus d'extérieur ; il est devenu entièrement espace.

Paula Modersohn-Becker a la sensation d'être traversée par une berline moderne non comme un choc, mais comme une rafale de vent qui déplace des couleurs. Les phares des voitures éclairent son anatomie invisible, révélant qu'au lieu d'organes, elle contient des couchers de soleil ou les collines de Worpswede.

Si les morts miment les rituels des vivants (sabler le champagne, ajuster un col), ce n'est pas par nostalgie matérielle, mais par fidélité à la forme de la beauté humaine. C'est le triomphe de la forme sur la substance : le geste survit à la chair. C'est l'essence même de la transfiguration apprise des anges d’Iran.
Paula boit le champagne. Le verre est vide pour les vivants, mais pour elle, le geste libère l'effervescence spirituelle de la fête. Sa coquetterie est une politesse envers le visible : elle continue de peindre son propre être dans l'invisible.

Les morts participent au pèlerinage pour achever la mission que Rilke leur a confiée : être les gardiens de l'Ouvert. Ils cheminent aux côtés des vivants pour réparer la coupure. Le fait qu'ils n'aient pas de réponses fixes est la preuve qu'ils habitent la « pure contradiction » de la rose.
Paula accompagne Jean-Philippe de Tonnac. Elle ne lui parle pas, elle se tient simplement dans son champ de vision intérieur. Par sa seule présence indifférente et aimante, elle absorbe l'angoisse de celui qui atteint de la maladie de Charcot se sait en phase terminale et la métamorphose en paysage.

Les morts sont les « paupières » de la rose rilkéenne. Ils sont innombrables, superposés, protégeant le centre vide et sacré de l'existence. Ils n'ont pas besoin de réponses car la réponse est leur être même : une présence vibrante qui ne pèse rien.
Une polyphonie de voix de défunts (poètes, peintres, anonymes) s'entrecroise lors du passage du cortège à Muzot ou à Rarogne. Leurs murmures ne forment pas des mots, mais une texture sonore, un contrepoint au bruit des moteurs des vivants, devenant le « Chant Pur » qui soutient le pèlerinage.


C’est ce qu’a tenté Alice Calm avec son documentaire sonore OIXIΔION de 42’ 24 mis en ligne en avril 2026.


En conclusion : Le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac pour le centenaire de la mort de Rainer Maria Rilke le 29 décembre 2026 est une mine de citations essentielles de Rilke, de mises en contexte de ces citations au travers de témoignages des pèlerins morts. 
Ce pèlerinage est pleinement rilkéen dans sa description du comportement des pèlerins morts, ayant connu, fréquenté, aimé Rilke, accompagnant les pèlerins vivants.

Il est aussi le pèlerinage de Jean-Philippe de Tonnac pour réussir sa mort, devenir une des paupières de la Rose rilkéenne.

Reste la question : Rilke, le plus vivant des morts, est-il présent lors de ce pèlerinage ?

À Corps Ça Vit, le 6 août 2026

Publié le 5 mai 2026 par Mare Nostrum - Une Méditerranée Autrement
Rilke a écrit que chacun porte en soi sa propre mort, fruit lentement mûri par la vie. Jean-Philippe de Tonnac , qui a appris à fréquenter ce mûrissement, donne au centenaire de la disparition de Rainer Maria Rilke (1875-1926) la forme inattendue d’un pèlerinage de fantômes. Poète des Élégies de Duino, des Sonnets à Orphée et des Carnets de Malte Laurids Brigge, secrétaire éphémère d’Auguste Rodin, ermite de la tour de Muzot dans le Valais, amant et ami de la sublime et initiatrice Lou Andreas-Salomé, de la princesse Marie von Thurn und Taxis, de Romain Rolland et de Paul Valéry, l’auteur des Lettres à un jeune poète a fait de la mort la part invisible de la vie. Paula Modersohn-Becker, peintre allemande qui mourut en 1907 d’une embolie consécutive à la naissance de sa fille, monte vers Rarogne le 29 décembre 2026 pour y retrouver celui qu’elle a suivi un siècle durant. Cérémonie polyphonique de l’invisible, chemin initiatique du pèlerinage vers la rose, l’ouvrage convoque l’épitaphe la plus énigmatique de la poésie, et tend ses voix par-delà la mort.
Le pèlerinage vers les anges
Le livre s’ouvre dans la tour de Muzot, où Rainer Maria Rilke, revenu pour son centenaire, accueille Paula Modersohn-Becker, celle qu’il a aimée follement en lui léguant son déchirant Requiem pour une amie ; “Ils s’étaient aimés follement dans la vie ; elle ne l’en a aimé que plus encore dans la mort“, écrit Jean-Philippe de Tonnac qui a découvert Rilke en 2015 et qui rejoint son modèle dans la justesse de cette phrase, comme un disciple reconnu par le maître. Ce qui s’apprête à se dérouler est le récit que cette ombre lui fait du voyage qui vient de l’amener jusqu’à lui.
Cent dix-neuf années d’errance, à suivre le poète à Paris, à Duino, à Tolède, à Ronda, jusqu’au Caire ; puis, à l’approche du 29 décembre 2026, ce TGV pour Lausanne où chaque voisin de carré se révèle un mort qui converge vers le Valais. Friedrich Carl Andreas, mari trahi de Lou Andreas-Salomé, ressasse le pacte de chasteté qu’elle lui imposa. Algernon Henry Blackwood, écrivain anglais de l’occulte, exhume les séances spirites du château de Duino. Elena Voronina caresse l’herbier où Rainer Maria Rilke, jadis, lui apprit à nommer les plantes. À chaque présence répond un fragment de l’œuvre : lettre à la princesse Marie von Thurn und Taxis, vers du Livre d’heures, page des Carnets de Malte Laurids Brigge, parfois un éclat des Élégies. Jean-Philippe de Tonnac fait des défunts les seuls témoins crédibles du poète. L’auteur des Élégies enseignait l’écoute des morts ; ce sont les morts, à leur tour, qui viennent dire qui il fut. “La mort est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous“, écrivait Rainer Maria Rilke à Witold von Hulewicz, son traducteur polonais. Le pari du livre tient là, dans cette inversion patiente : pour s’approcher d’un poète qui aura passé sa vie à frayer avec l’invisible, il faut convoquer des spectres… Antonio Tabucchi, à Lisbonne en 1991, avait déjà tendu cette toile : son Requiem fait d’un dimanche d’été la lente traversée d’un peuple de défunts qu’un narrateur croise un à un avant de s’attabler, à minuit, devant Fernando Pessoa. Jean-Philippe de Tonnac en écrit, à quelques années de distance, et dans le froid du Valais, le frère rilkéen. Deux requiem en prose se font face comme deux miroirs sombres où la même intuition se reflète : pour atteindre un grand poète, il faut suivre les rives basses du fleuve lent où dérivent ses ombres.
Les paupières et le secret de la rose
À Rarogne, sur le promontoire qui domine la vallée du Rhône, l’épitaphe scellée dans le mur de l’église Saint-Romain délivre ceci : “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières.” Tout le livre s’organise autour du mystère de cette stèle.
Sur la colline, dans la nuit du 29 décembre, le foehn balaie les écharpes des pèlerins. Un cercle se forme à la tribune, autour du tombeau ; chaque hommage prononcé devient un pétale qui se déplie. Marina Tsvétaïéva ouvre, en citant la lettre rédigée au lendemain de la mort du poète : “Tant qu’il fut vivant, il collabora directement avec les forces supérieures et à présent, il en est une lui-même.” Eleonora Duse récite Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Lou Albert-Lasard scande trois fois son nom dans la nuit. Paul Valéry redit son texte sur l’extrême solitude de Muzot. Magda von Hattingberg, depuis son piano, reprend la lettre où Rainer Maria Rilke confesse : “Mon ouïe est aussi neuve que la plante du pied d’un enfant qui n’a pas encore marché“. Pascha, fils de la princesse Marie von Thurn und Taxis, lit la page bouleversante où Benvenuta, raconte avoir entendu depuis Vienne, dans la nuit du 29 décembre 1926, le cri lointain du poète à l’instant où il rendait l’âme à la clinique Valmont. Friedrich Carl Andreas, plus écrasé que jamais, plaide pour les anges de l’islam et la philosophie iranienne de Mollâ Sadrâ Shîrâzî. Cette polyphonie nous tient en éveil : aucun de ces fantômes ne dessine le même Rilke, et tous le disent. Le génie de Jean-Philippe de Tonnac est de laisser les voix s’articuler sans hiérarchie, comme les paupières superposées dont parle l’épitaphe ; chacune protège un sommeil différent, chacune préserve le secret de la rose qui demeure intact.
Une figure manque à l’appel, et son absence court dans la nuit comme un fil sombre tissé à l’envers de la rose. Lou Andreas-Salomé, la femme qui inventa Rilke, échappe au regard de Paula. Sa présence à Rarogne demeure énigmatique. Paula entretient pour elle-même une hypothèse silencieuse : que Lou ait pris le chemin de la chapelle Sainte-Agnès, à Veyras, où Phia Rilke, la mère exécrée, organise un second hommage, plus secret. La Lou de Göttingen se tiendrait alors dans l’ombre du seuil, ou demeurerait à des centaines de kilomètres de là, fidèle à ses lointains ? Le doute persiste, comme une porte entrebâillée à un fantôme qui hésite encore à entrer. La rose a deux côtés. Au cimetière monumental répond, à voix basse, la chapelle de la mère.
Du mont Qâf à Rarogne
Le promontoire de Rarogne devient mont Qâf. Le poète soufi Attâr, dans la Conférence des oiseaux, raconte comment trente oiseaux, guidés par la huppe, messagère d’amour dans le Coran, au terme d’une traversée des sept vallées, parviennent au sommet où réside le Simorgh, l’oiseau-roi.
Ils découvrent alors que si-morgh, en persan, signifie “trente-oiseaux” : ils étaient eux-mêmes ce qu’ils cherchaient. La symétrie avec le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac est troublante. Friedrich Carl Andreas en glisse l’indice dès le train pour Lausanne, en rapprochant Attâr de Rainer Maria Rilke ; plus tard, devant la tombe, il revient sur Mollâ Sadrâ Shîrâzî et sur ces philosophes d’outre-monde, ouvriers de l’invisible qui transforment la Terre depuis le ciel. Le pèlerinage devient explicite. Au sommet de leur quête, les trente oiseaux se rencontrent eux-mêmes ; et Paula, à la fin, marche vers Rilke comme on marche vers un rivage que l’on est soi-même. Aller au fantôme, dans ce livre, c’est s’approcher de soi par le chemin que l’autre a déjà ouvert. Voilà la révélation à voix basse que Jean-Philippe de Tonnac fait passer entre les pétales de la rose, sans la formuler jamais comme une thèse, en la laissant lever de l’intérieur du récit comme une présence indistincte qui se reconnaît tard. Quant à nous, lecteurs venus du dehors, nous voilà constitués en trente et unième oiseau auquel l’auteur tend l’épitaphe comme un miroir : la rose est désir de n’être le sommeil de personne parce qu’elle est éveil pour tous. Voilà un livre qui vous entraîne sur le chemin de la grande initiation que Rilke avait ouvert, et y dépose une rose nouvelle.
Une ombre tâtonnante parmi les ombres
L’écriture de Jean-Philippe de Tonnac, ces derniers mois, s’est faite contre la maladie de Charcot qui prend chaque jour un peu plus d’emprise sur ses gestes. Pèlerinage vers la rose est, l’auteur me l’a confié, le dernier livre qu’il aura écrit de ses propres mains. Comment ne pas songer à la formule que Rilke adressait à son traducteur polonais Witold von Hulewicz, l’invitant à réaliser la plus grande conscience possible de notre existence : “qui est chez elle dans les deux royaumes illimités, et se nourrit inépuisablement des deux ?” Jean-Philippe, dans sa retraite montmartroise, accomplit à voix basse cette consigne. Sa main qui se ferme rejoint la main du poète qui, à Muzot, écrivit en quelques semaines de l’hiver 1922 les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée, comme on s’acquitte d’une dette envers l’invisible. La phrase de Jean-Philippe, dépouillée jusqu’à l’os, atteint la matière même que Rilke aimait : et l’on comprend que le pèlerin de Rarogne, depuis 2015, soit devenu poète à son tour. “La louange seulement“, écrivait Rilke dans le septième Sonnet à Orphée. Jean-Philippe obéit. Il loue.
Au lecteur et à tous ses amis qui l’auront suivi jusqu’à cette dernière page, il faut donc ajouter une promesse à voix basse. Pèlerinage vers la rose nous donne rendez-vous, dans cent ans, pour le bicentenaire du poète. Le 29 décembre 2126, à Rarogne, dans la nuit valaisanne, nous serons quelques-uns à monter la rue Stalde, devenus à notre tour les ombres tâtonnantes que Paula précède aujourd’hui. Nous aurons rejoint Jean-Philippe qui sera notre guide, et qui aura rejoint Rilke ; et le promontoire continuera de tendre, par-dessus la vallée du Rhône, l’épitaphe la plus inépuisable de la poésie européenne. “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières“. Donnons-nous rendez-vous.
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OIXIΔION Alice Calm

1 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #écriture, #épitaphier, #éveil

OIXIΔION Alice Calm

À Alice Calm
Réalisatrice du livre Noir Clair 
OIXIΔION, 101 pages, tiré à 100 exemplaires, Avril 2026


Madame,
Votre célébration, à plusieurs, plus de 10 ans après, du journal de votre père, Philippe, « metteur en scène » (volontaire ou somnambule ?, indécidable i) du suicide de son couple avec Antonia, son épouse (A., présente et absente), tenu entre le 23 juillet 2014 et le 7 novembre 2015, est ce que j’appelle un travail d’épitaphier, la fabrication d’un récit, d’une légende, de plusieurs récits et légendes puisque s’y expriment aussi Julie, Bastien, Matthieu et Caroline. Légendes faisant entendre le vivant que fut Philippe, au travers de ses propres mots et de leur réception au travers de vos mots à tous. 
Son journal occupe deux parties dans votre livre pluriel : 21 pages, de la page 20 à la page 40, puis de la page 61 à 79, 19 pages, soit 40 pages. Les 21 dernières pages comprennent la lettre aux pompes funèbres signée du couple, leur testament, des extraits de votre texte lu lors des obsèques le 13 novembre 2015, les réactions de Julie, Bastien, Matthieu, Caroline.
Votre père avait une formation de biologiste. Son journal révèle un grand lecteur, de philosophes (les « déconstructeurs » du XX°, les incontournables du XVIII°), d’écrivains anciens et modernes majeurs, un amateur de musiques classiques, un dessinateur, poète à ses heures, amateur de haïkus et de poètes chinois, un jardinier (les travaux agricoles occupent beaucoup de place dans ses activités au rythme des saisons). Parfois de longs développements montrent une pensée, analytique et critique, en exercice, avec des notes 10/20, 14/20, des saillies sur l’époque, les gens (des « tarés »), lui permettant d’affirmer son côté réactionnaire, au très bon sens du terme parce que sans illusions sur les soi-disant progrès, assumé avec force et justesse, à mon humble avis.

Il est de 1934, je suis de 1940. Les lectures de Philippe Calm et les miennes sont vraiment très voisines avec, en ce qui me concerne, un cursus ethnologique et philosophique. Je me suis reconnu dans ce cheminement intellectuel, valable jusqu’en 2010. Mais une question de l’épousée (je préfère à épouse), lors de son entrée aux urgences, le 29 octobre 2010, un mois avant sa disparition liée à un cancer foudroyant, le 29 novembre 2010 : « je sais que je vais passer, où vais-je passer ? » m’a éloigné progressivement et définitivement de la démarche réflexive et critique. Le métaphysicien Marcel Conche a été un moment de cette rupture. 
Pour quel récit en ce 1° août 2026 ? 


Une vie en 5 phrases
octobre 1964, l’élève de 16 ans 1/2 dit à son professeur de lettres de 24 ans dans un couloir d'un lycée du Nord : "monsieur, je pense à vous, autrement qu’à un professeur ».
mariage du 1° juillet 1967 au 29 novembre 2010, décès de l’épousée
19 septembre 2001 : décès du frère de l’épousée et du fils, dans un accident à Cuba. Ils étaient partis le 11 septembre 2001. À l’annonce de leur décès le 28 septembre 2001, 9 jours après : "quelque chose s’est cassé dans ma tête ».
juin 2009, au sortir de l’unique séance de thérapie de couple qu'ils ont eue, l’épousée dit sur le trottoir : "j’ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi ».
29 octobre 2010, 20 H, avant opération au cervelet : "je sais que je vais passer; où vais-je passer ? » Puis : "tu te souviens, on attendait Sylvain, ce fut Katia, un morceau de Sylvain se balade dans mon corps ».


mon cheminement m'amène à désirer m’effacer dans le blanc, par des verbes d’action, à tenter la dissolution dans l'anonymat puisque si nous remontons les généalogies, on tombe sur un 1° homme sans nom, une 1° femme sans nom 
si on va dans l'infiniment grand, on tombe sur le mystère des origines des univers, 
si on va dans l'infiniment petit, on tombe sur les paradoxes de la physique quantique, 

 

donc une vie, la "mienne", " " ou ( ), vient de très loin dans le temps et dans l'espace, temps compté mais inconnu de moi,
 

entre les 2 M, miracle et mystère de la naissance (toute naissance est d'abord miracle), mystère et miracle de la mort (la mort est d'abord mystère mais dire qu'elle est miracle interpelle : « heureusement qu'on meurt ! » disait Marcel Conche); 


je pourrais dire aussi : vivre au présent, une parenthèse qui s’ouvre à la naissance, se ferme à la mort, sans passé, sans projet, sans traces.


Dit autrement, Ma solitude, ta solitude, la solitude de chacun, notre solitude comme espèce sont ontologiques. Ma solitude est ontologique parce que personne ne naît à ma place, parce que peut-être, je n’ai pas demandé à naître, parce que donc, je suis mis au monde sans mon consentement et à mon insu.

L’accouchement au forceps me semble métaphore parlante de la violence que constitue la naissance aussi bien de tout être vivant (je pense au passage chenille-papillon) que d’un bébé univers.

J’emploie le mot « violence », il est sans doute contestable et n’a pas à être reçu avec connotation péjorative. Cette violence est fruit d’énergie, de matière, de lumière    e = mc2.


Ma solitude est ontologique parce que personne ne meurt à ma place, parce que, sauf suicide volontaire, je ne décide pas du moment de ma mort ni de la manière de mon mourir.


Entre ma naissance et ma mort, « ma vie » , une parenthèse et cette question qu’y a-t-il avant ? Et cette question, qu’y a-t-il après ? Et ces autres questions : d’où viens-je ? Où vais-je ? Qui suis-je ? Questions qui travaillent mais qu'on peut décider de laisser sans réponse. 


Le "Connais-toi toi même socratique et tu connaîtras l'univers et les dieux" du Temple de Delphes est hors de portée de quiconque, à mon humble avis.


Pour l’espèce, d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Solitude ontologique, solitude cosmique. Avec inouïe, la naissance de la Vie sur cette planète bleue, la Terre et peut-être sur d’autres. Avec inouïe, la mort de l’espèce sur cette planète, et la mort de cette planète à l’horizon des événements, avalée par la mort du soleil, mort annoncée, lointaine et entre, 
l’évolution des espèces, la sexualité comme force irrésistible de perpétuation des espèces. 
Et depuis l’apparition, très récente ou très tardive de Homo erectus, les histoires toutes mensongères, les légendes fabriquées par les hommes et leurs communautés.

OIXIΔION Alice Calm
OIXIΔION Alice Calm
OIXIΔION Alice Calm

Vient la prise de conscience que JE-JEUH-JEU suis vieux de toute l’évolution des espèces, avec des bactéries vieilles de 4 milliards d’année dans mon ventre, que je suis vieux de toutes les explosions de supernovae ayant engendré les ingrédients nécessaires à la vie : l'eau, le carbone, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, le phosphore et le soufre.
La parenthèse de « ma vie » s’inscrit dans une parenthèse ayant 13,7 milliards d’années, dans l’état actuel des connaissances et des légendes.

La prise de conscience de ces deux parenthèses inclusives varie selon les JE-JEUH-JEU. 


2 M au commencement violent, nécessairement violent. Miracle et mystère du commencement, du big bang, de toute naissance. L’accumulation d’explications religieuses, métaphysiques, scientifiques, idéologiques ne lèvera jamais le voile. Donc, curieux, j’observe avec détachement la ronde des discours, leurs contradictions, ruptures épistémologiques, manipulations…


2 M à la fin violente, nécessairement violente. Mystère et miracle de la fin des étoiles, galaxies, trous noirs, de toute mort, individuelle, collective, d’espèces, de planètes, d’univers. L’accumulation d’hypothèses spéculatives, séduisantes, délirantes, sur la Mort ne lèvera jamais le voile. Curieux, j’observe cette créativité pour se rassurer, donner sens à la vie, collective comme individuelle.


Et pour moi, la dissolution lente de toute identité, le désir de m’effacer dans le blanc. Par des verbes d’action.
Vivre le présent, au présent, aussi comme présent-cadeau, en quasi-somnolence, sans grande vigilance. Surtout pas de pleine conscience, surtout pas d’attention extrême. Du flou, du flow.


La violence du monde n’est pas encore à la hauteur de la violence des naissances d'univers, des morts d’univers, des naissances d’êtres vivants, des morts d’êtres vivants.

Comme l’on considère que la violence des univers ne relève pas du Mal, alors on doit éviter de considérer la violence du monde comme étant expression du Mal.
Donc, ne pas m’indigner, ne pas prendre position, ne pas juger. Ce qui se passe dans le monde m’est totalement opaque, manipulé, incompréhensible.

 

Cela libère beaucoup de temps pour somnoler, vivre en somnolence, semblable aux feuilles mortes balayées par les vents, évoquées par Homère, voulant pour les hommes un autre comportement, un autre destin, un destin de héros dont les actes glorieux laissent traces immortelles. 
Les écrivains sont les héritiers de cette vieille conception, si agréable au nombril.

Je vois trop le ridicule d’une telle posture. Comme de toutes les postures qui sont toutes des impostures, y compris la mienne. Posture égale imposture. Donc faire la sourde oreille aux guerres des récits. Ne pas prendre parti. Gloires héros narrateurs. Voir sans juger l’imposture de chaque posture.


Avons-nous des responsabilités vis-à-vis des trépassés ? 
Les trépassés ont-ils des responsabilités vis-à-vis de nous ?

quelle est notre responsabilité vis-à-vis des disparus ?
Demander pardon pour le mal fait aux disparus (trop de violences sexuelles, trop de lourds secrets de famille). Remercier pour avoir su aussi leur faire du bien, les avoir aimés, même mal. Remercier les disparus pour l’amour dispensé. Pardonner pour le mal qu’ils ont pu nous faire (trop de violences sexuelles avec amnésie traumatique souvent).

quelle est la responsabilité des disparus vis-à-vis de ceux qui sont encore incarnés ?
Faire entendre la « voix qui ne parle pas », l’âme éternelle de l’humanité mortelle – mais l’humanité ne veut pas croire qu’elle est mortelle – et ce qui s’en suivra, the Great Reset, le vrai, pas l’autre, celui fantasmé par les sécuritaires-identitaires devenus majorité. 
L’âme éternelle et pas des milliards d’âmes individuelles immortelles.


Pour entendre la « voix qui ne parle pas », travailler l’intuition, l’outil préconisé par Descartes (avec le doute) et par Bergson.

Au niveau de la pensée, deux phrases m’ont aspiré-inspiré : une exclamation stupéfiante de feu Marcel Conche – « Heureusement qu’on meurt ! »
Comment je comprends cette formule ? Deux mots pour saisir un peu, début et fin de vie. Naître c’est un miracle et un mystère. Mourir c’est un mystère et un miracle. 
Toute recherche de sens, de but, d’explication est vouée à l’échec. Cesser de chercher. Accepter miracle et mystère.

Et une phrase de feu Marina Tsvétaïéva dans De vie à vie, consacré à Maximilian Volochine, l’initié : « Tous les poèmes qui furent, qui sont et qui seront écrits le sont par une seule femme, une femme – sans nom. »
Exprimée à ma façon : « Toutes les vies qui furent, qui sont, qui seront, sont vécues par une seule femme, une femme – sans nom, par un seul homme, un homme – sans nom. »


Il suffit de remonter toute généalogie, à trous, pour tomber sur un premier homme sans nom, une première femme sans nom, donc toute identité finit par se dissoudre. 
Si on remonte l’évolution, à trous, des espèces, on débouche sur l’indistinction. 
Et si on remonte vers la genèse, à trous, des origines des univers, on tombe dans le vide quantique. 
Nous voici sans identité, dans la fluidité, le flux, le flow de la VIE. 
Mourir, s’effacer dans le blanc. Blanc sur blanc.
MERCI.

D’où mes voeux : pas de soins du corps, pas d’embaumement, pas d’annonce de décès, pas de cérémonie religieuse ou laïque, une inhumation (le temps long de la décomposition, pas d'incinération) avec seule, la famille restante, 3 personnes, (lieu non décidé encore, Corsavy, Le Revest), pas de nom, pas de dates, une plaque de plâtre blanc, friable, avec creusé, quelque part,  merci. Quant au mourir, s’il est très, trop douloureux, je n’ai pas encore décidé de supporter ou de rédiger mes directives anticipées.

 

Merci Alice Calm et vos proches, pour le travail réalisé. Ce livre est magnifique. Il m’a touché à plusieurs moments, en particulier, le dessin du couple, nus, sur le lit du suicide. Je n’en dis pas plus, par respect de la forme que vous avez choisie. Pour que d'autres lecteurs fassent leur expérience immersive dans OIXIΔION.
 
Vous vous interrogez sur son statut dans votre parcours. L’essentiel est qu’il existe et que nous, lecteurs, puissions aussi « réussir notre mort », « essayer de réaliser la plus grande conscience possible de notre existence qui est chez elle dans les deux royaumes illimités et se nourrit inépuisablement des deux, la mort étant le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous. » Rilke, cité par Philippe de Tonnac dans Le Pèlerinage vers la Rose, p.10. Livre dont je sens qu’il fera peut-être bouger mes lignes de ce 1° août 2026 puisqu'il prépare le centenaire de la mort de Rilke, le 29 décembre 2026.

OIXIΔION Alice Calm
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