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Blog de Jean-Claude Grosse

Catherine Ringer

20 Septembre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #Corsavy

affiche du spectacle musical L'érotisme de vivre, 95 ans et toute une vie avant / L’ÉROTISME DE VIVRE  Poèmes d’Alice Mendelson Lus et chantés par Catherine Ringer Accompagnée au piano par Grégoire Hetzel Compositions par Grégoire Hetzel   /  Automne 2021. Le petit théâtre de La Huchette à Paris ayant souffert de la fermeture Covid, organise tous les lundis une carte blanche à des personnalités en soutien. Je suis moi aussi sollicitée, accepte, et pense, plutôt qu’un récital chanson, faire une lecture des poésies sensuelles d’Alice Mendelson, une amie de mon père. Alice Mendelson, 97 ans aujourd’hui, poétesse au long cours. Des textes datant de 1947 à aujourd’hui, chantant la passion de la vie, de l’amour, des couleurs, des instants, des mots…

affiche du spectacle musical L'érotisme de vivre, 95 ans et toute une vie avant / L’ÉROTISME DE VIVRE Poèmes d’Alice Mendelson Lus et chantés par Catherine Ringer Accompagnée au piano par Grégoire Hetzel Compositions par Grégoire Hetzel / Automne 2021. Le petit théâtre de La Huchette à Paris ayant souffert de la fermeture Covid, organise tous les lundis une carte blanche à des personnalités en soutien. Je suis moi aussi sollicitée, accepte, et pense, plutôt qu’un récital chanson, faire une lecture des poésies sensuelles d’Alice Mendelson, une amie de mon père. Alice Mendelson, 97 ans aujourd’hui, poétesse au long cours. Des textes datant de 1947 à aujourd’hui, chantant la passion de la vie, de l’amour, des couleurs, des instants, des mots…

depuis 5 jours, depuis le 14 septembre, quel déferlement d'hommages
hébété de ne rien savoir d'elle, Catherine Ringer, ni de Rita Mitsouko, de n'avoir entendu aucune des chansons sur lesquelles tout le monde dansait, de n'avoir en aucune manière été "marqué" par ses looks, ses libertés...
ce n'est pas mépris, c'est ignorance, ne regardant pas la télé, n'écoutant pas les radios, ne fréquentant pas les plateformes musicales, n'assistant à aucun concert
sa mort me la rend visible, lisible, VIVANTE 
je sors de ce déferlement
continuant doucettement
à m'effacer dans le blanc
1° hommage, celui d'un fan - de loin - Charles Conrod dans le journal Les Humanités, animé par Jean-Marc Adolphe
Catherine Ringer ? parce que : petit train où t’en vas-tu
Catherine Ringer parce que son père le peintre Sam Ringer
Catherine Ringer parce que petite, à l’école, elle avait répondu à la maîtresse qu’elle voulait être poète quand elle serait grande
Catherine Ringer parce que personne ne saura plus jamais dire en la regardant qu’elle a le « déchirement juste » (Alfredo Arias)
Catherine Ringer parce que le film Soigne ta droite de Jean-Luc Godard
Catherine Ringer parce que « si par hasard sur l’pont des Arts tu croises le vent le vent fripon prudence prends garde à ton jupon / si par hasard, sur l’pont des arts tu croises le vent le vent marraud, prudence, prends garde à ton chapeau »
Catherine Ringer parce que « Je veux mourir sur scène »
Catherine Ringer parce que Marcia Baïla
Catherine Ringer parce que porter du rouge n’est pas donné à tout le monde
Catherine Ringer parce qu’un chiffon l’habillait, comme disait (aussi) ma belle-mère qui avait son petit commentaire sur à peu près tous les événements de la vie
Catherine Ringer parce qu’il y avait de la joie dès qu’elle entrait quelque part
Catherine Ringer parce que jamais l’un sans l’autre
Catherine Ringer parce que l’une sans l’autre tout autant
Catherine Ringer parce que sa voix gueulante, hurlante, périlleuse, gouailleuse, cascadeuse, caverneuse, grandiose, céleste, au bord de la chute
Catherine Ringer parce qu’elle n’aimait pas les choses trop propres et qu’il n’y a pas d’autre perfection possible dans la vie
Catherine Ringer parce ces mots à elle en hommage au compagnon trop tôt parti, « ta chère odeur a disparu bien que mon âme ait ton parfum », ces mots dits/chantés/fredonnés/larmoyés sur le troisième mouvement de la Cinquième Symphonie de Mahler
Catherine Ringer parce que les Amants du Pont-Neuf, Juliette Binoche et Denis Lavant, en figures de proue d’une péniche filant comme une fusée sur la Seine vers un ailleurs d’après l’ailleurs
Catherine Ringer parce que nous étions nombreux à croire bêtement que le pire était derrière nous et que le monde allait vers du mieux
Catherine Ringer parce qu’il y avait toujours dans son sillage un petit ébranlement du monde avec du cafouillage en même temps
Catherine Ringer parce que « Les amants le font de cœur / Parce que l’union fait la force / Et leurs traits s′unifieront / Jusqu’à se ressembler / Pour le pire et le meilleur / Et y crèveront leurs forces / Ils marchent sans sourciller / D′un pas inespéré »
Catherine Ringer parce que les chansons des Rita Mitsouko nous parlaient de la mort comme on parle d’amour
Catherine Ringer parce que les histoires d’amour finissent mal… en général
Catherine Ringer parce que « moi j’suis quand même là ! »
Catherine Ringer sans images parce qu’on n’en finira(it) pas
 
2° hommage, celui de Charles Rojzman
Catherine Ringer : toutes les couleurs contre la nuit
Il se passe depuis la mort de Catherine Ringer quelque chose que je ne comprends pas tout à fait et qui, à mesure que passent les heures, m’étonne davantage : on dirait que la France vient de découvrir Catherine Ringer.
Je regarde les journaux, j’écoute les radios, je vois défiler les images et je découvre soudain une immense artiste, une voix exceptionnelle, une femme libre, une interprète sans équivalent, une créature inclassable, une aventurière de la chanson française, presque un trésor national dont nous aurions ignoré jusqu’à présent que nous le possédions ; et je me demande où nous étions pendant toutes ces années puisque cette femme, que l’on célèbre aujourd’hui avec cette ferveur réservée aux êtres dont la disparition nous révèle brusquement la présence, était là depuis quarante ans, sous nos yeux, dans nos oreilles, avec ses jambes, sa bouche, ses cheveux, ses robes impossibles, ses grimaces, ses cris, ses roulements d’yeux, ses obscénités, sa grâce, son mauvais goût magnifique, sa vulgarité parfois sublime et cette voix qui semblait avoir avalé une chanteuse de cabaret berlinois, une gamine des rues de Paris, une diva d’opéra, une sorcière yiddish, une punk, une amoureuse abandonnée et quelques animaux sauvages.
Nous connaissions tout cela.
Enfin, nous pensions le connaître.
Nous connaissions Marcia Baïla, naturellement, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Fred Chichin avec sa guitare et son visage maigre, Catherine bondissant à côté de lui comme si la musique lui traversait les membres, les Rita Mitsouko, ce nom lui-même qui ne ressemblait à rien de connu, ni groupe de rock, ni couple de variété, ni vraiment français, ni vraiment étranger, quelque chose qui aurait pu être le nom d’un cocktail japonais, d’une danseuse de Pigalle, d’une princesse mongole ou d’un médicament interdit.
Tout cela faisait partie du décor.
Et c’est peut-être justement le problème.
À force d’être là, Catherine Ringer était devenue invisible.
Elle était devenue « Catherine Ringer », c’est-à-dire une évidence, comme ces monuments devant lesquels on passe chaque matin sans lever les yeux jusqu’au jour où quelqu’un vous apprend qu’ils vont disparaître. Nous savions qu’elle était originale, comme on sait que la tour Eiffel est en fer. Nous savions qu’elle avait une voix extraordinaire, comme on sait que la Seine traverse Paris. Nous savions que les Rita Mitsouko avaient inventé quelque chose, mais nous ne savions plus très bien quoi, et cela n’avait d’ailleurs aucune importance puisque Marcia Baïla repasserait un jour ou l’autre à la radio.
Et puis elle meurt.
Et tout à coup nous nous retournons.
Mais qu’est-ce que c’était que cette femme ?
C’est alors que commence l’étonnement.
Parce qu’en réécoutant aujourd’hui les Rita Mitsouko, on s’aperçoit que ce que nous avions rangé dans la petite boîte commode des années quatre-vingt ne rentre dans aucune boîte. C’était de la pop, certainement, mais traversée de rock, de funk, de punk, de chanson française, de cabaret, de musiques venues d’ailleurs, d’élégance et de mauvais goût, avec des mélodies immédiatement mémorisables sur lesquelles cette femme faisait subir à sa voix des choses qu’une chanteuse raisonnable n’aurait jamais osé lui faire subir.
Elle pouvait chanter juste et soudain préférer le cri, devenir nasillarde, rauque, enfantine, énorme, presque laide, puis laisser surgir au milieu de cette laideur volontaire une note d’une beauté bouleversante, comme si la beauté ne l’intéressait qu’à condition d’avoir auparavant traversé le grotesque.
Et son corps faisait la même chose.
Catherine Ringer n’était pas une chanteuse accompagnée d’un corps. Le corps chantait avec elle. Les hanches, les épaules, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux participaient à la chanson ; elle pouvait devenir grotesque sans perdre sa sensualité, sexuelle sans devenir aguicheuse, drôle sans cesser d’être inquiétante, féminine sans correspondre à aucune des féminités préparées par l’industrie du spectacle.
Elle était trop.
Trop vivante, trop voyante, trop charnelle, trop intelligente pour le rôle de la chanteuse excentrique qu’on lui avait commodément attribué.
Et derrière toutes ces couleurs, il y avait du noir.
Son père, Sam Ringer, était un artiste juif polonais qui avait connu les camps nazis, Auschwitz parmi eux, et qui était revenu de l’univers concentrationnaire vivant mais profondément atteint. Catherine Ringer a parlé de ce père malade, de ses internements psychiatriques, de cette folie qui faisait partie de l’enfance et de cette présence de la catastrophe qui, dans certaines familles juives de l’après-guerre, n’avait nul besoin d’être racontée chaque soir pour occuper toute la maison.
Il faut être prudent avec ces choses-là. Un enfant n’est pas le commentaire psychologique de ses parents et une œuvre ne se laisse pas enfermer dans une biographie. On ne peut pas prendre Auschwitz, ajouter un père devenu fou, mélanger avec une petite fille et prétendre avoir trouvé la formule secrète de Catherine Ringer.
Mais on peut regarder.
Et lorsque l’on regarde après avoir su cela, toutes ces couleurs deviennent plus étranges.
Cette profusion de vêtements, de gestes, de cris, de rires, cette sexualité affichée sans honte, cette gourmandise de vivre, cette façon de se barbouiller presque de musique, de devenir successivement belle, monstrueuse, enfantine, obscène, tendre, animale, cette manière de ne jamais consentir à la dignité compassée que l’on attend généralement des artistes vieillissants : peut-être n’était-ce pas seulement une esthétique.
Peut-être était-ce une réponse.
Car que fait-on lorsqu’on naît après la catastrophe et que celle-ci est assise à la table familiale sous les traits d’un père revenu de l’endroit dont tant d’autres ne sont pas revenus ?
On vit.
Mais on peut vivre à voix basse.
Elle avait choisi de vivre à voix haute.
Alors il fallait des robes rouges, vertes, jaunes, des lèvres énormes, des cheveux en bataille, des rythmes qui cognent, des jambes qui dansent, des refrains qui s’accrochent au cerveau, de l’amour, du sexe, de l’humour, du ridicule, de la beauté, du vacarme, tout ce que la mort déteste parce que tout cela affirme scandaleusement qu’un corps est encore là.
Et voici que Marcia Baïla apparaît autrement.
Cette chanson sur laquelle la France a dansé pendant quarante ans est une chanson adressée à une morte. Une danseuse emportée par le cancer. Voilà bien l’étrangeté Ringer : prendre la mort, lui mettre du rouge à lèvres, l’habiller de couleurs éclatantes et la faire danser.
Pas nier la mort.
Danser devant elle.
Il y avait peut-être déjà tout Catherine Ringer dans cette contradiction : la fête et le tombeau, le rire et la disparition, le corps triomphant et le corps condamné, cette conviction qu’il faut faire davantage de bruit précisément parce que le silence finira par gagner.
Et puis il y eut Fred.
Fred Chichin, l’autre moitié de cette étrange bête à deux têtes appelée Rita Mitsouko, meurt en 2007. Le cancer encore. La disparition encore. Et Catherine reste là.
Que fait-elle ?
Elle continue.
Elle ne se transforme pas en veuve officielle des Rita Mitsouko, ne construit pas un mausolée autour de leur jeunesse, ne passe pas les années suivantes à administrer pieusement sa légende. Elle chante, elle travaille, elle tente autre chose, elle vieillit, elle monte encore sur scène et continue à faire vivre les chansons.
Le père avait disparu.
Fred avait disparu.
Elle restait.
Et je me demande maintenant si ce n’est pas cela que nous n’avions pas complètement compris lorsque nous la regardions faire ses grimaces : il y avait chez cette femme quelque chose de beaucoup plus grave que son apparence, précisément parce qu’elle refusait d’avoir l’air grave.
Nous sommes tellement habitués à reconnaître la profondeur lorsqu’elle porte du noir, parle lentement et regarde tristement la caméra que nous savons mal la reconnaître lorsqu’elle arrive en robe bariolée en remuant les fesses.
Catherine Ringer avait peut-être compris quelque chose que les gens sérieux oublient : le tragique n’oblige pas à devenir triste.
On peut répondre au tragique par l’excès.
Par la danse.
Par la chair.
Par le rire.
Par une voix qui refuse de rester à sa place.
Voilà pourquoi l’actuel déluge d’hommages me paraît si étrange. Non parce que ces hommages seraient faux, mais parce qu’ils sont vrais. Tout ce qu’on nous dit aujourd’hui était là hier. Cette liberté était là. Cette voix était là. Cette histoire était là. Cette femme était là.
Pourquoi faut-il donc qu’elle disparaisse pour que nous la regardions ?
Peut-être parce que la mort accomplit cette opération cruelle : elle retire brusquement le décor autour des êtres et nous oblige à voir la forme exacte du vide qu’ils laissent.
Et le vide laissé par Catherine Ringer est bizarrement bariolé.
Il y a un père juif polonais revenu des camps avec ses fantômes, une petite fille qui grandit auprès de sa folie, des années de jeunesse et d’expériences, Fred Chichin, deux silhouettes qui inventent une musique ne ressemblant à aucune autre, des synthétiseurs, des guitares, des robes impossibles, des salles de concert, des éclats de rire, des morts, des amours, des cancers, des survivants, et toujours cette femme qui continue à ouvrir la bouche.
Alors je la regarde maintenant dans les anciennes images.
Je regarde cette bouche immense.
Je regarde les yeux qui roulent, les épaules qui bougent, les jambes qui dansent, les grimaces, les couleurs, toute cette exagération qui nous faisait rire et que nous prenions peut-être pour une fantaisie.
Et quelque chose devient soudain évident.
Catherine Ringer n’était pas bariolée parce qu’elle ignorait le noir.
Elle était bariolée parce qu’elle le connaissait.
Elle savait, par son père, que les hommes peuvent fabriquer des lieux où toutes les couleurs disparaissent ; elle savait, par Fred, que l’être avec lequel on a inventé sa vie peut s’effacer en quelques mois ; elle savait, par Marcia, qu’un corps qui danse peut être condamné, et elle savait probablement comme chacun de ceux qui ont longtemps vécu que la mort ne cesse jamais tout à fait de marcher à côté de nous.
Alors elle lui faisait des grimaces.
Elle chantait trop fort.
Elle mettait du rouge, du vert, du jaune, elle tordait sa bouche, roulait des yeux, devenait belle puis laide puis belle autrement, transformait son corps en carnaval, et lorsqu’une chanson menaçait de devenir trop jolie, elle semblait lui donner un coup de pied pour qu’elle recommence à vivre.
Voilà peut-être ce que nous découvrons aujourd’hui avec tant de retard.
Non pas seulement une grande chanteuse.
Quelque chose de plus rare : une femme qui avait fait de toute son existence une insurrection de la vie contre ce qu’elle savait de la mort.
Et maintenant qu’elle s’est tue, nous entendons enfin tout le bruit qu’elle faisait.
Au fond de ce silence nouveau, je revois Catherine Ringer danser, obscène et gracieuse, drôle et tragique, couverte de couleurs devant la grande nuit dont son père était revenu et où Fred l’avait précédée ; et j’aime penser que cette femme qui avait passé sa vie à refuser les bonnes manières jusque dans la beauté aura réservé à la mort elle-même sa dernière insolence.
Elle lui aura laissé ses chansons.
Et dans les chansons, contrairement aux cimetières, les morts continuent à danser.
Catherine Ringer Vitto Meirelles

Catherine Ringer Vitto Meirelles

Kdo de ce 19 septembre
Vitto Meirelles, Catherine Ringer -
Du hasard à la providence, en passant par les correspondances et autres synchronicités, se dessine la question du sens que nous attribuons aux coïncidences qui jalonnent notre existence.
Laquelle de ces notions choisir entre ces mystérieuses correspondances ...
Je ne sais ...
Je sais seulement qu’aujourd’hui, certains événements me bouleversent.
Voici les faits.
Après l’annonce de la disparition de Catherine Ringer, je ne peux m’empêcher de repenser à une suite de coïncidences autour de Vitto Meirelles, artiste brésilien — auteur, compositeur, interprète chanteur et guitariste — mon ange bien-aimé, disparu le 18 septembre 2021.
Vitto a laissé un album posthume, encore inédit, qui comprend notamment une chanson unique dans son œuvre, la seule écrite en français : un chant d’amour en duo pour lequel il avait sollicité Catherine Ringer.
Je vous le dis : cette chanson est chargée d’émotion. La poésie du texte, les voix qui se répondent, la rencontre entre Vitto et Catherine,… tout y est bouleversant.
Et voici le fait incroyable.
Un peu plus d'une semaine avant la disparition de Catherine Ringer, alors que je confiais à un ami, au café de La Procure, place Saint-Sulpice, mon inquiétude de ne pas savoir à quelle porte frapper pour faire vivre cet album posthume, je disais simplement ceci : que je faisais confiance à la providence.
À une table en face de nous, une personne avait entendu mes paroles. Elle m’interpella en s'excusant de les avoir entendues.
Cette personne bienveillante me dit que le nom de Vitto ne lui était pas étranger.
Fait stupéfiant, il s'agissait d'un éditeur de musique !
Nous avons échangé, nous avons évoqué une éventuelle sortie de l’album. J'en fus bouleversée.
Ma foi en la Providence venait instantanément de se révéler.
Ensuite, alors que nous nous rencontrions, Carrefour de l'Odéon, la seule chanson que je lui fis écouter ce jour-là fut précisément ce duo de voix, Vitto Meirelles et Catherine Ringer.
Je ne savais évidemment pas que Catherine allait disparaître quelques jours plus tard.
Autre fait, Vitto est lui aussi parti, atteint de la même affection, et à une date qui résonne aujourd’hui étrangement : le 18 septembre, date qui fait écho à la naissance de Catherine Ringer.
Alors, synchronicités ? Coïncidences ? ...
Je ne sais ... Je sais seulement que tous ces événements aujourd’hui se répondent avec une intensité troublante.
À l’approche de l’anniversaire de la disparition de mon ange, j’avais envie de partager cette histoire… Et peut-être de faire entendre un jour cette chanson.
Et laisser les voix de Vitto et de Catherine se répondre encore… Deux voix qui se cherchent, s'enlacent, se rejoignent.
Une chanson d’une poésie rare.
Comme si, quelque part,
la musique savait déjà ce que nous ignorions.
Paris, 15 septembre 2026
Tout s'est bien passé sur Arte, revu le 19 septembre 2026
j'avais déjà vu ce film, je l'ai revu avec émotion et sans appréhension de ma propre fin de vie; comme j'avais vu Le dernier souffle de Costa Gravas en 2025; comme je lis les livres de la collection Dilaceratio Corporis des éditions Fage de Laurence Loutre-Barbier
par deux fois, j'ai été confronté à ce choix : accompagner ou pas, celui qui a décidé de partir et te demande de l'aider; par mon père et par un ami, mort de sa belle mort, presque centenaire.
pourquoi ai-je choisi ce film, ce soir plutôt qu'un Toni Gatlif, décédé le 2 septembre et dont j'ai vu hier soir, 18 septembre, Gadjo dilo sur Arte. La date soudain m'a parlé, 19 septembre, il y a 25 ans.
Tout s'est bien passé pour Cyril G. et Michel B., le neveu (écrivain, metteur en scène et comédien) et l'oncle (artiste-peintre) partis pour Cuba le 11 septembre 2001, l'oncle pour peindre, (en 7 jours, il peindra une cinquantaine de gouaches), le neveu pour se préparer à la mise en scène de Père de Strindberg avec Anne Alvaro et François Marthouret entre autres acteurs, pièce créée malgré sa disparition fin février 2002 au Gymnase à Marseille et qui tournera pendant deux ans.
Le 19 septembre 2001, ils prirent la route dans une voiture louée, accompagnés de Lily, une jeune femme rencontrée par Michel B., et de sa mère qu'ils devaient déposer à Sanctu Spiritu avant de poursuivre sur Trinidad où Michel B. souhaitait rencontrer la lumière de cette petite ville célèbre, patrimoine mondial de l'Unesco.
À Jaguey Grande, un carrefour surnommé carrefour de la mort (entre deux routes perpendiculaires) fut le lieu de leur tragique disparition. Tous les quatre périrent dans la collision entre leur minuscule voiture et l'énorme poids lourd d'origine russe qui les percuta par le côté gauche. C'était le 19 septembre 2001. Il était 16 heures, heure cubaine soit 22 heures chez nous, heure à laquelle je poste ce message.
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Mal armée Catherine Millot

3 Septembre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #amitié, #amour, #pour toujours, #écriture, #vraie vie, #psychanalyse, #SEL

Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot

Catherine Millot

Paris, le 31 août 2026
Nous apprenons avec tristesse le décès de Catherine Millot, survenu le 24 août, à Nice, à 81 ans, suite à un AVC.
Universitaire devenue psychanalyste, puis écrivaine, dernière compagne de Jacques Lacan, elle fut membre de l’École freudienne de Paris, puis, durant près de dix ans, de notre École. Elle fut par la suite très généralement respectée par le milieu psychiatrique.
Autrice d’un beau livre intitulé Ô Solitude :

- Au début de mon analyse avec Lacan, tandis que je m'attachais à lui décrire ce que je pensais avoir été mes symptômes névrotiques les plus criants, ceux qui m'avaient amenée sur son divan, il m'avait interrompue pour me dire, avec un bon sourire, que ce que j'avais connu là, c'était l'amour.
"Ça n'est pas drôle", avait-il ajouté.
L'amour, avait-il dit un jour, on n'en est pas le sujet, "on est ordinairement, on est normalement" sa victime.
L'amour, comme on le savait très bien depuis la plus haute antiquité, "et ça n'étonnait personne", c'est Aphrodite qui frappe. C'était dire aussi que si c'était un mal, "un fléau", il ne fallait pas oublier, sous peine d'encourir quelque vengeance divine, que c'était un mal sacré.
(Catherine Millot, Ô Solitude, Gallimard, 2011)


- Pour l’Abbé Brémond la « mystique laïque » comme il disait se résume à ce qu’il appelle la "quiétude", et la quiétude ce n’est pas la tranquillité d’âme, c’est la cessation du discours intérieur. C’est-à-dire le moment où la parole, enfin « le parasite parolier » on pourrait dire, ce qui nous habite en permanence, finit par se taire.
Un autre régime de l’esprit se fait jour alors, qui se traduit par le consentement à se laisser envahir par une altérité que Brémond nomme parfois le réel. Le réel ici, se confond avec l’Autre, que ce soit Dieu ou l’être aimé, et l’amour est le nom de cet envahissement auquel on consent.
L’existence des « quiétudes profanes » n’étonne pas Brémont, qui n’est pas loin de considérer comme universel ce qu’il appelle un « mécanisme contemplatif » qui remonterait à la première enfance. Mais, passé celle-ci, où la contemplation est comme naturelle ( l’enfant, dit-il, contemple plus qu’il ne comprend ), le mécanisme en question à tendance à se rouiller, même s’il subsiste chez quelques uns et se manifeste dans certaines circonstances, parfois fortuites.
L’idée me plaît d’une enfance contemplative. Elle me semble rejoindre la solitude enfantine que j’imagine toute habitée de silence. La parole ne deviendrait intérieure, et avec elle ne cesserait cette solitude première, cette solitude sans partage, qu’avec la distinction d’un dedans et d’un dehors qui ne s’opère qu’une fois que le moi a pris forme.
La première enfance qu’évoque Brémont serait ainsi le temps éphémère d’un sujet sans « moi », traversé d’infini. Sa solitude ne serait pas faite d’un narcissisme prétendument illimité, d’un moi enflé aux dimensions du monde, mais se confondrait, au contraire, avec une altérité qui régnerait sans partage, pour le meilleur et pour le pire, dans l’extase et dans l’angoisse.
(Catherine Millot, Ô Solitude)

Elle fuyait les colloques et les congrès, tout ce qui fait masse, se consacrant à la pratique, à l’écriture et à l’amitié.
Toujours élégante, d’un parfait bon goût lui servant de carapace, pudique, amante du bonheur, elle avait sa boussole, et ne s’intéressait à rien de ce qui intéresse tout le monde : les infos, les grandes causes, les catastrophes.

 

Parmi ses nombreux ouvrages, La vie avec Lacan restera comme un témoignage ineffaçable.
« Quand je suis venue la première fois, je voulais lui expliquer ce qui n’allait pas, commencer un discours là-dessus. [Lacan] m’a arrêtée tout de suite. Pour me demander d’où je tenais la tête que j’avais, qu’est-ce que c’était que la petite cicatrice que j’avais sur la joue… Enfin, des questions tout à fait inattendues qui m’avaient effectivement déconcertée, et ça, ça m’a semblé être assez caractéristique de sa technique qui est un peu comme au judo. C’est-à-dire que là où je m’attendais effectivement à devoir énoncer ce pourquoi je venais, tout à coup, c’était court-circuité par ses interventions et par des questions qui ne portaient justement pas du tout sur ce qui était de l’ordre des symptômes. Lacan, il avait une façon bien à lui d’accrocher le transfert, comme on dit. »

Et suite à son combat de deux mois contre le Covid avec un vécu de réanimation : Un peu profond ruisseau…

"La mort n'a jamais tenu une grande place dans ma vie consciente. Je n'y pense guère et m'en préoccupe encore moins.
Mourir au dernier moment, comme disait Céline, avec le courage et la dignité que j'ai vus aux bêtes, avec leur simplicité, voilà ce que je souhaite.
À l'adolescence, alors que je ne m'en souciais pas davantage, il m'arrivait toutefois de me réveiller en sursaut la nuit avec la pensée qu'il allait falloir mourir un jour. Puis ces réveils disparurent.
Plus tard, je m'intéressai aux philosophies antiques qui tiennent la mort pour rien, auxquelles faisait écho ce vers de Mallarmé : «Un peu profond ruisseau calomnié la mort.» Catherine Millot
« Pourtant, dans les jours qui avaient suivi, cette angoisse disparut et fit place à une liberté intérieure inédite. Comme si une grâce m'avait été accordée, qui m'aurait, en même temps que la vie, rendu le monde plus présent, plus vivant. Il me semblait qu'un couvercle s'était levé, et un grand vide heureux s'était déployé qui magnifiait toutes choses. Je vécus dans le bonheur inédit de cette vacuité pendant des semaines. »
Un peu profond ruisseau… C. Millot

 

Extraits de UN PEU PROFOND RUISSEAU de Catherine Millot

« Pendant ces longs mois où j’étais occupée par ma mère, je lisais La cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir, et relisais Les derniers jours d’Emmanuel Kant de Thomas De Quincey, qui est le grand chef-d’œuvre du déclin, où l’humour et le tragique se côtoient. Mais c’est surtout Beckett qui m’a retenue, en particulier sa correspondance, dont j’ai passé des mois à lire et relire les quatre volumes, ainsi que sa biographie par James Knowlson. Une vie exemplaire sur la voie de la simplification à laquelle toute vie devrait tendre, me disais-je.
Beckett voulut aller par l’écriture dans le sens de la faiblesse et de l’impuissance. Il choisit pour cela d’écrire en français, langue étrangère, afin d’avancer « mal armé », le plus désarmé possible, démuni des facilités de la langue natale.
Il prit conscience de cette orientation en fréquentant Joyce qui, lui, était du côté de la profusion, du déploiement des richesses du polyglottisme, de la polysémie sans limites. À l’époque où ils se voyaient beaucoup à Paris, Joyce travaillait à son Work in progress, qui prit le titre de Finnegans wake, tissé de mots-valises condensant toutes les langues. Beckett, quant à lui, opta pour l’appauvrissement, la pénurie. Ils étaient très amis.
L’impuissance à écrire, qu’il cultivait à l’époque, demandait à être dégagée de l’arrogance qu’elle dissimulait : être trop bon pour faire quoi que ce soit. La psychanalyse l’aida à s’en défaire. Sur la voie du dépouillement, elle est très efficace, et il eut la chance de rencontrer Bion, analyste alors débutant, assez humain et original pour lui convenir. Il alla le voir trois fois par semaine pendant presque deux ans et s’en trouva bien.
Il y gagna « une vie au moins tolérable », et de comprendre à quel point il serait perdu s’il était privé de son incapacité. Il lui en resta suffisamment pour accomplir une œuvre tout entière sur le fil de ce rasoir.
Après la guerre et d’autres dépossessions, il écrit à son ami Georges Duthuit, dans un style un peu emphatique dont il se départira bientôt : « Tout est à chercher désormais dans l’éternel larvaire, non, c’est autre chose, dans le courage et l’imperfection du non-être aussi, où vient nous assaillir la tentation d’être encore, un peu, et la gloire d’avoir été un peu, sous un ciel inoubliable. Oui à chercher dans l’impossibilité d’avoir jamais assez tort, d’être jamais assez ridicule et sans armes. »
Quelque temps plus tard, il écrira au même : « Je me sens m’éloigner des idées de pauvreté et de dénuement. Ce sont encore des superlatifs. » Il ajoute : « Pas même pauvres, voilà ce qu’il faut supporter. »
La guerre avait, pour ainsi dire, achevé le travail de l’analyse. Saint-Lô dévasté, où il s’était rendu au service de la Croix-Rouge irlandaise juste après la Libération, l’avait confronté à tant de souffrances, de misères et de deuils qu’il en avait lui-même perdu ce qui lui restait de souci de soi, de narcissisme mal placé. De ses maux physiques ou moraux, il ne parla désormais plus guère. Les rancœurs et les griefs, les mépris aussi le quittèrent. Il accéda sans doute alors à cette bonté qui impressionnerait tant plus tard son éditeur, Jérôme Lindon. « Je n’aurais jamais cru, disait-il, que pût exister quelqu’un qui soit à la fois si réel, si véritablement grand et si bon. »
Il parvint à une célébrité qu’il n’avait pas cherchée avec En attendant Godot. Harcelé par le succès, il ne rebutait néanmoins personne.
[…]
La vieillesse lui alla comme un gant. Par la décrépitude, il rejoignait ses personnages, les incarnait pour finir. Il considérait la perte de ses moyens comme ouvrant à l’écriture une possibilité nouvelle. Dix ans avant sa mort et déjà vieux, il dit avoir acquis depuis longtemps la conviction que dans le déclin ordinaire réside « la dernière et de loin la meilleure chance de l’écrivain. »« J’essaie de penser, écrivait-il à Franz Wurm, avec ce qui me reste de tête, que c’est le moment enfin, la chance enfin, dans ces restes, avec ces restes, même si penser n’est pas le mot, enfin pas le mot. » Et encore : « Je m’acharne avec la tête qui faiblit, en d’autres mots avec des possibilités accrues. »
Il finit ses jours au Tiers-Temps, une maison de retraite médicalisée, on dirait aujourd’hui un Ehpad, non loin de son appartement du boulevard Saint-Jacques, où Suzanne mourut peu avant lui. Ses amis lui suggérèrent de s’offrir une maison de santé plus luxueuse. Il protesta qu’il n’avait pas besoin de luxe. Cette chambre terne, dotée d’une petite salle de bains, n’avait rien de sordide et lui convenait. Il allait marcher avec ce qui lui restait de jambes et de poumons (il était sous oxygène) dans le petit jardin, sur la bande de gazon qu’il appelait « la bande de Gaza ». Quelques mois avant sa mort, il écrivait à Rick Cluchey : « Toujours ici avec les croulants, pas mieux, pas pire. Que peut demander de plus un croulant ? »
[…]
Ma mère, évidemment, me faisait penser à la Winnie de Oh les beaux jours. Et pas seulement. Tant d’autres textes de Beckett évoquaient l’enlisement, l’amoindrissement où je la voyais s’enfoncer, non moins que la mystérieuse volonté de continuer encore, qui jaillit de la faiblesse et de l’impuissance. Et, non moins, la dignité qui survit à la décrépitude et persiste jusque dans l’imminence de la fin.
[…]
Pire moindre. Plus pas concevable. Pire à défaut d’un meilleur moindre. Le meilleur moindre. Non. Néant le meilleur. Le meilleur pire. Non. Pas le meilleur pire. Néant pas le meilleur pire. Moins meilleur pire. Non le moins. Le moins meilleur pire. Le moindre jamais ne peut être néant. Jamais au néant ne peut être ramené. Jamais par le néant annulé. Inannulable moindre. »

 

Sans oublier : La vie parfaite.
«Longtemps, j'ai cru que c'était leur jouissance qui m'attirait. Je ne voyais pas que c'était leur liberté. C'est Mme Guyon qui m'éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l'Ancien Régime où l'on disparaissait sans procès et parfois sans retour, j'ai appris comment nommer cette liberté inconnue, peut-être à jamais perdue, dont je cherche les clefs. En français, cela s'appelle "le large". Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu'elle m'a enseigné.» Catherine Millot
" Notre époque ne croit plus au salut. Peut-être est-ce là sa chance. Nous vivons dans l’absence d’une réponse à une question qui a déjà perdu son sens. A côté des rabattements sur les intérêts les plus médiocres, s'ouvre peut-être un rapport nouveau au réel, un réel plus pur qui offre cette netteté des contours que l’ont voit aux villes marines, aux villes cristallines que le vent nettoie, comme partout où le sens s'évide pour que l’air s'engouffre. Guyon, Weil, Hillesum nous serviront-elles de guide vers le pays respirable, le pays du réel dont elles eurent la passion ?
Catherine Millot - La vie parfaite

« Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable.
C’est aussi une expérience humaine fondamentale qui enseigne à trouver son sol dans l’absence de sol, à prendre appui dans le défaut de tout appui, à ressaisir son être à la pointe de son annihilation ».
Catherine Millot. Les abîmes ordinaires.

 

 

À la présentation du livre de Catherine Millot, La logique et l'amour et autres textes organisée par Gricelda Sarmiento à la Maison de l’Amérique Latine à Paris, le 15 septembre 2015.
Je n’avais pas l’intention de faire un exposé mais de participer à une sorte de conversation, sachant à l’avance que Catherine ne voulait pas présenter elle-même son livre, je l’ai approuvée, un livre se présente de lui-même.
Cette soirée se ferait sur le mode d’une « conversation ».
La logique et l'amour et autres textes me renvoient à ce propos de Lacan :
«S’il arrivait que l’amour devienne un jeu dont on saurait les règles, ça aurait peut-être au regard de la jouissance, beaucoup d’inconvénients.
… si l’amour devenait un jeu dont on sait les règles … s’il fonctionnait à conjoindre la jouissance du réel avec le Réel de la jouissance, est-ce que ce ne serait pas là quelque chose qui vaudrait le jeu ?
(…)Les seuls gens qui jouissent de ce réel, c’est les mathématiciens.
Alors il faudrait que les mathématiciens passent sous le joug du jeu de l’amour ». Les non-dupes, 12 mars 1974.
A la lecture de l’ouvrage de Catherine Millot j’ai suivi, c’est mon fantasme, un fil rouge dont le départ est un souvenir d'enfance avec son grand-père pour aboutir au dernier chapitre nommé « poubellication ».
Ce terme évoque que du privé des souvenirs d'enfance au livre public il s'agit du passage d'une écriture à une autre, je ne l’ai pas lu comme une autobiographie mais plutôt comme un essai sur le texte et la lettre.
Le maniement de la lettre est à mon sens ce qui rapproche la psychanalyse et la littérature.
Il ne s'agit pas de les confondre même si deux disciplines peuvent s’enrichir mutuellement.
Au fond dans les deux cas le sujet jette à la poubelle les lettres qu'il a déjà perdues, ce qui ne signifie pas qu'elles le soient pour d’autres.
Dans la Chine ancienne en un temps où seuls les lettrés savaient lire et écrire, les gens du peuple aimaient avoir sur eux un petit papier qu’un scribe itinérant avait scribouillé d’une calligraphie personnalisée à leur intention, or il y avait aussi une tradition entretenue par des vieillards qui ramassaient ces bouts de papier parfois perdus et allaient les brûler sur un petit autel, afin que les caractères qui y figuraient ne puissent pas être lus par des méchants qui les auraient trouvés avant eux.
Tout ça pour dire qu’au moins dans la psychanalyse on espère, non pas aboutir au ratage et au manque, mais à perdre ce manque, ce qui est un gain qui a cet avantage d’indiquer que l’on est soi-même toujours perdu, perdu dans la bonne direction, ce qui ouvre à chacun la possibilité d’errer à condition de ne « pas aimer son inconscient » (Lacan)
Catherine Millot souligne la proximité de Lacan et de Bataille par l’usage qu’ils font des termes de désir et de jouissance, se rejoignant sur le terrain de l’intransmissible comme « voyage au bout du possible ».
Ferenczi est convoqué pour avoir soulevé la question de la détresse sans recours (Hilflosigkeit).
Anne-Lise Stern déportée à Auschwitz-Birkenau, qui dans son dernier ouvrage Le savoir déporté, replace le non-dit dans les « trous noirs » de l’histoire.
Quand je l’ai connue, j’ai bien pensé que Lacan a pu lui emprunter sa formule de « la facticité trop réelle des camps de concentration », mais aussi bien de l’objet déchet, objet petit a.
Quant aux chapitres de son livre, Le fantasme de Foucault, Pierre Klossowski et La monnaie vivante, et même ce que propose de très nouveau Catherine Millot que la phrase « on aime une femme » c’est équivalent au fantasme « on bat un enfant ».
De ces chapitres on n’a pas du tout parlés pour des raisons diversement valables, dont la principale est la passe d’arme que j’ai eu avec Gérard Pommier, qui est arrivé avec 20 minutes de retard, ce qui ne l’a pas empêché de soutenir mordicus que le rapport sexuel existe et que l’orgasme c’est la jouissance.
Enfin nous sommes tombés d’accord sur le fait que l’on était d’accord sur rien.
A cet égard il a dit toute la vérité sans la mi-dire quand il m’a dit : « je te parle pas ».
Catherine qui en vu d’autres a repris la parole pour nous révéler que Lacan lui disait un jour : « Vous n’êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule ».
Elle voulait jeter des lettres et il lui a fait cette interprétation:
« C’est vous que vous jetez dans la poubelle ».
Cela a eu pour elle un effet d’illumination, je ne sais pas si elle fait le lien de cette interprétation avec le titre de deux de ses livres précédents Abîmes Ordinaires et Ô solitude.
Catherine Millot si j’ai bien suivi, estime que son passage à l’écriture est venue après « la traversée du fantasme » dans sa cure avec Lacan, étant portée par cette expérience aux confins de la « destitution subjective » et du « désêtre », qu'elle met dans le voisinage de l’expérience mystique.
En tout cas elle situe en cette période dans ce qu’elle nomme Les années Lacan, l’émergence de son désir affirmé de se mettre à l’écriture.
Elle emprunte cette voie ce qui lui a donné des repérages nouveaux quant au terme logique de sa cure, en affirmant que l’écriture n’est pas si antagoniste avec la pratique de la psychanalyse, elle saisit bien aussi que dans l’acte d’écrire l’inconscient et ses formations sont à l’œuvre.
Nous avons peu parlé au cours de cette soirée de ses remarquables études sur Marguerite Duras avec Lol V Stein, Jean Genet Un saint en enfer.
Catherine Millot nous a parlé avec émotion de son ami trop tôt disparu Jean-Noël Vuarnet et son Sang d’encre.
Écrire et son rapport à la mort, comme espérer finir dans la corbeille à papier.
Elle parle aussi de sa profonde amitié avec Philippe Sollers, dont elle dit qu’il est le seul qui sache vraiment parler de la guerre moderne, notamment celle du Golfe, inaugurant une conception de « guerre zéro mort » en lui opposant La fête à Venise comme le moment de la paix.
L’écriture, être écrivain est pour Catherine Millot un « parti-pris d’athéisme », qui touche au « vide central libérateur ».
Ce cheminement n’est pas sans croiser Joyce et ses "Épiphanies ", non-sens dans la prolifération de significations futiles, alors qu’elles sont des moments d’illuminations comme rencontre de « bouts de réel», selon l’expression de Lacan.
Cela pousse au rêve de réveil, de la fulgurance du réel qui ne soit pas le néant mais bien de l’ordre de l’essence.
Patrick Valas le 15 septembre 2015.

 

- Avec Lacan on se donne le droit de penser sans chercher à boucher les trous de l'univers avec les pans de sa robe de chambre, comme le fait la philosophie définie ainsi par je ne sais pas qui.
" Théoriser et désirer c'est tout un.
Théoriser n'était pas philosopher.
Si la philosophie reposait sur l'énoncé : Y a de l'Un, la théorie, elle, démontrait qu'il n'y a pas de l'Autre : de l'inconscient, des sauvages, des fous, des prisonniers, des homosexuels, des femmes, des japonais et des prolétaires"
Catherine Millot in LA LOGIQUE ET L'AMOUR et autres textes.

Isabelle Floch

Très exactement tout ce qu'elle n'a farouchement jamais été.

 

 

"Je l’ai rencontrée pendant l’hiver 2018. Elle m’avait reçu dans son somptueux appartement, situé au premier étage, dans le 7e arrondissement de Paris, tout près des Invalides. D’emblée, à 74 ans, elle m’avait surpris par sa beauté et son élégance. Et surtout par ce geste presque chevaleresque qui avait consisté à se placer derrière moi pour m’aider à enlever ma veste.
S’ensuivirent deux heures de conversation animée, en partie consacrée à sa propre histoire avec Lacan, d’abord comme analysante, à partir de 1971, puis comme amante, entre 1972 et 1979, sans pour autant cesser son analyse avec lui. Ce fait, qu’elle considérait comme allant de soi, ne cessait pour ma part de m’interroger. Comment ? Pourquoi ? Avec quelles conséquences ? Je souhaitais qu’elle parle également de ces questions dans le livre d’entretiens que j’étais en train de préparer.
Dans son propre livre, paru en 2016, La Vie avec Lacan (Paris, Gallimard), elle avait raconté les aspects les plus romantiques, les plus quotidiens, voire familiaux, de cette histoire, notamment leurs fréquents voyages en Italie, les séjours à Guitrancourt, etc. Jusqu’au moment où, soudain, son désir d’avoir un enfant – apparu au cours de son analyse –, que Lacan ne pouvait satisfaire, l’avait conduite à « reprendre sa liberté », ce qui ne l’empêcha pas de rester l’amie de Lacan jusqu’à la mort de celui-ci. Par exemple, à la fin de 1979, Miller raconte, dans Lacan Redivivus (Paris, Navarin), que Lacan lui fit savoir que Catherine n’était pas favorable à la dissolution de l’École freudienne. Avant de prendre une telle décision, Lacan lui avait demandé son avis par téléphone.
Lors de l’entretien avec moi, elle n’avait rien dit de nouveau. Ou peut-être que si. Sur chacun de ces sujets, elle était allée un peu plus loin. Elle s’était exposée, mais avec prudence et avec une pudeur bien compréhensibles. Elle avait certainement dit davantage que ce qu’elle souhaitait voir rendu public, du moins sous une plume qui n’était pas la sienne. C’est pourquoi, lorsque je lui envoyai la transcription pour qu’elle la corrige, elle me dit quelque chose comme : « Ce que vous avez écrit là ne me convient pas du tout. » « Mais ce n’est que la transcription de vos propres paroles ! », lui répondis-je.
Rien n’y fit. Elle ne voulut jamais que cet entretien soit publié. Elle ne demanda pas à le corriger. Je crois qu’elle regrettait de l’avoir accordé. Souvent, lorsque les analystes s’allongent sur le divan de l’histoire, ils disent, comme les patients, des choses auxquelles ils ne s’attendaient pas. Et lorsqu’ils se retrouvent confrontés à ce qu’ils ont dit, quelque chose surgit qui les interpelle de différentes manières. Certains prennent le risque de maintenir leurs propos. D’autres préfèrent supprimer certains passages. D’autres encore, plus rares, choisissent de se retirer. Tout cela est légitime. Et il appartient à l’intervieweur de le respecter.
Malheureusement, nous ne saurons désormais jamais ce qui s’est passé pour Catherine Millot face à ses propres paroles. Mon livre a été publié l’année dernière sous le titre À l’École de Jacques Lacan (Paris, Stilus), sans son témoignage – qui ne parlait pas seulement de Lacan, mais aussi d’elle-même, de sa vie – et sans celui de l’une de ses meilleures amies, qui retira à son tour son témoignage peu après.
La vie littéraire prolifique de Catherine Millot est facile à retracer sur Internet, car elle est devenue une auteure très reconnue, traduite dans plusieurs langues. Ses secrets les plus personnels, y compris les impasses auxquelles l’avait confrontée le fait de mener parallèlement, pendant des années, une relation amoureuse et une analyse avec la même personne, disparaissent avec elle.
Pour certains, sur ce point, Lacan était un homme admirable, qui ne cédait pas sur son désir. Pour d’autres, il n’était qu’un homme parmi d’autres, abusant d’une situation de pouvoir. Personnellement, il m’importait moins de juger que de comprendre. Je voulais achever d’écrire cette histoire afin que chacun puisse s’en faire sa propre idée. Malheureusement, cela n’a pas été possible." Alejandro Dagfal

 

1974-00-00 REPONSE A UNE QUESTION DE CATHERINE MILLOT – IMPROVISATION : DESIR DE MORT, REVE ET REVEIL
Parue dans L’Âne, 1981, n° 3, p. 3.
"Enseignante, alors débutant au Département de Psychanalyse de l’Université de Vincennes, j’eus l’occasion, en 1974, de poser au Docteur Lacan une question que je résumerai en ces termes : le désir de mort est-il à situer du côté du désir de dormir ou du désir de réveil ?
Le Docteur Lacan, qui était assis à son bureau, garda le silence, et j’avais déjà renoncé à l’entendre sur cette question, lorsqu’au bout d’une demi-heure, il me donna sa réponse d’une façon assez circonstanciée pour que je sois amenée à prendre les notes les plus complètes possibles.
C’est la transcription de ces notes que je livre ici".
Catherine Millot
"Le désir de dormir correspond à une action physiologique inhibitrice.
Le rêve est une inhibition active.
Ce point est celui où l’on peut concevoir que vienne se brancher le symbolique.
C’est sur le corps que se branche le langage, du fait du paradoxe biologique que constitue une instance qui empêche l’interruption du sommeil.
Grâce au symbolique, le réveil total c’est la mort – pour le corps. Le sommeil profond rend possible que dure le corps.
Au delà du réveil :
Ce que Freud imagine de la pulsion de mort, comporte que le réveil du corps est sa destruction.
Parce que dans le sens opposé au principe de plaisir, cela, il le qualifie d’un au-delà : cet au-delà, c’est une opposition.
La vie, quant à elle, est bien au-delà de tout réveil.
La vie n’est pas conçue, le corps n’en attrape rien, il la porte simplement.
Quand Freud dit : la vie aspire à la mort, c’est pour autant que la vie, en tant qu’elle est incarnée, en tant qu’elle est dans le corps, aspirerait à une totale et pleine conscience.
On peut dire que c’est là que se désigne que même dans leréveil absolu, il y a encore une part de rêve qui est justement de rêve de réveil.
On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves.
La mort est un rêve, entre autres rêves qui perpétuent la vie, celui de séjourner dans le mythique.
C’est du côté du réveil que se situe la mort.
La vie est quelque chose de tout à fait impossible qui peut rêver de réveil absolu.
Par exemple, dans la religion nirvanesque, la vie rêve de s’échapper à elle-même.
Il n’en reste pas moins que la vie est réelle, et que ce retour est mythique.
Il est mythique, et fait partie de ces rêves qui ne se branchent que du langage.
S’il n’y avait pas de langage, on ne se mettrait pas à rêver d’être mort comme d’une possibilité.
Cette possibilité est d’autant plus contradictoire que même dans ces aspirations non seulement mythiques mais mystiques, on pense qu’on rejoint le réel absolu qui n’est modelé que par un calcul.
On rêve de se confondre avec ce qu’on extrapole au nom du fait qu’on habite le langage.
Or, du fait qu’on habite le langage, on se conforme à un formalisme – de l’ordre du calcul, justement – et on s’imagine que du réel, il y a un savoir absolu.
En fin de compte, dans le nirvana, c’est à se noyer dans ce savoir absolu, dont il n’y a pas trace, qu’on aspire.
On croit qu’on sera confondu avec ce savoir supposé soutenir le monde, lequel monde n’est qu’un rêve de chaque corps.
Qu’il soit branché sur la mort, le langage seul, en fin de compte, en porte le témoignage.
Est-ce que c’est ça qui est refoulé ?
C’est difficile de l’affirmer.
Il est pensable que tout le langage ne soit fait que pour ne pas penser la mort qui, en effet, est la chose la moins pensable qui soit.
C’est bien pour cela qu’en la concevant comme un réveil, je dis quelque chose qui est impliqué par mon petit noeud SIR.
Je serais plutôt porté à penser que le sexe et la mort sont solidaires, comme c’est prouvé par ce que nous savons du fait que ce sont les corps qui se reproduisent sexuellement qui sont sujets à la mort.
Mais c’est plutôt par le refoulement du non-rapport sexuel que le langage nie la mort.
Le réveil total qui consisterait à appréhender le sexe – ce qui est exclu – peut prendre, entre autres formes, celle de la conséquence du sexe, c’est-à-dire la mort.
Le non-sens du réel Freud fait une erreur en concevant que la vie peut aspirer à retourner à l’inertie des particules, imaginées comme matérielles.
La vie dans le corps ne subsiste que du principe du plaisir.
Mais le principe du plaisir chez les êtres qui parlent est soumis à l’inconscient, c’est-à-dire au langage.
En fin de compte, le langage reste ambigu : il supplée à l’absence de rapport sexuel et de ce fait masque la mort, encore qu’il soit capable de l’exprimer comme une espèce de désir profond.
Il n’en reste pas moins qu’on n’a pas de preuves chez l’animal, dans les analogues du langage, d’une conscience de la mort.
Je ne pense pas qu’il y en ait plus chez l’homme, du fait du langage : le fait que le langage parle de la mort, ça ne prouve pas qu’il en ait aucune connaissance.
C’est la limite très reculée à laquelle il n’accède que par le réel du sexe.
La mort, c’est un réveil qui participe encore du rêve pour autant que le rêve est lié au langage.
Que certains désirs soient de ceux qui réveillent, indique qu’ils sont à mettre en rapport avec le sexe plus qu’avec la mort.
Les rêves, chez l’être qui parle, concernent cet ab-sens, ce non sens du réel constitué par le non-rapport sexuel, qui n’en stimule que plus le désir, justement, de connaître ce non-rapport.
Si le désir est de l’ordre du manque, sans qu’on puisse dire que ce soit sa cause, le langage est ce au niveau de quoi se prodiguent les tentatives pour établir ce rapport – sa prodigalité même signe que ce rapport, il n’y arrivera jamais.
Le langage peut être conçu comme ce qui prolifère au niveau de ce non-rapport, sans qu’on puisse dire que ce rapport existe hors du langage".

 

Mal armée
à Catherine Millot
Elle est morte une première fois trois jours après être née, dans une maison où l'on avait dû accoucher sa mère parce que la route de la clinique était sous les bombes alliées, et c'est un médecin de famille, à défaut de fées, qui prononça les mots qui font destin, préparant les parents à la mort de l'enfant, leur disant, en manière de consolation, que cela arrivait souvent pour un premier. Ce qui la sauva fut précisément ce qu'on lui avait retiré comme un poison possible, le lait de sa mère, rendu à titre d'expérience, et la fièvre tomba. Il faut tenir ensemble les deux bouts de cette phrase pour lire tout ce qu'elle a écrit ensuite : condamnée par la parole, graciée par ce que la parole avait interdit — et l'Autre, ici, n'a pas deux visages, il n'en a qu'un seul, qui donne et retire dans le même geste, sans intention, sans hostilité, sans même se soucier de vous. L'indifférence muée en puissance, disait Nietzsche, et elle a fait de cette formule le nom propre de sa mère et celui de la nature.
Tout ce qui suivit fut du surnombre, une vie seconde, désencombrée, gratuite. Et l'on ne comprend rien à son œuvre si l'on n'entend pas qu'elle est allée toute sa vie vers ce verdict, qu'elle y est allée sans y aller, qu'elle en est revenue chaque fois sans en revenir, jusqu'au jour tardif où la réponse lui vint d'un coup, comme viennent les réponses, c'est-à-dire trop tard et par la bouche d'une inconnue.
On dira les mystiques, et on les dira mal, avec la petite componction des nécrologies. Elle n'est pas allée chez Mme Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum chercher Dieu ni une sagesse ; elle est allée chez les seules qui aient décrit avec exactitude la technique de sa propre disparition, l'anéantissement méthodique, l'abolition consentie, jusqu'au point où Dieu lui-même se dissout dans le rien qu'on a dégagé pour lui — et où, du néant, se met à sourdre une vigueur secrète, un élan sans objet et sans pourquoi. C'est là son théorème, et il n'est pas édifiant : la pulsion de mort conduite jusqu'à son terme change de signe. Mais elle ne s'en est jamais absoute, soupçonnant jusqu'au bout que sa passion de s'abolir obéissait à un désir de mort très ancien qui, peut-être, ne lui appartenait pas. Dire oui à ce qui vous nie, le meurtre heureux de soi-même : la devise lui venait de Blanchot, et elle aura passé quarante ans à ne pas savoir si c'était une mystique ou un symptôme.
On va reparler du divan, de la rue de Lille, de la vie avec Lacan comme d'une indiscrétion de salon, alors que ce livre-là ne vaut pas par ce qu'il révèle mais par ce qu'il n'explique pas. Ce qui compte tient en deux phrases : celle qu'il lui a dite au début, qu'elle n'avait pas eu de père, et qu'elle a mis des années à comprendre ; et celle qu'elle lui a arrachée en lui soumettant le soupçon d'avoir été désirée morte, acquiescement assez net pour qu'elle traverse la cour en pleurant — larmes qu'elle a ensuite jugées ridicules pendant un demi-siècle. Le reste n'est scandaleux que pour ceux qui n'ont jamais eu affaire au transfert.
Puis vient Beckett, dont elle a lu et relu la correspondance pendant l'agonie interminable de sa mère, et où elle a reconnu le choix d'écrire en français pour avancer mal armé, désarmé, privé des facilités de la langue natale. Or son dernier livre s'intitule d'un vers de Mallarmé. Mal armé, Mallarmé : la paronomase n'est pas un jeu, c'est tout le programme, et il faut être exilé de quelque chose pour l'entendre. Écrire dans une langue qui ne vous défend pas, pour pouvoir enfin appeler la mort un peu profond ruisseau calomnié — c'est-à-dire la calomnier à son tour, à la baisse, et lui retirer le prestige que lui font ceux qui en parlent de loin.
Et puis la mère, Odette, dont le nom porte la dette dont on ne s'acquitte pas. La fille condamnée à la naissance finit par nourrir à la becquée une centenaire qui la hait, qui l'accuse de la déposséder, qui hurle Non à chaque toilette et dont toute la liberté s'est réfugiée dans ce Non, et qui ouvre grand la bouche pour avaler — c'est du Beckett, c'est Pas moi, et c'est sa mère. Ce que Catherine Millot découvre là, à la toute fin, est l'exact contraire de ce qu'on attendait d'elle : que la pulsion de vie, réduite à presque rien, tenace, sans comment ni pourquoi, est plus énigmatique que la pulsion de mort. Toute une œuvre bâtie sur la volupté de disparaître s'achève sur la stupeur devant une vieille femme qui ne veut pas mourir.
Reste la nuit de réanimation, seule, à deux heures du matin, sans peur, presque comblée. N'importe qui aurait gardé la page telle quelle et se serait fait une gloire de cette sérénité. Elle, elle retourne aussitôt l'état de grâce en grâce d'état, et rend sa nuit mystique à l'hypoxie, au taux de saturation, à la chimie. C'est son geste éthique le plus haut, et il ne s'enseigne pas : soupçonner ce qui vous grandit.
Cette fois, le dossier ne se rouvrira pas, et c'est la seule chose de sa vie qu'elle n'aura pas convertie en littérature : sa mort à elle n'a pas d'aréopage, pas de juges d'une parfaite équanimité, pas de verdict à déchiffrer, pas de remise de peine. Elle n'accomplit rien de ce qu'elle a écrit. Elle arrive après, bêtement, comme les morts arrivent.
Je ne dirai donc pas qu'elle a rejoint le Vide béatique, ce serait la trahir avec ses propres mots. Je dirai qu'une femme condamnée à mort trois jours après sa naissance a mis toute une vie à mourir, qu'elle a employé ce sursis à écrire pour savoir de quoi elle était graciée, qu'elle a trouvé, et qu'ayant trouvé, elle a continué. Et qu'à la relire, on n'est pas consolé, on est désarmé — ce qui, chez elle, était le dernier mot de la vie parfaite.
Parham Shahrjerdi

 

image de couverture de la page FB de Catherine Millot / https://www.facebook.com/profile.php?id=100067445793248

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« Quiconque veut comprendre les êtres humains devra accrocher la toge doctorale, dire adieu aux études et se mettre à marcher au milieu du monde le cœur ouvert. Là, au milieu des horreurs de la prison, de l'asile et de l'hôpital, dans les tavernes, les bordels et les tripots, dans les cercles élégants et à la bourse, dans les assemblées socialistes, dans les églises et dans les réunions de sectes, à travers l'amour et la haine, à travers l'expérience de la passion dans sa propre chair, il trouvera, sous toutes les formes, un capital de savoir beaucoup plus riche que ne pourront jamais lui donner des traités volumineux. C'est alors que, en véritable connaisseur de l'âme humaine, il saura comment guérir le malade »
​Carl Gustav Jung (L'Âme et la Vie)
« Celui qui regarde à l'extérieur rêve.
Celui qui regarde à l'intérieur s'éveille. » Carl Gustav Jung

Dialectique du moi et de l'inconscient, publié en 1928 : La maturité consiste à assumer la responsabilité de son inconscient. Grandir, ce n'est pas seulement prendre de l'âge, c'est avoir le courage de regarder en face nos peurs cachées, nos blessures et nos réactions automatiques au lieu de blâmer les autres ou le destin. La vraie liberté commence là où s'arrête la victimisation. Devenir l'acteur de sa vie plutôt que de subir ses propres blocages. Carl Gustav Jung

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