Montaigne en politique
Le 24 août 1572, massacre de la Saint-Barthélémy. Je trouve fort opportun de renvoyer aux Essais de Montaigne. JCG
Montaigne en politique
Ce livre de Biancamaria Fontana, paru chez Agone, un éditeur de livres parlant du monde, ouvrant des pistes, est intéressant à plus d'un titre. Situant Les Essais dans le contexte de l'époque, essentiellement les guerres de religion et la conquête du Nouveau Monde, il permet de corriger le portrait habituel, traditionnel de Montaigne et d'en montrer l'actualité. On voit Montaigne en sage stoïcien, sceptique pour ce qui concerne l'état du monde, l'action politique, s'isolant du monde, suspendant son jugement, ne prenant pas position par prudence, par relativisme culturel, se faisant matière de son livre, développant un individualisme préféré à toute position partisane de soumission à des dogmes vrais seulement pour ceux qui y croient. Biancamaria Fontana montre comment ce portrait un peu forcé de Montaigne, trop influencé par les postures des grandes figures de l'Antiquité, est décalé. Montaigne n'est pas un sage par imitation de l'Antiquité mais par son propre cheminement. Le ton des Essais évolue au fil de l'écriture, devenant plus personnel, l'argumentation comme les exemples prenant de plus en plus appui dans le présent et sur l'époque. Et c'est ce cheminement personnel qui permet de prendre la mesure de l'actualité des Essais. Une question comme la liberté de conscience est une question posée avec la plus grande acuité dans nombre de pays en particulier musulmans. Après les révolutions du Printemps arabe de 2011 qui ont semblé être des révolutions irrésistiblement démocratiques, le désenchantement est grand qui voit partout s'installer des régimes islamistes, résolument opposés à toute forme de laïcité. La question de la tolérance, au cœur de la réflexion des Essais, est significative de la difficulté épistémologique rencontrée lorsqu'on se demande si on peut trouver des règles, des modèles valant universellement pour le gouvernement des hommes et des sociétés. Montaigne construit sa propre réflexion à la fois par rapport au corpus antique et par rapport aux théories ou essais de son temps : Machiavel, Bodin, La Boétie. Tantôt en accord, tantôt en désaccord. Montaigne construit sa réflexion librement, confrontant les points de vue, les faits, les événements, les personnes. Il constate que les époques changent, que les hommes sont divers et contradictoires, que ce qui vaut aujourd'hui ici n'a pas valu hier et ailleurs. Cette instabilité a pour cause l'irrationalité de nos comportements, de nos croyances, de nos opinions. Cette volatilité, cette opacité rendent impossible toute prédiction sur les effets d'une décision individuelle ou collective, prise en haut de l'État ou en bas. Ce qui a échoué là-bas, hier, réussira peut-être ici, demain. Si donc on ne peut trouver de règles, de modèles valables universellement en postulant une nature humaine, comment décider, agir ? Faut-il s'abstenir ? L'expérience peut-elle aider ? Le dernier chapitre des Essais n'apporte pas de réponse car comme dans beaucoup d'autres chapitres, les exemples sont contrebalancés par des contre-exemples, les théories par des contre-théories. Il est vain de croire au pouvoir de la raison, barrée épistémologiquement par l'irrationalité profonde de l'homme. L'exemple de l'Édit de Nantes avec toutes les valses-hésitation avant, après, a une valeur de grande actualité puisqu'on voit tous les pays du printemps arabe refuser la liberté de conscience, la séparation de l'État et de la religion, vouloir un régime islamiste, un président croyant. Il semble évident que les peuples religieux sous influence des Islamistes, des islamiques, des salafistes, des wahhabites, des frères musulmans ne veulent pas de la démocratie à l'occidentale et que ce modèle n'est sans doute pas prêt de s'y développer. Pour le dire autrement et comparativement, autant le combat pour les droits de l'homme a été essentiel pour ruiner les pays de l'est, autant ce combat semble peu efficace en terres d'Islam comme d'ailleurs en Chine. Ce sont les rapports de force entre tenants d'opinions différentes, de croyances exacerbées qui semblent décider. Une minorité agissante peut être plus décisive qu'une majorité silencieuse. Une majorité arriérée, inculte peut être un frein, un obstacle à ce qui semble bon pour la société, sa modernisation. L'affrontement des valeurs ne se tranche pas par le débat mais par l'affrontement, le combat même si on trouvera des contre-exemples. L'Histoire ne donne pas de leçons, la politique se fait au petit bonheur la chance ou au grand couperet des désastres. Par suite les notions de juste milieu, de prudence prisées par les anciens ne sont pas opérantes. Elles ont à être définies au cas par cas. Tantôt il sera bon de ne pas intervenir dans le débat ni de prendre position ou partie. Tantôt il sera souhaitable de prendre position, voire partie. Montaigne a été plus présent dans les combats de son temps qu'on ne l'imagine que ce soit entre les deux camps, catholiques et protestants ou à Bordeaux comme maire par deux fois. Et l'étude des choix faits par Montaigne montre comment il navigue, méfiant vis à vis des puissants, éloignés des vraies valeurs par la cupidité, l'appétit de pouvoir, la flatterie courtisane, méfiant vis à vis des réactions spontanées des gens humbles ou pauvres, plus réceptif envers les réactions des gens de moyenne région. Montaigne accorde son intérêt à la médiocrité, entendant par là le bon sens, l'honnêteté des gens confrontés aux problèmes du quotidien. Nulle aristocratie dans son comportement, nul élitisme. Montaigne se sent bien dans la solitude mais bien aussi au contact de ses semblables. Il est soucieux de l'élévation de ses semblables par une éducation du jugement. Ce livre m'a permis de nuancer ma vision trop traditionnelle de Montaigne et de corriger ma vision de sa relation à La Boétie. Il se démarque du Mémoire sur la pacification des troubles, de son ami. On sait par ailleurs comment la publication tronquée du Discours sur la servitude volontaire sous le titre de Contr'Un par les protestants obligea Montaigne à se justifier par le livre II avec l'apologie de Raymond Sebond et le chapitre sur Julien l'Apostat.
JCG
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