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Blog de Jean-Claude Grosse

Qu'est-ce qu'une femme ?/L'Autre jouissance/Lol V. Stein

Rédigé par grossel Publié dans #psychanalyse

Qu’est-ce qu’être une femme au-delà des semblants, de l’apparence, de la mode ?

Freud a découvert en écoutant ses analysantes que c’était la question des femmes hystériques.

Lacan a précisé qu’une femme ce n’est pas une mère.

Nous interrogerons la théorie freudienne de la sexualité féminine avec l’éclairage de Lacan.

Nous illustrerons cette question d’exemples tirés de romans et de la clinique.

La femme au miroir Eric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2011

Histoire d’une femme libre Françoise Giroud, Gallimard, 2013

À la librairie Le carré des mots, place à l'huile à Toulon, le dimanche 10 mars 2013, de 11 à 13 H, Marie-Paule Candillier (M.-P. C.) et Marie-Claude Pezron (M.-C. P.) ont abordé un sujet délicat Qu'est-ce qu'être une femme ? Sous l'angle de la psychananlyse (Freud et Lacan).

Pour aller à l'essentiel de cet exposé à deux, remarquablement conduit, « naturel », ce qui amène le public à intervenir sans hésitation, je relèverai 3 réponses :

La question qu'est-ce qu'une femme ? est la question apportée par les hystériques, Dora par exemple, à Freud.

Freud en arrive à la conclusion qu'il n'y a pas de réponse à cette question, que la sexualité féminine est un continent noir, obscur sur lequel rien ne peut être dit.

Lacan va proposer deux réponses :

  • la femme n'existe pas (dans la mesure où il n'y a pas de signifiant propre pour la représenter, le sujet homme ou femme se construisant en référence au signifiant phallique)

  • une femme peut avoir accès à une jouissance autre que la jouissance phallique, une jouissance éprouvée dans le corps, indicible ; c'est la jouissance supplémentaire ; cette jouissance est du côté du réel, au-delà du langage

Le moment de l'Oedipe est un moment structurant, différent pour le garçon et la fille. C'est la découverte de la différenciation sexuelle chez la fille, la constatation qu'elle n'a pas ce que le garçon a

d'où son ressentiment vis à vis de la mère qui l'a mal faite,

son identification au père qui a ce qu'elle n'a pas et peut lui donner ce qu'elle n'a pas, l'enfant, substitut du phallus.

En devenant mère, la femme se retrouve en position phallique mais la mère n'est pas la femme.

La femme se construisant par rapport à un signifiant qui ne lui est pas propre mais par rapport à un signifiant propre à l'autre sexe est amené à développer des stratégies diverses pour s'assurer qu'elle existe par rapport à l'homme. Peut-elle le séduire ? Comment ? Selon les époques et les sociétés, les femmes développeront ruses, mascarades, stratagèmes pour masquer l'absence de phallus, s'assurer un pouvoir sur les hommes ou à la manière des hommes. Parures et parades seront des armes entre leurs mains. Avec le féminisme, ce sont des revendications d'égalité qui émergent et modifient les relations entre les sexes. Ce n'est peut-être pas un hasard si on passe du continent noir de Freud à la jouissance supplémentaire de Lacan, qui fait de la femme, un être ayant un accès à l'infini, au prix de l'indicible. Ce qui ne peut que rendre plus difficiles les relations mères-filles, les filles sentant cette dimension, les mères l'ayant peut-être éprouvé mais ne pouvant rien en dire. Et ces relations pourront aller de l'extase au ravage.

Cet exposé, plus riche que ce que j'en rapporte, surtout par les exemples littéraires évoqués (la biographie de Françoise Giroud, La femme au miroir d'Éric-Emmanuel Schmitt) m'a éclairé certains aspects de la mouette. Il m'est devenu évident que cette femme de l'absence et du silence était sous le signe de la jouissance supplémentaire, refusant tout mot, toute parole, perdue dans une sorte de contemplation extatique d'un monde autre, auquel je n'avais aucun accès ce qui était frustrant et fascinant.

Cela m'a amené à poser une question qui n'a pas été entendue. Amour platonique, amour courtois, pur amour, amour sublimé sont des amours où les mots, ce qu'attend la femme, importent plus que l'acte sexuel. Ce sont des formes d'amour qui entendent sans doute cet appel féminin de l'infini et qui peut-être sont plus gratifiants pour certaines femmes que la sexualité de passage et de passade comme celle d'Anny, la star du roman de Schmitt. Autrement dit, le culte sexe, sea and sun n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux pour certaines femmes (même Anny renonce à la défonce en voulant incarner à l'écran Anne de Bruges, l'extatique). La liberté sexuelle, la libération sexuelle ne favorisent peut-être pas l'accès à la jouissance supplémentaire. L'extase n'est pas à la portée de toutes.

En tout cas, je ne peux que conseiller la fréquentation du Carré des mots et de ses animations.

Jean-Claude Grosse, relu par Marie-Paule Candillier

L’Autre jouissance

Séminaire « Malédiction sur le sexe » du 19 juin 2012

Marie-Paule Candillier

Freud comparait la femme au «continent noir», il avouait ainsi que son approche de la sexualité féminine restait un domaine encore sombre et à explorer. Si Freud a buté sur cette question, ce n’est pas seulement parce qu’il était un homme et « machiste » comme l’ont prétendu les féministes mais parce qu’il a été confronté à un impossible à dire, à un réel.

Lacan a tenté d’avancer sur cette question dans le séminaire XX, Encore,en nommant la jouissance qu’une femme peut éprouver, la jouissance Autre ou l’Autre jouissance ouencore lajouissance supplémentaire. Il l’a aussi appelé le pas-tout. Il fautentendre par pas-tout, une jouissance qui ne serait pas toute inscrite dans la fonction phallique, une jouissance au-delà du phallus. Cette jouissance serait indicible et illimitée.

Pour tenter de l’approcher sans rester dans une trop grande abstraction, je vais l’illustrer avec le destin de trois femmes du roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La femme au miroir» et le témoignage d’AE (analyste de l’Ecole).

Mais avant, reprenons quelques repères théoriques sur la sexualité féminine.

Genèse freudienne de la sexualité féminine

L’accès à la féminité passe par l’oedipe pour Freud : la petite fille quitte la phase phallique et rentre dans l’oedipe par la castration. Quand elle prend acte de son manque pénien et surtout du manque phallique de la mère, elle change de zone érogène et d’objet. Elle abandonne la masturbation clitoridienne adressée à la mère pour investir le vagin et se détourne de la mère « qui l’a si mal faite ». Elle oriente alors son amour vers le père espérant obtenir de lui le pénis sous la forme d’un enfant. Elle renoncera au père et reportera ce désir sur un homme plus tard.

Au fond pour Freud, l’accès à la féminité passe par l’amour du père et la maternité, donc par la dimension phallique.

En effet selon la théorie du primat du phallus, le sexe féminin n’a pas de représentation dans l’inconscient, seul le phallus s’inscrit pour les deux sexes, du côté plus ou du côté moins.

Lacan : du désir à la jouissance chez une femme

Dans son premier enseignement, Lacan reprend la théorie freudienne en faisant du phallus un signifiant, pour le démarquer de l’organe. Le phallus représente à la fois la castration symbolique inhérente au sujet humain en tant qu’il parle et le signifiant du désir.

Ainsi, en 1958 dans la signification du phallus, il énonce quel’homme a le phallus qui cause le désir de la femme et que la femme est le phallus pour un homme. La femme « trouve le signifiant de son désir dans le corps de celui à qui s’adresse sa demande d’amour »1. Une femme veut être désirée autant qu’aimée et pour rendre l’homme désirant, elle est prête à voiler son manque dans la mascarade qui pallie à son défaut d’être.

En 1962, dans le séminaire X L’angoisse, qui marque un tournant dans son enseignement, Lacan assimile le phallus à un objet a, cause du désir et met l’accent sur la jouissance. Sa célèbre maxime « La femme ne manque de rien2 » indique que la femme est supérieure à l’homme dans le domaine de la jouissance « copulatoire » car ses limites ne dépendent que de l’homme dans la détumescence. Lacan précise cependant que l’angoisse d’une femme se situe devant le désir de l’Autre, un Autre qui manque.

L’Autre jouissance

Son approche de la jouissance féminine culmine en 1972 dans le séminaire XX, Encore. Il l’aborde par la logique en construisant les tableaux de la sexuation à partir du mythe de la horde :du fait de l’exception du père de la horde, les hommes obéissent à la loi phallique, quant aux femmes, du fait qu’il n’existe pas pour elle d’exception, il ne leur est pas possible de se ranger « toute » dans la fonction phallique.

La jouissance sexuelle relève de la fonction phallique. Lacan la qualifie de jouissance de l’idiot car c’est une jouissance solitaire qui passe par l’objet a dans le fantasme sans rapport à l’Autre sexe. Hommes et femmes ont accès à la jouissance phallique mais les femmes ne s’y rangent pas-toute, pas exclusivement. Pourquoi ?

La formule lapidaire de Lacan, « La femme n’existe pas », traduit la forclusion du signifiant Lafemme, son absence de représentation. Les femmes ont affaire en tant que femme à une « faille dans l’Autre »3, à un défaut de fondement de l’ordre symbolique que Lacan écrit sous la forme du mathème S (A/). Il y a du réel qui ne se réduit pas au signifiant, que l’on ne peut pas écrire. L’Autre jouissance de la femme relèverait du réel. Cette jouissance féminine échapperait au signifiant phallique car elle se produit dans une dimension Autre.

La jouissance d’une femme ou de tout sujet inscrit du côté femme dans la sexuation ayant ce rapport à A barré, se dédouble donc entre d’une part, la jouissance phallique auquel elle a accès en tant que sujet de l’inconscient dans son rapport à la castration, Ф, et d’autre part, cette jouissance féminine que Lacan nomme supplémentaire ou pas-tout (pas toute phallique) de par ce rapport à A barré où elle ne rencontre qu’absence.

Cette jouissance supplémentaire, est radicalement Autre pour elle et la rend absente à elle-même. Elle ne peut rien en dire, elle l’éprouve. Cette jouissance Autre n’entre pas dans le cadre du fantasme, elle est illimitée. « Abîme et néant mais aussi extase et rage forment les extrêmes » de cette jouissance chez une femme. « Elle la dépasse, l’ébranle, l’envahit ou la ruine faisant figure de non sens ou de bizarrerie »4.

Le destin de trois femmes

Le roman d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La femme au miroir» présente le destin de trois femmes qui se sentent différentes de leurs contemporaines et qui cherchent leur voie au-delà du rôle que leur imposent les hommes et la société. Toutes trois consentent à une perte pour se réaliser en tant que femme. Elles « cherchent des solutions du côté des semblants pour habiller leur être de femme, s’extrayant d’une solution du côté du phallus »5.

Hanna vit à Vienne en 1906, à l’époque de Freud, elle épouse le comte Von Valberg et vit dans le luxe d’une société aristocratique. Bien qu’adorée de son mari, elle reste insatisfaite ; elle est frigide et stérile. C’est une hystérique. - Rappelons que l’hystérique n’est pas en position féminine car elle reste en position phallique dans l’identification au père. De ce point d’identification, elle pose la question « qu’est-ce qu’une femme ? », « Qu’est-ce qu’une femme pour un homme ?».-

Son analyse permettra à Hanna de s’éveiller à la sexualité et de s’émanciper. Elle quittera Vienne, son mari et son statut social pour vivre des aventures amoureuses avec des inconnus, condition de sa jouissance à laquelle elle consent. Elle deviendra psychanalyste. C’est dans ce travail qu’elle s’accomplira, ne cédant pas sur son désir malgré les préjugés de son époque et de son milieu. Elle s’adonnera à l’écriture d’un livre sur le mysticisme flamand.

Anny est star de cinéma à Hollywood de nos jours. Elle se défonce dans la drogue, le sexe et la vitesse, ne trouvant consistance que dans son jeu d’actrice. Elle excelle dans l’interprétation de ses rôles. Un homme -un infirmier rencontré lors d’une cure de désintoxication- qui se refuse à elle, va être le point de départ d’une interrogation sur sa vie. Au sommet d’une brillante carrière et adulée de tous, elle quitte l’Amérique pour interpréter en Europe, le rôle d’une jeune béguine, condamnée par l’église pour hérésie. Ce rôle de femme martyr, la sauvera.

La vie d’Anne de Bruges à l’époque de la Renaissance, troisième femme de ce trio va fasciner les deux héroïnes : Hanna va écrire un essai sur elle tandis qu’Anny va l’interpréter au cinéma. Nous repèrerons dans ce qui capte Anne, cette jouissance Autre évoquée par Lacan chez les mystiques.

Anne de Bruges : l’extase

Anne de Bruges est une jeune fille orpheline, élevée par sa tante. Elle est sur le point d’épouser un beau Flamand que les autres femmes lui envient. Mais elle est ailleurs. Tandis qu’on prépare son mariage qui va avoir lieu dans quelques heures, elle contemple le soleil, écoute le silence et n’est sensible qu’au printemps. « La nature l’attirait davantage que son fiancé...Ce qui lui arrivait -s’unir à Philippe -s’avérait dérisoire par rapport à cette splendeur 6».

Le jour de son mariage, indifférente à l’attrait du garçon dont elle apprécie pourtant la présence, elle s’enfuit dans la forêt et y passe la nuit lovée dans les racines d’un chêne. « Une immense félicité l’envahit, elle sent l’univers habité par une énergie latente, persistante… Anne vibre au centre d’un accord merveilleux, si inouï qu’elle ne comprend pas de quoi il se compose. Elle ressent un désir « délicat à définir… Désir de quelque chose de grand, d’essentiel »7. Elle est contemplative, « présente à toute chose, absente à elle-même8 ».

Elle trouve sa jouissance dans la proximité de la nature, les animaux et en particulier avec un arbre à qui elle parle en rentrant dans l’extase.

Est-elle folle ?

« Je pressens que je dois aller ailleurs…plus loin en l’amour…» dit-elle au moine qui la découvre dans la forêt. Elle se sent différente : aucun mot ne revêt la même signification pour elle et pour ses interlocuteurs9 . Elle éprouve le vide qu’elle a amadoué depuis l’enfance et se dissout dans la contemplation et la fréquentation du silence10. Elle irradie la joie. Un sourire épanoui s’affiche constamment sur son visage. 11

« Il y a dans l’univers un amant invisible, […] il se trouve partout et nulle part. C’est la force de l’aube, c’est la tendresse du soir, c’est le repos de la nuit […] C’est une force infinie, plus grande que le plus grand d’entre nous » explique-t-elle au moine qui voit Dieu dans cette description.

Anne va chercher dans l’écriture de poèmes une manière d’exprimer ce qui la relie au monde, une description de l’état extatique dans lequel elle rentre et que les autres, notamment ce moine, vont corréler à Dieu. Mais pour elle, l’amour infini qu’elle ressent est d’une autre nature que les mots ne peuvent traduire. Elle trouvera une forme de réalisation de sa différence et de son être féminin dans le béguinat, une forme laïque de vie monacale dans le retrait du monde et la mise à l’écart des hommes et de la sexualité. Elle finira brûlée sur un bûcher condamnée par l’église pour hérésie.

Autres exemples de l’Autre jouissance

L’Autre jouissance ne se manifeste pas seulement chez les mystiques. Deux analystes de l’Ecole, Sonia Chiriaco et Hélène Bonnaud nous ont évoqué récemment dans leur témoignage de passe, la façon dont elle s’était traduite pour elles.

Pour Sonia Chiriaco, cette jouissance s’est manifestée par un phénomène hors sens qu’elle a nommé, « éclair sur l’horreur « ou « éclair de vérité ». « Il se produisait dès qu’elle s’endormait, la réveillant aussitôt, ne laissant qu’une trace d’angoisse et l’intuition qu’il contenait une vérité insaisissable12… » L’après-coup de l’analyse lui a permis de relire cet évènement hors sens, indicible comme se référant à l’Autre jouissance. L’expression « qui vive » surgit de l’inconscient lui apparut comme la traduction de la réconciliation avec la jouissance, c'est-à-dire la vie, alors qu’on « l’avait donnée pour morte à quelques jours de vie ».

Pour Hélène Bonnaud13cette jouissance supplémentaire s’éprouvait comme « chute du corps ». Cet évènement de corps « inscrit dans l’être même du sujet comme manifestation d’angoisse » trouvait sa racine dans un dit prononcé par son père avant sa naissance « Si c’est une fille, on la jettera par la fenêtre ». « Le sujet n’a cessé de s’arracher à cette chute, s’arracher de son éjection ». L’analyse lui a permis d’admettre de n’être pas-toute à elle-même car arrachée de son propre corps. « Une part de la jouissance dite féminine autorise » maintenant «un attachement à l’homme qui la ressuscite14 ».

Du fait de cette Autre jouissance aucune complémentarité n’est possible entre les partenaires dans le rapport sexuel. Le courage d’un homme est de soutenir dans la rencontre d’une femme, l’interrogation que fait surgir ce point de non savoir de la jouissance féminine.

1 Lacan J., Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 694

2 Lacan J., Le séminaire, livre X, L’angoisse, p. 211

3 Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, P. 31

4 Miller D., La Cause du désir N° 81, p.

5 Ségalen MC., La lettre mensuelle N° 308

6 Smitt E-E., La femme au miroir, Albin Michel, 2011

7 Id, p. 49

8 Id , P, 85

9 Id, p. 89

10 Id, p. 120

11 Id, p. 232

12 Chiriaco S., Une femme, deux jouissances », La Cause du désir N° 81

13 Bonnaud H., id

14 Id

Le vacillement du corps chez Lol V. Stein

Marie-Paule Candillier

Séminaire Le corps et ses embrouilles du 4 décembre 2012 à Toulon

Le roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein1, paru en 1964, nous plonge au cœur d’une expérience de corps extrême chez une jeune femme: le vacillement de l’image du corps allant jusqu’à la perte totale de corps et le sentiment d’une inexistence radicale.

Le mot « ravissement » peut prendre plusieurs sens : enlèvement, rapt mais aussi enchantement, exaltation, envoûtement. Ravir peut signifier voler, dérober mais aussi être transporté, subjugué dans l’expérience amoureuse ou dans l’extase mystique.

Tout l’art de Marguerite Duras est d’approcher ce phénomène de corps entre rapt et extase, qui n’est pas sans évoquer la schizophrénie, sous une forme poétique.

Rappelant avec Freud que l’artiste toujours précède le psychanalyste, Lacan lui fait l’éloge de savoir sans lui ce qu’il enseigne2.

Le personnage de Lol est inspiré à M. Duras de la rencontre d’une femme dans un asile psychiatrique. Elle a choisi, dit-elle, le nom de Lol en pensant à l’actrice dramaturge française Loleh Belon qu’elle admirait.

Le récit commence ainsi : « Lol V. (une abrévation, pour Valérie ?) Stein est née à S. Tahla, » une ville balnéaire imaginaire, « elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse3 ». Le style est épuré mais derrière une apparente simplicité, se révèle une grande complexité de la situation et des personnages.

Le narrateur est incertain, il oscille entre l’auteur contant un récit biographique et un personnage nommé Jacques Hold qui deviendra l’amant de Lol de manière très particulière dans un ternaire avec une autre femme. Il raconte l’histoire de Lol.

La scène du bal, premier évènement traumatique

Lol a 19 ans. Un soir de bal au casino de T. Beach (une station balnéaire) avec son fiancé, Michael Richardson, elle assiste au rapt de son fiancé.

« Lol, frappée d’immobilité, avait regardé s’avancer4 » dans la salle de bal, une nouvelle venue, Anne-Marie Stretter, une femme plus âgée dont « l’élégance inquiétait ». Richardson a le coup de foudre pour cette femme. « Il était devenu différent. » dit Lol, «tout le monde pouvait le voir. Lol le regardait changer ». « Ils avaient dansé, dansé encore […] Ils, ne s’étaient plus quittés5». Après le bal, Richardson quitte Lol pour suivre cette femme sans explication et disparaît à jamais. Près d’elle, Tatiana Karl, sa meilleure amie, assiste à la scène.

Lol s’évanouit et reste dans un état de prostration pendant plusieurs semaines. Commence le ravissement.

Quand elle paraît remise, Lol recommence à sortir, de nuit. Elle rencontre un homme dans la rue, Jean Bedford un musicien. Il la demande en mariage, elle accepte. Sur les conseils de la mère de Lol, ils vont vivre dans une autre ville loin de T. Beach, à U. Bridge. Ils ont trois enfants. Lol mène une vie conventionnelle. « Dans les semblants de sa vie familiale, elle est une épouse et une mère sinon heureuse, du moins joyeuse »6.

Dix ans plus tard, après la mort des parents de Lol, ils reviennent s’installer à S. Tahla dans la maison familiale. On comprend que Lol a gardé en secret la scène du bal.

Un jour, de son jardin, elle voit passer un couple qui s’embrasse dans la rue et croit reconnaître son amie d’enfance, Tatiana, témoin de la scène du bal. Elle recherche l’homme, le retrouve et reprend contact avec Tatiana qui est mariée. Elle apprend qu’elle a une liaison adultère avec cet homme, Jacques Hold, ils se rencontrent à l’hôtel des bois où Lol retrouvait son fiancé. L’attirance entre Jacques Hold et Lol est immédiate mais elle lui demande de garder Tatiana comme maîtresse. Allongée dans un champ de seigle qui fait face à l’hôtel, Lol se cantonne à épier les retrouvailles érotiques des deux amants par la fenêtre éclairée.

Jacques Hold accepte tacitement les règles imposées par Lol, celles de vivre leur amour dans les bras de Tatiana devenue le véhicule de leur passion. Lol vit ainsi leur relation par procuration et par le regard. Faire l’amour avec Tatiana revient alors pour Jacques Hold, à faire l’amour à Lol. Une seule fois, Lol se donne à lui dans le train qui les mène à T. Beach, l’endroit du bal. Par ce pèlerinage au casino, en présence de Hold, sorte de retour sur le lieu de l’effondrement, elle va revivre son passé et tenter de se le réapproprier.

En quelques mots Lol donnera à Jacques Hold et au lecteur une clé de ce qui s’est produit pour elle avec l’évènement de la salle de bal du casino de T. Beach : la disparition brutale de l’amour, la profondeur de cette absence, le rôle instantané de la femme dans la fin de cet amour. Jacques Hold le réduit en un mot : remplacement.

Le remplacement pour avoir un corps

Essayons de préciser ce qui s’est passé pour Lol, à l’aide du cours de JAM Les Us du laps.

Lors de la scène du bal, à l’arrivée d’Anne-Marie Stretter, Lol éprouve soudain « une absence d’amour ». L’objet d’amour, le fiancé est soudain désinvesti, sa libido est transvasée vers le couple que son fiancé forme avec cette autre femme, plus exactement vers cette autre femme plus âgée et mystérieuse, qui ne regarde personne et qui est au centre des regards.

Ce qui se joue pour Lol dans cette scène traumatique ne se précise qu’après une incubation de dix ans, lorsqu’elle revient dans la ville où a eu lieu le bal et qu’elle s’insère dans le couple formé par Tatiana et Hold. Dans ce couple, c’est son amie qui l’intéresse, le corps de Tatiana qui vient à la place de son corps. On s’aperçoit que ce qui était en jeu dans l’apparition d’ Anne-Marie Stretter était « une métaphore du corps derrière la métaphore de l’amour7 ». Lol était en attente d’un corps depuis toujours : « elle n’était pas là » se rappelle Tatiana au collège. Elle n’était pas là où était son corps, peut-on dire. Elle donnait depuis toujours à ses proches, le sentiment d’une absence. Lol n’a pas de corps, elle n’en a jamais eu, ça lui est révélé au moment où apparaît le corps d’une autre, lors du bal. « Je ne comprends pas qui est à ma place » dit-elle. Le trouble du rapport du sujet à son corps va jusqu’au trouble du sentiment même de la vie. Elle cherche un remplacement.

On retrouve dans l’hystérie cet appel fait au corps d’une autre femme comme support d’indentification car le sujet hystérique souffre d’un défaut d’identification narcissique. On retrouve aussi cet appel à l’homme en tant que signifiant maître pour traiter le manque à être de son propre corps. Mais l’hystérique a accès à la fonction paternelle, l’identification imaginaire est soutenue par la fonction symbolique et elle interroge dans l’autre femme ce qu’est une femme en l’absence de signifiant de la femme.

Lol n’est pas hystérique. Ce qu’elle met en jeu dans sa recherche d’être à trois n’est qu’une homologie formelle à l’hystérie. Anne-Marie Stretter et Tatiana ne représentent pas l’autre femme. Elles viennent comme point d’appui de son image défaillante, dans un remplacement.

On peut aussi retrouver le vacillement de l’image du corps, dans la rupture amoureuse, quand l’image dont l’amant vous revêtait, vous est dérobée. C’est alors l’objet a, l’objet déchet qu’habillait la splendeur de l’image qui apparaît. Mais vous vous en remettez car votre image soutenue par le symbolique n’est que momentanément abolie.

Rappelons que Lacan distingue deux aspects du corps, le corps enveloppe comme forme, image du corps i(a) du stade du miroir et le corps pulsionnel, l’objet a. L’image du corps soutenue par la fonction symbolique de l’Autre qui instaure I(A), l’idéal du moi, donne une enveloppe au réel du corps investi libidinalement.

Chez Lol, l’image non soutenue par l’Idéal du moi dans le rapport à l’Autre ne tient pas.

Au moment où son fiancé s’en va, quand l’image dont l’habillait son regard amoureux lui est soustraite, Lol ne perd pas seulement son image mais son être même car elle n’a pas d’autre corps que ce qu’elle est dans le regard de l’Autre. Ce qui apparaît alors est le vide. Elle est « dans un ravissement de l’être » : i(a), l’image est équivalente chez elle à l’objet a, son corps pulsionnel.

« Le ravissement tel que le cerne JAM […] précise Sophie Marret, est conjonction du défaut d’extraction de l’objet et du détachement de l’image du corps. Faute que soit advenue l’extraction primordiale de jouissance par l’opération de la castration symbolique, le ravissement est le phénomène par lequel l’image du corps détachée emporte avec elle l’objet pulsionnel, laissant le sujet à la pure vacuité.8 »

Lol n’a jamais eu de corps, déjà à l’adolescence, Tatiana, sa meilleure amie, lui servait de support imaginaire, mais ça lui est révélé lors de la scène du bal au moment où apparaît le corps sublime d’une autre.

Pendant dix ans ans, son mari lui avait permis de se soutenir dans les semblants de sa vie familiale en tant qu’épouse et mère sans d’identité propre. Durant cette période, elle gardait pourtant en secret le bal. Et quand elle voit passer ce couple qui s’embrasse passer devant chez elle, commence la construction du fantasme (ou délire). Elle reconstitue la fin du bal qu’elle a imaginé, « le geste de l’homme enlevant la robe de la femme », l’être à trois et son remplacement, en montant la scénario avec le couple Hold / Tatiana. Elle instrumente Jacques Hold (nom bien choisi car c’est vraiment celui qui tient la femme) à cette fin. Par la réalisation de son fantasme (passé dans le réel), elle fait consister comme tache, sous le geste de l’homme (Jacques Hold), « la femme nue sous les cheveux noirs » de Tatiana. Lol est ravie au double sens du terme : son corps disparaît, elle est en l’autre, remplacée. Elle fait exister, nouée à elle, la beauté du corps de la femme, pur regard. La tache (l’autre femme, AM Stretter et Tatiana ou elle-même couchée dans le champ de seigle), condense l’objet regard qui à la fois la passionne et la persécute.

Ce bricolage de corps par substitution aurait peut être pu tenir si Hold, à vouloir faire parler Lol pour la comprendre et la sauver, ne l’avait pas rendue folle. Faire la femme auprès de l’homme, lui est fatal. Trop près du regard, elle est à son tour l’objet regardé, la tache la regarde. Elle sait où est la femme, dans la tache fascinante.

Sans être un cas clinique, cet exemple tiré de la littérature nous enseigne l’arrangement possible d’un sujet pour soutenir son corps et ses limites.

1 Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, 2000

2 Lacan J., Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein, Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193

3Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Folio, 2000, p. 11

4 Id, p. 15

5 Id, p. 19

6 Lazarus-Mattet C., Cours de JA Miller, Les us du laps, N° 22, leçon du 14-06-00, p.

7 Miller JA, Cours Les us du laps, N° 22, leçon du 14-06-00, p.7

8 Marret S., L’objet du ravissement : De Lol V. Stein à Marguerite Duras, Quarto N° 97, p.4

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