Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Blog de Jean-Claude Grosse

L'insolite traversée de Cyril Grosse (13/4/1971-19/9/2001)

25 Août 2016 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

aujourd'hui, 13 avril 2016,

il a 45 ans

il est parti sans être parti depuis 15 ans

et il me dit

Ne reste pas là à pleurer devant ma tombe.
Je n'y suis pas, je n'y dors pas...
Je suis le vent qui souffle dans les arbres.
Je suis le scintillement du diamant sur la neige.
Je suis la lumière du soleil sur le grain mûr.
Je suis la douce pluie d'automne...
Quand tu t'éveilles dans le calme du matin
Je suis l'envol de ces oiseaux silencieux
Qui tournoient dans le ciel...
Alors ne reste pas là à te lamenter devant ma tombe
Je n'y suis pas, je ne suis pas mort !
Pourquoi serais-je hors de ta vie simplement
Parce que je suis hors de ta vue ?
La mort tu sais, ce n'est rien du tout.
Je suis juste passé de l’autre côté.
Je suis moi et tu es toi.
Quelque soit ce que nous étions l'un pour l'autre avant,
Nous le resterons toujours.
Pour parler de moi, utilise le prénom avec lequel tu m'as toujours appelé.
Parle de moi simplement comme tu l'as toujours fait.
Ne change pas de ton, ne prends pas un air grave et triste.
Ris comme avant aux blagues qu'ensemble nous apprécions tant.
Joue, souris, pense à moi, vis pour moi et avec moi.
Laisse mon prénom être le chant réconfortant qu'il a toujours été.
Prononce-le avec simplicité et naturel, sans aucune marque de regret.
La vie signifie tout ce qu'elle a toujours signifié.
Tout est toujours pareil, elle continue, le fil n’est pas rompu.
Qu'est-ce que la mort sinon un passage ?
Relativise et laisse couler toutes les agressions de la vie,
Pense et parle toujours de moi autour de toi et tu verras, tout ira bien.
Tu sais, je t'entends, je ne suis pas loin, je suis là, juste de l’autre coté

poème de Mary Elizabeth Frye (1932)

poème que je préfère à celui-ci :

La mort n’existe pas : tout est présence, éternellement
pas un battement de ton cœur ne peut se perdre
il continuera de retentir dans les jardins
quand déjà tu reposeras dans l’humidité de la terre

Ce qui criait en toi durant les longues nuits
continuera de vivre sous le couvert des hêtres
dans le souffle fiévreux des orages d’été

Et chaque élan d’amour de ton cœur
sera là, intact encore, au creux des nuits de mai
dans l’appel caressant des sombres feuillages

Tu peux penser ce que tu veux :
tout est présence,
éternellement.

Nathan Katz (1892-1981)

Le poème de Mary Elizabeth Frye (1932) que j'ai mis en début d'article m'aide beaucoup à ne pas éprouver le vide, le manque mais une forme de plénitude comme s'il n'y avait pas de séparation, de barrière entre eux et nous, comme si ça circulait en énergie, vibrations, informations, les coïncidences stupéfiantes que nous rencontrons tous et qui pullulent dès qu'on devient araignée des connexions et des fils. Cela ne se produit qu'avec ceux qu'on a aimés, qu'on aime encore, en tout cas pour moi. C'est l'amour qui donne tempo et vibrato.

 

 

 

Cyril en lecture à la Maison des Comoni au Revest en 1992 pour Salman Rushdie  

 

 

L’insolite traversée de Cyril Grosse 
1971–2001
 
Né le 13 avril 1971, à Cambrai (Nord)

Décédé le 19 septembre 2001, à Jagüey-Grande (Cuba) voir avec Google Earth
Classe théâtre-musique de Denis Guénoun à Châteauvallon 1983-1984-1985

 

Écritures

1984 Les Familiales, théâtre
1987 Adaptation de Roméo et Juliette de Shakespeare
1989 La Lumière des Hommes, théâtre, édité par    Les Cahiers de l’Égaré, 500 ex., épuisé
1990–1991 Madelaine Musique, adaptation théâtrale de Lecture d’une femme de Salah Stétié
1992–1994 Beverly, roman illustré par Michel Bories, édité par Les Cahiers de l’Égaré, 1000 ex.

les météores
New York

1994–1995 Ulysse in Nighttown, adaptation théâtrale du chapitre 12 d’Ulysse de James Joyce
1997 Tankus, théâtre, d’après Les derniers jours d’Emmanuel Kant de Thomas de Quincey
1998 Traduction et adaptation de La Forêt d’Alexandre Ostrovski (avec Victor Ponomarev)
2000 (C’est possible) ça va ou l’un de nous est en trop. Montage de textes
2000 30 mots pour maman, sur des peintures-objets de Michel Bories, édité par Les Cahiers de l’Égaré, 1.000 ex.



2001 Traduction de Père d’August Strindberg (avec Gunnila Nord)
2002 Le Peintre, roman inachevé sur lequel il travaillait depuis 1990, édité par Les Cahiers de l’Égaré, 1500 ex.
2004 Le gras théâtre est mort, maman… Les Cahiers de l’Égaré, 700 ex.

Mises en scène

Amateur
1984 Les Familiales, 1 représentation au CREP des Lices
1987 Un Roméo et Juliette d’après Shakespeare, 5 représentations à la Tour du Revest (45 représentations) avec L'insolite Traversée des Siècles, compagnie amateur d'une vingtaine de membres
1989 La Lumière des Hommes, 9 représentations à la Tour du Revest

Professionnel   
1992 Madelaine Musique, 12 représentations aux Comoni (37 représentations) avec L'Insolite Traversée, compagnie professionnelle d'une dizaine de membres, créée par Cyril Grosse, Jeanne Mathis, Frédéric Andrau
1995 Le jubilé dans Tchekhov en acte, 5 représentations aux Comoni (20 représentations)
1997 Gens d’ici et autres histoires de Serge Valletti, 3 représentations, aux Comoni
(70 représentations)
1999 La Forêt d’Ostrovski, 5 représentations aux Comoni (72 représentations)
2000 (C’est possible) ça va, 6 représentations aux Comoni (25 représentations à Oulan-Oudé, Moscou et en France dont Le Revest, Gap, Vitry sur Seine).

2000 La compagnie est conventionnée pour 3 ans par la DRAC PACA sur le nom de Cyril Grosse. La compagnie sera dissoute fin 2002. Il n'y a pas eu d'autre compagnie conventionnée dans le Var depuis.
 

Spectacles inachevés

Amateur
1988 Les Euménides d’Eschyle

Professionnel
1996 Ulysse in Nighttown d’après Ulysse de James Joyce
; verra peut-être le jour en 2015-2016 (hélas, non !)
 

lecture particulièrement savoureuse sur le site Ubuweb, remarquable


1997 Tankus
2002 Père d’August Strindberg créé au théâtre du Gymnase à Marseille le 22/02/02 et joué plus de 60 fois dans 13 villes en France, mis en scène par François Marthouret et Julie Brochen, l'équipe choisie par Cyril ayant tenu à mener le projet au bout. François Marthouret, le père, Anne Alvaro, la mère, Eléonore Hirt, la nounou ...


Comédien

Amateur
1984 Les familiales, 1 représentation
1984 Clepsydre de Sylvie di Roma, théâtre-parcours de 6 h dans Le Revest et à Dardennes, 7 représentations
1985 Le Printemps de Denis Guénoun à Châteauvallon, 7 représentations

Professionnel
1991 Une fleur du mal d’après Baudelaire à Saint-Étienne, 10 représentations
1993 Je suis née dans 10 jours de Jeanne Mathis, 5 représentations aux Comoni
1998 Lorsque 5 ans seront passés de Federico Garcia Lorca, 4 représentations aux Comoni (12 représentations)
1999 La Forêt d’Ostrovski, 5 représentations aux Comoni (72 représentations)

 

Lectures/Mises en espace

1992 Meuh !... et pourquoi pas (pour Salman Rushdie) aux Comoni
11/03/1995 Mise en espace d’Ulysse in Nighttown d’après Joyce à la villa Tamaris Pacha à La Seyne

16/12/1995 Mise en voix et en espace des textes écrits par les enfants de l’école primaire du Revest les 14 et 15 décembre 1995 avec Jean Siccardi, aux Comoni    
22/05/1996 Interdiction de la mise en espace d’Ulysse au Théâtre de l’Odéon à Paris, par Stephen Joyce, petit-fils de James Joyce

 

19/10/1996 Mise en espace d’Ulysse à Châteauvallon



27/04/1997 Mise en espace d’Ulysse au Théâtre des Salins à Martigues et renoncement au projet, Stephen Joyce refusant toujours d’accorder les droits



 

1997 Mise en espace du Voyage de Madame Knipper vers la Prusse orientale de Jean-Luc Lagarce à Aix-en-Provence et à Cavaillon
27/11/1998 Lecture de Toulon 1942 de Jean-Richard Bloch au Comédia à Toulon
31/05/1999 Mise en espace de Rabelais en bouche, textes écrits par des lycéens de Rouvière à Rouvière
02/10/0999 Mise en espace de Rabelais en bouche, textes écrits par des lycéens de Rouvière aux Comoni

 

Formateur

Classe option théâtre du Lycée de Miramas de 1995 à 1998
Atelier-théâtre du Lycée de La Ciotat en 1996 avec participation au Festival de théâtre lycéen de Thonon-les-bains en 1996

 

Films

Le temps perdu, vidéo fiction de 55’, tournée en 1993 au Burkina Faso et au Niger, avec une aide du ministère de la Culture du Burkina Faso, film projeté aux Comoni le 23 octobre 2001.
Le peintre, vidéo de 35’ sur Michel Bories, peintre, oncle de Cyril, décédé à Cuba le 19 septembre 2001, tournée en 1997.
Les joies de François Pous, vidéo de 35’, tournée en 1997, sur le sculpteur François Pous.


 

Voyages et séjours

Été 1990 1er voyage à New York et aux USA

Été 1992 Obtient une bourse Défi-Jeunes de 40 000 francs du ministère de la Jeunesse et des Sports pour un projet d’écriture, d’expression plastique et d’édition : Ulysse à Hollywood, part en Grèce et aux USA, 2 mois, avec son oncle, Michel Bories, artiste-peintre, ramène un roman, Beverly, illustré par Michel Bories, édité à 1 000 ex. par Les Cahiers de l’Égaré en 1994.
avec son oncle, Michel Bories (1949-2001), artiste-peintre, en Grèce, 1992
photo prise par Michel Bories en Grèce 1992


Été 1993 Séjour en Andalousie
Automne 1993 Séjour de 2 mois au Burkina Faso et au Niger, tourne Le temps perdu
Été 1995 Séjour en Irlande, à Dublin, participe au Bloom Day (en hommage à Joyce)
3e voyage aux USA, New York
Février 1997 4e séjour à New York
Février 1998 Séjour à Londres
Été 1998 5e voyage aux USA, Floride
Automne 1998 Saint-Jacques de Compostelle et Lisbonne (sur les traces de Pessoa)
Été 1999 Séjour de 1 mois 1/2 à Oulan-Oudé en Sibérie
Été 2000 Séjour de 3 mois 1/2 à Oulan-Oudé et au lac Baïkal pour la création de (C’est possible) ça va ou l’un de nous est en trop, spectacle franco-russe avec le Molodiojny Theatr' d'Anatoli Baskakov
Janvier 2001    Séjour à Moscou et à Saint-Pétersbourg

11 septembre 2001    Départ pour Cuba avec son oncle, Michel Bories. Suite aux attentats, attente de 13 heures à Madrid. La plupart des passagers font demi-tour. Pas eux. Le 19 septembre 2001 à 16 H, accident mortel à Jagueÿ-Grande. 4 morts dont Cyril, Michel, Lili et sa mère. Les autorités françaises n'informeront la famille que neuf  jours après leur disparition, le 28 septembre 2001.   


 

Il existe encore des possibilités de départs,
d’infimes moments d’absence où se retirer.
Il existe encore dans le reflux des vagues,
des lieux pour rêver, des rues qui sont des ports,
des instants-navires, de longues mers pour changer
d’enveloppe terrestre, de carte d’identité.
Il suffit parfois de prendre à droite,
ce chemin que je ne connais pas. À nouveau.
Voilà, peut-être, le plus beau des titres.
Il suffirait de s’accorder une trêve, un répit.
Suis-je responsable des mouvements de lune ?
Et des courants de la mer ?
Suis-je responsable du temps ?
L’eau et les vagues, le sel, l’écume,
l’horizon inachevé, à nouveau.

2001, Cyril Grosse (texte mis en épitaphe sur la tombe de Cyril à Corsavy)

 

Fuir, et se perdre, contre le temps, contre le piège du temps, perdre connaissance, se perdre au sud du sud, s’oublier soi-même, respirer d’autres souffles, se réveiller ailleurs mais vivant, se réveiller avec toi mon amour. Tender is our love, sweet are your lips, lonely I am. Fuir, marcher des heures, des jours sur des chemins de montagne, alone, alone, le vent cinglant nos visages, et l’air nous renversant, marcher, marcher, courir, dévaler des pentes rouges, écraser les bois morts, nuages de neiges évaporées sur les cimes, plaques de neige fondante qui ruissellent et forment, très loin, dans la vallée, des rivières et des torrents. S’y plonger, comme dans l’eau de la Seine, prête à me prendre, si maintenant je le décide. Ivres, mon amour. Ivresse qui craque et brûle entre tes mains, ivresse des cimes, qui, là, proches et à prendre, gémissent et mordent, hurleront tout à l’heure. Fuir, être stryge sous l’amoncellement des forêts ou dans les arbres sous les coups de bûcherons abrutis, se perdre avec toi dans la lumière alanguie du soleil et entre les nuages-dromadaires, mouvants, dinosaures de notre enfance, et leurs ombres glissant devant nous sur les montagnes, sur les chaînes de sapins fous. Fuir, fuir, fuir. Se fuir. Se perdre dans des odes mentales, composer de longues rimes de nos plaisirs incandescents, célébrer notre amour partout, tous les jours, se dire bonjour mon bel amour, célébrer notre amour par des messages incohérents, sur du papier, sur des nappes, sur des tables vernies, graver notre fuite, l’inscrire partout, la hurler, l’écrire sur des écrans. Fuir, mon amour, escape, a stream is our love, rêver de tous les pays de nos sommeils ensemble, de l’Espagne et de la Catalogne, au sud du sud, de sommets, de déserts, de plaines, d’océans, et de mers trop petites dans des barques à deux voiles. Fuir nos absences, et tous les jours où nous ne sommes pas ensemble, réussir nos ratages, reprendre, recommencer, rater encore, recommencer. Il ouvrit les yeux. La façade occidentale de Notre-Dame l’écrasait, au loin. Il tira une longue bouffée ; il ouvrit les yeux. Plus ouverts, plus vivants. Où suis-je ? Loin de toi. Où es-tu ? Loin de moi. My beautiful lost love. Façade orientale, façade occidentale. En direction de. Il accéléra son allure, son ventre grognait toujours. Il croisait encore des jeunes filles qui, pour lui, n’existaient plus. Eau verte, bleue. Et le courant, les clapotis et le vent, douce brise sur ses yeux ouverts, fermés, le sifflement d’un merle sur une branche, caché, invisible, rugissement, pépiement, mugissement, rumeur, surdité de la ville, moteurs et mécaniques. Quai des Grands-Augustins, sous le tablier crasseux du Pont Saint-Michel. En passant par ici : un coup d’œil sur les pavés, un autre, le courant l’emporterait peut-être, peut-être pas. C’est une sensation presque jubilatoire : se dire qu’à tout instant je peux disparaître, comme ça, en claquant des doigts, t’oublier mon amour, faire disparaître la Seine et tout ce qui m’entoure. Arrêt définitif. En finir avec. Ma réalité et par là même la réalité. Rien. Du vide parfait. Silence. Mort. À qui dis-tu bonjour, mon amour, qui regardes-tu, qui croises-tu ? Si je faisais la somme de mes échecs. Le nôtre, notre échec. Film de ma vie, orage, souvenirs éteints, larmes d’enfant. Ne nous disons plus adieu, mon amour, comme dans les mauvais films, sur un quai de gare, dans un hôtel borgne, dans un palace. Rendons-nous l’un à l’autre. Je t’aime. Je t’aime dans la lumière espacée de cet après-midi de juin. On ne sait jamais comment ça arrive. Le temps passe, et l’on croit toujours, comme des gamins, qu’il reste un espoir, que l’on finira bien par se retrouver. Toute une vie d’attente et de mensonges. Le temps passe, rien ne change, et l’on ne se retrouve pas. Pas de happy end. Vide parfait. Le film de ma vie ? Une histoire d’amour, un ratage, comme des milliers d’autres avant et après moi. Nous avons joué, mon amour, nous avons perdu. Soixante ans demain, et je suis mort. Rendez-vous clandestins, jeux de dupes. Les combats amoureux de ma jeunesse, oui. Combats politiques et amoureux. Sentimental, aigri par toutes ces années d’errances, à passer à côté, à se fuir, et au bout du compte à ne rien voir. Et je pleure sur de vulgaires chansons d’amour, seul, à l’abri des regards. Sentimental, incohérent, immature. Tout l’amour, que j’avais au fond du cœur, pour toi, Rina Ketty me faisait pleurer et Barbara Streisand, l’amour dont tu méprisais la loi. Mots vides, phrases creuses, qui me touchent encore, à mon âge. S’allongeant, fixant le plafond dans le noir. Alors qu’il eût été si facile d’être différent. Jouisseur, ludique, comme je l’étais à vingt ans.

 

Cyril Grosse, Le Peintre  pages 102-104 (Les Cahiers de l'Égaré)
 
 

 

Disparition

Version Baklany

 

Acte III - Scène 3 - L'abolition du temps

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 11 septembre !

La mère – pourquoi le 11 septembre ?

Le père – c’est le jour où il est parti, ça fait neuf ans, le jour des attentats !

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – il est parti en avion le 11 septembre ! pour toujours le 19 !

La mère – j’ai raison, on est le 19 !

Le père – en partant le jour des attentats ! cette coïncidence a enchaîné les autres !

La mère – les 3000 morts de Ground Zero, c'est terrible mais ça me fait moins mal que sa disparition ; Ben Laden avait programmé cette apocalypse ; notre fils n'était pas dans le programme; c'est une victime collatérale de cet extrémiste

Le père – depuis neuf ans, tu restes bloquée sur le 19 septembre ! le temps s’est arrêté pour toi ?

La mère – n’a-t-il pas disparu le 19 septembre ?

Le père – oui, dans l’instant syncope !

La mère – n’est-ce pas l’instant de l’anéantissement ?

Le père (silence)

La mère – je suis comme morte !

Le père – as-tu une autre possibilité que de vivre jusqu'à ton départ ?

La mère – l’abolition du temps qui me l’a pris !

Le père – le temps passe, ne s’épuise pas ; comment peux-tu l’abolir ?

La mère – en m’accrochant au 19 septembre, vers 16 heures, à l’instant de la syncope !

Le père – … où es-tu ?

La mère – dans l'eau ! je nage, je gueule, je plonge, je vois le fond, au ralenti, je remonte, j’entends les mouettes, assourdissantes, puis le silence définitif

Le père (silence)

La mère – que fais-tu ?

Le père – j’essaie de voir ce que tu vois

La mère – que vois-tu ?

Le père – je n’arrive pas à voir le fond

La mère – la plage ?

Le père – non plus

La mère – tu n’as pas le cœur bien accroché

Le père – quel rapport ?

La mère – sens avec les sensations du ventre !

Le père – au moment de sa disparition, j’ai dégueulé tripes et boyaux !

La mère – coïncidence surprenante ! émouvante ! mais pour abolir le temps, vivre anéantie, anéantir la vie, faut s’accrocher à l’instant où tout bascule, l’instant fatal annulant l’instant fanal !

Le père – l’image m’est inconcevable ! elle me terrifie !

La mère – affronte la réalité !

Le père – quel bénéfice trouves-tu à éterniser cette scène ?

La mère – je ne l’éternise pas, elle est éternelle, n’a duré que l’instant fatal réduisant à néant sa vie mais l’instant syncope qui a eu lieu une fois a eu lieu pour toujours ! rien ne peut l’effacer ! il est éternel !

Le père – on peut tenir le même raisonnement à chaque instant

La mère – bien sûr

Le père – alors ?

La mère – la fugitivité du temps est donc une illusion ! tu peux t’arrêter à tout instant

Le père – pourquoi t’arrêter sur l’instant syncope ?

La mère – l’instant syncope, le pire pour une mère

Le père – pourquoi t’y arrêter ? la vie continue

La mère – pour moi elle s’est arrêtée avec la sienne et je veux regarder sans terreur cette horreur

Le père – moi, je ne peux pas

La mère – tu ne veux pas voir les photos prises sur la plage ?

Le père – à quoi cela m’avancerait-il ?

La mère – il ne s’agit pas d’avancer mais de s’arrêter pour de bon, de regarder en face son corps bleui, gonflé d'eau, son visage enflé

Le père – tu es morbide ma parole, je ne peux pas te suivre sur ce terrain

La mère – c’est la réalité, la vérité ; tu fuis

Le père – oui, je fuis, je survis comme je peux

La mère – tu survis dans le mensonge

Le père – qu’est-ce que ça t’apporte de regarder sa mort en face ?

La mère – de regarder la mienne

Le père – ne te sais-tu pas mortelle ?

La mère – ça c’est connaître avec la tête ; moi je veux ressentir avec mon corps ; je veux ressentir l’instant syncope, mon thorax se remplir d'eau ! je veux me débattre ! il s'est débattu !

Le père – arrête, c’est insupportable !

La mère – c’est quoi qui t’insupporte ?

Le père – ton récit

La mère – ou la réalité ?

Le père – ton récit n’est pas la réalité, c’est un film que tu te fais

La mère – d’accord, un film noir ! j’ai besoin de me le raconter

Le père – sobrement alors !

La mère – ça se passe à Baklany. Au large, à deux cents mètres, une île. On l'appelle l'île aux mouettes. Quel vacarme ! À Baklany, tu as la taïga d'un côté, le lac de l'autre. La plage est de sable ocre.

Le père – ça fait neuf ans que tu te racontes la même histoire. … C'est là qu'il a créé La Forêt, il y a dix ans et qu'il a aimé Baïkala. Tu as rencontré deux sœurs : Lisa et Dasha Gorenko, jeunes et courageuses … Tu crois que c’est sobre ?

La mère – je prends tout mon temps (ils sortent)

 

Baïkala – j’ai laissé le temps au Baïkal

 

 

scène 4 - Le blanc du temps

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 28 septembre !

La mère – pourquoi le 28 septembre ?

Le père – c’est le jour où on est venu nous annoncer la nouvelle

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – lui, le 19 septembre ! pour nous, ça commence le 28 septembre !

La mère – faut remonter le temps, l’apprendre sans retard

Le père – depuis neuf ans tu restes bloquée sur le 19 septembre !

La mère – on m’a volé neuf jours ! pendant neuf jours je l’ai cru en vie, sans souci, moi, insouciante, un peu inquiète ! il était déjà parti ! il me faut abolir ces neuf jours !

Le père – à ce compte-là, tu dois ajouter les huit jours entre le 11 et le 19 puisqu’il n’a pu nous donner des nouvelles

La mère – les huit jours avant ! c’est pas comme les neuf jours après ! avant, il vit ! après, il n'est plus là ! toi, t’as bien su en dégueulant l’instant syncope !

Le père – j’ai ressenti le passage mais j’ignorais que c’était l’instant syncope ! je l’ai compris en apprenant les circonstances !

La mère – rester bloquée sur le 19 septembre, ça me permet de remplir le blanc du temps

Le père – le blanc du temps ! neuf jours de blanc ! tu peux me raconter ?

La mère – quand tu vas là-bas pour reconnaître le corps, on te conduit à la morgue de l’institut médico-légal, il est là depuis huit jours, pour le conserver, formol, pour le reconnaître, le regarder encore et encore, bleui, gonflé, inhaler le formol, étouffer, sortir, reprendre ton souffle, t’aérer, revenir, plonger dans l’atmosphère viciée, prendre une photo, ressortir, revenir, une autre photo, revenir, des photos et des photos, tu sais que tu n’oublieras pas, que c’est inscrit dans la mémoire mais des photos pour pas rêver, pas enjoliver plus tard, pour rester sûre de ce que tu as vu, mettre dans le cercueil plombé un objet de lui, une fleur, ressortir, écrire un mot, le mettre dans le cercueil, assister à la fermeture du cercueil pour être sûre que c’est bien lui qui va prendre l’avion de retour, étouffer, hurler, sortir, demander le rapport d’autopsie, lire des mots incompréhensibles dans une langue que tu ne connais pas, utiliser le temps qui te reste avant de reprendre l’avion de retour, un autre, pour aller à Baklany, prendre des photos de la plage, et tout d’un coup intuition, apnée, syncope, suicide, neuf jours de blanc, quatre jours pour tout régler sur place, dans l’urgence, dans l'incompréhension, quel imprudent, ce jeune Français ! alors rester bloquée sur le 19 septembre, prendre tout ton temps, rencontrer les sœurs Gorenko, parler longuement avec elles qui l'ont connu, retourner à l’hôpital, voir les médecins, infirmières, te faire expliquer ce qui se passe en noyade, en apnée, en syncope, l'eau, son invasion ! ceux qui ont transporté le corps, comment l'ont-ils manipulé ? te rendre à l’ambassade, demander des explications sur le retard de neuf jours, neuf ans après, c’est ma façon d’annuler le blanc du temps, le temps qu’on m’a volé, le temps que je n’ai pas eu à chaud, que je prends à froid, de sang-froid, pour t'imaginer mon amour ! quand l'instant fatal annule l'instant fanal inventé par ton père !

Le père – prends tout ton temps avec ce blanc, amour (ils sortent)

 

Baïkala – j’ai laissé le temps au Baïkal

 

Jean-Claude Grosse (L'Île aux mouettes, Les Cahiers de l'Égaré, 2012

Là où ça prend fin, Les Cahiers de l'Égaré, novembre 2014)

 

 

Disparition

Version Cuba, 9 ans après

 

 (Les parents entreprennent un dernier voyage à Cuba, le 6° pour la mère, le 2° pour le père. Du 11 septembre au 28 septembre 2010 inclus. Ils ont choisi les dates anniversaires qui depuis 2001 scandent leur vie.)

 

I – 11 septembre 2010. L'abolition du temps

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 11 septembre !

La mère – pourquoi le 11 septembre ?

Le père – c’est le jour où il est parti, ça fait neuf ans, le jour des attentats !

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – il est parti en avion le 11 septembre ! pour toujours le 19 !

La mère – j’ai raison, on est le 19 !

Le père – en partant le jour des attentats ! cette coïncidence a enchaîné les autres !

La mère – les 3000 morts de Ground Zero, c'est terrible mais ça me fait moins mal que sa disparition ; Ben Laden avait programmé cette apocalypse ; notre fils n'était pas dans le programme; c'est une victime collatérale de cet extrémiste

Le père – depuis neuf ans, tu restes bloquée sur le 19 septembre ! le temps s’est arrêté pour toi ?

La mère – n’a-t-il pas disparu le 19 septembre ?

Le père – oui, dans l’instant-camion !

La mère – n’est-ce pas l’instant de l’anéantissement ?

Le père (silence)

La mère – je suis comme morte !

Le père – as-tu une autre possibilité de vivre jusqu'à ton départ ?

La mère – l’abolition du temps qui me l’a pris !

Le père – le temps passe, ne s’épuise pas ; comment peux-tu l’abolir ?

La mère – en m’accrochant au 19 septembre, à 16 heures, à l’instant-camion !

Le père – … où es-tu ?

La mère – dans la Matiz, sur la route qui va de la Isabel à Jaguëy Grande, le paysage est plat, monotone, des champs d'orangers, je ne le regarde pas, je suis avec eux, je suis sereine, il conduit bien, ils sont heureux tous les quatre … le carrefour qu'on traverse … le panneau qui semble dire prioritaire … le choc inattendu, la voiture traînée sur 150 mètres, finissant dans un champ, commençant à brûler, le silence effrayant après, les paysans qui accourent, se décarcassent à les sortir de l'épave, l'arrivée des ambulances et de la police, mon frère dans le coma, pas encore mort, explosé par le bidet qu'il transportait pour la famille cubaine de Lily … je ne te l'ai jamais dit mais si on avait pu sauver quelqu'un, j'aurais aimé que ce soit Michel, le coma ce n'est pas la mort, tu t'en souviendras ?

Le père (silence)

La mère – que fais-tu ?

Le père – j’essaie de m'extraire

La mère – comment ça ? Tu es avec moi dans la Matiz ?

Le père – je n’ai pas voulu monter mais une force m'a poussé dedans, embarqué, je suis embarqué, je veux sortir

La mère – tu n’as pas le cœur bien accroché

Le père – quel rapport ?

La mère – sens avec les sensations du ventre !

Le père – au moment de sa disparition, j’ai dégueulé tripes et boyaux !

La mère – coïncidence surprenante ! émouvante ! mais pour abolir le temps, vivre anéantie, anéantir la vie, faut s’accrocher à l’instant où tout bascule, l’instant fatal annulant l’instant fanal !

Le père – l’image m’est inconcevable ! elle me terrifie !

La mère – affronte la réalité !

Le père – quel bénéfice trouves-tu à éterniser cette scène ?

La mère – je ne l’éternise pas, elle est éternelle, n’a duré que l’instant fatal réduisant à néant sa vie mais l’instant-camion qui a eu lieu une fois a eu lieu pour toujours ! rien ne peut l’effacer ! il est éternel !

Le père – on peut tenir le même raisonnement à chaque instant

La mère – bien sûr

Le père – alors ?

La mère – la fugitivité du temps est donc une illusion ! tu peux t’arrêter à tout instant

Le père – pourquoi t’arrêter sur l’instant-camion ?

La mère – l’instant-camion, la perte d'un fils, le pire pour une mère

Le père – pourquoi t’y arrêter ? la vie continue ! tu as d’autres instants arrêtés tout de même ?

La mère – tu en as toi ?

Le père – un instant de félicité, avec toi ! quand on l’a conçu en le sachant, ce qu’il a confirmé en arrivant quelques mois après, un peu en avance !

La mère – tu te souviens de quoi encore ?

Le père – nous avions dîné au restaurant ! il y avait un chanteur célèbre dans la salle ! ça nous a émoustillés ! dans la chambre, nous avons fait l’amour sur le parquet !

La mère – j’aurais voulu que tu me baises

Le père – je t’ai fait l’amour

La mère – tu ne m’as pas baisée! tu m’as fait l’amour ! pas comme j’attendais !

Le père – tu m’as surpris, tu n’avais jamais été aussi ouverte

La mère – tu t’es retiré

Le père – tu m’as ramené en toi !... et tu as eu Cyril ! ça ne te suffit pas ?

La mère – je n’ai plus jamais été ouverte comme ce soir-là !

Le père – je suis désolé, j’avais envie de m’abandonner, de me livrer à ton étreinte mais quelque chose s’est bloqué

La mère – chez moi aussi !

Le père – te plains-tu de nos étreintes ?

La mère – on fait l’amour comme tu dis ! on ne baise pas ! tu as refusé mon ouverture ! j’étais ouverte par l’appel de la Vie ! ça pouvait ressembler à de l’indécence ! je me suis sentie jugée ! quelle violence, cette impression ! pour la vie ! tu vois ! mon sexe n’a pas oublié !

Le père – je le regrette vraiment ! je me suis refusé peut- être parce que tu devenais la maîtresse de cérémonie !

La mère – c’est ça, mon p’tit chat ! depuis, tu es le maître des cérémonies ! plus de place pour les effondrements dionysiaques ! ou pour les envols mystiques !

Le père – tu as quand même du plaisir ?

La mère – si pâle ! sans retentissement au plus profond du corps ! fermée à l'infinie jouissance de l'infini

Le père – pourquoi avoir mis si longtemps à en parler ?

La mère – me posais-tu des questions ? ma sexualité s’est mutilée avec sa conception ! ma vie s’est arrêtée avec sa disparition ! je veux regarder sans terreur cette horreur !

Le père – moi, je ne peux pas

La mère – tu ne veux pas voir les photos prises à la morgue ?

Le père – surtout pas ! à quoi cela m’avancerait-il ?

La mère – il ne s’agit pas d’avancer mais de s’arrêter pour de bon, de regarder en face son corps défoncé, son visage fracassé ; tu as lu le rapport médico-légal ? tout est en cubain ; technique, incompréhensible, terrifiant

Le père – tu es morbide ma parole, je ne peux pas te suivre sur ce terrain

La mère – c’est la réalité, la vérité ; tu fuis

Le père – oui, je fuis, je survis comme je peux

La mère – tu survis dans le mensonge

Le père – qu’est-ce que ça t’apporte de regarder sa mort en face ?

La mère – de regarder la mienne

Le père – ne te sais-tu pas mortelle ?

La mère – ça c’est connaître avec la tête ; moi je veux ressentir avec mon corps ; je veux ressentir l’instant-camion, mon thorax écrasé ! L'ultime fraction de vie consciente !

Le père – arrête, c’est insupportable !

La mère – c’est quoi qui t’insupporte ?

Le père – ton récit

La mère – ou la réalité ?

Le père – ton récit n’est pas la réalité, c’est un film que tu te fais

La mère – d’accord, un film noir ! j’ai besoin de me le raconter

Le père – sobrement alors !

La mère – ça se passe à Grand Arrêt, au Triangle de la Mort. Cent routes et chemins se croisent là, on se sait pas pourquoi. On ne sait pas d’où viennent ces routes ni où vont ces chemins, tous en mauvais état, qui traversent des champs d’orangers dont les fruits mûrissent sur pied ou pourrissent par terre …

Le père – ça fait neuf ans que tu te racontes la même histoire … Les panneaux de signalisation, à moitié arrachés par les ouragans, sont illisibles. Les feux de circulation, malmenés par les vents violents, fonctionnent mal ou sont en panne …Tu crois que c’est sobre ?

La mère – je prends tout mon temps, arrêté le 19 septembre 2001 à 16 H

 

II – 28 septembre 2010. Le blanc du temps.

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 28 septembre !

La mère – pourquoi le 28 septembre ?

Le père – c’est le jour où on est venu nous annoncer la nouvelle

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – lui, le 19 septembre ! pour nous, ça commence le 28 septembre !

La mère – faut remonter le temps, l’apprendre sans retard

Le père – depuis neuf ans tu restes bloquée sur le 19 septembre !

La mère – on m’a volé neuf jours ! pendant neuf jours je l’ai cru en vie, sans souci, moi, insouciante, un peu inquiète ! il était déjà parti ! il me faut abolir ces neuf jours !

Le père – à ce compte-là, tu dois ajouter les huit jours entre le 11 et le 19 puisqu’il n’a pu nous donner des nouvelles

La mère – les huit jours avant ! c’est pas comme les neuf jours après ! avant, il vit ! après, il n'est plus là ! toi, t’as bien su en dégueulant l’instant-camion !

Le père – j’ai ressenti le passage mais j’ignorais que c’était l’instant-camion ! je l’ai compris en apprenant les circonstances !

La mère – rester bloquée sur le 19 septembre, ça me permet de remplir le blanc du temps

Le père – le blanc du temps ! neuf jours de blanc ! tu peux me raconter ?

La mère – quand tu vas là-bas pour reconnaître le corps, on te conduit à la morgue de l’institut médico-légal, à La Havane, à 200 kms de Grand Arrêt, il est là depuis huit jours, pour le conserver, formol, pour le reconnaître, le regarder encore et encore, si abimé, inhaler le formol, étouffer, sortir, reprendre ton souffle, t’aérer, revenir, plonger dans l’atmosphère viciée, prendre une photo, ressortir, revenir, une autre photo, revenir, des photos et des photos, tu sais que tu n’oublieras pas, que c’est inscrit dans la mémoire mais des photos pour ne pas rêver, pas enjoliver plus tard, pour rester sûre de ce que tu as vu, mettre dans le cercueil plombé son carnet de notes et une fleur, ressortir, écrire un mot d'amour, … mon amour … le mettre dans le cercueil, assister à la fermeture du cercueil pour être sûre que c’est bien lui qui va prendre l’avion de retour, étouffer, hurler, sortir, demander le rapport d’autopsie, lire des mots incompréhensibles dans cette putain de langue espagnole que catalane, tu as toujours refusé d'apprendre, utiliser le temps qui te reste avant de reprendre l’avion de retour, un autre, pour aller à Grand Arrêt, prendre des photos du carrefour, et tout d’un coup intuition, la signalisation l'a induit en erreur, signalisation paradoxale, indécidable, non conforme aux normes, neuf jours de blanc plus quatre jours pour tout régler sur place, dans l’urgence, dans l'incompréhension, quel imprudent, ce jeune Français ! alors rester bloquée sur le 19 septembre, prendre tout ton temps, retourner à l’hôpital, voir les médecins, infirmières, te faire expliquer ce qui se passe dans un tel fracas de tôles, rencontrer les paysans, ceux qui ont transporté le corps, comment l'ont-ils manipulé ? te rendre à l’ambassade, demander des explications sur le retard de neuf jours, revenir dans l'île des couleurs et des musiques plusieurs fois, rencontrer, aider financièrement la famille cubaine qui a perdu une mère et une fille, Lily, la jeune femme sur laquelle mon frère a flashé, laissant deux gamines si éveillées, si dégourdies, il voulait les adopter, il a écrit ça dans son carnet, rencontrer le chauffeur du camion dans son usine, protégé par le parti, le syndicat, la direction, quand tu le vois, ils sont sept en face de toi, ils croient que tu ne feras pas le poids, lui te lance un regard meurtrier, toi tu lui demandes s'il a vu arriver la voiture du haut de son habitacle, oui, a-t-il ralenti, freiné, non, il avait la priorité, à combien est limitée la vitesse à hauteur du carrefour, 30 kilomètres, à combien roulait-il, il ne répond pas, vite disent les témoins et habitués de son camion, il est déjà en cause dans un autre accident, il finit par te dire qu'il aurait donné sa vie pour celle d'un des deux Français, tu ne le crois pas, tu vois les autorités policières et judiciaires de la province de Matanzas, elles n'ont même pas un mot de compassion, tu écris au Commandant suprême, aucune réponse, tu écris à la grande amie française du Leader Maximo, Danielle Mitterrand et à la Fondation France Libertés, sans succès, obtenir par le biais d'une boîte aux lettres de réclamation ouverte aux citoyens cubains une rencontre avec un colonel plein de superbe, pas un tendre cet apparatchik qui attribue sans preuve la responsabilité de l'accident au conducteur de la Matiz, il détourne le regard quand tu lui montres le panneau de signalisation litigieux, dit que de toute façon, ça ne change rien, tu lui craches ton mépris pour le mensonge d'état que constitue le rapport de police, tu tentes de porter l'affaire en justice, tu fais appel à un avocat d'affaire cubain, il défend les intérêts du Havana Club, il n'entreprend rien, tu reviens déçue de chaque voyage mais ça circule, la mère du jeune Français est de retour, que cherche-t-elle, on te donne des conseils, ne pas trop remuer, on ne sait jamais, et puis chez nous, à Cuba, quand il y a mort d'hommes dans un accident, il y a toujours un procès, vous l'aurez votre procès, chez nous, à Cuba, la vie humaine compte plus que tout, un responsable d'accident va toujours en prison, tu lis beaucoup pour comprendre ce pays, ce régime : des récits favorables, des critiques sévères, tu rencontres en 2006 à San Juan, Carlos Franqui, d'abord compagnon de la révolution de 1959, directeur de la radio Rebelde, directeur du journal Revolucion devenu Granma, puis ministre de la culture, tu as vu sa photo avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre et à partir de 1968, rompant avec le régime qui ne condamne pas l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, devenu un opposant actif à Castro jusqu'en 2010, créateur de la revue Carta de Cuba, comme ancienne trotskiste, tu comprends son opposition à la bureaucratisation du régime et sa difficulté à trouver sa place, traître et agent de la CIA pour les castristes, infréquentable révolutionnaire pour les anti-castristes, te saisir de ces voyages pour tenter aussi de humer l'atmosphère cubaine, apprendre le fonctionnement administratif, policier de ce pays soumis au blocus sévère des États-Unis depuis des décennies, apprendre à te méfier des logeurs, des indics des comités de quartier, les comités de défense de la révolution qui contrôlent tout sous prétexte d'entr'aide, découvrir et aimer la musique cubaine, tu as vu, revu le film de Wim Wenders, Buena Vista Social Club, tu as écouté en boucle les CD de Compay Segundo au sourire désarmant, tu as plus de mal avec la chanson Hasta Siempre Comandante Che Guevara, aimer l'ambiance de certains bars, le Bar des Infusions où il a passé plusieurs soirées avec ton frère et Lily, apprendre à faire des mojitos, des cuba libre, des daïquiris, parfois fumer le cigare comme lui, un Partagas, un Romeo y Julieta, un Cohiba, un Hoyo de Monterrey, un Monte Cristo, ramener du rhum, du Caney, du Bacardi, te promener sur le Malecon, sur la plage de Santa Maria où ton frère a peint ses dernières cinquante gouaches, déambuler dans la vieille Havane, place de la Cathédrale où ils ont été pris en photo, faire la queue au Coppelia pour une glace, aimer le naturel des Cubains et Cubaines, leur liberté et leur précocité sexuelles, tu as assisté au rite de passage de l'enfance acidulée à l'âge du mariage de Yadira, 13 ans, quelle débauche de robes, de fleurs, de gâteries, constater la corruption généralisée et le tourisme sexuel avec les jinetteras draguées et dragueuses d'Occidentaux friqués, avec les toy boys cubains dragués et dragueurs de femmes cougars, différencier les gens de La Havane et ceux de la province, les urbains pollués par le tourisme et le dollar, et les ruraux qui vantent encore les bienfaits de la redistribution des terres, apprécier la qualité de la culture, des soins, de l'école, manger du Ajiaco ou du el Congri dans les cantines cubaines, passer une semaine au carnaval de Santiago, là où il avait surpris une main de fille frottant sa braguette, ce qui l'avait estomaqué sans qu'il chasse la main, l'ambiance éminemment érotique, la quantité de bière consommée, que veulent-ils oublier, le temps d'aujourd'hui où sont satisfaits uniformément des besoins du quotidien qui reste si ennuyeux, sans frivolité et luxe de pacotille, le temps d'hier, de la mafia, de Batista, prêt à renaître peut-être dès que cesseront la vigilance du régime, la permanence de la censure, l'omniprésence de la propagande, la nostalgie des voitures américaines très tape-à-l'oeil est une menace on ne peut plus visible, refaire plusieurs fois la route de Varadero à Trinidad, en passant par la Isabel, San Jose de Marcos, suivre la via Isabel jusqu'au triangle de la mort, la première fois que j'ai fait cette route, en poursuivant pour Trinidad, je suis tombée sur un stop non annoncé, j'ai freiné à mort et je me suis retrouvée sur l'autopista national, heureusement aucun véhicule n'est passé à ce moment-là, au passage je te fais remarquer que le triangle de la mort c'est deux routes rectilignes et perpendiculaires, pas ton carrefour de cent routes et chemins que tu m'attribues dans ton récit de disparition, faire les 500 derniers mètres à pied, constater trois après que la signalisation litigieuse emportée par l'ouragan Michel le 5 novembre 2001 a été changée et est conforme aux normes comme tu l'as demandé dans tes lettres, chercher des débris de bidet dans l'orangeraie, refuser l'édification d'un monument comme celui des deux Allemandes tuées par le chauffeur deux ans avant, rester fidèle au mémorial de Baklany que ses amis russes ont édifié en 2002 au bord du Baïkal, là où il avait créé son dernier spectacle, entre deux voyages, naviguer avec Google Earth sur toutes ces routes, voir d'en haut les plantations, neuf ans bloqués sur ces neuf jours de blanc du temps, c’est ma façon de l'annuler en le remplissant de vie, ce temps qu’on m’a volé, ce temps que je n’ai pas eu à chaud, que je prends à froid, de sang-froid, pour t'imaginer mon amour ! quand l'instant fatal annule l'instant fanal inventé par ton père !

Le père – prends tout ton temps avec ce blanc du temps de neuf jours, mon p'tit chat !

La mère – j'adore passer le temps au cimetière avec eux, à Corsavy; c'est un temps de plénitude ! ... où as-tu appris à m'écouter, à me laisser parler ?

Le père – en apprenant de toi, ton art de l'écoute ! plus riche que l'art de la parole

 

(Les parents sont revenus de Cuba le 29 septembre 2010. Le 18 octobre, la mère se plaint de douleurs au dos. Elle a des vomissements, des vertiges. Après une série d'investigations qui ne révèlent ni sciatique ni lumbago, elle est admise aux urgences d'un hôpital réputé le 29 octobre à 9 H. Est décelé un carcinum au cervelet. Opérée le 30 octobre puis réopérée le 18 novembre pour ce qu'on croit être un abcès postopératoire mais qui est une métastase, elle sombre dans le coma le 29 novembre. Après 14 apnées à partir de 16 H, elle se retire chaussée de ses baskets blanches à 21 H. On avait pu identifier par pet scan le 23 novembre son cancer primitif, un cancer foudroyant de l'utérus ayant métastasé dans les lombaires, les ganglions et au cervelet.)

 

L’Hôpital – La vie n’a pas de prix ! Sauver ou pas une vie a un coût! Votre Dette, madame, pour la période du 29 octobre au 29 novembre 2010 dans notre établissement s’élève à 32.989 euros et 99 centimes d’euros ! prise en charge par la sécurité sociale !

 

Jean-Claude Grosse, 13 avril 2002-19 septembre 2014

(le texte Tourmente à Cuba a été retenu pour le répertoire des EAT en avril 2014

il est devenu L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, Les Cahiers de l'Égaré, novembre 2014)

 

monologue de Dasha

dit par Dasha Baskakova

dans le spectacle

Mon pays c'est la vie

de Katia Ponomareva

en 2004

Cyril dans les blés en Grèce, 1992; Mémorial de Baklany édifié en 2002 par les amis russes de Cyril
Cyril dans les blés en Grèce, 1992; Mémorial de Baklany édifié en 2002 par les amis russes de Cyril

Cyril dans les blés en Grèce, 1992; Mémorial de Baklany édifié en 2002 par les amis russes de Cyril

chanson écrite et interprétée par Dasha Baskakova pour Cyril G.

Lire la suite

Théologie de la provocation / Gérard Conio

11 Août 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Théologie de la provocation
Causes et enjeux du principe totalitaire
Gérard Conio
Éditions des Syrtes
préface de Michel Onfray

Professeur émérite de l’Université Nancy-2 et directeur de collections aux éditions de l’Âge d’homme, traducteur d’auteurs russes et polonais, Gérard Conio a écrit de nombreux ouvrages de réflexion sur l’art en général et le cinéma en particulier, la métaphysique, l’histoire et les courants de pensées en Russie plus particulièrement.
On trouvera sur mon blog, un essai signé de lui : la vision russe du cosmos,
http://les4saisons.over-blog.com/page-2065720.html
et son texte : vivre à l'est, ma révolution.
http://les4saisons.over-blog.com/page-3736316.html
Comme le dit si bien Michel Onfray dans sa préface : « Gérard Conio est à l’Est. Il pense à l’Est, il pense vers l’Est. Sa réflexion est libre de la glu de l’Ouest ». C'est chose rare. Marcel Conche me semble avoir des attachements forts avec l'Est. Je pense que parmi les hommes politiques actuels, Jacques Cheminade est un des rares à penser à l'Est. Gérard Depardieu pense aussi et vit à l'Est quand tant se couchent à l'Ouest ou sont carrément à l'Ouest.
On pourra lire mon court essai, à réactualiser : États-Unis / Eurasie
http://les4saisons.over-blog.com/page-3736328.html

Voici ce qu'il m'écrit dans un mail du 5 août :

Cher Jean-Claude

Nous sommes à Moscou avec Ira jusqu'au 21 août. Nous avons des difficultés de communication avec Orange et je viens seulement de recevoir ton message...Je n'ai pas pu ouvrir ton blog, j'attends mon retour à Paris pour lire "Penser encore..." sur Marcel Conche qui m'intéresse d'autant plus qu'il porter sur Spinoza. Je suis impatient de lire ce que tu penses de ma "théologie de la provocation"...Ici on a une toute autre perception des réalités russes que celles qui meublent les neurones de la plupart de nos concitoyens...C'est un régime hybride qui possède tous les défauts de l'ultralibéralisme mais peu à peu la situation s'améliore...Malgré les sanctions, les menaces de l'Otan et la guerre en Ukraine on vit dans un sentiment de sécurité étonnant...et c'est un bonheur de voir passer dans la rue les moscovites qui n'ont jamais été aussi formidablement belles...une floraison qui augure bien de l'avenir de la Russie...Amitiés. Gérard

J'ai connu Gérard Conio par le biais du théâtre, sa femme et sa fille étant comédiennes et metteurs en scène. Ils ont été de l'aventure de Vlad Znorko à la Gare Franche à Marseille.
J'ai pu lire pas mal de ses livres, Eisenstein, le cinéma comme art total, par exemple, L'art contre les masses, Les avants-gardes ou de ses traductions, Le suprématisme (le monde sans-objet ou le repos éternel) de Kazimir Malévitch, Mon siècle d'Aleksander Wat.
Dommage qu'il n'y ait pas une bibliographie complète de son œuvre ou une page Gérard Conio sur wikipédia.
Sa Théologie de la provocation est saluée ainsi par un journaliste, François Bousquet :
« Voici un grand livre, qui repose sur une connaissance orwellienne des rouages totalitaires, une érudition chaleureuse, une sainte colère et, last but not least, une intuition fondamentale. « Créer un poncif, c’est le génie. Je dois créer un poncif », se récriait Baudelaire. Ainsi de Gérard Conio. Il a trouvé une clef, l’une de ces clefs qui donne accès à l’intelligence du monde. Il n’y en a pas beaucoup ».
Quelle est cette clef ? Elle est fournie par Aleksander Wat justement dans Mon Siècle, où il définit le communisme comme « la socialisation de la désocialisation » :
« C’est l’introduction du tiers, ce qui veut dire que lorsque vous serez deux à vous rassembler je serai là entre vous. Cette éducation soviétique apparaît déjà en prison. Cela signifie: mon ami codétenu est mon ami par le NKVD, mon frère est mon frère par le NKVD, c’est-à-dire par la police, par le parti, par l’intermédiaire de Staline. Evangélique: lorsque vous serez deux rassemblés, je serai là parmi vous. »
Celui qui a dit : « Je serai toujours avec vous », en posant la première pierre d’une communauté soudée par la présence consubstantielle d’un tiers inclus, d’un espion divin, introduisait dans la condition humaine une altération fondamentale qui ne devait se résoudre que dans la parousie. Étrangement, la parole même du Christ était porteuse de cette révolte des Fils contre les Pères qui a « provoqué » les cataclysmes de l’ère moderne. Qui n’a pas revécu pour son propre compte l’effroyable étonnement du Fils blessé par le Père, du Fils déçu par le Père, du Fils sacrifié vainement par le Père pour redonner un sens à l’histoire, à toutes les histoires, la petite et la grande, l’individuelle et la collective ? Cette déception fondamentale devant la trahison de notre prochain attend chacun de nous à un moment donné de notre vie. Chestov et Rozanov, ces penseurs de l’Apocalypse, l’ont bien compris: le message d’amour du christianisme « blanc » recouvre un autre message de terreur et de ténèbres, celui du christianisme « noir ». Le mot de Tertullien « credo quia absurdum » (j'y crois parce que c'est absurde) doit être mis en exergue de toute l’histoire moderne qui se confond avec l’essor du capitalisme et l’expansion universelle de la « société de marché ». (extrait du chapitre 1)
En définissant le principe du tiers inclus, « à savoir l'espionnage des âmes exercé par un pouvoir inquisiteur qui s'installe à l'intérieur même des consciences » (p. 11), Gérard Conio essaye de « reconstituer l'arbre généalogique des modes d'un système de domination qui, au fond, est toujours le même, sous la pluralité de ses incarnations successives » (p. 12). Il s'agit de montrer, selon l'auteur, qu'à travers « les ruptures idéologiques, les crises financières, les chutes des dictatures et les avancées de la démocratie, on voit se dessiner la continuité d'un déclin de l'humanité qui est à la mesure des progrès technologiques, des performances boursières et des discours biaisés » (pp. 14-15), au travers de la notion de la théologie de la provocation empruntée à Vassili Rozanov. Selon l'auteur de L'Apocalypse de notre temps, le christianisme est en quelque sorte coupable d'avoir intimé à l'humanité de se rapprocher d'un idéal non seulement impossible à atteindre, le Christ bien sûr, mais qui a déserté le monde. En somme, le christianisme « fond sous l'amour du Christ, comme la cire au soleil », car il « ne peut pas vivre à une si haute température ».
Gérard Conio écrit : « Dostoïevski est certainement l'auteur qui a présagé le plus exactement les grandes catastrophes de notre siècle. La formule qu'il prête à Chigalev dans Les Démons : « Je suis parti de la liberté illimitée et je suis arrivé au despotisme absolu » s'applique moins au communisme, comme on l'a cru, qu'au capitalisme libéral, à la société de marché. Et sa Légende du Grand Inquisiteur est une parabole annonçant la théologie de la provocation qui devait triompher dans notre siècle. Le Grand Inquisiteur est l'allégorie de tous les systèmes qui trament l'esclavage des hommes sous prétexte de faire leur bonheur. Mais seul le dernier avatar du monstre totalitaire, l'ordre capitaliste mondial, a su faire de la liberté elle-même l'instrument de la servitude et de la déchéance. Il y est parvenu par le principe du tiers inclus qui assume cette fondamentale duplicité, en reliant chaque monade individuelle à un ordre universel abstrait cautionnant une réalité qui le nie » (p. 51).

Nazisme, communisme, mondialisme ou occidentisme sont les diverses figures d'une même tentative d'esclavagisation avec leur consentement des individus par le principe du tiers-inclus. Espion, espionné, victime, bourreau, fonctionnaire, révolutionnaire, libertaire, libéral, infiltré, infiltrant c'est un même visage, c'est l'Un sous la figure des doubles, c'est la politique de l'oxymore, de l'indissociabilité des contraires. Fins et moyens se confondent. On peut cyniquement être d'un bord puis de l'autre (Bernie Sanders se ralliant à Hillary Clinton avec fierté), d'un bord et de l'autre car les valeurs ne valent rien, s'inversent, tout est masque, travestissement, au-delà de la trahison, tout est provocation, duplicité.
Le paradoxe que met bien en valeur ce livre c'est qu'on en arrive avec le mondialisme, l'occidentisme à la provocation globale, à savoir, sous le masque de la démocratie, des droits humains, des bons sentiments à la mise en esclavage des hommes médiocres, à la mise en coupe réglée de la planète. S'agit-il d'un complot mondial, d'une conspiration mondiale ? Le système est indifférent à qui le sert, se moque de qui le sert. Les pions, espions, provocateurs sont interchangeables (Yevno Azev en est le prototype, chapitre 3), pouvant devenir virgules se jetant dans le vide depuis les twin towers et qu'on filme, les livrant à l'avidité médiatique de la société du spectacle et du marché. De multiples exemples montrent comment des faux servent de prétextes à fabriquer des boucs émissaires (le juif avec le protocole des sages de Sion, le rouge, le terroriste, le trotskyste, le djihadiste, on lira le livre d'un frère de Mohammed Merah manipulé par diverses sources dont la DGSE), comment de fausses preuves servent au déclenchement de guerres, au gré d'intérêts inavoués, occultes mais réels. Combien de conflits attribués à tort (on ne le découvre qu'après coup quand le sale coup a produit ses effets) à de faux coupables ou responsables.
Un tel livre peut donner des outils de compréhension d'un certain nombre d'événements : la création des talibans par les USA pour combattre l'URSS en Afghanistan
(voir la vidéo d'Hillary Clinton alors secrétaire d'état aux affaires étrangères),
https://youtu.be/X2CE0fyz4ys
les révolutions orange qui ont fait venir dans les pays baltes des régimes quasi-fascistes, la Géorgie, l'Ukraine, idem, les deux guerres d'Irak, les printemps arabes et ce qui s'en est suivi en Lybie, en Syrie, au Yémen, la création de Daesch dans les prisons américaines du Moyen-Orient, ce qui se trame autour de l'enclave de Kaliningrad... On peut remonter plus loin, par exemple Sabra et Chatila en septembre 1982, c'est qui réellement ? et le sida, invention génocidaire et ou virus découvert en 1983... et qui a décidé d'utiliser la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki. Je ne parle pas du 11 septembre 2001, 28 pages viennent d'être déclassifiées qui montrent l'implication de l'Arabie saoudite
http://www.solidariteetprogres.org/actualites-001/attentats-du-11-septembre-2001-le.html
Un tel livre est aussi désespérant, montrant l'opacité du système, sa noirceur, sans qu'on puisse répondre à la question : un sursaut, un salut est-il possible ?
Je finirai en disant que ce livre passionnant étant nourri pour l'essentiel de culture russe, il demande un réel effort. Les références ne nous sont pas habituelles. L'histoire ne nous est pas bien connue. On peut donc avoir le sentiment que manquent des preuves, des articulations entre les époques évoquées. La figure du provocateur, unificatrice d'un récit historique s'étalant sur plus d'un siècle et de plusieurs systèmes idéologiques est peut-être simplificatrice. À trop embrasser, peut-être étreint-il de façon molle.

Quant à Poutine, abordé par Gérard Conio, on pourra aussi lire le livre de Jean-Jacques Marie, La Russie sous Poutine : Au pays des faux-semblants.

Ou lire les chroniques d'André Markowicz sur FB comme celle-ci du 3 août :

Des questions turques

La répression en Turquie, avec, combien ? 40.000 personnes et plus, arrêtées, est quelque chose qui, me semble-t-il, n'a d'équivalent que ce qui s'est passé au Chili après le coup d'Etat de Pinochet. — Et je n’ai pas l’impression que le mouvement d’opinion en Occident soit tellement fort — malgré quelques protestations, sans doute plus de façade que d’autre chose, des dirigeants de l’Union Européenne. En fait, ce qui me frappe aussi, ce sont, en Russie, les éditoriaux à répétition d’Alexandre Douguine, l’une des voix les plus marquantes, et glaçantes, de l’extrême-droite russe, laquelle est, aujourd’hui la voix de Vladimir Poutine.

Qu’est-ce que c’est que Douguine ? C’est un homme qui, au début, faisait figure d’illuminé, et dont on ne prenait guère au sérieux la doctrine, l’Eurasisme : Douguine, héritier d’une longue tradition « slavophile » et anti-occidentaliste en Russie, considère que le mal absolu, c’est la démocratie occidentale, pour la raison, d’abord, qu’elle n’est pas nationale, mais, justement, internationale et donc cosmpolite — c’est-à-dire que ce régime ne correspond à aucune des « racines » historiques et ethniques des pays où il s’applique, et donc, par conséquent, c’est un régime de mélange. Le mal, pour Douguine, ce sont les Etats-Unis (je ne dirais pas qu’ils représentent le bien pour moi non plus, mais nos raisons ne sont pas les mêmes…). Et donc, la Russie doit se tourner non vers l’Europe, mais vers l’Asie, pour élaborer un système politique puissant, c’est-à-dire construit sur l’autocratie, l’orthodoxie et le principe national — le fameux principe d’Ouvarov, qui est la base idéologique du régime de Poutine, après avoir été celle de Nicolas Ier.

D'année en année, j'ai vu, dans les médias russes, grandir l'influence de Douguine. Celui qui était qualifié d'extrémiste il y a encore dix ans, ou juste pas qualifié du tout parce qu'on le prenait pour un hurluberlu, est devenu aujourd'hui une personnalité inévitable de la vie politique et médiatique du pays. Il est, de fait, aujourd'hui, très proche de la ligne officielle du pouvoir russe.

Le jour du coup d’Etat en Turquie, sur mon mur FB, j’ai vu arriver une interview de Douguine, qui disait s’être entretenu, le jour même, mais avant le déclenchement du coup d’Etat, avec le premier ministre turc, et le premier ministre lui avait confié que la Turquie devait faire face à "beaucoup d'ennemis intérieurs"... La visite, disait Douguine, était amicale, il la lui avait rendue à « titre privé ». — C’est dire sa situation réelle. L’impression qui se dégage de ses remarques et de ses actions est qu’il joue en fait un rôle d’émissaire privé et personnel du pouvoir russe. Et bon, Douguine se retrouvait bloqué, je crois bien, à l’aéroport, parce qu’il n’y avait plus aucun avion qui volait, et se disait confiant dans la victoire d’Erdogan.
En fait, d’après ce que je peux comprendre de ce coup d’Etat incompréhensible tellement il a été mal préparé et mal mené, ce sont les services de renseignement russes qui avaient prévenu Erdogan qu’il se préparait quelque chose, — telle est, du moins, la version que j’ai vu passer sur le FB russe officiel, — qui est tout à fait sujet à caution. Y a-t-il eu coup d’Etat réellement, ou Erdogan a-t-il laissé faire quelque chose, ou quoi ou qu’est-ce, je n’en sais rien. Ce qui me paraît clair est que nous assistons à un renversement d’alliance sans p
récédent.

La violence verbale des commentaires d’Erdogan contre les Américains ou les Européens (« ils n’ont qu’à se mêler de leurs affaires ») rejoint ici les analyses de la droite nationaliste russe : il s’agit bien pour Erdogan de quitter l’OTAN, et de s’allier à la Russie. Ce qu’Erdogan fait disparaître en ce moment, c’est tout ce qui, de près ou de loin, personnes privées ou institutions, est, ou peut être, ou pourrait avoir été, proche non pas des islamistes (contre lesquels il prétend se battre) mais des Occidentaux — toute trace de laïcité, et de démocratisme.
Une question que je ne comprends pas est celle des bases militaires américaines sur le territoire de la Turquie. — C’est sur une de ces bases que s’était réfugié un des dirigeants, supposé ou réel, du coup d’Etat — général remis par les USA au gouvernement turc, à un moment où Erdogan parle de réinstaurer la peine de mort. L’impression est que les Etats-Unis sont en train de perdre ces bases, — et qu’ils ont, en tout cas, complètement perdu leur influence, au profit de Poutine (je ne parle pas de l’Union européenne, qui, en tant que puissance politique, est juste inex
istante).

Ce que dit Douguine, c’est que la brouille entre Erdogan et la Russie a été, en fait, provoquée par la CIA, et que ce sont des éléments liés à la CIA dans l’armée turque qui ont abattu l’avion russe — acte de guerre qui a été à l’origine de ce qui aurait pu déboucher sur une guerre globale entre la Russie et la Turquie. — Douguine prend soin d'oublier de signaler que Poutine avait alors montré au monde comment Erdogan organisait le financement de Daesh par le territoire de la Turquie, — et nous savons que le premier à tirer des milliards de la contrebande du pétrole, c’est le fils d’Erdogan. Tout cela, aujourd’hui, est oublié : la Russie et la Turquie se sont réconciliés, et Erdogan est en train d’éradiquer chez lui ce que Douguine appelle « la sixième colonne » — pas seulement les agents américains, mais, réellement, tous les éléments « étrangers », « occidentaux », c’est-à-dire, même si Douguine ne prononce pas le mot dans les éditoriaux que j’ai vus de lui, cosmopolites. La Turquie, selon Douguine, revient à ses racines nationales, et, continue-t-il, la Russie, avec Poutine, fait la même chose… Douguine appellant les autorités russes à faire disparaître définitivement cette « sixième colonne »…

Le rôle catastrophique des USA dans le monde, et dans le Moyen-Orient, il n’y a pas besoin de faire dessus de longs discours : ce sont les USA qui ont précipité le monde dans l’horreur que nous vivons, et on a suffisamment parlé des liens étonnants qui existaient entre la famille Ben Laden et Bush et son entourage. Et les crimes de Bush, et de Blair, en Irak sont écrasants. Le rôle des USA dans la création d’Al-Qaida (contre les Soviétiques en Afghanistan), puis dans celle de Daesh (contre Assad) est, là encore, trop clair. Et les Occidentaux, qui combattent Assad, — un des pires dictateurs vivants —, s’allient avec le front Al Nosra, c’est-à-dire avec Al Qaida… —

Mais, de fait, nous assistons à une destruction graduelle de la puissance américaine, que Douguine appelle « le dragon blessé ». Je l’ai déjà dit ailleurs : les USA ont perdu toutes les guerres militaires dans lesquelles ils se sont engagés, — toutes, sans exception, depuis le Vietnam. Ils sont en train de perdre la guerre économique dans un monde qui, un jour ou l’autre — quand ? dans vingt ans, trente ans ? avant ? — va basculer dans la pénurie de pétrole alors qu'aucune solution de rechange ne semble préparée.

Alexandre Douguine le constate, et prie pour que Donald Trump soit élu président, — pas « Hillary », comme il l’appelle…

Poutine-Erdogan d’un côté…. les USA de l’autre… Et Daesh entre les deux. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Je me suis demandé qui à l'Ouest pourrait nous éclairer de cette manière. Il me semble que Chomsky est le plus représentatif. « Partis du constat qu'en démocratie les élites ne peuvent pas se contenter d'user de la force pour asseoir leur domination et du principe que les intérêts de la majorité de la population diffèrent de ceux de l'élite, Chomsky et Herman ont cherché à démontrer empiriquement, dans leur livre La Fabrication du consentement (1988), comment, dans le contexte américain, les principaux médias participent au maintien de l'ordre établi. Dans leur optique, les médias tendent à maintenir le débat public et la présentation des enjeux dans un cadre idéologique construit sur des présupposés et intérêts jamais questionnés, afin de garantir aux gouvernants l'assentiment ou l'adhésion des gouvernés. » (wikipédia) On voit que le point de vue est plus restrictif, moins universalisant.
Le cinéma, les séries, US en particulier, peuvent être un bon indice de ce qui se passe dans l'ombre. Je pense que The Blacklist est la série la plus proche de ce que Gérard Conio décrit. Raymond Reddington est double, trouble comme Yevno Azef.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Reddington
(Avant le démarrage de la série) Raymond Reddington est entré à l'United States Naval Academy, d'où il en ressort diplômé et premier de sa classe à vingt-quatre ans. Destiné à devenir amiral, il disparaît soudainement en 1990, alors qu'il devait passer les fêtes de Noël avec sa famille. Il réapparait quatre ans plus tard après avoir vendu des documents classés secret défense à l'ennemi. Au cours de ses vingt années, il a créé un syndicat de contacts auprès d'espions, de voleurs, de contrebandiers, de trafiquants de drogue, de passeurs, trafiquants d'êtres humains, marchands d'armes, faussaires, pirates, mercenaires et assassins. Pendant ce temps, les intérêts américains basés à Moscou, Islamabad, Pékin ont été compromis.
Reddington a infiltré le secteur privé et il n'y a pas d'industries qui soit hors de sa portée, y compris la technologie, le transport maritime, les communications, la sécurité - contrats militaires et les produits pharmaceutiques. Finalement, il s'oriente vers la simple vente de secrets pour aussi démarrer des guerres, renverser des gouvernements et influencer la géopolitique en fonction de ses besoins. Surnommé le « concierge du crime » en raison de son habileté à organiser des transactions entre les différentes factions du marché noir, il est classé quatrième des dix fugitifs les plus recherchés par le FBI. Il est listé comme fugitif à être « arrêté à vue »

Retour de Gérard Conio sur cette note, en date du 15 août :

Cher Jean-Claude,

Je te remercie vivement pour cette scrupuleuse et riche recension de mon livre sur " La théologie de la provocation", remarquablement documentée et commentée avec une lumineuse pertinence. Tu en as exactement défini le propos et pointé aussi le point faible dont je suis très conscient car c'était une gageure de traiter un pareil sujet dans un essai qui embrassait une matière aussi vaste. Mais tu es l'un des meilleurs lecteurs que je connaisse et tu as généreusement gommé les tours et les détours d'une démonstration qui tient beaucoup à mon parcours personnel et à ma vision " slavophile" du monde.

J'aime la Russie dans tous ses états. Les meilleurs livres qu'on écrit sur la Russie d'aujourd'hui relèvent toujours peu ou prou de la propagande, dans un sens ou dans l'autre. Comme tu l'as rappelé j'ai vécu vingt ans sous le communisme et je comprends les Russes qui dans leur grande majorité regrettent aujourd'hui ce passé qui ne reviendra plus. J'ai connu les affreuses années quatre-vingt-dix où la Russie a failli disparaître, mais les collègues qui dénoncent aujourd'hui " les agents du Kremlin" ont l'indignation sélective. Je crois que l'histoire des changements effectués en Russie sous la gouvernance de Vladimir Poutine reste à faire. Nous manquons de recul, mais comme l'a écrit Alexandre Latsa il y a véritablement "un printemps russe" et il faut venir à Moscou pour connaître la vraie vie.

J'ai apprécié tes citations de Markowicz qui est un vieil ami dont j'ai été le premier à publier les traductions de la prose russe ( Tchekhov, Tolstoï) bien avant qu'il connaisse son étourdissante notoriété. Tout ce qu'écrit Markowicz sur Douguine, sur Erdogan est parfaitement juste. Mais il est un aspect du régime de Poutine qui reste ignoré de tous ceux qui font de l'eurasisme la clé de sa politique, c'est la contradiction persistante entre sa politique étrangère et sa politique intérieure. Et il faut compter avec le poids de son entourage composé essentiellement de " démocrates" repentis et ralliés par pure opportunité. Tous ces gens ont trop d'intérêts à l'étranger pour accepter une rupture complète avec l'Occident. C'est politiquement et économiquement impossible. Il faudrait reconstituer l'Union soviétique, le rideau de fer et il n'y a aucun signe d'une évolution dans ce sens, bien au contraire. Le renversement d'alliance de la Turquie n'est qu'une gesticulation qui ne correspond à aucune réalité, tant que la Turquie restera dans l'Otan et gardera les bases américaines sur son sol. Les Etats Unis ont fait des " révolutions orange" un instrument très efficace de leur hégémonisme. Ils cherchent partout à susciter de nouveaux Maïdan. Mais leurs dirigeants quels qu'ils soient sont incompétents et bornés. La Russie a la chance d'avoir un président qui a su lui redonner son statut de grande puissance. Ce ne sont jamais les hommes qui font entièrement l'histoire mais il semble qu'il y ait une adéquation entre les qualités des dirigeants et le moment des changements inéluctables. Je viens de lire le récit de " la chute du mur de Berlin" qui a été, dans un sens, la réponse à " la chute de Berlin" et il est certain que la réunification de l'Allemagne n'aurait jamais eu lieu si les intérêts de l'Union soviétique et de la RDA n'avaient pas été défendus par Gorbatchev et ceux de l'Allemagne de l'Ouest par Helmuth Kohl. Gorbatchev qui est encensé en Occident pour avoir enterré le communisme a été objectivement le politicien le plus nul que la terre ait porté, tandis que l'habileté tacticienne d'Helmuth Kohl, son intuition, son audace,son sang-froid ( des qualités qui sont aussi tout aussi objectivement celles de Vladimir Poutine ) forcent l'admiration si on se place bien entendu d'un point de vue purement esthétique.
Tout dépend du point de vue auquel on se place.

J'espère te revoir bientôt, je te salue et t'adresse mes remerciements les plus chaleureux. C'est une chance pour un auteur d'être commenté et compris par un aussi " bon lecteur" que toi ( au sens de Nabokov...)

Lire la suite