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Blog de Jean-Claude Grosse

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Le Triomphe de l'artiste/Tzvetan Todorov

28 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #jean-claude grosse

Le Triomphe de l'artiste/Tzvetan Todorov

Le Triomphe de l'artiste

La révolution et les artistes

Russie : 1917-1941

Tzvetan Todorov

Flammarion 2017

 

Cet essai est paru le 14 février 2017. Tzvetan Todorov a disparu le 7 février.

Le sous-titre est clair, 100 ans après la révolution russe (deux en réalité, celle de février et celle d'octobre mais c'est la seconde qui prend durablement le pouvoir jusqu'à l'effondrement du mur de Berlin, 1989, puis de l'Union soviétique, 1990) Tzvetan Todorov s'intéresse aux rapports entretenus entre la révolution et les artistes, entre les artistes et la révolution. Sujet complexe dépendant en fait de chaque artiste dans un contexte commun à tous.

Todorov distingue en gros 3 moments, l'avant-révolution et la révolution jusqu'en 1922 (Lénine et Trotsky jouent le rôle essentiel), la montée en puissance de Staline jusqu'en 1927 (dès la maladie de Lénine et de sa mort en 1923-1924), l'instauration du pouvoir absolu de Staline à partir de 1929.

Dès avant la révolution, les artistes en vue sont engagés dans des démarches révolutionnaires quant à l'art qu'ils pratiquent. Les formalistes, les avant-gardistes, les suprématistes, les artistes prolétariens, ça foisonne, ça s'affronte, ça s'anathémise, ça crée, ça bouleverse forme ou contenu, thèmes, sujets et manières, ça invente des mots, ça théorise à tout va. Futurisme, motorisme, automotisme, trépidisme, vibrisme, planisme, sérénisme, exacerbisme, omnisme, néisme, avérinisme, toutisme, autant de mouvements, de théories, éphémères car devant innover, produire du nouveau en permanence, être le démiurge de l'art en détruisant l'ancien pour y substituer du neuf, chaque artiste révolutionnaire tente de protéger ses trouvailles, les garde secrètes jusqu'à leur affirmation publique, en revue, expo, mise en scène, film, opéra. Là les critiques et jalousies se déchaînent. Ces rivalités feront le jeu du pouvoir autocratique, visant à se soumettre l'art, à mettre l'art au service de la révolution prolétarienne, au service de l'État prolétarien, détenteur des postes à pourvoir, des moyens à distribuer.

Période de guerre civile, période de famine, période de terreur policière et judiciaire, période de construction du socialisme dans un seul pays, de la collectivisation forcée, c'est pour les artistes une période difficile, une période le plus souvent de survie où l'on peut garder sa vie ou la perdre. Chacun va développer une ou plusieurs stratégies au cours de sa vie, plus ou moins brève. Chacun va répondre à sa manière, variable selon ce qui lui arrive, venu de l'État (la TchéKa, le NKVD), autorisation ou interdiction de voyage à l'étranger, emprisonnement et interrogatoire ou liberté surveillée, interdiction ou autorisation de représentation, censure ouverte ou discrète. Il y a ceux qui tentent de s'adapter à ce climat en louvoyant, menteurs envers l'autorité et fidèles à eux-mêmes, ceux qui se renient, avouent leur trahison ou remettent au travail leur œuvre selon les exigences d'état. Il y a ceux dont le prestige les protègera de la déchéance, il y ceux qui se suicident, ceux qui s'exilent, ceux qui meurent de maladie ou de faim. Il y a ceux qui y ont cru, ceux qui ont douté dès le début, ceux qui ont compris dès le début ou très vite.
Je ne nomme aucun de ces artistes. Todorov en parle très bien dans des récits bien documentés. On les accompagne parce que c'est un vrai travail de compréhension qui est entrepris. Un regret, rien sur Anna Akhmatova.

Deux parties :

  • De l'amour à la mort où sont présentés tous ceux qui sont encore dans nos mémoires pour peu qu'on aime les artistes d'où qu'ils viennent, Maïakovski, Meyerhold, Chostakovitch, Einseintein, Mandelstam, Tsvetaïeva, Pasternak, Boulgakov, Zamiatine, Babel, Pilniak, Gorki, Bounine ;

  • Kazimir Malevitch, cette 2° partie, nourrie des écrits de Malevitch, le créateur du suprématisme dont le célèbre Le suprématisme. Un monde-sans-objet ou le repos éternel, traduit par l'ami Gérard Conio, suit le parcours du plus radical des avant-gardistes, qui réussira à ne pas compromettre sa vision évolutive de l'art jusqu'à son achèvement dans un monde sans objet donc ayant rompu avec la représentation, le fondateur peut-être de ce qu'on appelle aujourd'hui l'art conceptuel qui, hélas, consiste souvent à savoir communiquer sur ce qu'on se propose de ne pas faire puis de faire et qu'on ne réalise pas pour que le désir de la chose manquante soit au comble. Mais paradoxe, dans ce désir de pureté, de purification, Malevitch va se révéler un implacable dénonciateur de l'univers stalinien et faire œuvre de résistance. L'analyse que fait Todorov de quelques œuvres de Malevitch est exemplaire. Je pense à celle des tableaux Sensation de danger ou Sensation d'un homme emprisonné. Ce n'est qu'en 1998 que l'on a pu voir les œuvres sauvées de Malevitch en Russie.

     

    Pourquoi le titre Le Triomphe de l'artiste ? Parce que les artistes broyés, affamés, torturés, censurés, internés, condamnés, isolés... par la machine diabolique du « tayrorisme » à la soviétique, à la Staline ont gagné sur le temps long. Les œuvres, celles qui n'ont pas été brûlées, détruites, ont survécu, sont réapparues au grand jour, sont à nouveau visibles, partagés, partageables quand depuis déjà 30 ans, ce système de mensonge, de délation, de répression au nom de l'édification de l'homme nouveau et de l'avènement de l'avenir radieux a disparu des écrans, travaillant cependant dans l'inconscient collectif et restant agissant dans cet « étrange » régime qu'est la Chine.

    L'épilogue est à analyser attentivement car Todorov revient sur son parcours intellectuel, idéologique depuis son départ de la Bulgarie. L'humaniste Todorov a choisi sans hésiter le camp de la démocratie, des démocraties. Au temps de la guerre froide, de la coexistence pacifique, on choisissait un des deux camps. Avec l'effondrement du mur de Berlin en 1989, avec l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, avec la fin de l'Histoire, avec le triomphe du capitalisme mondialisé et financiarisé, il est difficile de ne pas voir que le miroir et ses effets nous renvoie du système dominant actuel de curieuses images. Au nom de la démocratie, au nom des droits de l'homme puis du droit d'ingérence, voici l'Occident sous la houlette des États-Unis en croisade contre le Mal, contre le Terrorisme qui peut changer de visage selon les besoins, contre les États voyous ou criminels. Les guerres se succèdent, s'enchaînent, trainent, n'en finissent pas, Yougoslavie, Afghanistan, Libye, Irak, Syrie, Mali, Ukraine, Somalie, Yémen. Et ce qui devait devenir une démocratie pendant ou après l'intervention militaire à moins qu'on ait suscité une révolution orange ou un printemps arabe pour dégager les infâmes dictateurs devient un terrible chaos avec guerre civile, mercenaires au service d'intérêts pétroliers et gaziers, fuite des populations, flux migratoires et tout ce qui s'ensuit comme drames humains. Todorov reconnaît avoir eu du mal à reconnaître une similitude entre totalitarisme (stalinien, nazi) et démocratie, sourd à l'avertissement de Soljenitsyne à Harvard : à l'est, c'est la foire du Parti qui foule aux pieds notre vie intérieure, à l'ouest, la foire du commerce. Similitude ayant pour source, l'humanisme rationaliste qui proclame et réalise l'autonomie humaine par rapport à toute force placée au-dessus de lui. Cette hubris, cette démesure, ce prométhéisme, cet utopisme, ce messianisme ne sont donc pas que l'apanage des totalitarismes mais aussi des impérialismes se camouflant derrière le paravent de la démocratie et des droits de l'homme. Suit ce passage terrible : Vouloir éradiquer l'injustice de la surface de la Terre ou même seulement les violations des droits de l'homme, instaurer un nouvel ordre mondial dont seraient bannies les guerres et les violences est un projet qui rejoint les utopies totalitaire dans leur tentative pour rendre l'humanité meilleure et établir le paradis sur terre, (page 301). Cet humanisme rationaliste existe depuis la Renaissance, depuis les Lumières. L’épilogue incite à réfléchir sur l’humanisme rationaliste et sur l’histoire de la religion, Messe noire, dit le philosophe anglais John Gray: la politique moderne est un chapitre  de l’histoire de la religion. Dans les totalitarismes on utilise la coercition, la contrainte, le contrôle. Dans l'ultra libéralisme on utilise le consentement des gens. Regardez ce qui se passe quand vous installez une application sur votre portable, vous acceptez les conditions.

  • Todorov dans cet épilogue parle des démocraties libérales, des États et du risque possible de déshumanisation. Il n'évoque pas le messianisme de certaines multinationales qui se proposent via ce qu'on appelle le transhumanisme de modifier l'espèce, de développer l'intelligence artificielle. Et nos artistes là-dedans ? Dans ses formes l'art est souvent une résistance à l'uniformisation, à la systématisation. Nos artistes jouissent d'une réelle liberté. Se sentent-ils responsables envers leur art, envers leur société, leur époque. Adoptent-ils des stratégies de contournement du système, s'y opposent-ils, s'en accommodent-ils? Produisent-ils des œuvres sans compromission avec le système marchand, broyeur d'êtres, créateur de misère, destructeur de l'écosystème, fabricant d'idoles, d'icônes, faisant et défaisant les stars, les tuant ou poussant au suicide. Il faut une connaissance de l'art dit contemporain pour éventuellement répondre. Todorov reste muet sur les « artistes » de notre temps, de notre monde. Moi aussi.

  • Une exception, un article en lien sur l'artiste Anish Kapoor, acquéreur du Noir absolu, le Vantablack. Mais un artiste grec, Athanasios Zagorizios, a trouvé un noir plus noir. Wouaf, Wouaf. Et des vidéos sur Jannis Kounellis, décédé le 16 février 2017, un de l'arte povera dont on dit ceci sur wikipédia:

    Par rapport à ses maîtres, Kounellis montre vite une très forte urgence de communication avec le but de refuser les projections individualiste, esthétisante et décadente et d'exalter la valeur publique, collective du langage artistique. Dans ses premières œuvres, en effet, il peint des signes typographiques sur fond clair qui font allusion à l'invention d'un nouvel ordre par un langage fragmenté, pulvérisé.

    Les premières expositions voisines idéologiquement de l'arte povera remontent à 1967. Il emploie dans celles-ci des produits et matériaux communs suggérant pour l'art une fonction radicalement créatrice, mythique, sans concessions aux représentations pures. Il fait de façon évidente, référence à ses origines grecques. Ses installations deviennent de véritables scénographies qui occupent complètement la galerie et entourent le spectateur en le rendant acteur

  • Jean-Claude Grosse

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De l'âme/François Cheng

21 Février 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #jean-claude grosse

couverture du livre De l'âme de François Cheng

couverture du livre De l'âme de François Cheng

De l'âme

François Cheng

Albin Michel, 2016

 

De François Cheng, j'ai lu un roman, L'éternité n'est pas de trop, les Cinq méditations sur la mort. J'apprécie mais sans le sentiment de l'essentiel, un essentiel que je cherche sans pouvoir être précis quant à ses contours, à son contenu. Si je vais vers François Cheng, c'est parce que je sens une recherche aussi, spirituelle au moins. Sa connaissance des sages et des peintrs chinois est un élément supplémentaire d'attirance. Ajoutée à cela, sa connaissance de ce qu'on peut appeler la culture française, plus large, plus complexe que la philosophie des Lumières et l'esprit voltairien, fait de François Cheng, non un homme écartelé entre deux cultures mais un pont possible entre deux cultures. La synthèses est-elle possible ? Un dialogue, oui, des connivences aussi. C'est donc avec envie que j'ai lu De l'âme.

Il s'agit de 7 lettres à une amie, à une femme, à l'automne de sa plénitude, qui l'a abordé dans le métro, il y a déjà longtemps, l'ayant reconnu alors qu'il n'était pas encore connu, femme d'une beauté qui l'avait interpellé, lui demandant comment elle pouvait l'assumer, avec laquelle il a eu quelques échanges par intermittences et qui l'interroge 30 ans après, suite à un constat qu'elle fait : Sur le tard, je me découvre une âme... Acceptez-vous de me parler de l'âme ?

D'abord réticent, à cause du climat intellectuel en France où ce vocable est marginalisé au profit du dualisme corps-esprit, où le matérialisme, le scientisme sont dominants, arrogants, il finit par vouloir faire la clarté aussi pour lui, soucieux de son âme et de ses liens avec l'Âme. Car postuler que mon âme est unique, expression de mon unicité, de ma singularité, source de mon unité, c'est aussi postuler la même chose pour chacun, ce qui renvoie à une universalité. Toutes les âmes sont uniques et unissent, ce qui permet de poser l'Âme universelle comme principe de Vie et puisque chaque âme est unique, irremplaçable, cela rend nécessaire le respect de l'autre âme, rend possible l'amour de l'autre âme. Il constate que toutes sortes de vocables sont utilisés pour ne pas employer le mot « âme », for intérieur, jardin secret, appareil psychique... mais ces usages révèlent la dispersion, l'éclatement du sujet, l'impossible identité, la perte de l'unité de l'être. Être déformé, difforme, à la Bacon.

Il revisite une intuition universelle, si le corps, l'animus est animé, vivant, c'est que quelque chose l'anime, l'anima. C'est le Souffle de Vie, le Aum indien, le Qi chinois, le Ruah hébraïque, le Rûh musulman, le Pneuma grec, l'Âme. Sans âme, le corps n'est pas animé, sans corps, l'âme n'est pas incarnée. Mais il faut ajouter, ce qui est premier, c'est l'âme, c'est elle qui porte le désir d'être qui est plus que l'instinct de survie, plus que le vouloir-vivre instinctif. L'âme est désir de vie et mémoire de vie, elle est ce qui nous permet de désirer, de ressentir, de nous émouvoir, de résonner, de conserver mémoire, de communier par affect ou par amour. Trois puissances en elle, le désir, la mémoire, l'intelligence du cœur. L'auteur aborde évidemment la distinction esprit-âme puisque au couple corps-esprit, il préfère la triade corps-esprit-âme. L'esprit raisonne, son champ est l'action dans les domaines de la vie sociale, politique, économique, juridique, éducative ; l'âme résonne, son champ est celui de l'amour, de la compassion, de la beauté et de la création artistique ; elle peut aussi s'égarer, se pervertir puis se repentir et se relever de l'exercice du mal ; elle est ange et démon. C'est elle qui prend en compte les souffrances et la mort, qui les intègre à la vie, à la Vie. Et de citer Hildegarde de Bingen : le corps est le chantier de l'âme où l'esprit vient faire ses gammes.

Il résume de façon claire les traditions chinoise, indienne, grecque (platonicienne) de l'âme. De nous prévenir contre une mésinterprétation du bouddhisme, radicalement agnostique vis à vis de l'âme : il n'y a pas d'entité permanente qui subsisterait après l'abandon du corps, tout est impermanence et la compassion bouddhiste ne consiste pas en un rapport d'âme à âme. De l'impermanence naît l'interdépendance de tous les êtres, dénués d'unicité. Il nous rapporte aussi les leçons des trois monothéismes. En particulier l'apport de Pascal avec ses trois ordres superposés. Il y a une verticalité de ces trois instances, l'ordre des corps, celui des esprits, celui de la charité, de l'amour.

Les lecteurs découvriront de belles pages sur la Joconde ou sur Léda (tableau perdu) de Vinci, et de montrer ce qui lie beauté et bonté, qui permet à l'âme de s'élever et de trouver sa voie dans la Voie, d'être l'oeil ouvert et le cœur battant de l'univers vivant, cela souvent au prix de grandes épreuves et souffrances mais aussi d'extases, de grands instants de félicité quand on contemple un lever, un coucher de soleil. Se sent-il petit, seul perdu dans l'univers, poussières d'étoiles, grains de poussière, celui qui contemple l'avènement de l'univers ? Oui, grain de poussière mais qui a vu. Tu es celui qui a vu. Et personne ne peut faire que tu n'aies pas vu. Le fait d'avoir vu est ineffaçable. Cet instant de rencontre donne sens à toi comme à l'univers. Instant d'éternité... Nous qui voyons de l'univers la part visible et qui en faisons partie, sommes-nous vus ? Si le voir n'était pas à l'origine, serions-nous capables de voir ? Oui, nous devons être assez humbles pour reconnaître que tout, le visible et l'invisible est vu et su par Quelqu'un qui n'est pas en face mais à la source.

Aum, âme, amen.

La sixième lettre est importante car elle parle longuement de Simone Weil, figure d'absolu du XX° siècle dit-il, caractérisé par un cheminement vers l'âme. Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce (7 fois le mot esprit, 60 fois le mot âme), Attente de Dieu (5 fois le mot esprit, 100 fois, âme), Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain, titre remplacé par Camus L'enracinement, formidable inventaire des besoins terrestres de l'âme et du corps de chacun dont nous sommes tous responsables, l'auteur des Cahiers de Marseille qui s'écroule à 34 ans, morte d'anémie. Pour elle, les besoins de l'âme sont des obligations envers la Vie avant d'être des droits pour soi-même, exemple: l'âme humaine a besoin d'obéissance consentie et de liberté... ou l'égalité est un besoin vital de l'âme humaine, l'honneur est un besoin vital de l'âme humaine... Voici une puissante pensée de Simone Weil : la joie et la douleur sont des dons également précieux qu'il faut savourer l'un et l'autre intégralement, chacun dans sa pureté, sans chercher à les mélanger. Par la joie, la beauté du monde pénètre notre âme. Par la douleur, elle nous entre dans le corps. L'amitié est pour elle la vertu suprême. Simone Weil, figure à découvrir ou redécouvrir car articulant individuel et collectif, âme et corps, politique et morale, immanence et transcendance.

Je conclurai cette note en disant que François Cheng fait une présentation classique, traditionaliste de l'âme, persuadé qu'il y a Quelqu'un à la source, la Source de Vie. Son approche est spiritualiste sans être religieuse. Elle est critique à l'égard du matérialisme occidental dominant qui nous voit comme poussières d'étoiles, amas de molécules, faisceaux de neurones, la Vie et tout ce qui la constitue étant le fruit du hasard. Cette approche me semble ne pas tenir compte de tout un tas d'avancées scientifiques qui montrent bien les intrications entre le corps et l'esprit, et dans les deux sens, actions du corps, actions de l'esprit. Il n'est plus possible pour les scientifiques honnêtes d'être arrogants dans leur matérialisme. Une conception plus holistique se développe, le corps-esprit et c'est ce qui explique pourquoi des tentatives de synthèse sont entreprises entre science et tradition, entre médecine rationnelle et médecine ayurvédique. Être à l'écoute du « chant » de l'univers, être à l'écoute de son corps (qui lui nous écoute, mémorise ce que nous en faisons, comment nous le traitons sans mesurer les conséquences au plus infime, au plus intime), donner sens à ce que nous vivons, amour inconditionnel à ceux que nous aimons, créer de la beauté, agir avec bonté c'est le travail de l'âme dont je pense de plus en plus qu'elle a à voir avec l'éternité du livre que nous écrivons de notre premier cri à notre dernier souffle. Rendre l'âme, expression que Cheng ne relève pas (il note en mon âme et conscience, la force d'âme, un supplément d'âme, l'âme sœur, l'âme damnée, sauver son âme, la mort dans l'âme) c'est rendre un livre qui éternise au fur et à mesure nos émotions, sentiments, actions, pensées, puisqu'il sera toujours vrai que j'ai pensé ainsi, agi comme ça, aimé de travers, été ému aux larmes, une mémoire de vie à la Vie qui continue. Je signale au passage que Marcel Conche emploie le mot âme. Il distingue son âme ordinaire, âme commune, produit de l'éducation, du milieu, de l'époque et son âme authentique, incarnée dans son œuvre.

Jean-Claude Grosse

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Le fabuleux pouvoir de vos gènes/Deepak Chopra

4 Janvier 2017 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #agoras

deux livres stimulants, accessibles, sans concessions
deux livres stimulants, accessibles, sans concessions

deux livres stimulants, accessibles, sans concessions

Le fabuleux pouvoir de vos gènes

Deepak Chopra, 2016

Livre de 384 pages, le fabuleux pouvoir de vos gènes demande de l'attention et de la persévérance. J'ai mis plusieurs semaines à le lire parce que je me suis essayé à effectuer un certain nombre de choix faciles dans différents domaines, alimentation, activités, méditation... Ce sont des choix pour la vie, il n'y a donc pas lieu de se précipiter, il faut évaluer ce qui nous convient. Ce n'est pas un livre de prescriptions, c'est un livre de conseils que chacun est libre de suivre selon ses besoins, ses désirs, ses buts. Il y a donc lieu de faire le point, une sorte de bilan, un peu comme le dit l'inscription d'un cadran solaire non loin de chez moi : si tu ne sais pas où tu vas, arrête-toi, fais la pause et regarde d'où tu viens.

Je ne vais pas décrire mes choix et décisions. Chacun doit les faire pour lui-même s'il est convaincu de l'intérêt profond de ce qui est proposé. Que ces choix et décisions soient complètement fondés scientifiquement, rien n'est moins sûr. Mais la probabilité est grande. Et surtout, le fait de croire aux effets positifs de ce que l'on décide se suffit comme le prouve le fameux effet placebo. Nos convictions, croyances sont agissantes.

Avec ce livre, il en est de même avec le précédent, le fabuleux pouvoir de votre cerveau, Deepak Chopra fait le point sur ce que nous savons, met en question les hypothèses, évalue les effets possibles de ce savoir évolutif sur les gènes. C'est une somme, vivante, non une bible, sur les usages possibles au quotidien d'un savoir récent, en construction, qui met à mal nombre de certitudes, de lieux communs nous venant d'un savoir précédent, devenu obsolète en grande partie, mais qui continue à être colporté, diffusé, partagé. La réactivité de la "communauté" scientifique aux avancées techniques, scientifiques est freinée par des lourdeurs, des enjeux de prestige, de profit, par des cabales, des résistances dogmatiques. La réactivité de la société est bien entendue en résonance avec celle de la "communauté" scientifique, « communauté » étant un euphémisme. Selon le niveau de culture, le statut socio-professionnel et autres déterminations plus ou moins agissantes, les groupes et les individus seront plus ou moins en phase ou plus ou moins en décalage avec l'état actuel des connaissances, avec l'état actuel des polémiques, avec l'état actuel des incertitudes.

Au sortir de ce livre, ce qui domine pour moi est l'impression d'avancées, de percées aux potentialités considérables mais aussi le sentiment que nos savoirs sont plein d'incertitudes, qu'ils ne sont pas acquis durablement, qu'ils sont instables. Il faut donc avoir une curiosité scientifique inlassable, hélas difficile, imposssible à satisfaire car les domaines concernés sont très spécialisés, que les spécialistes sont souvent seuls à se comprendre, que la vulgarisation n'existe pas ou peu, que les passeurs de ces savoirs évolutifs, voire révolutionnaires, sont rares. Autrement dit, l'objectif de vivre avec son temps, avec son temps scientifiquement parlant, qu'il s'agisse de nous, notre corps, notre esprit, qu'il s'agisse de la Terre, de l'Univers, est un objectif inatteignable mais auquel, pour ma part, je préfère ne pas renoncer. Me voir et me vivre selon ce que nous savons aujourd'hui de nous, vivre dans un Univers selon ce que nous en savons aujourd'hui me semble une tentative difficile mais aux effets bénéfiques, en tout cas préférables aux effets sclérosants des modèles précédents obsolètes ou en cours d'obsolescence. Et pour tout dire, je préfère passer une partie de mon temps à me mettre au courant (expression intéressante) de l'état actuel des recherches qu'à m'indigner en permanence des histrions qui occupent le devant de la soi-disant scène qui compte.

Obsolète, la séparation inné-acquis. Obsolète, l'ADN, signature immuable d'un individu. Obsolète, la démarche par causalité linéaire : un symptôme, une « maladie », un traitement. Obsolète probablement, le darwinisme pur et dur confiant au hasard seul, le moteur de l'évolution.

À reconsidérer, les rapports corps-esprit ou corps-mental. Le rôle, la place de la mémoire, des mémoires (le domaine à mon avis, le plus important comme le montre l'ADN, mémoire vivante, agissante en permanence de 3,5 milliards d'années d'évolution, c'est cette mémoire qui est à considérer comme intelligence créatrice, évolutive; l'IA -intelligence artificielle- a beaucoup à nous apprendre sur comment un système se corrige, se développe...). À reconsidérer, nos croyances sur la mort, les représentations que nous en avons. Faire appel à de nouveaux outils, concepts et réalités, la causalité nébuleuse, l'intelligence auto-organisationnelle par rétro-action, feed-back, homéostasie, le génome et sa plasticité, l'épigénome et ses capacités réparatrices ou destructrices découvertes par l'épigénétique selon qu'il y a activation ou désactivation par méthylation , le microbiome (les milliards de bactéries, plus nombreuses que nos cellules qui nous colonisent, très lointaines ou très anciennes et sans lesquelles nous ne pourrions digérer et nous défendre...) et ses interactions au plus petit niveau avec nos cellules. Admettre que nos corps fonctionnent bien, en harmonie, que nous n'avons presque qu'à laisser faire, sauf dans les domaines essentiels de l'alimentation, du sommeil, du stress, de l'activité physique, de l'environnement dans lequel nous vivons, que les dérèglements sont rares, peuvent être partiellement prévenus par une bonne hygiène et qualité de vie, la diversité des cellules et des organes n'étant pas régie par la seule loi de la survie pour chacune et chacun, auquel cas ce serait la guerre permanente en nous mais aussi par une autre loi, le service de l'ensemble, le vivre ensemble si je puis dire, chacun restant spécialisé mais en lien avec le reste, avec l'ensemble, ce n'est pas seulement chacun pour soi, c'est chacun pour tous (à relever le fait que cette diversification, cette spécialisation des cellules et des organes, 79 organes dans le corps humain dont un vient d'être découvert et nommer - il s'appelle le mésentère et est situé dans le système digestif, reliant l'intestin aux parois abdominales, on ne connaît pas encore ses fonctionns -; cette diversification est obtenue à partir d'une cellule qui se divise par mitose, 2 donnent 4 puis très vite on est à des milliards, d'où problème métaphysique, l'indéfiniment grand est-il engendré par division de l'unité ou faut-il postuler l'infini pour en dériver tout ce qui est fini, comptable ?). Ne pas s'énerver quand des paradoxes surgissent et ils sont nombreux, contribuant à nous déstabiliser. Porter un regard différent, nouveau sur nos maladies, l'Alzheimer (pour se faire une idée de comment on a avancé dans ce domaine, on lira L'éclipse de Rezvani où celui-ci décrit avec force détails, sorte de confession implacable, le développement de la maladie chez sa femme, Lula), les cancers, le diabète, l'obésité, nos dépressions. Ne pas croire à la toute puissance de nos choix de vie. Ne pas croire à leur inutilité pour retomber dans les mêmes compulsions de répétition. Avoir plutôt une approche holistique, corps-esprit, une approche tenant compte du contexte environnemental (vit-on en zone fortement polluée ou a-t-on la chance d'y échapper partiellement, ai-je échappé au nuage de Tchernobyl ou pas ?), interrogeant les comportements, remontant dans la psycho-généalogie pour découvrir de possibles héritages par transmission sans doute épigénétique après avoir été culturels et familiaux, une approche consciente de l'impact des mémoires qui nous constituent, donc des durées historiques dont nous sommes les héritiers et les passeurs. Je pense même qu'il faut élargir cette conscientisation jusqu'aux étoiles dont nous sommes des poussières.

Évidemment, je dis tout cela avec mes mots, pour me rendre accessible ce que j'ai retiré de ce livre stimulant, offrant un nombre important de nouvelles connaissances, portant sur la place publique les différends traversant la « communauté » scientifique dont l'ultime différend, métaphysique, primat de la matière, du hasard créateur, option matérialiste dominante chez les scientifiques, primat de la Conscience, d'une Intelligence créatrice, option spiritualiste, minoritaire chez les scientifiques, (il ne semble pas nécessaire de considérer cette Intelligence comme ayant à voir avec « Dieu », avec le créationnisme; comme je l'ai signalé plus haut, je pense que c'est la mémoire qui se constitue, qui se transmet, qui évolue, qui s'adapte, le moteur de cette intelligence créatrice). J'opte pour un mixte des deux, pour une approche corps-esprit, étroitement reliés.

Un exemple de la fécondité de cette approche. L'ADN de chacune de nos cellules, déplié, fait 2,5 m. Sont mémorisés 3,5 milliards d'années d'évolution des espèces avec 4 lettres A, C, G, T enroulés en double hélice, ingéniosité de stockage, ingéniosité de reproduction, de réparation... Par exemple, le chromosome1 humain, qui est le plus grand des chromosomes humains, contient environ 220 millions de paires de bases pour une longueur linéaire de 7 cm. L'ADN recèle toute l'information génétique permettant aux êtres vivants de vivre, de croître et de se reproduire. Certains constituant de l'ADN, l'adénine, la guanine semblent avoir été formés dans l'espace. Cette mémoire n'est pas une mémoire figée, c'est une mémoire évolutive dans le temps, l'évolution continuant, évolution dont on peut penser qu'elle s'accélère avec ce que l'épigénétique nous apprend, à savoir que des modifications acquises de comportements, transmises culturellement sont, dès une ou deux générations, aussi transmises épigénétiquement, transmission dont on ne sait pas dire encore sur combien de générations elle s'effectuera. Ces découvertes modifient l'approche inné-acquis, obligent à reconsidérer les rapports nature-culture (pour le dire clairement, il y a une intelligence créatrice de la nature, de l'univers, de la vie, du corps qui est sans doute sous-estimée par rapport à l'importance accordée à l'éducation, à la culture comme vecteurs de transmission; la tentation cartésienne, l'homme maître de la nature, est toujours dominante; humilité SVP; les mémoires de la Vie sont autrement plus efficaces que cette "mémoire" qu'on appelle Histoire, leçons de l'histoire; l'homme en société n'est pas capable pour le moment de s'auto-réguler, s'auto-corriger; des individus par démarche personnelle évoluent considérablement; un mouvement de fond semble se dessiner mais évidemment les accrocs au fric et au pouvoir veulent se servir au passage d'où le développement de toutes sortes de techniques et stages de bien-être). Cette mémoire est agissante à tout instant car les cellules meurent plus ou moins vite, certaines très rapidement, de l'ordre de la seconde, cellules gastriques par exemple, et donc elles doivent se reproduire à l'identique, se répliquer quasi en permanence (nous avons un corps nouveau, le même et un autre tous les 5 ou 6 mois). Autre information et non des moindres, notre ADN a une durée de vie d'1 million et demi d'années après notre mort. Le clonage a de beaux jours devant lui et donc une certaine immortalité. On ne s'explique pas autrement les recherches à visée très messianiques et lucratives de géants de l'IA comme Google et d'autres. Dernière information: seulement 10% de notre ADN est utilisé pour la fabrication de protéines. C'est ce sous-ensemble d'ADN qui intéresse les chercheurs occidentaux et qui est actuellement examiné et catégorisé. Les autres 90% sont considérés comme de l'ADN junk, l'ADN poubelle dit Deepak Chopra. Cependant, les chercheurs Russes, convaincus que la nature n'est pas stupide, ont rejoint les linguistes et les généticiens en entreprenant d'explorer ces 90% de d'ADN poubelle. Leurs résultats et conclusions sont tout simplement révolutionnaires ! (voir le 1° article en lien ci-dessous).

L'ADN étant utilisé par les êtres vivants pour stocker leur information génétique, certaines équipes de recherche l'étudient comme support destiné au stockage d'informations numériques au même titre qu'une mémoire informatique. Les acides nucléiques présenteraient en effet l'avantage d'une densité de stockage de l'information considérablement supérieure à celle des médias traditionnels avec une durée de vie également très supérieure. Il est théoriquement possible d'encoder jusqu'à deux bits de données par nucléotide, permettant une capacité de stockage atteignant 455 millions de téraoctets par grammes d'ADN monocaténaire demeurant lisibles pendant plusieurs millénaires y compris dans des conditions de stockage non idéales; à titre de comparaison, un DVD double face double couche contient à peine 17 gigaoctets pour une masse typique de 16 g, soit une capacité de stockage 400 milliards de fois moindre par unité de masse.

Prospective personnelle. Il me semble qu'on peut aborder le paradoxe never more, for ever sous l'angle de la mémoire. Tout ce que nous vivons d'immatériel, ce que nous pensons, éprouvons, ressentons, tout cela passe, ne reviendra pas, est passé une fois pour toutes, never more; il n'y a que l'instant présent en déduisent certains, vivons l'instant présent devient un mot d'ordre, rétrécissant, réducteur. Or, il sera toujours vrai que ce qui a passé a eu lieu, for ever, il sera toujours vrai que mon amour pour toi au jour le jour, instant par instant, a duré 50 ans. Outre que je m'en souviens avec plus ou moins de fidélité (en réalité nos mémoires construisent des fictions, des légendes; les chercheurs montrent aujourd'hui que se souvenir c'est se tromper), la mémoire au jour le jour de cet amour existe. Il en est de même de tout ce que j'ai pensé, éprouvé, ressenti, de mon premier cri à mon dernier souffle. J'écris donc un livre non pas d'éternité mais d'immortalité, infalsifiable, véridique, pas écrit d'avance ni utilisé pour un quelconque jugement dernier, livre que je rends en rendant l'âme, expression à revisiter en dehors de toute référence religieuse. Où est stocké ce livre d'immortalité ? Filant la métaphore du livre, on imagine une bibliothèque de tous les livres de chacun, une Babel cosmique. Il me semble que ce livre qui s'écrit instant après instant doit se mémoriser instant après instant dans notre cerveau, dans 4 neurones de notre hippocampe (4 neurones suffisent vu ce que j'ai dit plus haut sur la capacité de stockage dans les nucléotides), peut-être même se mémoriser épigénétiquement. Mais je ne suis pas un chercheur, seulement un questionneur.

J'espère vous avoir donné l'envie de faire votre usage personnel d'un livre qui peut permettre de vivre sa vie, autrement, « mieux », plus sereinement, plus responsablement, de façon plus élargie (le corps comme enveloppe est une notion un peu trop limitée, de même le corps comme machine, on est, on n'est qu'échanges, vie et mort cellulaire en permanence, toujours le même, toujours renouvelé), plus ouverte (sur les autres, à appréhender comme personnes plus que comme groupes, foules, masses, sur la Terre comme auto-organisation de mondes se survivant (la loi du plus fort, la loi du mieux adapté) et en même temps inter-dépendants (la chaîne alimentaire, les éco-systèmes...), l'univers comme le grand milieu ayant rendu possible sous certaines conditions et constantes, la Vie, vivre de façon plus consciente et plus libre, plus créative, plus intelligente, comme un Grand Jeu.

Mais ne soyez pas dupe de la présentation dithyrambique de l'éditeur :

« Selon les auteurs du best-seller Le fabuleux pouvoir de votre cerveau, contrairement à une croyance profondément ancrée, nous ne subissons pas nos gènes : nous pouvons en tirer parti. Les perspectives soulevées par la génétique nouvelle sont palpitantes. Vous découvrirez dans cet ouvrage comment influencer vos gènes de manière à transformer votre vie comme vous le souhaitez. Car vos gènes sont dynamiques et réagissent à tout ce que vous pensez, dites et faites.
Les Drs Deepak Chopra et Rudolph Tanzi vous indiquent les éléments clés pour ne plus subir votre patrimoine génétique : alimentation, sport, méditation, sommeil et gestion du stress et des émotions, tels sont les leviers que tout un chacun peut utiliser pour obtenir des effets sans précédent sur la prévention de la maladie, l’immunité, le vieillissement et les troubles chroniques.
• ouvrage révolutionnaire, qui prend le contre-pied de croyances obsolètes dans les milieux scientifiques et au sein du grand public
• ouvrage à la pointe de la science, mais très accessible à un public non averti
• des clés pratiques et éprouvées pour agir sur ses gènes et sa vie
• des connaissances illustrées par des récits touchants et bien réels
• ouvrage bénéficiant du soutien d’une partie de la communauté scientifique ».


Jean-Claude Grosse, 4 janvier 2017

 

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Yvon Quiniou sur les Entretiens de Marcel Conche

12 Décembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Yvon Quiniou sur les Entretiens de Marcel Conche

Les Entretiens avec Marcel Conche :

un livre à lire pour accéder facilement et d’une manière vivante à la pensée du plus grand philosophe français actuel.

Ce livre est la transcription écrite d’entretiens, parus d’abord en CD (chez Frémeaux), auxquels Marcel Conche s’était prêté sans réticence, avec sa vivacité d’esprit persistante (malgré son âge), mais aussi son humour, sa capacité de répartie, son amabilité et son ouverture au dialogue… même s’il prétend résolument avoir raison dans ce qu’il dit. !

Je ne résumerai pas cet ensemble passionnant d’échanges avec J.-P. Catonné, A.Comte-Sponville, F. Dastur, G. Kircher et moi-même, tant les approches par les uns et les autres (la plupart universitaires) de la philosophie de Conche peuvent diverger, malgré des proximités évidentes et surtout une admiration commune pour elle. Je préfère rendre compte directement du contenu de cette philosophie originale, formulée dans ses livres au moyen d’une langue lumineuse (qui nous change du pathos contemporain) et qu’il synthétise d’une manière remarquablement claire d’emblée, dans son intervention liminaire. Un ensemble de thèses, donc, formant une axiomatique cohérente, mais qui bute sur trois difficultés que je soumettrai au lecteur.

1 Il n’y a qu’une réalité, la Nature, infinie réellement (et non indéfiniment étendue) et qui produit tout, l’homme inclus. On peut la dire le Poète suprême, sans métaphore aucune, en prenant ce terme dans son sens originel qui renvoie à l’idée de création et d’invention. Elle est omni-présente, omni-englobante et omni-déterminante.

2 Elle est dans le temps, inséparable de lui, temps infini, à distinguer du temps rétréci et fini de notre existence individuelle qui, rapportée au précédent, nous fait prendre conscience de notre finitude essentielle et angoissante, sinon tragique.

3 Il faut la distinguer de l’idée d’« univers » et de celle de « monde ». A la suite d’Epicure et en conformité avec la science moderne, Conche affirme qu’il y a ou peut y avoir une multitude d’univers au sein de cette Nature totale. Le concept de « monde » désigne alors, au sein de notre univers, cette partie de la réalité avec laquelle nous sommes en relation et qui fait sens pour nous, individus ou espèce humaine, ou avec laquelle chaque espèce animale est elle-même en rapport. Point de communication véritable entres ces « mondes » vivants ou existentiels – ce qui nous renvoie à une solitude essentielle, inhérente à notre « for intérieur », mais ce qui interdit aussi de concevoir un monde unique et ordonné, au profit de multiples perspectives éclatées… alors qu’un univers est lui ordonné, s’offrant ainsi à la connaissance scientifique qui, elle, est « indéfinie », sans fin.

4 La réalité naturelle étant prise dans le flux du temps infini, cette approche « néantise », en quelque sorte, les « étants » finis en les ramenant à pas grand-chose et, finalement, à des « apparences » fugaces. Il faut entendre ce point avec le sens original que lui donne Conche et la difficulté qu’il entraîne. L’originalité : il ne s’agit pas d’une apparence pour un sujet qui serait trompé par elle, ce qui en ferait, dans une perspective sceptique, une illusion ; ni d’une apparence de quelque chose dont elle masquerait l’essence – un peu comme le phénomène chez Kant, distingué de la chose en soi. Non, il s’agit d’une apparence absolue ou pure, d’une apparence en soi qui a pour effet, selon moi, de déréaliser la réalité naturelle. D’où la difficulté : comment concilier l’idée que la Nature est le principe ontologique suprême, générateur de toute chose… et celle qu’elle ne serait qu’un ensemble d’apparences ? Il y là une tension logique entre ces deux points de vue sur « l’être.».

5 Il s’ensuit clairement, de tout ce qui précède, un athéisme radical et fortement revendiqué, qui constitue une singularité dans le paysage philosophique contemporain, avec sa religiosité plus ou moins avouée ou revendiquée. Deux raisons le motivent : le statut de la Nature, seul absolu réel et infini, qui ne saurait donc co-exister avec une autre réalité absolue, de type divin, par définition ; mais il y a aussi un motif moral : la souffrance des enfants, victimes innocentes, qui est incompatible avec l’idée d’un Dieu tout puissant et bon. Il s’agit alors d’un athéisme axiologique intransigeant, sans complaisance morale. A quoi j’ajouterai que le statut de cet athéisme est très subtil : se prononçant sur la totalité du réel, il ne peut relever de la science et donc être dit prouvé par elle. Il s’agit alors d’une option métaphysique (comme le théisme) du philosophe individuel Conche. On peut y voir une croyance (par opposition à un savoir) ou, plus rigoureusement, une « conviction raisonnée » comme il lui est arrivé de la nommer ainsi.

6 Cela ne l’empêche pas de la dire vraie, à l’aide d’un positionnement lui aussi subtil. Si la science relève de la preuve, la métaphysique ne relève que de l’argument. Mais un argument philosophique, pour lui, emporte une adhésion forte, qui équivaut à une certitude subjective absolue. C’est en quoi il n’est pas sceptique ou même agnostique, à savoir ne prenant pas position dans ce domaine. Pour autant il ne se veut pas dogmatique : il pratique ce qu’il appelle une « scepticisme à l’égard d’autrui » qui l’entraîne à respecter le droit de penser autrement que lui – ce qui permet le dialogue –, sans renoncer à l’idée inébranlable qu’il a raison ! D’où, sur cette base athée, un refus des religions qui me plaît beaucoup, toute religion lui paraissant constituer une « aliénation de la raison », ce qui l’amène à affirmer qu’un authentique philosophe ne peut être qu’athée, ne pouvant penser à partir d’une croyance révélée préalable.

6 Conche ne s’en tient pas à ces considérations disons théoriques ou ontologiques (métaphysiques). Il est fortement habité par le souci de la morale, seule à même de pacifier les rapports inter-humains, surtout si elle se prolonge en politique. A ce niveau, il tranche encore, heureusement, avec notre époque intellectuelle, et je le rejoins ici pleinement (voir mon livre Misère de la philosophie contemporaine, paru chez L’Harmattan). D’abord il distingue bien l’éthique individuelle ou sagesse – il y a des éthiques, facultatives, n’engageant que le « souci de soi » – et la morale, concernant la relation avec autrui, unique par définition et porteuse d’obligations universelles visant le respect de la personne humaine. Il a théorisé cette morale, qui est celle que Kant a portée au concept mais qui est inhérente à la conscience ordinaire, dans un livre unique en son genre, Le fondement de la morale (PUF). Je n’entre pas dans cette théorisation où le dialogue joue un rôle fondateur essentiel (un peu comme chez Habermas) car il suppose l’égalité et la liberté des participants, et qui a pour conséquence de déboucher sur une considération politique majeure à mes yeux : la condamnation du capitalisme envisagé comme un système socio-économique proprement immoral et même « tératologique », monstrueux. C’est dire qu’il est de conviction communiste (il l’assume), même s’il se tient éloigné des agitations de la vie politique publique pour se consacrer à la pensée philosophique, sa vraie passion. Mais c’est dire aussi que dans une époque de « démoralisation », d’exténuation de la préoccupation morale au profit d’un cynisme ou d’un amoralisme envahissants, il a le courage d’introduire le point de vue de morale dans la politique elle-même.

Je m’arrête là, invitant le lecteur à mieux comprendre sa philosophie en le lisant et en lisant d’abord ces entretiens qui permettent d’envisager ce qu’il pense sous divers angles, y compris contradictoires du fait des objections qui lui sont faites. Ne pouvant toutes les évoquer, je me contenterai d’exprimer trois de mes propres objections. D’abord il y a son refus du matérialisme, dont il a pourtant été proche un temps et dont son « naturalisme » pourrait encore sembler le rapprocher. Ce refus s’exprime par l’idée que l’homme, ne serait pas un « accident de la matière » (je le cite). Or cette affirmation n’est pas soutenable et tient sans doute à son relatif éloignement de la science. Car celle-ci, depuis Darwin (qu’il ne cite pas) et avec les progrès de la biologie contemporaine, nous le prouve de plus en plus: l’homme est un produit des transformations de la matière (qui a précédé l’homme) et il n’en est donc qu’une forme, aussi complexe soit elle. D’où chez lui un primat de la vie sur la matière qui fait de son naturalisme intégral un vitalisme, lui aussi insoutenable puisque la vie n’est pas première, chronologiquement et ontologiquement, étant issue elle aussi de cette matière inanimée qui l’a précédée. Enfin, et en relation avec son refus du matérialisme, il développe une réflexion sur la liberté, séduisante parce que complexe et nuancée ; mais il affirme bien son existence, y compris sous la forme du libre arbitre. Exit alors les déterminismes multiples que la science nous révèle dans tous les domaines et qu’il considère comme de simples conditionnements ! Comment une Nature « omni-déterminante » (je le cite à nouveau) peut-elle avoir créé un être libre métaphysiquement en son sein? Voilà trois questionnements que cette pensée stimulante suscite chez moi et qui font l’intérêt de ce livre : au-delà de ce qu’il affirme, il nous entraîne à des interrogations personnelles diverses – ce que nombre d’ouvrages à la mode interdisent, faute d’un contenu philosophique suffisamment riche et exigeant.

Yvon Quiniou

 

Marcel Conche, Entretiens avec J.-P. Catonné, A. Comte-Sponville, F. Dastur, G. Kirscher, Y. Quiniou, Editions « Les Cahiers de l’Egaré », dirigées par Jean-Claude Grosse, décembre 2016.

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Le corps quantique / Deepak Chopra

26 Octobre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

le corps quantique, collection J'ai lu
le corps quantique, collection J'ai lu

le corps quantique, collection J'ai lu

Le corps quantique

de Deepak Chopra

 

C'est grâce à une amie virtuelle de FB devenue amie réelle dans la vie que j'ai découvert Deepak Chopra lorsqu'elle m'a offert Le livre des coïncidences.

Je suis sensible aux coïncidences. Peut-être même que je les favorise. Lanceur de fils d'une part, réceptionniste de fils d'autre part, telle est « ma » toile d'araignée. Quand on voit une araignée tisser sa toile, quand on voit la toile au vent, sous la pluie, la rosée éclairée par le soleil levant ou couchant, quand on voit un insecte s'engluer dans la toile, on est sans doute métaphoriquement parlant, assez près de la texture de la vie et de la mort. La vie comme tissage, la mort comme déchirure.

Depuis Le livre des coïncidences, j'ai lu La vie après la mort, Le corps quantique, Le fabuleux pouvoir de votre cerveau, Le fabuleux pouvoir de vos gènes. Tous sont passionnants. Le corps quantique déjà ancien (1989) est actualisé par le livre sur le cerveau (fin 2013) et par celui sur les gènes (avril 2016).

La lecture du corps quantique est une expérience d'éveil. Ça ouvre des perspectives, met en perspective, oblige à revoir quantité de certitudes. Ça remet en mouvement.

La démarche de Deepak Chopra me semble honnête. Il définit ses notions, indique quand il se heurte à des absences d'explications, idem d'ailleurs pour les limites de la médecine scientifique, il émet des hypothèses, étayées sur des enquêtes reconnues par le milieu scientifique, sur des cas cliniques. Il n'oppose pas médecine moderne et médecine ayurvédique (médecine traditionnelle indienne, vieille de plusieurs millénaires) mais repère bien les blocages de l'institution médicale. Devant un cas inexplicable, ne rentrant pas dans les statistiques, la science l'évacue. Miracle, inexplicable, donc à ne pas interroger. Les moyens doivent rester concentrés sur la majorité des cas.

Et c'est ainsi que la science, l'industrie pharmaceutique, l'université se ferment à des remises en question au nom d'un darwinisme pur et dur, une sélection naturelle seulement régie par le hasard, au nom d'un matérialisme plutôt simpliste, de type mécaniste (le corps est une machine, une maladie a une cause et un traitement) fonctionnant selon une causalité unique, une cause, un effet. Les conséquences de ces dogmes sont énormes en termes de santé publique, de santé individuelle, de rentabilité économique. Pas question de s'interroger sur ce qu'on appelle, terme pratique, les effets secondaires des médicaments ou des traitements dont certains sont dits lourds. Comme nous ne sommes pas à l'échelle de ce qui se passe, nous ne voyons rien, nous ne sentons rien, dans l'immédiat. On somnole. Ça on l'éprouve. Notre système immunitaire a été attaqué, on s'en rendra compte plus tard, trop tard.

Dans la médecine moderne, la maladie a une cause et un traitement. Le patient est rarement pris en compte dans sa complexité et sa globalité, son mode de vie, son histoire personnelle, ses traumatismes, ses souffrances cachées...

De plus en plus de gens se détournent de cette médecine mécaniste, déterministe, en plus peu bienveillante, peu compassionnelle, parfois maltraitante : les brutes en blouses blanches. On voit se développer d'autres médecines, alternatives, douces, ayurvédiques, des techniques diverses de bien-être, des approches holistiques de la personne, du corps, de la maladie. De plus en plus de connaissances sont mises à notre disposition, souvent vulgarisées, non étayées, simplement affirmées donc déjà présentées comme dogmes (avec les régimes pour maigrir, on a un champ immense de manipulation, pareil avec les maladies liées au mauvais cholestérol, l'arnaque sans doute du siècle), souvent aussi sources de profits. La masse de connaissances proposées est considérable, éclectique et il est difficile sans doute de trier. Des modes se développent, ensuite critiquées, abandonnées pour de nouvelles modes. Alimentation sans gluten, une des dernières modes comme avant, le régime Dunkan. Pour ma part, je suis prudent. J'opte pour la simplicité.

Évidemment, Deepak Chopra n'échappe pas à cette accusation de faire du profit, en devenant dit-on le gourou de la santé. Je ne suis pas tenté de suivre ses détracteurs car son évocation de cas auxquels il a eu affaire montre son humanité qu'il ait réussi ou échoué. Il sait parler de « ses » patients, il sait leur parler.

Deepak Chopra vient de deux mondes, celui du védanta à travers l'influence qu'a eu sur lui Maharishi qui l'a initié à la méditation transcendantale et à l'ayurvéda, et le monde de la médecine de pointe, celle qui travaille aux plus petits niveaux, molécules, gènes, cellules. Il sait mettre à notre disposition, nombre de connaissances d'aujourd'hui sur le corps humain, le cerveau, le patrimoine génétique. À le lire, on peut être effrayé car si on est au niveau de l'infiniment petit, on est aussi en présence de très grands nombres, l'indéfini qui n'est pas l'infini; l'infiniment petit pullule. Les bactéries qui colonisent notre système digestif se chiffrent par milliards. Elles sont le résultat de l'évolution sur 3,5 milliards d'années. Elles ne sont pas nos ennemies, nous sont nécessaires. Petit à petit, on découvre que ce corps change, se renouvelle, que notre corps est neuf tous les 3 mois (les cellules gastriques ont une durée de vie de quelques minutes mais et c'est intéressant à noter, une mémoire fantôme semble se transmettre des cellules qui meurent aux cellules qui naissent, ce qui expliquerait l'effet yoyo des régimes; je ne parle pas de phénomènes qu'on appelle avec Jean-Claude Ameisem la sculpture du vivant à travers le phénomène de suicide collectif et organisé de cellules appelé l'apoptose), que même nos neurones, contrairement à ce qu'on croyait, se renouvellent, que donc le gâtisme n'est pas programmé génétiquement.

La plupart des médecins vont opter pour l'explication par la programmation génétique, nouveau mot pour destin, nouvelle forme du déterminisme, c'est inscrit dans vos gènes. L'ADN, l'ARN sont incroyablement astucieux et complexes, souples, plastiques. L'ADN c'est 3,5 milliards d'années d'évolution mémorisés. Cette mémoire active, en double hélice, dépliée, mesurerait 1,5 m par cellule à multiplier par 50 billions de cellules du corps (1 billion =1000 milliards). À notre mort, notre ADN a une durée de vie de 1,5 millions d'années de quoi nous cloner longtemps encore après cet événement, peut-être à penser différemment que comme un retour à la poussière, belle métaphore peut-être obsolète ou à réinterpréter. L'idée que la mort de nos cellules puisse être programmée par l'organisme lui-même, et non résulter d'agressions externes, ne s'est imposée que très récemment... Mais elle a tout changé dans nos conceptions de l'apparition de la vie, du développement, des maladies et du vieillissement. Comprendre qu'un embryon est autant dû à une prolifération qu'à une destruction massive de cellules, ou qu'un cancer puisse être causé par l'arrêt des processus de suicide cellulaire, c'est voir le vivant sous un jour nouveau. Et on est effaré de découvrir la plasticité du génome d'une part, l'émergence de l'épigénome d'autre part, particulièrement apte à se modifier, s'adapter. À tel point que la distinction inné-acquis elle-même est mise en question puisque de l'acquis devient de l'inné. La très ancienne distinction matière-esprit en prend un coup aussi. L'effet placebo est instructif à cet égard puisque des médicament neutres présentés comme actifs opèrent sur les gens qui les absorbent. Le pouvoir de l'auto-suggestion ou de la suggestion n'est pas négligeable, l'hypnose en étant un autre exemple. De là à se demander qui pense ? L'esprit ou le cerveau ?

On voit les enjeux métaphysiques de ce cheminement. Pas de preuves mais des argumentations. Et libre à nous de nous convaincre de la force, de la vérité de ces arguments, de ces hypothèses. Il semble que la simple croyance en des effets bénéfiques suffise à avoir les effets souhaités. Par exemple, dualité ou unité ? Dualité corps-esprit ou unité corps-esprit. Aujourd'hui, des médecines corps-esprit se développent où l'on fait intervenir les décisions, les désirs, la volonté du patient, où l'on met en pratique certaines techniques comme la méditation quotidienne, le son primordial, la visualisation, la technique de félicité. La question qui se pose ici est qu'est-ce qui est premier ? La matière ou l'esprit. On les sait complémentaires aujourd'hui mais le matérialisme semble un peu court pour rendre compte de ce que nous disent certains cas de rémission, de guérisons paraissant miraculeuses. C'est là que Deepak Chopra fait intervenir la physique quantique avec ses paradoxes comme l'intrication ou le saut quantique sans oublier ce que les théories cosmologistes sont amenés à nous proposer, en particulier sur le vide quantique, ses potentialités, ses virtualités pouvant devenir à l'occasion d'une singularité, un univers, des bulles d'univers. Ce que l'on appelle l'effet papillon pourrait illustrer ce qui se joue là : un battement d'ailes de papillon au Japon provoque un tremblement de terre en Amérique Latine ; une décision de changement d'hygiène de vie provoque un renouveau du métabolisme, de nouvelles expériences entraînent des connexions nouvelles, des synapses inédites, une mobilisation du système immunitaire inattendue...

La dernière question de nature métaphysique qui se pose est où se situe la réalité, nous est-elle extérieure ? notre conscience passive en prenant acte à travers nos sens ? Ou nous est-elle intérieure, est-elle produite par notre conscience active ? Deepak Chopra distingue 4 niveaux de conscience, la veille, le sommeil, le rêve et le 4° état de conscience qui semble être comme un branchement sur une Conscience universelle, éternelle, infinie, état accessible rarement, demandant préparation. Des schémas simples accompagnent les propos de Deepak Chopra mais je ne les trouve guère parlants. Par contre d'autres métaphores me semblent parlantes, celle de l'aimant et de la limaille de fer. Il faut une feuille de papier sur l'aimant pour que la limaille se dispose selon le champ magnétique terrestre. La feuille de papier est l'intermédiaire nécessaire à cette émergence.

Devant l'extraordinaire agencement de notre corps, avec ses organes, tous oeuvrant à nous maintenir en vie, à nous faire vivre, avec ses capacités spontanées à surmonter d'innombrables agressions, pensons à la coagulation du sang lors d'une blessure, ou sus à l'intrus quand des processus cancérigènes se mettent en place et c'est très fréquent et c'est très rare que ces processus réussissent, on est bien obligé de se demander si cela est le résultat du hasard créateur cher à Marcel Conche ou s'il n'y a pas une intelligence créatrice, rendant intelligents les organes comme les reins, le foie, le pancréas, le cœur, sans parler du cher cerveau que TF1 veut rendre disponible pour Coca Cola, rendant intelligentes les cellules, toutes issues d'une mitose originelle, cellules différenciées et spécialisées, à durée de vie très limitée mais renouvelées par l'ARN sur ordre de l'ADN. Dernier point : cette intelligence créatrice n'est-elle pas à l'oeuvre partout, à partir du vide quantique, à partir du silence auquel on accède par la méditation, laissant advenir l'état de félicité dans le champ de la Conscience.

M'étonnant de l'absence de l'eau dans la démarche de Chopra, je complète par le rôle majeur de celle-ci dans notre corps. Dans le ventre maternel, notre vie commence dans l'eau. Par la suite, l'eau diversifie ses fonctions. Elle devient tout à la fois transporteur, éboueur, énergéticien, penseur et messager... Elle nous aide à respirer et à nous protéger des microbes. Mais avant tout, l'eau est d'abord... architecte. Incroyable paradoxe: nous tenons debout parce que nous sommes faits d'eau ! Transporteur. L'eau transporte globules, nutriments qu'elle élimine, récupère et recycle notamment pendant la digestion. Elle transporte jusqu’au cœur des cellules un certain nombre de substances qui leur sont indispensables, comme les sels minéraux par exemple. S'agit-il de respirer, l'eau transporte globules rouges et dissout les gaz. Energéticien. Elle participe aux nombreuses réactions chimiques dont notre corps est en permanence le siège. L’eau joue donc un rôle considérable dans le fonctionnement de notre corps. Elle intervient dans la régulation thermique et aide au maintien d’une température constante à l’intérieur du corps par le biais de la transpiration. Policier ( protection). Pour protéger notre corps, elle supporte les globules blancs et les anticorps. Penseur et messager. Elle fabrique les ions nécessaires au système nerveux. 82 % de notre cerveau est composé d'eau et cette dernière transmet les influx nerveux et les hormones. Eboueur. Elle participe au « nettoyage » de l’organisme en facilitant le travail des reins et l’évacuation urinaire des déchets du métabolisme. Architecte. L'eau fabrique nutriments, globules, cellules... elle irrigue la peau. Elle structure la matière vivante grâce aux mécanismes hydrophiles et hydrophobes liés à la molécule H2O. Outre d'être le constituant essentiel des cellules (40 %), l'eau occupe l'espace intercellulaire, servant de réserve aux cellules et aux vaisseaux sanguins. Le reste est contenu dans le sang et la lymphe, et circule en permanence dans tout l'organisme. 45 litres d'eau pour un corps de 70 kilos.

Je ne suis pas trop sûr d'avoir été fidèle à Deepak Chopra dans cette note de lecture. J'ai tenté de dire avec mes mots, sans citations, ce que je crois avoir perçu de sa double approche, scientifique et védique. Ce que je sais, c'est que ces livres passionnants, difficiles, sont à relire. Ce que je sais aussi c'est que leur influence sur ma manière de voir, de sentir, de vivre est quasi-immédiate. Ils ont un pouvoir de transformation incroyable, à tel point que j'en arrive à m'adresser à moi-même à la 3° personne ou en me décalant légèrement pour d'acteur, devenir témoin, par exemple d'une colère qui disparaît quasi-instantanément, à m'adresser aussi à mes organes, à mes cellules comme je parle à mes chers disparus, bien vivants autrement ou comme je parle à ma fougère. Et changement notable, je peux énoncer ainsi ma résolution d'aujourd'hui :

sourire et faire sourire ou rire autour de moi, dans un rayon de 500 mètres, sachant que ça rayonne peut-être ensuite en ondes ou vibrations jusqu’au fin fond de nulle part, jusqu’au vide et au silence d’où tout surgit peut-être, de quoi éventuellement vivre plutôt joyeusement en évitant les bruits du monde, trop assourdissants. Ce n'est pas parce que j'aurai mal au monde que le monde changera, j'ai pratiqué l'urgence, tout est urgent et rien ne change sauf moi qui me pourris la vie à avoir mal au ventre, ce cerveau si influent.

Je me sens et me veux de plus en plus en paix, moi qui fus si longtemps guerrier pour ce que je croyais de bonnes causes : une société plus juste, une école plus ouverte, une culture du partage et de l'échange, des artistes plus humbles et réellement créatifs, des gens plus simples, des amours vrais et durables, des valeurs de dignité : honnêteté, courage, constance, persévérance, respect, liberté, égalité, fraternité.

Fais d'abord la paix avec toi-même bonhomme. La paix avec ton corps, la paix dans ton esprit. Un esprit sain dans un corps sain, disait-on. On peut aussi dire un corps sain dans un esprit sain. Bien sûr, la formule Science sans Conscience mérite d'être repensée à la lumière du 4° niveau de conscience.

J'évite le dérèglement de tous les sens rimbaldien, la mise à contribution, à l'extrême de leur acuité, de mes cinq sens. Je ne suis plus avide de tout saisir. Pas plus le beau que le laid. Mes oreilles sont distraites, j'ai tendance à fermer les yeux, à m'abandonner à une forme de mollesse, à faire le vide, on dit aussi à lâcher-prise. J'inspire un peu du monde, j'expire un peu de moi-même, bouche ouverte en cul de poule. Ça fait beaucoup rire. Cela me suffit à être présent, à être vivant. Et je bois de l'eau pour m'arroser comme un jardin qui va donner.

J'ai conscience en écrivant cette résolution qu'elle n'est possible que parce que je bénéficie d'une retraite et de conditions de vie suffisantes, que je suis en bonne santé, que je pratique des activités gratifiantes seul ou avec des gens que j'apprécie et parce que j'ai résolu d'aller vers une forme de sagesse, de félicité, de sérénité.

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Théologie de la provocation / Gérard Conio

11 Août 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Théologie de la provocation
Causes et enjeux du principe totalitaire
Gérard Conio
Éditions des Syrtes
préface de Michel Onfray

Professeur émérite de l’Université Nancy-2 et directeur de collections aux éditions de l’Âge d’homme, traducteur d’auteurs russes et polonais, Gérard Conio a écrit de nombreux ouvrages de réflexion sur l’art en général et le cinéma en particulier, la métaphysique, l’histoire et les courants de pensées en Russie plus particulièrement.
On trouvera sur mon blog, un essai signé de lui : la vision russe du cosmos,
http://les4saisons.over-blog.com/page-2065720.html
et son texte : vivre à l'est, ma révolution.
http://les4saisons.over-blog.com/page-3736316.html
Comme le dit si bien Michel Onfray dans sa préface : « Gérard Conio est à l’Est. Il pense à l’Est, il pense vers l’Est. Sa réflexion est libre de la glu de l’Ouest ». C'est chose rare. Marcel Conche me semble avoir des attachements forts avec l'Est. Je pense que parmi les hommes politiques actuels, Jacques Cheminade est un des rares à penser à l'Est. Gérard Depardieu pense aussi et vit à l'Est quand tant se couchent à l'Ouest ou sont carrément à l'Ouest.
On pourra lire mon court essai, à réactualiser : États-Unis / Eurasie
http://les4saisons.over-blog.com/page-3736328.html

Voici ce qu'il m'écrit dans un mail du 5 août :

Cher Jean-Claude

Nous sommes à Moscou avec Ira jusqu'au 21 août. Nous avons des difficultés de communication avec Orange et je viens seulement de recevoir ton message...Je n'ai pas pu ouvrir ton blog, j'attends mon retour à Paris pour lire "Penser encore..." sur Marcel Conche qui m'intéresse d'autant plus qu'il porter sur Spinoza. Je suis impatient de lire ce que tu penses de ma "théologie de la provocation"...Ici on a une toute autre perception des réalités russes que celles qui meublent les neurones de la plupart de nos concitoyens...C'est un régime hybride qui possède tous les défauts de l'ultralibéralisme mais peu à peu la situation s'améliore...Malgré les sanctions, les menaces de l'Otan et la guerre en Ukraine on vit dans un sentiment de sécurité étonnant...et c'est un bonheur de voir passer dans la rue les moscovites qui n'ont jamais été aussi formidablement belles...une floraison qui augure bien de l'avenir de la Russie...Amitiés. Gérard

J'ai connu Gérard Conio par le biais du théâtre, sa femme et sa fille étant comédiennes et metteurs en scène. Ils ont été de l'aventure de Vlad Znorko à la Gare Franche à Marseille.
J'ai pu lire pas mal de ses livres, Eisenstein, le cinéma comme art total, par exemple, L'art contre les masses, Les avants-gardes ou de ses traductions, Le suprématisme (le monde sans-objet ou le repos éternel) de Kazimir Malévitch, Mon siècle d'Aleksander Wat.
Dommage qu'il n'y ait pas une bibliographie complète de son œuvre ou une page Gérard Conio sur wikipédia.
Sa Théologie de la provocation est saluée ainsi par un journaliste, François Bousquet :
« Voici un grand livre, qui repose sur une connaissance orwellienne des rouages totalitaires, une érudition chaleureuse, une sainte colère et, last but not least, une intuition fondamentale. « Créer un poncif, c’est le génie. Je dois créer un poncif », se récriait Baudelaire. Ainsi de Gérard Conio. Il a trouvé une clef, l’une de ces clefs qui donne accès à l’intelligence du monde. Il n’y en a pas beaucoup ».
Quelle est cette clef ? Elle est fournie par Aleksander Wat justement dans Mon Siècle, où il définit le communisme comme « la socialisation de la désocialisation » :
« C’est l’introduction du tiers, ce qui veut dire que lorsque vous serez deux à vous rassembler je serai là entre vous. Cette éducation soviétique apparaît déjà en prison. Cela signifie: mon ami codétenu est mon ami par le NKVD, mon frère est mon frère par le NKVD, c’est-à-dire par la police, par le parti, par l’intermédiaire de Staline. Evangélique: lorsque vous serez deux rassemblés, je serai là parmi vous. »
Celui qui a dit : « Je serai toujours avec vous », en posant la première pierre d’une communauté soudée par la présence consubstantielle d’un tiers inclus, d’un espion divin, introduisait dans la condition humaine une altération fondamentale qui ne devait se résoudre que dans la parousie. Étrangement, la parole même du Christ était porteuse de cette révolte des Fils contre les Pères qui a « provoqué » les cataclysmes de l’ère moderne. Qui n’a pas revécu pour son propre compte l’effroyable étonnement du Fils blessé par le Père, du Fils déçu par le Père, du Fils sacrifié vainement par le Père pour redonner un sens à l’histoire, à toutes les histoires, la petite et la grande, l’individuelle et la collective ? Cette déception fondamentale devant la trahison de notre prochain attend chacun de nous à un moment donné de notre vie. Chestov et Rozanov, ces penseurs de l’Apocalypse, l’ont bien compris: le message d’amour du christianisme « blanc » recouvre un autre message de terreur et de ténèbres, celui du christianisme « noir ». Le mot de Tertullien « credo quia absurdum » (j'y crois parce que c'est absurde) doit être mis en exergue de toute l’histoire moderne qui se confond avec l’essor du capitalisme et l’expansion universelle de la « société de marché ». (extrait du chapitre 1)
En définissant le principe du tiers inclus, « à savoir l'espionnage des âmes exercé par un pouvoir inquisiteur qui s'installe à l'intérieur même des consciences » (p. 11), Gérard Conio essaye de « reconstituer l'arbre généalogique des modes d'un système de domination qui, au fond, est toujours le même, sous la pluralité de ses incarnations successives » (p. 12). Il s'agit de montrer, selon l'auteur, qu'à travers « les ruptures idéologiques, les crises financières, les chutes des dictatures et les avancées de la démocratie, on voit se dessiner la continuité d'un déclin de l'humanité qui est à la mesure des progrès technologiques, des performances boursières et des discours biaisés » (pp. 14-15), au travers de la notion de la théologie de la provocation empruntée à Vassili Rozanov. Selon l'auteur de L'Apocalypse de notre temps, le christianisme est en quelque sorte coupable d'avoir intimé à l'humanité de se rapprocher d'un idéal non seulement impossible à atteindre, le Christ bien sûr, mais qui a déserté le monde. En somme, le christianisme « fond sous l'amour du Christ, comme la cire au soleil », car il « ne peut pas vivre à une si haute température ».
Gérard Conio écrit : « Dostoïevski est certainement l'auteur qui a présagé le plus exactement les grandes catastrophes de notre siècle. La formule qu'il prête à Chigalev dans Les Démons : « Je suis parti de la liberté illimitée et je suis arrivé au despotisme absolu » s'applique moins au communisme, comme on l'a cru, qu'au capitalisme libéral, à la société de marché. Et sa Légende du Grand Inquisiteur est une parabole annonçant la théologie de la provocation qui devait triompher dans notre siècle. Le Grand Inquisiteur est l'allégorie de tous les systèmes qui trament l'esclavage des hommes sous prétexte de faire leur bonheur. Mais seul le dernier avatar du monstre totalitaire, l'ordre capitaliste mondial, a su faire de la liberté elle-même l'instrument de la servitude et de la déchéance. Il y est parvenu par le principe du tiers inclus qui assume cette fondamentale duplicité, en reliant chaque monade individuelle à un ordre universel abstrait cautionnant une réalité qui le nie » (p. 51).

Nazisme, communisme, mondialisme ou occidentisme sont les diverses figures d'une même tentative d'esclavagisation avec leur consentement des individus par le principe du tiers-inclus. Espion, espionné, victime, bourreau, fonctionnaire, révolutionnaire, libertaire, libéral, infiltré, infiltrant c'est un même visage, c'est l'Un sous la figure des doubles, c'est la politique de l'oxymore, de l'indissociabilité des contraires. Fins et moyens se confondent. On peut cyniquement être d'un bord puis de l'autre (Bernie Sanders se ralliant à Hillary Clinton avec fierté), d'un bord et de l'autre car les valeurs ne valent rien, s'inversent, tout est masque, travestissement, au-delà de la trahison, tout est provocation, duplicité.
Le paradoxe que met bien en valeur ce livre c'est qu'on en arrive avec le mondialisme, l'occidentisme à la provocation globale, à savoir, sous le masque de la démocratie, des droits humains, des bons sentiments à la mise en esclavage des hommes médiocres, à la mise en coupe réglée de la planète. S'agit-il d'un complot mondial, d'une conspiration mondiale ? Le système est indifférent à qui le sert, se moque de qui le sert. Les pions, espions, provocateurs sont interchangeables (Yevno Azev en est le prototype, chapitre 3), pouvant devenir virgules se jetant dans le vide depuis les twin towers et qu'on filme, les livrant à l'avidité médiatique de la société du spectacle et du marché. De multiples exemples montrent comment des faux servent de prétextes à fabriquer des boucs émissaires (le juif avec le protocole des sages de Sion, le rouge, le terroriste, le trotskyste, le djihadiste, on lira le livre d'un frère de Mohammed Merah manipulé par diverses sources dont la DGSE), comment de fausses preuves servent au déclenchement de guerres, au gré d'intérêts inavoués, occultes mais réels. Combien de conflits attribués à tort (on ne le découvre qu'après coup quand le sale coup a produit ses effets) à de faux coupables ou responsables.
Un tel livre peut donner des outils de compréhension d'un certain nombre d'événements : la création des talibans par les USA pour combattre l'URSS en Afghanistan
(voir la vidéo d'Hillary Clinton alors secrétaire d'état aux affaires étrangères),
https://youtu.be/X2CE0fyz4ys
les révolutions orange qui ont fait venir dans les pays baltes des régimes quasi-fascistes, la Géorgie, l'Ukraine, idem, les deux guerres d'Irak, les printemps arabes et ce qui s'en est suivi en Lybie, en Syrie, au Yémen, la création de Daesch dans les prisons américaines du Moyen-Orient, ce qui se trame autour de l'enclave de Kaliningrad... On peut remonter plus loin, par exemple Sabra et Chatila en septembre 1982, c'est qui réellement ? et le sida, invention génocidaire et ou virus découvert en 1983... et qui a décidé d'utiliser la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki. Je ne parle pas du 11 septembre 2001, 28 pages viennent d'être déclassifiées qui montrent l'implication de l'Arabie saoudite
http://www.solidariteetprogres.org/actualites-001/attentats-du-11-septembre-2001-le.html
Un tel livre est aussi désespérant, montrant l'opacité du système, sa noirceur, sans qu'on puisse répondre à la question : un sursaut, un salut est-il possible ?
Je finirai en disant que ce livre passionnant étant nourri pour l'essentiel de culture russe, il demande un réel effort. Les références ne nous sont pas habituelles. L'histoire ne nous est pas bien connue. On peut donc avoir le sentiment que manquent des preuves, des articulations entre les époques évoquées. La figure du provocateur, unificatrice d'un récit historique s'étalant sur plus d'un siècle et de plusieurs systèmes idéologiques est peut-être simplificatrice. À trop embrasser, peut-être étreint-il de façon molle.

Quant à Poutine, abordé par Gérard Conio, on pourra aussi lire le livre de Jean-Jacques Marie, La Russie sous Poutine : Au pays des faux-semblants.

Ou lire les chroniques d'André Markowicz sur FB comme celle-ci du 3 août :

Des questions turques

La répression en Turquie, avec, combien ? 40.000 personnes et plus, arrêtées, est quelque chose qui, me semble-t-il, n'a d'équivalent que ce qui s'est passé au Chili après le coup d'Etat de Pinochet. — Et je n’ai pas l’impression que le mouvement d’opinion en Occident soit tellement fort — malgré quelques protestations, sans doute plus de façade que d’autre chose, des dirigeants de l’Union Européenne. En fait, ce qui me frappe aussi, ce sont, en Russie, les éditoriaux à répétition d’Alexandre Douguine, l’une des voix les plus marquantes, et glaçantes, de l’extrême-droite russe, laquelle est, aujourd’hui la voix de Vladimir Poutine.

Qu’est-ce que c’est que Douguine ? C’est un homme qui, au début, faisait figure d’illuminé, et dont on ne prenait guère au sérieux la doctrine, l’Eurasisme : Douguine, héritier d’une longue tradition « slavophile » et anti-occidentaliste en Russie, considère que le mal absolu, c’est la démocratie occidentale, pour la raison, d’abord, qu’elle n’est pas nationale, mais, justement, internationale et donc cosmpolite — c’est-à-dire que ce régime ne correspond à aucune des « racines » historiques et ethniques des pays où il s’applique, et donc, par conséquent, c’est un régime de mélange. Le mal, pour Douguine, ce sont les Etats-Unis (je ne dirais pas qu’ils représentent le bien pour moi non plus, mais nos raisons ne sont pas les mêmes…). Et donc, la Russie doit se tourner non vers l’Europe, mais vers l’Asie, pour élaborer un système politique puissant, c’est-à-dire construit sur l’autocratie, l’orthodoxie et le principe national — le fameux principe d’Ouvarov, qui est la base idéologique du régime de Poutine, après avoir été celle de Nicolas Ier.

D'année en année, j'ai vu, dans les médias russes, grandir l'influence de Douguine. Celui qui était qualifié d'extrémiste il y a encore dix ans, ou juste pas qualifié du tout parce qu'on le prenait pour un hurluberlu, est devenu aujourd'hui une personnalité inévitable de la vie politique et médiatique du pays. Il est, de fait, aujourd'hui, très proche de la ligne officielle du pouvoir russe.

Le jour du coup d’Etat en Turquie, sur mon mur FB, j’ai vu arriver une interview de Douguine, qui disait s’être entretenu, le jour même, mais avant le déclenchement du coup d’Etat, avec le premier ministre turc, et le premier ministre lui avait confié que la Turquie devait faire face à "beaucoup d'ennemis intérieurs"... La visite, disait Douguine, était amicale, il la lui avait rendue à « titre privé ». — C’est dire sa situation réelle. L’impression qui se dégage de ses remarques et de ses actions est qu’il joue en fait un rôle d’émissaire privé et personnel du pouvoir russe. Et bon, Douguine se retrouvait bloqué, je crois bien, à l’aéroport, parce qu’il n’y avait plus aucun avion qui volait, et se disait confiant dans la victoire d’Erdogan.
En fait, d’après ce que je peux comprendre de ce coup d’Etat incompréhensible tellement il a été mal préparé et mal mené, ce sont les services de renseignement russes qui avaient prévenu Erdogan qu’il se préparait quelque chose, — telle est, du moins, la version que j’ai vu passer sur le FB russe officiel, — qui est tout à fait sujet à caution. Y a-t-il eu coup d’Etat réellement, ou Erdogan a-t-il laissé faire quelque chose, ou quoi ou qu’est-ce, je n’en sais rien. Ce qui me paraît clair est que nous assistons à un renversement d’alliance sans p
récédent.

La violence verbale des commentaires d’Erdogan contre les Américains ou les Européens (« ils n’ont qu’à se mêler de leurs affaires ») rejoint ici les analyses de la droite nationaliste russe : il s’agit bien pour Erdogan de quitter l’OTAN, et de s’allier à la Russie. Ce qu’Erdogan fait disparaître en ce moment, c’est tout ce qui, de près ou de loin, personnes privées ou institutions, est, ou peut être, ou pourrait avoir été, proche non pas des islamistes (contre lesquels il prétend se battre) mais des Occidentaux — toute trace de laïcité, et de démocratisme.
Une question que je ne comprends pas est celle des bases militaires américaines sur le territoire de la Turquie. — C’est sur une de ces bases que s’était réfugié un des dirigeants, supposé ou réel, du coup d’Etat — général remis par les USA au gouvernement turc, à un moment où Erdogan parle de réinstaurer la peine de mort. L’impression est que les Etats-Unis sont en train de perdre ces bases, — et qu’ils ont, en tout cas, complètement perdu leur influence, au profit de Poutine (je ne parle pas de l’Union européenne, qui, en tant que puissance politique, est juste inex
istante).

Ce que dit Douguine, c’est que la brouille entre Erdogan et la Russie a été, en fait, provoquée par la CIA, et que ce sont des éléments liés à la CIA dans l’armée turque qui ont abattu l’avion russe — acte de guerre qui a été à l’origine de ce qui aurait pu déboucher sur une guerre globale entre la Russie et la Turquie. — Douguine prend soin d'oublier de signaler que Poutine avait alors montré au monde comment Erdogan organisait le financement de Daesh par le territoire de la Turquie, — et nous savons que le premier à tirer des milliards de la contrebande du pétrole, c’est le fils d’Erdogan. Tout cela, aujourd’hui, est oublié : la Russie et la Turquie se sont réconciliés, et Erdogan est en train d’éradiquer chez lui ce que Douguine appelle « la sixième colonne » — pas seulement les agents américains, mais, réellement, tous les éléments « étrangers », « occidentaux », c’est-à-dire, même si Douguine ne prononce pas le mot dans les éditoriaux que j’ai vus de lui, cosmopolites. La Turquie, selon Douguine, revient à ses racines nationales, et, continue-t-il, la Russie, avec Poutine, fait la même chose… Douguine appellant les autorités russes à faire disparaître définitivement cette « sixième colonne »…

Le rôle catastrophique des USA dans le monde, et dans le Moyen-Orient, il n’y a pas besoin de faire dessus de longs discours : ce sont les USA qui ont précipité le monde dans l’horreur que nous vivons, et on a suffisamment parlé des liens étonnants qui existaient entre la famille Ben Laden et Bush et son entourage. Et les crimes de Bush, et de Blair, en Irak sont écrasants. Le rôle des USA dans la création d’Al-Qaida (contre les Soviétiques en Afghanistan), puis dans celle de Daesh (contre Assad) est, là encore, trop clair. Et les Occidentaux, qui combattent Assad, — un des pires dictateurs vivants —, s’allient avec le front Al Nosra, c’est-à-dire avec Al Qaida… —

Mais, de fait, nous assistons à une destruction graduelle de la puissance américaine, que Douguine appelle « le dragon blessé ». Je l’ai déjà dit ailleurs : les USA ont perdu toutes les guerres militaires dans lesquelles ils se sont engagés, — toutes, sans exception, depuis le Vietnam. Ils sont en train de perdre la guerre économique dans un monde qui, un jour ou l’autre — quand ? dans vingt ans, trente ans ? avant ? — va basculer dans la pénurie de pétrole alors qu'aucune solution de rechange ne semble préparée.

Alexandre Douguine le constate, et prie pour que Donald Trump soit élu président, — pas « Hillary », comme il l’appelle…

Poutine-Erdogan d’un côté…. les USA de l’autre… Et Daesh entre les deux. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Je me suis demandé qui à l'Ouest pourrait nous éclairer de cette manière. Il me semble que Chomsky est le plus représentatif. « Partis du constat qu'en démocratie les élites ne peuvent pas se contenter d'user de la force pour asseoir leur domination et du principe que les intérêts de la majorité de la population diffèrent de ceux de l'élite, Chomsky et Herman ont cherché à démontrer empiriquement, dans leur livre La Fabrication du consentement (1988), comment, dans le contexte américain, les principaux médias participent au maintien de l'ordre établi. Dans leur optique, les médias tendent à maintenir le débat public et la présentation des enjeux dans un cadre idéologique construit sur des présupposés et intérêts jamais questionnés, afin de garantir aux gouvernants l'assentiment ou l'adhésion des gouvernés. » (wikipédia) On voit que le point de vue est plus restrictif, moins universalisant.
Le cinéma, les séries, US en particulier, peuvent être un bon indice de ce qui se passe dans l'ombre. Je pense que The Blacklist est la série la plus proche de ce que Gérard Conio décrit. Raymond Reddington est double, trouble comme Yevno Azef.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Reddington
(Avant le démarrage de la série) Raymond Reddington est entré à l'United States Naval Academy, d'où il en ressort diplômé et premier de sa classe à vingt-quatre ans. Destiné à devenir amiral, il disparaît soudainement en 1990, alors qu'il devait passer les fêtes de Noël avec sa famille. Il réapparait quatre ans plus tard après avoir vendu des documents classés secret défense à l'ennemi. Au cours de ses vingt années, il a créé un syndicat de contacts auprès d'espions, de voleurs, de contrebandiers, de trafiquants de drogue, de passeurs, trafiquants d'êtres humains, marchands d'armes, faussaires, pirates, mercenaires et assassins. Pendant ce temps, les intérêts américains basés à Moscou, Islamabad, Pékin ont été compromis.
Reddington a infiltré le secteur privé et il n'y a pas d'industries qui soit hors de sa portée, y compris la technologie, le transport maritime, les communications, la sécurité - contrats militaires et les produits pharmaceutiques. Finalement, il s'oriente vers la simple vente de secrets pour aussi démarrer des guerres, renverser des gouvernements et influencer la géopolitique en fonction de ses besoins. Surnommé le « concierge du crime » en raison de son habileté à organiser des transactions entre les différentes factions du marché noir, il est classé quatrième des dix fugitifs les plus recherchés par le FBI. Il est listé comme fugitif à être « arrêté à vue »

Retour de Gérard Conio sur cette note, en date du 15 août :

Cher Jean-Claude,

Je te remercie vivement pour cette scrupuleuse et riche recension de mon livre sur " La théologie de la provocation", remarquablement documentée et commentée avec une lumineuse pertinence. Tu en as exactement défini le propos et pointé aussi le point faible dont je suis très conscient car c'était une gageure de traiter un pareil sujet dans un essai qui embrassait une matière aussi vaste. Mais tu es l'un des meilleurs lecteurs que je connaisse et tu as généreusement gommé les tours et les détours d'une démonstration qui tient beaucoup à mon parcours personnel et à ma vision " slavophile" du monde.

J'aime la Russie dans tous ses états. Les meilleurs livres qu'on écrit sur la Russie d'aujourd'hui relèvent toujours peu ou prou de la propagande, dans un sens ou dans l'autre. Comme tu l'as rappelé j'ai vécu vingt ans sous le communisme et je comprends les Russes qui dans leur grande majorité regrettent aujourd'hui ce passé qui ne reviendra plus. J'ai connu les affreuses années quatre-vingt-dix où la Russie a failli disparaître, mais les collègues qui dénoncent aujourd'hui " les agents du Kremlin" ont l'indignation sélective. Je crois que l'histoire des changements effectués en Russie sous la gouvernance de Vladimir Poutine reste à faire. Nous manquons de recul, mais comme l'a écrit Alexandre Latsa il y a véritablement "un printemps russe" et il faut venir à Moscou pour connaître la vraie vie.

J'ai apprécié tes citations de Markowicz qui est un vieil ami dont j'ai été le premier à publier les traductions de la prose russe ( Tchekhov, Tolstoï) bien avant qu'il connaisse son étourdissante notoriété. Tout ce qu'écrit Markowicz sur Douguine, sur Erdogan est parfaitement juste. Mais il est un aspect du régime de Poutine qui reste ignoré de tous ceux qui font de l'eurasisme la clé de sa politique, c'est la contradiction persistante entre sa politique étrangère et sa politique intérieure. Et il faut compter avec le poids de son entourage composé essentiellement de " démocrates" repentis et ralliés par pure opportunité. Tous ces gens ont trop d'intérêts à l'étranger pour accepter une rupture complète avec l'Occident. C'est politiquement et économiquement impossible. Il faudrait reconstituer l'Union soviétique, le rideau de fer et il n'y a aucun signe d'une évolution dans ce sens, bien au contraire. Le renversement d'alliance de la Turquie n'est qu'une gesticulation qui ne correspond à aucune réalité, tant que la Turquie restera dans l'Otan et gardera les bases américaines sur son sol. Les Etats Unis ont fait des " révolutions orange" un instrument très efficace de leur hégémonisme. Ils cherchent partout à susciter de nouveaux Maïdan. Mais leurs dirigeants quels qu'ils soient sont incompétents et bornés. La Russie a la chance d'avoir un président qui a su lui redonner son statut de grande puissance. Ce ne sont jamais les hommes qui font entièrement l'histoire mais il semble qu'il y ait une adéquation entre les qualités des dirigeants et le moment des changements inéluctables. Je viens de lire le récit de " la chute du mur de Berlin" qui a été, dans un sens, la réponse à " la chute de Berlin" et il est certain que la réunification de l'Allemagne n'aurait jamais eu lieu si les intérêts de l'Union soviétique et de la RDA n'avaient pas été défendus par Gorbatchev et ceux de l'Allemagne de l'Ouest par Helmuth Kohl. Gorbatchev qui est encensé en Occident pour avoir enterré le communisme a été objectivement le politicien le plus nul que la terre ait porté, tandis que l'habileté tacticienne d'Helmuth Kohl, son intuition, son audace,son sang-froid ( des qualités qui sont aussi tout aussi objectivement celles de Vladimir Poutine ) forcent l'admiration si on se place bien entendu d'un point de vue purement esthétique.
Tout dépend du point de vue auquel on se place.

J'espère te revoir bientôt, je te salue et t'adresse mes remerciements les plus chaleureux. C'est une chance pour un auteur d'être commenté et compris par un aussi " bon lecteur" que toi ( au sens de Nabokov...)

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Penser encore / Marcel Conche

31 Juillet 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Penser encore / Marcel Conche

Penser encore

(sur Spinoza et autres sujets)

Marcel Conche

chez encre marine 2016

Voilà un ensemble de 52 essais, plutôt courts, variés, comme souvent chez Marcel Conche, non datés, et dont la succession n'est pas signifiante sauf pour certains enchaînements comme la série sur Spinoza, de 45 à 52. Une préface et deux portraits complètent l'ouvrage.

Parmi les thèmes abordés : la mort, 3 essais, la Nature naturante-la nature naturée-l'infini-l'indéfini-l'infinité-l'indéfinité, la Nature comme infini actuel, 4 essais, thèmes qui m'intéressent particulièrement.

La mort (pour des raisons personnelles à travers la perte d'êtres chers et parce que je ne peux me satisfaire de la vision athée radicale de la mort comme anéantissement, néantisation sur laquelle Marcel Conche fonde sa sagesse tragique consistant à donner le plus de valeur possible à ce que l'on fait alors même que ça disparaîtra, sagesse tragique qu'il distingue du sentiment tragique de la vie de Unamuno).

La Nature car, si elle remplace Dieu auquel je ne crois pas, tenter d'en saisir la Créativité, c'est ne pas rester seulement béat devant sa Beauté, forme de passivité nous excluant du processus créateur, c'est tenter d'en saisir le mouvement et tenter de participer de ce mouvement créateur en l'étant soi-même. Marcel d'ailleurs étant plus sensible à son Éternité qu'à sa Beauté. Sensible bien sûr à sa Créativité, ignorante de ce qu'elle crée comme l'homme créateur ignore ce qu'il crée tant qu'il ne l'a pas créé.

Sur La mort, essai 25, il articule avec précision corps et esprit, unis-complémentaires quand on vit, qu'on peut exister, se séparant quand on meurt, se décomposant en ce qui concerne le corps, vie, mort donc du corps, vie quand l'ordre l'emporte sur le désordre car mourir c'est se dé-composer, se désorganiser mais en éléments susceptibles d'être réutilisés ailleurs, autrement. L'unité des contraires d'Héraclite est le principe agissant de la Nature, elle est jour, nuit, paix, guerre, hiver, été... sans connotation positive ou négative par exemple pour la guerre.

Dans l'essai 28, il précise d'abord deux certitudes : l'une, commune à la plupart des gens, la certitude de la mort comme cessation de la vie que l'on avait, de l'existence qu'on menait c'est-à-dire de la capacité à avoir des projets, des souvenirs, l'autre, particulière à certains, les athées radicaux, la certitude de la mort comme cessation pour toujours de la vie, certitudes métaphysiques sans preuves mais pouvant être argumentées.

Dans l'essai 29, La mort, libération de l'âme, il parle du suicide volontaire du philosophe quand il est indigne de supporter de vivre dans des conditions indignes. Si ce qui nous attend est une lamentable vie, il faut sortir librement de la vie. Puis il développe sur ce que peut bien signifier la libération de l'âme. Il se reconnaît deux âmes, l'âme étant ce qui fait que je suis ce que je suis. En mourant, ses deux âmes, l'âme ordinaire et l'âme philosophique se libèreront du corps périssable, seule l'âme philosophique accèdera à la complétude, à l'immortalité, à l'éternité, son âme philosophique c'est la vérité (la sienne, relative et en même temps absolue) contenue dans son œuvre, dans l'oeuvre enfin achevée donc complète, définitive du philosophe, œuvre certes périssable mais non son sens, la vérité qu'elle exprime, qui est éternelle.

Pour ma part, je pense que le corps meurt, devenant, redevenant briques élémentaires disponibles pour d'autres combinaisons. Quant à nos productions immatérielles, spirituelles, il me semble évident qu'il sera toujours vrai que telle production, telle pensée, tel sentiment ont eu lieu à tel moment, autrement dit, nos productions immatérielles deviennent ineffaçables dès le moment où elles sont produites. Notre vie spirituelle devient livre d'éternité, singulier même si je suis le plus conformiste des hommes, le plus influencé par l'homme collectif. L'oeuvre de Marcel Conche sous sa forme matérielle est devenue indépendante de lui, exprimant sa vérité sur le plan métaphysique. Elle est partageable, transmissible. Mais la forme livre disparaîtra. Restera sa métaphysique naturaliste dans le Monde des Vérités éternelles, métaphysique pouvant être réactivée, réactualisée.

Sous quelles formes sont conservées nos productions immatérielles ? En l'état ou ramenées en informations élémentaires, en énergie ? Je suis tenté de penser en l'état même si je sais que l'alphabet contient en puissance toutes les phrases humaines possibles, même si je sais que l'ADN contient tous les hommes réels et possibles.

Parlant de l'aphorisme d'Héraclite, je me suis cherché moi-même, essai 27, il affirme qu'Héraclite ayant trouvé la vérité au sujet du Tout de la réalité, connaît aussi ce qu'il en est de la place de l'homme et de sa propre place dans l'ordre total des choses. Il est en possession de l'éternelle vérité. Il est celui qui sait et le seul qui sache. Il s'est cherché lui-même. Le philosophe est le Sachant et il est vivant mais il n'est pas le Vivant car il est mortel. Le philosophe n'est pas la Vie, la Nature créatrice. Il est et ce n'est pas rien, le Connaissant, vivant dans la Vérité, sa Vérité (elle est à la fois absolue et relative : absolue car la métaphysique qu'il choisit, explicite, argumente est la métaphysique rendant compte des choses ; relative car il sait que sa métaphysique n'est pas la seule et qu'il sait que des arguments n'ont pas valeur de preuves). On voit que se chercher soi-même n'a pas grand chose à voir avec tous les cheminements à la mode et qui font le profit de quantité de coachs, de gourous, de techniques et de pratiques.

Sur la Nature, nombre de précisions sont apportées qui permettent éventuellement de ne pas s'égarer, d'être métaphysicien et pas physicien, cosmologiste, ou poète. La Nature c'est l'infini actuel. Ce n'est pas un nombre aussi grand qu'on veut de mondes, d'univers. Là, on a affaire à de l'indéfini, un fini variable aussi grand soit-il conçu. Un fini ne peut être à la source de toutes choses, finies, même très étendues dans l'espace, très dilatées dans le temps. Ce ne peut être que l'infini qui n'est pas dans l'espace et dans le temps mais qui déploie l'espace et le temps. Dit autrement, la Nature se dégrade en univers, en multivers. Curieuse formule. Car un univers naît d'une création spontanée de la Nature. Il naît avec un code cosmologique précis, il est ordre, ordres si on peut dire, il est ordonné et va user cet ordre, s'user pour finir dans le désordre, disparaître. Le jeu entre désordre créateur et ordre créé est le jeu que joue la Nature pour créer des mondes, des univers ordonnés qui vont se dégrader, auront un début et une fin dans un Présent éternel.

Rien ne sert de chercher des vérités de nature métaphysique dans la cosmologie. Aucune pensée de survol n'est possible pouvant penser la Nature puisqu'elle englobe tout. La Nature ne peut être pensée comme une, comme un tout totalisable. Il y a une Nature mais elle est un Tout intotalisable, interdisant toute pensée vraie de ce Tout intotalisable. Là est la limite de la pensée métaphysique naturaliste.

L'essai 7 Qu'est-ce que le moi ? est un de ces essais qu'on attend peu chez Marcel Conche car on sait qu'il se soucie peu de son moi, son intérêt, sa vocation le portant vers la recherche de la Vérité sur le Tout de ce qu'Il y a. Cet essai est intéressant car on voit Marcel Conche décrire simplement, sans référence à la psychologie, aux sciences humaines, avec bon sens dirai-je, comment fonctionnent les gens, et comment il fonctionne. On a une grille de lecture possible de nos vies afin de se connaître soi-même, afin de s'orienter aussi en distinguant se réaliser en extériorité ou en intériorité, en distinguant les différentes sortes de joie, extérieures, intérieures, en sachant beaucoup rejeter et peu garder, en sachant et voulant unifier son « moi », en séparant les qualités qui sont nous de celles qui relèvent du collectif, héritées de l'éducation, empruntées à la société dans laquelle on vit, engendrant un moi dispersé, bariolé, au gré des influences.

Je terminerai cette note par le portrait que fait une journaliste, Violaine de Montclos, de Marcel Conche dans Le Point. Portrait me semble-t-il plutôt juste, comment s'organise le temps du philosophe, travail le matin, promenade l'après-midi, les nouvelles du jour et le lien téléphonique ou épistolaire plus ou moins régulier avec proches et amis ; le philosophe nous est présenté comme sachant reconnaître et se saisir du clinamen pour trouver et conforter sa vocation, (le clinamen est différent du kaïros, le clinamen c'est l'intervention du hasard qui fait que ce fils de paysan « destiné » à devenir paysan, rentre par hasard au lycée et découvre la philosophie dont il a entendu l'appel, près de 10 ans avant, dans sa disposition à poser des questions, le kaïros c'est que ce hasard arrive au bon moment, l'entrée au lycée) ; il épouse Marie-Thérèse par « calcul » (sans aucun cynisme à mettre dans le choix de ce mot, le calcul comme exercice de la raison) ; semblant d'une grande froideur alors qu'il offre à sa femme ce qui est la plus grande joie d'une femme, un enfant, et parce qu'il veut connaître par le mariage tous les aspects de la condition humaine, le philosophe se révèle avoir des sentiments profonds qui le lient à certains autres, dont Marie-Thérèse, la seule dit-il à l'avoir compris, qu'il aurait voulu sauver, dont il a publié les lettres dans Ma Vie (1922-1947). Son dernier livre, Lettres à Marie-Thérèse, ce sont les lettres qu'il lui a écrites entre 1942 et 1947. Là encore, on assiste à l'importance du hasard. Il faut la ténacité d'une amie pour retranscrire ces lettres oubliées depuis 70 ans, il faut l'accord du fils, il faut une lectrice exigeante de ces missives pour obtenir la décision. Mon bémol sur ce portrait est dans le « style » qui a tendance tout en soulignant la singularité du philosophe à le ramener dans le bercail de l'humanité ordinaire, par exemple l'épisode Émilie est ramené à un épisode amoureux plutôt incroyable mais prévisible, la belle ayant fini par épouser un homme de son âge. Marcel Conche ne revendique aucune supériorité sur autrui mais il connaît sa singularité liée à sa vocation. Pour lui, l'épisode Émilie n'est pas un amour malheureux. Il a su passer outre sa propre souffrance, réelle, pour tenter de comprendre Le Silence d'Émilie.

À Corsavy, le 31 juillet 2016

Jean-Claude Grosse

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L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura

15 Janvier 2015 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'homme qui aimait les chiens

Leonardo Padura

Métaillé 2011

(note de lecture mêlant analyse du roman et histoire personnelle, Histoire et histoires,

donc note de lecture "atypique", un peu à la manière de Padura, finalement, avec son personnage Ivan)

C'est parce que je racontais Viva de Patrick Deville à une ex comme moi, une ex-trotskiste, une amie, qu'elle me proposa L'homme qui aimait les chiens. J'avais lu de lui une nouvelle dans un recueil Havane Noir, trouvé par hasard dans un Replay de grande gare, alors que me travaillait une pulsion d'écriture remettant au cœur d'un récit familial et personnel, Cuba, pulsion devenue Tourmente à Cuba puis L'éternité d'une seconde Bleu Giotto.

J'avais occulté Cuba pendant 12 ans jusqu'à ce jour de septembre 2013 où fut annoncée en mensuelle des EAT, la création d'un festival de théâtre francophone à La Havane pour mars 2014, avec appel à textes traduits. J'y ai envoyé sans succès Tourmente à Cuba. Mais je ne désespère pas de faire entendre ce texte à Cuba même, à La Havane comme au Triangle de la mort à Jaguey-Grande, pour les champs d'orangers.

Dès le 1° chapitre, le narrateur Ivan raconte l'effet sur sa femme, Ana, en train de mourir d'un cancer des os, d'un ouragan en train de menacer Cuba, l'ouragan Ivan. Coïncidences.

Quand nous perdîmes à Cuba, à Jaguey-Grande, Cyril, le fils et Michel, l'oncle de Cyril, le 19 septembre 2001, ce fut un choc qui emporta sans doute ma femme, Annie, d'un cancer foudroyant, en un mois, le 29 novembre 2010 ; nous fûmes stupéfaits à l'époque de l'accident d'apprendre que l'ouragan Michel du 19 octobre 2001(1 mois après) avait balayé sur son passage la signalisation (contestable et sans doute responsable) du carrefour surnommé le Triangle de la mort, constatation qui amena Annie à se rendre à cinq reprises à Cuba, la Russie au soleil, nous avait dit Cyril. L'auteur lui, nous parle de Moa, ville minière comme d'une Sibérie cubaine, page 149. Or Cyril est allé 2 fois en Sibérie, au Baïkal en 1999 et en 2000 pour sa dernière création. Moi, j'y suis allé, sur ses traces, en 2004 et 2010. Le vieux monsieur de 88 ans de L'éternité d'une seconde Bleu Giotto y retournera en 2028. Coïncidences.

3 niveaux de récit donc dans cette histoire, le présent du narrateur, ami d'Ivan, racontant l'histoire que lui a livré Ivan en 2004, Ivan amené par son amour des chiens (les 3 personnages principaux aiment les chiens comme Padura aime la nouvelle de Chandler, L'homme qui aimait les chiens, miroirs, abîmes) à se promener sur la plage de Santa Maria.

Sur cette plage de Santa Maria, l'oncle Michel peignit ses 50 dernières gouaches, récupérées, dont une intitulée Les 2 fillettes au chien, réalisée le 13 septembre 2001, un jour après leur arrivée à Cuba (ils étaient partis le 11 septembre 2001, le jour des attentats, et décidèrent de poursuivre leur voyage malgré 13 heures d'attente en salon VIP à Madrid, à l'inverse de la majorité des passagers, rebroussant chemin). Cette gouache illustre la couverture du roman de Cyril, Le Peintre, trouvé inachevé dans son ordinateur mais suffisamment convaincant pour être édité. Coïncidences.

C'est sur la plage de Santa Maria qu'Ivan rencontre l'homme qui aimait les chiens, le 19 mars 1977. Le 5° chapitre est une description très précise du système cubain, du système castriste, un régime où l'idéologie corrompt comportements, relations, où la réalité réelle est escamotée sous des délires verbaux, des bilans tronqués, triomphalistes, exactement les caractéristiques du système soviétique, stalinien, bureaucratique dont Trotski fera l'analyse et la théorie dans La Révolution défigurée et La révolution trahie. Ivan, désenchanté, désespéré par son pays, son temps, par lui-même, sa peur, sa paralysie représente une génération, celle des années 1960-1970, qui y a cru puis qui a cessé d'y croire, de se sacrifier pour la révolution cubaine.

L'Histoire nous rattrape. Après 50 ans de boycott imposé par les USA, donc de souffrances pour les Cubains mais aussi d'alibi pour les deux systèmes, Castro et USA, en miroir dans leurs discours (voir pour l'assassinat de JFK et les tentatives d'assassinat de Castro) les relations vont peut-être se rétablir. Et les Cubains entrer dans la société de consommation.

On lira avec profit les livres (des pavés très documentés) d'un Français, vivant à Cuba par choix, Jacques-Antoine Bonaldi (que j'ai reçu au Revest le 7 juillet 2014 avec sa femme, metteur en scène cubaine et qui participe au projet d'écritures plurielles, Cervantes-Shakespeare, hasardantes coïncidences) : L'empire US contre Cuba (le mépris et le respect), 2 tomes; Cuba, Fidel et le Che. Bonaldi est aussi le traducteur du livre d'un ethnologue cubain majeur : Controverse cubaine du tabac et du sucre. "Fernando Ortiz est le premier à expliquer l'identité cubaine par le questionnement de l'agriculture et des rouages économiques. Par le concept de Transculturation, Ortiz a pu confronter données historiques et démographiques à des considérations géographiques, tout en les intégrant dans un texte qui, inspiré d'une forme dialogique issue de la musique cubaine, propose une expérience de la diversité et de la rencontre des cultures à l'origine de la formation sociale cubaine." Traducteur enfin de Lettres de José Marti, Il est des affections d'une humeur si délicate ... Comme quoi, un drame personnel peut gouverner vos lectures partiellement, parce que vous voulez comprendre Cuba, parce que votre fils y a disparu. Annie avait beaucoup lu sur Cuba et nous avions accueilli une jeune cubaine, Rosa, gagnante du concours de la francophonie organisée chaque année par les Alliances françaises. Elle a ensuite dirigée la Maison Victor Hugo à La Havane. Coïncidences.

Le 2° niveau concerne Lev Davidovitch, Trotski. Le chapitre 4 par exemple est remarquable pour sa tentative de conscientisation ; quelles questions, quelles réponses apportent Trotski quand il voit la dégénérescence du système, son pourrissement, sa trahison ; où se situent les responsabilités, en a-t-il ? Kronstadt, fut-ce une erreur ? et la terreur au moment de la guerre civile ?, justifiée dans Leur morale et la nôtre (militant trotskiste pendant 12 ans, je me suis souvent demandé comment nous nous comporterions si nous arrivions au pouvoir, ce qui était peu probable; la violence me paraissait nécessaire puis peu à peu je me suis détourné de cette conviction qui justifie tout; voir ma note sur La dernière génération d'octobre de Benjamin Stora); quel combat mener ? à l'intérieur du Parti ? à l'extérieur ? avec qui ? des écrits suffisent-ils ? comment Staline a-t-il réussi à s'approprier l'héritage ? Ce qui m'a frappé c'est comment Staline use en quelque sorte du langage religieux qui crée des absolus, fabrique des messianismes pour mener son projet ; il est l'incarnation de l'Idée, de la Révolution ; est contre-révolutionnaire, trotskiste tout ce qui s'oppose à l'Idée. C'est simple, radical comme les exécutions capitales. On assiste à la mise en place d'un système particulièrement pervers : pour asseoir son règne, Staline a besoin de Trotsky comme opposant, traître. C'est l'absolu repoussoir, le bouc émissaire justifiant tout, les purges, les mensonges. Il faut Trotski vivant, et isolé, calomnié. Et le socialisme étant en cours de réalisation en URSS, étant même réalisé (alors que la famine sévit), il ne faut pas que les communistes allemands par exemple fassent alliance avec les socio-démocrates pour empêcher l'avènement d'Hitler, aveuglement qui va conduire Hitler au pouvoir en 1933 et les communistes allemands en camp. Avec ces deux ennemis, Hitler et Trotski, Staline assoit son pouvoir absolu. Curieusement, l'opportuniste n'est pas Trotski mais Staline qui va en Espagne dans un premier temps favoriser l'alliance des communistes minoritaires avec socialistes et anarchistes et ce Front Populaire va gagner les élections de 1936 mais retournement d'attitude après le coup d'état franquiste, c'est l'organisation de la division, les exécutions et assassinats, rôles de Kotov-Leonid Eitingon, d'Africa, de Caridad, de Ramon. Et le pacte germano-soviétique viendra rajouter encore à la confusion idéologique, ces tournants étant imposés et justifiés par la formule irréfutable, le parti a toujours raison, tu dois obéir.

Comme on le voit ce roman est presque un manuel d'histoire plongeant les personnages dans le grand bain historique des années 1920 à 1980 et aussi un manuel de réflexion politique sur le trotskisme, le stalinisme, le marxisme-léninisme, sur le socialisme réel, sur la bureaucratie. Le chapitre 10 raconte en détail les années 1933-1936, les années d'exil, d'errance de Trotski sur la planète sans visa et montre comment la peur asservit, mécanisme parfaitement compris par Staline. Ce que dit Boukharine page 179, parlant de lui, de sa peur, de son retour à Moscou est on ne peut plus éclairant. Peut-on tirer des leçons de l'histoire quand le moteur est la peur et les effets imprévisibles qu'elle engendre ? On peut transposer en partie au comportement des intégristes islamistes qui eux usent de la terreur médiatisée. Mêmes mécanismes.

Le 3° niveau concerne Ramon Mercader, l'assassin de Trotski, le 20 août 1940 à Mexico. Le chapitre 3 par exemple raconte comment sa mère Caridad, une passionaria remplie de haine, a réussi à lui arracher le oui qui allait faire de lui, un tueur formé pour cela, es-tu prêt à renoncer à tout ? Le renoncement n'est pas qu'une consigne, c'est une forme de vie, est-ce que tu pourras ? page 47, sa mère le quittant après ce oui en tuant son chien Churro d'une balle en pleine tête. Avec ce oui, c'est toute sa vie que Ramon met en jeu, son arrestation une fois son forfait accompli, son jugement, ses 20 ans de prison au Mexique, sa libération en 1960, son retour en URSS, les médailles prestigieuses, ses privilèges (tout cela au prix d'une seule chose, le silence, ne pas dire qui il est, qui est le commanditaire), l'impossible retour en Espagne, la fin de vie à Cuba, atteint d'un cancer généralisé, sans doute irradié par les staliniens et le dessillement de Ramon par Kotov-Eitingon lui-même (chapitre 29 de la 3° partie, Apocalypse), son mentor revenu de ses illusions, aveux confiés à Ivan qui se sent écrasé par cette merde qui a coûté 20 millions de morts, a perverti à jamais l'idéal de la révolution, Ivan écrasé au sens propre par la chute de son toit sur lui et son chien peut-être au passage d'un ouragan (chapitre 30, Requiem).

Ces 3 niveaux alternent allant vers un dénouement connu d'avance, comme dans la tragédie grecque (page 124 en bas). Mais les étapes ne sont pas connues d'avance. Tout l'intérêt est là. Des parcours d'individus plongés dans les tourments collectifs de l'Histoire en train de se faire et de se défaire, révolution et thermidor, contre-révolution, restauration, communisme et fascisme. S'étonnera-t-on que les PC subordonnés à Staline et à ses successeurs n'aient pas joué leur rôle de moteur des luttes émancipatrices (68 en est une démonstration exemplaire) et conséquemment aient perdu de plus en plus de leur influence, la classe ouvrière se tournant pour une bonne part vers le Front National. Faut-il s'étonner aussi de la défiance envers les partis, de l'abstention massive, de la démocratie en panne, d'une constitution obsolète qui aurait dû être abrogée en 68, de l'apparition de tout un tas d'autres formes de luttes, parfois violentes, d'autres formes d'organisation. Ce qui s'est joué entre 1923 et 1940, Staline-Trotski, on en a les conséquences massives encore aujourd'hui. Le bilan globalement positif de Marchais Georges est un mensonge.

Je n'irai pas plus loin dans ma note qui mêle volontairement anecdotes personnelles et description de ce roman dont j'ai du mal à cerner la part documentaire (bien documentée) et la part fictionnelle (réelle et importante). En tout cas chapeau à Leonardo qui par son écriture magnifique, phrases longues, élégantes, précises, (apparemment, excellente traduction de René Solis de Libération) nous fait entrer dans les personnages, aucun n'est un repoussoir, beaucoup d'empathie comme on dit pour chacun d'eux même Mercader, la fin étant une réflexion sur la compassion, Ivan a envie de compatir au destin de Ramon et en même temps ne peut pas. Il nous restitue contexte historique, paysages, enjeux, nous amène à nous positionner, à nous questionner. C'est du polar politique porté au plus haut niveau.

Une question toutefois: Padura ne fait-il pas de Trotski un personnage peut-être trop tourmenté, trop sujet à découragement politique même s'il se reprend à chaque fois ? Sans doute parce qu'il a travaillé à partir de la biographie d'Isaac Deutscher, Trotski, le prophète armé, le prophète désarmé, le prophète hors-la-loi en 3 tomes (le mot prophète disqualifie en partie cette biographie). Il ne devait pas connaître le monumental et décisif Trotski de Pierre Broué chez Fayard.

On n'a pas le même Trotski chez Deville et chez Padura. Chez Deville, il est combatif et s'accorde parfois le temps de vivre, de soigner les lapins, de pécher, de contempler la nature désertique, glacée d'Alma-Ata, un peu comme Rosa Luxembourg dont les lettres de prison révèle un goût de la vie tout simple mais permettant de supporter ou comme Simone Weil, l'auteur de La pesanteur et la grâce et de La condition ouvrière (dont elle parle en allant travailler en usine), qui semble avoir été sensible un court temps aux idées trotskistes, d'après Deville. C'est le pacifisme qui l'en éloignera et le chritianisme.

Pour terminer, encore une anecdote perso.

Je suis né 2 mois après l'assassinat de Trostki (le 20 août 2040), le 25 octobre 1940, jour selon le calendrier russe de la révolution d'octobre, le 25 octobre 1917. J'en ai fait un poème dans La Parole éprouvée, Les dits d'octobre, dédié à Léon Trotski avec 4 couplets, du 25 octobre 1967 au 25 octobre 1997. Rajouterai-je un couplet pour le centenaire le 25 octobre 2017 ? En tout cas, je ne me sens en charge d'aucun héritage, d'aucune mission messianique, d'aucune lutte émancipatrice. J'ai choisi une vie minuscule et des actions de colibri.

Un autre poème est écrit à Coyoacan, le 21 août 1970, Mésallier les mots, Coyoacan étant le quartier de Mexico où se trouve la maison bleue de Frida Kahlo qui accueillit Trotski qui l'aima et celle où fut assassiné Trotski, toutes deux devenues musées. Pour ce poème, j'ai pensé au Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant du 25 juillet 1938, signé André Breton et Diego Rivera mais dont Patrick Deville écrit dans Viva qu'il est pour une bonne part de Trotski, Breton étant trop intimidé pour écrire quelque chose de cohérent politiquement (pages 166-167). Toute licence en art est de Trotski, formule à appliquer aux polémiques contre des manifestations artistiques, qu'elles soient de droite extrême ou d'extrême-gauche comme celles qu'on a vu en France ces derniers temps contre Rodrigo Garcia ou contre Brett Bailey.

Il faut aussi lire Littérature et révolution. On mesure la capacité d'anticipation de l'évolution des écrivains sur lesquels Trotski écrit, Céline, Malraux par exemple et l'oublié Marcel Martinet, auteur d'une pièce remarquable et devenue introuvable sur 14-18, La nuit (1921), préfacée par Lev Davidovitch. C'est parce qu'il analyse en termes de classes qu'il réussit à dire vers où vont évoluer ces écrivains. Mais je ne suis plus sûr que de telles analyses seraient pertinentes aujourd'hui. La notion de classe a perdu de sa lisibilité au moins pour la classe ouvrière. Les capitalistes eux ont gagné la lutte des classes prétend l'un d'eux, Warren Buffet. Les classes moyennes ne savent toujours pas sur quel pied danser, quel camp choisir mais y a-t-il encore deux camps ? Les partis, machines à produire des professionnels de la politique et le système des élections sont des outils de confiscation du pouvoir, de détournement de la démocratie. Les experts et technocrates gouvernent en toute illégitimité. La rénovation démocratique est un énorme chantier qui doit venir d'en bas mais on n'est pas encore assez le dos au mur, prêts à crever ou à "vaincre". À la Charlot car sûr, Charlot est l'hypothèse démocratique contre tous les pouvoirs, travail, famille, patrie, Les temps modernes, Le kid, Le dictateur. Il court, il feinte, il mouline des bras, il tangente, lui, le précaire, le pas vu, le sans-part, le sans-parti, furieux de vivre alors qu'on n'en veut pas de lui, plus de place pour lui, le fragile, le faible mais le tourneur en ridicule des ridicules, le vengeur des minuscules comme lui, oui, oui, il défile même avec des grévistes, fait la nique à la police, doit souvent fuir, la rue comme échappée. À suivre.

Jean-Claude Grosse

L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura
L'homme qui aimait les chiens/Leonardo Padura
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Viva/Patrick Deville

13 Décembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Viva

Patrick Deville

Seuil, août 2014

Présenté comme un roman, Viva comporte 30 chapitres fort documentés sur des personnages qui ont marqué dans deux domaines, politique, artistique, Trotski, Lowry, Frida Kahlo, Diego Rivera, Traven, Cravan, Artaud, Breton. Cela se passe au Mexique dans les années 30 pour l'essentiel mais comme certains de ces personnages sont des errants, des exilés, des clandestins, l'auteur nous fait voyager là où le hasard, le destin les ont conduits, jamais pour longtemps. Je dis hasard, destin, sans trop chercher à distinguer les deux notions. Disons que hasard me semble convenir pour parler du moment où ça surgit, où ça arrive, que destin me semble approprié après coup, quand on sait ce qui a surgi, ce qui est advenu. Ce qui semblait ne pas être écrit d'avance, après coup semble l'être, illusion d'optique : ce n'était pas écrit d'avance mais quand c'est enfin écrit, ça semble une évidence.

Les péripéties incroyables accompagnant l'écriture d'Au-dessous du volcan (que j'ai dans l'édition « définitive » de Buchet-Chastel de 1960) illustrent me semble-t-il mon propos. Lowry ne semble pas savoir ce qu'il démarre et qui lui demande dix ans d'efforts, de déménagements et déambulations (en particulier vers Vancouver dans une cabane où tout ce qu'il a écrit brûle), sa femme d'alors, Margerie, se mettant entièrement au service de cette écriture (tous les deux en paient le prix) mais quand paraît le livre en 1947, il est évident que c'était pour cela, pour ce livre, que Lowry avait vécu ces 10 ans, la disparition du consul, son assassinat par des fascistes le traitant de bolchevik, anticipant la sienne propre quelques temps après, étouffé par ses vomissures.

On pourrait presque faire le même constat avec Trotski qui alors qu'il est au faîte de sa puissance comme chef de l'Armée Rouge va se reposer, se ressourcer, se remettre à sa place, sa toute petite place, dans une nature sauvage qui l'apaise, le ramène à ses justes proportions, à sa juste mesure, pendant que dans son dos à Moscou conspire Staline. L'homme complet Trotski, à la fois homme d'action et homme de contemplation, de réflexion, de grande écriture n'a pas su, n'a pas voulu peut-être au moment crucial redevenir homme d'action, de décisions fulgurantes, éliminer Staline et c'est lui qui est d'abord effacé des mémoires, des livres, des photos, lui qui est calomnié, déporté, exilé et qui finira par être éliminé physiquement, assassiné par un tueur qui finit ses jours à La Havane au pays de Castro, ce dont parle le roman, L'homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura, paru en 2011.

La riche documentation de Patrick Deville, qu'il est allé chercher sur le terrain, mériterait qu'on lise ce roman avec un planisphère Mercator devant soi, un peu comme celui dont disposait Trotski. En plus du planisphère, il faudrait une éphéméride. Et studieusement noter dates et lieux pour pleinement savourer toutes ces coïncidences mises en avant par l'auteur, coïncidences qu'il est seul à repérer, les protagonistes de l'histoire les ignorant et n'en ayant cure puisque repérées après coup. On est donc dans une histoire rapportant des faits mais aussi dans une histoire construite. La plume qui raconte est aussi plume qui relève, souligne. Ce n'est donc pas un roman-documentaire objectif, c'est impossible, c'est un roman documenté mettant l'accent sur ce qui apparaît à l'auteur comme devant être relevé, souligné, un roman où le présent occupe une place importante puisque l'auteur qui connaît la suite de l'Histoire (en gros, une Grand-Roue Ferris qui tourne où ceux qui sont en haut ne vont pas tarder à se retrouver en bas, où les perdants d'aujourd'hui seront les gagnants de demain) peut évoquer la suite des coïncidences comme dans l'insurrection zapatiste des indiens du Chiapas avec comme porte-parole le sous-commandant Marcos en 1994, le surgissement d'un portrait d'Antonin Artaud au milieu des portraits du Che et de Zapata. (Voir ci-dessous deux liens récents, d'actualité, sur ces Indiens)

Se posent quelques questions : ces coïncidences soulignées, repérées après coup font-elles sens ? Indiquent-elles qu'il y a une marche de l'Histoire, un sens de l'Histoire, un moteur de l'Histoire ? Marche, sens, moteur induisent une vision linéaire du cheminement humain vers le progrès, vers le bonheur, vers l'humanisation de l'humanité, vers le triomphe de la raison sur les passions. Trotski en marxiste y croit. Une autre métaphore est souvent utilisée, celle de la Roue qui tourne comme révolution. Je crois que ces manières de voir, très prégnantes, nous éloignent du cheminement réel, balbutié, obscur, aléatoire, hasardeux, coïncidences pétrifiantes comme disaient les surréalistes.
Je dois dire que ma culture politique d'ancien trotskiste (dès qu'il y a un regroupement de 6 trotskistes, il y a scission, dit l'auteur et c'est presque vrai et c'est le problème) et que ma culture littéraire n'ignorant rien des auteurs et artistes évoqués m'ont beaucoup aidé. Je n'ai à aucun moment été égaré par cette profusion d'informations « érudites ». Mais un lecteur lambda peut sans doute être perdu par ces références. C'est donc une lecture passionnante que j'ai faite, me replongeant dans les enfers de ces hommes et femmes, joués et jouant, quêteurs aveugles et aveuglés d'absolus, la révolution, l'oeuvre, l'alcool, l'amour, les femmes... Les citations d'oeuvres sont stimulantes. Y a t-il un héritage, que devient-il, comment tourne la Grand-Roue Ferris ? Ou tout cela retourne-t-il au silence comme celui des Indiens qui ont tout compris : se taire devant le mystère de tout ce qui se présente.

Jean-Claude Grosse

Viva/Patrick Deville

montage que j'ai réalisé avec des documents d'époque + a capella la voix de Dasha Baskakova

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L'Extravagance/Mémoires de Salah Stétié

28 Novembre 2014 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Avec les Mémoires de Salah Stétié, L'extravagance, parue chez Robert Laffont, on a affaire à une démarche de mémorialiste, assez peu soucieux de chronologie, de précision. Au gré des jours, des humeurs viennent les écritures plurielles, souvent belles, poétiques, émouvantes mais aussi caustiques, cassantes, sans complaisance sur des souvenirs s'entraînant plus que s'enchaînant par association. Plus de 600 pages de Mémoires, n'est-ce pas une tentative vaine ? J'ai hésité à me lancer dans ce marathon de lecture : c'est plusieurs semaines de temps or le temps m'est compté comme à chacun. Mon amitié pour lui et la connaissance que j'ai de son œuvre et de sa culture ont levé mes hésitations. Je me suis embarqué dans cette traversée de 50 ans qui précède ma propre traversée de onze années.

Salah Stétié est issu d'un milieu cultivé du Liban. Il a accès facilement aux livres, fait des études de qualité. Le Liban et Beyrouth attirent l'élite intellectuelle française. Stétié en profite, va écouter les conférenciers, n'hésite pas à intervenir, souvent avec un humour peu apprécié de ses victimes.

Il a une écriture travaillée, avec des phrases souvent longues, descriptives. Les épithètes sont nombreuses ainsi que les images. Références et citations montrent bien la culture immense de l'homme, capable de dire des poèmes pendant une heure (il l'a fait chez moi au Revest vers 1990, en particulier Jodelle, quelle modernité !), culture d'Occident acquise en partie pendant son long séjour en sanatorium où il a lu jour et nuit, homme des deux rives, donc de deux civilisations et cultures, l'orientale et l'occidentale. Indéniablement arabe, indéniablement musulman, sévère sur les dérives fanatiques et intégristes, il est aussi un moderne, soucieux de toutes les révolutions esthétiques du XX° siècle et en partie des révolutions scientifiques et techniques.

Poète, il est aussi un penseur de l'écriture poétique. Son récit d'enfance et d'adolescence nous montre comment certaines images, certaines métaphores obsédantes (selon Charles Mauron) lui sont venues, très tôt, comment elles l'ont travaillé avant même qu'il ne les travaille. Ce récit d'enfance à Barouk donne des paysages montagnards du pays du cèdre, une image de paradis et pour un enfant, cela doit l'être. Mais les drames atteignent aussi les enfants et la disparition d'une tante et de son fils dans un incendie (lui a un an au moment du drame) a durablement marqué l'homme et le poète. J'en frémis rien qu'à l'évoquer.

Ur en poésie, Les porteurs de feu, La Unième nuit sont de magnifiques essais que tout amateur de poésie se devrait d'avoir lu pour sa propre écriture ou pour l'évaluation des poètes qui ont sa prédilection. L'air du temps fait des réputations et le temps passant, l'aura s'estompe, le souvenir s'efface, la grandeur décline et le poète encensé se trouve ravalé au ras des pavés. Cela m'incite depuis longtemps à beaucoup d'humilité, à être économe en écritures rendues publiques. Salah Stétié nous révèle ainsi comment son admiration pour Liberté d'Éluard s'est transformée en incompréhension devant cette erreur de jugement. Comme lui, j'ai connu, je connais mes désaffections pour, allez, je le dis, Saint-John Perse, René Char et beaucoup d'autres. Aujourd'hui, ce sont seulement quelques fragments de poèmes pour une image, une association qui me nourrissent.

Salah Stétié, homme des mots, arpenteur de villes et de mythes est sensible à l'effervescence intellectuelle. Jeune homme faisant ses études à Paris, c'est-à-dire en dilettante disponible comme cela se pratiquait (ce qui n'est plus le cas aujourd'hui ; tout est extrêmement encadré, sans doute pour contrôler toute tentative de révolte, toute remise en cause du système) et malgré une certaine timidité, il fréquente assidument petits théâtres légendaires (La Huchette) et librairies mythiques (Adrienne Monnier, Sylvia Beach). Stétié a cette capacité très jeune à oser, à chercher la rencontre. Il en fera de très nombreuses, de très belles. Des amitiés durables en naîtront. J'aime bien ce type d'entreprenant. Je l'ai moi-même fait en écrivant à des gens que j'aimais, Odysseus Elytis, Lorand Gaspar, Le Clézio, Beckett, Lawrence Durrell, Emmanuelle Arsan, Marcel Conche, Salah lui-même. J'ai ainsi été invité à Rabat et à La Haye dans deux de ses postes d'ambassadeur et ces séjours ont été productifs : N° 13 de la revue Aporie, Salah Stétié et la Méditerranée noire, édition de Lumière sur lumière ou l'Islam créateur, Le Voyage d'Alep.

Mais cet entreprenant, ce reliant, ce passeur revient aujourd'hui de tout cela. Peu d'amis, peu de souvenirs heureux, beaucoup de souffrances, beaucoup de déceptions, de désillusions, d'amertume. Le monde lui fait mal. Écartelé entre ses idéaux humanistes et l'impuissance à agir, à changer les choses au proche et moyen-orient, au Liban, son pays tant aimé, si meurtri, détruit et s'autodétruisant. L'ambassadeur, le diplomate ont vécu des moments difficiles dans des situations où il était mal aisé d'y voir clair, d'avoir des repères. J'avoue que tout ce que raconte Salah Stétié sur les conflits israélo-arabes, sur les Palestiniens, sur les dictatures en Irak, en Syrie, au Yémen, en Égypte, en Lybie, sur les révolutions du printemps arabe est passionnant, consternant, effrayant. Quasiment au coeur de ce monde pas encore en fusion mais ça viendra, faisons confiance aux barbus des 3 camps (les israéliens, ultra-orthodoxes, les sunnites, salafistes et autres des royaumes et émirats, les chiites d'Iran et d'ailleurs, arme atomique comprise, j'en suis persuadé, les références bibliques et autres rendant possible par métaphore cet usage du feu céleste sur terre; que peuvent et pourront contre les paroles des Dieux abrahamiques, chacun ayant le sien, les paroles diplomatiques, politiques, les résolutions onusiennes, européennes ?), Salah nous fait prendre conscience des complexités, des ambiguïtés (ce mot est important chez lui; je pense qu'il accepte les ambiguïtés, qu'il ne cherche pas à les lever, façon de maintenir la dialectique agissante) de la dangerosité de cette région du monde dont les secousses, les séismes n'ont pas fini de nous ébranler. Il est évident que la création d'Israël en 1947-1948 est l'origine de cet abcès. L'attitude deux poids, deux mesures des États-Unis, selon qu'on est juif ou palestinien, nourrit la haine des uns et des autres. L'immense richesse due au pétrole et au gaz, inégalement répartis, ajoute aux risques de généralisation des incendies, au propre.

Salah Stétié, c'est clair, souhaite la séparation du spirituel et du temporel comme Abdelwahab Meddeb, il est laïque et donc une exception en cette partie du monde, pas prête à renoncer aux dits d'en haut du très Haut. Il souhaite la paix mais tant d'autres préfèrent les braises, l'enfer sur terre au nom du paradis ailleurs. Il a payé cher puisque pendant la guerre civile, outre les balles qui ne l'ont pas atteint, il a perdu ce qu'il possédait à Beyrouth (les pillards et les squatters ont eu raison de lui et même après la guerre, il n'a rien pu récupérer). Dépossession comme la vivent tant de gens devant fuir les fous de Dieu. Je comprends mieux l'attachement à l'argent de Salah, pas trop mais ce qu'il faut pour vivre et assurer l'avenir de Maxime comme de Caroline.

Salah assume ses amours et ses haines. Avec le temps, il n'est pas devenu sage mais a réduit sa surface d'exposition quoique faisant une dizaine de voyages dans le monde par an, toujours invité à des manifestations prestigieuses pour y porter sa parole. Il revendique son oeuvre pour 2000 lecteurs sachant lire. Il y a une croyance en la force, la durée, l'éternité de l'oeuvre qui me semble excessive. Je ne crois plus à cette ultime illusion. Ses références à la modernité selon Baudelaire et quelques autres, à de grands formulateurs en poésie, ses réquisitoires contre la fausse poésie, la littérature romanesque de consommation, ses liens avec les artistes peintres et sculpteurs pour des livres d'artistes et des oeuvres que j'ai pu voir au Musée Paul Valéry de Sète, c'est la face créatrice, ouverte de l'homme, ouvert à l'inédit, à l'inouï, au neuf, au départ dans l'affection et le bruit neufs, à l'imagination de l'obscur, du centre obscur.

Alors c'est qui l'extravagant, c'est quoi l'extravagance. Le verbe est employé une fois (page 544, "car c'est sans doute extravaguer que de vouloir raconter sa vie") et "extravagant", deux fois. Salah raconte bien des épisodes de sa vie avec les autres, contre certains autres. Il raconte bien sa présence au monde, ses combats dans ce monde de bruit et de fureur où la raison a peu de place, où les pulsions meurtrières rassemblent, dressent, séparent, où la justice est sans cesse bafouée, où l'incendie se propage menaçant présent et avenir. C'est le monde qui est extravagant, qui délire. Et les diplomates avec leurs rituels hypocrites, leurs discours incompréhensibles, codés, les politiques avec leur vision bornée de l'Histoire dont ils font une machine broyeuse d'hommes et de femmes ajoutent à ce délire du monde où les intérêts priment, financiers d'abord. Mais l'extravagant est aussi le poète, celui qui ne parle pas le langage commun, celui qui fait advenir du sens autre, d'autres façons de parler le monde et l'homme. Il y a du mystique (le soufisme en particulier) chez Salah. Et les pages sur sa vie à Trembay sur Mauldre, au milieu de ses chats, des fleurs et des abeilles sont pour moi parmi les plus belles avec celles sur l'enfance à Barouk. J'y retrouve ce qui me suffit, à la fois rétrécissement (ma juste place, une toute petite place éphémère) et élargissement (ma restitution matérielle et immatérielle au Ventre-Mer), les augures d'innocence de William Blake :

Voir un Monde dans un Grain de sable

Un Ciel dans une Fleur sauvage

Tenir l'Infini dans la paume de la main

Et l'Éternité dans une seconde.

Jean-Claude Grosse, Le Revest, le 28 novembre

(le 29 novembre à 21 H, cela fera 4 ans déjà)

L'Extravagance/Mémoires de Salah Stétié
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