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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles avec #notes de lecture tag

Misfit/Adam Braver

28 Mai 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

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Misfit d'Adam Braver

Éditions Autrement

 

Ce roman sort au moment où Marilyn et son mythe sont célébrés, 50 ans après tout.

S'appuyant sur des situations réelles, lieux et dates, personnages, ce roman réussit à nous mettre dans la tête de Marilyn. Il s'agit d'une tentative de nous faire entrer dans l'univers mental de Marilyn par empathie. L'usage du « tu » est le signe de cette tentative d'empathie ; en s'adressant à toi, l'auteur se met à ta place avec la petite distance existant entre « je » et « tu ». Dire « je » c'est véhiculer l'illusion que ce qui est dit est vrai, sincère. En disant « tu », l'auteur nous laisse apprécier, évaluer la vérité, la sincérité de ce qu'éprouve Marilyn.

Les scènes décrites ne sont pas chronologiques : série de scènes entre 1937 et 1954, 27 juillet 1962 en 4 épisodes répartis dans le livre : le fameux week-end chez Sinatra à Cal-Neva Lodge, 1956 et l'Actors Studio, 1957-1960 avec le tournage des Misfits en 1960, 6 chapitres, janvier-juin 1962, et pour terminer, une semaine après le 28 août 1962, à la morgue donc. Les moments ne sont pas nécessairement les plus connus. Il s'agit de nous faire pénétrer dans l'univers de Marilyn, sa fragilité, ses peurs et angoisses, sa culpabilité …

Ce roman est un mixte de biographie et de fiction. Je l'ai lu avec plaisir. Les chutes des chapitres sont souvent intéressantes parce qu'inattendues.

 

Jean-Claude Grosse

 


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L'Intranquille/Gérard Garouste

1 Mai 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

 

L’Intranquille/Gérard Garouste,

avec Judith Perrignon

Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou

 

Voilà un autoportrait particulièrement prenant. Je ne connais rien de Garouste. Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer son œuvre. Je sais qu’il est à l’origine de La Source, initiative ne pouvant venir que d’un fou et d’un peintre et qui atteint semble-t-il ses objectifs.

·      la prévention,pour venir en aide aux enfants défavorisés, en lien avec les travailleurs sociaux, en utilisant des supports artistiques et culturels, afin de faciliter leur réadaptation sociale et permettre leur épanouissement personnel

·      l'éducation,en développant l'accueil de classes lors d'ateliers de pratiques artistiques, de séjours modulables avec ou sans hébergement, pour favoriser la démarche créative et l'éducation artistique des élèves, en collaboration avec les enseignants.

·      la dynamique artistique et culturelle, auprès du public local et régional, pour promouvoir l'art et la culture, en s'adressant à un public plus large, et en devenant un centre artistique régional en milieu rural, notamment dans le sud de l'Eure.

Autoportrait d’un fils, portrait d’un père, d’une mère, d’une femme, de Léo Castelli, de Fabrice et quelques autres. Garouste est le fils d’un salaud antisémite qui n’a pas hésité à spolier des Juifs pendant la guerre. Il est le fils d’un père sans doute psychopathe, terrorisant sa femme, son fils, lequel va se réfugier dans la lune, le délire, la folie et la peinture. Garouste mettra du temps à s’émanciper du poids de son père. Et paradoxe, ce fils d’antisémite va trouver sa voie, sa langue en apprenant l’hébreu et en nous montrant comment cet apprentissage fut désencombrement, mise à jour des mensonges du catholicisme en particulier, comparant l’éducation religieuse passive du catholicisme à l’enseignement émancipateur de la Thora. Deux exemples : le 1° Honore ton père et ta mère peut être entendu tout différemment, considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire ; le 2° l’épisode de Saül qui refuse de donner un dernier assaut aux Philistins et de tuer femmes et enfants comme le veut l’Éternel, il perd tout, son royaume et la vie, il est décapité ; leçon catholique : il faut obéir à l’Éternel ; leçon talmudique : tu peux avoir raison et le payer très cher.

Garouste, le succès étant venu, comprend qu’il a un devoir vis à vis des jeunes en difficulté, lui qui a eu tant de mal à se trouver, à se désencombrer. Quand il inaugure La Source, son père a ce mot terrible : C’est dommage que je haïsse l’humanité sinon je serai bien venu.Son père est allé jusqu’à lui demander de renoncer à son héritage pour le transmettre à ses deux fils. Garouste a connu les internements psychiatriques, la camisole chimique, les cocktails de neuroleptiques. Il a même dormi à Sainte-Anne dans la chambre d’Althusser, interné après avoir étranglé sa femme et disant cela à sa femme Elizabeth, il lui serre la gorge (halte ! tu serres !), la sadisant comme il dit. Quand on en est passé là où il est passé, on acquiert une capacité à questionner, mettre en doute ce qui contribue à vous détruire. Aujourd’hui, il contrôle mieux ses émotions qui peuvent le conduire à un épisode de folie, il sait que la folie ne l’aide pas à peindre comme la peinture ne le sauve pas des crises de folie.

Sur son travail de peintre et son positionnement de peintre, il y a des pages très intéressantes. Je retiendrai que pour lui, la peinture, après toutes les aventures de l’art du XX° avec Picasso, Duchamp, Warhol, les installations, performances, surenchères … ne peut consister qu’à raconter des histoires, à questionner, à donner du sens, des sens plutôt parce qu’il glisse sous la peinture de surface, des repentirs qui apparaîtront avec le temps. Il emploie une métaphore, celle de l’Everest. On ne peut monter plus haut que là où les artistes nous ont menés. Alors certains veulent monter à reculons, d’autres torse nu … lui a opté pour mettre ses pas dans ceux des maîtres et chercher sur le toit du monde ses propres sensations, vibrations. Cette métaphore ignore les gouffres où se jettent quantité d’anartistes d’aujourd’hui, comme dirait Rezvani. Monceaux de cadavres, déjections et excréments odorants … que sais-je, des provocations sans lendemain d’après scandale. Il a peint 600 œuvres. Sa peinture demande une herméneutique, lui emploie le mot exégèse, un désencombrement du regard, un déconditionnement. Par exemple, s’il peint Dina, Genèse 34, il la peint en réaction à un texte rabbinique étonnant d’ambiguïté : cette jeune fille était extrêmement belle, vierge et aucun homme ne l’avait connue, sous-entendant qu’une femme peut être vierge et avoir connu un homme (le texte rabbinique évoque alors ces mœurs des jeunes filles consistant à préserver la virginité de l’endroit de la virginité mais à être sans pudeur d’un autre endroit) et donc la Dina de Garouste a deux sexes, deux anus ; Allez savoir avec tous ces trous si elle est vraiment vierge !dit-il.

L’écriture est sobre, efficace. Autobiographie sans haine, lucide et forte.

 

Jean-Claude Grosse, 1° mai 2012

 

 


 

 

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L'Origine du Monde/Serge Rezvani

26 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'Origine du Monde/Serge Rezvani

Pour une ultime histoire de l'art

à propos du « cas Bergamme »

Babel 2002

 

Roman étourdissant et éblouissant sur la fin de l'art, de l'Art, sur l'histoire de l'art et du marché de l'art, sur le milieu des conservateurs, restaurateurs, commissaires, journalistes et fous d'art.

Étourdissant par ce qui se dit : les arguments des uns et des autres sont percutants et solides.

Éblouissant par les œuvres évoquées ou certaines révélations sur Rembrandt, Vinci, Picasso ...

Il s'agit des confessions de Bergamme, un fou d'art, voleur de génie qui a subtilisé un certain nombre d'oeuvres célèbres pour les poursuivre, les inachever comme il dit et qui ayant compris le travail destructeur du conservateur du Grand Musée tente de voler L'Origine du Monde de Courbet et se retrouve au cœur de la machinerie muséale. De curieux accidents, crimes, suicides se succèdent jusqu'à l'embrasement final du Grand Musée. Un éthologue de la névrose muséeuse de Bergamme, condamné à vie, obtient ces confessions d'une oralité (écrite) virtuose en ce sens que Bergamme n'est jamais seul à parler mais mêle ses interlocuteurs dans son récit.

Entre les multiples réflexions sur l'art, des récits plutôt désopilants sont le fait de différents protagonistes comme Quevedo, racontant les exploits de son chien, M. Bull, couvrant la chienne papillon ou comme Le Crapaud, faisant des expériences sur les rats-taupes-glabres. Art et science, art et technique ne sortent pas grandis de ce roman.

Le Grand Musée sensé mettre en valeur pour le plus grand nombre, le patrimoine pictural de l'humanité, n'est en réalité qu'un cimetière où dans les combles, les « plombs », pourrissent, fermentent les œuvres impossibles à conserver, restaurées par des générations de restaurateurs à tel point que plus aucune œuvre n'est originale, que toutes sont des œuvres de seconde et troisième et nième main. Cette situation, gardée secrète, n'est plus tenable. Il faut en finir avec l'unicité de l'oeuvre donc avec son caractère périssable, il faut la rendre éternelle par duplication, c'est le rôle de la machine à répliquer qui pourra reproduire l'originale à l'infini mais en l'absorbant, en l'avalant, en la détruisant.

Dans ces « plombs », les personnels du Grand Musée se retrouvent pour des parties de jambes en l'air dont ils comprennent l'origine, L'Origine du Monde. Au milieu de toutes ces œuvres, consacrées au mystère du féminin, à ce quoi toujours caché sous les jupes des femmes et objet de tous les désirs masculins, les personnels sont envahis par une sensualité exacerbant leur sexualité comme celle des rats-taupes-glabres. Les conversations accompagnant ces séances sont profondes et comiques, jubilatoires avec des perspectives ouvertes vertigineuses sur par exemple, la vraie recherche de l'homme, pas le quoide la femme, mais devenir le quoi, devenir femme, avec de nombreuses réflexions aussi dont celle-ci : en peignant d'après photographie le quoi d'une femme, en transgressant le tabou qui faisait du quoi, un lieu sacré, en ramenant la femme à n'être qu'une partie de son corps, en découpant donc l'être mystérieux, Courbet aurait été l'Iconoclaste, il aurait annoncé, préparé les équarrissages de masses et l'émergence des anartistes du n'importe quoi, le conservateur en chef du Grand Musée, un Allemand, multipliant les exemples de n'importe quoi où paradoxe, les anartistes ne revendiquent pas d'être dans la filiation des Anciens mais prétendent au contraire que c'est à partir d'eux que s'éclaire rétroactivement l'histoire de l'art.

Bref, on comprend le sous-titre : Pour une ultime histoire de l'art. À la fin de ce roman, beaucoup d'illusions sont tombées. On ne fréquentera plus les Grands Musées. On ne croira plus à la conservation patrimoniale. On ne croira plus à l'unicité de l'oeuvre. On sera redevenu humain, acceptant la précarité des œuvres, leur éphémère beauté, leur disparition prochaine ; on saura qu'on regarde un faux, prétendu vrai, original. Ce roman est donc une entreprise salutaire de démystification avec les moyens du roman à clefs et à suspense. Le dernier collectionneur de L'Origine du Monden'est pas nommé. Il n'a jamais montré ce tableau, caché derrière un rideau rouge. Il suffit que ce tableau soit su, disait-il, pas vu.

 

Jean-Claude Grosse,

le 23 avril 2012, anniversaire de la mort de Shakespeare et de Cervantes, le 23 avril 1616.

 


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Déluge/Henri Bauchau

22 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

 

Déluge / Henri Bauchau

Babel 2011

 

Le-deluge--par-Michel-Ange.JPGle déluge par Michel-Ange

 

Henri Bauchau fait partie des écrivains que j’aime lire. Il se lit bien, ses mots sont simples, ses métaphores également, mais tout cela est nourri d’une grande écoute de la complexité humaine, des oscillations entre contraires qui font qu’on vit, qu’il y a de la souffrance puis du bonheur, de la création et de la destruction, de l’eau jusqu’au déluge et du feu ou l’inverse. Les histoires d’Henri Bauchau embrassent le temps et l’espace, les mythes d’hier et les légendes d’aujourd’hui.

Dans Déluge, l’histoire nous est racontée par Florence qui atteinte d’une maladie lui laissant peu de répit se retrouve à accompagner un peintre fou. Cet être extravagant se prend d’amour pour Florence, la met au dessin et à la peinture et la guérit de sa maladie. Ensemble et avec d’autres dont Simon, ils entreprennent sous la direction non directive de Florian, le peintre fou, pyromane, dont la vie occupe un chapitre, une œuvre inspirée du déluge. Cette œuvre monumentale leur demande des années, elle provoque des crises, des départs, des retours, des réconciliations, elle fait éclore un amour entre Florence et Simon, à partir de l’Ève peinte par Florian. Ce qui est raconté d’une façon épique, c’est le combat pour réaliser cette œuvre, au péril de leurs vies, il s’agit d’un corps à corps entre les visions, les histoires qu’ils se lisent et leur incarnation sur la toile, dans la toile car tout se passe comme si la toile, lieu de la représentation, de l’image était le lieu de la réalité, de la présence. Pas de distance quasiment entre la vie et l’art, l’art c’est la vie. En réalisant avec d’autres cette œuvre nommée L’œuvre infinie, Florian le peintre qui aimait créer puis détruire ses œuvres par le feu trouve enfin son équilibre, son point d’équilibre entre eau et feu. En brûlant légèrement son Ève, il la transforme en Florence qu’il offre à Simon. « Je survis, je vis, je vais vivre, c’est ce qu Florian montre … Simon est là … en moi qui peux le faire prendre feu à n’importe quel instant comme sans le savoir, et tout tremblant, il peut aussi me mettre en flammes … ce n’est pas ce qu’a peint Florian. Là, entourée d’arbres, je suis souveraine et mérite attente et patience. Simon le sent, il s’écarte, moi aussi. Nous descendons chacun de notre côté, par un escalier différent. Quand nous sommes en bas, Simon s’approche de moi, embrasse ma main, je tremble, il tremble aussi, nous nous séparons.» page 127. Le docteur Hellé, elle-même très malade, qui a suggéré à Florian cette œuvre sur le déluge et qui de loin, s’occupe de Florian qu’elle a confié avec une sûre intuition à Florence, peut voir l’œuvre achevée avant de s’en aller, confiant à Jerry le soin de fermer les yeux de Florian, le moment étant venu qui ne sera pas loin. Jerry a fait promesse à Florian d’achever l’œuvre en composant en musique, plus tard quand il sera grand, l’arc-en-ciel d’après le déluge. 

J’ai trouvé pas mal de similitudes entre les propos sur la peinture de Rezvani et ceux de Bauchau, avec la même fureur créatrice et destructrice mais avec des moments d’apaisement chez Bauchau. Maintenant j’entreprends la lecture de L’Origine du monde. Pour une ultime histoire de l’art, à propos du « cas Bergamme » de Rezvani. Une lecture dans la même veine. Je suis sûr que Pof aurait aimé ces livres.

 

Jean-Claude Grosse, le 22 avril 2012

 

deluge-4.pngla compassion de l'arche

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Isola Piccola/Serge Rezvani

21 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Isola Piccola/Serge Rezvani

chez Actes-Sud Papiers, 1994

 

Voilà une pièce qui m'a attiré par ce que dit le Collectionneur en 4° de couverture

« Mais savez-vous que c'est par une infinie répulsion que se tient en place l'univers ? En mathématique comme en chimie ou en physique l'élément d'affinité répulsive sert en quelque sorte de liant. Les affinités répulsives fondent la chimie, la biochimie, la physique nucléaire... et aussi le sexe ! L'univers ne tient ensemble que par le jeu des affinités répulsives. Nous-mêmes ne sommes que des charges électriques dont les phases ne cessent de s'inverser. Cette électricité déphasée, ces pertes et ces retours de tension font de l'univers une curiosité. Sans la folie des flux électriques répulsifs, l'univers ne serait pas cette curiosité qui maintient nos propres flux électriques en éveil. Nous crèverions d'ennui si nous n'étions non seulement plongés dans le chaos mais nous-mêmes chaos. Aucun de nous n'éprouve envers l'Autre ce qu'on nomme naïvement du sentiment... ou si vous préférez une affinité stable. », il dit cela à la Romancière, page 29.

L'histoire, compliquée : la Romancière de la génération perdue a été brisée en pleine gloire par le coup de revolver d'un garagiste admirateur ; paralysée, elle a pour soutien, le Poète. S'aiment-ils vraiment ? Le poison du doute travaille la Romancière paralysée, dépendante de cet homme beau comme un Ange et dont le Collectionneur est amoureux comme la Magicienne est amoureuse de la Romancière gainée comme une sirène. Le collectionneur se propose avec la magicienne de détruire cette relation, d'avoir pour lui, le poète, la magicienne voulant la romancière, d'où l'invitation sur la petite île du collectionneur où viennent d'arriver, invités, un peintre détraqué mais génial, fou quoi, arrivé de Hongrie avec une jeune femme qui s'occupe de lui comme le poète s'occupe par amour de la romancière. Le peintre est sujet à des crises et détruit au couteau une partie des œuvres rassemblées par le collectionneur qui trouve son compte dans ces actes : « Qu'il tue ! Qu'il égorge l'art ! Qu'il fasse saigner ! Saigne, Peintre, saigne-moi ça ! La science qui commande tes gestes fait que l'art se tient sur cette crête ardente du oui et du non, de la foi et de sa négation, de l'édification et de la sublime destruction. » page 34.

L'acmé se met en place avec la proposition de l'intermédiaire de vendre une esquisse du Sacrifice d'Isaac par Tintoretto. Le collectionneur va jusqu'à prendre la place d'Abraham dans l'oeuvre du peintre, couteau à la main, autre main sur la gorge d'un enfant albinos, acheté pour rien et jusqu'à demander à l'Ange de le retenir avec deux doigts sur son bras. Final à votre convenance.

 

10isaac.jpgLe Sacrifice d'Isaac par Tintoretto


C'est une pièce métaphysique par les perspectives ouvertes, sur le mal à l'oeuvre, le silence de Dieu … sur la création, l'art, la destruction, l'amour : « tu ne l'as jamais aimé. Tu t'es aimée à travers lui … Et lui s'est aimé en croyant que tu l'aimais pour lui quand tu l'aimais par ce que tu croyais être son amour de toi. » page 82.

Elle utilise des personnages peu approfondis psychologiquement de façon à ce que ce qui se dit et se passe ouvre sur des perspectives inhumaines si je puis dire. On ne s'étonnera pas de la présence d'une magicienne sans pouvoir autre que celui de manipulation. On ne s'étonnera pas de la mégalomanie et de la perversité du collectionneur, de la paranoïa du peintre, tout cela pour exacerber, porter aux extrêmes. On est chez des très riches mais cela importe peu parce que que ce qui est mis en avant, c'est le pouvoir permis avec l'argent, celui de tuer et non de sauver. Rien ne peut s'opposer aux desseins du collectionneur.

 

PS : hasard des lectures, je suis en train de terminer Déluge de Henri Bauchau, roman de Florian, un peintre détraqué qui peint le Déluge pour peut-être le brûler … (note pour bientôt)

 

Jean-Claude Grosse, le 20 avril 2012

 


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La Traversée des Monts Noirs/Serge Rezvani

19 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

  La Traversée des Monts Noirs

supplément au Rêve de d'Alembert

de Serge Rezvani

(Belles Lettres 2012)

 

voilà un roman d'une densité telle qu'il faut une grande attention et concentration pour ne pas s'égarer, lu dans l’édition de 1992 chez Stock, disponible en 2012 aux Belles Lettres

un roman dialogué ou plutôt monologué par des personnages divers qui parfois se coupent, se contredisent, s'affrontent, se comprennent, partagent mais l'essentiel est ce qu'ils assènent à coups d'arguments affutés sur des sujets divers qui leur tiennent à coeur ou sur leurs sentiments, leurs relations ; rien de superficiel dans ces échanges et ces confidences ; on admet sans méfiance particulière malgré les mises en garde sur un tel ou un tel qu’il s’agit d’une mise à nu sincère des différents protagonistes d’une histoire d’amours sur fond d’une histoire de dominations et de migrations ; on est amené à les croire même si les versions sont multiples, les subjectivités étant en jeu

ces monologues-dialogues ont pour témoin un Français qui ne dit pas un mot de tout le roman mais nous décrit en didascalies les péripéties, déplacements, arrêts, les lieux, les moments ; lui se déplace assez peu, le train, le planétarium ; les confidents ne cessent d'être en différents points du globe (en monologues) mais principalement Pologne, Russie, Israël ; ces confidents l'ont adopté pour la raison qu'ils croient qu'il ne comprend pas le russe ; ils parlent devant lui, le prenant à témoin (donc nous, lecteurs), lui parlant parfois en français, parfois en anglais, ne lui demandant jamais son avis ; cette avalanche de discours en 3 langues est paradoxalement écrite dans une seule langue, la française ce qui rend d'autant plus savoureux les remarques de nature linguistique sur le russe mais aussi le français : noirs = rions ou autre palyndrome : roc cornu pour parler des Monts Noirs

les personnages sont essentiellement des scientifiques, la majorité d'origine juive ; il y a une femme, la dernière juive polonaise, fauvette, hantée par le cimetière de ses ancêtres de la « juiverie » impossible à retrouver sauf peut-être sous un roncier qu’elle fait brûler pour ramener les cendres en Israël, l'homme des fauvettes dit le professeur, Sterne, le dernier descendant polonais des comtes pendeurs qui ont parqué si longtemps en bas de leur château la « juiverie », un jeune mathématicien, Math, un vieil entomologiste, un neuro-ornithologue et un arpenteur sans arpents, sans doute palestinien ; n'apparaît jamais mais est évoqué, un enquêteur des lointains districts qui enquête sur des crimes très archaïques

ces scientifiques sont des virtuoses de la logique et quand on dit d'une logique qu'elle est diabolique, on en a l'illustration à longueur de pages avec une insistance à donner le tournis car chacun insiste, reprend, ressasse ; sont-ils pris au piège de la raison, du raisonnement ? sont-ils pris au piège de l'expérimentation aussi ? Car fauvette, le professeur, l'entomologiste, Math, Sterne, le neurologue dit le docteur sont des expérimentateurs et observateurs d'espèces de toutes sortes, oiseaux, insectes, mais aussi de leurs comportements pris dans l’engrenage de l’histoire perpétuelle de la domination (comment se comporte un dominant ? comment se comporte une dominée ? qu’en est-il du dominé quand il se transforme en dominant ?)

je suis incapable de dire si ce qui est raconté sur le plan scientifique (et qui est sidérant souvent) repose sur la réalité ou si l'auteur nous mène en bateau ; en tout cas, pour moi, cet univers de scientifiques est un univers de malades, ils ont la maladie des symposiums où tout est vide avec sérieux, ils ont la maladie de savoir et cela les rend extrêmement manipulateurs, tortionnaires justifiés aussi ; les scientifiques ne sortent pas grandis de ce roman (à part l’étonnement qu’on peut avoir devant leurs découvertes) d'autant que les échappées métaphysiques déduites de ces expérimentations se ramènent à peu de choses ; tout est dans l'inné, mécaniquement reproduit d'où l'immobilité sous l'apparence du mouvement, ça revient toujours, ça revient toujours au même, palingénésie

ce roman, sans doute bien documenté scientifiquement, date de 1992 ; 20 ans, cela suffit à le rendre en partie obsolète de ce point de vue ; les découvertes des dernières années en cosmologie mettent à mal la stabilité et même le chaos n'est plus le meilleur moyen de rendre compte de ce qui se passe et qui est dans ce que l'on pourrait appeler la créativité de la Nature pour un métaphysicien et les étonnants pouvoirs du vide quantique pour un cosmologiste ; les univers naissent du vide quantique, se déploient, vieillissent, meurent, redeviennent vide quantique pendant qu'ailleurs de nouveaux univers surgissent ; les considérations sur la matière noire ne sont plus aussi pertinents ; avec la métaphysique naturaliste de Marcel Conche, on aurait un roman moins noir ; la nature des Monts Noirs est chaotique, effrayante, elle est métaphorisée comme les autres lieux, la Pologne du dégel, de la boue, le désert israélien ; cette nature hostile, à traverser, où séjourner, est propice aux désirs d’envol, de départ des oiseaux migrateurs comme des éternels migrants, sans arpents, propice aussi aux nostalgies de retour des mêmes oiseaux, des mêmes migrants ; les scientifiques, fauvette en tête, agissent sur l’inné des oiseaux avec leur planétarium au ciel mobile faisant croire aux fauvettes qu’elles ont voyagé jusqu’en Israël et voici qu’une fauvette pond dans les Monts Noirs croyant être en Israël ; la duperie a fonctionné, la simulation du voyage immobile puisque seul le dôme a tourné ; que peut-on prouver ainsi ? que veut-on prouver ainsi ? à moins qu’il ne s’agisse d’humour avec de gros moyens financiers tout de même (noirs = rions); à moins qu'il ne s'agisse d'appliquer ces déductions d'observations aux hommes  aussi ?

là où ce roman apporte beaucoup c'est sur la relation dominant-dominé, sur la dangerosité ou non de la symétrie (rendre à l'autre ce qu'il nous donne, lui reprendre ce qu'il s'est indûment approprié) ; les pages sur le crime de Sterne, écrasant un enfant palestinien de l’intifada avec ses pierres et son cocktail molotov, crime transformé en accident par Israël, crime insupportable pour fauvette qui était dans la voiture au moment des faits … montrent la complexité de la situation en Palestine avec les jeunes en guerre (sous chaque pierre, un couteau), en Israël avec les anciens comme l’entomologiste, venus de nulle part, les sans arpents de toujours et les jeunes comme Math, nés là, faisant des palestiniens les nouveaux sans arpents

évidemment, fauvette, la dernière juive de Pologne, travaillant dans les Monts Noirs, traquée avec son consentement par le dernier comte pendeur est le nœud du roman ; quatre hommes comme pour les fauvettes, quatre mâles pour une femelle, quatre hommes donc tournent autour d'elle qui va de l'un à l'autre sauf le professeur, pour finalement préférer le frère déclaré de l'enfant tué ; le roman se termine sans doute sur la mort de Sterne, tué par l'arpenteur, qui avait annoncé à Sterne que ça finirait par son assassinat, symétrie !

tout ce qui concerne ce crime de l’enfant et d’autres crimes similaires (celui d’un enfant juif poignardé par un enfant palestinien lequel est immédiatement lynché par les israéliens), avec références à l’actualité (propos d’un premier ministre nommant « animaux bipèdes » les enragés palestiniens, propos d’un Nobel de la paix israélien, propos de Leibowitz), révèle l’implication de Rezvani qui à travers les points de vue de ses personnages et leurs attitudes (fauvette va jusqu’au village de l’enfant écrasé au prix de sa vie) semble ne pas croire à une solution de paix possible. 20 ans après, ce qu'écrit Rezvani n'est pas obsolète. On en est au même point, pire peut-être, effets ravageurs de la symétrie ! Ce pessimisme (cette lucidité) me semble en lien avec la métaphysique sous-jacente aux développements scientifiques comme à la fin, celui consacré aux affinités répulsives, qu’on retrouve dans Isola Piccola :

« Mais savez-vous que c'est par une infinie répulsion que se tient en place l'univers ? En mathématique comme en chimie ou en physique l'élément d'affinité répulsive sert en quelque sorte de liant. Les affinités répulsives fondent la chimie, la biochimie, la physique nucléaire... et aussi le sexe ! L'univers ne tient ensemble que par le jeu des affinités répulsives. Nous-mêmes ne sommes que des charges électriques dont les phases ne cessent de s'inverser. Cette électricité déphasée, ces pertes et ces retours de tension font de l'univers une curiosité. Sans la folie des flux électriques répulsifs, l'univers ne serait pas cette curiosité qui maintient nos propres flux électriques en éveil. Nous crèverions d'ennui si nous n'étions non seulement plongés dans le chaos mais nous-mêmes chaos. Aucun de nous n'éprouve envers l'Autre ce qu'on nomme naïvement du sentiment... ou si vous préférez une affinité stable. » Isola Piccola

Évidemment, cette dernière affirmation est contredite par les 50 ans d'amour de Rezvani pour Lula et réciproquement et par l'Ultime amour

 

Jean-Claude Grosse, le 16 avril 2012

 

 

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Ultime amour/Serge Rezvani

14 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

ULTIME AMOUR de Serge REZVANI

Les Belles Lettres, janvier 2012

 

Les Belles Lettres sont devenues l'éditeur du survivant renaissant Serge Rezvani, rescapé par réenchantement avec Marie-Merveille de la fin de vie terrible de son épousée de chaque jour pendant 50 ans, Danièle-Lula.

Ultime amour raconte certains aspects de cette histoire (l'essentiel est dans L'Éclipse). J'ai noté trois registres dans ce récit, avec ses retours, ses temporalités différentes :

  • ce qui concerne Danièle, ses soignantes, avec des portraits au vitriol ; deux types de rapports entre les aides et l'absente (la laisser à ses renoncements, la prendre en mains, la soumettre, la conditionner, l'humaniser, la réhumaniser par l'humiliation ; Rezvani est dans une position paradoxale, n'aimant aucune des deux attitudes, renonçant à faire face, impuissant à faire face tant à Danièle qu'à ses aides, favorisant ainsi son dépouillement par des prédateurs de plus en plus voraces) ; cette histoire est mortelle pour les amitiés qui se révèlent inconsistantes devant ce qui arrive à Danièle, ce qui pèse sur Rezvani et l'écrase

  • ce qui concerne la renaissance à travers l'ultime amour, la rencontre de Marie-Merveille, peinte, chantée, mise en mots ; femme d'exception proposant le mariage à Rezvani qui l'accepte et c'est elle qui va en finir avec les prédateurs, prenant en mains le sauvetage de ce qui peut encore l'être ; c'est très beau, le lien étant assuré entre les deux femmes par ce que Danièle avait souhaité pour Serge, une autre femme ; elle l'offrait en quelque sorte à la renaissance par l'amour et de l'amour ; l'enfermement dans le souvenir embelli ou beau n'était plus possible ; fallait seulement que vienne le beau jour, le hasard de la rencontre à moins que ce ne fut écrit ; il arriva plus vite qu'attendu ou non au grand dam de tout un entourage intéressé

  • des réflexions générales sur des sujets comme toujours d'envergure chez Rezvani, des ? sur le signe ∞, par exemple l'homme, femme inachevée, la femme avenir de l'homme, phrase dans le Platonov de Tchekhov, appropriée par Aragon, chantée par Ferrat ; ou par exemple sur ce qu'est peindre, sur peindre et écrire, sur le vide du virtuel internautique, sur les idéologies ; Rezvani est un homme de refus, un homme d'intermittences (il arrête la chanson pendant 20 ans, idem pour la peinture, veut brûler et Danièle sauve 16 Repentirs) et de reprises (il est revenu à la chanson, à la peinture et à l'écriture en même temps, signe de sa bonne santé) : il donne le meilleur de lui dans la beauté et la cruauté. Ah ! la gamine obèse, suceuse de pouce, la Luciefer et son Jojo la ferraille, les deux riches parisiennes, le psycho-rigide de l'édition, l'avocate salement intéressée … et la merveilleuse Marie-Merveille ; sur internet, les éditions Belles Lettres ont mis en partage 12 à 13 minutes avec Rezvani chantant ses deux dernières chansons et Marie-Merveille lisant les 1° pages de La Traversée des Monts noirs ; à apprécier sans modération

 

Les Belles Lettres ont réédité aussi le roman que Rezvani considère comme son plus grand roman : La Traversée des Monts Noirs. Il nous l'avait offert le 2 août 2001 lors d'une visite à La Béate. J'avais lu déjà pas mal d'oeuvres de Rezvani (Les années-lumière, Lea années-Lula, Le testament amoureux, L'anti-portrait ovale, Feu, des pièces) et écouté des chansons par lui-même ou Mona Heftre et puis je m'étais arrêté en chemin jusqu'à ce que je le redécouvre à travers la disparition récente de Pierre Chabert, metteur en scène qui m'avait mis en relation avec lui. Je viens d'écrire à Rezvani une longue lettre manuscrite adressée à la maison mythique. Espérons qu'elle arrivera à bon port, au sud du sud.

 

Jean-Claude Grosse, le 11 avril 2012

 

 

 

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Métaphysique/Marcel Conche

4 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Métaphysique

de Marcel Conche

aux PUF, mars 2012

 

Comme souvent, les livres de Marcel Conche reprennent des articles publiés en revue ou des conférences données en des lieux divers. Cette diversité d'origine n'empêche pas la cohérence d'ensemble. D'autant qu'avant-propos, prologue ou préface viennent préciser l'objet.
Dans cette livraison, ce qui m'a subitement frappé c'est l'apaisement possible que peut procurer un tel livre, une telle pensée, une telle écriture par rapport à deux angoisses possibles : celle de notre nullité, de notre néant par rapport à l'infini, à la Nature ; celle de notre liberté, des usages que nous pouvons en faire ou ne pas en faire.

Au fur et à mesure, Marcel Conche, affine, approfondit, dit autrement des choses déjà dites et cela précise, rend perceptible, sensible presque, des aperçus métaphysiques visant rien moins que le Tout de la Réalité comme se doit de le faire une métaphysique.

Ce qui est spéculatif parce que non susceptible de preuves, seulement d'arguments, devient avec cette écriture, concret. Le naturalisme de Marcel Conche parle à la fois vrai pour tous, si on accepte l'argumentation en faveur de cette métaphysique comme la réfutation des métaphysiques théologisées et vrai pour chacun qui se reconnaîtra dans ce naturalisme, prolongeant en philosophe ou en poète les perspectives ouvertes.

Le chapitre IV, Le naturalisme métaphysique, est particulièrement éclairant. Nourri des métaphysiques pré-socratiques et des apports scientifiques les plus récents, comme de ses propres évidences, méditations et spéculations puisque au-delà de la science, il n'y a que spéculation, le naturalisme proposé peut se déployer pour chacun. Si la Nature est une tapisserie où le centre est partout, où le déploiement se fait de proche en proche avec des bifurcations, déviations, mutations, infinitésimales, cette métaphore partiellement proposée par Marcel Conche peut être développée par qui se sent concerné par cette saisie de l'insaisissable. Je dirai que la Nature poète évoquée par Marcel Conche trouve en lui son métaphysicien, susciteur de possibles poètes tapissiers.

Le chapitre V sur le temps, la temporalité, la temporalisation est lui aussi riche de déclinaisons possibles pour quiconque veut comprendre ce qu'est le temps, comment il s'inscrit dans le temps qu'il rétrécit pour le rendre vivable, ce que deviennent les événements passés, comment advient l'avenir, les différences entre l'instant et le présent. Là encore, le métaphysicien naturaliste peut susciter des écritures de poètes.

Et comme je le signalais, l'apaisement est au bout, l'acquiescement. Je ne suis rien qu'un bref instant dans le temps éternel mais je peux donner le plus de valeur possible à ma vie brève ; je suis mortel mais en même temps, je suis toute la Nature infinie ; ainsi, on ne se vit pas séparé et du temps éternel et de la Nature infinie : on en est l'expression ou encore, temps et Nature m'ont fait surgir pour un bref moment, pour éventuellement le meilleur usage de ma liberté, pour, créature issue du hasard, devenir cause de moi-même, dessein, créateur de mon dessin de vivant-destin une fois passé. J'aime assez cette vision qui ne constitue en aucune manière un survol de l'Englobant mais une perspective mettant en jeu le Dasein que je suis, l'Ouverture, l'Ouvert. Je sors de mon confinement pour m'ouvrir sur l'infini insaisissable, sur l'éternel insaisissable sachant que tout être vivant est inaccessible, incompréhensible dans son for intérieur (autre visage de l'infini) et donc, si la vérité de l'autre est inaccessible, me reste la possibilité de faire récit, d'écrire les légendes de mon rapport à cet autre. La métaphysique de Marcel Conche est pour moi une incitation à l'écriture.

 

Jean-Claude Grosse

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Dans les forêts de Sibérie/Sylvain Tesson

2 Janvier 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Dans les forêts de Sibérie

de Sylvain Tesson

 

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Sylvain Tesson a passé près de 6 mois dans une cabane au bord du Baïkal, sur la rive occidentale, entre février et le 28 juillet 2010. Il a quitté le Baïkal, le jour où avec quelques écrivains français nous allions à la rencontre d'écrivains russes et bouriates, au bord du Baïkal, sur la rive orientale, la rive bouriate. Nous y avons passé 21 jours pour un bocal agité. De son séjour d'ermite, il a ramené ce livre. De notre rencontre avec écrivains, comédiens, metteurs en scène, nous avons ramené un livre Baïkal's Bocal et des vidéos.

Le livre de Sylvain Tesson est un journal tenu au jour le jour sauf les 9 jours nécessaires au renouvellement de son visa. Ermite volontaire, pour rompre avec sa vie d'aventurier : savourer le temps plus qu'avaler l'espace, rompre aussi avec le monde d'où il vient mais où il reviendra. De ce monde lui arrivent quelques nouvelles par visiteurs intempestifs et une par téléphone satellitaire : celle qu'il aime le laisse tomber. L'ermite amoureux en est ravagé et se défonce dans des escapades harassantes.

La vie d'ermite est faite d'un certain nombre d'activités, une quinzaine, de moments de paresse, de contemplation de divers endroits, derrière la vitre, au niveau de l'eau, en hauteur entre 0 et 2000 mètres, de lectures, d'écriture, de rencontres, les unes prévues, les autres, inattendues, tonitruantes.

Le journal est rempli des échos des lectures. De nombreuses citations, judicieuses, profondes, donnant à réfléchir. L'ermite très actif, hyperactif même, n'hésite pas à nous livrer ses réflexions, comparant la vie d'ermite, bien équipé, jamais seul très longtemps, car il rend visite, reçoit des visites, à la vie urbaine. En gros, l'ermite vit dans la proximité, de la proximité, de son travail de pêche, de cueillette, de ses talents de bricoleur, d'arrangeur. Il prélève sur l'environnement immédiat ce dont il a besoin, sans excès. Il vit l'immédiat, au contact des éléments, souvent en furie. Sylvain Tesson nous décrit bien les lieux, leur végétation, les variations observées, les présences, des plus petites (insectes et moustiques) aux plus dangereuses (ours, silènes). Son vocabulaire est riche, c'est le vocabulaire de celui qui sait nommer ce qu'il escalade, qui sait nommer ce qu'il voit, hume, touche. Beaucoup de comparaisons entre les spiritualités et les philosophies, le bouddhisme, le shivaïsme, le stoïcisme, le pofigisme, le christianisme. Beaucoup de réflexions sur les attitudes possibles sous ces latitudes et dans ces conditions. Ce qui anime Sylvain Tesson c'est prendre part au chant du monde, sans théorie ou religion adoptée, comme ça vient, comme ça s'offre, une forme d'épicurisme plus sensible aux plaisirs pris qu'aux déplaisirs évités. D'où les plaisirs des cigares (ne pas comparer un Roméo ici bas et un Partagas ici haut), les plaisirs des rituels russes (les toasts à la vodka ; on a parfois l'impression que l'ermite a un penchant prononcé pour ce poison, c'est le poison ravageur de la Russie, ce qui rend possible le pofigisme : mélange d'indifférentisme et de force vitale).

Un paradoxe : Sylvain Tesson cite Nietzsche évoquant les ravages des livres asséchant leurs lecteurs et son livre est rempli de citations, de réflexions à partir de ses lectures. C'est que c'est un lecteur actif, critique. On est étonné d'ailleurs par le choix des livres, souvent à mille lieues de sa situation, livres dépaysants, nécessaires pour l'éveil.

Un autre paradoxe : l'ermite revient au bout de six mois et se révèle comme quand il faisait l'aventurier, un excellent communiquant. Il sait écrire (parfois c'est un peu léger au niveau de certaines comparaisons) et il sait le faire savoir et il se vend bien. Il y a une envie de partage peut-être un peu suspecte qui rend un peu suspecte l'aventure. Elle a été réelle mais a t-elle été authentique ? Je tranche en pensant que bien peu oseraient un tel séjour, que Sylvain Tesson a le droit d'être ermite six mois et citadin bien d'autres mois, en attendant une nouvelle démangeaison, une nouvelle pulsion de forte solitude contemplative et active. Le panthéisme qui se dégage du livre est réjouissant, matérialiste, sensualiste, un panthéisme d'athée. Manque dans ce livre, la rencontre du chamanisme, si présente au Baïkal, plus peut-être sur la rive bouriate que sur la rive occidentale.

Ces quatre vers de William Blake me semblent en partie résumer l'aventure spirituelle et charnelle de l'auteur :

 

Voir un Monde dans un Grain de sable

Un Ciel dans une Fleur sauvage

Tenir l’Infini dans la paume de la main

Et l’Éternité dans une heure.

 

William Blake,

Augures d’Innocence.

 

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je signale l'existence d'un documentaire 6 mois de cabane au Baïkal, diffusé sur France 5 

 

 


 

 

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La liberté/Marcel Conche

23 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

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François Carrassan / Note de lecture / La liberté de Marcel Conche, Encre Marine/Les Belles Lettres, 2011. (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages du livre).

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La liberté du philosophe

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Quand on demandait à Eric Weil - mon maître en sagesse, écrit Marcel Conche (39) - si la philosophie était nécessaire, il répondait, étonné, que rien en ce monde n’est nécessaire, pas plus la philosophie que tout le reste, et que la philosophie devient nécessaire seulement si l’on opte pour elle.

Quand il a opté pour la philosophie, Marcel Conche rappelle ainsi que cette décision inaugurale de consacrer le temps de sa vie à l’étude (11) était une parfaite expression de sa liberté absolue. Elle le demeure. Avec cette précision, déjà soulignée en 1991 dans Vivre et philosopher (Le livre de poche, pp. 202-203), que si je suis libre de philosopher, soit de rechercher la vérité pour elle-même, cette recherche ne saurait se concevoir sans être libre elle-même. Et tel fut donc le choix de Marcel Conche, d’aimer la philosophie, de porter le regard vers ce qui, dans cette vie, compte vraiment, loin de toute occupation besogneuse, utilitaire, servile.

 

Dans La liberté, il nous en dit davantage sur sa liberté qui est fondamentalement solitaire parce qu’elle est une liberté de philosophe et qu’elle demeure réticente à se plier à toute règle commune (15).  Et qu’elle porte en elle une puissance illimitée de dire « non ». Car si Marcel Conche a dit « oui » à la philosophie, il a aussi dit « non » au service militaire (11) manifestement contraire et défavorable au développement de sa pensée. Car, seul à pouvoir décider de qui est bon pour sa vie, sa liberté peut en faire un rebelle.

C’est que le philosophe ne reconnaît d’autre autorité que la raison et que l’exercice de son esprit critique ne se soumet à aucune autre règle que celles de cette étrange faculté par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit : la raison, qu’il postule présente en chaque homme, universelle en ce sens, et qui rend seule possible un dialogue contradictoire sur le chemin de la vérité. En ce sens on pourrait aussi dire que la philosophie est le lieu par excellence de l’ouverture au monde (17, 50), et encore le foyer de la liberté.

On verra volontiers dans ce refus de toute autorité extérieure à la raison la condition même de la vie philosophique qui est de penser sans entrave (11) et de façon autonome (15), en ajoutant que cette affirmation d’une raison universellement partagée permet de dire de son exercice critique qu’il est d’essence démocratique. Encore que la pratique politique de la démocratie en paraît si éloignée qu’il vaudrait mieux le dire anarchiste au sens où il n’a ni dieu ni maître. Ce qui laisse entendre que la vérité de la démocratie ne se trouverait véritablement achevée que dans l’anarchie, là où s’étendrait le règne réel de la liberté. Au fond, ne serais-je pas anarchiste ? s’était demandé Marcel Conche dans Vivre et philosopher.

 

Libre d’une liberté infinie dans la Nature infinie (16), tel apparaît l’homme aux yeux du philosophe. Et cette liberté prend corps dans une personne surgie du hasard, inattendue et imprévisible, au sein de mondes changeants. Fidèle au De natura rerum de Lucrèce, Marcel Conche souligne ici le caractère aléatoire (66) de la combinaison fugitive qui donne naissance à chaque figure de l’existence où se révèle le paradoxe d’un être à la fois réel et passager, minuscule et singulier. C’est toute notre liberté, à la fois brève et infinie, telle une option éphémère de la Nature dans son incessant devenir.

 

Mais une ombre vient toucher le tableau de cette liberté infinie au moment où Marcel Conche semble finir de le peindre. Un malheur (53), une tristesse (54). Est-ce à son origine hasardeuse qu’on le doit ? Car il y a la liberté dans la pensée et la liberté dans le monde. Et si je suis infiniment libre d’opter pour la philosophie, que devient ma liberté d’aller et venir si je n’ai pas l’argent du voyage ? Où l’on retrouve la célèbre distinction que Descartes introduisit au fond de l’homme (54), entre un entendement limité, celui d’une créature finie, et une volonté illimitée semblable à celle de Dieu mais dont l’action, quand elle outrepasse notre ignorance, nous ferait tomber dans l’erreur. En droit, dit ainsi Marcel Conche, ma liberté est illimitée : en fait, elle est limitée(60).  Et dans le règne du hasard et du non-sens qu’il affirme (73), le philosophe mesure son impuissance devant l’injustice et la misère du monde, et sa liberté lui paraît soudain vide (71). A quoi bon alors cette liberté quasi divine, si c’est juste pour parler et se payer de mots devant l’injuste ordre des choses (52) ?

 

Mais Marcel Conche avait prévenu : l’envers de ma vocation purement intellectuelle est une volonté d’intervention minimale dans les affaires du monde (in Vivre et philosopher, p. 242). Des affaires qui, pour le dire de façon stoïcienne, ne dépendent pas de nous et face auxquelles notre impuissance vient de notre condition. Aussi le sage préférant la liberté intérieure à toute autre (ibid. p. 238) surmontera-t-il cette apparente contradiction, irritante aussi, quelque regrettable que soit la marche du monde.

Car si vous n’avez pas cette liberté intérieure, insiste-t-il, vous êtes un être du dehors, aliéné aux circonstances ; (…) une sorte de caméléon… (ibid. p. 242).

On mesurera donc ici combien est nécessaire la solitude du philosophe - et d’une nécessité essentiellement philosophique - et à quel point sa liberté est une liberté de sauvage. Sauvage au sens de Littré qu’aime rappeler Marcel Conche : qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

 

François Carrassan, 22 novembre 2011

 

 

La liberté de Marcel Conche/Note de lecture de Jean-Claude Grosse

Encre Marine 2011

 

Voilà un livre de 100 pages qui en 35 courts chapitres fait le tour d'un thème qui ne fait pas l'unanimité. Il y en a qui croient à la liberté. Il y en a qui n'y croient pas. Il y ceux qui posent la liberté comme constituant chacun, donc originelle et originale. Et ceux pour qui la liberté n'est qu'une succession de libérations.

Peu importe l'unanimité, peu importent les clivages. En philosophie, selon la conception de Marcel Conche, il n'y a pas de preuves, seulement des arguments. Son essai a donc la nervosité de quelqu'un n'ayant pas envie de perdre son temps à convaincre un interlocuteur rétif. Arguments et exemples sont souvent accompagnés de etc, … Une liberté ne peut convaincre une autre liberté que si celle-ci veut bien l'être. La liberté de chacun est infinie mais impuissante dans le rapport à l'autre, limitée dans le rapport au monde, au temps. Libre mais seul. Ou libre parce que seul, unique.

La conception que nous expose Marcel Conche vaut pour lui. Elle est le fruit de sa liberté de penseur et de pensée. Elle fonde et s'appuie sur sa métaphysique naturaliste. Elle le constitue comme homme et philosophe, depuis son enfance. Marcel Conche, homme et penseur libre ou liberté pensante et en acte, est libre par le pouvoir de dire NON, pouvoir infini, illimité. Ce pouvoir originel, constitutif se limite ensuite. Le pouvoir de dire OUI vient après et lui n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (le libre Marcel Conche n'est pas limité par toutes sortes de limitations, de déterminations, il se limite lui-même par ses choix). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, acte libre, vie libre dans la durée sous le régime esthétique, éthique, ou poiétique, autant de pistes ouvertes par Marcel Conche, faisant de ce petit livre, un manuel de liberté pour qui le veut bien. Des affirmations fortes comme la bonté de l'homme liée à la bonté de la Nature, le mal étant donc un accident, lié à une inégale répartition des ressources, mettant les hommes en conflit … Avec lui, on n'est pas dans un combat entre nécessité et liberté où la liberté est toujours petite, toujours fragile. Sa vision de la liberté va jusqu'au Tout. Le philosophe crée sa métaphysique, son Réel, son Tout. Cette conception amène Marcel Conche à reprendre son nihilisme ontologique. Chaque chose du Tout n'est qu'apparence, apparence absolue, il n'y a pas d'être, pas de sujet, donc pas de liberté d'un être, pas de liberté d'un sujet. En conséquence, le philosophe « est » une liberté infinie. En un temps où les sentiments dominants sont la peur et l'impuissance, où l'on vit « petit », ce petit livre est un appel à vivre libre car vivre est bon et cela a du sens, un appel à s'engager dans le monde avec le meilleur de soi pour donner le meilleur de soi, pour créer ce que l'on peut de mieux. Désir, raison, volonté sont réveillés ou revivifiés et invités à jouer au jeu de dés car l'aléatoire est au cœur de la liberté.

 

Jean-Claude Grosse, le 8 novembre 2011

 

À peu prés en même temps, j'ai lu Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir sait nous mener en bateau sur le long fleuve tranquille de la vie heureuse et bonne. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les problèmes. L'universel est ramené à l'universalisme des doctrines, croyances, pratiques héritées de millénaires de pensée humaine, de révélations divines. Ce petit traité est un présentoir de super-marché dévolu à la vie intérieure et spirituelle. Éclectique au possible, syncrétique par juxtaposition des citations, des exemples, il donne le tournis en ramenant des doctrines hétérogènes à un corpus de sentences sentencieuses, sensées, censées nous guider. Bref, on en a pour son argent. Notre libre arbitre nous conduira à un libre choix entre une pratique bouddhiste de visualisation et une retraite dans un monastère, entre une méditation de ko-an sur un tapis volant et une prière dans une église romane. Je vais de ce pas pratiquer le yo yo du yin et du yang, me situer dans la perspective de l'amor fati avec une pincée de Coran et un zeste de sermon sur la montagne … J'invite chacun à se concocter son infusion, source de bien-être.

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