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Blog de Jean-Claude Grosse

Emmanuelle, nous et moi (nos émois)/J.C.Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours, #Emmanuelle Arsan

Ce dimanche 23 novembre 2014, l'émission Un jour, un destin de Laurent Delahousse a été consacrée au scandale d'Emmanuelle. Comme d'habitude pour les quelques magazines que j'ai vus, c'est bien fait, intéressant. Ce magazine n'a pas manqué à la règle. Mais tout de même, l'auteur, Emmanuelle Arsan, n'apparaît que sur la couverture du livre, réédité en 1969. Pas un mot sur l'auteur, pas une photo. Qui est Emmanuelle Arsan ? Il y a là un sujet pour cette émission parce que le couple ouvert, Jacques et Marayat, a réussi à rester quasi-anonyme avec un livre (et d'autres) à succès planétaire, que c'est dans la vie réelle et pas dans une fiction édulcorée que ce couple a aimé pour le futur. Je pense que Emmanuelle Arsan est beaucoup plus intéressante que les secrets de tournage, de montage du film. Je dirais même que les révélations sur le tournage (scène du cheval, scène de la cascade, scène du quasi-viol, comportement d'Alain Cuny...) décrédibilisent le film. Tout est paradoxes, malentendus avec ce film, un producteur cherchant un sujet, découvrant le livre grâce à des amis, ne croyant qu'à moitié à son réalisateur, sachant surfer sur la vague alors que sont sortis Le dernier tango à Paris, Les valseuses, déjouant en deux temps la censure, un distributeur qui donne au film toutes ses chances, qui rencontre un succès sans pareil malgré des critiques l'éreintant (il reste 12 ans affiché aux Champs-Élysées). On n'a pas les mêmes malentendus avec le livre et avec son auteur, bien plus mystérieuse que Sylvia Kristel en quête de gloire, motivation bien superficielle., payée au prix fort. La réalisatrice Valérie Stroh a bien parler de la femme Sylvia Kristel à 50 et 60 ans, revenue de l'enfer.
JCG

 

Le N° de LUI de février 2014 comporte un article intitulé Emmanuelle était un homme. Le journaliste Clovis Goux m'a rencontré mi-novembre 2013 et je me retrouve donc cité dans cet article qui me présente comme un grand-père chaleureux.

Je trouve cet article de Clovis Goux bien documenté sur ce qui reste malgré le titre, un mystère, article ouvrant peut-être un peu vite la fermeture éclair de la braguette des jeans unisexes de l'époque de la pré-libération sexuelle (un peu avant 68 et après)
En tout cas, ce que je dis ne ferme pas la porte au mystère : (à combien de mains ont été écrits les livres d'Emmanuelle Arsan; la réponse me semble indécidable et en conséquence, nous sommes renvoyés au "fonctionnement" d'un couple "hors normes", ce qui est bien plus excitant que la vérité, inaccessible car ils ne l'ont jamais révélée et sans doute plus excitant que le récit de Théo Lesoualc'h sur Marayat...).

Voilà un couple qui a fui les médias, a su préserver un quasi-anonymat et en même temps, 40 ans après la sortie du film, on s'intéresse à l'auteur du livre, des romans. Je crois qu'il faut respecter le secret puisqu'ils n'ont jamais dit qui écrivait, Emmanuelle Arsan étant un pseudo d'auteur.
Les infos de fin sur la maladie et la mort début juillet 2005 sont de moi sans doute vérifiées par le journaliste ou déjà connues de lui. J'avais rencontré 2 fois le mari Jacques et la tante Nitya, après la disparition de Marayat, apprise 2 ans après par une lettre envoyée par Jacques. C'était en 2007. J'ai pu filmer leur maison. Nous nous sommes ratés à 15 jours près en avril 2010. Mais il m'avait donné en 2008, les poèmes écrits pour Emmanuelle, après sa disparition: Livre des cendres d'Emmanuelle. Je viens de les ressortir, suite à un courrier reçu le 23 avril 2016, 400° anniversaire de la disparition de Will et Miguel, d'un admirateur d'Emmanuelle qui veut faire un tirage de luxe du texte Lesbos alpha, Lesbos oméga, paru dans Aporie N°10 La mise à mort de 1988. Je lui ai donné mon accord. Je vais éditer pour 2017 le Livre des cendres d'Emmanuelle.

En avril 2014, c'est un réalisateur de documentaire qui me sollicite, Emmanuel Le Ber. Nous parlons d'Emmanuelle Arsan, de notre correspondance de 17 ans. Il filme. Son documentaire Emmanuelle, une vie érotique, 52', produit pae Adamis Productions est passé sur Paris Première, le 26 juin  2014 pour les 40 ans de la sortie du film de Just Jaeckin, le 26 juin 1974.

J'ai vu ce documentaire en DVD. Réalisation réussie allant du film-événement (sorti le 26 juin 1974) au livre (édité sans nom d'auteur, sans nom d'éditeur ni d'imprimeur en 1959 puis réédité en 1969; j'ai pu voir le manuscrit original d'Emmanuelle, magnifiquement relié chez le libraire Jean-Pierre Dutel à Paris, un connaisseur de cette oeuvre et des 4 mains)  resitués dans l'époque (Giscard, de Gaulle en remontant le temps) avec ce qu'il faut de respect sur le mystère de l'écriture, pour moi à quatre mains, peu importe ce que faisaient les mains car l'essentiel, quelqu'un le dit vers la fin du film, le distributeur du film : c'est un couple qui aimait pour le futur et comme disait Emmanuelle Arsan dans Bonheur : quand il est liberté, l'amour met en jeu, met à nu, met à mort nos habitudes, nos lieux de sûreté, nos croyances. Il n'est pas différent en cela de la poésie. L'amour et la poésie sont deux formes socialement risquées du langage.
Documents photographiques superbes; archives bien utilisées. Les deux membres du couple Jacques et Marayat sont indissociables et indissociés par le récit du documentaire: montage nerveux, réitératif, servi par une belle voix.
J'ai eu plaisir à voir défiler les lettres de notre correspondance comme à voir la Chantelouve d'Emmanuelle que j'ai filmée avec pour titres Bonheur Emmanuelle Arsan et Bonheur 2 Emmanuelle Arsan, vidéos sur mon espace dailymotion
Patrick Lorenzini et moi-même sommes dans les remerciements.
Ce DVD mérite d'être commercialisé.

Ma correspondance avec Emmanuelle Arsan intéresse les archives de Toulon, Emmanuelle Arsan ayant vécu dans le Var. Je cèderai mes archives peut-être à l'IMEC à Caen.

JCG

 

Sylvia Kristel, l'Emmanuelle des films portant le prénom rendu célèbre par les romans d'Emmanuelle Arsan, est partie à 60 ans, le 17 octobre 2012.
Je sais que son statut d'icône, de star lui a pesé, qu'elle a déprimé, qu'elle s'est adonnée à des addictions destructrices, qu'elle s'est rétablie grâce à la peinture et sa rencontre entre autres avec Hugo Claus. Son autobiographie Nue (Le Cherche Midi) raconte ce chemin d'épreuves.

 

1974-emmanuelle-la-chaise

 

Emmanuelle Arsan, un pseudonyme, l'auteur des Emmanuelle et de bien d'autres histoires, est partie fin juin 2005 (lire plus bas sa lettre du 31 mars 2005)

J'ai eu une correspondance extraordinaire avec elle de 1988 à 2005 sans jamais la rencontrer. C'était notre pacte. Ça a donné deux livres: Bonheur et Bonheur 2. Le 1° est épuisé, le 2° est encore disponible.

Ce n'est qu'après sa mort dans des conditions terribles que j'ai rendu visite à son mari, deux fois, que j'ai filmé la maison appelée Chantelouve d'Emmanuelle.

 

Son mari Louis-Jacques Rollet Andriane, ancien diplomate à l'Unesco, était un homme plein d'humour, d'une culture considérable. Il m'a donné les poèmes qu'il a écrits pendant et après la grave maladie de Marayat. Et nous avions évoqué en particulier ses efforts pour le sauvetage de Venise. Il en était fier. Voir le livre Sauver Venise de 1971 chez Robert Laffont écrit avec Michel Conil Lacoste, préfacé par Robert Maheu.

http://unesdoc.unesco.org/images/0009/000920/092069fo.pdf

Il est parti en avril 2010, avant que je ne le revois une 3° fois comme on en avait convenu. Cela s'est joué à 15 jours près.

Emmanuelle Arsan n'avait pas aimé ce que le réalisateur avait fait de son oeuvre littéraire.

Je ne pense pas qu'elle était hostile à Sylvia Kristel. Elle-même était apparue sur l'écran dans La Canonnière du Yang Tsé  avec Steve McQuenn sous le nom de Marayat Andriane. Ce n'est pas à ce nom que je lui écrivais.

La fiction ci-dessous raconte la rencontre avec l'oeuvre et la personne d'Emmanuelle.

Emmanuelle Arsan avait appréciée cette lecture plurielle (à quatre mains comme elle et son mari sans doute) et fictionnelle de son oeuvre.

JCG

 

 

EA01.JPG

Photo prise par Emmanuelle Arsan, parue dans le N° 12 de la revue Aporie,
avec cette légende:
... mes amies mortes, leur jeune corps, leur blondeur, leur joie irremplaçable,
la langue morte de leur souffrance et la cendre de leur beauté.

 
Je mets en ligne cet article sur MAI 68, paru en 1989, dans le N° 12 de la revue Aporie: Le mythe, N° épuisé. Cet essai se nourrit de l'expérience de 68 qu'a eu l'auteur, XXX, et de sa correspondance avec Emmanuelle Arsan, qui collabora à 3 N° de la revue, les N° 10-11 et 12, correspondance qui donna naissance à un livre: Bonheur, publié par Les Cahiers de l'Égaré, en 1993, épuisé.
 
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Bonheur 2 a été publié en 2008, 15 ans après,
le livre est toujours disponible
 
 
Bonheur 2 d'Emmanuelle Arsan et Jean-Claude Grosse, correspondance heureuse
ISBN: 978-2-35502-003-2   15X21   136 pages   15 euros
 
31 mars 2005 (dernière lettre reçue, elle s'en allait 3 mois après)
Cher J.-C. G.
La maladie a interrompu ma lecture de Pilar Sanchez Orozco, Actualité d’une sagesse tragique (La Pensée de Marcel Conche), 2005, Éd. Les Cahiers de l’Égaré et les premières, prématurées et sûrement imbéciles réactions que m’inspirait son étude de la philosophie de Marcel Conche.
Pendant plus d’un mois, à l’hôpital, je n’ai ni lu ni écrit. Je ne sais si et quand je pourrai me remettre à ces plaisirs de mon passé.
Ce soir, je veux simplement vous redire que l’amitié d’homme de cœur et de poète qu’avec tant de discrétion et de tolérance vous me montrez depuis de si nombreuses années est un bonheur de ma vie. Je vous en sais un gré infini et je ne l’oublierai jamais.
Si, au risque de ne pas avoir de bonne réponse, vous continuez à me tenir au courant de votre combat pour l’intelligence et pour la beauté, mon bonheur se prolongera.
Votre amie.
E. A
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Les photos accompagnant cet article sont des portraits d'Emmanuelle Arsan.
Les photos de fin d'article m'ont été prêtées par son mari.
Un autre essai sur MAI 68 a été publié en 1986 dans le N° 6 de la revue Aporie, consacré à La crise:



13 N° de la revue Aporie sont parus entre 1982 et 1990.
Le dernier N°, le N°14, consacré au vent, n'a été, comme son objet, que du vent.

grossel
 
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pour Emmanuelle Arsan,
 
EMMANUELLE, NOUS ET MOI

OU
DU PLAISIR DE CROISER DES ÉCRITURES


C'est le 4 juin 1968 que j'ai osé aborder Emmanuelle.
68. Paris. Quartier latin. L'imagination au pouvoir.
Retrouvée la force des mots-tocsin. Du vent, semble-t-il, des pétales tombés sous les talons d'une danse mais l'homme pourtant, avec toute son âme, ses lèvres, sa carcasse...
Rejoint par nous de 68, Vladimir Maïakovski, le poète des mots-tocsin: Désembourbez l'avenir nous crie-t-il depuis 1925 et à moi: Calcule, réfléchis, vise bien et avance -ne serait-ce que dans le détail- chez toi, à table, dans tes rapports, les moeurs pour atteindre la taille de la puissante vie à venir.
Et nous de 68 de lui répondre sur les murs où s'écrit la parole en archipel par la salve d'avenir de René Char: Vivre devient la conquête des pouvoirs extraordinaires dont nous nous sentons profusément traversés mais que nous n'exprimons qu'incomplètement faute de loyauté, de discernement cruel et de persévérance. La bêtise aime à gouverner. Arrachons lui ses chances.

Et moi avec les feuillets d'Hypnos: Obéissez à vos porcs qui existent. Je ne plaisante pas avec les porcs. Je me révolte et me soumets à mes dieux qui n'existent pas. Poésie, la vie future à l'intérieur de l'homme requalifié. (Mon héros, je l'imagine poète. C'est pourquoi il mythifie 68. L'auteur, XXX.) (La poésie du héros est fascinée par l'absence, ce qui n'est pas; elle est plaintive à l'égard de ce qui est. À cette poésie de la nostalgie, de l'utopie, j'oppose la poésie de la présence, poésie de l'acceptation, de l'acquiescement à ce qui est. Alors le séjour de l'homme est séjour du divin selon Héraclite. Note de l'éditeur: J.Cl.G, directeur de la revue APORIE où ce texte est paru, qui a souhaité croiser son écriture avec celle de l'auteur, XXX.)

Beaucoup de monde. Prenant plaisir à parler, écouter, échanger, partager. Audace des idées, chaleur des sentiments, force des émotions, subtilité des sensations. Fête de l'esprit et des corps. Impossible de ne pas rencontrer celle qui veut changer l'amour au milieu de ceux et celles qui veulent changer la vie. Je suis de ceux-là. Je la rencontrerai donc. J'ai beaucoup entendu parler d'elle. En bien. En mal. Elle a des partisans, des détracteurs. Les ambivalents. Les sceptiques. Les imbéciles: Que va-t-on faire de notre liberté puisque l'érotisme est libérateur? Allons-nous passer nos jours à rien d'autre qu'à faire l'amour en imaginant des positions nouvelles, des combinaisons inédites? Les hommes auront-ils assez de sperme pour tant d'orgasmes? Les femmes ne vont-elles pas avoir leurs orifices irrités? A-t-on trouvé d'autres adoucissants que le beurre? (Le Sida et le Stob - il s'agit d'une maladie nouvelle, encore inconnue du grand public, aux effets similaires à ceux du Sida; elle s'attrape quand on fait l'amour sans amour; elle a été mise au point par des virus préoccupés de vertus - n'ayant pas encore été découverts à l'époque, en 68, il est facile à l'auteur, XXX, de faire de l'ironie et de ridiculiser les imbéciles en leur faisant poser des questions saugrenues. Aujourd'hui, les mêmes imbéciles posent des questions pleines de bon sens, dans le vif du sujet. Note de J.Cl.G.) ( J.Cl.G. fait de l'ironie pour me ridiculiser mais je lui fais remarquer 1° que les expressions qu'il emploie: saugrenues et dans le vif du sujet sont déplacées, 2° que le pape fait des prouesses en refusant d'utiliser les préservatifs des imbéciles. L'auteur, XXX.)

Et d'autres, snobs: l'érotisme sadien, c'est quand même autre chose, Histoire d'O, bien mieux écrit. Chacun a son mieux: Sexus, c'est bandant un max! Lolita, pervers comme tout, c'est chou!

Qui se souvient cependant que toute cette littérature érotique a difficilement vu le jour entre 1945 et 1967. Censures, interdictions, procès, éditions clandestines, 68 a permis de déculotter les partisans de l'ordre moral, héritiers des ligues de moralité publique et autres inquisiteurs. Et hop! un bras d'honneur pour les censeurs! Vive l'érotisme rose, soft, hard, noir! (Mon héros, je l'imagine Scorpion, signe placé sous l'influence du sexe et de l'anus. L'auteur, XXX.) (Heureusement que la censure reprend du poil de la bête pour protéger notre belle jeunesse de le lubricité, da la vulgarité, de la pornographie, de la moquerie, de la provocation. J'apprends avec satisfaction que les juges viennent d'interdire L'Os de Dyonisos de Christian Laborde et qu'un proviseur de lycée ne veut pas que La pornographie de Witold Gombrowicz pénètre dans sa bibliothèque. Enfin des gens à rebrousse-poil des adeptes d'à poil. J.Cl.G.) (Je relève avec perversité que les fléaux dénoncés par J.Cl.G. sont du féminin. J.Cl.G. a-t-il peur de la femme? L'auteur, XXX.)

Troublé par tant d'opinions contraires sur Emmanuelle, je veux en avoir le coeur net. J'ai 28 ans. Je suis encore puceau. L'érotisme libérateur, ça me tente. Je veux la connaître.

Elle, une parmi le monde, ce 4 juin 1968. 18 ans. Nue. Belle. Je suis saisi par l'impression de bonté qui émane d'elle. La beauté d'émail du visage s'oublie dès que l'engouement la gagne. L'on n'a plus envie de dire: comme cette fille est belle! mais: comme elle a l'air sympathique.! Je pense même: comme elle semble heureuse! Elle est célèbre. Un mythe vivant. Personne ne se souciant de l'auteur d'Emmanuelle. Chacun rêvant de faire l'amour à cette fille conçue pour satisfaire ses fantasmes et désirs.

 

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Aussi l'auteur vit-il depuis dans l'anonymat. L'auteur de cette héroïne érotique, créateur d'un mythe dont personne ne sait ce qu'il durera, les métamorphoses qu'il connaîtra car d'autres s'en saisiront - les uns pour l'abaisser, les autres pour l'élever - a doublement raison de rester dans l'ombre:
1. Le public lui préfère son héroïne si souple à l'emploi et jamais décevante quand la réalité trop raide l'est souvent,
2. en restant anonyme, elle interdit tout passage à l'acte sur elle, ses rêveries à bâtons rompus pouvant devenir verges réelles pour se faire battre ou tous autres usages; elle renvoie chacun de ceux que son héroïne met debout, à genoux, ou toute autre posture, à l'usage qu'il veut faire, peut faire de l'énergie qui réveillée en lui ne demande qu'à jaillir; elle le renvoie donc à son auto-érotisme, son onanisme, son narcissisme; apprends à t'aimer avec Emmanuelle afin d'aimer femme réelle! nous dit Emmanuelle Arsan.

 

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L'auteur anonyme a très vite compris qu'il n'a pas à se mêler de l'usage que les uns et les autres font de son héroïne qui devenue mythe par son immense succès lui échappe, qu'il n'y a pas un bon usage, une bonne interprétation d'un mythe, que tout mythe est protéiforme et polysémique.

Cela dit, le succès d'Emmanuelle ne suffit pas pour en faire un mythe. Si elle est l'oeuvre au noir de son auteur, si elle a donné corps aux attentes de ce temps, elle a aussi pris corps dans l'histoire des mythes de l'amour, distante avec Yseut et Juliette, intime de Sappho et de Bilitis. Quant à son aventure, elle a les caractéristiques - en 68, on disait la structure - de toute aventure mythique telle que les a dégagées Joseph Campbell: un héros s'aventure hors du monde de la vie habituelle et pénètre dans un lieu de merveilles surnaturelles; il y affronte des forces fabuleuses et remporte une victoire décisive; le héros revient de cette aventure mystérieuse doté du pouvoir de dispenser des bienfaits à l'homme, son prochain; le monde fabuleux que tend à découvrir le héros moderne étant l'homme, cet étranger à lui-même. Emmanuelle est une héroïne de notre temps, un mythe pour notre temps, exploratrice d'Eros et d'Agapé: - Tu es mon amant dit-elle à Bruce. C'est parce que je t'aime. N'importe qui n'est pas mon amant. Mais il est plus difficile encore d'être mon mari. Et il est encore mieux d'être mon mari. Tu ne me connais pas depuis très longtemps, je sais. À peine un mois. Je n'ai pas besoin, moi, d'un siècle pour savoir qui je peux aimer. Mais pour toi ce n'est pas si commode. Il n'y a pas que moi à connaître. Il y a tout ce monde, cette maison. Et même d'autres gens qui ne sont pas ici et m'importent autant que ceux qui m'entourent. Je te demande peut-être un peu trop - nous livrant le mot de la fin: J'aime! J'aime! J'aime! Sans qu'aucun de nous puisse dire à qui ce cri s'adresse ni quel est son objet, libre par suite de décider de son destinataire et de son projet. Ce mot, ce cri de la fin nous ouvre à l'amour libérateur. Mais, et cela participe aussi du mythe, ses effets ne peuvent être que divers et contradictoires. Nous libère-t-il de l'amour exclusif, possessif, de la jalousie et de l'ennui, du mariage et de la fidélité, de la morale bourgeoise, nous libère-t-il de nos envies d'aventure, de romance, de passions entretenues par ces livres et films que nous consommons à la recherche de risques exaltants, de jouissances inédites, d'extases, cultivant nos illusions de liberté et de plénitude, nous libère-t-il de cette opposition plus ou moins neutralisée, dégradée, héritée d'une histoire assez récente - celle de l'amour et de l'Occident - ?

- Bonjour. Je vous aime. Je vous ai écrit quelques poèmes.(Mon héros doit vous paraître vieux jeu puisqu'il y a belle lurette que l'on ne fait plus de déclaration d'amour. Il choisit de décider d'aimer plutôt que de tomber amoureux. Amour-action opposé à amour-passion. L'auteur, XXX.)

- Tu choisis de m'aimer. Moi aussi. Je ne veux t'obliger comme tant de filles soi-disant libérées, au cérémonial du flirt romantique, hérité de l'amour courtois. Je suis femme et renonce aux caprices de l'idole qui veut être priée, adorée et ainsi supplicie, fait brûler de désir qui la désire et veut la connaître. Etre aimée de toi ne m'autorise aucun pouvoir sur toi. Je renonce au plaisir de te faire souffrir pour partager ton désir de me faire plaisir. Dénouant la chaîne du malheur, nous rendons possible la grande danse du bonheur.

Elle rit de plaisir, donne un baiser à la ronde, à tout le monde, sans distinction de sexe, de grade, de classe, de race. Grande embrassade. Joyeuse sarabande. Bonheur. Mes 28 ans ne savent où donner des lèvres pour ces multiples baisers.

Daniel - DCB rappelez-vous! - lut un de mes poèmes au mégaphone. Le poème devint célèbre. Une strophe est restée longtemps dans toutes les mémoires jeunes. Ceux qui la chantaient ignoraient que je l'avais écrite pour elle. Ils se l'appropriaient. J'étais content. (Des gens du Show-biz m'ont fait remarquer qu'ayant négligé de la déposer à la SACEM j'ai perdu une fortune.)
Son titre:

 

Mite pour mythe
se monter un bateau
et (ou)
monter en bateau

La fille que j'annonce
est fille de grand vent
porte tout dans ses flancs
à rien ne renonce.
Elle va et vient
de toi à moi
pour lui avec nous
sans séparer rien.

Fille d'Aphrodite
soeur de Sappho
ouvre aux grands parcours
nos amours de rêves
loin des labyrinthes
où nous nous perdons
pour oublier Ariane
cousue de fil blanc!


Ce jour-là je devins un des amants, inexpérimenté mais imaginatif, d'Emmanuelle. Je suis rentré chez moi - une chambre d'étudiant - en face de la Bourse où plus personne ne jouait. La vue du nu, les multiples baisers, ça m'avait formidablement ému. J'avais envie d'être soulagé. Les doigts serrés d'Emmanuelle montaient et descendaient, moins timides à mesure que la caresse se prolongeait, tour à tour étranglant la chair tumescente ou relâchant son étreinte, frôlant à peine la muqueuse ou la harcelant, massant à grands mouvements de poignet ou agaçant à petits coups sans merci. Emmanuelle reçut, avec une exaltation étrange, le long de ses bras, de son ventre nu, sa gorge, son visage, sur sa bouche, dans ses cheveux, les longs jets blancs et odorants que dégorgeait enfin le membre satisfait. Épuisé mais libéré, je me suis endormi. (Je pense que le lecteur doit comparer cette description bandante et égouttante avec n'importe quelle scène érotique et ragoûtante d'Emmanuelle: Oubliant ses résolutions, elle resta longtemps clouée à son pan de balcon. Elle découvrit un nouveau langage de signes dont elle n'avait jamais auparavant pressenti la possibilité. L'indiscrétion de cette langue végétale était plus lascive encore que ne l'est celle des mains qui parlent. Emmanuelle apprit ainsi à lire dans l'ondulation suggestive des inflorescences les souffles du plaisir qui leur venaient d'en bas. Les succions d'air et les goulées qui faisaient dialoguer les corolles sur leurs longues queues et qui vidaient les étamines de leur pollen énonçaient avec une silencieuse impudeur l'audace carnivore des amants cachés. Note de J.Cl.G.) J'avais vécu avec Emmanuelle dans la Licorne envolée, ce berceau ailé loin de la surface de la terre, une expérience heureuse, une nouvelle façon de s'aimer. Il m'avait suffi de me laisser aller aux délices de l'abandon, comme elle, pour que les fantasmes accourent, m'ouvrant la voie de l'aventure. Je venais de faire l'expérience que l'art et l'amour se rejoignent en ceux qui se masturbent pour que leur arrivent des histoires moins répandues et plus belles que celles qu'ils trouvent dans les livres et les revues. (Je ne cautionne pas du tout cet éloge grandiloquent - débilitant - délirant de la masturbation qui, dois-je rappeler, rend sourd. Je conseille aux mamans de 1989 l'attitude d'Éléanor, la femme du président Franklin Roosevelt qui liait les mains de sa fille âgée de 3 ans au rebord supérieur de son berceau pour l'empêcher de se masturber. Plus tard les liens de soie furent remplacés par des constructions métalliques fixées aux mains de l'enfant comme des gants de boxe à machicoulis. La petite Anna prétendait que c'était de petits château-forts et que les gens glissaient un oeil à travers les meurtrières de leurs murailles. J'ai trouvé cette information édifiante dans The New York Review of Books, Vol.XXXVI, Number 18, de novembre 1989. Note de J.Cl.G.) Par fatigue, je ne suis pas entré dans son Vert paradis où elle m'aurait fait jouir de 1.000 manières toutes érotiques, me faisant aimer l'amour.

Le lendemain, heureux d'avoir découvert que je pourrais dorénavant être un artiste de l'amour en me masturbant de 1.000 et 1 façons, j'ai adhéré pour changer la vie à un des partis se réclamant de Trotsky. (Mon héros est un idéaliste. L'auteur.) (Les idées douces et généreuses des idéalistes sans pouvoir deviennent les idées féroces et sanglantes des totalitaristes au pouvoir. J.Cl.G.) (Les notes de J.Cl.G. dénotent sa soumission aux modes intellectuelles et son impuissance à penser. La notion de "totalitarisme" n'est pas un concept mais une notion idéologique produite pour poser sans avoir à la définir la notion de "démocratie". Il suffit grâce à ce tour de passe-passe d'affirmer que la démocratie est le contraire du totalitarisme comme la civilisation est le contraire de la barbarie. Cette dénotation sans définition justifie la très pratique connotation: "bonnes" démocraties de l'Ouest - pays de libertés et d'initiatives - opposées aux "mauvais" totalitarismes de l'Est - pays d'oppression et de servitude volontaire. Mais à la mi-novembre 1989, J.Cl.G. doit bien voir que la notion de "totalitarisme" trop simpliste, mystificatrice, ne pouvait prévoir et ne peut rendre compte des événements qui secouent l'URSS et les pays de l'Est ni de ceux qui les ont secoués pendant toute l'ère stalinienne et brejnevienne. Mon héros a raison de préférer la lecture de Trotsky à celle de Glucksmann ou d'Afanassiev. L'auteur.) (Les notes de l'auteur dénotent son incapacité à sortir de la langue de bois et de la vulgate marxiste qui oppose capitalisme exploiteur et socialisme libérateur, dictature minoritaire des bourgeois et dictature majoritaire du prolétariat. Mais à la mi-novembre 1989, l'auteur doit bien voir que les grandioses réalisations du socialisme scientifique n'étaient que du vent, que les pays de l'Est veulent comme dit Glucksmann sortir du communisme pour rentrer dans l'histoire. L'échec économique du communisme est tellement évident que plus personne ne doute que l'avenir appartient au capitalisme. Comme ce mot a une connotation péjorative distillée par le marxisme, on lui substitue avec raison, aujourd'hui, le concept d'économie de marché, de libéralisme, qui permet de faire parler la vérité des prix par la liberté des prix. J.Cl.G.) Cela mérite une explication à posteriori. Je la propose bien que sachant quand on prétend y voir clair, qu'en réalité on s'aveugle. À 28 ans, j'étais encore étudiant, et toujours puceau. Ethnologie, sociologie, psychologie et philosophie (des disciplines reines, aujourd'hui peu recherchées), cela prend du temps et c'était passionnant. Avec les professeurs que j'ai eus et que j'ai plaisir à nommer: Roger Bastide (Les religions africaines au Brésil), Lévi-Strauss (La pensée sauvage), Balandier (Afrique ambiguë), Leroi-Gourhan (Le geste et la parole), Henri Lefebvre (Critique de la vie quotidienne), André Martinet en linguistique, Roger Martin en logique, Guilbaud (Le raisonnement mathématique), Rougier (Traité de la connaissance), Éric Weil (Logique de la philosophie), Ricoeur (De l'interprétation), Marcel Conche (Pyrrhon ou l'apparence, publié aux éditions de Mégare - Villiers -sur -mer - Calvados)... De quoi se poser toutes les apories du monde en découvrant la diversité des coutumes, des valeurs, des visions du monde, mais aussi la possibilité - nécessité d'universaux, de valeurs moins relatives, en découvrant l'histoire, selon des rythmes très différents, des changements mais aussi l'existence de résistances et de permanences. De quoi avoir d'intenses et durables envies d'amour libre car comprendre, essayer, comparer, choisir sont bien des manifestations d'amour libre. Ces hommes et ces livres m'ont mis en appétit. Et je n'aime depuis que les livres qui me dilatent. Autant dire que je ne lis aucun des livres rapetissants des grandes surfaces. Mes livres, je les trouve sous le manteau. Ils ne sont jamais présentés à Apostrophes. Je ne regarde donc pas cette émission pornographique et voyeuriste. D'ailleurs, je n'ai pas la télé. J'ai vite compris qu'avec elle je perdais mon temps, ne pouvais faire l'amour qu'à la va-vite et vivre ma vie au ralenti puisqu'elle n'existe que pour nous sucer tous ensemble, confisquer l'énergie créatrice. Au vide sanitaire, la mamelle planétaire pour infantiles à perpétuité!

Nous comparant aux Bororo, je me sentais étriqué dans mon corps vêtu et non peint. Nous comparant aux Kwatiutl, je préférais leur société du potlatch à notre société du profit. Nous comparant aux Muria, je nous trouvais en retard de 1.000 ans pour l'éducation sexuelle et sentimentale. Mal dans ma peau, mal dans ma société, mal dans mon époque mais n'étant ni Bororo, ni Kwatiult, ni Muria, je me devais d'agir. Autant agir pour tout bouleverser, pour la révolution permanente et mondiale. J'étais mûr pour rencontrer Trotsky. Aujourd'hui je me droguerais peut-être d'une des multiples manières proposées sur le marché. Je préfère avoir choisi le mythe-révolution qu'avoir été choisi par la drogue. Au pavot, j'ai préféré le pavé.

Nous étions cinquante au Parti et l'avenir du monde était entre nos mains. J'y ai consacré treize ans de ma vie, toujours un pas en avant des masses, et jamais trois, le temps d'aider les masses à porter au pouvoir, parce qu'elles ne pouvaient pas trouver mieux, le socialiste Mitterrand. Dures années passées à combattre pour transformer le monde et changer la vie. Je voulais changer la vie pour que le canot de l'amour ne se brise pas contre la vie courante. Je ne voulais pas avoir à écrire comme le poète-tocsin: L'incident est clos. Je suis quitte avec la vie. Inutile de passer en revue les douleurs, les malheurs et les torts réciproques. (Transformer le monde, changer la vie: belles expressions, faciles à dire, difficiles à réaliser. Mythes générateurs d'apories: on combat pour changer la vie, mais on néglige sa vie; les questions du mode de vie seront abordées après la révolution comme en Russie après 1917 jusqu'en 1927 - lire: Changer la ville, changer la vie d'Anatole Kopp -, en attendant on vit selon le mode de vie dominant et aliénant: le mode de vie bourgeois, individualiste et sexiste; beaucoup d'amour et d'énergie pour les autres devenus les masses et pendant ce temps peu d'amour et d'énergie, par fatigue, pour toi que je ne sais pas aimer. Mon héros, 20 ans après, n'est pas convaincu du tout que ce qu'il pense aujourd'hui est plus juste et plus lucide que ce qu'il pensait hier et pas convaincu du tout que les exécuteurs - ils sont légions - du mythe-révolution - dépassé et peu porteur comme ils disent - ont raison. L'auteur.) Enrichi par la réflexion et l'action de ceux qui nous ont précédés, m'appropriant l'histoire non officielle des luttes d'émancipation et de libération contre l'exploitation, l'oppression, l'obscurantisme, jamais je n'ai pris le parti en défaut dans l'action: toujours avec les exploités et les opprimés, toujours pour les causes justes et généreuses. (Ce discours de héros partisan est caractéristique du mythe-révolution: manichéen - bons et méchants -, excessif et mystifiant: les mots renvoient à des absolus dont l'évidence dispense de toute définition. J.Cl.G.) (voir ma note sur les notes de J.Cl.G. L'auteur.) Ce que j'ai appris sur le plan théorique, politique, historique, organisationnel a fait de moi un homme relié au monde et à son histoire, en prise sur le monde et son devenir, un homme exigeant dans l'analyse, efficace dans l'action. N'attendant pour l'analyse rien des journalistes médiatiseurs, pour l'action rien des politiciens à langue de bois, rien des publicistes à langue de vent. (Attention le héros monte en bateau pour sa traversée en solitaire.J.Cl.G.). Je gagne ainsi beaucoup de temps à ne pas lire la presse, ne pas têter la télé, ne pas fréquenter les vedettes de toutes tailles qui se croient indispensables. J'évite aussi coquettes sceptiques, cocottes cyniques, grenouilles bénites, autruches confites. Toutes les espèces de contemplatifs: téléspectateur bavard, sage silencieusement serein, drogué shooté, alcoolique givré, mystique illuminé, égoïste indifférent, lecteur du grand livre du mois, imbécile je m'en foutiste, rigolard impuissant, naturiste transi, mélomane averti. Et toutes les espèces d'hommes d'action: supporters de football, boldoristes, véliplanchistes, parapentistes, élasticomanes, pétaradomanes. Etc. Etc. Pour être relié au monde, profondément solidaire du monde, je suis volontairement devenu solitaire, choisissant celles et ceux auxquels je donne la main, avec lesquels je veux pour changer nos vies commencer par refuser bien des comportements majoritaires: PAP, crédit personnalisé pour l'auto à coefficient de pénétration nul, la cuisine ultra-fonctionnelle, le salon chic pour la vie, la télé multibranchée et les appareils audiovisuels télécommandés par l'électronique nipponne, (Le héros ignore tous des performances des micro-ordinateurs et il se croit en phase avec le monde. J.Cl.G.), voyages organisés, sorties-restaurants, spectacles à voir absolument, chefs-d'oeuvre à ne pas manquer, loto, tiercé, bourse, mode et gadgets, gaveries-beuveries de fin d'année, petits regrets éternels de Toussaint, commémorations sans mémoire. (Certes, je ne peux changer certains des aspects de ma vie, en particulier sur le plan des conditions matérielles d'existence mais je peux si je veux me trouver des niches - d'espace - et des plages - de temps - pour des activités qui me fassent du bien au sexe, aux sens, au coeur, à l'esprit.) (Le héros ne nous monte-t-il pas un bateau puisque tout en critiquant le mode de vie bourgeois individualiste, il vit de façon encore plus individualiste? J.Cl.G.).

En choisissant Trotsky, j'ai pu comprendre le balancement du flux de mai au reflux de juin c'est-à-dire pourquoi 10 millions de travailleurs en grève en mai ont repris le travail en juin pour des élections qui ont remis droite et patrons au pouvoir pour treize ans (Jusqu'à ce que le gauche adroit Mitterand gagne avec l'aide du parti - mais il se répète). C'était l'oeuvre des appareils bureaucratiques. (Mon héros aime les explications simples. L'auteur.) (Simplistes. J.Cl.G.)

(Pendant l'été 68 à Paris on trouvait sur d'innombrables étalages des textes marxistes, léninistes, trotskystes: Lambert - Krivine - Laguillier, maoïstes: différentes espèces avec grand succès du petit livre rouge, gauchistes: différentes sortes, spontanéistes, anarchistes, situationnistes, freudo-marxistes. À noter l'absence de textes communistes et socialistes. Les groupuscules comme les appelait le PC - l'actuel PS n'existait pas encore - ont produit de la théorie. Les grands partis n'en produisent jamais: c'est pratique quand la règle du jeu politique c'est l'opportunisme. Aujourd'hui on ne trouve plus aucun de ces innombrables textes qui permettaient de ne pas être déboussolés. Aussi je demande au lecteur de m'excuser si je ne peux lui expliquer ce que mon héros entend par "appareil bureaucratique". L'auteur.)

Mais avant de comprendre l'échec politique de 68, j'ai vécu ce printemps comme un grand mouvement de libération. Et d'abord de l'esprit. Des concepts ont connu là un usage massif: aliénation, réification, oppression, exploitation, lutte des classes, appareils stalinien et réformiste, bureaucraties syndicales, indépendance de classe, minorités agissantes, actions exemplaires, contestation, répression, récupération. (Voir ma note précédente.) Toutes les institutions étaient soumises à la critique: famille, école, entreprise, état, justice, médecine, urbanisme, armée, police, église... Rien ne résistait au dévoilement et à la démystification. Tout rapport de force était pointé. Mauvaise foi, justification, camouflage idéologique repérés et dénoncés. Pour transformer la société, pour changer la vie, il fallait d'abord critiquer, soupçonner, faire le procès de ce qui existait - des idoles, pas des hommes - avec pour seule arme, la lucidité: acuité du regard, précision du langage. (Le héros exagère. J.Cl.G.)

20 ans après, que reste-t-il de ces mises à nu qui n'ont pas été des mises à mort? Les institutions oppressives ont résisté à leur démystification. La famille dont personne ne doutait qu'elle était le lieu de l'exploitation de la femme et de l'oppression de l'enfant, je ne sais par quelle opération du Saint Esprit, est redevenu foyer de chaleur humaine, lieu d'épanouissement. La preuve: on divorce de plus en plus, l'union libre se répand, pères ou mères célibataires se multiplient, la femme émancipée qui a métier - foyer travaille plus de 70 h par semaine. L'école a cessé magiquement d'être le lieu de la reproduction des inégalités socio-culturelles pour retrouver tout aussi magiquement sa vocation de démocratisation par l'égalité des chances et l'ouverture sur la vie. La preuve: en l'an 2000, 80% d'une classe d'âge aura le bac puisque l'illétrisme se développe et que l'ignorance se répand. L'entreprise n'est plus grâce aux sorciers de la finance le lieu de l'extorsion de la plus-value. Elle est redevenue grâce au miracle économique l'outil indispensable au progrès social. Nous n'avons plus le patronat le plus bête du monde. Nous avons des chefs d'entreprise à l'esprit entreprenant, animés par la volonté de gagner. La preuve: les licenciements, les reconversions, les dérèglementations diverses, la régression du pouvoir d'achat, le développement du chômage. L'État n'est plus grâce à la transparence médiatique au service de la classe dominante. Il est redevenu par le pouvoir de la télé, démocratique, soucieux de justice sociale. La preuve: les gens ne font plus la différence entre politique de droite et politique de gauche, les uns gouvernant comme les autres, et l'abstention augmente. (Le héros se moque de nous. J.Cl.G.)

Que s'est-il passé? Les outils du soupçon ont été discrédités, les théories émancipatrices traitées d'idéologies, de mystifications, de vieilles lunes. Le marxisme ignorait qu'il était un messianisme hérité du mythe du paradis terrestre et porteur de totalitarisme. Le freudisme, qu'il était un anarchisme ouvrant la porte à tous les dérèglements et débordements érotico-sexuels et responsables du déclin de l'Occident. L'époque ne veut plus de théories, ce sont toujours des idéologies. Plus de projets, plus de programmes. On fait la politique du coup pour coup au coup par coup, la politique du comme-partout-ducon-partout, du petit pas en avant - deux grands pas en arrière. On navigue au jour le jour, on évite les écueils, on oscille d'un bord à l'autre - ce n'est même plus de Charybde en Scylla -, on balance un peu à gauche - pas mal à droite. On prône l'ouverture et le consensus, on marie laïcité et tolérance et c'est Jeanne d'Arc contre Mahomet. On parle de partenariat, de pacte social et c'est l'enculage généralisé avec les appareils syndicaux comme adoucisseurs. On proclame l'état de droit et tout le monde, à tour de rôle, doit descendre dans la rue pour faire valoir ses droits. On tonitrue avec les droits de l'homme et les passe-droits sont à la barre. On déclame la transparence et on parle les doubles langages. (Le héros fait de l'ironie. Mais le réalisme politique, c'est changeant, excitant. Il devrait être content J.Cl.G.) (C'est tellement changeant que c'est toujours pareil. Quand on ne veut pas changer les structures, on dit vouloir changer les mentalités. L'auteur.)

N'empêche que les gens en place, ceux qui ont le pouvoir et l'argent ont su récupérer les théories émancipatrices. Les politiciens indifférentiables savent se servir pour leur usage du marxisme. Et les publicistes, du freudisme. (J'aimerais que le héros donne des exemples J.Cl.G.)

Évidemment, un tel renversement n'est pas sans effets. Les hommes d'action sont devenus hommes de dérision. Les hommes de révolution, hommes de participation et de co-gestion. Ceux qui avaient du bonheur à perdre sont des gagnants à tout prix. Les baudelairiens sont devenus borgésiens (c'est proche alphabétiquement, voisin phonétiquement mais sémantiquement pas du pareil au même). Ceux qui se servaient de leur tête prennent leur pied. L'humour a remplacé l'esprit. (L'auteur anonyme d'Emmanuelle, ayant lu mon brouillon, m'a gentiment renvoyé au Robert pour que je relise les définitions du mot "humour". Il a raison. En 1989, on a perdu l'esprit et le sens de l'humour. L'auteur.) On ne cherche plus du nouveau, on collectionne de l'ancien. C'est le temps de l'esbroufe, de l'épate, du faux-semblant, du kitsch. Le temps du bon temps. Modes et mondains font la mode et le monde. Le monde joue. Au tiercé, au loto, à la Bourse. Les petits s'assurent leurs 8-9% l'an. Les malins qui connaissent les bons FCP jouent à 300 % l'an. Les gros spéculent sur les oeuvres d'art protégées par des vigiles vigilants armés jusqu'aux dents.

N'ayant pas la qualité essentielle de l'époque: la souplesse d'adaptation, je n'ai pas réussi à m'adapter. Je n'ai pas changé de mentalité, seulement d'activité. Peut-être parce que je sais qu'il y aura d'autres retournements. Bien sûr, à l'échelle d'une vie, les rythmes sont lents, l'impatience grande, la déception fréquente. Déjà 16 ans de Pinochet au Chili. 23 ans de droite avant l'arrivée de son contraire - identique, la gauche, en France. 28 ans pour faire tomber le mur de Berlin. 40 ans pour être débarrassé de Franco en Espagne. 70 ans pour une pérestroïka en U.R.S.S. et 40 dans les pays de l'Est. Mais qui en doute: Pinochet passera, les assassins séniles de Pékin tomberont, l'apartheid sera aboli, la dette des pays sous-développés annulée. (L'auteur introduit ici subrepticement une entité mythique tombée en désuétude: le sens de l'histoire. J.Cl.G.) À l'échelle de l'histoire - qui reste encore une petite échelle - les surprises sont plutôt bonnes dans l'ensemble: je suis devenu plus grand, je vis plus longtemps et en meilleure santé, je passe plus de temps avec mon amour, je voyage facilement, j'ai l'électricité, je ne travaille pas beaucoup, je me fais souvent plaisir. En attendant sans impatience et sans désenchantement un prochain retournement, j'agis différemment avec le même esprit sans avoir l'impression de retourner ma veste. J'agissais pour le grand nombre, les masses qui n'ont rien à perdre et tout à gagner, j'agis avec un petit nombre d'artistes pour un petit nombre d'amateurs. J'agissais pour la révolution par nécessité et conviction. J'agis pour l'art par plaisir, for love. Je ne cherche pas à faire des coups médiatiques n'ayant pas souvent l'occasion de prendre des Bastilles ou des Palais d'Hiver. J'initie des aventures de l'esprit persévérantes, discrètes, sans souci d'exemple ou d'influence.

(La modestie de mon héros m'oblige à dévoiler aux lecteurs que je l'imagine animant un petit lieu de création théâtrale -un art qui se porte plutôt mal- et une petite collection dont la presse ne parle jamais -il ignore ce qu'est un service de presse. Il est aussi parfois poète, à ses frais. L'auteur.) (J'ignore par quel processus l'auteur peut transformer un trotskyste en un artiste. J.Cl.G.) (Parce qu'être révolutionnaire et être poète consistent à ne pas vouloir ressembler, ne pas vouloir continuer, dire non, défier le monde tel qu'il est, en façonner un autre au goût de l'homme. L'auteur.)

J'ai tendance à ne m'intéresser qu'aux gens discrets, oeuvrant en ignorant les médias. C'est pourquoi j'ai redécouvert l'auteur anonyme vingt ans après l'avoir perdue de vue, quand son petit livre bleu a été réédité sous couverture blanche. (Je m'excuse de vous l'avoir fait perdre de vue depuis quelques pages déjà pour vous parler de 68, nous et moi mais c'est le même sujet qu'Emmanuelle, nous et moi)

 

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En 68, je n'étais pas allé au-delà du chapitre 1. Comme beaucoup de gens, j'ai ensuite vu le film: Emmanuelle 1. Je l'ai vu à l'époque où des milliers et des milliers d'espagnols venaient à Perpignan voir ce film et triompher dans les salles obscures de Franco et de sa censure. Ca m'a permis de rester jusqu'à la fin de ce film fade. Je n'ai pas vu les autres.

Je m'en rends compte maintenant. Malgré mon esprit critique et mon goût pour la poésie, je n'ai pas su lire Emmanuelle. Varier partenaires, positions, plaisirs, me paraissait sans rapport essentiel avec changer la vie, changer l'amour. Pour moi, l'avenir de l'amour ne dépend pas de la position des corps au cours de l'étreinte mais de celle qu'occupent les amants dans la société évolutive qu'ils tentent de former entre eux. Il dépend également des rapports d'intérêt et de compréhension que la société des amants réussit à établir avec le reste du monde. J'avais été mystifié par le discours dominant sur Emmanuelle, peu soucieux d'aller vérifier par moi-même s'il s'agissait d'autre chose que de faire l'amour comme ça nous chante, nous enchante. Mystifié par le discours pornographique tenu sur un livre érotique.

J'ai donc lu d'Emmanuelle Arsan: Emmanuelle (La leçon d'homme), Emmanuelle (l'anti-vierge), Les enfants d'Emmanuelle, Toute Emmanuelle, Mon Emmanuelle leur pape et mon Eros, Les soleils d'Emmanuelle, L'hypothèse d'Eros, Nouvelles de l'Erosphère, Laure, Sainte-Louve. Lu en amoureux, dans le plus beau désordre. Sensible à la constance des thèmes, la permanence des idées, la précision des dialogues, la puissance de l'imagination, la fantaisie des situations et des descriptions, la qualité de l'écriture. Découvrant, en surmontant un préjugé, une oeuvre: beauté et cohérence, répétition et dépassement, état du monde et création de mondes, témoin du temps et utopie. Une oeuvre parce qu'il y a auteur et héroïne non dissociées, oeuvre sincère marquée par une vie et une pensée mêlées. Oeuvre de bonheur à l'érotisme rayonnant donnant chaud et faisant du bien. Emmanuelle n'est pas une fille ennuyeuse. Elle est intelligente. Elle a du coeur. Elle est belle et bonne. L'oeuvre est source de vie favorisant mouvement et changement, source de connaissance aidant à la prise de conscience lucide de ce qui nous limite sans raison et de ce qui nous est possible en le voulant.

Avec Emmanuelle, nous voici sans faute originelle sur une terre présente, engagés dans une recherche éperdue de bonheur, de plaisir, transgressant tous interdits et tabous sans peur et sans reproche, recherche grandie aux dimensions du cosmos, disant l'infini du désir par le nombre, l'espace, le mouvement, le temps, recherche démentant le sacré et déniant le tragique, s'appuyant sur l'art et la science qui nous bousculent et nous déroutent.

Lire Emmanuelle, c'est bander de temps à autre: réveil du désir, envie de jouir; c'est avoir à réfléchir: peut-on passer du rêve au réel et comment? ; c'est faire l'expérience de la facilité à soulever le poids des culpabilités héritées: me masturber, ce n'est plus mal, c'est bon tout simplement; c'est retrouver plus vives des énergies retenues, contenues, bridées, brimées; c'est découvrir de nouvelles sensations, aiguiser les anciennes, recommencer à oser, chercher l'usage heureux de mes envies et désirs, l'usage poétique de ma parole et de ma pensée pour donner vie et forme à ce que je vis, le mettre en lumière et ajouter à mon plaisir celui du spectateur du tableau vivant que je lui donne à lire; c'est comprendre que ce qu'on appelle amour est un jeu si corrompu par ses contradictions logiques qu'il est devenu l'instrument de nos apories et que le véritable amour quittera les îles imaginaires où il patiente quand nous voudrons individuellement et collectivement nous donner la chance de vivre intelligemment et heureusement notre brève histoire du temps. Qand je lis Emmanuelle, c'est la débandade et l'ennui si j'en reste à l'apologie de l'amour physique et des libertés qu'il doit prendre, c'est le 7° ciel et la joie si je partage sa conviction que l'amour est l'aile du monde et que sans lui notre terre est atterrée. À chaque lecteur de faire l'usage qu'il veut et peut de ce mythe qui se prête à de multiples interprétations et usages. L'immense succès de sa lecture passivement à plat par les post-soixante-huitards a été pour moi un obstacle à la lecture active et plurielle que j'ai pu en faire récemment. (Le héros fait sans doute une analogie avec les degrès de la connaissance exposées par Platon aux Livres VI et VII de La République. J.Cl.G). Et qui m'a redonné l'envie de faire l'amour.

 



C'est le 4 juin 1988 que j'ai osé aborder Haydée, la fille d' Emmanuelle qui lui a donné ce prénom en pensant au film de Rohmer: La collectionneuse.
88. Plage de Méditerranée. Le soleil au Zénith.
Peu de monde: ceux et celles qui aiment rêver face au grand bleu. J'en suis. Pas au-delà de fin juin. Après je laisse la plage aux foules. (Masses et foules sont des notions distinctes. L'auteur.)

Elle, à l'écart, rêvant de miettes de lumière dure devenant grains de sable doux. 16 ans. Maillot sexy. Belle. Sourire ensoleillé.

Moi, 48 ans, troublé. Peut-être la nostalgie d'Emmanuelle. Sans doute un des effets de ma lecture par degrés: si la vie était répétition, si la fiction devenait réalité, moi - Lorenzo ou Mario, elle - Alexandra ou Orange. (Je n'ai pas trouvé à quoi l'auteur fait allusion. J.Cl. G.)

- Bonjour. Je vous ai écrit quelques poèmes.
Je vous aime.
Elle ne rit pas, me regarde avec cette moue à la mode qui la maquille de hauteur feinte, de froideur maussade et blasée, d'inaccessibilité et de déplaisir vague. (Mais je sais d'intuition que sous ce masque décourageant, il y a celle qui peut naître à terme, la plus belle des Haydée possibles, née de mon amour.)
Elle remet les choses à leur place:

- Je résiste à ceux qui m'aiment. Moi, je ne vous aime pas.

- Je ne te réclame pas mon amour pour t'obliger à m'aimer en retour. T'aimant, je suis capable d'accepter de ne pas être aimé de toi, de renoncer à tout jeu pour te séduire et te conquérir. T'aimer c'est vouloir être moi, n'être que moi, être vrai et n'attendre rien de toi, n'avoir aucun projet pour toi, au risque de te perdre puisque je ne veux pas te gagner. Etre aimée de moi ne te donne pas davantage pouvoir sur moi pour me faire souffrir à me faire attendre. Car ne voulant rien pour toi, pas même ton bien, je ne peux me faire mal en t'en voulant de ne pas répondre à mes attentes. Ce n'est pas indifférence. C'est être irradié par tout ce qui me vient de toi et d'abord par ton existence que tu sois présente ou absente. Pour t'aimer, je n'ai pas besoin d'entendre ta voix, de lire ton écriture. Je n'ai besoin ni de rêves, ni de souvenirs, pas même une photo, pas même une image dans ma mémoire. Il me suffit d'un nom. A n'être que moi, à ne vouloir rien pour toi, tu peux être toi avec moi, en ne voulant rien contre moi. En renonçant à prendre plaisir à me faire souffrir, à gagner sur moi, tu cesses de te perdre. Je t'offre un amour à construire, pour nous éduquer, nous grandir. Faisons l'économie du Moyen Age à la veille de l'an 2000. Ne sois pas la fille du tout ou rien. Au plus, ne réponds pas par le moins. C'est nul. Réponds au chaud par le chaud et non en soufflant le froid, au doux par le doux, non par le dur, à la parole d'amour par la parole d'amitié, non par le silence du dédain. Ainsi commencent les relations vraies et justes, durables et fidèles - même s'il n'y a pas réciprocité: elle n'est plus nécessaire puisqu'il n'y a plus d'attentes sources d'ambiguités, d'équivocités, de souffrances. Moins de violence dans le monde.
Chaleur-bonheur pour nous et ceux qui se réchauffent à nous regarder:


Je t'aime parce que tu existes
que tu as été mise en travers de mon chemin
que je peux te regarder jusqu'à ravissement
être souffle coupé par ta beauté
déchiré par l'essentiel détail
ce mouvement d'oiseau de ta main
pour chasser les cheveux de tes yeux.
Pour cette douceur-douleur
te respirer te contempler
qui dis-moi dois-je remercier?


Elle parcourt mes poèmes comme s'ils ne s'adressent pas à elle, me les prend sans un merci. (Mais je sais qu'elle va les lire souvent, s'en nourrir, loin de moi.)

Je suis devenu l'amant platonique d'Haydée, la fille d'Emmanuelle. L'une m'a enchanté. L'autre m'a fait chanter. La vie est répétition-contradiction. (Le héros pense sans doute à la dialectique de Hegel-Marx, non à celle de Platon. J.Cl.G.) Haydée a collectionné les amours romantiques. Emmanuelle se doutait-elle que la fiction inverse de la sienne deviendrait réalité? (Le héros pense sansdoute au jeu de l'inconscient selon Freus et Lacan. J.Cl.G.) La belle me voyait de temps en temps pour me parler, moi l'écoutant et la chantant sans que jamais je la baisasse ou qu'elle me baisât. Cela a duré un an jusqu'à ce jour où elle me dit:

- Hypocrite, tu aurais obtenu davantage de moi. Nous sommes quittes.

Devais-je entendre: "Si tu veux que je te baise, ne me dis pas que tu veux me baiser. Par esprit de contradiction, et par respect de l'unité des contraires, mon désir est le contraire du désir de l'autre. Dis le contraire de ton désir et mon désir sera ton désir."? De quoi embarquer dans la nef des fous.

J'en suis resté pantois. Pends-toi me conseillait le masochiste qui s'agite en nous. J'ai pensé à la dernière lettre de Maïakovski, écrite avant le coup de révolver. Je l'ai quittée. Pour tuer mon envie d'elle. Et rester sur terre. En vie. Sans aile.

Poète je transformerai un jour ma souffrance en beauté - les plus beaux chants seront-ils toujours désespérés - pour que d'autres, si cela leur chante, commencent une autre histoire que la nôtre avec les mots vrais que je tirerai de nos maux sans nécessité et qu'ils portent cette histoire, s'ils le peuvent vers les rives heureuses:

 

Elle ne fut port
ni havre refuge ou maison
pas même bivouac ou campement
abri précaire
cahute lacustre
radeau de misère
Elle fut flambée d'artifices
une nuit de solstice d'été
cheveux de nuages !
un soir de mistral radieux
Elle fut corps de neige fondante au soleil
château de sable effondré par la vague
Elle fut robe blanche sur lit défait
collant noir dans fauteuil profond
maillot bleu sur parquet ciré -
et moi que faisais-je dans ces décors?
Elle fut mutisme d'enfer confidence d'ange
mépris de béton élans d'enfant
Elle fut poignard incisif mouchoir de soie
lame tranchante ouate délicate
Elle fut source et sel
fiel et miel
devint cendre et diamant
Eurydice de rêve

pour lyre d'Orphée
et (ou)
Elle me fut port
havre refuge et maison
bivouac et campement
abri précaire
cahute lacustre
radeau de misère
Elle me fut flambée
d’artifices
une nuit de solstice d’été
en Crète
cheveux de nuage
un soir de meltèmi radieux
Elle me fut corps de neige
fondant au soleil de l’Olympe
château de sable
effondré par la vague d’Égée
Elle me fut robe blanche
sur lit défait
collant noir
dans fauteuil accueillant
maillot bleu
sur parquet ciré
et moi que faisais-je
dans ces labyrinthes ?
Elle me fut mutisme d’enfer
confidences d’ange
mépris de grande
élans d’enfants
Elle me fut poignard incisif
mouchoir de soie
lame tranchante
ouate délicate
Elle me fut source et sel
fiel et miel
me devint cendre et diamant
Eurydice de rêve
pour lyre d’Orphée

 
 

Je suis allé voir Emmanuelle pour comprendre:

- Tu crois comme moi que l'amour qui justifie, bêtifie, permet toutes les vacheries et toutes les complaisances, nous devons nous en délivrer parce que faire l'amour ainsi c'est se faire la guerre, se mettre à mort et qu'il faut donc créer, inventer le véritable amour déjà rêvé par poètes et lesbiennes et qui permettra de vraiment faire l'amour - (une lecture active et plurielle de l'expression "faire l'amour" est indispensable). A dire, cela paraît smple. A inventer et à vivre, cela n'a pas l'air si facile. L'amour n'est pas un délassement. C'est une tâche et de toutes, la plus rude, m'a appris Bilitis. L'érostisme comme art, l'amour comme science, c'est un mythe. Entends-le comme tu peux! (Faut-il entendre que pour qu''il y ait mythe, il faille idée équivoque, que le mythe alors n'est que de l'ordre du discours se prêtant à l'interprétation, se refusant à la pratique? ou pour que le mythe soit facile à vivre, il doive exprimer une idée smple? Dire qu'Emmanuelle est un mythe, est-ce dire qu'on ne peut devenir Emmanuelle? mais imaginer Emmanuelle, n'est-ce pas déjà la faire exister et lui faire exprimer les attentes de son temps et de tout temps?).

Choc. Je venais de comprendre que chaque matin, chacun est confronté, à un double but, l'un de se saisir, se réaliser, se libérer - la lucidité, la maturité d'Emmanuelle, son érotisme, - l'autre de rester inachevé, immature - l'insouciance, la nonchalance, la jeunesse d'Haydée, sa pornographie.

La plupart des hommes de ce temps choisissent Narcisse. Ceux d'il y a 20 ans choisissaient Prométhée. Et moi? Qui être? Qui choisir? Emmanuelle, volontaire, travaillant avec passion à avoir le coeur net ou Haydée, velléitaire, vivant dans la confusion de ses sentiments? Moi, lyrique avec l'une, épique pour l'autre? (L'auteur a inversé les adjectifs. J.Cl.G.) (J.Cl.G. n'a rien compris. L'auteur.) Mon coeur les a choisies toutes les deux. Je les aime différemment, gai et profond avec l'une, triste et léger avec l'autre. Erotisme et pornographie: un jeu qui se joue au millimètre près.

L'auteur, XXX
 

 

photos d'E.A., prêtées par Louis-Jacques
photos d'E.A., prêtées par Louis-Jacques
photos d'E.A., prêtées par Louis-Jacques
photos d'E.A., prêtées par Louis-Jacques
photos d'E.A., prêtées par Louis-Jacques

photos d'E.A., prêtées par Louis-Jacques

les deux seules interviews de celle qui était déjà publiée depuis 1959 sans le nom rendu public en 1969, Emmanuelle Arsan, pseudonyme d'auteur

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