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Blog de Jean-Claude Grosse

Disparition de maman/19 mai 2001

20 Juillet 2022 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours

réactualisé ce mercredi 20 Juillet 2022 

maman a 102 ans

un bon jour pour lancer le salon des écrivains et des artistes du 18 septembre 2022 au Revest, la veille du 21° anniversaire de la disparition de Cyril Grosse et Michel Bories

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Aujourd'hui 20 juillet 2020, maman aurait eu 100 ans. Je ressors cet article jusqu'au jeudi 23 juillet. Après, retour aux archives. Les articles en lien en bas de l'article sont également mis en archives et seulement réactualisés aux dates anniversaires.

Je profite de cette actualisation pour préciser deux choses:  

- ces récits de fins de parties me sont personnels, ils n'ont pas d'objectif biographique, ils sont en lien avec des remontées de souvenirs, avec des sentiments, des ressentis, avec l'humeur au moment de l'écriture et à chaque réactualisation, je les reçois en fonction de mon cheminement que j'ose dire spirituel depuis surtout deux ans. 

- ces récits, transmis un jour peut-être, partagés régulièrement n'ont pas pour objectif non plus de transmettre des valises, des héritages trans-générationnels, des mémoires affectives ou émotionnelles, des blessures, des culpabilités... Cela peut se produire à mon insu, à un niveau inconscient. Je considère ces récits de fins de parties comme des histoires, des légendes et donc chacun est libre de se fabriquer ses légendes. C'est ce que j'entends par l'expression "devenir l'épitaphier des passants", hier j'aurais dit des "trépassés".

En sortant l'article des archives me sont revenus plusieurs souvenirs. Tout se concentre sur la Toussaint 1998 et l'année 1999. Voyant approcher ses 80 ans, j'eus l'idée d'emmener ma mère en Lorraine où elle n'était pas retournée depuis de très nombreuses années. Ce voyage, nous le fîmes avec Cyril. Deux chauffeurs, c'était parfait. Nous avions le temps. Voir la maison natale à Kuntzig, près de Thionville, aller voir sa soeur cadette Anna et son mari Nicolas à l'hospice de Sierck les bains. Revoir Metz où avait été caserné mon père. En redescendant, arrêt à Langres et surtout Vézelay. Repas fabuleux, fromages au marc de Bourgogne.

La longue visite à l'hospice de Sierck les bains est à l'origine de la page 108 du Peintre de Cyril Grosse (on passe de la Lorraine à New York), que j'ai édité en 2002, manuscrit trouvé dans son ordinateur.

Anna est passée le 28 avril 1999, Nicolas le 21 octobre 1999. Leur fils Charly qui venait tous les étés nous voir, le 9 septembre 1999. Je refis le voyage avec ma mère pour son enterrement. Quelques lignes sur Nicolas : lorrain à l'accent particulièrement prononcé, embrigadé de force par les nazis, il se retrouva sur le front soviétique, fut fait prisonnier et survécut au camp; il ne fut libéré que bien après la fin de la guerre. Nous lui devons l'escalier qui conduit en haut de la colline au Revest. Quel bosseur de force.

couverture du Peintre / la maison natale de Kuntzig et 3 des enfants d'Anna
couverture du Peintre / la maison natale de Kuntzig et 3 des enfants d'Anna

couverture du Peintre / la maison natale de Kuntzig et 3 des enfants d'Anna

Le Peintre, pages 108-111, Cyril Grosse, édité aux Cahiers de l'Égaré, le 22 février 2002, jour de la création au Gymnase à Marseille du spectacle Père de Stringberg, roman inachevé trouvé dans son ordinateur, récupéré après sa disparition à Cuba, le 19 septembre 2001

Comme ces vieux qu’ils allaient, avec sa mère, visiter, des années auparavant, au milieu des années cinquante. Hospices de Brooklyn et du Bronx, charité chrétienne, conformisme de sa maman. Hospices, mouroirs organisés dans lesquels des vieilles et des vieux hurlaient et se chiaient dessus, prostrés dans leurs cages, les yeux dans le vide, pleurant lorsqu’ils leur parlaient ; et le long de couloirs qui puaient la maladie, la dégénérescence et la mort déjà, d’autres, débraillés et se grattant les couilles dans de mauvais pantalons, quémandaient une cigarette, comme s’il s’agissait de sauver leur peau. Sa mère passait de chambre en chambre, s’asseyait et discutait, et lui, gardait le souvenir de ces jours de visite. Jamais il n’oublierait ces cris, ces membres tordus, bleuis, rouges et cette vieille qui lui avait raconté les supplices qu’ils enduraient, tous, les infirmières sadiques et les repas qu’elle vomissait. Miss Brockett, qui l’avait embrassé sur la bouche, et qu’il était revenu voir plusieurs fois, jusqu’à ce qu’on lui annonce – une grosse blonde, un peu tarée et nymphomane – qu’elle avait changé de service. Qu’est-ce que ça voulait dire un service, puisqu’il l’avait cherchée partout et qu’il ne l’avait pas trouvée ? Des couloirs gris et blancs et verdâtres, interminables, des clameurs de désespoir, des rires de dingues, des visages marqués et ce type de quarante-cinq ans qui avait passé la moitié de sa vie dans des hôpitaux à se faire greffer des organes et poser des plaques en métal, sur tous les membres, tous les os, toutes les parties de son corps – mais avait-il encore un corps –, des vis, des bouts de ferraille, plantés à coups de marteau, et qui riait de ses propres blagues. Ses rires résonnaient encore, stridents et brutaux, rires de mouettes agonisantes, se posant sur l’une des fenêtres, cris d’oiseaux. Il devait avoir quinze, seize ans à l’époque, et il sortait à peine d’une enfance et d’une adolescence choyées par sa mère, une éducation artiste et pieuse – longues heures de prières et de sermons, chez lui ou dans des nefs, sur des bancs de bois dur –. Mais il savait que, bientôt, il ne croirait plus ; une ironie malveillante l’empêchait de pénétrer ces rengaines ; et les visites aux hospices entretenaient cet état d’esprit, le métamorphosant en une colère froide dont il contenait l’explosion. Pendant dix-huit ans, il serait l’enfant modèle, dont rêvait Rose O’Brien. Archipels cristallins de son enfance, que venaient troubler les lamentations de vieux handicapés dans des chambres blafardes et les rosaires d’ecclésiastes pantelants. Archipels, douceur dorée, bras des femmes veillant sur lui, femmes de chambre, cuisinières, maîtresses de chant et de musique, préceptrices de langues, professeurs de mathématiques, pédagogues en jupes froufroutantes sous de sévères lunettes. Après les premières années de son apparition dans le monde de la discorde, années de soins, de veilles, d’allers-retours dans des hôpitaux privés, partout dans le pays, Rose, lorsque sa vie ne fut plus en danger et que, selon les termes des médecins, son état devint stable et presque normal, imagina pour lui un monde parfait où il ne côtoierait que des femmes. Bien sûr, il avait vite décrypté les vagues raisons psychologiques que d’autres que lui – savants obsédés par la révélation du tour – auraient dévoilées : ce monde de cristal aux tintements si délicieusement féminins était une revanche que Rose prenait sur son mari et les patriarcats qu’elle subissait depuis toujours, un féminisme sans tapage imaginé entre les murs d’un luxueux appartement, à New York. Bien sûr, se disait-il, mais il gardait un autre souvenir de son enfance et de cette ronde de femmes qui la peuplait. D’autres raisons plus secrètes avaient poussé Rose à cette combinaison magique ; des rires complices résonnaient dans toutes les pièces ; et elle-même riait. Les photos de cette époque le montraient en compagnie de sa mère, en costume. Il souriait, l’air un peu débile, au début, avec des yeux qui louchaient, puis de plus en plus rose et poupon, de plus en plus malicieux. Un petit être bercé par les livres, la musique et les femmes, comme une utopie domestique que Rose mettait en œuvre pour lui seul, naturellement, sans programme établi. Et New York était une contrée végétale, réduite, dans l’espace et dans le temps, aux dimensions rêvées de ce peuple d’Amazones, et de rares lieux de promenades : Central Park, certains après-midi, et la Cinquième Avenue, son terrain de jeu. Ainsi le rejeton qui menaçait de mourir à chaque instant devint un enfant heureux, sans aucune conscience de la réalité extérieure, plongé dans un univers merveilleux et factice. Journées rythmées par l’étude, la lecture et d’autres jeux sans fin. Et même sa maladie devint un jeu. Jusqu’à l’âge de trois ans, il avait eu besoin d’une assistance respiratoire et sa chambre avait été envahie par des appareils sophistiqués, puis, peu à peu, son état général s’était amélioré, et l’unique trace de ses débuts compliqués dans l’existence furent ses yeux. Une pièce spéciale fut aménagée afin de rééduquer un strabisme si violent que son père – et la plupart de ses visiteurs – l’avait considéré, longtemps, comme un enfant attardé ; rien ne l’énervait plus que leurs mines attristés, que ces expressions infantiles s’adressant à un débile mental ; il avait appris très tôt à se faire plus intelligent que les enfants de son âge, et il répondait à ces agitations stupides par des répliques qui laissaient ses interlocuteurs stupéfaits. Tous les après-midi, entre une heure et deux, son œil gauche vissé à l’extrémité d’une machine très chère, importée d’Allemagne, il replaçait des éléphants dans leur cage, des clowns sous leur chapiteau ; à l’autre bout, manipulant les personnages colorés, une certaine Miss Dolorès – blonde menue dont, aujourd’hui encore, il gardait un souvenir tressaillant – s’esclaffait lorsqu’il parvenait à l’exploit de rentrer la panthère dans sa prison mécanique. Elle le poussait à se concentrer, s’enthousiasmait avec lui, et son visage – sec et anguleux – et sa bouche pointue exprimaient si bien la réussite ou l’échec qu’elle paraissait sortir d’un film muet des années vingt. Une atmosphère orientale régnait dans l’appartement – confidences de femmes entre elles, occupées à la marche des heures –, un temps suspendu, détaché. Et les noms des gouvernantes et préceptrices, ophtalmologues, infirmières étaient une déclinaison de ces années : Miss Dolorès en blouse blanche, Miss Barbara – dont les B et les A opulents étaient contredits par la petite taille et la fragilité de ce timide professeur de mathématiques –, Miss Éléonore – qui, grimpée à hauteur de ce prénom emphatique, lui enseignait les lettres, et aucune pédagogue ne l’avait autant attiré que cette jeune femme distinguée, à la poitrine si proéminente que, de longues nuits durant, il en avait rêvé –, Miss Cathy, la gouvernante en chef qui commandait à toutes les autres filles – blanchisseuses, repasseuses, etc. – et qui avait été comme une seconde grand-mère, une grand-mère potelée, endurante, sévère. Toute cette tribu fonctionnait comme un corps, une société à l’écart, régie par des règles à la fois strictes et souples, parce que Rose – qui en était la Reine, des abeilles, des guêpes, il ne savait pas trop – laissait à chacune, dans ses fonctions, une entière liberté. L’énergie des trente femmes qui vivaient avec eux – bien que toutes eussent une famille et une autre maison, les relais étaient si harmonieux que Thomas ne s’était pas rendu compte de leurs départs et arrivées et avait l’impression d’avoir passé tous ses instants avec elles – se déployait sans violence, sans ordre définitif, avec grâce et simplicité. Rose était une mère avant tout soucieuse du bonheur de son fils unique, le pouvoir, la hiérarchie étaient des notions qui n’avaient pas cours chez elle. Reine d’abeilles amoureuses et empressées, Thomas revenait toujours à elle, la guettant, la surprenant pour l’embrasser.

adieu ma vie, à Dieu ma vie

adieu ma vie, à Dieu ma vie

peinture en cours de JP Grosse; différentes étapes du travail; photos de famille, entre 1945 et 1998; épitaphes (travail de l'épitaphier JCG); 3 des 100 mots pour maman (maman, amour, origine) de Michel Bories dit Pof, inventeur du PofArt, autoportrait de JPG, JCG saisi sur le vif
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17 ans avant d'écrire sur maman et sa disparition, le 19 mai 2001, 4 mois avant celle de Cyril et de Michel, le 19 septembre 2001.

Petit à petit, j'écris le livre FINS DE PARTIES que je veux léguer à ceux qui restent. Les liens en bas d'article sont autant de pierres à ce travail de mémoire (je repense au très beau film Coco sur la nécessaire mémoire des morts à avoir car ils ont peur d'être oubliés). J'ai déjà écrit mais pas publié sur papy Jean parti le 20 septembre 2012. Pour mamie Guiguitte, c'est Anna Faix (pseudonyme de deux auteurs, Annie Grosse-Bories et Cyril Grosse, Anna Faix étant la grand-mère paternelle d'Annie) qui a écrit 30 mots pour maman avec 30 des 100 mots, peintures-objets réalisés par Michel Bories pour sa mère, partie le 2 avril 1998. Je n'ai pas encore écrit sur ma grand-mère paternelle, Victorine Engel, qui m'a fasciné par sa verve, son énergie quand elle est venue au Revest vers 1977-1978. Elle a écrit, En mai, fais ce qui te plaît, paru dans la revue Aporie, elle raconte comment elle tapait sur les doigts de DCB (Daniel Cohn-Bendit) quand elle l'avait eu en primaire.

Nouvelle pierre, le livre aura sans doute cette forme. Blog personnel, catégorie FINS DE PARTIES. S'assurer de la sauvegarde des blogs par la plate-forme over-blog. Internet, si on sauvegarde, est une fabuleuse mémoire.

 

Disparition de maman

 

Tu es partie dans la nuit du 19 mai 2001, vers 1 H du matin, partie dans ton sommeil. Je dormais sur un lit de camp dans la pièce voisine, au cas où. Vers 23 H, nous nous étions dits : « À demain ». Cet « à demain » vint après une déclaration d'amour à Jean-Pierre et à moi.

 

  • Dites-vous bien que nous vous avons aimés, ton père et moi, que nous vous avons laissé ce que nous avons pu. Nous n'avons jamais dépensé bêtement. Nous avons travaillé dur pour avoir le peu que nous avons et qui vous reviendra. Vous penserez à nous, n'est-ce pas ?

  • Mais maman, ce n'est pas le moment de parler de ça. Tu sais bien que Jean-Pierre et moi, nous t'aimons comme nous avons aimé et aimons, papa. Quand il est parti le 7 février 1986, nous n'avons absolument pas voulu notre part d'héritage. C'est le fruit de votre travail. Pourquoi voudrions-nous cela ? Nous sommes installés, nous avons ce qu'il nous faut. On n'a pas besoin de savoir qu'il y a un héritage pour t'aimer, vous aimer. Jean-Pierre avant de retourner pour l'Afrique du Sud a dû te dire qu'il t'aimait. Je l'ai vu te dessiner dans le lit, te croquant pour demain.

  • Et toi, tu m'aimes ?

  • Moi aussi je t'aime maman !

  • C'est dommage qu'il soit reparti, c'est si loin l'Afrique du Sud. Tu te rends compte s'il m'arrive quelque chose. Dis-lui bien que je l'aime comme je t'aime.

  • Oui, je le lui dirai. Maintenant, il est l'heure de t'endormir, passe une bonne nuit, je suis à côté, tu appelles si tu as besoin. Bonne nuit maman. À demain.

  • À demain.

 

J'ai éteint la lumière, laissé la porte entr'ouverte. Je me suis levé vers 3 H du matin pour la recouvrir, ainsi que je le faisais depuis plusieurs jours. Après avoir allumé, je me penche sur elle pour sentir son souffle. Rien. Je comprends vite qu'elle est partie, dans son sommeil, paisible. Je vais à notre maison, juste à côté, prévenir Annie et les enfants qui se lèvent et viennent tenir compagnie à maman, en attendant qu'un médecin arrive pour constater le décès. Ils s'étaient couchés vers 1 H du matin, après avoir vu un film italien La chambre du fils.

Pouvions-nous savoir, deviner que ce film nous reviendrait en pleine figure avec la disparition accidentelle du fils, 4 mois après, le 19 septembre 2001 ? Cette disparition avec celle du frère d'Annie, Michel, dans le même accident à Jagüey-Grande à Cuba, aurait pu entraîner comme dans le film, la dislocation de notre couple. Nous avons échappé à cette "fatalité" mais Annie, à mon avis, a payé de sa vie, cette catastrophe. Elle est partie en un mois d'un cancer foudroyant le 29 novembre 2010.

Jean-Pierre alerté à peine débarqué à Johannesburg (il était venu 2 ou 3 jours pour s'occuper des comptes et était retourné à Johannesburg le 18 mai) reprit un avion dans la foulée pour assister aux obsèques au Revest. Maman est enterrée dans le cimetière du village. Comme notre père. J'aimerais les emmener à Corsavy. Et libérer le caveau du Revest.

Nous avons fait ce qui se fait dans de telles circonstances, on a offert une collation aux gens venus rendre hommage à maman, au bar du Groupe Revestois. Un tel moment permet aux gens d'échanger encore, après les condoléances. Les 5 fois où j'ai mis en pratique cette tradition, ce furent des moments chaleureux.

 

C'est la première fois que je réussis à écrire sur maman depuis son départ.

17 ans de silence.

Je l'avais faite sortir de l'hôpital, environ deux mois plus tôt . Elle était traitée pour un cancer de la plèvre. La chef de service m'avait donné raison de vouloir la ramener à la maison. Il n'était plus question de radio ou de chimiothérapie. Le cancer la rongeait. Il s'était généralisé. Comme pour mon père. Et lui aussi, nous l'avions fait sortir de la clinique pour qu'il finisse ses jours à la maison. Cela prit une quinzaine de jours, après son amputation. Pour ma mère, le pronostic était de quelques semaines à quelques mois. Je m'étais tenu ce raisonnement : c'est elle qui s'est occupée de toi, bébé, enfant; tu t'occupes d'elle à ton tour. Quand je voulus lui donner son premier bain, ce fut une catastrophe. Chute dans la baignoire, impossible de la relever tant je la trouve lourde alors qu'elle pèse à peine plus de 30 kilos. Je comprends que je ne suis pas infirmier, aide-soignant, même pas un aidant (je le serai pour le papy entre novembre 2008 et septembre 2012), que les soins seront donc confiés à un professionnel de santé. Ayant par ailleurs beaucoup d'activités, je trouvai judicieux de lui proposer une compagnie pendant la journée. Je ne sais comment ils atterrirent chez nous mais nous confiâmes maman à un couple d'homosexuels, Marc et Christian. Ce fut une réussite. Elle apprécia beaucoup leur compagnie, leurs soins bienveillants, leurs petites attentions. Après le départ de maman, nous décidâmes de leur offrir un séjour au Maroc. Il n'eut pas lieu, Marc disparaissant d'un cancer au cerveau dans les mois qui suivirent.

Pendant cette période, il ne fut pas difficile de réconcilier maman et Annie. Leurs relations en 35 ans, surtout après notre installation au Revest en 1981, furent chaotiques, houleuses, faites de ruptures et de réconciliations. Ce n'est jamais ma mère qui fit le premier pas, je faisais tampon, je faisais le médiateur, et quand je sentais Annie prête à faire ce fameux premier pas, je le lui demandais puis demandais à ma mère. Une période d'apaisement de plusieurs semaines ou mois s'installait avant un nouvel accrochage. Toujours suite à des reproches, à des remarques, sans doute blessantes, car ma mère considérait encore Annie comme une jeune fille à éduquer, comme sa fille éducable. La rupture pouvait durer un an, voire deux. Pendant ce temps, je voyais ma mère chez elle, régulièrement. Parfois elle m'invitait à manger. C'était toujours excellent. J'ai même passé Noël avec elle plusieurs années d'affilée pendant qu'Annie allait chez ses parents, on se coupait en deux pour ne blesser personne. Mais la rivalité était difficile à gérer.

Indéniablement, nos enfants préféraient les parents d'Annie, grands-parents gâteau, aux miens, souvent dans le reproche, ne laissant rien passer, exerçant un chantage affectif classique : - qui préférez-vous ? - Ah oui, parce qu'ils vous gâtent mais nous, on ne veut pas vous acheter, on ne veut pas de petits-enfants capricieux.

Évidemment, ces reproches détournent inévitablement et vous vous retrouvez seuls sauf brefs épisodes à l'occasion d'anniversaires. Je pense que mes parents aimaient leur belle-fille et leurs petits-enfants mais ils aimaient mal parce qu'ils voulaient être aimés d'une certaine façon, sans être très précis à ce sujet. Et quand on fait passer son désir d'être aimé comme ci, comme ça, on est nécessairement déçu par la manière dont on est aimé et qu'on ne sait pas apprécier. C'est pareil du côté des enfants. C'est quoi cette manière d'aimer faite de reproches, de leçons de morale permanentes. On n'est jamais pris comme on est, on est toujours comparé à ce qu'on devrait être.

Je pense que c'est cette volonté de soumettre l'autre, le plus jeune, qui doit faire preuve de respect et d'obéissance, qui m'a rendu distant vis à vis de ma mère. Je n'ai jamais voulu provoquer la rupture; j'ai été dans la coexistence pacifique par devoir et non par amour. Je n'éprouve pas d'amour pour mes parents comme j'en éprouve pour Annie, mon fils Cyril ou ma fille Katia et sa fille Rosalie.

À quand remonte cette indifférence polie, pacifique, soucieuse de conserver malgré tout le lien ? J'ai l'impression que ça doit remonter au moment où nous avons décidé de rentrer, moi l'aîné, aux enfants de troupe à Tulle, Jean-Pierre, le cadet, au Prytanée à La Flèche. Brusquement, on quittait la maison pour un pensionnat d'où on ne sortait que 3 mois après, pour de brèves vacances. Sentiment d'abandon ? Choix par devoir ? Nos parents ne pouvant nous payer d'études, le choix de ces écoles militaires semblait le bon choix, gratuité moyennant 10 ans de service, discipline militaire sans faille, enseignement de qualité avec un corps de professeurs très qualifiés. Je me souviens que revenu à Toulon, comme professeur après avoir démissionné de l'armée, je leur ai fait voir au moment de sa sortie, en 1981, le film Allon z'enfants d'Yves Boisset d'après le livre d'Yves Gibeau qui se déroule là où j'ai été pensionnaire, à Tulle.

- C'est ça que tu as vécu ? - Oui, en pire.

Pas d'autre échange. Mais du ressentiment et de la culpabilité dans l'air. Je pense que Tulle, Autun, Coëtquidan Saint-Cyr, Montargis et enfin l'Algérie (El Aneb, Miliana, Tizi-Ouzou) m'ont rendu antimilitariste. Antimilitariste mais pas pacifiste. Dès 1968, j'ai attrapé le virus du militantisme révolutionnaire sous la bannière du marxisme et du trotskysme. J'en suis revenu tout en restant convaincu que la lutte des classes est un des moteurs de la vie sociale. Guerre et (ou) diplomatie, conflit et (ou) compromis, nous sommes des funambules entre ces contraires.

De la famille de ma mère, je ne sais rien si ce n'est qu'elle perd sa mère jeune, à 10 ans, se retrouve en charge des autres enfants (2 garçons, 3 filles), quitte l'école très tôt, à 11 ans, ne passe pas le certificat d'études, fait des ménages, s'entend mal avec sa nouvelle belle-mère, quitte la maison à 14 ans, se retrouve serveuse au Café de la gare de Réding, flashe sur un jeune et fringant militaire, prend le train à Sarrebourg pour le rejoindre à Toulon, elle ignore que c'est loin, elle ne connaît pas la géographie de son pays, elle se retrouve seule dans cette ville de matelots, le jeune militaire semble sensible au charme et à l'amour de la jeune fille, ils se marient et ont deux enfants, nés à Toulon. Quid de la Syrie ? (je n'arrive pas à dater le séjour en Syrie de mon père, il a fait 18 ans dans l'armée pour une petite retraite, il quitte l'armée vers 1946, il s'est donc engagé vers 1928). En 1942, notre père rejoint Dakar, notre mère reste seule avec nous à Toulon, femme de ménage chez un docteur, époque des bombardements alliés et allemands, nous vivons à Rodeilhac, une bombe tombe dans une malle ouverte de ma chambre, n'explose pas, l'oeil gauche vire, blanc de l'oeil, je récupère mon œil à la Libération après opération réalisée par le docteur-ophtalmologue Koutzeff, merci à lui. Nous rejoignons Dakar en 1945. Ma mère ouvre un commerce pour les militaires français. Ça marche bien. Mais elle attrape une saloperie, rapatriée sanitaire en France, nous nous retrouvons à Castres.

Je me souviens de l'appartement du Boulevard Léon Bourgeois, de la colline du Corporal, de gamines avec lesquelles nous jouions dans un grand pré après avoir franchi un mur couronné de tessons de bouteilles, je me souviens de l'arrivée par l'avenue de Lavaur du club de rugby champion de France deux fois en 1949 et 1950, à l'époque des frères Jacques et Maurice Siman, je me souviens de l'Agoût et des maisons donnant sur cette rivière traversant la ville, je me souviens des sorties le dimanche à la rivière, pique-niques entre amis, baignades à La Salvetat sur Agoût, promenades dans le Sidobre et même jusqu'à Bort les Orgues, je me souviens du marché le samedi matin où nous allions récupérer les fruits et légumes abandonnés par les marchands , tellement c'était chiche à la maison, je me souviens des foires que fréquentaient nos parents devenus commerçants-ambulants en mercerie et de ce marché de Lacaune où on retrouva mon frère cuvant une cuite attrapée on ne sait comment. Ce fut l'époque de la voiture avec ses bouteilles de gaz sur le toit, une Hotchkiss. Un accident en 1952 mit un terme à cette aventure commerciale et ruina mes parents.

Notre père trouva un emploi réservé d'archiviste au Crédit Foncier de France. Ce fut le temps de l'hôtel à la Goutte d'Or, au temps de la guerre entre le MNA et le FLN en plein couvre-feu et le temps du choix des écoles militaires, 1953, j'avais 13 ans, Jean-Pierre 11.

Puis ma mère trouva une place de concierge au 42 rue Notre-Dame des Victoires, en face de la Bourse des Valeurs. Elle faisait le ménage à la Côte Desfossés, devenue la Tribune. L'été, ils prenaient leurs vacances au Revest où ils avaient acheté un terrain et m'avaient fait acheter le terrain voisin pendant que j'étais en Algérie.

J'ai fait le ménage à Paris dans des bureaux quasiment vides, l'été, entre 1954 et 1961 puis après 1964 quand devenu professeur, j'ai rencontré Annie. Nous profitions du Paris estival et nous adorions les deux chambres sous les toits mansardés, côté cour. Cela dura jusqu'à leur retraite en 1972 avec entre-temps la construction d'un pavillon à Croissy près du Vésinet. Joli coin, joli pavillon où furent reçues une bombe sexuelle, Nicole (vers 1962) puis Annie (après 1965).

Installés au Revest, villa Marie-Ju, nos parents surent se mêler de la vie au village en participant aux activités des amis du Vieux Revest. Notre mère était la championne des aubades. Cet argent servait ensuite à des expositions dans les rues et ruelles du village, à des animations musicales, à des conférences ou des livres sur le village. Charles Aude, président de cette association, apprécia leur contribution.

J'ai toujours connu ma mère comme une femme dévouée, attentive à l'autre, plus faible, dépendant. Je l'ai vue rendre visite chaque jour pendant des années à une vieille dame, 500 mètres plus haut, faisant son ménage, repassant, discutant. Elle était croyante à sa façon, allait à la messe, aidait le curé, altruiste envers qui lui plaisait ou avait besoin, ne cachant pas ses inimitiés, femme de tête, très volontaire, forte personnalité, autoritaire.

Petite, menue, élégante, soucieuse de son apparence, avec sa longue chevelure descendant jusqu'au bas du dos, maman avait été une belle jeune fille et jeune femme et je l'ai trouvée belle jusqu'à la fin.

Pourquoi prenait-elle des concoctions tous les soirs ?

Sa peur de la constipation, ça s'appelle l'apopathodiaphulatophobie, l'a conduite à des aberrations avec ces laxatifs puissants qui devaient tout drainer, y compris ce dont son organisme avait besoin.

Maniaque de la propreté, je ne saurais dire ce que cachaient ces manies. Protection contre des saletés commises quand elle avait la charge d'une famille et qu'elle était terrorisée par la marâtre ? Peur de ne pas être irréprochable ?

Ce fut une excellente cuisinière et quand nous revenions à la maison, chaque trimestre, nous avions droit aux raviolis faits maison, aux frites maison, aux quenelles de pommes de terre (vieilles et nouvelles), une recette lorraine succulente, aux quenelles de farine, au kouglof. Sa choucroute était particulièrement soignée. Sûr, elle voulait qu'on ne manque de rien, comme si elle voulait remplir un vide, un manque, elle nous incitait toujours à reprendre et il était difficile de résister à un tel traitement.

Elle aimait les réunions familiales un peu élargies, les réunions amicales où les gens se laissent aller à boire et aux histoires salaces, elle aimait les histoires salées, crues, elle riait fort dans ces occasions.

Quand papa est parti, elle a tenu à ce que je la prenne en photos entourant son Juju. Photos que je ne peux regarder. Figer la mort qui est figement, ça me paraît pesant.

Je connais trop le poids des morts sur les vivants. Souvent, ce poids est tel qu'il empêche de vivre, d'être heureux parce que les morts sont morts pour nous, pour le droit de vote, le droit de grève et que nous devons respecter ce que nous leur devons.

Avec vous, nous avons appris à nous libérer de ce poids, contre vous plutôt parce que nous ne vous avons pas souvent écouté. On n'en faisait qu'à notre tête, en cachette. Découverts, nous avions droit au martinet ou à un nerf de bœuf. Je morflais comme aîné pendant que le cadet était protégé par la mère. Drôle d'éducation, celle d'hier, dressage plutôt qu'éducation.

Je dirai en achevant ce papier que vous avez fait de nous des indociles. C'est un peu moins que des insoumis. C'est une posture qui me convient bien. Je reconnais à Jean-Pierre la même posture. Nous ne nous laissons pas conduire par le bout du nez, nous ne sommes pas des soumis volontaires. Nous usons de notre esprit critique et de notre liberté, celle de pouvoir dire NON.

Bien sûr, je sais qu'on vous doit des valeurs: honnêteté, ponctualité, franchise, conformité entre les paroles et les actes, volonté, fidélité en amitié, en amour, solidarité, souci des siens et des autres, se fier à son jugement, se méfier des "conseilleurs", ne pas péter plus haut que son cul, souci de bien faire, de faire du mieux qu'on peut, aptitude à se contenter de peu, pas de frime, d'exhibitionnisme, simplicité dans les relations, les contacts, faire, agir plus que parler pour ne rien dire, dans le vide. De ce point de vue, nous avons été tous les deux, des hommes d'action. Jean-Pierre raconte cela, certaines de ses aventures, dans le livre Aux couleurs de la vie. Moi, je raconte l'aventure des 4 Saisons du Revest (théâtre, édition) dans Donjon Soleil et dans De l'impasse à la traverse... Bien sûr, on vous doit d'être là et ainsi de tenter de faire bon usage de la Vie. Comme pour Montaigne, pour nous : Nature est un doux guide, notre nature, ce qui nous est propre, et la Nature, la naturée, celle qui s'offre, comme la naturante, celle qui crée, invente.

Dernier souvenir: en une semaine votre maison a été vendue, en une semaine, une vie a été dispersée, votre vie. Ce fut une séparation, une dispersion très rapide, trop rapide mais l'Afrique du Sud est à 10.000 kms au sud. Aucun conflit pour l'héritage, répartition conforme aux souhaits de l'un ou de l'autre.

Jean-Claude Grosse
 

Épitaphe pour maman non retenue :

Au secret

je pars à regret

Beau jeu de ma vie

par quelle sortie

pour quelle impasse

Épitaphe retenue :

 

Au secret

je pars à regret

Beau jeu de ma vie

par où la sortie

 

Épitaphe pour papa :

Sur la pointe du pied

je suis parti

Crainte de déranger

même en faisant si peu de bruit

 

Disparition de maman/19 mai 2001
Disparition de maman/19 mai 2001
Disparition de maman/19 mai 2001
Disparition de maman/19 mai 2001
le 2 avril 1998, décès de Guiguitte (la mère d'Annie et de Michel) 
par embolie pulmonaire, sous nos yeux et par impuissance à relancer le coeur 
impuissance aussi des pompiers
découverte de la mort par les petits-enfants, Katia et Cyril, en direct
en 10', passage de la fête, des rires à la stupeur, aux tentatives désespérées de sauvetage
belle mort tout de même pour Guiguitte; le chagrin, la douleur des vivants n'a pas à être mise en avant
on trouve trace de cet étonnement, de cet éveil brutal dans le dernier spectacle (j'emploie ce mot mais il ne convient pas; lequel ?) de Cyril : (c'est possible) ça va, créé en 2000
et dans le spectacle de Katia (j'emploie ce mot mais il ne convient pas; lequel ?) Mon pays c'est la vie, créé en 2004, où les personnages n'arrêtent pas de mourir et renaître
(magnifique tango dansé par Vitya Ponomarev avec une morte jouée par Olga Fomenko)
Michel (le fils, artiste -je n'aime pas ce mot non plus- peintre - celui-là me convient) crée en 2 ans, la série 100 mots pour maman, peintures-objets accompagnées d'un livre, édité par Les Cahiers de l'Égaré
les 100 mots n'ont jamais été exposés
Cyril et Michel (le neveu et l'oncle) décèdent à Cuba le 19 septembre 2001 au triangle de la mort à Jagüey-Grande avec une jeune femme et sa mère
Annie, la mère de Cyril, la soeur de Michel décède le 29 novembre 2010, en un mois 
me laissant avec une question : je sais que je vais passer, où vais-je passer ?
question qui a donné plus de 10 ans après Et ton livre d'éternité ? paru le 14 février 2022, livre dont je suis convaincu maintenant qu'il n'a été écrit que pour certains passants
ce retour ce matin 2 avril 2022 : 
A peine Le livre d éternité ouvert que je me suis sentie, comme je l'étais cette fin d'année dernière, m'étant coupée d'absolument tout. Libre de toute implication, libre de toute tentation, de tout orgueil aussi. Libre et heureuse. 
Quel témoignage ! Une épopée dense et farfelue pour comprendre que l'on n'est rien. En une fraction de seconde j'ai ressenti ces années de recherche, depuis le départ de Cyril. Ça m'a fait du bien. Vous êtes un drôle de personnage quand même et je suis contente de vous avoir dans mon panorama. 
30 mots pour maman, écriture à 4 mains (Annie Bories et Cyril Grosse; sous le nom d'Anna Faix)

30 mots pour maman, écriture à 4 mains (Annie Bories et Cyril Grosse; sous le nom d'Anna Faix)

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