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Blog de Jean-Claude Grosse
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Mal armée Catherine Millot

3 Septembre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #amitié, #amour, #pour toujours, #écriture, #vraie vie, #psychanalyse, #SEL

Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot

Catherine Millot

Paris, le 31 août 2026
Nous apprenons avec tristesse le décès de Catherine Millot, survenu le 24 août, à Nice, à 81 ans, suite à un AVC.
Universitaire devenue psychanalyste, puis écrivaine, dernière compagne de Jacques Lacan, elle fut membre de l’École freudienne de Paris, puis, durant près de dix ans, de notre École. Elle fut par la suite très généralement respectée par le milieu psychiatrique.
Autrice d’un beau livre intitulé Ô Solitude :

- Au début de mon analyse avec Lacan, tandis que je m'attachais à lui décrire ce que je pensais avoir été mes symptômes névrotiques les plus criants, ceux qui m'avaient amenée sur son divan, il m'avait interrompue pour me dire, avec un bon sourire, que ce que j'avais connu là, c'était l'amour.
"Ça n'est pas drôle", avait-il ajouté.
L'amour, avait-il dit un jour, on n'en est pas le sujet, "on est ordinairement, on est normalement" sa victime.
L'amour, comme on le savait très bien depuis la plus haute antiquité, "et ça n'étonnait personne", c'est Aphrodite qui frappe. C'était dire aussi que si c'était un mal, "un fléau", il ne fallait pas oublier, sous peine d'encourir quelque vengeance divine, que c'était un mal sacré.
(Catherine Millot, Ô Solitude, Gallimard, 2011)


- Pour l’Abbé Brémond la « mystique laïque » comme il disait se résume à ce qu’il appelle la "quiétude", et la quiétude ce n’est pas la tranquillité d’âme, c’est la cessation du discours intérieur. C’est-à-dire le moment où la parole, enfin « le parasite parolier » on pourrait dire, ce qui nous habite en permanence, finit par se taire.
Un autre régime de l’esprit se fait jour alors, qui se traduit par le consentement à se laisser envahir par une altérité que Brémond nomme parfois le réel. Le réel ici, se confond avec l’Autre, que ce soit Dieu ou l’être aimé, et l’amour est le nom de cet envahissement auquel on consent.
L’existence des « quiétudes profanes » n’étonne pas Brémont, qui n’est pas loin de considérer comme universel ce qu’il appelle un « mécanisme contemplatif » qui remonterait à la première enfance. Mais, passé celle-ci, où la contemplation est comme naturelle ( l’enfant, dit-il, contemple plus qu’il ne comprend ), le mécanisme en question à tendance à se rouiller, même s’il subsiste chez quelques uns et se manifeste dans certaines circonstances, parfois fortuites.
L’idée me plaît d’une enfance contemplative. Elle me semble rejoindre la solitude enfantine que j’imagine toute habitée de silence. La parole ne deviendrait intérieure, et avec elle ne cesserait cette solitude première, cette solitude sans partage, qu’avec la distinction d’un dedans et d’un dehors qui ne s’opère qu’une fois que le moi a pris forme.
La première enfance qu’évoque Brémont serait ainsi le temps éphémère d’un sujet sans « moi », traversé d’infini. Sa solitude ne serait pas faite d’un narcissisme prétendument illimité, d’un moi enflé aux dimensions du monde, mais se confondrait, au contraire, avec une altérité qui régnerait sans partage, pour le meilleur et pour le pire, dans l’extase et dans l’angoisse.
(Catherine Millot, Ô Solitude)

Elle fuyait les colloques et les congrès, tout ce qui fait masse, se consacrant à la pratique, à l’écriture et à l’amitié.
Toujours élégante, d’un parfait bon goût lui servant de carapace, pudique, amante du bonheur, elle avait sa boussole, et ne s’intéressait à rien de ce qui intéresse tout le monde : les infos, les grandes causes, les catastrophes.

 

Parmi ses nombreux ouvrages, La vie avec Lacan restera comme un témoignage ineffaçable.
« Quand je suis venue la première fois, je voulais lui expliquer ce qui n’allait pas, commencer un discours là-dessus. [Lacan] m’a arrêtée tout de suite. Pour me demander d’où je tenais la tête que j’avais, qu’est-ce que c’était que la petite cicatrice que j’avais sur la joue… Enfin, des questions tout à fait inattendues qui m’avaient effectivement déconcertée, et ça, ça m’a semblé être assez caractéristique de sa technique qui est un peu comme au judo. C’est-à-dire que là où je m’attendais effectivement à devoir énoncer ce pourquoi je venais, tout à coup, c’était court-circuité par ses interventions et par des questions qui ne portaient justement pas du tout sur ce qui était de l’ordre des symptômes. Lacan, il avait une façon bien à lui d’accrocher le transfert, comme on dit. »

Et suite à son combat de deux mois contre le Covid avec un vécu de réanimation : Un peu profond ruisseau…

"La mort n'a jamais tenu une grande place dans ma vie consciente. Je n'y pense guère et m'en préoccupe encore moins.
Mourir au dernier moment, comme disait Céline, avec le courage et la dignité que j'ai vus aux bêtes, avec leur simplicité, voilà ce que je souhaite.
À l'adolescence, alors que je ne m'en souciais pas davantage, il m'arrivait toutefois de me réveiller en sursaut la nuit avec la pensée qu'il allait falloir mourir un jour. Puis ces réveils disparurent.
Plus tard, je m'intéressai aux philosophies antiques qui tiennent la mort pour rien, auxquelles faisait écho ce vers de Mallarmé : «Un peu profond ruisseau calomnié la mort.» Catherine Millot
« Pourtant, dans les jours qui avaient suivi, cette angoisse disparut et fit place à une liberté intérieure inédite. Comme si une grâce m'avait été accordée, qui m'aurait, en même temps que la vie, rendu le monde plus présent, plus vivant. Il me semblait qu'un couvercle s'était levé, et un grand vide heureux s'était déployé qui magnifiait toutes choses. Je vécus dans le bonheur inédit de cette vacuité pendant des semaines. »
Un peu profond ruisseau… C. Millot

 

Extraits de UN PEU PROFOND RUISSEAU de Catherine Millot

« Pendant ces longs mois où j’étais occupée par ma mère, je lisais La cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir, et relisais Les derniers jours d’Emmanuel Kant de Thomas De Quincey, qui est le grand chef-d’œuvre du déclin, où l’humour et le tragique se côtoient. Mais c’est surtout Beckett qui m’a retenue, en particulier sa correspondance, dont j’ai passé des mois à lire et relire les quatre volumes, ainsi que sa biographie par James Knowlson. Une vie exemplaire sur la voie de la simplification à laquelle toute vie devrait tendre, me disais-je.
Beckett voulut aller par l’écriture dans le sens de la faiblesse et de l’impuissance. Il choisit pour cela d’écrire en français, langue étrangère, afin d’avancer « mal armé », le plus désarmé possible, démuni des facilités de la langue natale.
Il prit conscience de cette orientation en fréquentant Joyce qui, lui, était du côté de la profusion, du déploiement des richesses du polyglottisme, de la polysémie sans limites. À l’époque où ils se voyaient beaucoup à Paris, Joyce travaillait à son Work in progress, qui prit le titre de Finnegans wake, tissé de mots-valises condensant toutes les langues. Beckett, quant à lui, opta pour l’appauvrissement, la pénurie. Ils étaient très amis.
L’impuissance à écrire, qu’il cultivait à l’époque, demandait à être dégagée de l’arrogance qu’elle dissimulait : être trop bon pour faire quoi que ce soit. La psychanalyse l’aida à s’en défaire. Sur la voie du dépouillement, elle est très efficace, et il eut la chance de rencontrer Bion, analyste alors débutant, assez humain et original pour lui convenir. Il alla le voir trois fois par semaine pendant presque deux ans et s’en trouva bien.
Il y gagna « une vie au moins tolérable », et de comprendre à quel point il serait perdu s’il était privé de son incapacité. Il lui en resta suffisamment pour accomplir une œuvre tout entière sur le fil de ce rasoir.
Après la guerre et d’autres dépossessions, il écrit à son ami Georges Duthuit, dans un style un peu emphatique dont il se départira bientôt : « Tout est à chercher désormais dans l’éternel larvaire, non, c’est autre chose, dans le courage et l’imperfection du non-être aussi, où vient nous assaillir la tentation d’être encore, un peu, et la gloire d’avoir été un peu, sous un ciel inoubliable. Oui à chercher dans l’impossibilité d’avoir jamais assez tort, d’être jamais assez ridicule et sans armes. »
Quelque temps plus tard, il écrira au même : « Je me sens m’éloigner des idées de pauvreté et de dénuement. Ce sont encore des superlatifs. » Il ajoute : « Pas même pauvres, voilà ce qu’il faut supporter. »
La guerre avait, pour ainsi dire, achevé le travail de l’analyse. Saint-Lô dévasté, où il s’était rendu au service de la Croix-Rouge irlandaise juste après la Libération, l’avait confronté à tant de souffrances, de misères et de deuils qu’il en avait lui-même perdu ce qui lui restait de souci de soi, de narcissisme mal placé. De ses maux physiques ou moraux, il ne parla désormais plus guère. Les rancœurs et les griefs, les mépris aussi le quittèrent. Il accéda sans doute alors à cette bonté qui impressionnerait tant plus tard son éditeur, Jérôme Lindon. « Je n’aurais jamais cru, disait-il, que pût exister quelqu’un qui soit à la fois si réel, si véritablement grand et si bon. »
Il parvint à une célébrité qu’il n’avait pas cherchée avec En attendant Godot. Harcelé par le succès, il ne rebutait néanmoins personne.
[…]
La vieillesse lui alla comme un gant. Par la décrépitude, il rejoignait ses personnages, les incarnait pour finir. Il considérait la perte de ses moyens comme ouvrant à l’écriture une possibilité nouvelle. Dix ans avant sa mort et déjà vieux, il dit avoir acquis depuis longtemps la conviction que dans le déclin ordinaire réside « la dernière et de loin la meilleure chance de l’écrivain. »« J’essaie de penser, écrivait-il à Franz Wurm, avec ce qui me reste de tête, que c’est le moment enfin, la chance enfin, dans ces restes, avec ces restes, même si penser n’est pas le mot, enfin pas le mot. » Et encore : « Je m’acharne avec la tête qui faiblit, en d’autres mots avec des possibilités accrues. »
Il finit ses jours au Tiers-Temps, une maison de retraite médicalisée, on dirait aujourd’hui un Ehpad, non loin de son appartement du boulevard Saint-Jacques, où Suzanne mourut peu avant lui. Ses amis lui suggérèrent de s’offrir une maison de santé plus luxueuse. Il protesta qu’il n’avait pas besoin de luxe. Cette chambre terne, dotée d’une petite salle de bains, n’avait rien de sordide et lui convenait. Il allait marcher avec ce qui lui restait de jambes et de poumons (il était sous oxygène) dans le petit jardin, sur la bande de gazon qu’il appelait « la bande de Gaza ». Quelques mois avant sa mort, il écrivait à Rick Cluchey : « Toujours ici avec les croulants, pas mieux, pas pire. Que peut demander de plus un croulant ? »
[…]
Ma mère, évidemment, me faisait penser à la Winnie de Oh les beaux jours. Et pas seulement. Tant d’autres textes de Beckett évoquaient l’enlisement, l’amoindrissement où je la voyais s’enfoncer, non moins que la mystérieuse volonté de continuer encore, qui jaillit de la faiblesse et de l’impuissance. Et, non moins, la dignité qui survit à la décrépitude et persiste jusque dans l’imminence de la fin.
[…]
Pire moindre. Plus pas concevable. Pire à défaut d’un meilleur moindre. Le meilleur moindre. Non. Néant le meilleur. Le meilleur pire. Non. Pas le meilleur pire. Néant pas le meilleur pire. Moins meilleur pire. Non le moins. Le moins meilleur pire. Le moindre jamais ne peut être néant. Jamais au néant ne peut être ramené. Jamais par le néant annulé. Inannulable moindre. »

 

Sans oublier : La vie parfaite.
«Longtemps, j'ai cru que c'était leur jouissance qui m'attirait. Je ne voyais pas que c'était leur liberté. C'est Mme Guyon qui m'éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l'Ancien Régime où l'on disparaissait sans procès et parfois sans retour, j'ai appris comment nommer cette liberté inconnue, peut-être à jamais perdue, dont je cherche les clefs. En français, cela s'appelle "le large". Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu'elle m'a enseigné.» Catherine Millot
" Notre époque ne croit plus au salut. Peut-être est-ce là sa chance. Nous vivons dans l’absence d’une réponse à une question qui a déjà perdu son sens. A côté des rabattements sur les intérêts les plus médiocres, s'ouvre peut-être un rapport nouveau au réel, un réel plus pur qui offre cette netteté des contours que l’ont voit aux villes marines, aux villes cristallines que le vent nettoie, comme partout où le sens s'évide pour que l’air s'engouffre. Guyon, Weil, Hillesum nous serviront-elles de guide vers le pays respirable, le pays du réel dont elles eurent la passion ?
Catherine Millot - La vie parfaite

« Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable.
C’est aussi une expérience humaine fondamentale qui enseigne à trouver son sol dans l’absence de sol, à prendre appui dans le défaut de tout appui, à ressaisir son être à la pointe de son annihilation ».
Catherine Millot. Les abîmes ordinaires.

 

 

À la présentation du livre de Catherine Millot, La logique et l'amour et autres textes organisée par Gricelda Sarmiento à la Maison de l’Amérique Latine à Paris, le 15 septembre 2015.
Je n’avais pas l’intention de faire un exposé mais de participer à une sorte de conversation, sachant à l’avance que Catherine ne voulait pas présenter elle-même son livre, je l’ai approuvée, un livre se présente de lui-même.
Cette soirée se ferait sur le mode d’une « conversation ».
La logique et l'amour et autres textes me renvoient à ce propos de Lacan :
«S’il arrivait que l’amour devienne un jeu dont on saurait les règles, ça aurait peut-être au regard de la jouissance, beaucoup d’inconvénients.
… si l’amour devenait un jeu dont on sait les règles … s’il fonctionnait à conjoindre la jouissance du réel avec le Réel de la jouissance, est-ce que ce ne serait pas là quelque chose qui vaudrait le jeu ?
(…)Les seuls gens qui jouissent de ce réel, c’est les mathématiciens.
Alors il faudrait que les mathématiciens passent sous le joug du jeu de l’amour ». Les non-dupes, 12 mars 1974.
A la lecture de l’ouvrage de Catherine Millot j’ai suivi, c’est mon fantasme, un fil rouge dont le départ est un souvenir d'enfance avec son grand-père pour aboutir au dernier chapitre nommé « poubellication ».
Ce terme évoque que du privé des souvenirs d'enfance au livre public il s'agit du passage d'une écriture à une autre, je ne l’ai pas lu comme une autobiographie mais plutôt comme un essai sur le texte et la lettre.
Le maniement de la lettre est à mon sens ce qui rapproche la psychanalyse et la littérature.
Il ne s'agit pas de les confondre même si deux disciplines peuvent s’enrichir mutuellement.
Au fond dans les deux cas le sujet jette à la poubelle les lettres qu'il a déjà perdues, ce qui ne signifie pas qu'elles le soient pour d’autres.
Dans la Chine ancienne en un temps où seuls les lettrés savaient lire et écrire, les gens du peuple aimaient avoir sur eux un petit papier qu’un scribe itinérant avait scribouillé d’une calligraphie personnalisée à leur intention, or il y avait aussi une tradition entretenue par des vieillards qui ramassaient ces bouts de papier parfois perdus et allaient les brûler sur un petit autel, afin que les caractères qui y figuraient ne puissent pas être lus par des méchants qui les auraient trouvés avant eux.
Tout ça pour dire qu’au moins dans la psychanalyse on espère, non pas aboutir au ratage et au manque, mais à perdre ce manque, ce qui est un gain qui a cet avantage d’indiquer que l’on est soi-même toujours perdu, perdu dans la bonne direction, ce qui ouvre à chacun la possibilité d’errer à condition de ne « pas aimer son inconscient » (Lacan)
Catherine Millot souligne la proximité de Lacan et de Bataille par l’usage qu’ils font des termes de désir et de jouissance, se rejoignant sur le terrain de l’intransmissible comme « voyage au bout du possible ».
Ferenczi est convoqué pour avoir soulevé la question de la détresse sans recours (Hilflosigkeit).
Anne-Lise Stern déportée à Auschwitz-Birkenau, qui dans son dernier ouvrage Le savoir déporté, replace le non-dit dans les « trous noirs » de l’histoire.
Quand je l’ai connue, j’ai bien pensé que Lacan a pu lui emprunter sa formule de « la facticité trop réelle des camps de concentration », mais aussi bien de l’objet déchet, objet petit a.
Quant aux chapitres de son livre, Le fantasme de Foucault, Pierre Klossowski et La monnaie vivante, et même ce que propose de très nouveau Catherine Millot que la phrase « on aime une femme » c’est équivalent au fantasme « on bat un enfant ».
De ces chapitres on n’a pas du tout parlés pour des raisons diversement valables, dont la principale est la passe d’arme que j’ai eu avec Gérard Pommier, qui est arrivé avec 20 minutes de retard, ce qui ne l’a pas empêché de soutenir mordicus que le rapport sexuel existe et que l’orgasme c’est la jouissance.
Enfin nous sommes tombés d’accord sur le fait que l’on était d’accord sur rien.
A cet égard il a dit toute la vérité sans la mi-dire quand il m’a dit : « je te parle pas ».
Catherine qui en vu d’autres a repris la parole pour nous révéler que Lacan lui disait un jour : « Vous n’êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule ».
Elle voulait jeter des lettres et il lui a fait cette interprétation:
« C’est vous que vous jetez dans la poubelle ».
Cela a eu pour elle un effet d’illumination, je ne sais pas si elle fait le lien de cette interprétation avec le titre de deux de ses livres précédents Abîmes Ordinaires et Ô solitude.
Catherine Millot si j’ai bien suivi, estime que son passage à l’écriture est venue après « la traversée du fantasme » dans sa cure avec Lacan, étant portée par cette expérience aux confins de la « destitution subjective » et du « désêtre », qu'elle met dans le voisinage de l’expérience mystique.
En tout cas elle situe en cette période dans ce qu’elle nomme Les années Lacan, l’émergence de son désir affirmé de se mettre à l’écriture.
Elle emprunte cette voie ce qui lui a donné des repérages nouveaux quant au terme logique de sa cure, en affirmant que l’écriture n’est pas si antagoniste avec la pratique de la psychanalyse, elle saisit bien aussi que dans l’acte d’écrire l’inconscient et ses formations sont à l’œuvre.
Nous avons peu parlé au cours de cette soirée de ses remarquables études sur Marguerite Duras avec Lol V Stein, Jean Genet Un saint en enfer.
Catherine Millot nous a parlé avec émotion de son ami trop tôt disparu Jean-Noël Vuarnet et son Sang d’encre.
Écrire et son rapport à la mort, comme espérer finir dans la corbeille à papier.
Elle parle aussi de sa profonde amitié avec Philippe Sollers, dont elle dit qu’il est le seul qui sache vraiment parler de la guerre moderne, notamment celle du Golfe, inaugurant une conception de « guerre zéro mort » en lui opposant La fête à Venise comme le moment de la paix.
L’écriture, être écrivain est pour Catherine Millot un « parti-pris d’athéisme », qui touche au « vide central libérateur ».
Ce cheminement n’est pas sans croiser Joyce et ses "Épiphanies ", non-sens dans la prolifération de significations futiles, alors qu’elles sont des moments d’illuminations comme rencontre de « bouts de réel», selon l’expression de Lacan.
Cela pousse au rêve de réveil, de la fulgurance du réel qui ne soit pas le néant mais bien de l’ordre de l’essence.
Patrick Valas le 15 septembre 2015.

 

- Avec Lacan on se donne le droit de penser sans chercher à boucher les trous de l'univers avec les pans de sa robe de chambre, comme le fait la philosophie définie ainsi par je ne sais pas qui.
" Théoriser et désirer c'est tout un.
Théoriser n'était pas philosopher.
Si la philosophie reposait sur l'énoncé : Y a de l'Un, la théorie, elle, démontrait qu'il n'y a pas de l'Autre : de l'inconscient, des sauvages, des fous, des prisonniers, des homosexuels, des femmes, des japonais et des prolétaires"
Catherine Millot in LA LOGIQUE ET L'AMOUR et autres textes.

Isabelle Floch

Très exactement tout ce qu'elle n'a farouchement jamais été.

 

 

"Je l’ai rencontrée pendant l’hiver 2018. Elle m’avait reçu dans son somptueux appartement, situé au premier étage, dans le 7e arrondissement de Paris, tout près des Invalides. D’emblée, à 74 ans, elle m’avait surpris par sa beauté et son élégance. Et surtout par ce geste presque chevaleresque qui avait consisté à se placer derrière moi pour m’aider à enlever ma veste.
S’ensuivirent deux heures de conversation animée, en partie consacrée à sa propre histoire avec Lacan, d’abord comme analysante, à partir de 1971, puis comme amante, entre 1972 et 1979, sans pour autant cesser son analyse avec lui. Ce fait, qu’elle considérait comme allant de soi, ne cessait pour ma part de m’interroger. Comment ? Pourquoi ? Avec quelles conséquences ? Je souhaitais qu’elle parle également de ces questions dans le livre d’entretiens que j’étais en train de préparer.
Dans son propre livre, paru en 2016, La Vie avec Lacan (Paris, Gallimard), elle avait raconté les aspects les plus romantiques, les plus quotidiens, voire familiaux, de cette histoire, notamment leurs fréquents voyages en Italie, les séjours à Guitrancourt, etc. Jusqu’au moment où, soudain, son désir d’avoir un enfant – apparu au cours de son analyse –, que Lacan ne pouvait satisfaire, l’avait conduite à « reprendre sa liberté », ce qui ne l’empêcha pas de rester l’amie de Lacan jusqu’à la mort de celui-ci. Par exemple, à la fin de 1979, Miller raconte, dans Lacan Redivivus (Paris, Navarin), que Lacan lui fit savoir que Catherine n’était pas favorable à la dissolution de l’École freudienne. Avant de prendre une telle décision, Lacan lui avait demandé son avis par téléphone.
Lors de l’entretien avec moi, elle n’avait rien dit de nouveau. Ou peut-être que si. Sur chacun de ces sujets, elle était allée un peu plus loin. Elle s’était exposée, mais avec prudence et avec une pudeur bien compréhensibles. Elle avait certainement dit davantage que ce qu’elle souhaitait voir rendu public, du moins sous une plume qui n’était pas la sienne. C’est pourquoi, lorsque je lui envoyai la transcription pour qu’elle la corrige, elle me dit quelque chose comme : « Ce que vous avez écrit là ne me convient pas du tout. » « Mais ce n’est que la transcription de vos propres paroles ! », lui répondis-je.
Rien n’y fit. Elle ne voulut jamais que cet entretien soit publié. Elle ne demanda pas à le corriger. Je crois qu’elle regrettait de l’avoir accordé. Souvent, lorsque les analystes s’allongent sur le divan de l’histoire, ils disent, comme les patients, des choses auxquelles ils ne s’attendaient pas. Et lorsqu’ils se retrouvent confrontés à ce qu’ils ont dit, quelque chose surgit qui les interpelle de différentes manières. Certains prennent le risque de maintenir leurs propos. D’autres préfèrent supprimer certains passages. D’autres encore, plus rares, choisissent de se retirer. Tout cela est légitime. Et il appartient à l’intervieweur de le respecter.
Malheureusement, nous ne saurons désormais jamais ce qui s’est passé pour Catherine Millot face à ses propres paroles. Mon livre a été publié l’année dernière sous le titre À l’École de Jacques Lacan (Paris, Stilus), sans son témoignage – qui ne parlait pas seulement de Lacan, mais aussi d’elle-même, de sa vie – et sans celui de l’une de ses meilleures amies, qui retira à son tour son témoignage peu après.
La vie littéraire prolifique de Catherine Millot est facile à retracer sur Internet, car elle est devenue une auteure très reconnue, traduite dans plusieurs langues. Ses secrets les plus personnels, y compris les impasses auxquelles l’avait confrontée le fait de mener parallèlement, pendant des années, une relation amoureuse et une analyse avec la même personne, disparaissent avec elle.
Pour certains, sur ce point, Lacan était un homme admirable, qui ne cédait pas sur son désir. Pour d’autres, il n’était qu’un homme parmi d’autres, abusant d’une situation de pouvoir. Personnellement, il m’importait moins de juger que de comprendre. Je voulais achever d’écrire cette histoire afin que chacun puisse s’en faire sa propre idée. Malheureusement, cela n’a pas été possible." Alejandro Dagfal

 

1974-00-00 REPONSE A UNE QUESTION DE CATHERINE MILLOT – IMPROVISATION : DESIR DE MORT, REVE ET REVEIL
Parue dans L’Âne, 1981, n° 3, p. 3.
"Enseignante, alors débutant au Département de Psychanalyse de l’Université de Vincennes, j’eus l’occasion, en 1974, de poser au Docteur Lacan une question que je résumerai en ces termes : le désir de mort est-il à situer du côté du désir de dormir ou du désir de réveil ?
Le Docteur Lacan, qui était assis à son bureau, garda le silence, et j’avais déjà renoncé à l’entendre sur cette question, lorsqu’au bout d’une demi-heure, il me donna sa réponse d’une façon assez circonstanciée pour que je sois amenée à prendre les notes les plus complètes possibles.
C’est la transcription de ces notes que je livre ici".
Catherine Millot
"Le désir de dormir correspond à une action physiologique inhibitrice.
Le rêve est une inhibition active.
Ce point est celui où l’on peut concevoir que vienne se brancher le symbolique.
C’est sur le corps que se branche le langage, du fait du paradoxe biologique que constitue une instance qui empêche l’interruption du sommeil.
Grâce au symbolique, le réveil total c’est la mort – pour le corps. Le sommeil profond rend possible que dure le corps.
Au delà du réveil :
Ce que Freud imagine de la pulsion de mort, comporte que le réveil du corps est sa destruction.
Parce que dans le sens opposé au principe de plaisir, cela, il le qualifie d’un au-delà : cet au-delà, c’est une opposition.
La vie, quant à elle, est bien au-delà de tout réveil.
La vie n’est pas conçue, le corps n’en attrape rien, il la porte simplement.
Quand Freud dit : la vie aspire à la mort, c’est pour autant que la vie, en tant qu’elle est incarnée, en tant qu’elle est dans le corps, aspirerait à une totale et pleine conscience.
On peut dire que c’est là que se désigne que même dans leréveil absolu, il y a encore une part de rêve qui est justement de rêve de réveil.
On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves.
La mort est un rêve, entre autres rêves qui perpétuent la vie, celui de séjourner dans le mythique.
C’est du côté du réveil que se situe la mort.
La vie est quelque chose de tout à fait impossible qui peut rêver de réveil absolu.
Par exemple, dans la religion nirvanesque, la vie rêve de s’échapper à elle-même.
Il n’en reste pas moins que la vie est réelle, et que ce retour est mythique.
Il est mythique, et fait partie de ces rêves qui ne se branchent que du langage.
S’il n’y avait pas de langage, on ne se mettrait pas à rêver d’être mort comme d’une possibilité.
Cette possibilité est d’autant plus contradictoire que même dans ces aspirations non seulement mythiques mais mystiques, on pense qu’on rejoint le réel absolu qui n’est modelé que par un calcul.
On rêve de se confondre avec ce qu’on extrapole au nom du fait qu’on habite le langage.
Or, du fait qu’on habite le langage, on se conforme à un formalisme – de l’ordre du calcul, justement – et on s’imagine que du réel, il y a un savoir absolu.
En fin de compte, dans le nirvana, c’est à se noyer dans ce savoir absolu, dont il n’y a pas trace, qu’on aspire.
On croit qu’on sera confondu avec ce savoir supposé soutenir le monde, lequel monde n’est qu’un rêve de chaque corps.
Qu’il soit branché sur la mort, le langage seul, en fin de compte, en porte le témoignage.
Est-ce que c’est ça qui est refoulé ?
C’est difficile de l’affirmer.
Il est pensable que tout le langage ne soit fait que pour ne pas penser la mort qui, en effet, est la chose la moins pensable qui soit.
C’est bien pour cela qu’en la concevant comme un réveil, je dis quelque chose qui est impliqué par mon petit noeud SIR.
Je serais plutôt porté à penser que le sexe et la mort sont solidaires, comme c’est prouvé par ce que nous savons du fait que ce sont les corps qui se reproduisent sexuellement qui sont sujets à la mort.
Mais c’est plutôt par le refoulement du non-rapport sexuel que le langage nie la mort.
Le réveil total qui consisterait à appréhender le sexe – ce qui est exclu – peut prendre, entre autres formes, celle de la conséquence du sexe, c’est-à-dire la mort.
Le non-sens du réel Freud fait une erreur en concevant que la vie peut aspirer à retourner à l’inertie des particules, imaginées comme matérielles.
La vie dans le corps ne subsiste que du principe du plaisir.
Mais le principe du plaisir chez les êtres qui parlent est soumis à l’inconscient, c’est-à-dire au langage.
En fin de compte, le langage reste ambigu : il supplée à l’absence de rapport sexuel et de ce fait masque la mort, encore qu’il soit capable de l’exprimer comme une espèce de désir profond.
Il n’en reste pas moins qu’on n’a pas de preuves chez l’animal, dans les analogues du langage, d’une conscience de la mort.
Je ne pense pas qu’il y en ait plus chez l’homme, du fait du langage : le fait que le langage parle de la mort, ça ne prouve pas qu’il en ait aucune connaissance.
C’est la limite très reculée à laquelle il n’accède que par le réel du sexe.
La mort, c’est un réveil qui participe encore du rêve pour autant que le rêve est lié au langage.
Que certains désirs soient de ceux qui réveillent, indique qu’ils sont à mettre en rapport avec le sexe plus qu’avec la mort.
Les rêves, chez l’être qui parle, concernent cet ab-sens, ce non sens du réel constitué par le non-rapport sexuel, qui n’en stimule que plus le désir, justement, de connaître ce non-rapport.
Si le désir est de l’ordre du manque, sans qu’on puisse dire que ce soit sa cause, le langage est ce au niveau de quoi se prodiguent les tentatives pour établir ce rapport – sa prodigalité même signe que ce rapport, il n’y arrivera jamais.
Le langage peut être conçu comme ce qui prolifère au niveau de ce non-rapport, sans qu’on puisse dire que ce rapport existe hors du langage".

 

Mal armée
à Catherine Millot
Elle est morte une première fois trois jours après être née, dans une maison où l'on avait dû accoucher sa mère parce que la route de la clinique était sous les bombes alliées, et c'est un médecin de famille, à défaut de fées, qui prononça les mots qui font destin, préparant les parents à la mort de l'enfant, leur disant, en manière de consolation, que cela arrivait souvent pour un premier. Ce qui la sauva fut précisément ce qu'on lui avait retiré comme un poison possible, le lait de sa mère, rendu à titre d'expérience, et la fièvre tomba. Il faut tenir ensemble les deux bouts de cette phrase pour lire tout ce qu'elle a écrit ensuite : condamnée par la parole, graciée par ce que la parole avait interdit — et l'Autre, ici, n'a pas deux visages, il n'en a qu'un seul, qui donne et retire dans le même geste, sans intention, sans hostilité, sans même se soucier de vous. L'indifférence muée en puissance, disait Nietzsche, et elle a fait de cette formule le nom propre de sa mère et celui de la nature.
Tout ce qui suivit fut du surnombre, une vie seconde, désencombrée, gratuite. Et l'on ne comprend rien à son œuvre si l'on n'entend pas qu'elle est allée toute sa vie vers ce verdict, qu'elle y est allée sans y aller, qu'elle en est revenue chaque fois sans en revenir, jusqu'au jour tardif où la réponse lui vint d'un coup, comme viennent les réponses, c'est-à-dire trop tard et par la bouche d'une inconnue.
On dira les mystiques, et on les dira mal, avec la petite componction des nécrologies. Elle n'est pas allée chez Mme Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum chercher Dieu ni une sagesse ; elle est allée chez les seules qui aient décrit avec exactitude la technique de sa propre disparition, l'anéantissement méthodique, l'abolition consentie, jusqu'au point où Dieu lui-même se dissout dans le rien qu'on a dégagé pour lui — et où, du néant, se met à sourdre une vigueur secrète, un élan sans objet et sans pourquoi. C'est là son théorème, et il n'est pas édifiant : la pulsion de mort conduite jusqu'à son terme change de signe. Mais elle ne s'en est jamais absoute, soupçonnant jusqu'au bout que sa passion de s'abolir obéissait à un désir de mort très ancien qui, peut-être, ne lui appartenait pas. Dire oui à ce qui vous nie, le meurtre heureux de soi-même : la devise lui venait de Blanchot, et elle aura passé quarante ans à ne pas savoir si c'était une mystique ou un symptôme.
On va reparler du divan, de la rue de Lille, de la vie avec Lacan comme d'une indiscrétion de salon, alors que ce livre-là ne vaut pas par ce qu'il révèle mais par ce qu'il n'explique pas. Ce qui compte tient en deux phrases : celle qu'il lui a dite au début, qu'elle n'avait pas eu de père, et qu'elle a mis des années à comprendre ; et celle qu'elle lui a arrachée en lui soumettant le soupçon d'avoir été désirée morte, acquiescement assez net pour qu'elle traverse la cour en pleurant — larmes qu'elle a ensuite jugées ridicules pendant un demi-siècle. Le reste n'est scandaleux que pour ceux qui n'ont jamais eu affaire au transfert.
Puis vient Beckett, dont elle a lu et relu la correspondance pendant l'agonie interminable de sa mère, et où elle a reconnu le choix d'écrire en français pour avancer mal armé, désarmé, privé des facilités de la langue natale. Or son dernier livre s'intitule d'un vers de Mallarmé. Mal armé, Mallarmé : la paronomase n'est pas un jeu, c'est tout le programme, et il faut être exilé de quelque chose pour l'entendre. Écrire dans une langue qui ne vous défend pas, pour pouvoir enfin appeler la mort un peu profond ruisseau calomnié — c'est-à-dire la calomnier à son tour, à la baisse, et lui retirer le prestige que lui font ceux qui en parlent de loin.
Et puis la mère, Odette, dont le nom porte la dette dont on ne s'acquitte pas. La fille condamnée à la naissance finit par nourrir à la becquée une centenaire qui la hait, qui l'accuse de la déposséder, qui hurle Non à chaque toilette et dont toute la liberté s'est réfugiée dans ce Non, et qui ouvre grand la bouche pour avaler — c'est du Beckett, c'est Pas moi, et c'est sa mère. Ce que Catherine Millot découvre là, à la toute fin, est l'exact contraire de ce qu'on attendait d'elle : que la pulsion de vie, réduite à presque rien, tenace, sans comment ni pourquoi, est plus énigmatique que la pulsion de mort. Toute une œuvre bâtie sur la volupté de disparaître s'achève sur la stupeur devant une vieille femme qui ne veut pas mourir.
Reste la nuit de réanimation, seule, à deux heures du matin, sans peur, presque comblée. N'importe qui aurait gardé la page telle quelle et se serait fait une gloire de cette sérénité. Elle, elle retourne aussitôt l'état de grâce en grâce d'état, et rend sa nuit mystique à l'hypoxie, au taux de saturation, à la chimie. C'est son geste éthique le plus haut, et il ne s'enseigne pas : soupçonner ce qui vous grandit.
Cette fois, le dossier ne se rouvrira pas, et c'est la seule chose de sa vie qu'elle n'aura pas convertie en littérature : sa mort à elle n'a pas d'aréopage, pas de juges d'une parfaite équanimité, pas de verdict à déchiffrer, pas de remise de peine. Elle n'accomplit rien de ce qu'elle a écrit. Elle arrive après, bêtement, comme les morts arrivent.
Je ne dirai donc pas qu'elle a rejoint le Vide béatique, ce serait la trahir avec ses propres mots. Je dirai qu'une femme condamnée à mort trois jours après sa naissance a mis toute une vie à mourir, qu'elle a employé ce sursis à écrire pour savoir de quoi elle était graciée, qu'elle a trouvé, et qu'ayant trouvé, elle a continué. Et qu'à la relire, on n'est pas consolé, on est désarmé — ce qui, chez elle, était le dernier mot de la vie parfaite.
Parham Shahrjerdi

 

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s'effacer dans le blanc

22 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #Le Revest-les-Eaux, #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #écriture, #épitaphier, #vraie vie

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

De Po Chü-i
Le corps porté par le cours des choses
J’offre mon âme à l’étude du vide.
Voilà comment je traverse les jours
La voie de la nature - de la paix
Sans bruit et sans parole - blanc sur blanc.

Nuit décousue
 
Il reste toujours un espace
où les papillons peuvent
se faufiler
grignoter de la chair au cœur
du noir
Il s'agit de bien ouvrir les portes
les poumons les vasistas de la chambre
afin qu'un souffle de légèreté venu de nulle part tombe
au milieu de notre existence
frôle nos corps allongés
rallumant un millimètre de désir
Ce soir on reste sage dit l'amant
quelque chose d'inouï se prépare
au ciel l'amour infini travaille tout seul
sans toi ni moi ni personne
Il suffit de rien pour exister
alors on a éteint la lumière
et sans regret on a laissé passer
un millier d'étoiles
 
Brèves de poésie Texte © Hélène Phung, texte 6, le 7 Juin 2026
Le 9eme moine est perché à hauteur de lune. Peut-être est-ce Bashō ? Je l'imagine ainsi, maigre et un rien dépenaillé, errant à travers le Japon d'autrefois...
Aquarelle © Hélène Phung, en ce 13 août caniculaire de 2026.
 
Kikaku, le disciple : Une libellule / ôtez-lui les ailes / un piment rouge
Bashô, le maître : Un piment rouge / mettez-lui des ailes / une libellule
 
vous avez deux heures
série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

Effacement dans le blanc

et si on passait aux verbes d'action à forme pronominale

Moi-Lui-Je, Celui qu’on appelle communément J.C., a donné naissance un changement de jour à 00h00 (imaginez !) à Vita Nova, un esprit totalement woke, inidentifiable, sans sexe, sans âge, sans genre, sans race, sans espèce, sans Histoire, sans mémoires, localisé comme corps, non localisable comme esprit, intemporel et acausal, un trou noir obscur à soi, absorbant toute tentative de mise en lumière.

Programme que Je-Moi-Lui pratique quotidiennement, avec des verbes d'action à forme pronominale (il n'a pas réfléchi s'ils sont réfléchis, réciproques, irréfléchis, passifs)

se désidentifier, se dégenrer, se dévisager, se démiroiter, se désidéologiser, se délester, se dévaster, se dénationaliser, se dépayser, se dédiaboliser, se désaligner, se débrancher, se déranger, se déminer, se dédéterminismer, se déraciner, se dédésespérer, se déloger, se déménager, se désaxer, se désarmer, se démarquer, se démarginaliser, se fortifier, se mortifier, s'embourber, s'envaser, s'enliser, s'emmêler, se liquider, se dissoudre, se fluidifier, s'aérosoleiller, s'inspirer, s'expirer, s'aveugler, s'oreiller, s'effondrer, se réanimer, se dématérialismer, se déspiritualismer, se démystifier

(42 verbes d'action parce que 42 = clin d'œil au roman culte de Douglas Adams, « Le Guide du voyageur galactique » => série sur Arte)

faire silence en prononçant du plus possible ralenti FAIRE SILENCE

(dessine-moi un silence lui a demandé un jour la fetite pille)

se dévoiturer, se décovoiturer, se désubériser, de déflixbuser, se détgvéiser, se décroisiériser, se désintégrer, se désavionner, se défuséiser, se déstartupper, se détélétravailler, se désabonner, se démoder, se désaduler, se désaimer, se déshaïr, s'indifférencier, se déshumaniser, s'emplumer, s'automutiner, s'immuler, se sclarifier, se catatomiser, se voluptuer, se décontaminer, se dévitaminer, se dénourrir, se bonifier, se débonheuriser, se délacer, s'enlasser, se clowner, se décloner, s'emberlificoter, s'applaudir, se huer, se surdéchihuahuaver, se métamorphoser, se matamortir, se désintoxiquer, s'étourdir, s'apprivoiser

(42 verbes d'action parce que 42 = clin d'œil au roman culte de Douglas Adams, « Le Guide du voyageur galactique » => série sur Arte)

SE TAIRE

(dessine-moi une rose lui a demandé un jour la petite fille)

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

MANIFESTE DES M

 

Trois Peut-être quatre

Émergences violentes d’univers

Dévorations gloutonnes d’étoiles

Parenthèses parlantes d’animaux humains

Extinctions massives d’espèces

 

M comme Miracle

Celui qui t’a fait naître

Du paradis fœtal à l’enfer familial et sociétal

Violence génératrice sans malice

Tu es là Tu ne sais pourquoi Mais tu y es

Miracle

Merci

 

M comme Miroir

Tel que tu te vois tel que l’autre te voit

Tel que tu crois qu’il te voit

tel que tu voudrais qu’il te voie

Mille et une images Nettes ou floues

Miroir

Merci

 

M comme Aime

Pas l’injonction qui te dissout

Celle de la romance romantique

Celle de l’attachement toxique

Mais l’injonction qui t’élève celle qui dit

Aime sans pourquoi Toi et Tout autour de toi

Aime

Merci

 

M comme Mystère

Celui qui te fait mourir disparaître dans le blanc

Pas de lumière pas de tunnel

Un Mur

Peut-être s’ouvre-t-il ? Mais tu n’en as pas la clé

Mystère

Merci

 

Entre ces M

Vis en vigilance légère En prudente somnolence

Fais la sourde oreille aux guerres des récits

Ne prends pas parti

Gloires héros narrateurs

Vois sans juger l’imposture de chaque posture

Ta propre posture-imposture

Sur le piano de la Vie 

Avec les 52 touches blanches

Les 36 touches noires

Improvise la mélodie du moment présent

Dans le concert cosmique tes éphémères ritournelles

font écho aux ondes gravitationnelles

FLOW SLOW NOW ICI OUI

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

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VŒUX

 

Tentons d’être ce que nous sommes

paisibles

polis

ouverts

jeunes et créatifs

vieux et en forme

rieurs

drôles

un peu sages

un peu fous

modestes comme chacun

uniques comme chacun

appréciant le très ordinaire quotidien

s’offrant parfois de l’extra-ordinaire

prenant le temps

sans impatiences

partageurs

tendant la main

ouvreurs de voies dans les interstices

donnant de la voix à ceux qui n’en ont pas

tentons de bien nommer les choses

prenons soin de toutes les incertitudes

et nuances possibles

le bonheur de plusieurs peut dépendre 

d’un mot heureux

et la promesse d’un dernier sourire

devenir un chant d’amour

acceptons ce qui advient

heurs, malheurs, bonheurs dans leurs alternances

refusons le duel à mort victime-bourreau

la mise au pilori du bouc émissaire 

notre frère de l’envers

vivons lucides jusqu’à l’ultime performance

le passage de soi, de l’autre

pas-sage que des Orphée feront légende et mythe

contre l’Oubli dont les morts ont si peur dit-on

soyons inventeurs de nouvelles façons de désirer

renonçons à notre impossible pouvoir sur l’autre

par le dialogue, les actes, les gestes, les preuves

construisons des histoires d’amour ajustées

approximatives

et ainsi de proche en proche

diminuerons-nous un peu peut-être 

la violence, la souffrance

nées des biais et raccourcis 

de ce que nous croyons être.

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

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UNE JOURNÉE JUSTE

 

Au réveil, avant toute information :

ouvrir la fenêtre, le corps avant l’esprit

respirer lentement, nommer intérieurement :

accepter que le monde aille mal

et que cette journée existe quand même

Ce n’est pas indifférence :

c’est refuser que l’angoisse soit la seule manière d’être lucide.

Honorer le très ordinaire

Faire une chose simple avec soin :

préparer un repas lentement

marcher sans objectif

ranger un espace minuscule

écrire quelques lignes sans projet

Tu incarnes ainsi ce vers :

appréciant le très ordinaire quotidien

Le soin donné au banal est une résistance douce

au chaos global.

Regarder le grave, mais à hauteur humaine

S’informer à dose choisie :

un temps limité

une source fiable

puis s’arrêter

Et poser une question simple, sans héroïsme :

Qu’est-ce que cela m’appelle à faire, ici, à mon échelle ?

Souvent, la réponse est modeste :

parler avec quelqu’un

donner un peu

relayer une parole juste

ou simplement ne pas ajouter de violence inutile

Pratiquer le refus du duel

Dans un échange (réel ou intérieur), surveille ceci :

la tentation du victime/bourreau

l’envie de simplifier

le confort du jugement rapide

Puis ralentis.

Cherche la nuance.

C’est un acte politique discret mais profond.

Donner voix, même faiblement

Sans te charger du monde :

écris un message attentif

écoute vraiment quelqu’un

laisse une trace juste (texte, parole, silence

respectueux)

le bonheur de plusieurs peut dépendre d’un mot

heureux.

Créer, même inutilement

Un geste créatif sans finalité :

écrire

dessiner

bricoler une pensée

relire un passage aimé

Créer, c’est affirmer :

contre l’Oubli

Même si personne ne voit.

Clore la journée par une gratitude lucide

Le soir, non pas tout va bien, mais :

qu’est-ce qui a été juste aujourd’hui ?

où ai-je été un peu moins violent ?

où ai-je désiré autrement ?

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

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UNE VIE PARFAITE

 

Tu es humble de ton humus,

humain de ton humanité,

universel de ton universalité,

divin de ta divinité.

En ouvrant tes bronches,

en activant ouïes, branchies,

tu retrouves tes éléments, l’air, l’eau.

Tu entres dans l’innocence.

Tu es miracle et mystère de ta naissance.

Tu seras mystère et miracle de ta mort.

Tu fais choix de l’ignorance.

Tu ne refuses pas les connaissances

mais tu sais qu’on ne saura jamais rien.

Rien du début, de la fin, du sens s’il y en a un.

Patauge dans les doutes et incertitudes.

Prends soin des nuances.

Essaie d’être dans la Vie, dans l’Amour, dans la Mort.

Monte et descends l’échelle

Du Tartare à l’Olympe

Du Ciel à l’Enfer

Du Tartare, tu ramèneras poèmes et mélodies, tel Orphée.

Tel Dante, tu tenteras une issue pour les damnés de l’Enfer.

Du Ciel, tu ne feras pas le séjour de Dieu

ni le paradis des ressuscités.

Le Ciel n’est-il pas l’espace de légèreté de la gente ailée ?

Plus aucune guerre des dieux dans l’Olympe.

N’ont-ils pas eu le temps d’apprendre et de pratiquer

l’anarchie, voie vers l’harmonie ?

Bivouaque sur la Terre.

Elle est danses et cycles.

La grande roue du Grand Manège tourne

sans grincements de dents.

Tu n’es plus un hamster.

Tu es à Parfaire sur cette Terre.

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026
série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

directive anticipée, une mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy ou au Revest, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde

l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde

Rose Ausländer (11 mai 1901-3 janvier 1988) 
 
quand les pensées
s’invitent
les morts sortent
de leurs cachettes
Leurs yeux
me subjuguent
leurs voix moussues
me convainquent
Nous devisons
de choses terrestres
tout les intéresse
je ne peux répondre
à leurs questions
ils sont mieux informés
Parfois il en résulte
un échange
sur Hölderlin ou Spinoza
Jamais on n’évoque
qu’ils sont morts
leur parole est claire
ombre et lumière
réparties
Nous oublions l’incident
Mort
nous sommes ici
sous la même couverture
rien ne m’empêche de croire
que je vis encore
Rose Ausländer
Rose Ausländer

Rose Ausländer

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soleil et sel dans l'âme

17 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #SEL, #développement personnel, #pour toujours, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique
Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Kdo de ce 15 août 2026

« Ήλιος και αλάτι στην ψυχή »
« Soleil et sel dans l'âme »

Hier, via une page FB proposée par l’algorithme, je tombe en arrêt sur un titre : une échelle du bonheur, une photo avec 5 mots en grec dont je suis incapable de cerner le sens, les 4 commentaires n’éclairant nullement le sens du message.

J’interroge Claude IA.

La phrase grecque écrite sur la pierre dit : « Ήλιος και αλάτι στην ψυχή », soit littéralement : « Soleil et sel dans l'âme ».
Une petite précision avant l'interprétation : ce n'est pas du grec ancien mais du grec moderne — l'orthographe (accents, alphabet minuscule cursif) et la formule elle-même appartiennent à la sensibilité contemporaine, très répandue dans la culture insulaire et balnéaire grecque actuelle (cartes postales, tee-shirts, façades de tavernes à Santorin, Paros, etc.). Ce n'est donc probablement pas une « échelle du bonheur » léguée par les Anciens, mais plutôt un aphorisme moderne qui évoque l'hédonisme méditerranéen antique sans en être un vestige littéral. Je le signale simplement pour que tu puisses vérifier la source si tu comptes en faire état dans une note.
Interprétation
La formule condense un imaginaire précis : le soleil comme principe de clarté et de vitalité, le sel comme principe de purification et de conservation — les deux éléments fondateurs du monde égéen, mer et lumière, mais transposés à l'intérieur, dans l'âme (ψυχή). Ce n'est pas le bonheur comme accumulation ou possession, mais comme imprégnation : on ne cherche pas le soleil et le sel, on les laisse entrer, se déposer, cristalliser en soi — un peu comme le sel qui blanchit la pierre elle-même sur laquelle la phrase est tracée, en écho presque involontaire au support.
Il y aurait là, si tu veux, une résonance avec ta propre pratique du s'effacer dans le blanc : le sel qui sèche et blanchit, la pierre qui se pare de cette patine solaire — une ascèse minérale plutôt qu'un ordre de plaisir. Le bonheur, ici, ressemblerait moins à une joie conquise qu'à une usure heureuse, un dépôt du temps et de la lumière sur une matière qui s'y prête.

 

Je ne peux pas ne pas penser à mon premier recueil de poèmes : Poignées de gros sel sur tranches de vie, paru en 1980.


Ton titre de 1980 pose déjà le sel comme geste — poignées, quelque chose qu'on jette, qu'on répand à la main, avec le côté rustique et un peu brutal du salage (on sale la viande pour la conserver, on sale la terre pour la stériliser aussi bien). Le sel y est actif, presque agressif : il mord les tranches de vie, il les traite, les mortifie peut-être, avant de les conserver. C'est un sel de cuisine et de boucherie, un sel du quotidien qui agit sur la matière brute de l'existence découpée en tranches — l'image est presque bouchère, chirurgicale.
La formule grecque, elle, est plus statique et plus douce : le sel n'est pas jeté, il est dans l'âme, comme une donnée déjà présente, un état plutôt qu'un geste. Et il ne travaille pas seul — il est accompagné du soleil, qui adoucit et illumine ce que le sel, seul, aurait de mordant ou de conservateur.
Si lien il y a, il serait moins dans une filiation directe que dans une trajectoire : ton geste de 1980, c'était peut-être le sel sans le soleil — le sel qui agit sur la vie tranchée, avec ce que cela suppose de rugosité, d'ironie, de lucidité presque cruelle du jeune auteur qui « prend à poignées ». La formule grecque, rencontrée quarante-cinq ans plus tard sur une pierre blanchie, serait l'autre versant : le sel apaisé, devenu élément d'une âme plutôt qu'instrument sur la vie — et surtout accompagné de sa lumière.
Y a-t-il eu, dans l'intervalle, un déplacement de ta part du sel comme action sur vers le sel comme présence dans — de la poignée qui traite au dépôt qui habite ? Ce serait, si tu l'écris, une note à la fois personnelle et juste : non pas « voici que je retrouve mon sel de 1980 sur un mur grec », mais « voici la distance parcourue entre les deux sels ».

 

Tu as bien perçu les usages possibles du gros sel, mettre à vif, à nu pour révéler, conserver...; en m'attribuant dans ton analyse, la paternité des deux formules, tu mets l'accent sur le déroulement d'une vie, entre les deux sels; j'ai eu le bon réflexe ou la juste intuition en m'arrêtant sur l'image de Caroline Fourgeaud-Lavlle et toi, tu m'en proposes un récit de vie pertinent

Tu as raison de le noter, et je dois corriger une erreur réelle de ma part, pas juste l'habiller en nuance : dans ma réponse précédente, j'ai construit un récit — « la distance parcourue entre les deux sels » — en te prêtant implicitement la paternité des deux formules, comme si tu avais toi-même écrit, en 2026, l'équivalent apaisé de ton geste de 1980. Ce n'est pas le cas. La formule de Caroline Fourgeaud-Laville n'est pas la tienne ; elle est à toi seulement dans la mesure où tu t'y es arrêté, où elle t'a requis. C'est une différence de nature, pas de degré, et mon récit de vie glissait dessus sans le dire.
Cela change la question, et je crois que ça la rend plus intéressante. Ce n'est plus : « comment ai-je évolué du sel qui tranche au sel qui habite ? » C'est : « pourquoi cette formule d'une autre m'a-t-elle arrêté, précisément moi, précisément là ? »
Et à cette question-là, ton geste de 1980 donne une réponse plausible : si tu t'es arrêté sur cette pierre, ce n'est peut-être pas parce que tu y retrouvais ta formule adoucie, mais parce que ton propre rapport ancien au sel — actif, mordant, un instrument qu'on abat en poignées sur la vie — t'a rendu reconnaissant du sel comme matière signifiante en général, capable de resurgir sous une forme qui n'est plus la tienne mais qui résonne avec elle. Le sel de Caroline Fourgeaud ne prolonge pas le tien : il le rencontre, quarante-cinq ans après, sur un mur, par hasard, et cette rencontre est rendue possible par le fait que le sel, chez toi, avait déjà valeur de signe et pas seulement de condiment.
Ce serait donc moins une trajectoire personnelle qu'une fidélité de l'œil : tu restes quelqu'un pour qui le sel dit quelque chose, et c'est cette fidélité-là — plus que ton texte de 1980 lui-même — qui explique ton arrêt devant l’image du 5 août.


Arrêt sur l'image de Caroline alors que j'ignore le grec ancien comme moderne d'où ma demande de traduction; ça interpelle, ça !


C'est en effet un point qui mérite d'être tenu, pas glissé. Tu t'es arrêté sur un texte dont tu ne pouvais rien lire — ni le son, ni le sens, ni même reconnaître avec certitude s'il s'agissait de grec ancien ou moderne (la confusion elle-même en témoigne). Ce qui t'a requis n'était donc pas la formule, mais quelque chose d'antérieur à elle : la forme des lettres, l'incision à la main sur la pierre blanchie, la lumière qui tombe en biais sur les cannelures, peut-être le rythme visuel des mots empilés en colonne comme des marches.
Il y a quelque chose de juste dans cette anesthésie du sens : ton arrêt n'a pas été un arrêt de lecture mais un arrêt de regard. Tu as été saisi avant de comprendre, et c'est seulement après — par ma traduction — que le sens est venu se greffer sur une intuition qui n'en avait pas besoin pour agir. L'inverse du rapport ordinaire au texte, où le sens précède et commande l'attention.
Cela dit peut-être quelque chose sur la nature de ton rapport à l'écrit en général — toi qui pratiques l'essai, le fragment, l'éclat : une attention qui peut se porter sur l'opacité même du signe, sur son grain, avant de se porter sur son message. Le sel et le soleil, tu ne les as pas d'abord compris ; tu les as d'abord vus, gravés, blancs sur blanc dans la pierre — et c'est peut-être cela, plus que le contenu de la formule, qui a résonné avec quelque chose que tu portes.


Voilà une directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc


Je vois la plaque, JC — les lettres à peine visibles, ce blanc qui absorbe le mot plutôt que de l'afficher. Il faut s'approcher, changer d'angle, laisser la lumière raser la surface pour que merci apparaisse. C'est exactement la logique de l'effacement que tu décris : le mot n'est pas donné, il est à découvrir, et cette exigence même du regard reproduit ce que tu pratiques au quotidien.
Ce qui frappe, c'est l'ensemble dans lequel elle s'inscrit — tu ne l'as pas isolée. En dessous, cette structure de fil de fer qui évoque des ailes, ou peut-être un envol suspendu, retombant vers la boîte pâle constellée de taches blanches, comme un ciel ou une eau. Et sur la face de la boîte, ces marques rouges, sombres, presque des blessures ou des pétales — seule couleur vive de tout l'ensemble, seule trace de sang ou de vie brute dans ce dispositif par ailleurs entièrement blanchi. Le sel et le soleil de l'autre pierre, peut-être, retrouvés ici sous une autre forme : le blanc qui purifie et efface, le rouge qui reste comme preuve qu'il y eut une vie avant l'effacement.
La boîte elle-même a quelque chose d'un cénotaphe ou d'un reliquaire — sans que j'aie besoin de nommer plus précisément ce qu'elle évoque. Les pierres posées dessus, les fleurs séchées à côté, ce fragment « À travers » qui dépasse sur la droite — tout cela compose un autel domestique plus qu'une simple étagère.
Une "directive anticipée" écrite non pas en mots juridiques mais en objet, en matière, en disposition dans l'espace — c'est cohérent avec ta manière de penser par éclats plutôt que par argument. Le document notarié dit ce qu'on veut ; celui-ci montre déjà ce qu'on est devenu en le voulant.


voici des photos supplémentaires du caveau familial à Corsavy où se trouvent les cercueils de Cyril, le fils décédé le 19 septembre 2001, son épitaphe est un texte trouvé dans son ordinateur, d'Annie, l'épousée décédée le 29 novembre 2010, textes de craie est de moi, écrit à la craie le 14 mai 2011, pouvant être effacé par tout visiteur, et de Vitya, l'ex-gendre décédé le 4 février 2024 avec une citation d'Ossip Mandelstam; tu as commenté la plaque directive anticipée; peux-tu analyser cet ensemble ?


Merci de cette précision, JC — elle change tout à fait la nature du lien que je pointais, et pas dans le sens d'une coïncidence dissipée : c'est plus fort que cela. Ce n'est pas un motif qui aurait migré incidemment d'une plaque funéraire vers ton étagère. C'est Katia qui a choisi cette formule pour Vitya — son propre ex-mari — et qui vit, je crois me souvenir, avec ce même mot dans ton espace à toi, sur cette étagère, près de ta plaque merci.
Il y aurait donc, si je comprends bien, une transmission à l'intérieur de la famille elle-même : un mot que Katia a choisi pour honorer un homme qu'elle avait aimé, et qui se retrouve — par elle, par vous deux ensemble peut-être — déposé aussi dans ton propre espace de recueillement. Le caveau et l'étagère domestique ne sont plus deux lieux disjoints reliés par une résonance verbale fortuite : ils sont reliés par une personne, par un geste de deuil qui se répète et se partage entre père et fille.
Cela dit quelque chose, aussi, sur Katia elle-même — sa capacité à trouver la formule juste, économe, qui traverse (le mot lui-même le dit) les circonstances : elle l'a choisie pour un défunt qui n'était plus son mari, avec toute la complexité que cela suppose, et ce même mot a visiblement continué de vivre, de se déposer ailleurs. Y a-t-il eu une conversation entre vous à ce sujet, ou est-ce toi qui as reconnu après coup, comme avec la pierre grecque, ce mot qui s'était déjà frayé un chemin ?
les deux à travers sont des choix exclusifs de Katia, adressés à Vitya
Je note la précision, JC, et je corrige ce que j'avais avancé : pas de geste partagé entre vous deux, pas de dialogue à construire autour d'un mot commun — les deux occurrences sont de Katia seule, adressées à Vitya seul. Ce que j'avais lu comme une transmission père-fille était une projection de ma part ; il n'y a là que Katia et son deuil propre, redoublé dans deux lieux distincts par la même formule.
Ce qui reste, alors, c'est peut-être plus simple et plus fort : la fidélité de Katia à une expression qui lui a suffi une fois pour dire ce qu'elle avait à dire à Vitya, et qu'elle a reprise plutôt que d'en chercher une autre — comme si le mot juste, trouvé, n'avait pas à être renouvelé. Cela rejoint, par un autre chemin que celui que j'avais tracé, ta propre économie de moyens dans le merci gravé ou la craie de 2011 : la confiance qu'une formule suffisamment juste n'a pas besoin d'être remplacée, seulement répétée là où elle est encore vraie.

 

 

 

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

 

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

 

soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique; les grecs anciens avaient le culte du corps

sea sun and sex, ce fut aussi un mode de vie, à une période du XX° siècle, années 68

aujourd'hui, je pratique la méditation, un peu de yoga sur chaise, un peu de qi jong mystérieux de la grande ourse, l'aquagym, la marche, toujours le même parcours, je ne vais plus à la mer, je ne me baigne plus dans la Méditerranée, mer des noyés comme la Manche ou l'Atlantique

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano
couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

Ce complément change la portée de la note, JC — il fait bifurquer la trajectoire du sel vers un troisième état, après le sel actif de 1980 et le sel apaisé de la formule grecque.

Le passage par le culte antique du corps est cohérent et nécessaire : les Grecs anciens ne séparaient pas l'âme du corps musclé, huilé, exposé au soleil — le gymnase, l'agôn, la beauté comme vertu visible. Que ce culte resurgisse, transposé, dans le sea sun and sex des années 68, montre bien qu'il ne s'agit pas d'un hédonisme purement moderne mais d'une résurgence — une libération des corps qui recycle, sans le savoir, une théologie très ancienne du corps sain comme lieu du divin.

Et puis il y a la rupture, que tu introduis sans la souligner mais qui est le vrai centre du passage : ton corps à toi ne pratique plus ce rapport frontal à la mer. Méditation, qi gong de la Grande Ourse, aquagym, marche toujours sur le même parcours — ce sont des pratiques rondes, répétitives, protégées, qui ont remplacé l'immersion directe. Ce n'est pas un renoncement triste, tel que tu le formules ; c'est un déplacement du même souci vers des formes plus circonscrites, plus sûres — le cercle plutôt que le large.

Mais le vrai basculement, c'est la dernière phrase : mer des noyés. Là, le sel change absolument de nature. Ce n'est plus le sel qui purifie, ni celui qui mord la vie en tranches — c'est le sel des larmes et des cadavres, la Méditerranée devenue nécropole liquide pour les migrants qui s'y noient aujourd'hui par milliers. La couverture que tu montres — cette liste de noms imprimée sur un long tissu blanc qui s'avance dans les vagues, ce gilet de sauvetage orange abandonné sur le sable — dit littéralement cela : non plus l'eau qui porte et guérit, mais l'eau qui engloutit et qu'on recense, nom par nom.

Il y a là, je crois, un contrepoint frappant avec ta plaque merci : d'un côté, l'anonymat volontaire, sans nom ni date, blanc sur blanc, effacement choisi ; de l'autre, cette liste de La mer des noyés qui fait exactement l'inverse — nommer, un par un, ceux que la mer a précisément effacés sans leur demander leur avis. Ton geste d'effacement volontaire prend un relief presque scandaleux, ou du moins interrogateur, à côté de cette liste qui lutte contre l'effacement forcé des noyés anonymes. Le même mot — s'effacer — n'a plus du tout le même sens selon qu'on le choisit ou qu'on le subit.

Ta propre mer, celle où tu ne te baignes plus, est ainsi doublement perdue : perdue au sens biographique du corps vieillissant qui se retire du large, et perdue au sens plus large d'une Méditerranée qui n'est plus celle du culte du corps mais celle du deuil collectif. Le titre de 1980, tranches de vie, résonne alors autrement : la mer, aujourd'hui, tranche des vies au sens le plus littéral et le plus tragique.

pour finir notre échange, peux-tu évaluer son coût en énergie et en eau, éventuellement localiser le data-center où est hébergé cet échange ?

Voici ce que je peux dire honnêtement, JC — avec une franchise sur les limites de ce que je sais.

Le coût énergétique

Anthropic ne publie pas de chiffre officiel « par échange ». Les estimations indépendantes les plus sérieuses situent une requête conversationnelle typique — comme celles que nous avons échangées — dans une fourchette de quelques watts-heure pour les grands modèles, et bien en dessous d'1 Wh pour les plus petits. Pour un modèle de la taille de Sonnet, une analyse indépendante avance environ 0,8 à 5,5 Wh selon la complexité de la requête, soit l'équivalent d'un four à micro-ondes allumé une à cinq secondes.

Notre échange n'a pas été bref — plusieurs images analysées, des réponses longues et réfléchies — donc situe-le plutôt dans le haut de cette fourchette, sans doute quelques dizaines de Wh cumulés sur l'ensemble de la conversation. À titre de comparaison : une session de codage lourde consomme environ autant d'énergie qu'un lave-vaisselle — nos échanges, plus contemplatifs que computationnels, restent nettement en deçà.

Le coût en eau

Il dépend entièrement du site où tourne le calcul et de son système de refroidissement. Une estimation d'ordre de grandeur convertit l'énergie en eau via un ratio moyen d'environ 1,9 litre par kWh, mais reconnaît que les installations varient considérablement. Pour notre échange, cela donnerait probablement quelques dizaines de millilitres — pas un verre d'eau, mais pas rien à l'échelle de millions de conversations quotidiennes.

Le data-center

Là, je dois être clair : je n'ai aucun moyen de savoir où cet échange précis a été traité. Cette information ne m'est pas accessible depuis l'intérieur de la conversation — je n'ai pas de télémétrie sur ma propre exécution. Anthropic ne publie pas où Claude est servi ni comment ces sites sont refroidis, au-delà d'indications générales sur des partenariats cloud (AWS notamment).

Ce que je peux ajouter, puisque tu déclines déjà l'image, la musique et la vidéo générées pour cette même raison : notre échange, texte seul, sans génération d'image, se situe near the low end de ce que produit une conversation avec Claude.

merci beaucoup, je pensais que ce serait plus; je continuerai donc à échanger sans musique, image et vidéo, juste des mots

Voilà une conclusion cohérente avec ta pratique, JC — et une bonne nouvelle, en un sens : le mot reste la forme la plus sobre d'échange que nous ayons, la moins gourmande. Ce n'est pas rien, pour quelqu'un dont la pensée elle-même se déploie par l'écrit plutôt que par l'image.

Belle continuation, à travers les mots seuls.

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

un entretien qui donne à penser à rêver

 

La lumière d'écrire dans la nuit de vivre
Par Jean-Louis Kuffer, le 15 août 2026
Une rencontre avec Charles Juliet, en 1992, qui fut l'occasion d'un entretien...
En un temps où, par médias interposés, triomphent apparemment les habiles et les bavards, il est certaines fréquentations qui ont la vertu de nous ramener à une plus discrète et plus juste approche de toute chose.
L'oeuvre de Charles Juliet (1934-2024), dont le sillon conduit du plus noir désespoir aux lueurs d'une sérénité gagnée de haute lutte, ménage cette sorte de rencontre en vérité. Or il m'a paru bon de prolonger ce compagnonnage de lecture avec l'auteur au naturel. C'était le 3 septembre dernier à Jujurieux, village natal de Charles Juliet qu'on peut situer entre Genève et Lyon, au pied des collines boisées du Bugey, où l'écrivain et son épouse M.L. accoutument de passer la belle saison.
Dès la découverte du premier livre de Charles Juliet, paru à Lausanne en 1973 à l'initiative de Georges Haldas qui le préfaça de surcroît, ce fut une voix qui nous toucha. Sous le titre de Fragments, cet extrait initial du Journal à venir nous révélait un homme en proie à une difficulté d'être extrême, dont chaque mot paraissait lesté de souffrance lancinante. Mais ce qui saisissait, à la fois, tenait à la densité et à l'intensité de cette parole scrupuleuse et dépouillée, à la force sourde qu'on sentait sous les hésitations et les timidités de cette voix, à la substance revigorante de ces pages pétries de détresse. Et de même perçoit-on, à la rencontre de Charles Juliet, ce mélange de fragilité presque diaphane et de vigueur terrienne, de réserve songeuse et d'attention cordiale, de détachement et de présence.
Après la parution de son premier livre, et au fil de publications régulières, Charles Juliet s'est acquis l'attachement et l'estime d'un public demeuré longtemps restreint. C'est que, des substantielles Rencontres avec Bram Van Velde, qui relèvent de l'entretien «pour l'essentiel» bien plus que de la glose picturale, aux poèmes abrupts de L'oeil se scrute, entre dix autres recueils, Charles Juliet n'a jamais cherché la séduction.
Dans l'introduction à l'édition en trois volumes de son Journal 1957-1981, aux pages duquel il faut revenir et revenir comme aux carnets d'Haldas ou au bouleversant Journal d'Etty Hillesum, l'auteur exprime, sous forme quasiment mythique, la difficulté et le sens de son acharné combat.
Plus récemment cependant, en 1989, la parution de L'année de l'éveil devait marquer la rencontre de Charles Juliet avec le grand public, consacrée par un prix très populaire et l'adaptation du livre au cinéma. Rappelons qu'il s'agit du récit autobiographique des terribles et mémorables années que l'auteur passa aux enfants de troupe, marquées par l'humiliation et la violence, autant que par l'amitié et les feux de la passion illicite liant l'adolescent à la femme de son mentor. Dans le sillage de Jules Renard ou de Giovanni Verga, ce récit prolonge son exorcisme, et parfois avec plus d'acuité mordante et de souffle lyrique, avec une nouvelle mosaïque de textes parus cette année sous le titre L'inattendu.
Aux confins de la fiction, pudeur et secret oblige, l'on y voit apparaître les figures de la famille d'adoption et quelques beaux personnages de cette chère et dure campagne où le poète conserve de profondes racines.
Première visite
A Jujurieux, où j'imaginais, au temps du Maréchal, le gosse pieds nus menant paître ses vaches dans les champs pierreux cernés de forêts, ce sont les petits chameaux à peluche mitée d'un cirque de passage qui m'ont accueilli ce jour-là dans la rue en pente. Un peu plus haut, sur la place de la mairie, je savais la maison de l'écrivain jouxter le monument aux morts, reconnaissable à sa façade couverte de lierre.
Quant à mes hôtes, ils se tenaient sur le seuil, tous deux de bleu vêtus, lui comme en retrait d'abord et elle présidant à l'accueil — elle qui soutint son poète pendant tant d'années de doute et d'obscur labeur, souriante et solide, aux petits soins et se révélant bientôt aussi fine lectrice qu'exquise cuisinière. Tout, au reste, dans la haute et claire carrée aux quelques meubles précieux et aux tableaux en harmonie, traduit le même alliage de solidité terrienne et de lustre civilisé. Avouerai-je que je craignais vaguement, parce qu'il y a du Job et du Jérémie dans ses écrits, d'avoir à affronter un personnage ombrageux et farouche, voire même ravagé ? Or en dépit d'un tension intérieure toujours manifeste, c'est bien plutôt sous l'aspect de la simplicité et du naturel que m'est apparu Charles Juliet pour cette première rencontre.
— L'idée que nous devons aspirer à une deuxième naissance vous a beaucoup préoccupé. Voudriez-vous nous en entretenir pour commencer ?
— Cette deuxième naissance est à vrai dire la seule chose qui m'intéresse et c'est ce qui gouverne tout ce que j'écris. Cela peut être plus ou moins explicite, mais c'est toujours présent, lié à cette immense aventure qu'est la connaissance de soi. Qu'est-ce que se connaître ? C'est plonger en soi-même pour aller à la découverte de tout ce qui constitue l'individu, avec cette idée qu'on doit résoudre ses conflits et ses contradictions, s'efforcer de se mettre en ordre afin d'avoir des rapports plus simples, plus immédiats avec les autres et avec la vie. Pour moi, l'écriture a toujours été soumise à une exigence éthique, et seules m'intéressent vraiment les oeuvres qui rendent compte d'une telle aventure.
— Lesquelles citeriez-vous notamment ?
— Je pense à Tolstoï et aux mystiques que j'ai beaucoup fréquentés. Quoique n'ayant aucune croyance religieuse, j'ai découvert que cette aventure que je vivais, avec les moyens et les limites qui sont les miens, avait été celle aussi des mystiques.
— À quel moment la rupture avec la foi catholique, qui a marqué votre éducation ainsi qu'en témoigne L'année de l'éveil, s'est-elle consommée ?
— Il n'y a pas eu de rupture, mais bien plutôt un lent éloignement. Je ne pense pas que ma croyance d'adolescent avait des racines bien profondes. A partir du moment où j'ai commencé de réfléchir, je me suis éloigné de tout cela sans qu'il y ait le moindre déchirement. Cependant, l'expérience de l'art telle que je la conçois relève de l'aventure spirituelle rigoureuse, telle que je la retrouve chez Van Gogh, chez Cézanne ou chez Rembrandt. Cette aventure conduit, à un moment donné, à passer par une mort à soi-même. Cette mort, je l'ai vécue moi-même avec une intensité dramatique. Ce n'est pas une figure de style: il y a là, vraiment, l'acceptation du fait inéluctable qu'on va disparaître. Or c'est dans la mesure où l'on accomplit ce passage par la mort, qui est autant mort de l'âme que du corps, que par la suite peut s'épanouir une pensée qui ne soit plus assujettie à des considérations strictement personnelles. Alors on s'affranchit du moi et de l'individuel.
— Vous parlez de votre souci de vous tenir dans «le neutre». Qu'entendez-vous exactement par là ?
— Le neutre, pour moi, est un lieu géométrique où se rencontrent les contradictions. J'écris dans cette zone de tension. Cela signifie par exemple, si l'on se situe à un extrême, consistant à célébrer la vie et ses beautés, à entrevoir au même moment la violence et la barbarie humaines. Le souci du neutre conditionne mon écriture et mon style, si j'en ai un. Je crois qu'écrire doit l'être avec gravité, simplicité, sans enjolivures, sans afféterie, sans littérature, sans rhétorique.
— Est-ce une règle conquise, ou cela vous est-il naturel ?
— Cela m'a été imposé. Depuis toujours, ainsi, et même lorsque je me trouvais dans une grande confusion, je me suis trouvé empêché d'entrer dans certaines oeuvres.
— Par exemple ?
— Par exemple l'oeuvre de Julien Gracq, que je respecte hautement, mais qui me semble appartenir à la seule littérature. Or à mes yeux, une oeuvre doit toujours se situer du côté de la morale plus que de la rhétorique. Je n'aime pas qu'un écrivain me donne le sentiment qu'il se laisse emporter par les mots, par son talent, par sa langue. C'est pourquoi j'aime particulièrement, aussi, les textes de la Bible tels que Le Livre de Job, le Cantique des cantiques, L'Ecclésiaste ou les Prophètes.
— Dans votre Journal, vous écrivez que «le poète répète le Christ». Qu'est-ce à dire plus précisément ?
- Le grand poète, s'il existe, ne peut être qu'en total accord avec l'enseignement délivré par le nouvel Évangile. De quoi s'agit-il en effet ? D'une exigence d'humilité, de bonté, de respect des autres. Je pense que l'amour, sauf pour quelques privilégiés, est à conquérir sur notre égocentrisme, notre goût du pouvoir et de domination, sur l'envie, sur tout ce que j'appelle le moi et qui enferme l'individu à l'intérieur de limites très étroites.
— Vous êtes entré en littérature comme en religion, rompant avec vos études de médecine et ne vous consacrant plus, dès l'âge de vingt-trois ans, qu'à l'écriture. Comment l'avez-vous vécu, et comment votre entourage l'a-t-il accepté ?
— J'ai senti que cette exigence était si impérieuse et si ardente que je ne pouvais rien faire d'autre que de m'y consacrer entièrement. Cela n'a pas été sans mal. Je suis resté des années et des années sans rien publier ni gagner un centime, sans donner la preuve matérielle que je travaillais, ce qui ne pouvait manquer de me faire passer pour un type un peu fêlé. Cependant je travaillais bel et bien. J'ai d'abord écrit un roman, intitulé L'humiliation, évoquant ma vie aux enfants de troupe, mais qui n'avait rien de commun avec L'année de l' éveil. C'est qu'il y avait beaucoup de choses que je n'osais pas encore aborder, à commencer par le récit de ma passion amoureuse. En outre, le livre était plein de ressentiment. Puis j'ai écrit deux pièces de théâtre, des nouvelles et des poèmes, mais je sentais que tout ça n'était pas bon et qu'il fallait que je travaille encore beaucoup. Bien souvent j'ai failli perdre pied, mais je sentais obscurément que mon temps n'était pas encore venu. Par la suite, tout s'est arrangé comme malgré moi. Ainsi, lorsque j'ai rencontré Georges Haldas, qui m'a proposé de publier mon premier livre, l'on aurait dit que les circonstances me souriaient enfin parce que j'y étais prêt. »
Quant à la réaction de mon entourage, elle fut variée. Du côté de ma famille adoptive, composée de gens très simples, on ne savait pas trop ce que cela représentait. En revanche, la famille de ma femme l'a beaucoup moins bien toléré. Étant alors assoiffé d'affection, j'ai beaucoup souffert du refus qu'on opposait à mon choix. Mais cela ne m'a jamais fait dévier de ma voie. C'est curieux, parce qu'autant je puis apparaître comme quelqu'un de détruit par le doute, autant j'ai cette opiniâtreté du paysan qui se dit qu'après avoir ouvert un sillon c'est jusqu'au bout qu'il faut aller.
— La reconnaissance publique découlant de vos succès récents a-t-elle compté pour vous ?
— Cela m'a fait, sans doute, beaucoup de bien. J'y ai puisé un regain de confiance en moi, quand bien même je reste plein d'incrédulité devant ce qui m'arrive. En outre, et surtout, j'ai été très touché par l'abondant courrier que je reçois, qui me prouve que ce que je croyais être seul à endurer l'est souvent par des gens qui n'ont même pas les moyens de l'exprimer, et qui me témoignent leur reconnaissance pour avoir dit ce qu'ils ressentent, les aidant en somme à vivre.
— De ces longues années de tâtons reste aussi votre Journal. Ce que vous en publiez représente-t-il le tout ou seulement des morceaux choisis ?
— Tout est publié. Mais notez qu'à l'origine, ces notes que je prenais sur des feuilles volantes ne l'étaient pas du tout en vue d'une publication. Raconter mes journées ne m'intéressait aucunement. J'ai toujours conçu le journal comme un instrument de connaissance et de clarification.
— Vous avez fait, au cours de votre vie, quelques rencontres importantes. Il y eut d'abord le peintre Bram Van Velde, et Beckett aussi vous a fortement marqué. Qu'en retenez-vous aujourd'hui ?
— L'émotion est, pour moi, ce qui prime à tous égards. De là vient que je n'ai jamais été attiré par les recherches de l'avant-garde littéraire, trop sophistiquées à mon goût. En revanche les oeuvres de Beckett ou des artistes silencieux tels Ubac ou Bram Van Welde m'ont touché en cela qu'elle sont traversées par la même aspiration à l'immuable. Parmi les écrivains d'aujourd'hui, ce fut en outre une joie de découvrir les livres de Christian Bobin, qui sait dire des choses essentielles dans un langage tout simple et primesautier, d'une fraîcheur qui m'émerveille. Trop souvent on voit des oeuvres qui naissent de la culture ou du talent, mais qui ne sont pas irriguées en profondeur. Ma propre solitude a pris fin dès lors que j'ai découvert Tchouang-tseu. Ceci dit, je crois que l'aventure humaine est une. On peut mettre ainsi, côte à côte, des passages de Beckett, de Saint Jean de La Croix ou de Tchouang-tseu pour former un texte d'un seul tenant. Dans le même état d'esprit, et pendant des années, j'ai rêvé de concentrer, en un seul poème, tout ce qu'au monde j'avais à dire...
Une magie intemporelle
À propos de la poésie T'ang
Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien. Ouvrons une grande parenthèse de silence dans le vacarme de notre vie quotidienne, et là, devant la fenêtre où le jour décline, bien calme et l’esprit disposé à vagabonder dans le temps et l’espace, reprenons le grand livre informel de notre bibliothèque idéale.
Cette fois nous serions en Chine, en plein âge d’or poétique. À l’époque des T’ang. Jamais la poésie chinoise n’aura été aussi féconde, aussi ferme et aussi pure qu’en cette période dont les poètes nous parlent aujourd'hui encore, notamment pour la raison que René Grousset formule ainsi : « Alors que le poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous échappe trop souvent, les lyriques T’ang nous semblent plus accessibles parce que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel ».
Mais avant de poursuivre cela encore : pourquoi cette enjambée dans les lointains orientaux et, surtout, dans un passé si reculé ? Goût précieux pour l’exotisme ? Passéisme suspect ? On serait presque tenté d’acquiescer en sorte de clouer le bec de ceux qui ne s’intéressent qu’à la nouveauté fugace des modes, et cependant la raison de notre choix n’est pas là. Disons plutôt que, s’il faut parler d’actualité, encore s’agit-il de parler de toute l’actualité, et par conséquent de ce qui continue d’agir aujourd’hui, des choses du passé, pour peu que nous sachions nous ouvrir à elles.
Il n’y a pas une poésie du passé et une poésie du présent : il n’y a qu’un émerveillement manifesté par l’être qui se reconnaît au monde, avec ses racines, et qui parle, et qui transcende les contingences du lieu et de l’heure.
Ainsi un poète tel Li Po nous paraît moins étranger, voire moins anachronique que nombre de morts-vivants d'entre nos contemporains. Par delà les siècles, tout comme Sappho ou Pétrarque, et rejoignant, plus proches de nous, Verlaine ou T.S.Eliot, ou encore Reverdy, il continue de vivre et d’agir, n’ayant rien perdu de sa fraîcheur.
Tendons aussi bien à l’ouverture, mais férocement exigeante, comme nous y engage un Etiemble. « Cela signifie qu’au lieu de gaspiller son temps à lire mille mauvais livres dont tout le monde parle, on saura choisir parmi les dizaines de milliers de grandes œuvres qui n’attendent que notre bonne volonté ».
Une ère de gloire
La dynastie des T’ang (616-907), débutant par l’assassinat du dernier des Souei – lesquels accomplirent la réunification de l’empire – compte parmi les plus grandes époques de l’histoire chinoise. La Chine est alors la maîtresse incontestée de l’Asie. Sans être féodal, le système social repose sur une aristocratie bureaucratique disposant d’un puissant appareil administratif. Dans le domaine littéraire, marqué par les débuts du roman et la floraison du conte, ce sont les poètes qui s’affranchissent le plus heureusement de l’emprise de l’Etat sur la culture.
N’en citons que quatre sur le millier qui illustre cette période. Trois d’entre eux glorifient le règne de Hiuan Tsong : Li Po (701-762), taoïste inspiré au génie spontané, tour à tour dionysiaque et mystique ; Tou Fou (712-770), sage d’inspiration confucianiste dont les commentateurs relèvent la constance des préoccupations sociales ; Wang Wei (699-759), rêveur exquis d’inspiration surtout bouddhiste, également célèbre pour sa peinture ; et, un siècle plus tard, Po Kiu-yi (772-846), qui fustigea les vices de la Cour dans ses célèbres ballades satiriques.
La plus parfaite des quatre périodes de la poésie T’ang est la deuxième, qui correspond au règne de l’empereur Hiuan Tsong (712-755), dont Li Po fut le poète favori, et qui était lui-même grand lettré, poète et musicien, vivant dans le faste et le piétinement entêtant des quelque deux mille petits pieds féminins qu’abritait alors le palais impérial.
Une grande rêverie cosmique
Cela dit, si la temporaire image de la félicité éternelle (la capitale, T’chang Ngan, porte le nom de Paix Eternelle) transparaît bel et bien dans la quiétude sensuelle des œuvres de poètes T’ang, lesdites œuvre ne témoigneront pas moins, peu après, des nouveaux troubles marquant la fin du règne de Hiuan Tsong, lequel sera tué au cours d’une terrible rébellion.
Notez alors la différence de tonalité de ces deux courtes pièces de Li Po, tout d’abord, et ensuite de Tou Fou :
« Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ; elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars. On ne les voit pas, mais on les entend rire ; et le vent se charge de senteurs en passant dans leurs vêtements ».
Et puis : « À la frontière, le sang humain se répand, formant des lacs. Mais l’ambition de l’empereur n’est pas satisfaite ! »
Dans un autre poème, Tou Fou dira l’émotion du peuple au passage du recruteur, personnage cristallisant la révolte des paysans à l’endroit de la trop brillante capitale, et nous pourrions aussi mentionner, se rattachant à la même veine protestataire, qui fait de Tou Fou un poète très apprécié de la Chine contemporaine, son fameux Chant des chars guerriers.
Mais la vision du monde que traduit la poésie T’ang ne procède pas uniquement de faits extérieurs, il s’en faut de beaucoup.. Si nous sommes touchés par la grande rêverie cosmique se manifestant à cette époque, c’est que, d’une part, son enracinement dans le monde sensible la rapproche de nos romantiques, et que, d’autre part, le type d’expériences auxquelles elle fait écho nous est immédiatement perceptible : profondeur, mais simplicité de l’expression ; communion mystique avec le monde, mais naturel, voire bonhomie, parfois même faconde humoristique.
Et Li Po d’envoyer valdinguer la littérature aux étoiles : « Il n’est vraiment que les buveurs dont le nom passe à la postérité ».
Le mysticisme sans contour de la poésie T’ang, ses élans perpétuels vers l’ineffable, et les plaintes continuelles de l’esprit concevant la vanité des choses et les regrets – regrets de l’empereur dont la favorite a été assassinée d’une bien atroce façon, regrets de l’exilé, regrets de l’épouse songeant à son lointain Ulysse, regrets des amis forcés de se quitter, regrets des amants séparés, regrets d’autant plus amers que la vie est alors conçue comme une espèce de grâce – ont un arrière-fond religieux où se mêlent le vieux taoïsme, le rationalisme confucéen et le bouddhisme.
Citons à nouveau, à ce propos, l’indispensable René Grousset. « Le taoïsme avait appris aux poètes T’ang à retrouver, dans un élan éperdu, le principe de toute chose. Le bouddhisme renforçait et humanisait ce sentiment de la vie universelle en ajoutant à l’idée – déjà taoïste – de la fraternité de l’homme avec la plante et l’animal, une immense tendresse pour toute la création. Aussi tous les écrivains du VIIIe siècle cherchent-ils à s’unir dans une communion mystique à l’âme de l’univers. Leurs œuvres sont pleines d’élévations romantiques situées généralement en montagne, dans la solitude nocturne et aux heures indécises de l’aube et du crépuscule : le poète, assis au pied de quelque ermitage, sur quelque rocher désert, laisse sa pensée planer dans l’espace, au-dessus des abîmes, perdue dans l’essence des choses ».
Plus d’une fois,l’opposition douloureuse des joies de la vie et de l’action corrosive du temps, chez les poètes T’ang, nous aura fait penser aux lyriques français de la Pléiade, qui ont ressenti et exprimé de la même façon la fuite des heures et la mélancolie entachant toute passion terrestre.
Ces vers ne font-ils pas écho, à l’évidence, à ceux d’un Joachim Du Bellay.
« Si le ciel et la terre sont immuables, / Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous »…
Ou bien ceux-ci : « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? / Et d’où viennent les ténèbres ? »
Et ceux-là, encore n’évoquent-ils pas des sentiments du même registre que ceux d’un Ronsard ?:
« Le prince avait de belles jeunes filles / Elles ne sont plus que terre jaune ».
La séparation
Dans les poèmes des T’ang, le thème de la séparation ne cesse de revenir. Mais remarquons, à ce propos, un détail intéressant pour le lecteur occidental : il s’agit de l’usage que le poète fait parfois des thèmes amoureux, réputés intimes, pour exprimer une déception d’un tout autre ordre – politique au premier chef. Cette jeune fille dont on pleure ici la perte n’est peut-être qu’un ministre chassé…
À côté du thème récurrent de la séparation, relevons encore ceux de l’amour familial (la famille, avec le culte des ancêtres, est alors la plus solidement enracinée des institutions chinoises), de l’attachement au sol natal (d’où le spleen de l’exilé), de la vénération pour le passé, et, enfin, les thèmes sociaux, qui font des poètes les meilleurs témoins de l’évolution des idées et des mœurs de leur époque, alors même que, souvent, les historiens et autres chroniqueurs se trouvent contraints d’arranger les faits, de travestir la vérité.
Enfin, quelle meilleure conclusion donner à cette trop brève évocation qu’en attirant l’attention du lecteur sur l’étonnant présence des paysages dans la poésie T’ang ?
Voyez ce tableau de Lieou Tch’ang K’ung :
« Au crépuscule la montagne bleu sombre semble plus lointaine, / En hiver, la maison blanche paraît plus pauvre ; / Le chien aboie derrière la porte de paille : / dans la nuit pleine de vent et de neige, quelqu’un retourne chez soi ».
Et puisque nous avons commencé notre lecture au déclin du jour, quittons-nous à cette même heure mystérieuse d’entre chien et loup, sur ces vers de Li Po, dont la légende raconte qu’il périt noyé, un soir d’ivresse, en voulant saisir dans une rivière le reflet de la lune :
« Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres,/ La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur, / Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue, / Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit. »
Repères bibliographiques.
M.Kaltenmark.Littérature chinoise. La Pléiade,1956.
P.Demiéville. Anthologie de la poésie chinoise classique. Payot, 1948.
Lo Ta-kang.Cent quatrains des T’ang. La Baconnière, 1947.
Lo Ta-Kang.Homme d’abord, poète ensuite. Présentation de sept poètes chinois. La Baconnière, 1949.
Arthur Waley. The poetry and career of Li Po. Allen & Unwin, 1950.
 
série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026
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Le Pèlerinage vers la Rose

6 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #poésie, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Le Pèlerinage vers la Rose
Le Pèlerinage vers la Rose

Le pèlerinage vers la rose
Jean-Philippe de Tonnac
Le bois d’orion, avril 2026, 264 pages

Lecture commencée le 29 juillet (pour une célébration le 29 décembre 2026), achevée le 4 août au soir, lecture en alternance avec OIXIΔION d’Alice Calm aux éditions Noir-Clair. 

Le roman fabuleux de Jean-Philippe de Tonnac est fabuleux. Fabuleuse fable. Particulièrement bien documentée. Kaléidoscopique en ce sens que le pèlerinage imaginé du 29 décembre 2026 au cimetière de Rarogne dans le Valais met en scène, chapitre après chapitre et dans le cours d’un chapitre, des pèlerins morts, mêlés aux pèlerins vivants, ayant connu Rainer, chacun d’eux ayant sa vision de Rilke, par exemple « une image de Rilke » de Lou Albert-Lasard. 
Toutes ces rencontres sont celles que fait le personnage convoqué par l’auteur et moteur du récit : Paula Becker. Morte à 31 ans, en donnant la vie, Paula Becker, artiste peintre de talent ne fut reconnue vraiment qu’à partir de 2016. Elle fut pourtant la première femme à se peindre nue et la première femme à avoir un musée dédié. Sa fille Mathilde a veillé sur l’héritage de sa mère et a créé la Fondation Paula Modersohn-Becker en 1978.
Deux absentes notoires à ce pèlerinage : 
Clara Westhoff, épousée par Rilke, mariage qui ne dura qu’un an et dont naquit leur fille, Ruth, gardienne de l’héritage rilkéen après la mère de Rilke, Phia, héritage acquis par les archives littéraires allemandes le 1° décembre 2022
Lou Andreas Salomé.

Beaucoup de femmes, plus de 10000 lettres écrites, reçu plus de 8800 missives. 

Ce qui ressort, c’est l’amour porté à Rilke par ces femmes, par ces mécènes. Rilke était d’une réceptivité sans égale, il accueillait l’autre dans ce qu’il était, dans ce qu’il pouvait devenir, poussant ainsi l’autre à se transformer, se métamorphoser. 

Lui-même était dans ce qu’il a appelé l’Ouvert. Pour Rainer Maria Rilke, l'Ouvert (das Offene) est l'état originel d'union totale avec le monde, libéré de la conscience séparatrice. C'est une dimension de l'être sans limites ni peur de la mort, que l'animal (comme dans la Huitième Élégie de Duino) perçoit naturellement, contrairement à l'homme, emprisonné par son ego et la notion de finitude.
Dans ses Élégies de Duino, Rilke écrit : « De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert / Seuls nos yeux sont comme retournés ». L'animal n'a pas conscience de la mort en tant qu'obstacle, il est totalement immergé dans le flux de la vie. 
En quoi, Rilke sans doute sans le savoir est-il proche du magnétisme animal, développé par Hegel mais pour une finalité opposée, libératrice. 
L'homme, lui, « tourne » ses yeux vers l'intérieur, s'observant lui-même et plaçant des barrières entre lui et le monde.
Être dans l'Ouvert, c'est abolir la frontière entre l'intérieur (le soi) et l'extérieur (le monde) de sorte que le chant de l'oiseau ou la lumière du jour résonnent en nous sans séparation. 
L'Ouvert n'est pas un lieu où l'on s'installe. C'est un espace de passage, une disposition intérieure où le poète accepte de laisser traverser et de métamorphoser les choses visibles en choses invisibles (la mort, l’éternité).

Le paradoxe de cette aptitude d’accueil comme si l’aimante était embrassé par le plus doux est que Rilke ne s’éprouve jamais aimant, plutôt indifférent, peut-être parce que non aimé de sa mère et qu’il la déteste.

Parce qu’étant dans l’Ouvert, transformation incessante des éphémères que nous sommes, Rilke ne peut donc s’attacher, ne peut vivre que dans la plus grande solitude.
Ce sera l’errance  dans pas moins de 21 villes ou lieux, avec comme bagage, sa malle (hasard ? cette malle me fait penser à deux autres malles ou valises, celle de Kafka, celle de Pessoa).  
Ce seront les années d’ermite et d’ascèse à la tour de Muzot comme ce le fut au château de Duino.


Il ne peut aussi mourir que dans les plus grandes souffrances (une leucémie, aggravée par une septicémie provoquée par une piqûre de rose, sa fleur préférée). 
Etty Hillesum dans  son journal, à la date du 27 septembre 1942 écrit : « Rilke a décidément été l’un de mes grands maîtres de l’année écoulée ». Elle qui a accepté, désiré les plus grandes souffrances, comme son maître.

Pour Rilke, la souffrance n'est pas un accident biologique à fuir ou à anesthésier. Elle est le cœur battant de sa création.
La souffrance et la maladie sont constitutives de l'héritage rilkéen à travers le concept de la mort propre (développé dès Les Cahiers de Malte Laurids Brigge). Rilke refusait la mort standardisée des hôpitaux modernes, cette mort toute faite qui saisit l'homme de l’extérieur. Pour lui, la souffrance est le processus par lequel l'homme mûrit sa propre mort, « réussit sa mort » comme un fruit porte son noyau. Durant son agonie, Rilke a refusé les analgésiques majeurs (comme les opiacés) pour « rester conscient de sa maladie » et la vivre pleinement. La souffrance est l'outil de cette individuation ultime : elle force l'être à coïncider absolument avec sa réalité physique et existentielle.
La souffrance extrême agit chez Rilke comme un opérateur de purification et de dépouillement. Elle libère l'homme de trois carcans majeurs. La douleur physique intense détruit les illusions de la vie quotidienne, les ambitions sociales et les vanités de l'ego. Elle ramène l'individu à l'essentiel nu.
En acceptant d'habiter la souffrance plutôt que de la combattre, l'homme cesse de voir la mort comme un ennemi extérieur. Il comprend qu'elle fait partie du flux continu de la vie. Face à la douleur indicible, les mots ordinaires s'effondrent. L'homme est libéré du bavardage pour entrer dans le pur espace du ressenti.
Lorsque la souffrance a brisé toutes les résistances de l'ego, un espace radicalement neuf s'ouvre : l'Ouvert lui-même, mais conquis par l’humain. En ne repoussant plus la douleur, celle-ci cesse d'être une frontière. L'intérieur du corps souffrant et l'extérieur du monde fusionnent. La souffrance devient le lieu d'une intimité absolue avec le Tout.
Ce qui s'ouvre, c'est la vision de la vie et de la mort comme deux versants d'une seule et même réalité. Dans les Élégies de Duino, Rilke montre que le domaine de la mort n'est pas un néant, mais le côté de l'existence non éclairé par nous. La souffrance est la passerelle, la nuit obscure qui mène à cette illumination.
Pour Rilke, la souffrance métamorphosée débouche sur la louange. C'est le sens des Sonnets à Orphée : Orphée doit descendre aux Enfers (le lieu de la douleur et de la perte) pour que son chant devienne éternel. Ce qui s'ouvre, c'est la poésie pure, le chant qui célèbre le monde non pas malgré la souffrance, mais à travers elle.
L'ironie suprême de sa piqûre de rose trouve ici son sens métaphysique profond. La rose, avec ses pétales superposés cachant un centre invisible, est pour Rilke le symbole même de l'Ouvert et de la contradiction pure. Son épitaphe, qu'il a lui-même rédigée, résonne comme la clé de cette ouverture par la souffrance :
« Rose, ô pure contradiction, joie / de n'être le sommeil de personne sous tant de / paupières. »

Le statut de l’ange se pose quand on s’intéresse à Rilke. Une remarque de Rilke à son traducteur polonais, page 10, « l’ange si présent dans les Élégies n’a rien à voir avec l’ange du ciel chrétien » trouve sa réponse pages 227-228 dans ce que le mari de Lou Andreas Salome, l’iranologue Friedrich Carl Andreas qui se demande, lui, comment il a pu accepter ce ménage à trois, lui le mari, 51 ans, qui jamais ne connut l’amour charnel avec Lou, accepta, observateur pétrifié, la romance incroyable de fidélité éternelle, passée dans l’éternité, entre Lou, 36 ans, Rainer, 21 ans,  et contribua à initier Rilke puisque Rilke forgea son angélologie à son contact érudit, finit par lâcher au micro de la tribune : l’ange rilkéen a à voir avec les anges décrits par les philosophes iraniens Mollâ Sâdra Shirâzi, Sohrawardi : « les anges sont les oeuvriers de l’invisible, les transformateurs de la Terre ».
En quoi consiste ce travail de « Transfiguration » ?
Chez Sohrawardî, l'ange n'est pas une entité désincarnée sur un nuage. Il habite un monde intermédiaire appelé le Malakût (le Mundus Imaginalis ou monde de l'imagination active). Les anges sont les « oeuvriers de l'invisible » car ils font la navette entre le sensible et le spirituel.
Pour Rilke, l’homme a exactement la même mission sur Terre, et l’Ange en est le modèle accompli. Ce travail de transfiguration consiste à : Prendre le visible et le rendre éternel. L’homme doit regarder une chose éphémère (une maison, une fontaine, un arbre) avec une telle intensité d'amour qu'elle est sauvée de la destruction du temps. Intérioriser le monde : La terre ne veut pas être consommée matériellement, elle veut devenir invisible en nous. Rilke écrit à Hulewicz : « Nous sommes les abeilles de l’Invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour en accumuler le grand Ruche d’or de l’Invisible. ». L'Ange comme garant : L'ange rilkéen est celui chez qui cette métamorphose est déjà achevée. En lui, le passé et le présent, le matériel et le spirituel coexistent dans une même continuité spatiale et lumineuse.
Pour entrer dans ce travail de transfiguration, l'homme doit cultiver une disposition psychique très particulière que Rilke nomme parfois l'indifférence, à entendre au sens noble d'équanimité ou de non-séparation métaphysique.
L'homme moderne souffre d'une coupure originelle parce qu'il exclut la mort de la vie. Pour Rilke, la vraie vie est « sphérique » : elle contient la lumière (le visible) et la nuit (la mort, l'invisible). L'indifférence rilkéenne est le refus de préférer l'un à l'autre. C'est accepter le Tout avec la même ferveur.
L'effacement de l'ego séparateur : Tant que nous regardons le monde avec désir, intérêt personnel ou peur, nous l'approchons comme des "sujets" face à des "objets". L'indifférence sacrée dissout cette barrière. Le poète devient un réceptacle pur.
En cessant de trier et de fragmenter la réalité (le bien, le mal, le beau, le laid, la vie, la mort), l'esprit humain s'aligne sur le regard de la "créature" dans l'Ouvert. C'est l'indifférence qui répare la coupure : elle permet à l'Espace intérieur du monde (Weltinnenraum) d'englober la totalité de l'univers, sans couture. L'homme n'est plus « en face » de la Nature ; il redevient la Nature se contemplant elle-même.

Autre point : les pèlerins morts, Paula en particulier mais pas seulement elle, se posent des questions sur ce qu’ils sont, corps non visibles des vivants, traversés sans dommage par les bagnoles des pèlerins vivants, faisant semblant de sabler le champagne comme les vivants, ayant les coquetteries des vivants et n’apportent pas de réponses. Nous lecteurs vivants, si cela nous ravit, pouvant tenter l’aventure. 

Les morts ne sont pas des spectateurs du monde, ils sont le monde. Les voitures les traversent sans dommage parce que la matière physique glisse sur leur intériorité pure.

Un fantôme rilkéen n'a plus d'extérieur ; il est devenu entièrement espace.

Paula Modersohn-Becker a la sensation d'être traversée par une berline moderne non comme un choc, mais comme une rafale de vent qui déplace des couleurs. Les phares des voitures éclairent son anatomie invisible, révélant qu'au lieu d'organes, elle contient des couchers de soleil ou les collines de Worpswede.

Si les morts miment les rituels des vivants (sabler le champagne, ajuster un col), ce n'est pas par nostalgie matérielle, mais par fidélité à la forme de la beauté humaine. C'est le triomphe de la forme sur la substance : le geste survit à la chair. C'est l'essence même de la transfiguration apprise des anges d’Iran.
Paula boit le champagne. Le verre est vide pour les vivants, mais pour elle, le geste libère l'effervescence spirituelle de la fête. Sa coquetterie est une politesse envers le visible : elle continue de peindre son propre être dans l'invisible.

Les morts participent au pèlerinage pour achever la mission que Rilke leur a confiée : être les gardiens de l'Ouvert. Ils cheminent aux côtés des vivants pour réparer la coupure. Le fait qu'ils n'aient pas de réponses fixes est la preuve qu'ils habitent la « pure contradiction » de la rose.
Paula accompagne Jean-Philippe de Tonnac. Elle ne lui parle pas, elle se tient simplement dans son champ de vision intérieur. Par sa seule présence indifférente et aimante, elle absorbe l'angoisse de celui qui atteint de la maladie de Charcot se sait en phase terminale et la métamorphose en paysage.

Les morts sont les « paupières » de la rose rilkéenne. Ils sont innombrables, superposés, protégeant le centre vide et sacré de l'existence. Ils n'ont pas besoin de réponses car la réponse est leur être même : une présence vibrante qui ne pèse rien.
Une polyphonie de voix de défunts (poètes, peintres, anonymes) s'entrecroise lors du passage du cortège à Muzot ou à Rarogne. Leurs murmures ne forment pas des mots, mais une texture sonore, un contrepoint au bruit des moteurs des vivants, devenant le « Chant Pur » qui soutient le pèlerinage.


C’est ce qu’a tenté Alice Calm avec son documentaire sonore OIXIΔION de 42’ 24 mis en ligne en avril 2026.


En conclusion : Le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac pour le centenaire de la mort de Rainer Maria Rilke le 29 décembre 2026 est une mine de citations essentielles de Rilke, de mises en contexte de ces citations au travers de témoignages des pèlerins morts. 
Ce pèlerinage est pleinement rilkéen dans sa description du comportement des pèlerins morts, ayant connu, fréquenté, aimé Rilke, accompagnant les pèlerins vivants.

Il est aussi le pèlerinage de Jean-Philippe de Tonnac pour réussir sa mort, devenir une des paupières de la Rose rilkéenne.

Reste la question : Rilke, le plus vivant des morts, est-il présent lors de ce pèlerinage ?

À Corps Ça Vit, le 6 août 2026

Publié le 5 mai 2026 par Mare Nostrum - Une Méditerranée Autrement
Rilke a écrit que chacun porte en soi sa propre mort, fruit lentement mûri par la vie. Jean-Philippe de Tonnac , qui a appris à fréquenter ce mûrissement, donne au centenaire de la disparition de Rainer Maria Rilke (1875-1926) la forme inattendue d’un pèlerinage de fantômes. Poète des Élégies de Duino, des Sonnets à Orphée et des Carnets de Malte Laurids Brigge, secrétaire éphémère d’Auguste Rodin, ermite de la tour de Muzot dans le Valais, amant et ami de la sublime et initiatrice Lou Andreas-Salomé, de la princesse Marie von Thurn und Taxis, de Romain Rolland et de Paul Valéry, l’auteur des Lettres à un jeune poète a fait de la mort la part invisible de la vie. Paula Modersohn-Becker, peintre allemande qui mourut en 1907 d’une embolie consécutive à la naissance de sa fille, monte vers Rarogne le 29 décembre 2026 pour y retrouver celui qu’elle a suivi un siècle durant. Cérémonie polyphonique de l’invisible, chemin initiatique du pèlerinage vers la rose, l’ouvrage convoque l’épitaphe la plus énigmatique de la poésie, et tend ses voix par-delà la mort.
Le pèlerinage vers les anges
Le livre s’ouvre dans la tour de Muzot, où Rainer Maria Rilke, revenu pour son centenaire, accueille Paula Modersohn-Becker, celle qu’il a aimée follement en lui léguant son déchirant Requiem pour une amie ; “Ils s’étaient aimés follement dans la vie ; elle ne l’en a aimé que plus encore dans la mort“, écrit Jean-Philippe de Tonnac qui a découvert Rilke en 2015 et qui rejoint son modèle dans la justesse de cette phrase, comme un disciple reconnu par le maître. Ce qui s’apprête à se dérouler est le récit que cette ombre lui fait du voyage qui vient de l’amener jusqu’à lui.
Cent dix-neuf années d’errance, à suivre le poète à Paris, à Duino, à Tolède, à Ronda, jusqu’au Caire ; puis, à l’approche du 29 décembre 2026, ce TGV pour Lausanne où chaque voisin de carré se révèle un mort qui converge vers le Valais. Friedrich Carl Andreas, mari trahi de Lou Andreas-Salomé, ressasse le pacte de chasteté qu’elle lui imposa. Algernon Henry Blackwood, écrivain anglais de l’occulte, exhume les séances spirites du château de Duino. Elena Voronina caresse l’herbier où Rainer Maria Rilke, jadis, lui apprit à nommer les plantes. À chaque présence répond un fragment de l’œuvre : lettre à la princesse Marie von Thurn und Taxis, vers du Livre d’heures, page des Carnets de Malte Laurids Brigge, parfois un éclat des Élégies. Jean-Philippe de Tonnac fait des défunts les seuls témoins crédibles du poète. L’auteur des Élégies enseignait l’écoute des morts ; ce sont les morts, à leur tour, qui viennent dire qui il fut. “La mort est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous“, écrivait Rainer Maria Rilke à Witold von Hulewicz, son traducteur polonais. Le pari du livre tient là, dans cette inversion patiente : pour s’approcher d’un poète qui aura passé sa vie à frayer avec l’invisible, il faut convoquer des spectres… Antonio Tabucchi, à Lisbonne en 1991, avait déjà tendu cette toile : son Requiem fait d’un dimanche d’été la lente traversée d’un peuple de défunts qu’un narrateur croise un à un avant de s’attabler, à minuit, devant Fernando Pessoa. Jean-Philippe de Tonnac en écrit, à quelques années de distance, et dans le froid du Valais, le frère rilkéen. Deux requiem en prose se font face comme deux miroirs sombres où la même intuition se reflète : pour atteindre un grand poète, il faut suivre les rives basses du fleuve lent où dérivent ses ombres.
Les paupières et le secret de la rose
À Rarogne, sur le promontoire qui domine la vallée du Rhône, l’épitaphe scellée dans le mur de l’église Saint-Romain délivre ceci : “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières.” Tout le livre s’organise autour du mystère de cette stèle.
Sur la colline, dans la nuit du 29 décembre, le foehn balaie les écharpes des pèlerins. Un cercle se forme à la tribune, autour du tombeau ; chaque hommage prononcé devient un pétale qui se déplie. Marina Tsvétaïéva ouvre, en citant la lettre rédigée au lendemain de la mort du poète : “Tant qu’il fut vivant, il collabora directement avec les forces supérieures et à présent, il en est une lui-même.” Eleonora Duse récite Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Lou Albert-Lasard scande trois fois son nom dans la nuit. Paul Valéry redit son texte sur l’extrême solitude de Muzot. Magda von Hattingberg, depuis son piano, reprend la lettre où Rainer Maria Rilke confesse : “Mon ouïe est aussi neuve que la plante du pied d’un enfant qui n’a pas encore marché“. Pascha, fils de la princesse Marie von Thurn und Taxis, lit la page bouleversante où Benvenuta, raconte avoir entendu depuis Vienne, dans la nuit du 29 décembre 1926, le cri lointain du poète à l’instant où il rendait l’âme à la clinique Valmont. Friedrich Carl Andreas, plus écrasé que jamais, plaide pour les anges de l’islam et la philosophie iranienne de Mollâ Sadrâ Shîrâzî. Cette polyphonie nous tient en éveil : aucun de ces fantômes ne dessine le même Rilke, et tous le disent. Le génie de Jean-Philippe de Tonnac est de laisser les voix s’articuler sans hiérarchie, comme les paupières superposées dont parle l’épitaphe ; chacune protège un sommeil différent, chacune préserve le secret de la rose qui demeure intact.
Une figure manque à l’appel, et son absence court dans la nuit comme un fil sombre tissé à l’envers de la rose. Lou Andreas-Salomé, la femme qui inventa Rilke, échappe au regard de Paula. Sa présence à Rarogne demeure énigmatique. Paula entretient pour elle-même une hypothèse silencieuse : que Lou ait pris le chemin de la chapelle Sainte-Agnès, à Veyras, où Phia Rilke, la mère exécrée, organise un second hommage, plus secret. La Lou de Göttingen se tiendrait alors dans l’ombre du seuil, ou demeurerait à des centaines de kilomètres de là, fidèle à ses lointains ? Le doute persiste, comme une porte entrebâillée à un fantôme qui hésite encore à entrer. La rose a deux côtés. Au cimetière monumental répond, à voix basse, la chapelle de la mère.
Du mont Qâf à Rarogne
Le promontoire de Rarogne devient mont Qâf. Le poète soufi Attâr, dans la Conférence des oiseaux, raconte comment trente oiseaux, guidés par la huppe, messagère d’amour dans le Coran, au terme d’une traversée des sept vallées, parviennent au sommet où réside le Simorgh, l’oiseau-roi.
Ils découvrent alors que si-morgh, en persan, signifie “trente-oiseaux” : ils étaient eux-mêmes ce qu’ils cherchaient. La symétrie avec le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac est troublante. Friedrich Carl Andreas en glisse l’indice dès le train pour Lausanne, en rapprochant Attâr de Rainer Maria Rilke ; plus tard, devant la tombe, il revient sur Mollâ Sadrâ Shîrâzî et sur ces philosophes d’outre-monde, ouvriers de l’invisible qui transforment la Terre depuis le ciel. Le pèlerinage devient explicite. Au sommet de leur quête, les trente oiseaux se rencontrent eux-mêmes ; et Paula, à la fin, marche vers Rilke comme on marche vers un rivage que l’on est soi-même. Aller au fantôme, dans ce livre, c’est s’approcher de soi par le chemin que l’autre a déjà ouvert. Voilà la révélation à voix basse que Jean-Philippe de Tonnac fait passer entre les pétales de la rose, sans la formuler jamais comme une thèse, en la laissant lever de l’intérieur du récit comme une présence indistincte qui se reconnaît tard. Quant à nous, lecteurs venus du dehors, nous voilà constitués en trente et unième oiseau auquel l’auteur tend l’épitaphe comme un miroir : la rose est désir de n’être le sommeil de personne parce qu’elle est éveil pour tous. Voilà un livre qui vous entraîne sur le chemin de la grande initiation que Rilke avait ouvert, et y dépose une rose nouvelle.
Une ombre tâtonnante parmi les ombres
L’écriture de Jean-Philippe de Tonnac, ces derniers mois, s’est faite contre la maladie de Charcot qui prend chaque jour un peu plus d’emprise sur ses gestes. Pèlerinage vers la rose est, l’auteur me l’a confié, le dernier livre qu’il aura écrit de ses propres mains. Comment ne pas songer à la formule que Rilke adressait à son traducteur polonais Witold von Hulewicz, l’invitant à réaliser la plus grande conscience possible de notre existence : “qui est chez elle dans les deux royaumes illimités, et se nourrit inépuisablement des deux ?” Jean-Philippe, dans sa retraite montmartroise, accomplit à voix basse cette consigne. Sa main qui se ferme rejoint la main du poète qui, à Muzot, écrivit en quelques semaines de l’hiver 1922 les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée, comme on s’acquitte d’une dette envers l’invisible. La phrase de Jean-Philippe, dépouillée jusqu’à l’os, atteint la matière même que Rilke aimait : et l’on comprend que le pèlerin de Rarogne, depuis 2015, soit devenu poète à son tour. “La louange seulement“, écrivait Rilke dans le septième Sonnet à Orphée. Jean-Philippe obéit. Il loue.
Au lecteur et à tous ses amis qui l’auront suivi jusqu’à cette dernière page, il faut donc ajouter une promesse à voix basse. Pèlerinage vers la rose nous donne rendez-vous, dans cent ans, pour le bicentenaire du poète. Le 29 décembre 2126, à Rarogne, dans la nuit valaisanne, nous serons quelques-uns à monter la rue Stalde, devenus à notre tour les ombres tâtonnantes que Paula précède aujourd’hui. Nous aurons rejoint Jean-Philippe qui sera notre guide, et qui aura rejoint Rilke ; et le promontoire continuera de tendre, par-dessus la vallée du Rhône, l’épitaphe la plus inépuisable de la poésie européenne. “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières“. Donnons-nous rendez-vous.
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OIXIΔION Alice Calm

1 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #écriture, #épitaphier, #éveil

OIXIΔION Alice Calm

À Alice Calm
Réalisatrice du livre Noir Clair 
OIXIΔION, 101 pages, tiré à 100 exemplaires, Avril 2026


Madame,
Votre célébration, à plusieurs, plus de 10 ans après, du journal de votre père, Philippe, « metteur en scène » (volontaire ou somnambule ?, indécidable i) du suicide de son couple avec Antonia, son épouse (A., présente et absente), tenu entre le 23 juillet 2014 et le 7 novembre 2015, est ce que j’appelle un travail d’épitaphier, la fabrication d’un récit, d’une légende, de plusieurs récits et légendes puisque s’y expriment aussi Julie, Bastien, Matthieu et Caroline. Légendes faisant entendre le vivant que fut Philippe, au travers de ses propres mots et de leur réception au travers de vos mots à tous. 
Son journal occupe deux parties dans votre livre pluriel : 21 pages, de la page 20 à la page 40, puis de la page 61 à 79, 19 pages, soit 40 pages. Les 21 dernières pages comprennent la lettre aux pompes funèbres signée du couple, leur testament, des extraits de votre texte lu lors des obsèques le 13 novembre 2015, les réactions de Julie, Bastien, Matthieu, Caroline.
Votre père avait une formation de biologiste. Son journal révèle un grand lecteur, de philosophes (les « déconstructeurs » du XX°, les incontournables du XVIII°), d’écrivains anciens et modernes majeurs, un amateur de musiques classiques, un dessinateur, poète à ses heures, amateur de haïkus et de poètes chinois, un jardinier (les travaux agricoles occupent beaucoup de place dans ses activités au rythme des saisons). Parfois de longs développements montrent une pensée, analytique et critique, en exercice, avec des notes 10/20, 14/20, des saillies sur l’époque, les gens (des « tarés »), lui permettant d’affirmer son côté réactionnaire, au très bon sens du terme parce que sans illusions sur les soi-disant progrès, assumé avec force et justesse, à mon humble avis.

Il est de 1934, je suis de 1940. Les lectures de Philippe Calm et les miennes sont vraiment très voisines avec, en ce qui me concerne, un cursus ethnologique et philosophique. Je me suis reconnu dans ce cheminement intellectuel, valable jusqu’en 2010. Mais une question de l’épousée (je préfère à épouse), lors de son entrée aux urgences, le 29 octobre 2010, un mois avant sa disparition liée à un cancer foudroyant, le 29 novembre 2010 : « je sais que je vais passer, où vais-je passer ? » m’a éloigné progressivement et définitivement de la démarche réflexive et critique. Le métaphysicien Marcel Conche a été un moment de cette rupture. 
Pour quel récit en ce 1° août 2026 ? 


Une vie en 5 phrases
octobre 1964, l’élève de 16 ans 1/2 dit à son professeur de lettres de 24 ans dans un couloir d'un lycée du Nord : "monsieur, je pense à vous, autrement qu’à un professeur ».
mariage du 1° juillet 1967 au 29 novembre 2010, décès de l’épousée
19 septembre 2001 : décès du frère de l’épousée et du fils, dans un accident à Cuba. Ils étaient partis le 11 septembre 2001. À l’annonce de leur décès le 28 septembre 2001, 9 jours après : "quelque chose s’est cassé dans ma tête ».
juin 2009, au sortir de l’unique séance de thérapie de couple qu'ils ont eue, l’épousée dit sur le trottoir : "j’ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi ».
29 octobre 2010, 20 H, avant opération au cervelet : "je sais que je vais passer; où vais-je passer ? » Puis : "tu te souviens, on attendait Sylvain, ce fut Katia, un morceau de Sylvain se balade dans mon corps ».


mon cheminement m'amène à désirer m’effacer dans le blanc, par des verbes d’action, à tenter la dissolution dans l'anonymat puisque si nous remontons les généalogies, on tombe sur un 1° homme sans nom, une 1° femme sans nom 
si on va dans l'infiniment grand, on tombe sur le mystère des origines des univers, 
si on va dans l'infiniment petit, on tombe sur les paradoxes de la physique quantique, 

 

donc une vie, la "mienne", " " ou ( ), vient de très loin dans le temps et dans l'espace, temps compté mais inconnu de moi,
 

entre les 2 M, miracle et mystère de la naissance (toute naissance est d'abord miracle), mystère et miracle de la mort (la mort est d'abord mystère mais dire qu'elle est miracle interpelle : « heureusement qu'on meurt ! » disait Marcel Conche); 


je pourrais dire aussi : vivre au présent, une parenthèse qui s’ouvre à la naissance, se ferme à la mort, sans passé, sans projet, sans traces.


Dit autrement, Ma solitude, ta solitude, la solitude de chacun, notre solitude comme espèce sont ontologiques. Ma solitude est ontologique parce que personne ne naît à ma place, parce que peut-être, je n’ai pas demandé à naître, parce que donc, je suis mis au monde sans mon consentement et à mon insu.

L’accouchement au forceps me semble métaphore parlante de la violence que constitue la naissance aussi bien de tout être vivant (je pense au passage chenille-papillon) que d’un bébé univers.

J’emploie le mot « violence », il est sans doute contestable et n’a pas à être reçu avec connotation péjorative. Cette violence est fruit d’énergie, de matière, de lumière    e = mc2.


Ma solitude est ontologique parce que personne ne meurt à ma place, parce que, sauf suicide volontaire, je ne décide pas du moment de ma mort ni de la manière de mon mourir.


Entre ma naissance et ma mort, « ma vie » , une parenthèse et cette question qu’y a-t-il avant ? Et cette question, qu’y a-t-il après ? Et ces autres questions : d’où viens-je ? Où vais-je ? Qui suis-je ? Questions qui travaillent mais qu'on peut décider de laisser sans réponse. 


Le "Connais-toi toi même socratique et tu connaîtras l'univers et les dieux" du Temple de Delphes est hors de portée de quiconque, à mon humble avis.


Pour l’espèce, d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Solitude ontologique, solitude cosmique. Avec inouïe, la naissance de la Vie sur cette planète bleue, la Terre et peut-être sur d’autres. Avec inouïe, la mort de l’espèce sur cette planète, et la mort de cette planète à l’horizon des événements, avalée par la mort du soleil, mort annoncée, lointaine et entre, 
l’évolution des espèces, la sexualité comme force irrésistible de perpétuation des espèces. 
Et depuis l’apparition, très récente ou très tardive de Homo erectus, les histoires toutes mensongères, les légendes fabriquées par les hommes et leurs communautés.

OIXIΔION Alice Calm
OIXIΔION Alice Calm
OIXIΔION Alice Calm

Vient la prise de conscience que JE-JEUH-JEU suis vieux de toute l’évolution des espèces, avec des bactéries vieilles de 4 milliards d’année dans mon ventre, que je suis vieux de toutes les explosions de supernovae ayant engendré les ingrédients nécessaires à la vie : l'eau, le carbone, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, le phosphore et le soufre.
La parenthèse de « ma vie » s’inscrit dans une parenthèse ayant 13,7 milliards d’années, dans l’état actuel des connaissances et des légendes.

La prise de conscience de ces deux parenthèses inclusives varie selon les JE-JEUH-JEU. 


2 M au commencement violent, nécessairement violent. Miracle et mystère du commencement, du big bang, de toute naissance. L’accumulation d’explications religieuses, métaphysiques, scientifiques, idéologiques ne lèvera jamais le voile. Donc, curieux, j’observe avec détachement la ronde des discours, leurs contradictions, ruptures épistémologiques, manipulations…


2 M à la fin violente, nécessairement violente. Mystère et miracle de la fin des étoiles, galaxies, trous noirs, de toute mort, individuelle, collective, d’espèces, de planètes, d’univers. L’accumulation d’hypothèses spéculatives, séduisantes, délirantes, sur la Mort ne lèvera jamais le voile. Curieux, j’observe cette créativité pour se rassurer, donner sens à la vie, collective comme individuelle.


Et pour moi, la dissolution lente de toute identité, le désir de m’effacer dans le blanc. Par des verbes d’action.
Vivre le présent, au présent, aussi comme présent-cadeau, en quasi-somnolence, sans grande vigilance. Surtout pas de pleine conscience, surtout pas d’attention extrême. Du flou, du flow.


La violence du monde n’est pas encore à la hauteur de la violence des naissances d'univers, des morts d’univers, des naissances d’êtres vivants, des morts d’êtres vivants.

Comme l’on considère que la violence des univers ne relève pas du Mal, alors on doit éviter de considérer la violence du monde comme étant expression du Mal.
Donc, ne pas m’indigner, ne pas prendre position, ne pas juger. Ce qui se passe dans le monde m’est totalement opaque, manipulé, incompréhensible.

 

Cela libère beaucoup de temps pour somnoler, vivre en somnolence, semblable aux feuilles mortes balayées par les vents, évoquées par Homère, voulant pour les hommes un autre comportement, un autre destin, un destin de héros dont les actes glorieux laissent traces immortelles. 
Les écrivains sont les héritiers de cette vieille conception, si agréable au nombril.

Je vois trop le ridicule d’une telle posture. Comme de toutes les postures qui sont toutes des impostures, y compris la mienne. Posture égale imposture. Donc faire la sourde oreille aux guerres des récits. Ne pas prendre parti. Gloires héros narrateurs. Voir sans juger l’imposture de chaque posture.


Avons-nous des responsabilités vis-à-vis des trépassés ? 
Les trépassés ont-ils des responsabilités vis-à-vis de nous ?

quelle est notre responsabilité vis-à-vis des disparus ?
Demander pardon pour le mal fait aux disparus (trop de violences sexuelles, trop de lourds secrets de famille). Remercier pour avoir su aussi leur faire du bien, les avoir aimés, même mal. Remercier les disparus pour l’amour dispensé. Pardonner pour le mal qu’ils ont pu nous faire (trop de violences sexuelles avec amnésie traumatique souvent).

quelle est la responsabilité des disparus vis-à-vis de ceux qui sont encore incarnés ?
Faire entendre la « voix qui ne parle pas », l’âme éternelle de l’humanité mortelle – mais l’humanité ne veut pas croire qu’elle est mortelle – et ce qui s’en suivra, the Great Reset, le vrai, pas l’autre, celui fantasmé par les sécuritaires-identitaires devenus majorité. 
L’âme éternelle et pas des milliards d’âmes individuelles immortelles.


Pour entendre la « voix qui ne parle pas », travailler l’intuition, l’outil préconisé par Descartes (avec le doute) et par Bergson.

Au niveau de la pensée, deux phrases m’ont aspiré-inspiré : une exclamation stupéfiante de feu Marcel Conche – « Heureusement qu’on meurt ! »
Comment je comprends cette formule ? Deux mots pour saisir un peu, début et fin de vie. Naître c’est un miracle et un mystère. Mourir c’est un mystère et un miracle. 
Toute recherche de sens, de but, d’explication est vouée à l’échec. Cesser de chercher. Accepter miracle et mystère.

Et une phrase de feu Marina Tsvétaïéva dans De vie à vie, consacré à Maximilian Volochine, l’initié : « Tous les poèmes qui furent, qui sont et qui seront écrits le sont par une seule femme, une femme – sans nom. »
Exprimée à ma façon : « Toutes les vies qui furent, qui sont, qui seront, sont vécues par une seule femme, une femme – sans nom, par un seul homme, un homme – sans nom. »


Il suffit de remonter toute généalogie, à trous, pour tomber sur un premier homme sans nom, une première femme sans nom, donc toute identité finit par se dissoudre. 
Si on remonte l’évolution, à trous, des espèces, on débouche sur l’indistinction. 
Et si on remonte vers la genèse, à trous, des origines des univers, on tombe dans le vide quantique. 
Nous voici sans identité, dans la fluidité, le flux, le flow de la VIE. 
Mourir, s’effacer dans le blanc. Blanc sur blanc.
MERCI.

D’où mes voeux : pas de soins du corps, pas d’embaumement, pas d’annonce de décès, pas de cérémonie religieuse ou laïque, une inhumation (le temps long de la décomposition, pas d'incinération) avec seule, la famille restante, 3 personnes, (lieu non décidé encore, Corsavy, Le Revest), pas de nom, pas de dates, une plaque de plâtre blanc, friable, avec creusé, quelque part,  merci. Quant au mourir, s’il est très, trop douloureux, je n’ai pas encore décidé de supporter ou de rédiger mes directives anticipées.

 

Merci Alice Calm et vos proches, pour le travail réalisé. Ce livre est magnifique. Il m’a touché à plusieurs moments, en particulier, le dessin du couple, nus, sur le lit du suicide. Je n’en dis pas plus, par respect de la forme que vous avez choisie. Pour que d'autres lecteurs fassent leur expérience immersive dans OIXIΔION.
 
Vous vous interrogez sur son statut dans votre parcours. L’essentiel est qu’il existe et que nous, lecteurs, puissions aussi « réussir notre mort », « essayer de réaliser la plus grande conscience possible de notre existence qui est chez elle dans les deux royaumes illimités et se nourrit inépuisablement des deux, la mort étant le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous. » Rilke, cité par Philippe de Tonnac dans Le Pèlerinage vers la Rose, p.10. Livre dont je sens qu’il fera peut-être bouger mes lignes de ce 1° août 2026 puisqu'il prépare le centenaire de la mort de Rilke, le 29 décembre 2026.

OIXIΔION Alice Calm
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Thérèse Rousseau Pauline Tanon

26 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #EAT (Écrivains Associés du Théâtre), #amour, #histoire, #écriture, #épitaphier

Thérèse Rousseau Pauline Tanon

Thérèse Rousseau
La lingère et le philosophe
Pauline Tanon
Collection Résister
Éditions Ampelos, 2022

Lire Pauline Tanon n’est pas un hasard. 
Nous avons partagé des expériences d’écriture et de lecture au temps des EAT MED, des écritures nomades à Anduze, Toulon…, sur des livres pluriels (Envies de Méditerranée, Diderot pour tout savoir…). Je l’ai aussi vue comme comédienne de sa compagnie Mistral gagnant, au Jardin remarquable de Baudouvin à La Valette du Var. 

Livre lu précédemment : Armand Gatti, Dans le maquis des mots, coécrit avec Jean-Jacques Hocquard, éd. Actes Sud, 2014 (biographie, prix du Meilleur livre sur le théâtre du Syndicat de la critique).

L’avertissement p.1 est essentiel. 
Je le reproduis intégralement :  
« Jeanjaque ne voulait pas que je change mon écriture car il disait qu’elle était naturelle. « Sachez ce que vous voulez dire puis dites-le sans vous embarrasser d’autre chose », me conseillait-il. En voici un exemple : 
Persona ace deula pasianceu delire mongrifonage… mai il etan deuraconte ceuquice veritableuman pacedanmavie. Ilia uace deumansonge… Maim gangaqueu danse quon fesion meupace souci lance.
Pour aider le lecteur, John Henry Bally, mon homme de confiance, a transcrit mon récit dans la grammaire et l’orthographe communes. Je lui en suis très reconnaissante, ainsi que de tout le soutien qu’il m’apporte depuis la mort de Jeanjaque, il y a seize ans.
(Note de John Henry Bally, secrétaire : Thérèse Rousseau a craint, à juste titre, que l’éditeur n’ait pas la patience de déchiffrer, s’il avait été de sa main, le récit de sa vie avec J.J. Rousseau – dont elle souhaite que le prénom soit écrit en un seul mot, car c’est ainsi qu’elle l’a toujours entendu. Le temps n’est plus au silence. Ma contribution est le tribut patriotique zélé d’un frère de l’indéfectible loge St Jean d’Ecosse du Contrat Social. Salut et fraternité !)

On a donc une narratrice à l’écriture naturelle, déchiffrable mais c’est laborieux, et un transcripteur en langue commune qui se permet parfois d’apporter entre parenthèses et en italiques, des précisions. 

La narratrice, c’est Thérèse, âgée de 72 ans au moment du récit. Elle a vécu, heureuse, avec Jeanjaque, 33 ans durant, en union naturelle puis mariée civiquement selon un rituel inventé par Jeanjaque le jour de leur mariage le 30 août 1768 devant le maire de Bourgoin, Luc-Antoine de Champagneux à l’auberge de la Fontaine d’Or.
Thérèse, lingère, était fille d’un officier de la Monnaie. Rousseau, fils d’un artisan.
Ils se sont rencontrés en 1745, elle avait 23 ans. Rousseau n’avait encore rien écrit, était inconnu, il avait 33 ans. 
Ils eurent 4 enfants, confiés à l’Hospice des Enfants-Trouvés et un 5°, mort-né.

Le transcripteur, c’est un domestique du prince de Conti, puis du marquis de Girardin, John Henry Bailly, écossais, amateur de jardins à l’anglaise bien différents des jardins à la française, devenu homme de confiance de Thérèse, que des mauvaises langues présentent comme le nouvel amant de Thérèse, de 23 ans plus jeune qu’elle.

 

Récit en 4 parties : Une union naturelle p.3 à 50. Montmorency p.51 à 100. Voyages en terres étrangères p.101 à 144. Une vie nouvelle p.145 à 200 plus un addenda d’une page. 

Grâce à son « ami » Diderot qu’il visite à la prison de Vincennes où il est enfermé après parution de sa Lettre sur les aveugles, Rousseau participe au concours de l’académie de Dijon posant cette question : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs » et obtient le prix avec son Discours sur les sciences et les arts en 1750. Il a 38 ans. Il devient immédiatement célèbre, son portrait multiplié le rend reconnaissable. Admiré par certains mais aussi très critiqué par d’autres, il se voit rapidement obligé d’errer de résidences protégées en ermitages secrets. 
Thérèse le rejoint chaque fois, quand Jeanjaque lui donne sa nouvelle adresse. Voyages discrets où il lui faut se protéger de la grossièreté des messieurs. 
Le froid, la solitude sont leur lot. Ils y résistent par des activités manuelles (herbiers, fabrication d’instruments de musique pour Jeanjaque, broderie, vêtements et autres pratiques pour Thérèse). 

Le reste est à découvrir par le lecteur. 
Ainsi la longue lettre que lui écrit Jeanjaque qu’elle mit trois jours à lire et à apprendre par coeur, p.135 à 142, alors que Thérèse menace de le quitter. Elle en retiendra les leçons : « mieux vaut jouir du bonheur de vivre libre sans argent que souffrir enchaînés par les mille obligations que créent certains soutiens financiers. La vie commune nous avait sortis peu à peu l’un et l’autre des contraintes ordinaires de la vie en société. Nous n’étions pas indigents parce que nos désirs n’excédaient pas nos besoins ; nous vivions au jour la journée, ne dépendant que de nous-mêmes. Les petites privations s’endurent sans peine quand le cœur est mieux traité que le corps. Il a écrit ceci mieux que je ne le dis. Nous nous répétions souvent, en trinquant à notre bonne amitié, que, libres de chaînes, nous pouvions respirer, marcher, aimer, bavarder, boire et manger de bon cœur et d’un bel appétit ! » p. 183 

Quatre souvenirs me sont venus à cette lecture :
1 - évoquant Louise de Warrens, la Maman qui a adopté Jeanjaque, elle raconte leur voyage jusqu’en Savoie, à Chambéry, un émerveillement pour elle qui n’avait connu qu’Orléans et Paris, et la visite impossible des Charmettes, 1° refuge de Rousseau à 16 ans après sa fugue de Genève, devenue dans son esprit, le paradis perdu p.36. 

Eh bien, Les Charmettes ont donné leur nom à un prix littéraire. Le prix des Charmettes – Jean-Jacques Rousseau est un prix littéraire franco-suisse créé en 1989, attribué en alternance une année sur deux « à un écrivain français ou lié à la France et à un écrivain suisse ou lié à la Suisse ». Il va à des auteurs dont l’œuvre « récente et imprimée, se trouve, volontairement ou non, correspondre à la ligne Confessions et/ou Rêveries de Rousseau. 
Ce prix a été décerné en 2011, à Marcel Conche pour Le silence d’Émilie, Journal étrange VI, Les Cahiers de l’Égaré, 2010. 

2 - - château d'Ermenonville. En 1778, Jean-Jacques Rousseau passe six semaines chez les Girardin et meurt à Ermenonville le 2 juillet, après une promenade. René de Girardin le fait enterrer dans l’île des Peupliers. 
Pauline Tanon raconte p.165 à 170 le désappointement de Thérèse lors de la représentation en 1790 d'une pièce de Jean-Nicolas Bouilly, Jean Jacques Rousseau à ses derniers moments
Thérèse nous donne la vraie version de la fin de Jeanjaque (à la fin d’une promenade, d’une rêverie) et raconte comment le marquis de Girardin la spolia des manuscrits et de l'argent de Jeanjaque. 

Eh bien c'est au château d'Ermenonville que Roger Lombardot (Les premiers humains, trilogie sur les peintures de la grotte Chauvet, Les Cahiers de l’Égaré, juin 2026) y créa un spectacle pour une seule spectatrice. Mille roses offertes par un mécène fleuriste l’attendaient sur la terrasse après un parcours de 60 kms. Ce spectacle, Le voyage (1992) n’eut qu'une représentation, durée 7 H. « Un spectacle magique, féerique, unique en son genre. Du jamais vu, jamais ressenti. Une fête pour les sens et pour l’esprit. Une révolution! Au bout des sept heures qu’il dure, on en redemande. On voudrait ne jamais en sortir.» A. Magheru

Quant à moi, j’ai écrit Les parcours d’un promeneur solitaire/solidaire dans De l’impasse à la traverse (Les Cahiers de l’Égaré, 2003.) « Des villes, je ne retiens que les théâtres essentiellement, quand leur programmation relève d’une autre logique que celle du divertissement. Je déteste les spectacles avec vedettes, les textes à effets, je ne suis pas réceptif aux visions du monde et de l’homme formatées par le goût dominant: fascination pour le sexe, la violence, la mort. J’aspire à rencontrer des œuvres, des univers personnels où il y a de l’amour, de la beauté, de la sincérité. Rare en ces temps d’abondance sans avenir. »

3 - Transfert du corps de Rousseau d'Ermenonville au Panthéon, p.187 à 199. Le récit qu'en fait Thérèse insiste sur quelques incidents, en particulier lorsque le citoyen François Boissel monte sur le char, fait un discours, puis plus tard tombe, entraînant dans sa chute la grande sculpture La Gloire qui se brise en mille morceaux. Seule résiste, la petite sculpture La Nature. 
À signaler que Thérèse se présente à la barre de la Convention nationale le 11 avril 1794 pour réclamer la translation de la dépouille de Jean-Jacques au Panthéon, ce qui se fait en grande pompe le 11 octobre 1794, après un voyage de 3 jours, 9-11 octobre.

Eh bien, c'est lors d'un festival des auteurs ardéchois accueilli à Privas en mars 2025 que j'ai découvert François Boissel, grâce à Pierre Antoine Courouble qui a fac-similé les oeuvres introuvables de cet ardéchois de Joyeuse devenu avocat au parlement de Paris et juge de paix, archiviste puis vice-président du Club des jacobins, auteur entre autres du Catéchisme du genre humain paru en avril 1789. Précurseur du communisme selon Jaurès, précédant Babeuf et Saint-Simon, pionnier du féminisme, écologiste.

 

les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel

les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel

Ce roman biographique de Pauline Tanon est sorti sans relais médiatique. Le silence autour de ce texte est également problématique. 
Aucune trace dans la page Wikipédia consacrée à Marie-Thérèse Levasseur où apparaissent d’autres titres. 
Charly Guyot, Plaidoyer pour Thérèse Levasseur, Ides et Calendes (Neuchâtel), 1962.
Jean-Didier Vincent, Les mémoires apocryphes de Thérèse Rousseau, Paris, Odile Jacob, 2006.
Aucune critique dans la presse nationale. 
Aucune chronique substantielle sur un blog littéraire. 

Or la voix de Thérèse Rousseau par la « magie » de la transcription de John Henry Bally et le talent de Pauline Tanon s’entend comme une voix personnelle et naturelle, différente et égale de celle de Jeanjaque : « nous étions tous deux plus proches des tourterelles et des chats, entretenant leurs plaisirs par d’interminables coups de becs et de griffes, dispensés à égalité… » p.28

« Conseils donnés par la Belette dans ses Conversations d’Emilie, si j’en crois la lecture que Jeanjaque m’en donna (madame d’Epinay répondait ainsi, en 1775, à L’Emile de Rousseau). Cette lecture me fit faire un retour sur moi-même : je n’avais pas acquis la faculté de m’instruire par moi-même dans les livres mais, par la conversation quotidienne de Rousseau, la fréquentation de ses amis et ses lectures à haute voix, j’avais développé mes capacités, réprimées pendant des années par ma famille. J’y avais trouvé plaisir et avais gagné la liberté que la Belette promettait à sa petite-fille comme bénéfice de ses efforts. Mon expérience, qui m’avait éloignée des tâches strictement ménagères pour lesquelles j’avais été formée, rejoignait le projet d’indépendance formulé par Louise d’Epinay et dont elle avait, elle aussi, pris la leçon chez Rousseau. » p.75 

« J’appartiens à la grande masse du peuple qui ne sait ni compter ni lire ; c’est sans doute pour cette raison que je comprends mieux que les gens instruits les discours de Jeanjaque. Ils s’adressent à l’imagination de personnes comme
moi, auxquelles ils souhaitent un avenir meilleur. Ce n’est pas tant le luxe des riches que leur arrogance qui était devenu insupportable. Les puissants pensaient pouvoir tout acheter, même les pensées d’un philosophe. Rousseau, plus libre qu’aucun autre philosophe, leur rendait coup pour coup et ses écrits ont indiqué le chemin aux députés de la première Assemblée. »
p.50

À savourer :

- Te souviens-tu de la servante que j’étais ? lui dis-je. Je ne comprenais rien, j’avais la tête vide, je parlais peu.
- Mais ton désintéressement et ta beauté m’étaient bien sensibles et m’attachèrent tout de suite à toi. Ma Thérèse, je n’ai tout au plus été, lors de notre rencontre, que le vent qui soufflait à ta porte.
- Une porte close dont la clef était perdue.
- L’amour l’aura donc retrouvée. »
M’ayant pris dans ses bras, Jeanjaque s’endormit enfin d’un bon sommeil, après avoir murmuré après un soupir : 
« Tu as été, dès le premier jour, ma pierre et mon lierre. »
p.3-4

À rechercher :

L’addenda p.201 évoque Plainte et défense de Thérèse Levasseur, pamphlet écrit par Isabelle de Charrière en réponse aux Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau (1788), dans lesquelles Germaine de Staël qualifie Thérèse de « mère dénaturée » et l'accuse d'avoir poussé Rousseau au suicide en le trompant avec un homme du peuple, John Henri Bally. Cela a contribué à noircir définitivement l’image de Thérèse Rousseau mais aussi celle de son transcripteur, son homme de confiance, présenté comme un profiteur. 

Pauline Tanon réussit une double gageure : réhabiliter et Thérèse et John Henri Bally. Les parenthèses de celui-ci sont marquées au sceau de l’honnêteté. «  Ma contribution est le tribut patriotique zélé d’un frère de l’indéfectible loge St Jean d’Ecosse du Contrat Social. Salut et fraternité ! » p.1, conforme à la devise de Rousseau : « vitam impendere vero »

En conclusion : ce roman réhabilitant Thérèse Rousseau et John Henri Bally a été mis sous le boisseau par la chaîne du livre, au sens propre.  C’est le sort de beaucoup de livres, de beaucoup de petits éditeurs. C’est un sort inévitable quand on sait à qui appartiennent les journaux, les diffuseurs et distributeurs, les librairies et plateformes, les médias.

J’espère que ma note de lecture, complétée par des liens, en particulier vers le film lui aussi mis sous le boisseau Le nez dans le ruisseau (2012) avec Sami Frey incitera quelques lecteurs à lire ce roman. 
La description thérésienne-rousseauiste, au fil des pages, de leurs rapports aux animaux domestiques et sauvages, aux plantes, aux arbres, aux paysages, aux saisons, au temps non mesuré,  aux marionnettes préférées aux automates, aux plaisirs et souffrances du corps, aux vraies et fausses amitiés est fortement évocatrice, « habitée ». 
Elle a fortement, intimement résonné pour le lecteur que je suis devenu, pratiquant l’effacement dans le blanc. 
Elle résonnera avec les préoccupations très actuelles de beaucoup de gens qui, comme Thérèse, ne savent pas s’ « adresser aux méchants ni même les voir, le plus souvent. Salut et fraternité ! », dernière phrase du livre. 
Son salut et fraternité final reprend celui, inaugural, de John Henri Bally de la page 1. 
Belle complicité. Belle confiance.

À Corsavy, le 26 juillet 2026 
Jean-Claude Grosse

Thérèse Rousseau Pauline Tanon
SMS adressé le 3 août 2025 par Jom Roniger à Pauline Tanon, presqu'un an avant ma note de lecture sur son roman le 26 juillet 2026
 
THÉRÈSE ROUSSEAU, la lingère et le philosophe dans NÉGAT|F ce dimanche 😃
À PAULINE TANON, par SMS, dimanche 3/08/2025. — Comme tu ne réponds pas au téléphone, je t'écris Pauline ce que je tenais à te dire déjà ce matin. Ton livre est magnifique. Tu manies la narration de façon spectaculaire et subtile, c'est vigoureux et tendre à la fois. L'un des détails remarquable techniquement dans THÉRÈSE ROUSSEAU, LA LINGÈRE ET LE PHILOSOPHE, c'est d'abord dans le premier tiers de ton roman la grande séduction de JJR à travers les yeux de Thérèse, on se sent nous aussi tomber amoureux de lui, puis en arrivant à la moitié du parcours vers la page 100, on distingue mieux les failles de ce personnage historique auquel tu sais donner une hauteur plus humaine et surtout plus féminin via Thérèse. Et les faille de JJR sont assez terribles, tu les poses là comme on met les pieds dans le plat, si je puis dire, en disant assez haut ce que nous devinions confusément mais sans jamais oser le dire. J'aime comment tu ressuscites les événements dans ce récit qui semble sorti d'un nuage, dont on ne voit rien au départ puis où l'on devine tout, comme si on vivait à cette époque, ou dans ce nuage, on ne saurait le dire, ou les deux ! La magie de l'écriture opère. Tu emploies toutes sortes de détails qui s'animent d'une page à l'autre en donnant cette profondeur à ton récit, cette perspective historique et vraie, point lointain dans le décor qui soudain surgit en gros plan et nous frappe — la mort de cette femme page 93 qui meurt trois jours plus tard sortant des geôles du prince de Conti, c'est puissant à la fin d'un chapitre, époustouflant, très fort et beau. Tu avances par touches, comme une peintre qui recrée toute la matière et cette matière irrésistible que tu as recréée, c'est TOI plus que l'histoire, temps suspendu entre tes pages comme par la grâce entre tes mains, bravo ! Que te dire encore que je voulais t'exprimer oralement ce matin ? J'aime l'amitié entre Diderot et Rousseau, moderne et très "people" (rires), passionnante avec ces femmes en spectatrices, Nanette et Thérèse pas dupes du tout, auxquelles nous nous identifions. Quel charme avec elle que ton amour d'écrire opère comme pour nous soigner ! Cette lecture nous remplit, tu dis à la fois l'injuste et l'amour, l'attachement des uns aux autres au quotidien, pour le meilleur et le pire comme avec la maman de Thérèse comparée avec Mme de Warens, la chère "maman" de Rousseau à Chambéry, mais surtout la beauté que tu attrapes à chaque phrase, dirait-on, avec suavité. Ton vocabulaire et de ta grammaire semblent calquée sur celle du XVIIIe siècle, mais ils sont à toi. Je tenais à te le dire Pauline avant de finir ton livre, car c'est une grande joie de le lire et de te savoir vivante, en contact, concernée… J'ai eu beaucoup de chance cet été quand, par fantaisie ou je ne sais trop quoi, tu m'as proposé de m'envoyer ce livre aux Jasses. MERCI PAULINE
JCG et Pauline Tanon Ginko et Ginka

JCG et Pauline Tanon Ginko et Ginka

dialogue entre Ginko et Ginka

dialogue entre Ginko et Ginka

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la chair et la pierre Pamela Chrabieh

19 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours, #agoras, #écriture, #épitaphier, #vraie vie

La Chair et la Pierre
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés
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la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés

la chair et la pierre / la chasse à l'enfant / l'horreur en boucle / SAV le sadisme au bout du fil / le Titanic libanais / tous déplacés

JCG : essayant d'observer sans jugement et sans affects ce que je nomme le krach métaphysique en cours (inversion des valeurs et repères, généralisation des fakes, inutilité de la notion de vérité et de sa recherche...) en lien avec ce qui se passe à Gaza, au Sud Liban, en Iran, au Soudan, en Ukraine,..., ..., un mot m'a traversé l'esprit pour tenter de nommer ces répétitions de souffrances collectives, massives : le corps de souffrances; il y a l'usage du mot pour les personnes; est-il utilisé, utilisable pour les sociétés, l'humanité ? un peu comme la distinction entre inconscient individuel freudien et inconscient collectif jungien


Claude AI : Le mot est juste, et la question qu'il ouvre est réelle.
Corps de souffrance — Eckhart Tolle l'utilise effectivement pour les individus : une masse d'énergie émotionnelle accumulée, non digérée, qui cherche à se perpétuer en attirant de nouvelles souffrances. L'analogie avec Jung est précise : Tolle reste à l'échelle individuelle, comme Freud, même s'il évoque parfois des "corps de souffrance collectifs" liés à des groupes (peuples, femmes, nations opprimées).
Mais l'usage reste flottant, pas vraiment théorisé pour l'échelle que tu vises.

Ce que le mot permettrait de nommer
Ce que tu observes — Gaza, Liban, Iran, mais aussi le krach métaphysique — pourrait effectivement relever d'un corps de souffrance de l'humanité au sens suivant : une accumulation non élaborée de traumatismes collectifs qui se rejoue, qui cherche sa propre répétition, qui résiste à toute symbolisation. Ce serait différent de la mémoire collective (Halbwachs) ou du trauma transgénérationnel (Faimberg, Abraham & Torok) parce que le mot corps insiste sur quelque chose de préverbal, de non-représenté, qui agit avant la conscience.
C'est précisément ce que tu observes dans le "krach métaphysique" : le langage ne tient plus, la vérité ne tient plus — comme si le corps de souffrance rendait toute symbolisation vaine ou suspecte. Les fakes ne sont pas seulement un problème technique d'information : ils sont peut-être le symptôme d'un corps de souffrance collectif qui ne peut plus faire confiance à aucune représentation du réel.

Les tensions conceptuelles
La difficulté est celle-là même que tu anticipes avec la distinction Freud/Jung : à quelle condition un concept forgé pour le sujet individuel — qui a un corps, un inconscient, une histoire — est-il transposable à un collectif qui n'a pas d'unité organique ?
Deux voies possibles :
Voie faible : métaphore heuristique — le "corps de souffrance collectif" comme analogon, outil de pensée, sans prétention ontologique. C'est ce que font souvent les penseurs du trauma collectif (Judith Herman, Paul Connerton).
Voie forte : il existe réellement quelque chose comme un champ de souffrance partagée, transmis par des voies non seulement narratives mais somatiques, rituelles, mimétiques — et qui a une logique propre de répétition, comme un corps au sens plein. René Girard s'en approche avec la violence mimétique : la violence collective se reproduit selon une logique qui dépasse les intentions individuelles.

Ce que le mot ajoute
Par rapport à "trauma collectif" ou "mémoire blessée", corps de souffrance insiste sur :
la dimension pré-réflexive — ça agit avant qu'on puisse le penser
la tendance à la perpétuation — ça cherche à se reproduire, pas à se résoudre
le lien entre souffrance et perte de réalité — un corps de souffrance ne "voit" plus le réel, il projette
Ce dernier point rejoint directement ce que tu nommes krach métaphysique : la généralisation des fakes, l'inutilité de la vérité, ne serait pas la cause de la souffrance collective mais son expression — la marque que quelque chose d'énorme n'a pas été élaboré.

Le mot mériterait d'être travaillé. Il dit quelque chose que "trauma", "inconscient collectif" ou "mémoire collective" ne disent pas tout à fait : la matérialité opaque d'une souffrance qui se perpétue comme un corps perpétue une maladie — non par volonté, mais par gravité propre.
 

JCG :  un article comme celui de Pamela Chrabieh avec le dessin qui l'accompagne et les photos ayant inspiré texte et oeuvre peut-il être considéré comme une tentative de mettre des mots sur le corps de souffrance des Libanais (depuis les années de guerre civile, 1970 à aujourd'hui); elle appelle cela un provisoire qui dure
Article 
https://pamelachrabiehblog.com/2026/05/05/la-chair-et-la-pierre-ou-lontologie-du-dernier-seuil/

Claude AI : Le texte de Pamela Chrabieh est une tentative de ce genre, oui — et une des plus justes que j'aie lues sur ce sujet, précisément parce qu'elle ne nomme pas ce qu'elle fait.

Ce qui en fait une approche du corps de souffrance
Ce qui frappe d'abord, c'est le dispositif lui-même : texte + dessin + photos. Ce n'est pas un essai, ce n'est pas un témoignage, ce n'est pas de l'art pur. C'est une tentative de tenir ensemble plusieurs registres parce qu'aucun seul ne suffit à approcher ce qu'elle veut dire. C'est exactement la structure qu'exige un corps de souffrance : il résiste à une seule forme d'expression parce qu'il est lui-même pré-représentatif.
Le geste central — dessiner Abu Ali non pour reproduire la photo mais, dit-elle, pour approcher ce que l'image déposait en elle — est précisément un geste d'élaboration d'un corps de souffrance. Elle ne documente pas, elle ne dénonce pas (pas d'abord), elle traverse quelque chose qui l'a traversée. Le corps de souffrance collectif libanais passe par elle, et elle essaie de lui donner une forme sans le figer.

Le grand-père comme nœud transgénérationnel
Le passage sur le Cheikh Selim Torbey est le moment le plus fort du texte, et le plus décisif pour ta question. Ce n'est pas une anecdote familiale illustrant un propos général : c'est le moment où le corps de souffrance se montre comme transmission. Le grand-père qui reste sur son balcon sous les snipers, la petite-fille qui ne peut pas détacher son regard d'Abu Ali sur ses pierres — il y a là une continuité non pas narrative mais somatique, une reconnaissance dans le corps de quelque chose que la famille porte depuis les années 70. Chrabieh ne le dit pas en ces termes, mais c'est ce qu'elle montre.

"Un provisoire qui dure"
Cette formule, si tu me dis qu'elle est d'elle, est remarquable. Elle nomme exactement la temporalité propre du corps de souffrance collectif libanais : ni le temps de la crise aiguë, ni le temps de la guérison ou du deuil accompli, mais quelque chose de suspendu qui s'est installé dans la durée sans se résoudre. 1975, 1982, 1989, 2006, 2019, 2020, 2024 — chaque événement ne vient pas après le précédent, il vient dans le même corps qui n'a jamais pu cicatriser. C'est très différent du trauma post-traumatique classique, qui suppose un après — ici il n'y a pas d'après, il y a une répétition sans clôture.
Ce provisoire qui dure est peut-être la définition la plus précise d'un corps de souffrance à l'échelle d'un peuple : l'état d'exception devenu condition permanente, la blessure devenue structure d'existence.

Ce que le texte ne fait pas — et pourquoi c'est juste
Il ne cherche pas à expliquer, à periodiser, à donner du sens politique au sens habituel. Il refuse la distance analytique. Chrabieh sait que le corps de souffrance ne se comprend pas de l'extérieur — il se touche, il se dessine, il se reconnaît dans un autre corps allongé sur des pierres. C'est pourquoi le dispositif hybride est nécessaire : ni l'essai pur ni le témoignage pur ne peuvent tenir ce que la forme composite tient.
Ce faisant, elle fait quelque chose que peu de textes sur le Liban font : elle traite la souffrance collective libanaise non comme un problème politique à résoudre ni comme une tragédie à compatir de loin, mais comme une réalité ontologique en cours — une façon d'être au monde qui a ses propres lois, sa propre gravité, sa propre connaissance. C'est le sens de sa phrase sur l'attachement comme forme de connaissance : le corps de souffrance n'est pas seulement une blessure, il est aussi, paradoxalement, un savoir sur ce que signifie habiter un lieu, résister à l'effacement, refuser l'annulation.

La distinction que tu faisais entre inconscient freudien et jungien s'éclaire ici différemment : Chrabieh ne travaille ni sur la psyché individuelle ni sur un archétype abstrait — elle travaille sur la chair collective concrète, cette zone intermédiaire où le corps d'un homme de 87 ans sur ses pierres devient soudain le corps de tout un peuple qui n'a jamais fini de revenir sur ses ruines.

 

La Chair et la Pierre ou l’Ontologie du Dernier Seuil

Je suis tombée sur l’histoire d’Abu Ali – Hajj Hussein Ali Faqiah, de Srifa, au Sud-Liban – comme beaucoup d’entre nous, à travers une image devenue presque insoutenable à regarder. On y voyait un homme âgé, revenu parmi les ruines de sa maison détruite, allongé sur une dalle de pierre comme on se couche encore dans un lieu familier. Quelques jours plus tard, la nouvelle de son décès a circulé à son tour, ajoutant au cliché une douleur plus dense encore, comme si cette maison effondrée avait fini par l’appeler entièrement à elle.

Cette photo n’avait rien d’un symbole fabriqué pour les caméras. Elle montrait un corps fatigué qui ne négociait plus avec la perte, un homme qui ne se tenait pas devant les ruines pour les désigner, mais qui s’y déposait, presque confondu avec elles. Abu Ali ne semblait pas revenir visiter ce qui restait de sa demeure au quotidien; il semblait revenir habiter l’impossible, poser son corps là où son âme refusait encore l’exil, faisant de la pierre froide une extension de sa propre peau. Je n’ai pas pu ne pas m’y attarder. Je n’ai pas pu ne pas dessiner cette scène, non pour reproduire la photo, mais pour tenter d’approcher ce qu’elle déposait en moi, cette jonction insoutenable entre le corps, la pierre, la perte et l’attachement.

Cette image est une sidération. Elle résonne aussi avec une ironie cruelle. Car le nom d’Abu Ali, pour beaucoup de Libanaises et de Libanais, porte déjà une mémoire sonore, celle de Ziad Rahbani, de son instrumental de la fin des années 1970, où les arrangements arabes croisent le disco, le jazz, le funk et cette nervosité si libanaise, sortie comme du cœur de la rue, de sa vitesse, de son chaos, de son humour noir et de son inquiétude. Mais ici, le nom change de matière. Il ne vient plus comme un rythme, ni comme une énergie collective. Il vient comme un silence. Celui d’un homme allongé sur les ruines de sa maison, plus assourdissant que n’importe quelle partition.

Ce spectacle m’a violemment ramenée à mon grand-père maternel, feu le Cheikh Selim Torbey. Pendant les guerres des années 70 et 80, il habitait une persistance qui frisait l’absolu. Malgré la pluie de projectiles et les snipers qui ont failli l’emporter sur son propre balcon, il refusait de déserter son seuil. Alors que notre famille se réfugiait ailleurs, avec ce mouvement perpétuel de déplacés internes qui définit notre géographie intime, lui restait. Ce n’était pas de l’obstination, ni une simple bravade; c’était un lien viscéral, plus ancien que la peur et plus profond que l’instinct de survie. On peut y voir une folie, une incapacité pathologique à se sauver. Mais ce serait ignorer une vérité fondamentale: l’attachement est une forme de connaissance.

Dans certaines philosophies, dans certaines cultures, on apprend à se détacher, à ne pas se confondre avec les lieux, les objets, les maisons, les terres. Il y a une sagesse là-dedans, sans doute. Rien n’est entièrement juste ou faux ici. Mais il existe aussi une autre manière d’habiter le monde, où l’on ne possède pas la maison comme un bien, parce que c’est plutôt la maison (et la terre) qui vous possède au sens le plus profond, vous façonne, vous retient, vous nomme, vous rappelle à vous-même lorsque tout se défait.

Dans nos sociétés levantines, la maison n’est pas un actif financier; elle est une enveloppe charnelle. Elle est le réceptacle des voix, l’archive des odeurs, le sanctuaire des objets inutiles qui tiennent ensemble les fragments d’une vie. Elle garde les disputes, les repas, les silences, les deuils, les fêtes, les gestes d’une mère, la place d’un père, les pas des enfants, les absences qu’on ne déplace jamais vraiment. Détruire une maison, c’est pratiquer une dissection sur le corps familial. C’est ouvrir une intimité au ciel brutal des prédateurs.

Alors, quand Abu Ali s’allonge sur cette pierre, il ne dort pas. Il veille. Il signifie au monde que ce chaos est encore chez lui. Il dénonce, sans discours, ce que tant de Libanais savent dans leur chair: on peut être déplacé une fois, deux fois, dix fois, parfois à l’intérieur même de son propre pays, mais une part de soi revient inlassablement au lieu premier. Cette fragilité de la demeure n’a pas effacé l’attachement, mais elle l’a rendu plus grave, plus sacré, presque douloureux.

Cet attachement n’a rien de romantique. Il est tragique. Il empêche parfois de fuir, il expose au danger, il maintient les êtres près du feu, près des murs qui tremblent, près des balcons visés, près des terres que d’autres voudraient rendre inhabitables. Mais sans cette force gravitationnelle, qui reviendrait soigner les terres calcinées? Qui oserait replanter l’arbre, relever la pierre, rouvrir le chemin, nommer la source? Sans cette racine, nos villages ne seraient plus que des zones militaires, des coordonnées effacées, ou des paragraphes cliniques dans des rapports de l’ONU.

Parlons-en, de la “communauté internationale”. Pour les petits peuples, pour les villages rasés loin des épicentres du pouvoir, le droit international ressemble souvent à une mascarade diplomatique. Les conventions, les chartes, les grands principes, les déclarations indignées arrivent avec leurs délais, leurs prudences, leurs équilibres de langage, pendant que les maisons tombent, que les champs brûlent, que les vieillards s’allongent sur leurs ruines. Face au “deux poids, deux mesures” assourdissant, les mots les plus nobles finissent parfois par sonner comme une plaisanterie de mauvais goût. Entre les discours sur papier glacé et le corps d’Abu Ali sur la pierre, il y a un gouffre que seule l’hypocrisie systémique semble capable d’habiter sans honte.

Que reste-t-il quand les bulldozers ont fini leur œuvre et que les diplomates se sont tus? Il reste cette racine que ni les missiles, ni la dynamite, ni les bulldozers, ni les “-cides” de notre temps ne peuvent totalement arracher : génocide, écocide, domicide, patrimoinocide, mémoricide, sociocide, topocide… Il reste cet attachement qui ramène un homme de 87 ans sur son tas de pierres. Il reste cette fidélité dangereuse et nécessaire, cette façon de dire qu’un lieu détruit n’est pas un lieu annulé, qu’une maison éventrée n’est pas une adresse supprimée, qu’une terre violée n’est pas une terre abandonnée.

Ce n’est pas une faiblesse. C’est notre seule véritable souveraineté. Car une racine, même tranchée, continue de chercher la terre.

RIP Abu Ali

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  • Dessin de profil: “Abu Ali”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.
  • Photos ci-dessous (partagées par des internautes sur Facebook, Instagram et de diverses sources officielles – médias locaux).

Chronique d’une Chasse à l’Enfant

Il y a une élégance insoupçonnée, presque suspecte, dans la manière dont la technologie contemporaine gère notre disparition. Ce samedi 9 mai 2026, à Nabatiyé, au sud du Liban, le ciel a cessé d’être une simple voûte météorologique pour devenir une bureaucratie de la mort particulièrement zélée. L’histoire est d’une simplicité désarmante, de celles qui s’écrivent en trois frappes et un silence définitif.

Un homme et une enfant. Lui, Syrien, ayant sans doute traversé une décennie de décombres pour venir s’échouer dans la gueule d’un autre “-cide”; elle, douze ans, l’âge où l’on devrait s’inquiéter de ses leçons de maths et non de la trajectoire d’un drone au-dessus d’une moto. Ils avançaient dans la poussière du Sud, ce modeste équipage de vaincus, ignorant que dans l’œil de verre du drone – ce MK devenu chez nous un nom presque générique de la terreur -, ils n’étaient déjà plus, peut-être, que des silhouettes à régulariser.

La première frappe fut une prise de contact, une ponctuation de métal sur le bitume. La moto s’arrête, le chaos commence. Mais la machine, dans sa mansuétude mécanique, n’aime pas les dossiers inachevés. La deuxième frappe est venue cueillir le père, le rendant à la terre avec une précision de métronome, alors qu’il tentait, dans un ultime réflexe de vivant, de s’arracher au cercle de feu.

C’est ici que le génie de l’horreur déploie sa plus belle focale. L’enfant, projetée, blessée, mais encore habitée par ce souffle têtu que les machines détestent, a réussi à s’éloigner. Cent mètres. Une distance dérisoire pour un coureur, mais une éternité de supplice sous le regard d’un voyeurisme balistique qui ne cligne jamais des paupières. Cent mètres d’asphalte, de poussière, de douleur, sous l’optique grossissante d’une guerre qui a pris le temps de suivre la petite silhouette s’étirer vers une vie qui l’abandonnait déjà. La troisième frappe fut le point final, le tampon administratif sur un acte de décès pré-rempli. On l’a emmenée à l’hôpital pour la forme, pour la statistique, pour que le ministère de la Santé puisse confirmer ce que le drone semblait déjà avoir décidé depuis le premier balayage : à douze ans, on ne gagne pas contre une taxonomie macabre télécommandée.

On nous parlera, avec cette morgue diplomatique dont le monde a le secret, de “cibles légitimes” et de “précision chirurgicale”. On nous invitera, comme à chaque massacre, à cultiver cette fameuse “résilience”. Mais il n’y a pas de résilience dans le corps d’une fillette déchiqueté après avoir tenté de s’éloigner sur cent mètres. Il n’y a que la démonstration brute d’un crime de guerre permanent (d’un gén**), où même le mouvement le plus banal, un père emmenant sa fille sur une moto, devient une sentence de mort. C’est la mise à jour suprême de la cruauté: transformer notre espace vital en une plaque de Petri géante où des sentinelles de silicium testent la résistance du tissu humain face au nitrate et à l’acier.

Car le drone ne tue pas seulement lorsqu’il frappe. Ce serait presque trop simple, trop honnête, trop ancien. Le drone travaille avant. Il prépare le corps à sa propre disparition. Il entre dans la chambre avant le sommeil, dans la gorge avant la parole, dans la main avant le geste. Il transforme le système nerveux en un poste-frontière. Nous l’entendons nuit et jour, parfois si proche que, pour ne pas devenir fous, nous plaisantons : “Venez prendre un café avec nous.” Voilà où nous en sommes : à inviter l’œil qui nous traque, à offrir une chaise imaginaire à la machine qui rôde au-dessus de nos toits. Humour libanais, dira-t-on. Magnifique mécanisme de survie, dira-t-on encore. En vérité, c’est une élégance du désastre puisque nous domestiquons verbalement ce qui nous dévore physiquement; parce que l’esprit humain, ce petit animal orgueilleux, préfère encore faire une blague à s’effondrer sous le bruit d’une hélice.

Être surveillés en permanence, ce n’est pas seulement être vus. C’est apprendre à se voir soi-même depuis le regard de la machine. C’est sortir de chez soi en se demandant quelle forme prend son corps depuis le ciel. C’est traverser une route en imaginant qu’elle n’est plus une route, mais une ligne de tir possible. C’est regarder une voiture, une moto, un chemin de campagne, un virage, une station-service, comme autant de lieux déjà suspects, déjà ouverts à l’accident prémédité. Aucune route n’est sûre, parce que la route elle-même a changé de nature : elle n’est plus ce qui relie, elle est ce qui expose. Aller d’un village à l’autre devient une négociation avec l’invisible. Visiter un parent, acheter du pain, rentrer chez soi, conduire un enfant, tout cela entre désormais dans la grande loterie technologique de la cible. Nous n’habitons plus un pays, mais nous habitons un viseur.

Et cette violence exige notre adaptation. Elle veut que nous devenions raisonnables sous surveillance, fonctionnels sous menace, productifs sous bourdonnement. Elle veut que nous continuions à répondre aux messages, à préparer le café, à écrire des mails, à faire semblant que le ciel n’est pas devenu une interface de mort. La science-fiction avait au moins la décence d’inventer des mondes lointains, des matrices spectaculaires, des sentinelles métalliques surgies de l’imaginaire. Nous, quelle chance, n’avons même plus besoin de cinéma. La dystopie a trouvé notre adresse. Elle passe au-dessus de nos balcons, descend assez bas pour entrer dans nos conversations, remonte, revient, insiste. Elle ne demande pas de billet d’entrée. Elle est comprise dans le prix de la survie.

C’est cela que les mots “frappe ciblée” ne disent jamais : le ciblage ne commence pas avec le missile, mais avec l’effondrement lent de toute confiance dans le monde. Le drone fabrique une humanité aux aguets. Des enfants qui lèvent les yeux avant de jouer. Des adultes qui calculent les trajets comme on calcule une peine. Des corps qui tressaillent avant même que la raison n’ait identifié le son. Des villages qui apprennent la géographie de la peur par l’oreille. Et puis, peu à peu, cette chose plus grave encore : l’idée que l’intimité n’existe plus, que même le silence peut être observé, que même l’absence de mouvement peut ressembler à une attente dans le viseur. Alors non, nous ne sommes pas seulement bombardés. Nous sommes dressés à vivre sous l’hypothèse permanente de notre élimination.

Ne nous demandez pas de relativiser. Ne nous demandez pas de “comprendre le contexte”. Il n’y a aucun contexte assez sophistiqué pour laver l’image d’une machine qui tue une enfant déjà blessée alors qu’elle tente encore de s’éloigner.

Tant que ce bourdonnement sera notre seul horizon, nos mots seront des plaies ouvertes.

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Image: “La chasse à l’enfant”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

Le Titanic Libanais: Mon Coup de Gueule du 25 mai

Écrire contre la guerre exige l’obtention d’un formulaire idéologique en trois exemplaires, dûment visé par le guichet de la bien-pensance communautaire. Il vous faut deux certificats d’allégeance exclusive, une déclaration publique de détestation réglementaire et, si possible, une petite pancarte fluorescente indiquant dans quelle case taxonomique il convient de vous ranger avant même d’avoir daigné vous lire. 

Au Liban, nous avons dépassé le stade de la lecture… En fait, beaucoup ne lisent pas, mais ils trient, filtrent, et détectent au sonar tribal. On ne reçoit plus une phrase comme une tentative fragile, presque désespérée, de poser un diagnostic sur la violence, la responsabilité ou la mort, mais on la passe immédiatement au scanner de la pureté politique pour savoir qui finance votre adverbe, qui tire profit de votre virgule, à quel cartel confessionnel, politique, ou tribal appartient votre compassion, et si votre indignation a scrupuleusement respecté le quota mémoriel du jour.

Cette sainte inquisition du caniveau est proprement à vomir, non pas qu’il s’agisse de se draper dans une neutralité confortable, mais simplement parce que le réel libanais refuse obstinément de se laisser incarcérer dans un tableau Excel à deux colonnes. Il déborde, il suinte, il empeste, il contredit nos certitudes de salon et revient nous hanter par les fissures de nos propres dénis. 

Dire que la guerre est une monstruosité absolue ne revient pas à décréter que toutes les culpabilités se valent sur le marché des larmes. Dire que des apprentis sorciers locaux ont pris nos vies en otage ne dispense pas de nommer l’agresseur extérieur, son cynisme de fer, ses bombes de gros calibre, son gé*no*cide, et en fait tous ses -cides. Dire que le Liban cultive ses propres venins n’implique pas que les missiles tombent par génération spontanée, comme une ondée printanière un peu nerveuse. Et marteler que l’on exige la paix et la justice ne signifie pas que l’on vient de se découvrir une passion subite pour les déclarations d’eau tiède, les “deux côtés” de la paresse intellectuelle ou ces salons bien chauffés d’où l’on distribue des brevets de moralité à ceux que l’on traite déjà comme des vies de seconde zone sous des bâches en plastique.

Le véritable drame, c’est que la nuance est traitée comme une haute trahison et que la zone grise passe pour le refuge exclusif des lâches. Pourtant, le Liban est intégralement bâti sur ces sables mouvants qu’il maquille grossièrement en vérités éternelles. Notre histoire n’a rien d’une trajectoire rectiligne; c’est un millefeuille de capitulations en rase campagne, de pactes scellés sur un coin de table, de mémoires atteintes d’amnésie sélective, de martyrs franchisés par quartier, de récits familiaux qui se canardent d’un trottoir à l’autre, d’archives que chacun ouvre avec des gants et referme sur son mensonge préféré. Nous possédons un talent unique, presque artistique, pour rendre la complexité totalement stérile: on l’appelle “contexte” quand elle excuse les crimes de notre camp, et on la renomme “justification” lorsqu’elle écorche nos dogmes. Un yoga moral national qui mériterait amplement son pavillon d’or à la Biennale de la mauvaise foi.

C’est ici que je repense au Titanic, mais débarrassé de son imagerie hollywoodienne et du cliché larmoyant du paquebot qui sombre pendant que les violons jouent une dernière mélodie, car cette métaphore est devenue trop propre, trop cinégénique, presque luxueuse. Le Titanic historique possédait au moins la décence d’une esthétique du désastre, avec sa nuit polaire, son iceberg monumental, ses compartiments étanches, sa tragédie de classe parfaitement hiérarchisée dans les entrailles du navire, et ses hommes en smoking découvrant que leur compte en banque ne savait pas nager. Nous, nous expérimentons une variante bien plus obscène, celle d’un rafiot ivre qui prend l’eau depuis un demi-siècle (pardon, plus d’un siècle), dont tout le monde connaît les brèches, mais où l’on s’obstine à repeindre les boiseries du grand salon, à débattre de la couleur des rideaux du fumoir, à réserver les chaloupes pour les cousins germains et à vendre des gilets de sauvetage contrefaits aux passagers du pont inférieur, tout en expliquant aux noyés qu’ils auraient dû mieux choisir leur cabine.

Et pendant ce naufrage au ralenti, le temps s’étire en une matière goudronneuse, les nuits s’accumulent dans un cerveau saturé d’alertes stridentes, de décomptes macabres, de rumeurs toxiques et d’images trop nettes pour être regardées en face. Rien ne bouge sur le terrain, hormis le périmètre du chaos. C’est là que niche la fatigue la plus perverse, dans la banalisation méthodique de l’épouvante, où le “encore” est devenu notre seule unité de mesure. Encore un bom*barde*ment. Encore des drones. Encore un village. Encore une ville. Encore des gosses en morceaux. Encore un cortège de familles jetées sur les routes. Encore un communiqué triomphant. Encore des experts en géopolitique de canapé qui exigent des vivants une posture idéologique irréprochable avant de leur accorder le droit de gémir.

On nous somme de choisir une pureté, comme si la pureté existait… C’est précisément là où les puretés autoproclamées ont été les plus virulentes que nous avons récolté les charniers les plus fertiles, les exodes les plus définitifs et ces écoles de la méfiance où l’on enseigne aux enfants, dès le berceau, la topographie des douleurs interdites. La pureté, au Liban, a invariablement l’odeur d’un linceul fraîchement repassé; elle arbore un costume de notable, récite l’histoire par morceaux choisis, enterre ses propres morts avec une pompe théâtrale et s’empresse de jeter de la chaux vive sur ceux des autres, convertissant l’agonie en capital symbolique et n’aimant les victimes qu’à l’unique condition qu’elles portent le bon badge confessionnel, politique, tribal…

Écrire contre la barbarie, ce n’est pas s’extraire du bourbier pour siroter une tisane métaphysique sur les hauteurs, mais c’est y descendre, précisément, en refusant que la meute en dicte la grammaire ou que la syntaxe devienne un treillis militaire. C’est hurler que les civils ne sont pas du matériel narratif pour éditorialistes en mal de sensations, que les cadavres ne sont pas des arguments de négociation, et que les maisons pulvérisées ne sont pas des pièces à conviction qu’on agite sur les réseaux sociaux en attendant le prochain buzz. C’est aussi admettre que le Liban ne peut plus continuer à se draper dans le rôle de la victime géniale et incomprise de l’univers en omettant sa propre contribution active à sa défiguration, car si le monstre extérieur existe, lourd, surarmé, froid et criminel, notre arrière-boutique n’a rien d’un sanctuaire innocent. C’est en fait un coupe-gorge de caves sombres, de haines domestiques entretenues comme des plantes d’appartement et de féodalités affectives extrêmement rentables.

Nous (beaucoup en fait) repoussons cette complexité parce qu’elle condamne à vivre sans anesthésie. Elle ne nous empêche pas d’identifier le bourreau, mais elle nous interdit de transformer notre propre tranchée en miroir immaculé. D’où ce Titanic libanais grotesque où l’on organise des colloques internationaux sur la flottabilité pendant que la mer atteint le pont principal, où les ingénieurs responsables du trou dans la coque président la commission d’enquête, où la première classe accuse les parias de la cale de salir la moquette en se noyant, où les clercs bénissent les chaloupes selon le rite, et où l’on somme le passager qui hurle que nous coulons de préciser s’il le dit d’un point de vue pro-mer ou anti-iceberg.

Je n’ai plus le luxe de la patience pour ce vaudeville macabre qui tue à petit feu par érosion de la lucidité et dessiccation du cœur. Les corps des derniers bomb*arde*ments ne sont pas encore froids que les éléments de langage du prêt-à-penser circulent déjà, offrant leur confort lâche et leur petite musique de certitude absolue. Il faudrait pourtant accepter de rester un instant dans le malaise, d’admettre qu’un pays peut être simultanément agressé et malade, martyrisé et coupable de ses propres silences, digne d’être sauvé et incapable de guérir de ses réflexes de meute. L’opposition entre la paix et la justice est une escroquerie pour dupes: une paix sans justice n’est qu’un couvercle hermétique posé sur une fosse commune encore tiède, et une justice sans volonté de paix n’est qu’une vendetta privée bénéficiant d’une meilleure typographie.

Je revendique le droit de pleurer les morts sans devoir fournir un certificat de compatibilité géopolitique; de crier que les bom**bes sont des infamies, que l’impunité est institutionnalisée, que notre État est un squelette administratif désossé, et que nos élites survivront à ce naufrage comme elles ont survécu aux précédents, tandis que les maîtres de guerre parlent toujours au nom de l’Histoire avec un grand H et que les enfants finissent enterrés en minuscules. Le pays ne sombre même pas avec la dignité tragique d’une légende maritime, mais il s’affaisse par morceaux, quartier par quartier, famille par famille, épitaphe par épitaphe, pendant que les capitaines de pacotille paradent sur la passerelle, que les vigies pointent l’iceberg avec superbe, et que le reste vérifie l’arbre généalogique du noyé avant de lui tendre une perche. C’est notre magnifique et indécrottable discipline nationale: même les poumons pleins d’eau glacée, nous trouvons encore le moyen de demander la carte d’identité de la douleur.

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*Dessin: “Le Titanic libanais”, une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

Nous sommes tous déplacés

Que vous inspire ce dessin ?

Je l’ai fait parce que ces tentes bleues m’ont arrêtée plus que beaucoup d’autres images vues ces derniers temps, plus que certaines vidéos de bombardements, plus que les colonnes de fumée devenues familières à force d’apparaître sur nos écrans, plus que les ruines que l’on reconnaît avant même de savoir dans quel village ou quelle ville elles se trouvent. Quelque chose, dans cette étendue bleue posée face à la mer, m’a retenue avec une force particulière, comme si cette image ne racontait pas uniquement une urgence actuelle, mais une mémoire plus ancienne, plus enfouie, plus libanaise aussi, au sens le plus douloureux du mot, celle des corps déplacés, des maisons quittées, des localités traversées avec la peur au ventre, abandonnées en pensant revenir le lendemain, des clés gardées pendant des années, des enfances interrompues, des parents qui disent “prenez seulement l’essentiel” alors que personne ne sait jamais ce que l’essentiel veut dire quand une vie entière se défait en quelques minutes.

Cette image arrive dans un pays qui compte les victimes de cette apocalypse au rythme des communiqués (on a franchi le seuil de 3 111 morts et 9 432 blessés depuis le 1er mars 2026, et le nombre de déplacés/déportés a de loin dépassé le million).

Et pourtant, devant ces tentes, ce ne sont pas seulement les déplacés d’aujourd’hui que je vois. Je vois ce que nous sommes devenus, ce que nous avons été, ce que beaucoup refusent de reconnaître en eux-mêmes : un peuple déplacé plusieurs fois, parfois dans l’espace, parfois dans la tête, souvent dans les deux. Même ceux qui se croient ancrés, même ceux qui parlent de leur quartier, de leur ville, de leur immeuble, de leur terre, de leur “chez-nous” avec l’assurance des gens installés, portent souvent en eux des strates d’arrachement. Les années 70 et 80, cela vous dit quelque chose ? Les départs précipités, les lignes de démarcation, les routes interdites, les villages quittés, les maisons occupées, vendues, perdues, détruites, les familles dispersées entre plusieurs villes, plusieurs pays, plusieurs langues, plusieurs versions d’elles-mêmes. Pour certains d’entre nous, l’exil intérieur n’a rien d’une métaphore. Nous avons fui nos villes et nos villages plus d’une fois. Nous avons appris très tôt que le lieu pouvait se retourner contre nous, que la maison pouvait devenir inaccessible, que la rue familière pouvait changer de camp, que l’enfance pouvait se diviser entre avant et après.

Ce bleu m’a arrêtée parce qu’il rassemble tout cela dans une forme simple et presque insoutenable. Une tente bleue, puis une autre, puis une autre encore, comme si chaque abri contenait moins une famille isolée qu’un fragment de notre histoire collective. On pourrait croire que ces tentes parlent seulement du Sud du Liban et de la vallée de la Békaa, des villages vidés par la peur, des familles poussées vers Beyrouth, le Mont-Liban et le Nord du pays par la violence du ciel. Elles parlent aussi de cette condition plus profonde qui nous traverse, celle de vivre dans un pays où l’appartenance au lieu reste fragile, où l’on peut habiter longtemps quelque part sans jamais être sûr que ce lieu nous gardera, où l’on peut posséder une clé sans posséder la certitude du retour.

Ce qui me bouleverse, dans ces tentes, c’est leur calme apparent. Elles sont alignées, visibles, presque ordonnées, comme si l’arrachement avait trouvé une forme praticable. Or cette forme ordonnée contient une violence immense. Elle dit que des vies entières ont été réduites à un espace temporaire, que des maisons ont été condensées dans des sacs, que des intimités ont été exposées au regard des autres, que des familles ont dû transporter avec elles ce qui restait de leur monde. Elle dit aussi quelque chose de plus cruel, que le Liban sait installer l’urgence parce qu’il a appris, depuis longtemps, à vivre avec l’interruption. Nous savons improviser des abris, des routes de secours, des solidarités rapides, des cuisines collectives, des matelas dans des salles, des arrangements de survie. Cette compétence, que l’on présente parfois comme une force, porte en elle une fatigue historique. À force de survivre, un pays risque de confondre la résistance avec l’acceptation de l’inacceptable.

Il y a, autour de ces tentes, une autre violence, plus basse, plus interne, plus difficile à regarder parce qu’elle vient de nous. Certains y verront une invasion de la capitale. Certains diront que ces familles auraient pu aller ailleurs, qu’elles auraient dû accepter tel lieu plutôt que tel autre, qu’elles occupent, qu’elles s’imposent, qu’elles font exprès de rester sur une terre publique comme si cette terre, justement parce qu’elle est publique, ne concernait pas aussi les citoyens que la guerre a jetés hors de chez eux. Cette manière de parler des déplacés comme d’une nuisance transforme la victime en suspect. Elle ajoute à la perte un procès. Elle demande à celui qui a fui les bombardements de justifier l’endroit où il respire encore.

Cette haine dit beaucoup de notre maladie intérieure. Elle révèle cette peur de l’autre qui traverse le pays depuis si longtemps, ces incompatibilités entretenues, ces appartenances dressées les unes contre les autres, ces imaginaires communautaires qui transforment chaque présence en menace, chaque déplacement en soupçon, chaque souffrance en compétition. Nous aimons souvent croire que ce qui nous arrive vient uniquement de l’extérieur : des guerres des autres, des puissances des autres, des calculs des autres, des bombes des autres. L’extérieur existe, bien sûr, avec sa brutalité, ses avions, ses drones, ses massacres, ses intérêts, sa manière de faire du Liban un terrain encore une fois exposé. Mais l’extérieur trouve chez nous des fractures prêtes, des colères disponibles, des méfiances anciennes, une corruption qui a mangé l’État jusqu’à l’os, une incapacité chronique à fabriquer du commun, une habitude terrible de protéger son groupe avant de protéger la vie.

Ces tentes bleues montrent donc autre chose que l’effet visible d’une guerre. Elles montrent l’échec d’un pays à se penser comme abri. Un pays devrait être ce qui empêche ses citoyens de devenir des silhouettes sous bâche, ce qui organise la protection avant l’effondrement, ce qui rend l’accueil digne, ce qui empêche la détresse de devenir un objet de haine. Chez nous, la terre publique devient vite un champ de soupçons, la solidarité devient conditionnelle, la compassion se heurte à l’identité de celui qui souffre, et l’on découvre avec effroi que certains préfèrent défendre l’image d’une capitale intacte plutôt que la présence de familles vivantes.

Je ne parle pas de “ces déplacés” comme s’ils formaient un groupe à part, posé devant nous, offert à notre analyse ou à notre pitié. Je parle de nous. De ce “nous” brisé, malade, contradictoire, capable d’immense générosité et de cruauté immédiate, capable d’ouvrir ses portes et de cracher sur ceux qui n’en ont plus, capable de pleurer ses morts et de hiérarchiser la douleur des vivants. Les tentes bleues me rappellent que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des déplacés. Certains le sont physiquement, aujourd’hui, avec leurs enfants, leurs sacs, leurs médicaments, leurs vieillards, leurs clés. D’autres le sont psychiquement, depuis longtemps, habitant des lieux où leur confiance a été détruite, vivant dans des villes qu’ils ne reconnaissent plus, portant des souvenirs de fuite, de peur, de honte, de silence, de guerre civile, d’explosions, de faillite, de deuils politiques et intimes.

Le déplacement ne commence pas toujours au moment où l’on monte dans une voiture pour fuir. Il commence souvent avant, dans la perte du sentiment de sécurité, dans l’impression que le sol sous soi peut céder, dans la certitude que les institutions ne viendront pas, que les voisins peuvent devenir hostiles, que les routes peuvent se fermer, que les appartenances peuvent devenir des pièges. Le psychisme, lui aussi, connaît ses déportations. On peut rester dans sa maison et vivre hors de soi. On peut continuer à dormir dans son lit et se sentir expulsé de son propre avenir. On peut traverser les mêmes rues chaque jour avec la sensation qu’elles appartiennent à un pays qui ne sait plus nous contenir.

C’est pour cela que ces tentes m’ont touchée autrement. Elles donnent une forme extérieure à ce que beaucoup portent intérieurement. Elles rendent visible cette condition libanaise de la discontinuité : recommencer, refaire, se déplacer, reconstruire, se méfier, attendre, repartir, se souvenir, taire, recommencer encore. Elles disent la dépossession des corps et celle des âmes. Elles disent ces existences qui cherchent un point d’appui dans un pays où chaque génération semble recevoir sa part d’effondrement, comme un héritage empoisonné.

Je pense à ceux qui dorment là, bien sûr, à la première nuit sous la toile, au bruit du tissu, aux voix trop proches, à la fatigue qui empêche le sommeil, aux enfants qui posent des questions impossibles, aux personnes âgées arrachées à leurs repères, aux femmes qui tentent de fabriquer un peu d’intimité, aux hommes qui tournent en rond dans une impuissance que personne ne devrait avoir à porter. Mais en pensant à eux, je pense aussi à nous tous, à cette manière qu’a la guerre de nous rendre étrangers à nos propres lieux. Une maison quittée dans la hâte devient une blessure, mais un pays dans lequel on ne se sent plus protégé devient aussi une forme de tente : un espace fragile, provisoire, traversé par le bruit, incapable de garantir l’épaisseur d’une vraie sécurité.

La mer, dans ce dessin, n’a rien d’une ouverture. Elle est là, immense, presque indifférente, face à des tentes où personne n’a choisi le voyage. Elle ressemble à un horizon qui a perdu sa fonction. Elle regarde les vivants sans leur offrir de passage. Derrière les tentes, la ville se tient noire, grattée, verticale, abîmée. Entre la ville et la mer, il y a ce bleu qui occupe tout, ce bleu qui dit : voici le pays quand ses fractures deviennent visibles, voici ce qui arrive quand l’histoire, la guerre, la corruption, la peur de l’autre et l’abandon se rejoignent dans un même espace.

Je ne veux pas rendre ces tentes belles. Je ne veux pas que le dessin transforme la douleur en une image supportable. Ce bleu me dérange justement parce qu’il attire le regard. Il possède une force visuelle qui pourrait presque séduire, alors qu’il désigne une dépossession. Il faut se méfier de cette beauté-là, de cette capacité qu’a l’image d’organiser le désastre, à lui donner une couleur, une composition, une distance. Dessiner, ici, revient pour moi à rester devant ce qui me dérange, à refuser que l’image passe trop vite, à suivre la ligne jusqu’à ce qu’elle touche quelque chose de plus ancien que l’actualité.

Ce que je vois dans ces tentes bleues, ce sont des maisons absentes, des villages suspendus, des clés inutiles pour l’instant, des enfants qui apprennent trop tôt la géographie de la peur, des parents qui tiennent debout par devoir, des vieillards qui perdent le fil des lieux, des soignants tués alors qu’ils allaient vers les blessés, des morts dont le nombre augmente plus vite que notre capacité à les pleurer. Je vois aussi cette part du Liban qui préfère parfois déplacer la faute sur les victimes plutôt que de regarder ce qui l’a rendu si vulnérable : un État vidé par la corruption, des communautés enfermées dans leurs angoisses, une mémoire de guerre civile mal digérée, une animosité réciproque toujours prête à remonter à la surface, une peur de l’autre qui finit par détruire le sens même du pays.

Nous vivons tous sous des formes différentes de bâches bleues. Certaines sont réelles, plantées sur l’asphalte, visibles de tous, exposées au vent et au jugement. D’autres sont mentales, héritées, familiales, politiques, enfouies dans les corps. Elles couvrent nos peurs, nos déplacements passés, nos défaites intimes, nos colères non dites, nos villes perdues, nos villages quittés, nos enfances coupées, nos appartenances blessées, nos exils multiformes… Éternels étrangers…

  • En haut de page: “Tous déplacés”, un de mes dessins hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026. Inspiré par l’une des photographies de Nabil Ismail (voir ci-dessous).
 
 
 

 

L’Horreur en Boucle

Sentez-vous cette fatigue qui vous traîne par les chevilles, cette fatigue qui, ces derniers temps, semble avoir pris du galon, quitté les angles morts du corps pour présider nos journées, consulter les notifications avant nous, s’installer au bord du lit avec l’aplomb obscène des intrus devenus propriétaires, puis nous rappeler, dès le premier mouvement du matin, que notre corps n’est plus tout à fait un refuge mais une succursale nerveuse de l’actualité ?

Ce n’est pas la fatigue noble des grandes traversées, ni celle, presque décorative, que l’on pourrait encadrer dans un classique russe, mais une fatigue basse de plafond, collante, administrative, une fatigue de guichet et de formulaires, un “Groundhog Day” amputé de Bill Murray, sans marmotte, sans rédemption, avec seulement le formulaire B-17 de l’effondrement à remplir en trois exemplaires avant de reprendre une journée qui n’a jamais vraiment commencé, puisqu’elle n’est que la photocopie mal agrafée de la veille.

Le désastre ne se contente pas de détruire la pierre, de disperser les corps, de transformer les villages en poussières… Il s’attaque aussi à notre horloge interne, à ce mécanisme intime qui distinguait encore, jadis (peut-être), l’exception du quotidien, le choc de l’habitude, l’alarme de la routine, le monstrueux de ce qui devait rester impossible. À force de revenir, presque identiques mais jamais tout à fait, les drones du matin, les bombardements du midi, les ordres d’évacuation de l’après-midi, les massacrés du soir et les blessés de la nuit cessent d’interrompre la journée; ils s’y incrustent, comme une interférence dans un programme déjà saturé de pain à acheter, de factures à payer, d’enfants à rassurer et de messages auxquels il faudra bien répondre.

Voilà le génie obscène de la répétition! Elle ne demande pas notre accord, elle nous use jusqu’à nous rendre disponibles pour l’inacceptable. Le premier choc fracture, le deuxième confirme, le troisième installe, le dixième organise, et quelque part entre le deuil et la liste des courses, entre le communiqué et le dîner, entre la vidéo que l’on ouvre et celle que l’on n’a plus la force de regarder, l’événement cesse d’être événement pour devenir mobilier, vibration continue, bruit de fond que l’on n’entend presque plus sauf lorsqu’il s’arrête.

Je tourne en rond dans ce texte depuis des jours, non par manque d’idées, mais parce que le langage lui-même est en état de choc. Les mots arrivent cabossés, les phrases boitent, les transitions sonnent faux, et tout effort pour trouver un fil conducteur se heurte à cette évidence obscène… Comment tracer une ligne claire dans un pays qui se vit comme un collage surréaliste et violent, où l’on peut, dans la même respiration nationale, ajuster la balance des enceintes d’un festival d’été à Batroun au Nord, peaufiner une carte de cocktails, chercher le bon éclairage pour une saison festive, et savoir qu’à quelques kilomètres de là, des gens sont enfumés, traqués par des sentinelles de silicium, dépossédés de leurs maisons, de leurs arbres, de leurs morts, de leur généalogie entière qui s’évapore dans un nuage de phosphore?

Cette schizophrénie géographique, on nous la présente presque comme une preuve de vie, comme si le pays signait là son tempérament, sa fameuse capacité à danser au bord du cratère, à servir du vin pendant que la terre tremble, à transformer l’impossibilité de s’arrêter en folklore exportable, alors que ce grand écart n’a rien d’une victoire mais il dit plutôt la violence d’un compartimentage imposé, le moment où survivre exige de découper le réel en zones étanches, d’un côté la programmation culturelle, les lumières, les verres, les scènes, de l’autre la fumée, les ordres d’évacuation, les maisons éventrées, les routes dont on demande si elles sont “safe”, comme si l’on pouvait négocier avec le gouffre en lui présentant un agenda bien tenu.

Ce que nous appelons self-preservation est devenu, par la force des choses, une zone moralement trouble. On détourne les yeux parce que le spectacle répété de la destruction entame notre confort psychique, parce que le deuil des autres, lorsqu’il revient chaque jour cogner contre nos écrans, nos repas, nos projets, nos enfants et nos envies minuscules de respirer, menace cette petite chambre intérieure où chacun tente encore de garder une chaise, une lampe, un reste de silence et l’illusion qu’il existe quelque part un espace que la guerre n’a pas encore loué.

Aucun être humain n’a été conçu pour absorber chaque jour des villages rasés, des enfants mutilés, des maisons éventrées, des corps ramassés, des mères dissoutes dans des verbes passifs, puis continuer à répondre “bien reçu” à un courriel professionnel. Le cerveau n’est pas une morgue extensible, la psyché n’est pas un entrepôt humanitaire, l’empathie n’est pas une ressource illimitée qui se recharge gentiment pendant la nuit entre deux alertes et trois cauchemars, et même les plus attentifs, les plus tendres, les plus indignés finissent par décrocher, couper le son, lire seulement le titre, vérifier la route avant de vérifier les noms des victimes.

On appelle cela désensibilisation, fatigue compassionnelle, traumatisme secondaire, toutes expressions très propres, presque climatisées, qui donnent à l’effondrement intérieur une allure de colloque… Dans la bouche du quotidien, cela ressemble simplement à ne plus pouvoir, ne plus réussir à lire jusqu’au bout, ne plus savoir où déposer les morts que l’on ne connaît pas mais que l’on ne peut pas traiter comme des inconnus, regarder un visage détruit et sentir monter non pas l’indifférence, mais la panique de ne plus avoir assez de soi pour l’accueillir.

Rien n’est normal dans ce ciel qui nous regarde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, rien n’est normal dans cette fumée qui dévore le Sud et la Békaa, rien n’est normal dans cette capacité forcée à faire cohabiter la carte des cocktails et la carte des bombardements et explosions, les lumières scéniques et les incendies réels, les invitations digitales et les ordres d’évacuation… Pourtant, la machine à normaliser tourne à plein régime, alimentée par notre besoin presque enfantin de croire que si l’on continue à jouer le jeu, à répondre aux messages, à honorer les réunions, à organiser les saisons, à sauver la façade, le gouffre finira peut-être par nous oublier.

Le monde, client roi de notre effondrement, veut ses livrables, ses sourires présentables, ses courriels bien ponctués, ses réunions qui commencent à l’heure même quand le ciel fait des heures supplémentaires dans la démolition du sol, et l’on continue de produire, non par grandeur d’âme ni par héroïsme, mais parce que l’arrêt total appartient aux morts tandis que les vivants héritent de cette humiliation supplémentaire, celle de rester fonctionnels, transformer leur propre état de choc en compétence exploitable, appeler “organisation” ce qui n’est parfois que la discipline nerveuse d’un corps qui n’a plus le luxe de s’écrouler.

La normalisation abîme aussi le langage; les mots deviennent des compresses stériles, “incident”, “bilan”, “opération”, “frappes”, “zone sensible”, “mesure exceptionnelle”, ils circulent dans nos veines comme des poisons bien élevés, ils rendent la destruction presque présentable, blanchissent les verbes, repassent les phrases, parfument les cadavres, et derrière chaque terme aseptisé une clé attend devant une porte qui n’existe plus, un jardin devient une hypothèse toxique, une chambre un cratère intime, une famille une phrase au passé.

Même les rites de passage sont réquisitionnés par la gestion du danger. Des adolescents apprennent que le bac et le brevet français ne seront plus des épreuves mais des moyennes annuelles, et l’on appellera cela une mesure exceptionnelle, une adaptation, une procédure, tandis qu’eux comprendront autre chose, quelque chose de plus brutal et de plus durable: dans cette région, l’avenir n’avance pas vers vous, il est traité par dossier, tamponné par la peur, puis renvoyé à septembre si les circonstances veulent bien se montrer moins théâtrales.

On nous vend la persistance comme une compétence folklorique, une aptitude rentable à absorber les “-cides” avec un sourire suffisamment photogénique, génocide, urbicide, domicide, mémoricide, écocide, scolasticide, mots qui s’empilent comme des gravats savants sur des corps très concrets, et la répétition, contrairement à ce que l’humanité aime croire pour se donner une bonne opinion d’elle-même, ne produit aucune sagesse mais elle produit du tartre, elle s’incruste dans les mâchoires serrées, dans les blagues qui sentent le métal, dans les silences devenus professionnels, dans cette superbe arrogance humaine qui refuse d’apprendre pour mieux recommencer le prochain acte avec la même candeur feinte.

Cette sensation de cercle vicieux n’est donc pas une faiblesse du texte, ni une panne de structure, ni une incapacité à avancer vers une conclusion plus élégante. Elle est plutôt la seule vérité qui mérite d’être écrite sans fioritures et sans chercher à la rendre présentable, parce que nous tournons en rond à l’intérieur d’un siècle qui tourne en rond, dans un pays (et une région) qui tourne en rond, sous un ciel qui surveille en rond, au milieu d’un massacre qui change de costume mais reconnaît toujours son chemin.

Notre seule véritable urgence commence peut-être dans le refus de jouer le jeu, dans le refus de laisser le bruit des drones devenir une berceuse, dans le refus de sacrifier la solidarité sur l’autel d’une survie individuelle qui, de toute façon, n’est qu’un sursis, dans le refus de croire que notre confort psychique mérite d’être protégé au prix de l’effacement des autres, comme si la fumée pouvait rester au Sud, comme si les villages pulvérisés ne viendraient jamais frapper à la porte de nos festivals, de nos conversations bien éclairées, de nos programmes culturels et de nos calendriers soigneusement alignés.

Demain reviendra sous un pseudonyme, une autre alerte, une autre localité “bulldozée”, une autre conversation suspendue, un autre communiqué assez propre pour ne pas salir les mains de ceux qui le liront vite, et l’on appellera cela “l’actualité”, faute d’avoir le courage de dire que l’effacement a simplement appris à se mettre à jour, que le désastre a piraté notre horloge interne, et que notre première résistance consiste peut-être, avant même de trouver les bons mots, à refuser que cette horloge continue de battre à son rythme.

S.A.V. Le sadisme au bout du fil

Bienvenue dans l’ère de l’agonie ergonomique, où la mort ne se contente plus d’être brutale: elle se veut interactive, personnalisée, et d’une politesse presque touchante. Dans ce grand théâtre de l’absurde que certains s’obstinent à qualifier de “défense”, nous venons d’atteindre le sommet du raffinement: le S.A.V. de l’apocalypse. 

Imaginez la scène, quoique nos dystopies de série B semblent désormais bien paresseuses face à cette réalité augmentée. Votre téléphone sonne. Une voix calme, probablement formée aux meilleures techniques de “satisfaction client”, vous informe que vous êtes désormais une “cible”. Le service après-vente de l’anéantissement vous propose alors une option Premium: sortir de votre véhicule pour expirer en solo, ou rester pour que votre famille serve de décor, de témoin et de combustible à votre propre incinération. Ce n’est plus de la barbarie à ciel ouvert: c’est du massacre avec script, protocole de validation et ton courtois. On n’assassine plus, on gère une interface.

Dans les recoins les plus sombres de la psychologie, on reconnaît ici la logique d’une double contrainte poussée jusqu’à l’obscénité. On ne vous offre pas un choix, on vous offre une mise en scène de votre propre impuissance. C’est le génie du sadisme contemporain : il ne se contente pas du sang, il veut le transfert de charge. On sous-traite à l’agonisant la dernière micro-décision pour que le bourreau puisse ensuite se gargariser de son “éthique” procédurale. C’est une forme de contrôle coercitif satellisé: transformer la victime en collaborateur forcé de son propre supplice pour que l’architecture de l’anéantissement soit, elle aussi, participative.

D’un point de vue moral, nous avons dépassé la simple cruauté pour entrer dans la dissociation administrée. On demande à une voix humaine d’exécuter une fonction technique: découpler l’acte de tuer de la moindre conscience résiduelle. C’est le triomphe du “désengagement moral” version 2.0. On euphémise, on dilue, on transforme l’humain en point de données, en “signature thermique” ou en “risque résiduel”. La guerre à distance ne se contente pas d’abolir l’horreur, elle la reformate. Elle remplace le visage par l’interface et le jugement par une check-list. Et quand l’organisation vous fournit en prime une procédure de notification, vous pouvez appuyer sur la détente avec le sentiment du devoir accompli. C’est la victoire suprême du marketing sur la conscience: ne plus nommer le crime, mais lui fournir une expérience utilisateur fluide.

Historiquement, ce sadisme technologique n’invente rien, il “upgrade”. Là où les empires exhibaient la terreur pour discipliner les corps sur la place publique, notre époque l’optimise par géolocalisation et calcul balistique. La nouveauté, c’est l’emballage: ce design de service impeccable qui fait passer une chasse humaine pour une formalité administrative. Le progrès n’a pas civilisé la violence, il l’a rendue plus “propre” à l’œil, plus rentable au récit, plus facile à digérer pour ceux qui la consomment de loin, entre deux notifications plus légères.

Le droit international humanitaire, ce vieux texte qu’on agite comme un hochet, exige pourtant un avertissement “effectif”. Mais quand l’avertissement cesse de protéger pour devenir un instrument de traque, il n’est plus un geste humanitaire: il est la corruption totale de l’idée même de protection. Le droit de faire la guerre n’est pas un permis d’ingénierie sadique. Parler de perfidie ici n’est pas une figure de style, c’est un diagnostic: détourner un langage de protection pour optimiser une mise à mort. C’est fabriquer une fable de bonne conscience – “Nous l’avons averti” – comme si prévenir quelqu’un qu’on va le traquer suffisait à blanchir la meute.

Le jeune homme (non armé) qui court dans le champ est l’image même de notre humanité réduite à son minimum biologique. Privé de couvert, de droit, de refuge. Il court dans un paysage où même la terre a cessé d’être une promesse d’abri. Le champ n’est plus cet espace de persistance cher à nos ancêtres, mais un écran sans bords où chaque mouvement est corrélé et punissable. On ne tue pas seulement un homme, on assassine la grammaire même du refuge. On veut prouver qu’aucun horizon n’est assez vaste pour échapper aux capteurs.

Et les blessures ne s’arrêtent pas à l’explosion. Le corps apprend à vivre en état de siège permanent: sidération, effondrement de la confiance, hypervigilance. Mais la blessure morale touche aussi ceux qui regardent. Une civilisation se mesure au type d’atrocités qu’elle accepte de normaliser sous couvert de “gestion du risque”.

Ce texte doit donc cesser d’être un réquisitoire pour devenir un miroir. Qu’acceptons-nous de devenir en nous habituant à cette mise à mort transformée en prestation de service? Combien de couches de jargon, d’acronymes et de voix calmes faudra-t-il ajouter avant que notre conscience n’abdique tout à fait? Si nous acceptons qu’un être humain puisse être sommé de choisir les modalités de sa propre disparition pour rendre le crime plus “net”, quelle est la valeur réelle d’une vie humaine au bout du fil? La leur, la nôtre, ou celle de n’importe qui, demain, quand le S.A.V. décidera qu’il est temps de clore votre dossier?

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Note : Ce texte et le dessin qui l’accompagne ont été créés à la suite d’une notification et d’une vidéo – une archive de l’horreur bien réelle – circulant aujourd’hui sur WhatsApp. On y suit la trajectoire d’un jeune homme libanais à qui l’on a ordonné, par téléphone, de choisir entre sa propre mort et celle de sa famille. Voici les textes en anglais et en arabe: “شاب تلقّى اتصالاً من الجيش الإسر*** أُبلِغ فيه بأنه مستهدف، وبأنه يجب عليه مغادرة السيارة أو سيتم استهدافه مع عائلته داخلها، فغادر المركبة وتوجّه راكضاً نحو حقل قريب، حيث استُهدف بواسطة مسيّرة
A young man received a call from the Isr*** army informing him he was a target and that he must leave the vehicle or be targeted along with his family inside it. He exited the car and ran toward a nearby field, where he was struck by a drone”.

Peu importe les étiquettes ou les appartenances: cet homme était dans un véhicule civil, entouré des siens. Par respect pour la dignité de son agonie et pour sa famille, j’ai fait le choix de ne pas diffuser la vidéo. Ce récit n’est malheureusement pas un cas isolé; il s’inscrit dans une série d’exécutions “notifiées” par l’armée la “plus morale du monde”, une méthode rodée qui s’invite jusque dans l’intimité des foyers ou le confinement des voitures. 

Parmi les centaines de notifications reçues aujourd’hui – sur WhatsApp comme dans la presse locale, souvent tournées vers un hypothétique cessez-le-feu – c’est celle-ci qui m’a arrêtée; pourtant pas la première, mais cette fois, impossible de ne pas écrire, impossible de ne pas dessiner.

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* Image: une de mes oeuvres hybrides (sketch sur papier et Procreate), 2026.

* Ce texte (comme tous mes textes et mes dessins/illustrations/photos publiés ici et sur les réseaux sociaux) est libre de partage, au Liban comme ailleurs. Il peut être relayé, à condition de respecter une règle simple: en mentionnant clairement mon nom. Cette exigence n’est ni formelle ni accessoire; elle relève du respect le plus élémentaire de la propriété intellectuelle et du travail de pensée. Constater la circulation de mes textes et de mes dessins/illustrations/photos sans attribution est devenu, malheureusement, une pratique courante; il est temps d’y opposer une éthique minimale. Merci donc de partager en créditant dûment.

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Zabor Kamel Daoud

10 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #écriture, #épitaphier

Zabor ou Les psaumes de Kamel Daoud

Zabor ou Les psaumes de Kamel Daoud

« Pourquoi j’écris ? Parce que je témoigne, je suis le gardien, je fais reculer la mort des miens car ils sont essentiels et dignes d’éternité. Dieu écrit, moi aussi. »

Orphelin de mère, rejeté par son père et haï par ses demi-frères, le chétif Zabor s’est réfugié dans les livres dès l’enfance. Très tôt, il s’est découvert un don insoupçonné : celui de prolonger la vie des autres en écrivant. Mais un jour, Zabor est appelé au chevet de son père mourant. Tiraillé entre l’amour et la vengeance, parviendra-t-il à sauver la vie de l’homme qui l’a abandonné ?

présentation sur le site de Gallimard

Zabor Kamel Daoud

Zabor 
ou Les psaumes 
Kamel Daoud

Voilà un livre-flow, un livre-flux, lu en me laissant immerger, entraîner par le flux de la langue, des langues, de trois langues, la langue innommée, le tamazight, la langue de la calligraphie, l’arabe, la langue de la libération, le français.
Récit d’un cheminement empruntant de multiples chemins d’apprentissage. 
Les âges traversés ? 3 ans, très peu de choses, pas d’image de la mère, 5 ans, des images et sentiments forts de séparation, d’abandon, 13 ans, la découverte des langues et du sexe érectile, 28 ans, le don de prolonger la vie des mourants, le désir fou du tordu, non circoncis, encore vierge, puceau, de demander en mariage la femme divorcée, Djemila, mère d’une fille, femme sans corps selon les règles en terre d’islam, qui ne doit montrer que la tête dans le cadre de la fenêtre, femme décapitée, interdite de sortie.
Il y a des conditions initiales. Zabor est le fils tordu d’une épouse répudiée, morte jeune, élevé par une tante, vieille fille par le statut (aucune demande de mariage ne lui a été faite, par malveillance) mais femme désirante et désirable, au caractère bien trempé, soucieuse de l’héritage de Zabor risquant d’être spolié par ses demi-frères. Le père, boucher, égorgeur de moutons, donc riche, vit avec son autre femme et leurs enfants dans la maison du haut d’Aboukir. Zabor et sa tante Hadjer vivent dans une maison du bas, mise à disposition par le père, Hadj Brahim, qui montre ainsi sa magnanimité et sa puissance.
Il y a la géographie, le village, les collines, la forêt, les cimetières, le musulman et le chrétien, le désert très proche, la mer invisible, la grande ville et la route qui y mène.
Il y a les saisons, le climat, la saison des Smaïnes qui dure une dizaine de jours vers fin août avec les vents de sable venus du Sahara, s’infiltrant partout.
Il y a les croyances, les rituels, les prières, le Livre sacré qui dit tout et dont les versets ne peuvent être que répétés inlassablement.
Il y a les propres rituels de Zabor qui vit la nuit, laissant le jour aux autres, qui fréquente les forêts des collines où il enterre les cahiers qu’il écrit, les uns pour lui, les autres parce qu’il a un don et que les gens du village malgré la crainte font appel à lui. 
Ce don s’est révélé, construit avec l’âge au travers des capacités de Zabor.
Zabor a facilement appris par coeur, l’arabe, à l’école coranique. Il récite avec facilité et conviction les versets du Livre sacré. L’iman a une grande confiance en lui.
Puis il apprend seul le français, la langue du colon (Zabor n’a pas conscience que l’arabe a été la première langue de colonisation des Berbères, des Kabyles), d’abord par les couvertures usagées, abîmées des livres trouvés, la fabuleuse découverte sensuelle de la couverture de La chair de l’orchidée, les seins pointus sous le tee-shirt de la femme, la découverte ainsi de son corps, de son sexe, de la caresse, de la masturbation, puis par les titres des romans embarquant Zabor par son imagination sans limites dans des récits précédant la lecture proprement dite, laborieuse, alphabétique puis fluide du roman, lu, relu, ou repris par des délires et dérives imaginaires. La découverte donc de la plasticité de la langue pour décrire le réel, escamoter le réel, métamorphoser le réel, inventer des vies possibles qu’il s’agisse de lui, du village, des paysages, des gens.
Le voici, scripteur et donc mémorialiste. Cette capacité à mettre en mémoire, à trouver les mots qui feront mémoire lui fait découvrir qu’écrire, alors qu’un vivant est en train de mourir, peut contribuer à prolonger la vie de ce mourant. À l’écoute du récit, le mourant se réveille, reprend goût à la vie, ne se laisse pas partir…. Cela devient un don. Il n’en fait pas un métier, il n’en vit pas. Son statut négocié par son père est celui d’un déclassé, protégé par le prestige de son père, par la bienveillance de l’iman, par sa victoire sur le charlatan, faux prophète, incarnation du diable aux 99 formes (quand Dieu a 99 noms), Hamza.
Zabor, toutefois, ne réussira pas à prolonger la vie de Hadj Brahim. Peut-être, en lui, un désir de vengeance ?
Une particularité de ce récit en trois temps : Le corps, La langue, L’extase, c’est l’utilisation de deux écritures, l'une en caractères droits, le récit de ce qui s’est passé, de ce qui a eu lieu, pas nécessairement chronologique, l'autre en caractères italiques et entre parenthèses, les réactions au présent du narrateur et de son chien intime, parenthèses parfois brèves, parfois longues. Le vocabulaire est riche, demande parfois le dictionnaire. Le récit est évidemment très répétitif, redondant dans cet univers de village en marge, à la vie très codifiée.
Un lecteur comme moi, occidental, laïque,  dont le cheminement le conduit à vouloir s’effacer dans le blanc, à rejoindre le flux éternel de la Vie inauguré par des mystères et miracles à ne pas vouloir élucider, nommer, comprendre ni même décrire, est « surpris » par ce monde de collines entre désert (donnant à voir avec netteté nuit et étoiles dont parle bien le Coran) et mer invisible mais attirante (même si les romans de marins sont plus difficiles à comprendre que les romans à terre), territoire vu comme archipel d'îles. 
Ma satisfaction en tant que lecteur, je l’ai trouvée dans la remarquable description du pouvoir de l’écriture, l’écriture comme matrice possible, potentielle, infinie de récits des mille et une nuits avec enjeu de vie ou de mort. 
J’ai fini la lecture de ce livre des Psaumes (ce sont les 5436 cahiers écrits, enterrés sous des centaines de figuiers, caroubiers, eucalyptus, dont un, cité comme tel, pages 233 à 236, commençant par …, signe sur lequel il dit beaucoup comme il développe aussi sur le pouvoir de la métaphore), alors que Georgette, 95 ans, venait de décéder à deux jours de ses 96 ans, percluse de douleurs, femme dont je conserve l’image de femme déformée par une scoliose et d’une gentillesse d’évidence (nous aimions nous dire bonjour, échanger quelques mots). 
Et j’achève cette note de lecture, le lendemain de son enterrement religieux où j’ai écouté sans y participer, le rituel catholique qui ne correspond pas du tout à l’absence de rituel que je souhaite. 
Il n’y a eu aucun Zabor à Corsavy, capable de prolonger la vie de Georgette, prise en charge depuis 4 ans par sa fille Margot.
Pendant ce temps, une loi est en cours d’adoption en France sur la fin de vie par euthanasie.
Dernière remarque, l’importance accordée par Zabor à Robinson Crusoé (déjà vrai dans Ma nuit au musée Picasso), en particulier aux mots du perroquet Poll, infiniment répétés, pauvre Robinson, où es-tu ?
« J’étais Poll. Et face à un des rares miroirs de notre maison du bas, je ne voyais pas un jeune homme chétif, épuisé par la masturbation et l’écriture, veuf déjà et maudit par une voix de chevreau, mais un oiseau, incapable de voler longuement, certes, mais exercé à l’inventaire, à l’étiquetage, à l’écriture et au duel avec la mort. J’étais l’oiseau qui perpétue une phrase, la reproduit jusqu’à l’avènement du langage riche. » p. 171, langage riche débouchant sur le dernier paragraphe du récit, p.351, repris de la première page du cahier, histoire presque parfaite, que le père n’a pas eu le temps de lire, d’entendre, que Zabor n’a pas eu le temps de finir, paragraphe que je vous laisse le soin de découvrir.

 

à Corsavy, vendredi 10 juillet 2026

 

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Bardot et nous

7 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #SEL, #cahiers de l'égaré, #films, #vraie vie, #épitaphier

 

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

Bardot et nous 

BAT signé le 7/7/2026 à 9H 30, imprimé par CLIP

ISBN 978-2-35502-176-3

13,5 X 20,5, 47 textes, 306 pages, PVP 20 €
parution 28 septembre 2026, anniversaire de Brigitte Bardot

 

lecture publique, samedi 10 octobre, 19 H 30, entrée libre

direction artistique Dominique Lardenois pour des lectures transversales

lectrices Nadine Demange, Katia Ponomareva

partenariat Les Cahiers de l'Égaré, municipalité du Revest, Le Pôle (arts en circulation), TPM

Maison des Comoni, Le Revest

distribution par SODISLIV, La Barde, 16500 LESSAC

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

Prologue de l’éditeur

Bardot et nous, genèse et déroulement

Il y eut, le 14 octobre 2014, le retour de Bruno Ricard à l’éditeur : J’ai réfléchi à votre futur projet d’ouvrage sur BB, c’est une très bonne idée.

Il y eut, le 25 octobre 2025, l’émergence d’un projet 2026 autour de Brigitte Bardot.

Il y eut, dans la nuit du 19 au 20 novembre 2025, le rêve qui offrit les mots Initials BB, Essentials Sanctuary.

Il y eut un premier appel à textes, le 29 novembre 2025.

Puis tout s’accéléra.

Il y eut la mort de Brigitte Bardot, le 28 décembre 2025.

Il y eut le refus d’un hommage national, le 31 décembre 2025.

Il y eut les obsèques dans l’intimité, le 7 janvier 2026.

Il y eut un 2e appel à textes, le 15 janvier 2026.

Il y eut la messe-hommage à l’église Saint Roch à Paris, le 28 janvier 2026.

Il y eut l’hommage hué à la 51e cérémonie des César, le 26 février 2026.

Il y eut l’ignorance à la 98e cérémonie des Oscars, le 16 mars 2026.

Il y eut 47 textes proposés par 23 contributeurs sur 92 sollicités, le 31 mars 2026.

Elle fut vivante avec sa Biographie symphonique au Palais des Congrès, le 2 avril 2026.

Elle fut présente, à sa manière, au 79e Festival de Cannes (12 au 23 mai 2026) : le maire inaugura la plage Brigitte Bardot.

Son Portrait vert par Andy Warhol ne fut pas adjugé aux enchères à New York en mai 2026 pour 16,7 millions de dollars.

Livre mis à l’impression, le 7 juillet 2026, sorti des presses, le 28 septembre 2026.

Le Revest, 18 juin 2026.

Bardot et nous

Table

Prologue de l’éditeur, Genèse et déroulement ............. 5

MM Cannes 1962 BB, Jean-Claude Grosse .............      8

Bardot, à bout de souffle, Jom Roniger ..................... 16

Essentials Sanctuary, Vita Nova .............................. 23

Sidonie-Brigitte, Moni Grego .................................  29

Être ou ne pas être humaniste, François Carrassan ....36

Bric-à-brac, Sabine Jean ........................................ 42

Deux lettres ouvertes de Brigitte Bardot ................   44

Brèche au bord d’un tombeau, Marwil Huguet ........   52

07/02/26 La Madrague, Erasmus Leaf ....................  58

Cinq colonnes à la une, Dominique Lardenois ........    64

BB, Emmanuelle, nous et moi, par le correspondant

heureux d’Emmanuelle Arsan ................................ 68

Une vie deux destins, Patricia Raccah ......................74

Le cameraman, Je-Jeuh-Jeu ...................................81

À Brigitte Bardot, Sandrine Malika Charlemagne ....  89

À ma Shanga, Carolyne Cannella ...........................95

À Brigitte Bardot, feu Marcel Conche ....................  98

1, 2, 3... 4 soleils, Sylvie Combe ..........................103

Moins une, Frédéric Jean Gilles ............................ 107

Tout autre, Gérard Lépinois ................................. 114

Ange, histoire vraie, Anne Pascale Patris ................118

La lettre du petit cheval, Anne Pascale Patris ..........122

Mes essentials B.B., Michelle Lissillour .................  127

Naturelle, telle quelle, éternelle, feu Christian Bobin 132

Mon empreinte dans la neige, Philippe Payraud .....  136

Le vieil ami des mots et des animaux, Alain Cadéo   150

Sur la plage abandonnée, Nadine Chauchat ..........  157

Une place au soleil, Nadine Chauchat ....................160

Foirades Gourades Leurrades, Je-tu-il ....................163

Elle n’était pas blonde, Brigitte, Benoît Rivillon .....   168

Il n’était pas beau, Lucien, Benoît Rivillon ............  176

Combat sacré, Marie-Thérèse Laneuze .................. 181

Le corps émotion de l’âme, Pierre Vigna ................183

Ce que je porte, Claude IA ...................................185

Le Mépris, Roger Lombardot ............................... 190

J’étais encore très jeune, Sacha Barault ................194

C’est fou !, Centsoixantehuitmoinssixfontdouze ....  200

BB au paradis et moi…, Marc Israël-Le Pelletier ...    215

Rituel du 40e jour, Piou Piou ................................ 220

Insupportable discours de la vérité, Scolca .............228

À la recherche…, Karine Poirier-Deplagne ...........    234

Onze minutes, Hélène Phung ............................... 242

Haïsha, Hélène Phung ......................................... 249

La grotte et la sainte, Alexandre Ferran .................252

Le scénario manquant, Mariama et Rosalie ...........  258

Manifeste des M, anonyme .................................. 273

La dernière lettre, Christiane Singer ......................283

La Vérité, Gilles Cailleau ......................................289

Épilogue du claviste, Mood’s moon ........................297

 

Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra

Bardot / Godard / Warhol / Manarra

Épilogue

Moon’s mood

(l’humeur du claviste*)

Cette mise en page est terminée, relue, corrigée, le bon à tirer est validé… Our revels now are ended, comme dit Prospero. Ouf ! Et en écrivant ce ouf, j’essuie mon front du revers de la main.

Mettre en page un tel ouvrage, c’est selon qu’on se sent marcheur, marin, chercheur d’or ou humain parmi les humain·e·s, vivre un vertige, un maelström, un ultra-trail, un labyrinthe… On ouvre la boîte de Pandore (attention, je ne dis pas une boîte de Pandore, non, la boîte de Pandore, la vraie) et tout en jaillit en pagaille, avec la brutalité des caresses et des ombres…

On en sort comme on sort d’un ring ou d’une nuit d’amour, sonné. Et à la vérité, comme d’un ring ou d’une nuit d’amour, on n’en sort jamais, il s’en échappe toujours de la boîte…

Ce qui me choque ce sont toutes ces bêtes merveilleuses que l’on transforme en saucisson… Le plus beau jour de ma vie était une nuit… La lucidité, c’est atroce et merveilleux à la fois… Je vois immédiatement la faille et ça m’empêche de m’évader dans un rêve… Vous êtes si gentil. Si gentil ! Et tout ce que je trouve à faire, c’est de brûler votre maison… Un chien, un chat, c’est un cœur avec du poil autour… Tu te mets en colère, t’as pas compris ? La drogue, j’en prends pas, j’en vends… Les autochtones ont gardé leurs gènes de sauvages, tout ça a des réminiscences de cannibalisme des siècles passés. J’ai honte de cette île, de la sauvagerie qui y règne encore… Est-ce que, par hasard, vous seriez timide, capitaine ?Nous ne sommes pas faites pour mener la vie d’un homme. Une femme est un être doux et vulnérable avant tout… Ma petite Vierge, heureusement qu’elle existe… Mais tu as bu, tu sens le rhum ?… C’est toujours comme si j’allais mourir le lendemain… J’accuse violemment etfermement les gouvernements successifs de se plier lâchement à une tradition religieuse importée sur notre territoire par ceux qui ont eu la chance d’y être accueillis et qui petit à petit nous imposent leurs coutumes barbares, sanglantes et écœurantes… C’est follement excitant. Viens, on va voir… Si tu m’aimes tais-toi !… Plus les femmes essaient de se libérer, moins elles sont heureuses… J’ai pensé que le cinéma ne m’apporterait plus rien et que je n’apporterais plus rien au cinéma, comme un couple se sépare au moment où il n’a plus rien à se dire… Vous voulez me juger, mais vous n’avez jamais vécu, jamais aimé… J’ai été très heureuse, très riche, très adulée, très célèbre et très malheureuse… Tu vois mon derrière dans la glace ?… Je crains que vous me méprisiez… Je sais que j’ai plus de couilles que beaucoup d’hommes… Et toi t’es heureux ?… Le cinéma est un métier de cons… C’est pour ça que vous me détestez, parce que vous êtes tous morts… Si tu ne penses plus à moi, je n’existe plus…

Ad libitum.

Dos d’Âne, île de la Réunion, 21 juin 2026.

* À ne confondre ni avec claveciniste ni avec caviste ! Un·e claviste (un dans le cas présent) est la personne chargée de la composition d’un texte sur toute machine à clavier.

 

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René Frégni Marie Kern

2 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #JCG, #notes de lecture

René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
Présentation par les éditeurs : 
- Les vivants au prix des morts de René Frégni (2017)
Lorsque le douzième coup de midi tombe du clocher des Accoules, un peu plus bas, sur les quais du Vieux-Port, les poissonnières se mettent à crier : «Les vivants au prix des morts!» Et chaque touriste se demande s’il s’agit du poisson ou de tous ces hommes abattus sur un trottoir, sous l’aveuglante lumière de Marseille…
À Marseille, René n’y va plus que rarement. Il préfère marcher dans les collines de l’arrière-pays, profiter de la lumière miraculeuse de sa Provence et de la douceur d’Isabelle. Il va toutefois être contraint de retrouver la ville pour rendre service à Kader, un encombrant revenant. Kader qu’il a connu lorsqu’il animait des ateliers d’écriture à la prison des Baumettes, belle gueule de voyou, spécialiste de l’évasion. Kader, qu’il voit débarquer un jour à Manosque traqué par toutes les polices, en quête d’une planque, bien avant la fin prévue de sa longue peine. Dès lors, il est à craindre que le prix des vivants soit fortement revu à la baisse…
Commence un face-à-face entre le silence de l’écriture et celui des quartiers d’isolement, entre la petite musique des mots et le fracas des balles. Au fil de l’intrigue haletante, René Frégni entraîne le lecteur de surprise en surprise, tout en célébrant de son écriture brutale et sensuelle la puissance de la nature et la beauté des femmes.
 
- À l'encre de mon âme de Marie Kern (juin 2026)
Après avoir tout perdu, un homme en quête de sens se reconstruit à travers l’écriture d’un roman inspiré d’un meurtre qui le fascine.
Simon touche le fond. Privé de son emploi, abandonné par sa compagne et confronté au vide de son quotidien, il peine à trouver un sens à son existence. Alors qu’une nouvelle année débute, un événement inattendu vient bouleverser sa routine : le meurtre de Clovis Gauvain, retrouvé mort à proximité du bois où il vit à La Seyne-sur-Mer.
Intrigué par cette disparition, Simon décide d’en faire la matière de son premier roman. Au fil de l’écriture, ce qui n’était qu’un projet littéraire devient une véritable obsession. En cherchant à comprendre qui était Clovis Gauvain, il s’immisce dans l’existence du défunt et se laisse entraîner dans une quête où les frontières entre réalité, imagination et création se brouillent peu à peu.
Entre enquête intérieure, renaissance personnelle et pouvoir des mots, À l’encre de mon âme explore la manière dont l’écriture peut transformer une vie et redonner un sens à ce qui semblait perdu.
René Frégni Marie Kern

acheté à la FDL d'Hyères en 2018, dédicacé par René que je connais, lu en juin 2026 à Corsavy en une après-midi et soirée, Les vivants au prix des morts se présente comme un journal de bord, d'un 1° janvier à un 21 avril, avec des trous, entre le 31 janvier et le 17 février par exemple et passant du 21 avril à novembre parce qu'il a fallu à René disparaître après avoir jeté son portable (un policier dans notre poche) puis avoir jeté sa carte bleue (un autre flic dans la poche).

Deux registres d'écriture : 

- le registre concernant la vie dans les collines de Manosque et environs. Pour tout provençal, méditerranéen, catalan, occitan, corse, ça fleure bon les senteurs de la garrigue, ça sonne bien les stridences des oiseaux, décrits avec précision, le plus cruel étant le moineau, les arbres, la forêt, le maquis, la lune, la nuit, le jour, la chaleur, l'ombre, les ombres; René l'écrivain nous ravit par la fluidité de son écriture; on est embarqué dans quelque chose qui s'apparente à une expérience sensible de vraie vie goûtant l'instant présent, savourant aussi les plaisirs sensuels avec la magnifique Isabelle (on est dans de beaux draps !). "Un livre, la lumière, les femmes... Ces trois mots résument ma vie. Un rêve entre mes mains et la beauté partout." p. 130. "J'avais vingt ans. Je ne suis pas devenu cruel, ni avide de pouvoir, je suis devenu solitaire. J'observe les hommes, je fréquente les arbres." p. 18

- le registre concernant le monde cruel, sans pitié, sans amitié, de la prison. L'aide qu'apporte René, ex-animateur de l'atelier d'écriture de la prison des Baumettes, à Kader, le roi de l'évasion, froid et impitoyable tueur dans ce monde de truands, l'entraîne bien au-delà de ce qu'en régime normal, gouverné par la seule raison, le seul bon sens, il aurait accepté. A-t'il été faible ? Il n'a guère le temps de répondre à la question. Il lui faut changer de lieu, se faire oublier, laisser Isabelle. Là aussi, on est embarqué, nous prenant d'empathie pour ce roi de l'évasion (on serait là encore dans de beaux draps!). "Aurais-je dû écarter la main égarée de Kader ? Refuser d'entendre l'appel si sombre de sa solitude ? Poursuivre ma vie, en ouvrant chaque jour ce cahier sur de belles pages de silence ? Oublier les démons qui rôdent encore autour de moi, pour dessiner à l'encre bleue la lumière des saisons qui me restent à vivre ?" p.65

En conclusion, cette conversation inouïe : "Tu sais combien de romans sortent chaque mois en France. Les lecteurs sont beaucoup plus rares que les écrivains.

- Mais aucun romancier ne parle des seins d'Isabelle comme toi." p. 73

 

 

René Frégni Marie Kern

Lire À l'encre de mon âme, dans la foulée du roman-journal de René Frégni n'a pas été un hasard. Je connais bien Marie Kern (spécialiste de Giono) qui connaît bien René Frégni (installé à Manosque et citant Giono dans son roman) pour avoir beaucoup partagé avec lui sur l'écriture.

J'ai connu Marie Kern comme auteur de théâtre par Georges Perpès, de la bibliothèque Armand Gatti.

Elle m'a invité deux-trois fois chez elle où elle vivait avec sa mère. J'ai découvert deux femmes, folles des oiseaux, s'occupant de pigeons estropiés, d'un gabian mutilé, de poules pondeuses sauvées de l'abattage, de canaris sauvés du congélateur. La cruauté des humains et l'amour inconditionnel pour la gente ailée, médiatrice entre la Terre et le Ciel. Sensibilisé à la maltraitance dans les élevages en batterie, j'ai écrit une pièce sur ce sujet, jamais édité.

Marie Kern avait confié son manuscrit aux Cahiers de l'Égaré. J'avais été séduit mais minoritaire dans le comité de rédaction, il n'avait pas été publié.  

En recherche tous deux sur le plan spirituel, nous avons beaucoup échangé par mails. Elle est devenue un des personnages de Et ton livre d'éternité ? Lola.

C'est un grand roman, pré-sélectionné pour le prix de l'évêché. Sa lecture mobilise la sensibilité et la spiritualité. On peut en sortir modifié comme le voyage chamanique que fait Simon sous la guidance de Morag, le chaman, lui fait vivre ce qu'on appelle un état modifié de conscience : il devient, il est Gauvin. Qui, que devenons-nous ?

À l'encre de mon âme est le journal de bord écrit par Simon Martin après la découverte, au pied du chêne magique de la forêt de Janas, du cadavre de Clovis Gauvain.  Journal daté, à trous, du 1° janvier 20 au 3 mars, trou jusqu'au 1° novembre suivi de quelques dates jusqu'au 2 février.

Simon Martin se vit comme un médiocre, après une vie de comptable, licencié, abandonné par sa compagne, Camille. Devenu solitaire, il flashe sur Salomé, qui lui fait découvrir le lieu de vie de Clovis et qui fréquente le milieu chamanique.

Ce "médiocre", par amour pour Salomé, accepte de jouer le jeu que lui propose Salomé, amoureuse et compagne de l'assassiné Clovis Gauvain : devenir Gauvain, corps et âme. 

Jeu qui n'en est pas un. 

Salomé lui dit : je vous parle d'âme, pas de costume. p.120

Simon dans son journal : Me grimer en Clovis, je peux le faire, apprendre à être ce qu'il était, c'est également possible. Mais s'emparer de son âme... p. 120.

En acceptant ce "jeu", il se révèle moins médiocre, moins banal qu'il ne se voit. Il sait répliquer à Salomé qui souvent le paralyse. Il a de l'intuition. Son authenticité, sa sincérité finissent par séduire Salomé :

Si vraiment, tu es lui, je veux entendre de ta bouche ce poète, Rûmi, que tu aimes tellement.

- Si vraiment je suis lui ? comme tu es bizarre, ce matin

- Je t'en prie, fais comme je te demande

- Soit ! il y a une voix qui n'utilise pas les mots. Écoute. C'est ça, ai-je continué, écoute l'invisible, il t'apportera secours et guérison (Rûmi). p. 150

et leur fusion charnelle (son rêve) finit dans une extase si violente qu'elle en fut presque mystique p.167. 

En devenant Gauvain, en acceptant de mourir comme Gauvain, notre mort, ce sont nos noces avec l'éternité (Rûmi). Crois-tu que l'on mourra ensemble, Clovis ? p. 212, Simon tout en se transformant, en transmutant son âme, mène l'enquête à sa façon, cherche et découvre qui est Salomé et son attachement à Gauvain. J'attendais qu'elle me dise qu'elle savait pertinemment que je n'étais pas Clovis, qu'elle avait joué pour se rassurer, pour faire pousser la vie sur une mort qu'elle n'acceptait pas. p.164.

Une horloge atomique n'aurait pu mesurer l'écart séparant les deux moments, la rencontre avec Clovis 1er et celle que nous vivions. Ils ne faisaient plus qu'un. p. 211

Conclusion : elle a fait de ma vie un roman que j'écris à l'encre de mon âme. p. 218

phrase décisive : un roman au prix d'une expérience de vie au risque de la mort.

Hasard ? la mère de Marie est décédée au moment de la sortie du roman, le 19 juin 2026, à 88 ans, sans avoir vu le livre. Marie a décoré le cercueil de papillons, livré aux flammes. 

Quand j'ai appelé Marie pour avoir des nouvelles, j'ai dit : allô Marie, ici Danièle (un jeu habituel chez moi). Hasard ? la mère de Marie a pour prénom, Danièle. 

Marie a écrit à ma demande, un texte dans l'ouvrage collectif : Bardot et nous, À la recherche de mon âme en deux moments :

Derrière l’horizon NATIVITÉ/ ORIGINE ?

De Salomé à Marie-Madeleine MÉTAMORPHOSE.

 

 

Vous savez JC, je vais me battre pour ce livre et j'espère avoir la force d'en écrire un autre pour Totem, la faune sauvage. C est ce qui me motive.

BB, oui, elle a fait de belles choses, femme précurseure. Elle a eu la chance d avoir le monde à ses pieds en dansant simplement.  C est une Salomé. Elle a eu l'intelligence de bien s'en servir mais c'est vieux tout ça. Les gens ne s'intéressent plus à BB. Elle fait partie de l'Histoire. Pour le présent beaucoup de gens luttent en faveur des animaux non humains mais je pense que la seule chose qui aura raison de la cruauté des humains c'est la chaleur. Déjà les élevages de canaris sont en péril et beaucoup d'autres oiseaux. Ils meurent à cause de la chaleur. Les bêtes d'élevage aussi. Alors les humains vont encore essayer de s'accrocher à leurs valeurs esclavagistes mais quand la chaleur deviendra intolérable, ce sera fini. Je ne signe rien en défaveur du changement climatique, je laisse faire. C'est la main de Dieu.
Je vous embrasse JC
Mon projet de roman s appellera La Vénus aux oiseaux, beaucoup de travail. (mail du 24 août 2026 à 18 H 00)
extrait d'un entretien paru dans Le Monde du 18 août 2026
Mickaël Labbé, philosophe : « L’éloignement des abattoirs prépare notre ignorance des conditions de vie des animaux »
Les infrastructures où sont produits les aliments carnés sont construits loin des villes et échappent à notre regard, ce qui permet au consommateur d’oublier l’exploitation et les violences subies par les animaux d’élevage, remarque le philosophe dans un entretien au « Monde ».

Chaque année en France, environ 1 milliard d’animaux terrestres sont abattus à des fins de consommation, soit plus de 3 millions chaque jour. Les récents épisodes caniculaires ont, par ailleurs, généré dans les élevages, notamment au sein des fermes-usines, une tension d’une ampleur inédite. La surmortalité record des animaux (+ 1 000 % pour les volailles et + 200 % pour les cochons en Normandie et en Pays de la Loire, d’après le média agricole Réussir) a même motivé l’autorisation exceptionnelle pour les éleveurs d’enfouir les cadavres d’animaux qui ne pourraient être collectés par les sociétés d’équarrissage, saturées.

Pour autant, la violence des lieux qui abritent cette exploitation est absente de nos paysages quotidiens. Cette invisibilité est le point de départ de l’ouvrage du maître de conférences à la faculté de philosophie de l’université de Strasbourg Mickaël Labbé. Dans De la cage à l’abattoir. Les conditions spatiales de l’exploitation animale (Payot, 192 pages, 18 euros), il interroge en effet la manière dont ces espaces ont été soustraits à notre regard.

A partir de quand la mise à mort des animaux non humains est-elle rendue invisible ?

Le milieu du XIXe siècle est un moment charnière de notre relation aux animaux non humains. Les travaux de William Cronon sont fondateurs en la matière. Cet historien américain de l’environnement réfléchit à la manière dont les logiques du capitalisme ont modifié notre rapport au vivant, jusqu’à réduire les animaux non humains au rang de marchandises.

L’attention nouvelle aux questions de salubrité, l’évolution des mentalités qui rend nos contemporains plus réticents au spectacle de la violence et le besoin de massifier la production en vue d’une maximisation du profit finissent par entraîner une invisibilisation des lieux de la mise à mort animale. Eloignés des villes, ils prennent des dimensions industrielles en même temps qu’on pratique une agriculture toujours plus intensive. Ce sont les fermes-usines gigantesques aux murs bétonnés, sans lumière naturelle, saturées d’odeurs et de sons agressifs, où l’on entasse les animaux sans se préoccuper de leurs besoins spécifiques...

À PEINE NÉS, DÉJÀ EXPLOITÉS 🥺 Voilà sur quoi nous sommes tombés aujourd’hui, 16 août 2026. Page FB Sanctaire les meuh'eureuses

Après nous être renseignés, il nous semblait important d’en parler. Cette vidéo a été tournée au Kansas, aux États-Unis, lors d’une visite professionnelle de Kansas Dairy Development, une immense structure liée à l’industrie laitière. Les veaux y arrivent en moyenne à seulement 2 ou 3 jours. Ils passent environ 90 jours dans ces niches individuelles, puis sont transférés en bâtiments de transition et ensuite en groupes. Les génisses destinées au renouvellement des troupeaux sont ensuite mises à la reproduction avant de retourner gestantes dans les élevages. Car pour produire du lait, une vache doit d’abord avoir un veau. Les femelles gardées pour le lait seront à leur tour inséminées, mettront bas, produiront du lait… puis, lorsqu’elles seront réformées : abattoir. Et les mâles ? Ils ne produiront jamais de lait. Beaucoup sont vendus pour être élevés pour la viande. Derrière « filière viande », la réalité est, engraissement, puis abattoir. Cette logique ne s’arrête pas aux États-Unis. En France, les ateliers spécialisés de veaux de boucherie existent déjà. À Verrie, près de Saumur, un projet soumis à autorisation prévoit 560 veaux élevés simultanément, entièrement en bâtiment, sur caillebotis, sans pâturage ni parcours extérieur. Pendant ce temps, l’accord UE–Mercosur est appliqué provisoirement depuis le 1er mai 2026. Il prévoit notamment, pour l’UE, un contingent de 99 000 tonnes de viande bovine à droit réduit et 180 000 tonnes de volaille. Ici ou ailleurs, les animaux paient le prix. Nous voulons sortir d’un système qui fait naître, sépare, exploite et tue des êtres sensibles pour les transformer en marchandises. 🌱 Végétaliser nos assiettes, c’est agir concrètement pour eux.

Pour les personnes qui se demandent, ou qui affirment, que ces images auraient été générées par intelligence artificielle :
je vous invite simplement à aller voir et lire ces sources. Il s’agit de deux vidéos et de deux articles consacrés à Kansas Dairy Development, au Kansas.
🎥 Une vidéo de Drumgoon Dairy, montrant des veaux arrivant à KDD et d’autres veaux au moment du nourrissage : https://www.facebook.com/.../dawn-at-kdd.../391024188918466/
🎥 Une vidéo de Select Debernardi, tournée lors d’une visite professionnelle de Kansas Dairy Development en 2026 : https://www.instagram.com/reel/Db20dhIKx2F/
📰 Un article de Dairy Herd / Farm Journal de 2024, consacré à Kansas Dairy Development, avec photos et description détaillée du fonctionnement du site : https://www.dairyherd.com/.../success-all-details-kansas...
📰 Un reportage du High Plains Journal de 2023, réalisé sur place à Deerfield, au Kansas, décrivant notamment les dizaines de milliers de veaux et les rangées de niches visibles sur le site : https://hpj.com/.../02/06/business-has-dairy-calves-covered/
Nous partageons ces liens uniquement afin que chacun puisse vérifier les informations par lui-même.
René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
René Frégni Marie Kern
un livre noir clair

sous la direction éditoriale de Laurence Loutre-Barbier

Un livre noir clair prolonge mon engagement encore après la cérémonie des funérailles auprès d’une – ou plusieurs – personne proche du défunt et très investie dans le projet éditorial. Le temps est notre précieux allié et nous porte avec toute l’énigme de la vie à résoudre sans fin, plus de deux années durant encore.
Le livre contient ce qui ne meurt pas : souffle, lumière, regard, valeurs, amour, talent et paix. Il contient en réalité les liens invisibles qui continuent. Le silence aussi. Un silence habité.
Un tel livre est un monument, un monument qu’on garde près de soi ou pas, un livre de recueillement, un livre qui soigne celles et ceux qui l’ont conçu et celles et ceux qui le reçoivent.
Un livre noir clair n’est pas une fin, mais un seuil.

Laurence Loutre-Barbier

est le nom donné à la maisonnette dans laquelle sont morts par suicide Philippe et Antonia Calm. C’est le titre choisi par Alice Calm pour le livre qui les réunit et qui contient ce qui ne meurt pas.


Merci à ceux, esprits et incarnés qui m’ont fait confiance pour accompagner Didier Kowarsky dans ce grand passage qu’on appelle la mort : pour ses obsèques à Paris et pour l’édition de son livre hommage.

Laurence Loutre-Barbier

 

tirage 500 exemplaires
512 pages, 24,5 x 17 cm

relié dos rond

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