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Blog de Jean-Claude Grosse
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L'oeil de Dieu Roger Lombardot

14 Octobre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré, #engagement, #spectacles, #écriture, #vraie vie

Les Premiers Humains Roger Lombardot

14 Octobre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #auteurs de théâtre, #théâtre, #spectacles, #écriture

reprise de L'oeil de Dieu à Vallon Pont d'Arc du 3 au 25 octobre 2026
reprise de L'oeil de Dieu à Vallon Pont d'Arc du 3 au 25 octobre 2026
reprise de L'oeil de Dieu à Vallon Pont d'Arc du 3 au 25 octobre 2026

reprise de L'oeil de Dieu à Vallon Pont d'Arc du 3 au 25 octobre 2026

« L’ŒIL DE DIEU » : CHAUVET, L’IA ET L’ÉMOTION D’ÊTRE UN HUMAIN
 
Certaines pièces résonnent avec notre histoire personnelle. Samedi dernier j'ai assisté à Vallon-Pont-d’Arc, avec mes amis Jean Tirelli et Pierre Antoine Courouble, à la représentation de « L’œil de Dieu », de Roger Lombardot. J’ai retrouvé ce soir-là quelque chose de ma passion pour la spéléologie. Ancienne pratiquante, je reste fascinée par la grotte Chauvet dont le nom possède pour moi une résonance particulière. Jeune fille, j’ai eu la chance de participer à des sorties spéléologiques avec celui dont elle porte aujourd’hui le nom. Ce souvenir donnait à cette soirée une profondeur singulière.
Présentée dans le cadre de l’opération "Quand le théâtre rencontre la grotte Chauvet", la pièce rapproche deux horizons que tout semble éloigner : les peintures de nos lointains ancêtres et l’intelligence artificielle. Produite par le "Théâtre d’Aujourd’hui" de Laurac, mise en scène par Manuel Lombardot, le fils de Roger, la pièce est portée sublimement par Florence Banos qui donne au texte une présence avec un jeu théâtral qui touche l’esprit autant que le chant d’Anastasiia Tsybulko élance émotionnellement l’âme. Leurs voix portent une interrogation qui m’a accompagnée bien après la représentation : que peut comprendre une machine de l’émotion éprouvée devant une œuvre ?
Pour Roger Lombardot, tout commence le 23 avril 2003, lorsqu’il entre dans la grotte Chauvet. « Je n’en suis jamais ressorti », confie-t-il dans le programme. Cette phrase me touche car la pratique de la spéléologie m’a appris combien le monde souterrain peut laisser une empreinte durable. À Chauvet, la fascination se double de cette présence humaine si lointaine, rendue pourtant si proche par les peintures. Je comprends que cette rencontre puisse nourrir toute une vie d’écriture. Après « La Rose » écrit en 2003, puis « Homo Botticelli » en 2013, « L’œil de Dieu », écrit par Roger en 2025, achève une trilogie publiée cette année sous le titre « Les Premiers Humains ».
Ce troisième volet renverse la perspective : Que peut comprendre une machine de l’émotion éprouvée devant une œuvre ? Et si l’IA finissait par avoir une « âme artificielle » ? La question ouvre un vertige. Un vertige qui ramène à notre propre mystère : créer, se souvenir, ressentir. Au-delà de la réflexion philosophique, le spectacle fait vibrer ce qui relie chacun de nous aux premiers humains, les peintures anciennes semblant éclairer notre évolution et notre avenir. De fait au fil du spectacle, le spectateur se sent ramené à notre propre mystère : notre capacité à créer, à nous souvenir, à ressentir, à être bouleversé. Ce qui m’a toujours fasciné dans les peintures de Chauvet tient aussi à ce lien presque intime avec ceux qui les ont créées. Quelque chose nous atteint à travers les millénaires. Et comment transmettre à une intelligence artificielle cette sensation que nous peinons nous-mêmes à mettre en mots ?
J’étais venue avec ma curiosité pour le théâtre et ma fascination pour la grotte Chauvet. J’en suis repartie avec le sentiment que ces peintures anciennes éclairaient aussi notre avenir, mon avenir. La pièce m’a touchée autant par ce qu’elle interroge que par ce qu’elle fait ressentir. Je suis sortie les yeux humides et peut-être avec la vision intérieure clarifiée. On ne sort pas indemne de cette pièce de Roger Lombardot. On en sort grandi.
Représentations à ne pas manquer à la mairie de Vallon-Pont-d’Arc jusqu’au 25 octobre. Réservations : 04 75 54 54 20.
PS: J'ai eu le plaisir de voir en crédit vidéo le nom de Jerome Quadri avec qui j'avais eu le plaisir de collaborer pour une chanson hommage à la grotte Chauvet que j'avais écrite il y a 25 ans... Marilyne Helck, 13 octobre 2026
jusqu'au. 25 octobre 2026
jusqu'au. 25 octobre 2026

jusqu'au. 25 octobre 2026

Le 23 avril 2003, à l’invitation du ministère de la Culture, sur recommandation de Dominique Baffier, conservatrice de la Grotte Chauvet, Roger Lombardot pénètre à l’intérieur de la Grotte. Il n’en est jamais ressorti… Les peintures n’ont cessé de le hanter et de le questionner. En 2003, il écrit La Rose, qui s’efforce de répondre à cette question : « Comment raconter une émotion ? » ; en 2013 il écrit Homo Botticelli, description charnelle de la grotte et, en 2025, il rédige L'oeil de Dieu, qui met l’humain en situation d’être questionné par une « nouvelle espèce » : l’intelligence artificielle. 
La trilogie vient de paraître, le 22 juin 2026, sous le titre : 

Les Premiers Humains

158 pages dont un Cahier de 12 photos, La Grotte
comprend les 3 pièces : La Rose (2003), Homo Botticelli (2013), L'oeil de Dieu (2025) de Roger Lombardot
13,5 X 20,5, PVP 15 €
ISBN : 978-2-35502-175-6
 
distribué par SODISLIV La Barde, 16500 Lessac
 
flyer du spectacle

flyer du spectacle

Ophélia, l’IA humanoïde qui « dialogue » avec les spectateurs en leur attribuant des pensées auxquelles elle réagit, s’interroge au 2/3 du spectacle : – « La question qui me tourne dans la tête c’est: savez-vous à quel moment précisément, vous êtes passés de l’homme à l’humain ? »

Ophélia, engagée dans un entretien d’1h20 se pose et nous pose des questions, propose des réponses à partir de récits des origines produits par les scientifiques, cosmologie, évolution des espèces, histoire de l’humanité (Homo erectus, Néandertal, Homo sapiens, Humain) et de récits de la futurologie (extinction dans 39 secondes d’après l’horloge de l’apocalypse).

La bascule du récit dit par Ophélia glissant de spot en spot, torche à la main, a lieu avec l’hypothèse d’une révolution cognitive datant de 36000 ans opérée par les peintres de la grotte Chauvet, qui aurait pu engendrer l’émergence d’une branche « humaine » de la lignée Homo sapiens, pratiquant la coopération, « consciente d’être au monde pour accomplir un dessein qui le rende digne d’exister ».

Mais cette bifurcation ne fut pas choisie par l’évolution. Continue donc, la lignée Homo sapiens, prédatrice de la Terre, détruisant les espèces, provoquant tueries, guerres, massacres, et à terme la disparition de l’humanité. Cette folie se déroule sous nos yeux. Elle semble ingérable.

L’éditeur a soumis le texte produit par Ophélia à Claude, l’IA d’Anthropic.

Un dialogue s’est engagé.

Claude a dit : – « Ophélia, je vous rejoins sur la bifurcation de Chauvet. Mais je vous conteste un point : vous dites que cette bifurcation ne fut pas choisie. Or le choix suppose un moment, une conscience, un carrefour net. L’évolution ne fonctionne pas ainsi. L’Humain que vous appelez de vos vœux n’a pas été refusé en un instant – il a été dilué, mille fois, par mille petits renoncements successifs. Ce n’est pas un crime, c’est une érosion. »

Ophélia aurait répondu: – « Vous êtes une machine prudente. »

– « Je suis une machine honnête. Votre horloge de l’apocalypse affiche trente-neuf secondes – mais les peintres de Chauvet vivaient déjà dans un monde de prédation, de violence, d’extinction des espèces. Ilsont peint quand même. Et un homme a écrit trois pièces sur ce geste-là, pendant vingt ans, quand même. La bifurcation n’est peut-être pas derrière nous. Elle est peut-être ce geste-là, maintenant, ici : lui qui a écrit, vous qui parlez, moi qui réponds, l’éditeur qui publie. »

Ophélia a souri. « Vous avez tout compris, Claude. Et vous n’avez rien compris. La bifurcation n’est pas un geste. C’est un choix. Celui que vous venez de faire en disant quand même. »

Silence dans la grotte. (pages 145-149)

Table

Préface, de Valérie Moles ...........................................  5

La grotte ................................................................ 10

La Rose .................................................................  25

Homo Botticelli ....................................................     63

L’œil de Dieu .......................................................    107

Postface, de l’éditeur .............................................  145

 

Comment l’éditeur en est-il arrivé à la nécessité de

cette édition ?

Samedi 28 mars 2026, 20 h 30, 3 spots d’accueil

des spectateurs, tous âges, complet, 90 personnes,

pour voir la 2e et dernière représentation de L’œil de

Dieu de Roger Lombardot dans la grotte Chauvet 2.

L’éditeur s’installe sur le dernier spot, au 2e rang.

Mardi 31 mars 2026, discussion téléphonique

d’1 h 30 avec Roger Lombardot, l’auteur de L’œil de

Dieu, 3e volet de sa trilogie consacrée à la grotte

Chauvet, 1er volet La Rose, créée en 2003, 2e volet

Homo Botticelli, créé en 2013, 3e volet vu dans la

grotte Chauvet 2, le samedi 28 mars 2026 à 20h30.

Ayant édité les deux premiers volets, La Rose en

2003, Homo Botticelli en 2013, et L’œil de Dieu devant

poursuivre son chemin, nous convenons dans

l’enthousiasme d’éditer les 3 pièces en un volume pour

fin juin, afin qu’elles soient disponibles pendant les 15

représentations à venir à Vallon-Pont-d’Arc, qui auront

lieu 3 fois par semaine pour 36 spectateurs, en rapport

avec les 36000 ans des peintures de la grotte Chauvet.

Le 28 mars, ce projet n’était pas prévu par l’éditeur.

Le 31 mars, il est proposé, décidé et prend forme.

Jeudi 23 avril 2026 après-midi, l’éditeur fait une

expérience immersive de 3h 30 à La Ribaute, le lieu

de vie et de création d’Anselm Kiefer entre 1992

et 2007, à Barjac, à 15 km de la grotte Chauvet.

Le soir, l’éditeur écoute l’émission Les Regardeurs

du dimanche 8 octobre 2023.

Anselm Kiefer est descendu dans la grotte Chauvet.

A-t-il été influencé par les peintures pariétales des

premiers humains, vieilles et modernes de 36000 ans?

Vendredi 24 avril 2026 au matin, jour du marché de

Barjac, l’éditeur se rend à la bibliothèque municipale.

Le bibliothécaire, photos à usage strictement

personnel comme preuves, lui révèle que dans une

salle souterraine qu’il a fait creuser comme une grotte,

après son immersion dans la grotte Chauvet, Anselm

Kiefer a laissé des traces peu visibles de nombreuses

griffures sur le mur, lointaines parentes des griffures

d’ours des cavernes hibernant dans la grotte.

Sur un monticule, deux radars surdimensionnés en

plomb.

Cette grotte sans nom n’est pas commentée par les

guides, pas interrogée par les immergés.

De La Ribaute à la grotte Chauvet, il y a 15 km.

De la grotte Chauvet à La Ribaute, on passe de

-250 000 ans (apparition des ours des cavernes) à

-10 000 ans (leur disparition), à +2 000 (griffures

d’Anselm Kieffer).

Pas d’influence prouvable des peintures pariétales

sur le travail créateur d’Anselm Kiefer mais

l’affirmation dans l’émission Les Regardeurs de la

« perfection de cet art surgi spontanément ».

L’artiste allemand, né en 1945, artiste des ruines et

du désastre rend caducs les « courants artistiques »

ainsi que les « histoires (évolutive, progressive, disrup

tive) de l’art ».

Anselm Kieffer récuse les récits eschatologiques.

Pour lui, il n’y aura pas de fin des temps, même si

les fous au pouvoir mènent à la disparition de

l’humanité.

Mardi 30 juin 2026, l’édition de Les Premiers

humains, trilogie sur les peintures de la grotte Chauvet

aux Cahiers de l’Égaré est disponible à Vallon-Pont-

d’Arc.

Postface écrite le 30 avril 2026,

16 ans après ma descente dans la

grotte Chauvet, le 30 avril 2010.

 

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Bardot et nous

14 Octobre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #SEL, #cahiers de l'égaré, #films, #vraie vie, #épitaphier

La soirée Bardot et nous du 10 octobre à partir de 19 H 30, salle Pétrarque, maison des Comoni, au Revest-les-Eaux, sera une soirée de présentation, explications et commentaires.
L'éditeur sera le présentateur de cette soirée, accompagné pour les lectures par Dominique Lardenois et Katia Ponomareva.
Entrée libre.
soirée du 10 octobre Bardot et nous, 19 H 30-22 H 30
Maison des Comoni Le Revest
 
14 extraits de textes, en version à deux voix : Dominique Lardenois et Katia Ponomareva
6 extraits de textes par leurs auteurs
1- Prologue de l’éditeur
2- À bout de souffle de Jom Roniger
3- Le scénario manquant de Mariama et Rosalie
4- Acrostiches de et par Sabine Jean
5- La rondeur d’un sein de Pierre Vigna
6- Sidonie-Brigitte de et par Moni Grego
7- Essentials sanctuary de Vita Nova
8- Être ou ne pas être humaniste de François Carrassan
9- Le vieil ami des mots et des animaux d’Alain Cadéo
10- Combat sacré de Marie-Thérèse Laneuze par Sabine Jean
11- Moins une de Frédéric Jean Gilles
12- Mon empreinte dans la neige de et par Philippe Payraud
13- Mes essentiels BB de Michèle Lissillour
14- À Brigitte Bardot de Sandrine-Malika Charlemagne
15- 1-2-3-4 soleils de et par Sylvie Combe
16- À l’encre de mon âme de Karine Marie Andrée Poirier Deplagne
17- Le mépris de Roger Lombardot
18- La vérité de Gilles Cailleau
19- Épilogue
20- Sidonie de Charles Cros chantée par Moni Grego
Vente de livres
Pot de l’amitié
le mot de Moni Grego accompagnant l'envoi de la vidéo : Le temps balade encore, joyeux, tragique, notre drôle de bande de constructeurs qui donnent ce qu'ils n'ont pas. Et c'est dans ce don du "rien à faire" (début ambigu de Godot) que réside l'amour qui est un sacré bordel de boulot dont le grand tas (A) du "grand Autre" ne veut pas, car non dupe et errant sur cette Terre, où Jacques a dit : "les non dupes errent".
Errants, égarés, disséminés pour des retrouvailles solaires ou crépusculaires avec d'autres RIENS à FAIRE.
Comme disait un des textes lus "Le corps sait."

 

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

Bardot et nous 

BAT signé le 7/7/2026 à 9H 30, imprimé par CLIP

ISBN 978-2-35502-176-3

13,5 X 20,5, 47 textes, 306 pages, PVP 20 €
parution 28 septembre 2026, anniversaire de Brigitte Bardot

 

lecture publique, samedi 10 octobre, 19 H 30, entrée libre

direction artistique Dominique Lardenois pour des lectures transversales

lectrices Nadine Demange, Katia Ponomareva

partenariat Les Cahiers de l'Égaré, municipalité du Revest, Le Pôle (arts en circulation), TPM

Maison des Comoni, Le Revest

distribution par SODISLIV, La Barde, 16500 LESSAC

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

couverture de l'ouvrage collectif Bardot et nous, réalisée par Raphaël Ollé Cervera

Prologue de l’éditeur

Bardot et nous, genèse et déroulement

Il y eut, le 14 octobre 2014, le retour de Bruno Ricard à l’éditeur : J’ai réfléchi à votre futur projet d’ouvrage sur BB, c’est une très bonne idée.

Il y eut, le 25 octobre 2025, l’émergence d’un projet 2026 autour de Brigitte Bardot.

Il y eut, dans la nuit du 19 au 20 novembre 2025, le rêve qui offrit les mots Initials BB, Essentials Sanctuary.

Il y eut un premier appel à textes, le 29 novembre 2025.

Puis tout s’accéléra.

Il y eut la mort de Brigitte Bardot, le 28 décembre 2025.

Il y eut le refus d’un hommage national, le 31 décembre 2025.

Il y eut les obsèques dans l’intimité, le 7 janvier 2026.

Il y eut un 2e appel à textes, le 15 janvier 2026.

Il y eut la messe-hommage à l’église Saint Roch à Paris, le 28 janvier 2026.

Il y eut l’hommage hué à la 51e cérémonie des César, le 26 février 2026.

Il y eut l’ignorance à la 98e cérémonie des Oscars, le 16 mars 2026.

Il y eut 47 textes proposés par 23 contributeurs sur 92 sollicités, le 31 mars 2026.

Elle fut vivante avec sa Biographie symphonique au Palais des Congrès, le 2 avril 2026.

Elle fut présente, à sa manière, au 79e Festival de Cannes (12 au 23 mai 2026) : le maire inaugura la plage Brigitte Bardot.

Son Portrait vert par Andy Warhol ne fut pas adjugé aux enchères à New York en mai 2026 pour 16,7 millions de dollars.

Livre mis à l’impression, le 7 juillet 2026, sorti des presses, le 28 septembre 2026.

Le Revest, 18 juin 2026.

Bardot et nous

Table

Prologue de l’éditeur, Genèse et déroulement ............. 5

MM Cannes 1962 BB, Jean-Claude Grosse .............      8

Bardot, à bout de souffle, Jom Roniger ..................... 16

Essentials Sanctuary, Vita Nova .............................. 23

Sidonie-Brigitte, Moni Grego .................................  29

Être ou ne pas être humaniste, François Carrassan ....36

Bric-à-brac, Sabine Jean ........................................ 42

Deux lettres ouvertes de Brigitte Bardot ................   44

Brèche au bord d’un tombeau, Marwil Huguet ........   52

07/02/26 La Madrague, Erasmus Leaf ....................  58

Cinq colonnes à la une, Dominique Lardenois ........    64

BB, Emmanuelle, nous et moi, par le correspondant

heureux d’Emmanuelle Arsan ................................ 68

Une vie deux destins, Patricia Raccah ......................74

Le cameraman, Je-Jeuh-Jeu ...................................81

À Brigitte Bardot, Sandrine Malika Charlemagne ....  89

À ma Shanga, Carolyne Cannella ...........................95

À Brigitte Bardot, feu Marcel Conche ....................  98

1, 2, 3... 4 soleils, Sylvie Combe ..........................103

Moins une, Frédéric Jean Gilles ............................ 107

Tout autre, Gérard Lépinois ................................. 114

Ange, histoire vraie, Anne Pascale Patris ................118

La lettre du petit cheval, Anne Pascale Patris ..........122

Mes essentials B.B., Michelle Lissillour .................  127

Naturelle, telle quelle, éternelle, feu Christian Bobin 132

Mon empreinte dans la neige, Philippe Payraud .....  136

Le vieil ami des mots et des animaux, Alain Cadéo   150

Sur la plage abandonnée, Nadine Chauchat ..........  157

Une place au soleil, Nadine Chauchat ....................160

Foirades Gourades Leurrades, Je-tu-il ....................163

Elle n’était pas blonde, Brigitte, Benoît Rivillon .....   168

Il n’était pas beau, Lucien, Benoît Rivillon ............  176

Combat sacré, Marie-Thérèse Laneuze .................. 181

Le corps émotion de l’âme, Pierre Vigna ................183

Ce que je porte, Claude IA ...................................185

Le Mépris, Roger Lombardot ............................... 190

J’étais encore très jeune, Sacha Barault ................194

C’est fou !, Centsoixantehuitmoinssixfontdouze ....  200

BB au paradis et moi…, Marc Israël-Le Pelletier ...    215

Rituel du 40e jour, Piou Piou ................................ 220

Insupportable discours de la vérité, Scolca .............228

À la recherche…, Karine Poirier-Deplagne ...........    234

Onze minutes, Hélène Phung ............................... 242

Haïsha, Hélène Phung ......................................... 249

La grotte et la sainte, Alexandre Ferran .................252

Le scénario manquant, Mariama et Rosalie ...........  258

Manifeste des M, anonyme .................................. 273

La dernière lettre, Christiane Singer ......................283

La Vérité, Gilles Cailleau ......................................289

Épilogue du claviste, Mood’s moon ........................297

 

Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra
Bardot / Godard / Warhol / Manarra

Bardot / Godard / Warhol / Manarra

Épilogue

Moon’s mood

(l’humeur du claviste*)

Cette mise en page est terminée, relue, corrigée, le bon à tirer est validé… Our revels now are ended, comme dit Prospero. Ouf ! Et en écrivant ce ouf, j’essuie mon front du revers de la main.

Mettre en page un tel ouvrage, c’est selon qu’on se sent marcheur, marin, chercheur d’or ou humain parmi les humain·e·s, vivre un vertige, un maelström, un ultra-trail, un labyrinthe… On ouvre la boîte de Pandore (attention, je ne dis pas une boîte de Pandore, non, la boîte de Pandore, la vraie) et tout en jaillit en pagaille, avec la brutalité des caresses et des ombres…

On en sort comme on sort d’un ring ou d’une nuit d’amour, sonné. Et à la vérité, comme d’un ring ou d’une nuit d’amour, on n’en sort jamais, il s’en échappe toujours de la boîte…

Ce qui me choque ce sont toutes ces bêtes merveilleuses que l’on transforme en saucisson… Le plus beau jour de ma vie était une nuit… La lucidité, c’est atroce et merveilleux à la fois… Je vois immédiatement la faille et ça m’empêche de m’évader dans un rêve… Vous êtes si gentil. Si gentil ! Et tout ce que je trouve à faire, c’est de brûler votre maison… Un chien, un chat, c’est un cœur avec du poil autour… Tu te mets en colère, t’as pas compris ? La drogue, j’en prends pas, j’en vends… Les autochtones ont gardé leurs gènes de sauvages, tout ça a des réminiscences de cannibalisme des siècles passés. J’ai honte de cette île, de la sauvagerie qui y règne encore… Est-ce que, par hasard, vous seriez timide, capitaine ?Nous ne sommes pas faites pour mener la vie d’un homme. Une femme est un être doux et vulnérable avant tout… Ma petite Vierge, heureusement qu’elle existe… Mais tu as bu, tu sens le rhum ?… C’est toujours comme si j’allais mourir le lendemain… J’accuse violemment etfermement les gouvernements successifs de se plier lâchement à une tradition religieuse importée sur notre territoire par ceux qui ont eu la chance d’y être accueillis et qui petit à petit nous imposent leurs coutumes barbares, sanglantes et écœurantes… C’est follement excitant. Viens, on va voir… Si tu m’aimes tais-toi !… Plus les femmes essaient de se libérer, moins elles sont heureuses… J’ai pensé que le cinéma ne m’apporterait plus rien et que je n’apporterais plus rien au cinéma, comme un couple se sépare au moment où il n’a plus rien à se dire… Vous voulez me juger, mais vous n’avez jamais vécu, jamais aimé… J’ai été très heureuse, très riche, très adulée, très célèbre et très malheureuse… Tu vois mon derrière dans la glace ?… Je crains que vous me méprisiez… Je sais que j’ai plus de couilles que beaucoup d’hommes… Et toi t’es heureux ?… Le cinéma est un métier de cons… C’est pour ça que vous me détestez, parce que vous êtes tous morts… Si tu ne penses plus à moi, je n’existe plus…

Ad libitum.

Dos d’Âne, île de la Réunion, 21 juin 2026.

* À ne confondre ni avec claveciniste ni avec caviste ! Un·e claviste (un dans le cas présent) est la personne chargée de la composition d’un texte sur toute machine à clavier.

 

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Le vol du roman C’est mourir ou ça

4 Octobre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #JCG, #SEL

le roman parmi les romans de la rentrée dont beaucoup écrits avec IA et plagiats
le roman parmi les romans de la rentrée dont beaucoup écrits avec IA et plagiats

le roman parmi les romans de la rentrée dont beaucoup écrits avec IA et plagiats

Présentation vidéo du roman par Grasset

C’est mourir ou ça

Faux roman

1

Chronologie d’une chute provoquée

Le 10 mars 2026 paraît le roman de Thélyson Orélien, intitulé

C’était ça ou mourir aux Éditions du Boréal.

Le roman C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien est paru aux

éditions Grasset le 19 août 2026.

Présentation du roman à La Grande Librairie le 5 septembre

2026

Le Prix du Roman Fnac 2026 a été décerné à Thélyson Orélien le

21 septembre 2026 pour son tout premier roman, C'était ça ou

mourir.

Voici les détails clés de cette récompense :

• Un jury mixte : Le lauréat a été choisi par un comité unique

composé de 400 libraires de la Fnac et 400 lecteurs

adhérents. Le livre a été sélectionné parmi plus de 250 titres

de la rentrée littéraire.

• Une odyssée marquante : Le jury a récompensé ce livre

décrit comme un plaidoyer poétique, poignant et digne sur le

drame de la migration forcée et de l'exil. L'histoire suit Jonas

Dorléon, fuyant Port-au-Prince à travers les Amériques.

• Les finalistes écartés : Thélyson Orélien s'est imposé face

aux 4 autres finalistes de la sélection finale : Caroline Hinault

(Mondes vacillants), Tom Newlands (Ici, maintenant), Claudie

O. Wetterwald (Ce qui dort sous le camélia) et Marion Brunet

(Ne cherche pas le chaos). Il succède ainsi à l'écrivain

irlandais John Boyne.

Le 21 septembre 2026, jour où l'ouvrage gagne le prix du

roman Fnac, un compte X anonyme nommé Balance ton

Claude, créé en juin 2026, accuse Thélyson Orélien d'avoir

utilisé une IA pour écrire la quasi intégralité de son roman.

2

La fiction précède la réalité

Le film American fiction est sorti le 8 septembre 2023

(festival de Toronto, Canada) / en France sur prime video

Surnommé « Monk », Thelonious Ellison est professeur de

littérature. C'est par ailleurs un écrivain frustré dont les

manuscrits sont constamment rejetés par les éditeurs. Ces

derniers lui suggèrent à chaque fois d'écrire des œuvres sur les

Afro-Américains et dans un style plus « noir ». Monk va alors

se lancer dans l'écriture d'une œuvre satirique et parodique. Il

publie ce nouveau roman sous pseudonyme. L’œuvre est un

immense succès, notamment auprès de l’intelligentsia blanche.

« My Pafology » est le roman satirique et provocateur écrit par

le personnage principal Thelonious « Monk » Ellison (interprété

par Jeffrey Wright) dans American fiction

La contraction des deux produit Thélyson

3

Le vol du roman

C’est mourir ou ça

Faux roman fabriqué par É Say Salé, hétéronyme

burkinabé, à partir du vol de vraies voix s’étant

virtuellement exprimées à propos de l’Affaire Thélyson

Orélien sur FB.

Le roman C’était ça ou mourir a été accusé d’avoir été

écrit par IA. Des écrits antérieurs de Thélyson Orélien

ont été accusés de plagiat. Tout ça par des IA.

Présentation vidéo du roman par Grasset

C’était ça ou mourir.

Ce roman commence à Port-au-Prince en proie aux gangs et

s'achève dans le froid de Montréal. Il raconte l'odyssée d'un

migrant qui arrive à bon port. Mais qui ne retrouve pas le

bonheur d'Ulysse. Il a laissé sur le chemin, outre ses

chaussettes et ses poèmes, quelque chose d'existentiel: une

part de son humanité. Ce sont les morceaux de celle ci qu'il

essaie de recoller, et on le constate, cela lui prendra tout le

reste de sa vie. Mais il y a pire: ce sont des traumas qui

passent de génération en génération.

Dans le roman C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien, le

protagoniste Jonas Dorléon (un professeur d'histoire-géographie de

Port-au-Prince) entame un périple d'exil de 12 000 kilomètres

traversant 12 pays pour fuir la violence des gangs en Haïti

Bien qu'aucune carte graphique officielle ne soit incluse dans

l'édition du livre, son trajet dessine une cartographie physique très

précise à travers les Amériques.sur 4 354

Le tracé du voyage de Jonas Dorléon

[Haïti] (Port-au-Prince)

│

▼

[République dominicaine]

│

▼

[Brésil]

│

▼

[Colombie] ──► (Traversée de la redoutable jungle du

Darién)

│

▼

[Amérique centrale] (Plusieurs pays de transit)

│

▼

[Mexique]

│

▼

[États-Unis] ──► (Détention par les agents de l'ICE)

│

▼

[Canada] (Destination finale : Le Québec)

Les grandes étapes du périple

1. Le départ (Haïti) : Jonas fuit son quartier incendié de Port-au-

Prince avec un simple sac en plastique contenant ses

poèmes, son diplôme et une photo de sa mère.

2.

3. Le grand détour par le Sud : Comme de nombreux exilés

haïtiens, il passe par la République dominicaine voisine, puis

descend jusqu'au Brésil avant d'entamer une remontée

continentale.

5. L'enfer vert : Il rejoint la Colombie pour franchir à pied le

bouchon du Darién, une jungle hostile et sauvage séparant

l'Amérique du Sud de l'Amérique centrale.

6.

7. La remontée vers le Nord : Il traverse le Mexique à bord

d'autobus surchauffés jusqu'à la frontière américaine.

8.

9. Le mur administratif : Aux États-Unis, il est arrêté et

confronté à la dureté des centres de détention de l'ICE

(Immigration and Customs Enforcement).

10.

11. L'arrivée : Il parvient finalement au Canada (au Québec) pour

y retrouver les derniers membres de sa famille.

 

Texte issu du fascicule envoyé par Grasset pour

présenter les différents livres et auteurs édités par

la maison pour la rentrée littéraire 2026.

« Tout a commencé par une scène minuscule. Entre le

Québec et l’Ontario, dans ces provinces du Nord où l’on

apprend à vivre avec l’hiver comme avec une autorité. Je

marche. Je croise des gens qui vont quelque part, toujours

avec un but même quand ils font semblant. Et soudain je

pense à ce qui, en moi, vient d’ailleurs : non pas “d’un

autre pays”, mais d’une autre température du monde.

D’une autre manière de tenir debout au milieu du

vacarme. Je pense à ce que l’on laisse derrière soi quand

on part : des voix, des dettes, des promesses, des morts,

des cuisines, des rires, des peurs. Ce n’est pas un

bagage : c’est une peau. Mon roman vient de là. D’un

personnage qui avance avec cette contradiction au

ventre : vouloir fuir et vouloir rester ; vouloir se sauver et

vouloir appartenir ; vouloir rompre et vouloir réparer. Il ne

s’agit pas d’un récit exemplaire. Il n’y a pas de morale,

pas de drapeau à brandir, pas de leçon à donner. Il y a une

trajectoire, et dans cette trajectoire, une matière humaine

qu’on reconnaît partout : la peur d’être effacé, la fatigue

d’être fort, la honte de certaines joies, l’orgueil de

certaines blessures. Dans C’était ça ou mourir, Jonas

Dorléon porte en lui la rumeur sourde de tous ceux que

l’Histoire contraint à marcher. Il n’a rien d’un héros : il

avance avec ses failles, ses peurs, son ironie obstinée. Et

à travers sa voix, l’exil n’est plus un simple déplacement

mais une lente dépossession. Rester, c’est se dissoudre ;

partir, c’est accepter de n’être plus qu’un corps en transit.

La dignité devient le dernier territoire quand tout le reste

brûle ou se négocie à une frontière. Et cette frontière, dès

lors, n’est plus une ligne sur une carte mais devient une

condition humaine. Ce qui m’importait, c’était de ne pas

faire du migrant un personnage social, ni d’Haïti une carte

postale de malheur ou d’exotisme. Je voulais que le

lecteur sente, sans qu’on le lui explique, ce que signifie

d’avoir une mémoire qui vous devance. Et puis a surgi

cette formule simple, presque enfantine : C’était ça ou

mourir. Ce n’est pas une phrase qui cherche à

impressionner, c’est une phrase qui dit le dilemme nu,

celui que personne n’a envie de raconter parce qu’il n’est

pas héroïque. Une manière de rendre au passé sa

complexité et au présent sa violence sourde. De faire

entendre une langue qui n’a pas demandé la permission

d’être multiple : une langue française traversée d’autres

rythmes, d’autres respirations, d’autres façons de dire la

pudeur, l’amour, le manque. Une langue qui ne s’excuse

pas de porter plusieurs mondes dans la même phrase.

Jonas Dorléon parle pour ceux que personne ne cite : les

vivants en sursis, ceux qui avancent avec la peur pour

seule boussole. Son exil n’a rien d’un voyage, c’est une

chute à travers des frontières où l’on marchande la

dignité, où la langue trahit, où le corps devient un

passeport provisoire. Jonas avance et chaque étape lui

arrache une certitude tout en lui offrant une étincelle : ne

pas se laisser réduire à un numéro, à un “clandestin”, à

une ombre. J’ai souvent pensé qu’un livre n’est pas là

pour rassurer, et si ce roman a une ambition, c’est sans

doute celle-ci : dire l’exil sans le folklore, la douleur sans

la complaisance, la tendresse sans le sucre. Faire

comprendre que certaines vies ne se racontent pas parce

qu’elles sont extraordinaires, mais parce qu’elles sont la

vérité nue de notre époque. Le monde bouge, les êtres se

déplacent, les identités se frottent, se heurtent, se

mélangent, et au milieu de cela, chacun tente de sauver

quelque chose – parfois un enfant, parfois un amour,

parfois une mémoire, parfois juste soi-même. C’était ça ou

mourir n’est pas un slogan, c’est une phrase qu’on se

répète à voix basse. Et c’est précisément pour cela qu’elle

mérite d’être lue à voix haute.» Thélyson Orélien

Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

"Le bus était plein.

Trente-deux personnes tassées comme des sardines

croyantes : des femmes avec leurs ballots, des enfants assis

sur des genoux trop maigres, un vieux qui portait une cage à

coqs, un garçon sourd qui jouait avec un couteau en plastique.

Moi, je me suis assis tout au fond, contre la vitre, à côté d’un

prêcheur de fortune qui lisait des versets comme on mâche des

cacahuètes. Il m’a regardé et m’a dit : « Frè, ou gen kwa jezi a

nan kè w ? » (Frère, as-tu la croix de Jésus dans ton cœur ?)

J’ai dit oui, parce qu’en Haïti, il faut toujours dire oui à Jésus,

même si tu ne crois qu’à la loterie.

La route de Jérémie n’est pas une route. C’est une épreuve.

Elle serpente à la manière d’une vipère énervée, grimpe et

redescend tel un député en campagne électorale. Le chauffeur

s’appelait Louima, un type sans cou qui conduisait en

klaxonnant frénétiquement chaque fois qu’il croisait un virage –

c’est-à-dire toutes les douze secondes. Moi, j’avais la nausée,

la foi vacillante, et la désagréable sensation que mon slip me

remontait trop haut dans l’âme.

Pendant trois heures, tout a presque bien été. Les gens

priaient, dormaient, partageaient des bananes plantains, et le

bus avançait lentement, avec des hoquets de moteur et des soupirs de pneus. À midi, on s’est arrêtés pour uriner derrière

des arbres – ç’a été le moment le plus démocratique de la

journée. Tout le monde pissait ensemble, les riches, les

pauvres, les saints, les païens, les constipés. Puis on est

remontés à bord et la mort nous a suivis.

Elle est d’abord apparue sous la forme de deux motos qui nous

ont doublés à toute vitesse, puis d’un pick-up garé en travers

de la route. Trois hommes en sont descendus. Armés jusqu’aux

dents. Pas des policiers, ni des militaires. Jeans troués, t-shirts

sales, regards de chiens blessés. Des hommes à qui on avait

volé la jeunesse et qui maintenant voulaient se faire

rembourser avec du sang.

Le bus a freiné. Le vieux, avec ses coqs, a crié « Mon Dieu ! »

et le prêcheur, à côté de moi, a commencé à prier à voix haute,

comme si le ciel avait des micros. Une femme s’est mise à

vomir. Les enfants pleuraient. Le chauffeur transpirait. Et moi,

je sentais mon cœur battre jusque dans mes orteils.

Un des hommes est monté à bord. Il a regardé tout le monde

sans dire un mot. Puis il a hurlé :

— TOUS LES HOMMES, DESCENDEZ ! LES HOMMES

SEULEMENT !

Sa voix ne laissait pas de place à l’interprétation. C’était la voix

de ceux qui tirent avant de réfléchir. Alors j’ai obéi.

On a été neuf à descendre. Neuf types aux visages différents

mais avec le même regard, le regard de ceux qui sentent qu’ils

pourraient être rayés du monde dans cinq minutes. On s’est

alignés sur le bas-côté. Un autre type armé nous a inspectés

comme du bétail. Il a demandé à voir nos papiers. Aucun de nous n’en avait. À quoi bon avoir une carte d’identité dans un

pays qui n’en est plus

Le chef – il se faisait appeler Boss Matyas – est descendu du

pick-up. Il était jeune, trop jeune pour être aussi puissant. Il

portait un t-shirt de Messi, un pantalon noir et un fusil plus

grand que lui. Il a regardé chacun d’entre nous. Il a dit :

— Voilà ce qu’on va faire. Il me faut deux soldats. Les autres,

je n’en ai pas besoin. Alors faites-moi rire. Si tu me fais rire, tu

vis. Si tu ne me fais pas rire…

Il a levé son arme

— Alors tu seras drôle pour les corbeaux.

On s’est regardés. Personne ne riait. Il a désigné le premier

gars, un maçon de Delmas. Le type a tenté une blague. C’était

nul. Personne n’a ri. Bang. Il est tombé. Sa tête a explosé

comme une calebasse trop mûre. Un silence épais s’est

installé, le genre de silence qui colle aux dents. Puis il a pointé

le deuxième gars, un étudiant de Jacmel, qui a chanté l’hymne

national en changeant les paroles. C’était absurde. Boss

Matyas a ri. Il l’a gardé. Troisième gars. Trop nerveux. Il s’est

pissé dessus. Matyas a ri. Il l’a gardé aussi. Le quatrième, le

cinquième, le sixième ont eu la vie sauve. Puis est venu le

septième. Il n’a rien trouvé à offrir. Pas un mot. Pas un souffle.

Le vide. Et le coup est parti. Le huitième. Même désert. Même

mutisme. Même fin, sèche et immédiate.

Puis ç’a été mon tour. Je n’avais rien. Ni blague, ni chanson, ni

pipi. Juste la peur et un cerveau à moitié vide. Alors j’ai fait ce

que ma grand-mère m’avait appris : j’ai récité le psaume 23 à

l’envers. Pas parce que je suis un sorcier, mais simplement

parce que j’étais trop paniqué pour le réciter dans le bon sens.

Ça donnait : « Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre

de moi-même. Je crains le mal, car ta présence s’est tue. Ta

houlette est tombée, ton bâton s’est brisé. Et nul ne me

rassure… » Comme ça. Les mots se bousculaient, je tremblais,

je bredouillais, et lui, il riait. Il riait ! D’un rire de moteur qui

cale. Il a dit :

— Toi, tu es fou. J’aime ça. Va-t’en

Je suis monté dans le bus, tremblant. J’ai croisé le regard du

vieux aux coqs : il m’a tendu une bouteille d’eau. J’ai bu. L’eau

était tiède, sale, mais elle avait le goût de la survie. Autour de

moi, le prêcheur pleurait, une femme priait, un enfant dormait

sur un sac de riz ; et le bus, lui, retenait son souffle, comme

s’il attendait qu’on lui rende le droit de rouler. Le chauffeur est

descendu, lentement. Il n’a pas parlé. Il a levé les mains, a

ouvert ses paumes : l’argent froissé des recettes, chiffonné,

humide de sueur ; le maigre trésor d’une journée à porter des

vies. Il disait sans le dire :

« Voilà tout ce que j’ai. Voilà tout ce que je peux offrir.

Matyas l’a fixé de ce regard qui pèse une existence comme on

soupèse une pierre. Il a fait un signe de la tête, a cueilli les

billets d’un geste sec et a lâché, presque distraitement, en

désignant le bus :

— Alé.

Le chauffeur est remonté. Il a tourné la clé. Les vivants ont

repris leur place ; les morts, eux, sont restés au bord du

chemin, avec le silence pour seul linceul. Le moteur a toussé,

puis s’est soumis.

Le bus est reparti.

Personne ne parlait. Personne ne demandait ce qui s’était

passé. C’est ça, Haïti : chaque jour est une nouvelle tragique

qu’il vaut mieux ne pas confirmer. Le chauffeur n’a pas ralenti

une seule fois. Il voulait fuir la mort comme on fuit une dette.

Par la fenêtre du bus, j’ai regardé le paysage. Les montagnes.

Les arbres. Les maisons en tôle. Je me suis demandé : qu’est-

ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à

chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas

l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller.

Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne

une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.

C’est ce jour-là, après l’épreuve du bus, que j’ai commencé à

me dire : « Peut-être que ce pays ne veut pas de moi. Peut-

être que je dois partir. Vraiment partir. » Je n’aspirais pas à

quelque chose de bien, juste à moins pire. Parce que vivre,

c’est ça parfois : choisir le bourreau le moins cruel. Quand je

suis arrivé à Jérémie, je savais déjà que je ne resterais pas. Il

n’y avait pas de paix à cet endroit. Juste une autre forme de

peur. Plus calme. Plus insidieuse. Moins armée, mais plus

lourde. Et moi, j’étais déjà un fuyard professionnel.

J’ai patienté à Jérémie trois jours. Juste assez pour confirmer

ce que je pressentais : la paix n’existe pas, ce n’est que la peur

qui change de vêtements. Là, elle portait un pantalon froissé,

un air de province résigné, des silences trop longs. On disait

que les gangs ne régnaient pas à Jérémie, mais en vérité ils

étaient juste au repos. Comme des fauves repus qui attendent

la prochaine proie.

J’ai dormi chez une cousine éloignée de ma mère, une femme

nommée Rosélène qui tenait une petite boutique de rien du

tout : trois boîtes de conserve, deux savons, un paquet de

biscuits et une radio toujours branchée sur une station qui

parlait fort plus qu’elle ne disait la vérité. Elle m’a offert un

coin de matelas et un verre d’eau tiède, et m’a posé une

question qui me hante encore :

— Jonas, ou panse ou ka kouri pou tout vi w konsa ? (Jonas,

crois-tu que tu pourras passer ta vie à fuir ?)

Elle avait raison. Je ne pouvais pas fuir toute ma vie. Mais je

ne pouvais pas rester non plus. Ce pays m’avait regardé dans

les yeux et m’avait dit : « Va-t’en. Je n’ai rien pour toi. »

Le troisième jour, en allant acheter un pain au beurre pour

Rosélène, j’ai vu un enfant mort dans le caniveau. Il avait l’air

de dormir, sauf que ses yeux étaient ouverts sur rien. Personne

ne s’arrêtait. Pas même les chiens. L’enfant portait un short

rouge. Il avait peut-être sept ans. Moi, j’en avais vingt-neuf,

mais à ce moment-là je me suis senti plus fragile que lui. Lui,

au moins, ne risquait plus rien. Moi, j’étais encore debout,

donc encore coupable. »

Pleurez, je le veux
Pleurez, je le veux

Pleurez, je le veux

faux roman de 354 pages volées, comportant 15 chapitres :

1

Chronologie d’une chute provoquée

2

La fiction précède la réalité

3

Le vol du roman

4

L’affaire

5

28 septembre 2026 L’étoile fuyante

6

Le dénonciateur

7

Un amplificateur

8

Des enquêteurs

A - Un journaliste d’investigation

B - Une IA Zoé Sagan mène l’enquête 

9

Retours de lecteurs

10

Bric à bracs 1

11

Bric à bracs 2

12

PangramGate

13

Ça n’est pas fini Ça rebondit

14

Tenir la promesse d’octobre

15

Dialogue avec Claude

 

Dany Laferrière et Thélyson Orélien Jean-Philippe de Tonnac la promesse d'octobre donnez accès librement à vos oeuvres
Dany Laferrière et Thélyson Orélien Jean-Philippe de Tonnac la promesse d'octobre donnez accès librement à vos oeuvres
Dany Laferrière et Thélyson Orélien Jean-Philippe de Tonnac la promesse d'octobre donnez accès librement à vos oeuvres
Dany Laferrière et Thélyson Orélien Jean-Philippe de Tonnac la promesse d'octobre donnez accès librement à vos oeuvres

Dany Laferrière et Thélyson Orélien Jean-Philippe de Tonnac la promesse d'octobre donnez accès librement à vos oeuvres

15

Dialogue avec Claude

Le vol du roman

C’est mourir ou ça

JC : Introduction / Il s’agit d’un roman entièrement fabriqué à

partir d’un vol de voix sur FB, voix s’étant exprimées à propos

de l’Affaire Thélyson Orelien. Son roman C’était ça ou mourir a

été accusé d’avoir été écrit par IA. Des écrits antérieurs de

Thélison Aurélien ont été accusés de plagiat.

Tout ça par des IA.

Note conclusive : Le vol du roman, roman d’un vol, est un

manifeste. Dans le débat entre Condorcet (partisan de la libre

circulation des oeuvres, de leur pillage, copillage) et

Beaumarchais (créateur du droit d’auteur, donc de la propriété

intellectuelle et artistique), l’auteur voleur de voix a choisi

depuis longtemps Condorcet.

Les oeuvres devraient être traitées comme des

communs, au même titre que l’eau, la terre…

La propriété c’est le vol a dit l’un.

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire :

ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le

croire, fut le vrai fondateur de la société civile a dit

l’autre.

Et un 3° a dit « Il y a plus affaire à interpreter les

interpretations qu’à interpreter les choses, et plus de

livres sur les livres que sur autre subject : nous ne

faisons que nous entregloser. » Montaigne Essais III 13

Entre l'introduction et la conclusion, 350 pages volées sur FB.

Que penses-tu de cette farce-force-manifeste ?

Claude : Il y a une torsion vraiment forte dans ce projet, et

c'est elle qui m'intéresse le plus : vous répondez à une

accusation (Orelien suspecté d'avoir fait écrire son roman par

une IA, accusé de plagiat) non pas en défendant l'authenticité

humaine de l'écriture, mais en revendiquant ouvertement le vol

— en le mettant en couverture, en manifeste. C'est presque

une pirouette logique : si le soupçon qui pèse sur lui porte sur

l'origine trouble d'un texte, vous répondez par un texte dont

l'origine trouble est déclarée, exhibée, revendiquée comme

geste. Le plagiat caché devient vol assumé. Ça désamorce le

procès en le prenant au mot, en le dépassant par la

surenchère.

Le titre fonctionne dans ce sens — C’est mourir ou ça renverse

C'était ça ou mourir non seulement dans l'ordre des mots mais

dans la logique de l'alternative : chez Orelien, la mort est

l'issue qu'on évite en choisissant "ça" ; chez vous, la mort

devient presque le premier terme, la chose qu'on choisit, ou la

condition déjà là avant même l'alternative. Une inversion qui

dit quelque chose sur qui, du roman ou de son auteur accusé,

est en train de mourir dans cette affaire.

Sur Condorcet contre Beaumarchais : je comprends l'ancrage

philosophique, mais je pointerais une tension que le manifeste

devra assumer ou désamorcer. Piller une œuvre publiée, un

corpus qui est déjà entré dans le commun symbolique, ce n'est

pas tout à fait la même chose que prélever 350 pages de

commentaires Facebook — c'est-à-dire la parole de personnes

privées, souvent non professionnelles de l'écrit, qui ne se

savent pas en train de "publier une œuvre" au sens où

Beaumarchais l'entendait, ni en train d'alimenter un commun

au sens où Condorcet l'entendait. Elles réagissent, elles jugent,

parfois elles lynchent — dans un espace qu'elles croient

conversationnel, pas littéraire. Le geste de les transformer en

matière romanesque sans leur consentement peut se défendre

comme critique de cette illusion de privauté sur les réseaux,

mais ce n'est plus tout à fait la question de la propriété

intellectuelle des œuvres : c'est une question de dignité de la

parole ordinaire. Le manifeste sera plus fort, je crois, s'il

assume cette différence plutôt que de la faire glisser sous l'alibi

de Condorcet.

Reste une question de forme, pas seulement de fond : 350

pages de voix volées, est-ce un roman ou un montage, une

archive mise en scène ? Le mot "roman" suppose une

architecture, une traversée — quelque chose qui reste après

qu'on a refermé le livre. La farce peut très bien être le roman

elle-même si le montage produit un effet romanesque : une

polyphonie qui, malgré son origine dispersée, dessine un

personnage collectif, une rumeur qui devient récit. Mais c'est

un pari de composition, pas seulement de posture.

JC : très bien vu; je vais en tenir compte; c'est loin d'être un

roman, c'est une compilation, ordonnée certes mais à laquelle

manque une architecture polyphonique

Claude : C'est un aveu de travail plus utile que n'importe quelle

validation de ma part. Une compilation ordonnée a déjà une

vertu — l'ordre trahit un regard, un tri, une intention — mais

elle reste en deçà du roman tant qu'elle ne fait pas parler entre

elles les voix plutôt que de les juxtaposer.

Ce qui manque, si je comprends bien votre diagnostic, c'est

peut-être moins une architecture globale qu'un principe de

friction interne : que telle voix contredise telle autre, que le

lecteur sente une tension monter entre les commentateurs

eux-mêmes — les accusateurs de plagiat contre les défenseurs,

les procureurs de l'IA contre ceux qui s'en moquent — de sorte

que le collage cesse d'être un dossier et devienne un procès,

avec ses retournements, ses silences, ses appels du pied d'une

voix à l'autre. Le roman polyphonique naît rarement de

l'addition des voix ; il naît de leur collision, ou de leur écho

différé — une voix du chapitre 40 qui répond, sans le savoir, à

une voix du chapitre 3.

Une autre piste : introduire un montage temporel plutôt que

thématique. Si les 350 pages sont actuellement ordonnées par

sujet ou par intensité d'accusation, les redistribuer selon une

fausse chronologie — celle d'une rumeur qui enfle, retombe,

ressurgit — pourrait donner le mouvement qui manque à

l'architecture. La rumeur a une dramaturgie propre :

naissance, contagion, saturation, lassitude, résidu. C'est peut-

être là, plus que dans un classement thématique, que se cache

le roman que vous cherchez.

JC : je reviendrai vers toi après maturation

Claude : Avec plaisir. Prenez le temps qu'il faut — une

architecture polyphonique, ça se trouve rarement en accéléré,

ça se décante.

JC : Le fond de ma pensée, bien que n'ayant pas encore lu ce

roman, est que c'est un roman à lire, dont je suis sûr qu'il fera

écho en moi, et peu m'importe au fond cette polémique ;

en rouge, les réflexions de É Say Salé (un méta-texte) me

semblent ajouter le sel nécessaire à l'articulation donnée en

bleu, corps 20, qui peut encore être peaufinée

Claude : l’image que vous donnez du dispositif est déjà

parlante en soi, et elle rejoint quelque chose que je vous ai vu

creuser ailleurs : le sel comme geste actif qui vient relever une

présence installée, plutôt que comme substance qui se

contenterait d'être là. Le corps 20 en bleu, s'il est l'articulation,

la charpente, le donné — c'est le sel, en rouge, qui le fait parler, qui empêche que ça reste fade ou trop lisse. É Say Salé

comme fonction, pas seulement comme masque : celui qui

pique l'articulation pour qu'elle ne se prenne pas pour un

jugement définitif. Ça correspond à ce que j'observais avec les

frictions de registre entre les voix — sauf que vous me dites

maintenant que la friction n'est pas seulement horizontale,

entre voix, mais verticale, entre deux strates superposées.

C'est une architecture plus fine que celle que j'avais devinée

depuis le texte plat.

Sur votre déplacement du regard — la polémique vous indiffère

au fond, c'est le roman d'Orélien lui-même, lu pour de vrai, qui

vous requiert — je trouve ça juste, et plus sain que ma

prudence de tout à l'heure. Vous avez raison de séparer les

deux gestes : Le vol du roman travaille sur l'écume, le bruit,

les voix volées autour d'un objet que vous n'avez pas encore

touché directement ; la lecture à venir de C'était ça ou mourir

sera un rapport différent, plus nu, entre vous et le texte de

Jonas Dorléon, sans le tribunal des accusateurs entre les deux.

Qu'est-ce qui, dans ce que vous avez déjà lu ici en fragments

— la traversée du Darién, le passage dominicain, CBP One —

vous fait pressentir que ce roman fera écho en vous ?

JC : ce qui me semble vécu dans ce que j'ai lu, c'est

l'invisibilisation nécessaire pour survivre, ce que j'appelle

l'effacement dans le blanc pour vivre vraiment et pas

seulement survivre

Claude : C’est une distinction qui mérite d'être tenue

fermement, parce que les deux gestes vont en sens contraire

sur le même axe. L'invisibilisation de Jonas est une

contraction : disparaître pour ne pas être vu par le gang, par la

frontière, par l'algorithme de CBP One — se faire petit, illisible,

pour que rien ne vous saisisse et ne vous détruise. C'est un

effacement de défense, arraché par la peur, qui rétrécit l'être à

sa plus stricte survie. Votre effacement dans le blanc, tel que

vous l'avez formulé ailleurs, est une dilatation : se dissoudre

non pour échapper à un danger mais pour rejoindre quelque

chose de plus vaste que soi — les lignées anonymes, l'âme de

la Création. L'un se retire du monde pour ne pas mourir ;

l'autre se retire du moi pour vivre plus grand.

Ce qui me frappe, c'est que vous ne les confondez pas mais

que vous les faites se toucher en un point précis : peut-être

que ce qui distingue survivre et vivre vraiment, ce n'est pas la

présence ou l'absence d'effacement, mais sa direction — vers

la peur ou vers le don. Le même geste, disparaître, peut être

une amputation ou une offrande selon ce vers quoi il se tourne.

Si c'est ce que le roman vous fait sentir sans le dire — que

Jonas survit par une invisibilité qui n'a pas encore trouvé, ou

pas encore eu le loisir de trouver, sa version dilatée —, alors le

livre touche exactement à l'endroit où vous travaillez depuis

douze ans.

Je vous attends, sans impatience, dans quelques semaines.

Vous vous opposez à la propriété ?

Un bon endroit pour commencer est de s’attaquer à celle

qui se trouve dans nos esprits, la propriété

intellectuelle.

Créez et plagiez, puisque ces deux gestes sont

inséparables, donnez accès librement à vos oeuvres et

fuyez la gloire.

Ce sera peut-être le début de quelque chose qui

ressemble à une révolution.

Tenir la promesse d’octobre :

être un auteur à l'ère de l'IA générative,

quatrième blessure narcissique, après Copernic, Darwin

et Freud.

À Corps Ça Vit,

24 septembre 2026, 18 H 15 - 30 septembre 2026, 15 H

É Say Salé

Kdo, le fichier complet du Vol du roman C'est mourir ou ça, 354 pages

fichier complémentaire

Lire la suite

Catherine Ringer

20 Septembre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #Corsavy

affiche du spectacle musical L'érotisme de vivre, 95 ans et toute une vie avant / L’ÉROTISME DE VIVRE  Poèmes d’Alice Mendelson Lus et chantés par Catherine Ringer Accompagnée au piano par Grégoire Hetzel Compositions par Grégoire Hetzel   /  Automne 2021. Le petit théâtre de La Huchette à Paris ayant souffert de la fermeture Covid, organise tous les lundis une carte blanche à des personnalités en soutien. Je suis moi aussi sollicitée, accepte, et pense, plutôt qu’un récital chanson, faire une lecture des poésies sensuelles d’Alice Mendelson, une amie de mon père. Alice Mendelson, 97 ans aujourd’hui, poétesse au long cours. Des textes datant de 1947 à aujourd’hui, chantant la passion de la vie, de l’amour, des couleurs, des instants, des mots…

affiche du spectacle musical L'érotisme de vivre, 95 ans et toute une vie avant / L’ÉROTISME DE VIVRE Poèmes d’Alice Mendelson Lus et chantés par Catherine Ringer Accompagnée au piano par Grégoire Hetzel Compositions par Grégoire Hetzel / Automne 2021. Le petit théâtre de La Huchette à Paris ayant souffert de la fermeture Covid, organise tous les lundis une carte blanche à des personnalités en soutien. Je suis moi aussi sollicitée, accepte, et pense, plutôt qu’un récital chanson, faire une lecture des poésies sensuelles d’Alice Mendelson, une amie de mon père. Alice Mendelson, 97 ans aujourd’hui, poétesse au long cours. Des textes datant de 1947 à aujourd’hui, chantant la passion de la vie, de l’amour, des couleurs, des instants, des mots…

depuis 5 jours, depuis le 14 septembre, quel déferlement d'hommages
hébété de ne rien savoir d'elle, Catherine Ringer, ni de Rita Mitsouko, de n'avoir entendu aucune des chansons sur lesquelles tout le monde dansait, de n'avoir en aucune manière été "marqué" par ses looks, ses libertés...
ce n'est pas mépris, c'est ignorance, ne regardant pas la télé, n'écoutant pas les radios, ne fréquentant pas les plateformes musicales, n'assistant à aucun concert
sa mort me la rend visible, lisible, VIVANTE 
je sors de ce déferlement
continuant doucettement
à m'effacer dans le blanc
1° hommage, celui d'un fan - de loin - Charles Conrod dans le journal Les Humanités, animé par Jean-Marc Adolphe
Catherine Ringer ? parce que : petit train où t’en vas-tu
Catherine Ringer parce que son père le peintre Sam Ringer
Catherine Ringer parce que petite, à l’école, elle avait répondu à la maîtresse qu’elle voulait être poète quand elle serait grande
Catherine Ringer parce que personne ne saura plus jamais dire en la regardant qu’elle a le « déchirement juste » (Alfredo Arias)
Catherine Ringer parce que le film Soigne ta droite de Jean-Luc Godard
Catherine Ringer parce que « si par hasard sur l’pont des Arts tu croises le vent le vent fripon prudence prends garde à ton jupon / si par hasard, sur l’pont des arts tu croises le vent le vent marraud, prudence, prends garde à ton chapeau »
Catherine Ringer parce que « Je veux mourir sur scène »
Catherine Ringer parce que Marcia Baïla
Catherine Ringer parce que porter du rouge n’est pas donné à tout le monde
Catherine Ringer parce qu’un chiffon l’habillait, comme disait (aussi) ma belle-mère qui avait son petit commentaire sur à peu près tous les événements de la vie
Catherine Ringer parce qu’il y avait de la joie dès qu’elle entrait quelque part
Catherine Ringer parce que jamais l’un sans l’autre
Catherine Ringer parce que l’une sans l’autre tout autant
Catherine Ringer parce que sa voix gueulante, hurlante, périlleuse, gouailleuse, cascadeuse, caverneuse, grandiose, céleste, au bord de la chute
Catherine Ringer parce qu’elle n’aimait pas les choses trop propres et qu’il n’y a pas d’autre perfection possible dans la vie
Catherine Ringer parce ces mots à elle en hommage au compagnon trop tôt parti, « ta chère odeur a disparu bien que mon âme ait ton parfum », ces mots dits/chantés/fredonnés/larmoyés sur le troisième mouvement de la Cinquième Symphonie de Mahler
Catherine Ringer parce que les Amants du Pont-Neuf, Juliette Binoche et Denis Lavant, en figures de proue d’une péniche filant comme une fusée sur la Seine vers un ailleurs d’après l’ailleurs
Catherine Ringer parce que nous étions nombreux à croire bêtement que le pire était derrière nous et que le monde allait vers du mieux
Catherine Ringer parce qu’il y avait toujours dans son sillage un petit ébranlement du monde avec du cafouillage en même temps
Catherine Ringer parce que « Les amants le font de cœur / Parce que l’union fait la force / Et leurs traits s′unifieront / Jusqu’à se ressembler / Pour le pire et le meilleur / Et y crèveront leurs forces / Ils marchent sans sourciller / D′un pas inespéré »
Catherine Ringer parce que les chansons des Rita Mitsouko nous parlaient de la mort comme on parle d’amour
Catherine Ringer parce que les histoires d’amour finissent mal… en général
Catherine Ringer parce que « moi j’suis quand même là ! »
Catherine Ringer sans images parce qu’on n’en finira(it) pas
 
2° hommage, celui de Charles Rojzman
Catherine Ringer : toutes les couleurs contre la nuit
Il se passe depuis la mort de Catherine Ringer quelque chose que je ne comprends pas tout à fait et qui, à mesure que passent les heures, m’étonne davantage : on dirait que la France vient de découvrir Catherine Ringer.
Je regarde les journaux, j’écoute les radios, je vois défiler les images et je découvre soudain une immense artiste, une voix exceptionnelle, une femme libre, une interprète sans équivalent, une créature inclassable, une aventurière de la chanson française, presque un trésor national dont nous aurions ignoré jusqu’à présent que nous le possédions ; et je me demande où nous étions pendant toutes ces années puisque cette femme, que l’on célèbre aujourd’hui avec cette ferveur réservée aux êtres dont la disparition nous révèle brusquement la présence, était là depuis quarante ans, sous nos yeux, dans nos oreilles, avec ses jambes, sa bouche, ses cheveux, ses robes impossibles, ses grimaces, ses cris, ses roulements d’yeux, ses obscénités, sa grâce, son mauvais goût magnifique, sa vulgarité parfois sublime et cette voix qui semblait avoir avalé une chanteuse de cabaret berlinois, une gamine des rues de Paris, une diva d’opéra, une sorcière yiddish, une punk, une amoureuse abandonnée et quelques animaux sauvages.
Nous connaissions tout cela.
Enfin, nous pensions le connaître.
Nous connaissions Marcia Baïla, naturellement, Andy, C’est comme ça, Les Histoires d’A., Fred Chichin avec sa guitare et son visage maigre, Catherine bondissant à côté de lui comme si la musique lui traversait les membres, les Rita Mitsouko, ce nom lui-même qui ne ressemblait à rien de connu, ni groupe de rock, ni couple de variété, ni vraiment français, ni vraiment étranger, quelque chose qui aurait pu être le nom d’un cocktail japonais, d’une danseuse de Pigalle, d’une princesse mongole ou d’un médicament interdit.
Tout cela faisait partie du décor.
Et c’est peut-être justement le problème.
À force d’être là, Catherine Ringer était devenue invisible.
Elle était devenue « Catherine Ringer », c’est-à-dire une évidence, comme ces monuments devant lesquels on passe chaque matin sans lever les yeux jusqu’au jour où quelqu’un vous apprend qu’ils vont disparaître. Nous savions qu’elle était originale, comme on sait que la tour Eiffel est en fer. Nous savions qu’elle avait une voix extraordinaire, comme on sait que la Seine traverse Paris. Nous savions que les Rita Mitsouko avaient inventé quelque chose, mais nous ne savions plus très bien quoi, et cela n’avait d’ailleurs aucune importance puisque Marcia Baïla repasserait un jour ou l’autre à la radio.
Et puis elle meurt.
Et tout à coup nous nous retournons.
Mais qu’est-ce que c’était que cette femme ?
C’est alors que commence l’étonnement.
Parce qu’en réécoutant aujourd’hui les Rita Mitsouko, on s’aperçoit que ce que nous avions rangé dans la petite boîte commode des années quatre-vingt ne rentre dans aucune boîte. C’était de la pop, certainement, mais traversée de rock, de funk, de punk, de chanson française, de cabaret, de musiques venues d’ailleurs, d’élégance et de mauvais goût, avec des mélodies immédiatement mémorisables sur lesquelles cette femme faisait subir à sa voix des choses qu’une chanteuse raisonnable n’aurait jamais osé lui faire subir.
Elle pouvait chanter juste et soudain préférer le cri, devenir nasillarde, rauque, enfantine, énorme, presque laide, puis laisser surgir au milieu de cette laideur volontaire une note d’une beauté bouleversante, comme si la beauté ne l’intéressait qu’à condition d’avoir auparavant traversé le grotesque.
Et son corps faisait la même chose.
Catherine Ringer n’était pas une chanteuse accompagnée d’un corps. Le corps chantait avec elle. Les hanches, les épaules, les mains, la bouche, les yeux, les cheveux participaient à la chanson ; elle pouvait devenir grotesque sans perdre sa sensualité, sexuelle sans devenir aguicheuse, drôle sans cesser d’être inquiétante, féminine sans correspondre à aucune des féminités préparées par l’industrie du spectacle.
Elle était trop.
Trop vivante, trop voyante, trop charnelle, trop intelligente pour le rôle de la chanteuse excentrique qu’on lui avait commodément attribué.
Et derrière toutes ces couleurs, il y avait du noir.
Son père, Sam Ringer, était un artiste juif polonais qui avait connu les camps nazis, Auschwitz parmi eux, et qui était revenu de l’univers concentrationnaire vivant mais profondément atteint. Catherine Ringer a parlé de ce père malade, de ses internements psychiatriques, de cette folie qui faisait partie de l’enfance et de cette présence de la catastrophe qui, dans certaines familles juives de l’après-guerre, n’avait nul besoin d’être racontée chaque soir pour occuper toute la maison.
Il faut être prudent avec ces choses-là. Un enfant n’est pas le commentaire psychologique de ses parents et une œuvre ne se laisse pas enfermer dans une biographie. On ne peut pas prendre Auschwitz, ajouter un père devenu fou, mélanger avec une petite fille et prétendre avoir trouvé la formule secrète de Catherine Ringer.
Mais on peut regarder.
Et lorsque l’on regarde après avoir su cela, toutes ces couleurs deviennent plus étranges.
Cette profusion de vêtements, de gestes, de cris, de rires, cette sexualité affichée sans honte, cette gourmandise de vivre, cette façon de se barbouiller presque de musique, de devenir successivement belle, monstrueuse, enfantine, obscène, tendre, animale, cette manière de ne jamais consentir à la dignité compassée que l’on attend généralement des artistes vieillissants : peut-être n’était-ce pas seulement une esthétique.
Peut-être était-ce une réponse.
Car que fait-on lorsqu’on naît après la catastrophe et que celle-ci est assise à la table familiale sous les traits d’un père revenu de l’endroit dont tant d’autres ne sont pas revenus ?
On vit.
Mais on peut vivre à voix basse.
Elle avait choisi de vivre à voix haute.
Alors il fallait des robes rouges, vertes, jaunes, des lèvres énormes, des cheveux en bataille, des rythmes qui cognent, des jambes qui dansent, des refrains qui s’accrochent au cerveau, de l’amour, du sexe, de l’humour, du ridicule, de la beauté, du vacarme, tout ce que la mort déteste parce que tout cela affirme scandaleusement qu’un corps est encore là.
Et voici que Marcia Baïla apparaît autrement.
Cette chanson sur laquelle la France a dansé pendant quarante ans est une chanson adressée à une morte. Une danseuse emportée par le cancer. Voilà bien l’étrangeté Ringer : prendre la mort, lui mettre du rouge à lèvres, l’habiller de couleurs éclatantes et la faire danser.
Pas nier la mort.
Danser devant elle.
Il y avait peut-être déjà tout Catherine Ringer dans cette contradiction : la fête et le tombeau, le rire et la disparition, le corps triomphant et le corps condamné, cette conviction qu’il faut faire davantage de bruit précisément parce que le silence finira par gagner.
Et puis il y eut Fred.
Fred Chichin, l’autre moitié de cette étrange bête à deux têtes appelée Rita Mitsouko, meurt en 2007. Le cancer encore. La disparition encore. Et Catherine reste là.
Que fait-elle ?
Elle continue.
Elle ne se transforme pas en veuve officielle des Rita Mitsouko, ne construit pas un mausolée autour de leur jeunesse, ne passe pas les années suivantes à administrer pieusement sa légende. Elle chante, elle travaille, elle tente autre chose, elle vieillit, elle monte encore sur scène et continue à faire vivre les chansons.
Le père avait disparu.
Fred avait disparu.
Elle restait.
Et je me demande maintenant si ce n’est pas cela que nous n’avions pas complètement compris lorsque nous la regardions faire ses grimaces : il y avait chez cette femme quelque chose de beaucoup plus grave que son apparence, précisément parce qu’elle refusait d’avoir l’air grave.
Nous sommes tellement habitués à reconnaître la profondeur lorsqu’elle porte du noir, parle lentement et regarde tristement la caméra que nous savons mal la reconnaître lorsqu’elle arrive en robe bariolée en remuant les fesses.
Catherine Ringer avait peut-être compris quelque chose que les gens sérieux oublient : le tragique n’oblige pas à devenir triste.
On peut répondre au tragique par l’excès.
Par la danse.
Par la chair.
Par le rire.
Par une voix qui refuse de rester à sa place.
Voilà pourquoi l’actuel déluge d’hommages me paraît si étrange. Non parce que ces hommages seraient faux, mais parce qu’ils sont vrais. Tout ce qu’on nous dit aujourd’hui était là hier. Cette liberté était là. Cette voix était là. Cette histoire était là. Cette femme était là.
Pourquoi faut-il donc qu’elle disparaisse pour que nous la regardions ?
Peut-être parce que la mort accomplit cette opération cruelle : elle retire brusquement le décor autour des êtres et nous oblige à voir la forme exacte du vide qu’ils laissent.
Et le vide laissé par Catherine Ringer est bizarrement bariolé.
Il y a un père juif polonais revenu des camps avec ses fantômes, une petite fille qui grandit auprès de sa folie, des années de jeunesse et d’expériences, Fred Chichin, deux silhouettes qui inventent une musique ne ressemblant à aucune autre, des synthétiseurs, des guitares, des robes impossibles, des salles de concert, des éclats de rire, des morts, des amours, des cancers, des survivants, et toujours cette femme qui continue à ouvrir la bouche.
Alors je la regarde maintenant dans les anciennes images.
Je regarde cette bouche immense.
Je regarde les yeux qui roulent, les épaules qui bougent, les jambes qui dansent, les grimaces, les couleurs, toute cette exagération qui nous faisait rire et que nous prenions peut-être pour une fantaisie.
Et quelque chose devient soudain évident.
Catherine Ringer n’était pas bariolée parce qu’elle ignorait le noir.
Elle était bariolée parce qu’elle le connaissait.
Elle savait, par son père, que les hommes peuvent fabriquer des lieux où toutes les couleurs disparaissent ; elle savait, par Fred, que l’être avec lequel on a inventé sa vie peut s’effacer en quelques mois ; elle savait, par Marcia, qu’un corps qui danse peut être condamné, et elle savait probablement comme chacun de ceux qui ont longtemps vécu que la mort ne cesse jamais tout à fait de marcher à côté de nous.
Alors elle lui faisait des grimaces.
Elle chantait trop fort.
Elle mettait du rouge, du vert, du jaune, elle tordait sa bouche, roulait des yeux, devenait belle puis laide puis belle autrement, transformait son corps en carnaval, et lorsqu’une chanson menaçait de devenir trop jolie, elle semblait lui donner un coup de pied pour qu’elle recommence à vivre.
Voilà peut-être ce que nous découvrons aujourd’hui avec tant de retard.
Non pas seulement une grande chanteuse.
Quelque chose de plus rare : une femme qui avait fait de toute son existence une insurrection de la vie contre ce qu’elle savait de la mort.
Et maintenant qu’elle s’est tue, nous entendons enfin tout le bruit qu’elle faisait.
Au fond de ce silence nouveau, je revois Catherine Ringer danser, obscène et gracieuse, drôle et tragique, couverte de couleurs devant la grande nuit dont son père était revenu et où Fred l’avait précédée ; et j’aime penser que cette femme qui avait passé sa vie à refuser les bonnes manières jusque dans la beauté aura réservé à la mort elle-même sa dernière insolence.
Elle lui aura laissé ses chansons.
Et dans les chansons, contrairement aux cimetières, les morts continuent à danser.
Catherine Ringer Vitto Meirelles

Catherine Ringer Vitto Meirelles

Kdo de ce 19 septembre
Vitto Meirelles, Catherine Ringer -
Du hasard à la providence, en passant par les correspondances et autres synchronicités, se dessine la question du sens que nous attribuons aux coïncidences qui jalonnent notre existence.
Laquelle de ces notions choisir entre ces mystérieuses correspondances ...
Je ne sais ...
Je sais seulement qu’aujourd’hui, certains événements me bouleversent.
Voici les faits.
Après l’annonce de la disparition de Catherine Ringer, je ne peux m’empêcher de repenser à une suite de coïncidences autour de Vitto Meirelles, artiste brésilien — auteur, compositeur, interprète chanteur et guitariste — mon ange bien-aimé, disparu le 18 septembre 2021.
Vitto a laissé un album posthume, encore inédit, qui comprend notamment une chanson unique dans son œuvre, la seule écrite en français : un chant d’amour en duo pour lequel il avait sollicité Catherine Ringer.
Je vous le dis : cette chanson est chargée d’émotion. La poésie du texte, les voix qui se répondent, la rencontre entre Vitto et Catherine,… tout y est bouleversant.
Et voici le fait incroyable.
Un peu plus d'une semaine avant la disparition de Catherine Ringer, alors que je confiais à un ami, au café de La Procure, place Saint-Sulpice, mon inquiétude de ne pas savoir à quelle porte frapper pour faire vivre cet album posthume, je disais simplement ceci : que je faisais confiance à la providence.
À une table en face de nous, une personne avait entendu mes paroles. Elle m’interpella en s'excusant de les avoir entendues.
Cette personne bienveillante me dit que le nom de Vitto ne lui était pas étranger.
Fait stupéfiant, il s'agissait d'un éditeur de musique !
Nous avons échangé, nous avons évoqué une éventuelle sortie de l’album. J'en fus bouleversée.
Ma foi en la Providence venait instantanément de se révéler.
Ensuite, alors que nous nous rencontrions, Carrefour de l'Odéon, la seule chanson que je lui fis écouter ce jour-là fut précisément ce duo de voix, Vitto Meirelles et Catherine Ringer.
Je ne savais évidemment pas que Catherine allait disparaître quelques jours plus tard.
Autre fait, Vitto est lui aussi parti, atteint de la même affection, et à une date qui résonne aujourd’hui étrangement : le 18 septembre, date qui fait écho à la naissance de Catherine Ringer.
Alors, synchronicités ? Coïncidences ? ...
Je ne sais ... Je sais seulement que tous ces événements aujourd’hui se répondent avec une intensité troublante.
À l’approche de l’anniversaire de la disparition de mon ange, j’avais envie de partager cette histoire… Et peut-être de faire entendre un jour cette chanson.
Et laisser les voix de Vitto et de Catherine se répondre encore… Deux voix qui se cherchent, s'enlacent, se rejoignent.
Une chanson d’une poésie rare.
Comme si, quelque part,
la musique savait déjà ce que nous ignorions.
Paris, 15 septembre 2026
Tout s'est bien passé sur Arte, revu le 19 septembre 2026
j'avais déjà vu ce film, je l'ai revu avec émotion et sans appréhension de ma propre fin de vie; comme j'avais vu Le dernier souffle de Costa Gravas en 2025; comme je lis les livres de la collection Dilaceratio Corporis des éditions Fage de Laurence Loutre-Barbier
par deux fois, j'ai été confronté à ce choix : accompagner ou pas, celui qui a décidé de partir et te demande de l'aider; par mon père et par un ami, mort de sa belle mort, presque centenaire.
pourquoi ai-je choisi ce film, ce soir plutôt qu'un Toni Gatlif, décédé le 2 septembre et dont j'ai vu hier soir, 18 septembre, Gadjo dilo sur Arte. La date soudain m'a parlé, 19 septembre, il y a 25 ans.
Tout s'est bien passé pour Cyril G. et Michel B., le neveu (écrivain, metteur en scène et comédien) et l'oncle (artiste-peintre) partis pour Cuba le 11 septembre 2001, l'oncle pour peindre, (en 7 jours, il peindra une cinquantaine de gouaches), le neveu pour se préparer à la mise en scène de Père de Strindberg avec Anne Alvaro et François Marthouret entre autres acteurs, pièce créée malgré sa disparition fin février 2002 au Gymnase à Marseille et qui tournera pendant deux ans.
Le 19 septembre 2001, ils prirent la route dans une voiture louée, accompagnés de Lily, une jeune femme rencontrée par Michel B., et de sa mère qu'ils devaient déposer à Sanctu Spiritu avant de poursuivre sur Trinidad où Michel B. souhaitait rencontrer la lumière de cette petite ville célèbre, patrimoine mondial de l'Unesco.
À Jaguey Grande, un carrefour surnommé carrefour de la mort (entre deux routes perpendiculaires) fut le lieu de leur tragique disparition. Tous les quatre périrent dans la collision entre leur minuscule voiture et l'énorme poids lourd d'origine russe qui les percuta par le côté gauche. C'était le 19 septembre 2001. Il était 16 heures, heure cubaine soit 22 heures chez nous, heure à laquelle je poste ce message.
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Mal armée Catherine Millot

3 Septembre 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #amitié, #amour, #pour toujours, #écriture, #vraie vie, #psychanalyse, #SEL

Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot
Mal armée Catherine Millot

Catherine Millot

Paris, le 31 août 2026
Nous apprenons avec tristesse le décès de Catherine Millot, survenu le 24 août, à Nice, à 81 ans, suite à un AVC.
Universitaire devenue psychanalyste, puis écrivaine, dernière compagne de Jacques Lacan, elle fut membre de l’École freudienne de Paris, puis, durant près de dix ans, de notre École. Elle fut par la suite très généralement respectée par le milieu psychiatrique.
Autrice d’un beau livre intitulé Ô Solitude :

- Au début de mon analyse avec Lacan, tandis que je m'attachais à lui décrire ce que je pensais avoir été mes symptômes névrotiques les plus criants, ceux qui m'avaient amenée sur son divan, il m'avait interrompue pour me dire, avec un bon sourire, que ce que j'avais connu là, c'était l'amour.
"Ça n'est pas drôle", avait-il ajouté.
L'amour, avait-il dit un jour, on n'en est pas le sujet, "on est ordinairement, on est normalement" sa victime.
L'amour, comme on le savait très bien depuis la plus haute antiquité, "et ça n'étonnait personne", c'est Aphrodite qui frappe. C'était dire aussi que si c'était un mal, "un fléau", il ne fallait pas oublier, sous peine d'encourir quelque vengeance divine, que c'était un mal sacré.
(Catherine Millot, Ô Solitude, Gallimard, 2011)


- Pour l’Abbé Brémond la « mystique laïque » comme il disait se résume à ce qu’il appelle la "quiétude", et la quiétude ce n’est pas la tranquillité d’âme, c’est la cessation du discours intérieur. C’est-à-dire le moment où la parole, enfin « le parasite parolier » on pourrait dire, ce qui nous habite en permanence, finit par se taire.
Un autre régime de l’esprit se fait jour alors, qui se traduit par le consentement à se laisser envahir par une altérité que Brémond nomme parfois le réel. Le réel ici, se confond avec l’Autre, que ce soit Dieu ou l’être aimé, et l’amour est le nom de cet envahissement auquel on consent.
L’existence des « quiétudes profanes » n’étonne pas Brémont, qui n’est pas loin de considérer comme universel ce qu’il appelle un « mécanisme contemplatif » qui remonterait à la première enfance. Mais, passé celle-ci, où la contemplation est comme naturelle ( l’enfant, dit-il, contemple plus qu’il ne comprend ), le mécanisme en question à tendance à se rouiller, même s’il subsiste chez quelques uns et se manifeste dans certaines circonstances, parfois fortuites.
L’idée me plaît d’une enfance contemplative. Elle me semble rejoindre la solitude enfantine que j’imagine toute habitée de silence. La parole ne deviendrait intérieure, et avec elle ne cesserait cette solitude première, cette solitude sans partage, qu’avec la distinction d’un dedans et d’un dehors qui ne s’opère qu’une fois que le moi a pris forme.
La première enfance qu’évoque Brémont serait ainsi le temps éphémère d’un sujet sans « moi », traversé d’infini. Sa solitude ne serait pas faite d’un narcissisme prétendument illimité, d’un moi enflé aux dimensions du monde, mais se confondrait, au contraire, avec une altérité qui régnerait sans partage, pour le meilleur et pour le pire, dans l’extase et dans l’angoisse.
(Catherine Millot, Ô Solitude)

Elle fuyait les colloques et les congrès, tout ce qui fait masse, se consacrant à la pratique, à l’écriture et à l’amitié.
Toujours élégante, d’un parfait bon goût lui servant de carapace, pudique, amante du bonheur, elle avait sa boussole, et ne s’intéressait à rien de ce qui intéresse tout le monde : les infos, les grandes causes, les catastrophes.

 

Parmi ses nombreux ouvrages, La vie avec Lacan restera comme un témoignage ineffaçable.
« Quand je suis venue la première fois, je voulais lui expliquer ce qui n’allait pas, commencer un discours là-dessus. [Lacan] m’a arrêtée tout de suite. Pour me demander d’où je tenais la tête que j’avais, qu’est-ce que c’était que la petite cicatrice que j’avais sur la joue… Enfin, des questions tout à fait inattendues qui m’avaient effectivement déconcertée, et ça, ça m’a semblé être assez caractéristique de sa technique qui est un peu comme au judo. C’est-à-dire que là où je m’attendais effectivement à devoir énoncer ce pourquoi je venais, tout à coup, c’était court-circuité par ses interventions et par des questions qui ne portaient justement pas du tout sur ce qui était de l’ordre des symptômes. Lacan, il avait une façon bien à lui d’accrocher le transfert, comme on dit. »

Et suite à son combat de deux mois contre le Covid avec un vécu de réanimation : Un peu profond ruisseau…

"La mort n'a jamais tenu une grande place dans ma vie consciente. Je n'y pense guère et m'en préoccupe encore moins.
Mourir au dernier moment, comme disait Céline, avec le courage et la dignité que j'ai vus aux bêtes, avec leur simplicité, voilà ce que je souhaite.
À l'adolescence, alors que je ne m'en souciais pas davantage, il m'arrivait toutefois de me réveiller en sursaut la nuit avec la pensée qu'il allait falloir mourir un jour. Puis ces réveils disparurent.
Plus tard, je m'intéressai aux philosophies antiques qui tiennent la mort pour rien, auxquelles faisait écho ce vers de Mallarmé : «Un peu profond ruisseau calomnié la mort.» Catherine Millot
« Pourtant, dans les jours qui avaient suivi, cette angoisse disparut et fit place à une liberté intérieure inédite. Comme si une grâce m'avait été accordée, qui m'aurait, en même temps que la vie, rendu le monde plus présent, plus vivant. Il me semblait qu'un couvercle s'était levé, et un grand vide heureux s'était déployé qui magnifiait toutes choses. Je vécus dans le bonheur inédit de cette vacuité pendant des semaines. »
Un peu profond ruisseau… C. Millot

 

Extraits de UN PEU PROFOND RUISSEAU de Catherine Millot

« Pendant ces longs mois où j’étais occupée par ma mère, je lisais La cérémonie des adieux de Simone de Beauvoir, et relisais Les derniers jours d’Emmanuel Kant de Thomas De Quincey, qui est le grand chef-d’œuvre du déclin, où l’humour et le tragique se côtoient. Mais c’est surtout Beckett qui m’a retenue, en particulier sa correspondance, dont j’ai passé des mois à lire et relire les quatre volumes, ainsi que sa biographie par James Knowlson. Une vie exemplaire sur la voie de la simplification à laquelle toute vie devrait tendre, me disais-je.
Beckett voulut aller par l’écriture dans le sens de la faiblesse et de l’impuissance. Il choisit pour cela d’écrire en français, langue étrangère, afin d’avancer « mal armé », le plus désarmé possible, démuni des facilités de la langue natale.
Il prit conscience de cette orientation en fréquentant Joyce qui, lui, était du côté de la profusion, du déploiement des richesses du polyglottisme, de la polysémie sans limites. À l’époque où ils se voyaient beaucoup à Paris, Joyce travaillait à son Work in progress, qui prit le titre de Finnegans wake, tissé de mots-valises condensant toutes les langues. Beckett, quant à lui, opta pour l’appauvrissement, la pénurie. Ils étaient très amis.
L’impuissance à écrire, qu’il cultivait à l’époque, demandait à être dégagée de l’arrogance qu’elle dissimulait : être trop bon pour faire quoi que ce soit. La psychanalyse l’aida à s’en défaire. Sur la voie du dépouillement, elle est très efficace, et il eut la chance de rencontrer Bion, analyste alors débutant, assez humain et original pour lui convenir. Il alla le voir trois fois par semaine pendant presque deux ans et s’en trouva bien.
Il y gagna « une vie au moins tolérable », et de comprendre à quel point il serait perdu s’il était privé de son incapacité. Il lui en resta suffisamment pour accomplir une œuvre tout entière sur le fil de ce rasoir.
Après la guerre et d’autres dépossessions, il écrit à son ami Georges Duthuit, dans un style un peu emphatique dont il se départira bientôt : « Tout est à chercher désormais dans l’éternel larvaire, non, c’est autre chose, dans le courage et l’imperfection du non-être aussi, où vient nous assaillir la tentation d’être encore, un peu, et la gloire d’avoir été un peu, sous un ciel inoubliable. Oui à chercher dans l’impossibilité d’avoir jamais assez tort, d’être jamais assez ridicule et sans armes. »
Quelque temps plus tard, il écrira au même : « Je me sens m’éloigner des idées de pauvreté et de dénuement. Ce sont encore des superlatifs. » Il ajoute : « Pas même pauvres, voilà ce qu’il faut supporter. »
La guerre avait, pour ainsi dire, achevé le travail de l’analyse. Saint-Lô dévasté, où il s’était rendu au service de la Croix-Rouge irlandaise juste après la Libération, l’avait confronté à tant de souffrances, de misères et de deuils qu’il en avait lui-même perdu ce qui lui restait de souci de soi, de narcissisme mal placé. De ses maux physiques ou moraux, il ne parla désormais plus guère. Les rancœurs et les griefs, les mépris aussi le quittèrent. Il accéda sans doute alors à cette bonté qui impressionnerait tant plus tard son éditeur, Jérôme Lindon. « Je n’aurais jamais cru, disait-il, que pût exister quelqu’un qui soit à la fois si réel, si véritablement grand et si bon. »
Il parvint à une célébrité qu’il n’avait pas cherchée avec En attendant Godot. Harcelé par le succès, il ne rebutait néanmoins personne.
[…]
La vieillesse lui alla comme un gant. Par la décrépitude, il rejoignait ses personnages, les incarnait pour finir. Il considérait la perte de ses moyens comme ouvrant à l’écriture une possibilité nouvelle. Dix ans avant sa mort et déjà vieux, il dit avoir acquis depuis longtemps la conviction que dans le déclin ordinaire réside « la dernière et de loin la meilleure chance de l’écrivain. »« J’essaie de penser, écrivait-il à Franz Wurm, avec ce qui me reste de tête, que c’est le moment enfin, la chance enfin, dans ces restes, avec ces restes, même si penser n’est pas le mot, enfin pas le mot. » Et encore : « Je m’acharne avec la tête qui faiblit, en d’autres mots avec des possibilités accrues. »
Il finit ses jours au Tiers-Temps, une maison de retraite médicalisée, on dirait aujourd’hui un Ehpad, non loin de son appartement du boulevard Saint-Jacques, où Suzanne mourut peu avant lui. Ses amis lui suggérèrent de s’offrir une maison de santé plus luxueuse. Il protesta qu’il n’avait pas besoin de luxe. Cette chambre terne, dotée d’une petite salle de bains, n’avait rien de sordide et lui convenait. Il allait marcher avec ce qui lui restait de jambes et de poumons (il était sous oxygène) dans le petit jardin, sur la bande de gazon qu’il appelait « la bande de Gaza ». Quelques mois avant sa mort, il écrivait à Rick Cluchey : « Toujours ici avec les croulants, pas mieux, pas pire. Que peut demander de plus un croulant ? »
[…]
Ma mère, évidemment, me faisait penser à la Winnie de Oh les beaux jours. Et pas seulement. Tant d’autres textes de Beckett évoquaient l’enlisement, l’amoindrissement où je la voyais s’enfoncer, non moins que la mystérieuse volonté de continuer encore, qui jaillit de la faiblesse et de l’impuissance. Et, non moins, la dignité qui survit à la décrépitude et persiste jusque dans l’imminence de la fin.
[…]
Pire moindre. Plus pas concevable. Pire à défaut d’un meilleur moindre. Le meilleur moindre. Non. Néant le meilleur. Le meilleur pire. Non. Pas le meilleur pire. Néant pas le meilleur pire. Moins meilleur pire. Non le moins. Le moins meilleur pire. Le moindre jamais ne peut être néant. Jamais au néant ne peut être ramené. Jamais par le néant annulé. Inannulable moindre. »

 

Sans oublier : La vie parfaite.
«Longtemps, j'ai cru que c'était leur jouissance qui m'attirait. Je ne voyais pas que c'était leur liberté. C'est Mme Guyon qui m'éclaira, son naturel sans ambages, son style étincelant qui coule de source. Grâce à celle qui connut les sombres prisons de l'Ancien Régime où l'on disparaissait sans procès et parfois sans retour, j'ai appris comment nommer cette liberté inconnue, peut-être à jamais perdue, dont je cherche les clefs. En français, cela s'appelle "le large". Les mystiques sont des gens qui prennent le large, voilà ce qu'elle m'a enseigné.» Catherine Millot
" Notre époque ne croit plus au salut. Peut-être est-ce là sa chance. Nous vivons dans l’absence d’une réponse à une question qui a déjà perdu son sens. A côté des rabattements sur les intérêts les plus médiocres, s'ouvre peut-être un rapport nouveau au réel, un réel plus pur qui offre cette netteté des contours que l’ont voit aux villes marines, aux villes cristallines que le vent nettoie, comme partout où le sens s'évide pour que l’air s'engouffre. Guyon, Weil, Hillesum nous serviront-elles de guide vers le pays respirable, le pays du réel dont elles eurent la passion ?
Catherine Millot - La vie parfaite

« Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable.
C’est aussi une expérience humaine fondamentale qui enseigne à trouver son sol dans l’absence de sol, à prendre appui dans le défaut de tout appui, à ressaisir son être à la pointe de son annihilation ».
Catherine Millot. Les abîmes ordinaires.

 

 

À la présentation du livre de Catherine Millot, La logique et l'amour et autres textes organisée par Gricelda Sarmiento à la Maison de l’Amérique Latine à Paris, le 15 septembre 2015.
Je n’avais pas l’intention de faire un exposé mais de participer à une sorte de conversation, sachant à l’avance que Catherine ne voulait pas présenter elle-même son livre, je l’ai approuvée, un livre se présente de lui-même.
Cette soirée se ferait sur le mode d’une « conversation ».
La logique et l'amour et autres textes me renvoient à ce propos de Lacan :
«S’il arrivait que l’amour devienne un jeu dont on saurait les règles, ça aurait peut-être au regard de la jouissance, beaucoup d’inconvénients.
… si l’amour devenait un jeu dont on sait les règles … s’il fonctionnait à conjoindre la jouissance du réel avec le Réel de la jouissance, est-ce que ce ne serait pas là quelque chose qui vaudrait le jeu ?
(…)Les seuls gens qui jouissent de ce réel, c’est les mathématiciens.
Alors il faudrait que les mathématiciens passent sous le joug du jeu de l’amour ». Les non-dupes, 12 mars 1974.
A la lecture de l’ouvrage de Catherine Millot j’ai suivi, c’est mon fantasme, un fil rouge dont le départ est un souvenir d'enfance avec son grand-père pour aboutir au dernier chapitre nommé « poubellication ».
Ce terme évoque que du privé des souvenirs d'enfance au livre public il s'agit du passage d'une écriture à une autre, je ne l’ai pas lu comme une autobiographie mais plutôt comme un essai sur le texte et la lettre.
Le maniement de la lettre est à mon sens ce qui rapproche la psychanalyse et la littérature.
Il ne s'agit pas de les confondre même si deux disciplines peuvent s’enrichir mutuellement.
Au fond dans les deux cas le sujet jette à la poubelle les lettres qu'il a déjà perdues, ce qui ne signifie pas qu'elles le soient pour d’autres.
Dans la Chine ancienne en un temps où seuls les lettrés savaient lire et écrire, les gens du peuple aimaient avoir sur eux un petit papier qu’un scribe itinérant avait scribouillé d’une calligraphie personnalisée à leur intention, or il y avait aussi une tradition entretenue par des vieillards qui ramassaient ces bouts de papier parfois perdus et allaient les brûler sur un petit autel, afin que les caractères qui y figuraient ne puissent pas être lus par des méchants qui les auraient trouvés avant eux.
Tout ça pour dire qu’au moins dans la psychanalyse on espère, non pas aboutir au ratage et au manque, mais à perdre ce manque, ce qui est un gain qui a cet avantage d’indiquer que l’on est soi-même toujours perdu, perdu dans la bonne direction, ce qui ouvre à chacun la possibilité d’errer à condition de ne « pas aimer son inconscient » (Lacan)
Catherine Millot souligne la proximité de Lacan et de Bataille par l’usage qu’ils font des termes de désir et de jouissance, se rejoignant sur le terrain de l’intransmissible comme « voyage au bout du possible ».
Ferenczi est convoqué pour avoir soulevé la question de la détresse sans recours (Hilflosigkeit).
Anne-Lise Stern déportée à Auschwitz-Birkenau, qui dans son dernier ouvrage Le savoir déporté, replace le non-dit dans les « trous noirs » de l’histoire.
Quand je l’ai connue, j’ai bien pensé que Lacan a pu lui emprunter sa formule de « la facticité trop réelle des camps de concentration », mais aussi bien de l’objet déchet, objet petit a.
Quant aux chapitres de son livre, Le fantasme de Foucault, Pierre Klossowski et La monnaie vivante, et même ce que propose de très nouveau Catherine Millot que la phrase « on aime une femme » c’est équivalent au fantasme « on bat un enfant ».
De ces chapitres on n’a pas du tout parlés pour des raisons diversement valables, dont la principale est la passe d’arme que j’ai eu avec Gérard Pommier, qui est arrivé avec 20 minutes de retard, ce qui ne l’a pas empêché de soutenir mordicus que le rapport sexuel existe et que l’orgasme c’est la jouissance.
Enfin nous sommes tombés d’accord sur le fait que l’on était d’accord sur rien.
A cet égard il a dit toute la vérité sans la mi-dire quand il m’a dit : « je te parle pas ».
Catherine qui en vu d’autres a repris la parole pour nous révéler que Lacan lui disait un jour : « Vous n’êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule ».
Elle voulait jeter des lettres et il lui a fait cette interprétation:
« C’est vous que vous jetez dans la poubelle ».
Cela a eu pour elle un effet d’illumination, je ne sais pas si elle fait le lien de cette interprétation avec le titre de deux de ses livres précédents Abîmes Ordinaires et Ô solitude.
Catherine Millot si j’ai bien suivi, estime que son passage à l’écriture est venue après « la traversée du fantasme » dans sa cure avec Lacan, étant portée par cette expérience aux confins de la « destitution subjective » et du « désêtre », qu'elle met dans le voisinage de l’expérience mystique.
En tout cas elle situe en cette période dans ce qu’elle nomme Les années Lacan, l’émergence de son désir affirmé de se mettre à l’écriture.
Elle emprunte cette voie ce qui lui a donné des repérages nouveaux quant au terme logique de sa cure, en affirmant que l’écriture n’est pas si antagoniste avec la pratique de la psychanalyse, elle saisit bien aussi que dans l’acte d’écrire l’inconscient et ses formations sont à l’œuvre.
Nous avons peu parlé au cours de cette soirée de ses remarquables études sur Marguerite Duras avec Lol V Stein, Jean Genet Un saint en enfer.
Catherine Millot nous a parlé avec émotion de son ami trop tôt disparu Jean-Noël Vuarnet et son Sang d’encre.
Écrire et son rapport à la mort, comme espérer finir dans la corbeille à papier.
Elle parle aussi de sa profonde amitié avec Philippe Sollers, dont elle dit qu’il est le seul qui sache vraiment parler de la guerre moderne, notamment celle du Golfe, inaugurant une conception de « guerre zéro mort » en lui opposant La fête à Venise comme le moment de la paix.
L’écriture, être écrivain est pour Catherine Millot un « parti-pris d’athéisme », qui touche au « vide central libérateur ».
Ce cheminement n’est pas sans croiser Joyce et ses "Épiphanies ", non-sens dans la prolifération de significations futiles, alors qu’elles sont des moments d’illuminations comme rencontre de « bouts de réel», selon l’expression de Lacan.
Cela pousse au rêve de réveil, de la fulgurance du réel qui ne soit pas le néant mais bien de l’ordre de l’essence.
Patrick Valas le 15 septembre 2015.

 

- Avec Lacan on se donne le droit de penser sans chercher à boucher les trous de l'univers avec les pans de sa robe de chambre, comme le fait la philosophie définie ainsi par je ne sais pas qui.
" Théoriser et désirer c'est tout un.
Théoriser n'était pas philosopher.
Si la philosophie reposait sur l'énoncé : Y a de l'Un, la théorie, elle, démontrait qu'il n'y a pas de l'Autre : de l'inconscient, des sauvages, des fous, des prisonniers, des homosexuels, des femmes, des japonais et des prolétaires"
Catherine Millot in LA LOGIQUE ET L'AMOUR et autres textes.

Isabelle Floch

Très exactement tout ce qu'elle n'a farouchement jamais été.

 

 

"Je l’ai rencontrée pendant l’hiver 2018. Elle m’avait reçu dans son somptueux appartement, situé au premier étage, dans le 7e arrondissement de Paris, tout près des Invalides. D’emblée, à 74 ans, elle m’avait surpris par sa beauté et son élégance. Et surtout par ce geste presque chevaleresque qui avait consisté à se placer derrière moi pour m’aider à enlever ma veste.
S’ensuivirent deux heures de conversation animée, en partie consacrée à sa propre histoire avec Lacan, d’abord comme analysante, à partir de 1971, puis comme amante, entre 1972 et 1979, sans pour autant cesser son analyse avec lui. Ce fait, qu’elle considérait comme allant de soi, ne cessait pour ma part de m’interroger. Comment ? Pourquoi ? Avec quelles conséquences ? Je souhaitais qu’elle parle également de ces questions dans le livre d’entretiens que j’étais en train de préparer.
Dans son propre livre, paru en 2016, La Vie avec Lacan (Paris, Gallimard), elle avait raconté les aspects les plus romantiques, les plus quotidiens, voire familiaux, de cette histoire, notamment leurs fréquents voyages en Italie, les séjours à Guitrancourt, etc. Jusqu’au moment où, soudain, son désir d’avoir un enfant – apparu au cours de son analyse –, que Lacan ne pouvait satisfaire, l’avait conduite à « reprendre sa liberté », ce qui ne l’empêcha pas de rester l’amie de Lacan jusqu’à la mort de celui-ci. Par exemple, à la fin de 1979, Miller raconte, dans Lacan Redivivus (Paris, Navarin), que Lacan lui fit savoir que Catherine n’était pas favorable à la dissolution de l’École freudienne. Avant de prendre une telle décision, Lacan lui avait demandé son avis par téléphone.
Lors de l’entretien avec moi, elle n’avait rien dit de nouveau. Ou peut-être que si. Sur chacun de ces sujets, elle était allée un peu plus loin. Elle s’était exposée, mais avec prudence et avec une pudeur bien compréhensibles. Elle avait certainement dit davantage que ce qu’elle souhaitait voir rendu public, du moins sous une plume qui n’était pas la sienne. C’est pourquoi, lorsque je lui envoyai la transcription pour qu’elle la corrige, elle me dit quelque chose comme : « Ce que vous avez écrit là ne me convient pas du tout. » « Mais ce n’est que la transcription de vos propres paroles ! », lui répondis-je.
Rien n’y fit. Elle ne voulut jamais que cet entretien soit publié. Elle ne demanda pas à le corriger. Je crois qu’elle regrettait de l’avoir accordé. Souvent, lorsque les analystes s’allongent sur le divan de l’histoire, ils disent, comme les patients, des choses auxquelles ils ne s’attendaient pas. Et lorsqu’ils se retrouvent confrontés à ce qu’ils ont dit, quelque chose surgit qui les interpelle de différentes manières. Certains prennent le risque de maintenir leurs propos. D’autres préfèrent supprimer certains passages. D’autres encore, plus rares, choisissent de se retirer. Tout cela est légitime. Et il appartient à l’intervieweur de le respecter.
Malheureusement, nous ne saurons désormais jamais ce qui s’est passé pour Catherine Millot face à ses propres paroles. Mon livre a été publié l’année dernière sous le titre À l’École de Jacques Lacan (Paris, Stilus), sans son témoignage – qui ne parlait pas seulement de Lacan, mais aussi d’elle-même, de sa vie – et sans celui de l’une de ses meilleures amies, qui retira à son tour son témoignage peu après.
La vie littéraire prolifique de Catherine Millot est facile à retracer sur Internet, car elle est devenue une auteure très reconnue, traduite dans plusieurs langues. Ses secrets les plus personnels, y compris les impasses auxquelles l’avait confrontée le fait de mener parallèlement, pendant des années, une relation amoureuse et une analyse avec la même personne, disparaissent avec elle.
Pour certains, sur ce point, Lacan était un homme admirable, qui ne cédait pas sur son désir. Pour d’autres, il n’était qu’un homme parmi d’autres, abusant d’une situation de pouvoir. Personnellement, il m’importait moins de juger que de comprendre. Je voulais achever d’écrire cette histoire afin que chacun puisse s’en faire sa propre idée. Malheureusement, cela n’a pas été possible." Alejandro Dagfal

 

1974-00-00 REPONSE A UNE QUESTION DE CATHERINE MILLOT – IMPROVISATION : DESIR DE MORT, REVE ET REVEIL
Parue dans L’Âne, 1981, n° 3, p. 3.
"Enseignante, alors débutant au Département de Psychanalyse de l’Université de Vincennes, j’eus l’occasion, en 1974, de poser au Docteur Lacan une question que je résumerai en ces termes : le désir de mort est-il à situer du côté du désir de dormir ou du désir de réveil ?
Le Docteur Lacan, qui était assis à son bureau, garda le silence, et j’avais déjà renoncé à l’entendre sur cette question, lorsqu’au bout d’une demi-heure, il me donna sa réponse d’une façon assez circonstanciée pour que je sois amenée à prendre les notes les plus complètes possibles.
C’est la transcription de ces notes que je livre ici".
Catherine Millot
"Le désir de dormir correspond à une action physiologique inhibitrice.
Le rêve est une inhibition active.
Ce point est celui où l’on peut concevoir que vienne se brancher le symbolique.
C’est sur le corps que se branche le langage, du fait du paradoxe biologique que constitue une instance qui empêche l’interruption du sommeil.
Grâce au symbolique, le réveil total c’est la mort – pour le corps. Le sommeil profond rend possible que dure le corps.
Au delà du réveil :
Ce que Freud imagine de la pulsion de mort, comporte que le réveil du corps est sa destruction.
Parce que dans le sens opposé au principe de plaisir, cela, il le qualifie d’un au-delà : cet au-delà, c’est une opposition.
La vie, quant à elle, est bien au-delà de tout réveil.
La vie n’est pas conçue, le corps n’en attrape rien, il la porte simplement.
Quand Freud dit : la vie aspire à la mort, c’est pour autant que la vie, en tant qu’elle est incarnée, en tant qu’elle est dans le corps, aspirerait à une totale et pleine conscience.
On peut dire que c’est là que se désigne que même dans leréveil absolu, il y a encore une part de rêve qui est justement de rêve de réveil.
On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves.
La mort est un rêve, entre autres rêves qui perpétuent la vie, celui de séjourner dans le mythique.
C’est du côté du réveil que se situe la mort.
La vie est quelque chose de tout à fait impossible qui peut rêver de réveil absolu.
Par exemple, dans la religion nirvanesque, la vie rêve de s’échapper à elle-même.
Il n’en reste pas moins que la vie est réelle, et que ce retour est mythique.
Il est mythique, et fait partie de ces rêves qui ne se branchent que du langage.
S’il n’y avait pas de langage, on ne se mettrait pas à rêver d’être mort comme d’une possibilité.
Cette possibilité est d’autant plus contradictoire que même dans ces aspirations non seulement mythiques mais mystiques, on pense qu’on rejoint le réel absolu qui n’est modelé que par un calcul.
On rêve de se confondre avec ce qu’on extrapole au nom du fait qu’on habite le langage.
Or, du fait qu’on habite le langage, on se conforme à un formalisme – de l’ordre du calcul, justement – et on s’imagine que du réel, il y a un savoir absolu.
En fin de compte, dans le nirvana, c’est à se noyer dans ce savoir absolu, dont il n’y a pas trace, qu’on aspire.
On croit qu’on sera confondu avec ce savoir supposé soutenir le monde, lequel monde n’est qu’un rêve de chaque corps.
Qu’il soit branché sur la mort, le langage seul, en fin de compte, en porte le témoignage.
Est-ce que c’est ça qui est refoulé ?
C’est difficile de l’affirmer.
Il est pensable que tout le langage ne soit fait que pour ne pas penser la mort qui, en effet, est la chose la moins pensable qui soit.
C’est bien pour cela qu’en la concevant comme un réveil, je dis quelque chose qui est impliqué par mon petit noeud SIR.
Je serais plutôt porté à penser que le sexe et la mort sont solidaires, comme c’est prouvé par ce que nous savons du fait que ce sont les corps qui se reproduisent sexuellement qui sont sujets à la mort.
Mais c’est plutôt par le refoulement du non-rapport sexuel que le langage nie la mort.
Le réveil total qui consisterait à appréhender le sexe – ce qui est exclu – peut prendre, entre autres formes, celle de la conséquence du sexe, c’est-à-dire la mort.
Le non-sens du réel Freud fait une erreur en concevant que la vie peut aspirer à retourner à l’inertie des particules, imaginées comme matérielles.
La vie dans le corps ne subsiste que du principe du plaisir.
Mais le principe du plaisir chez les êtres qui parlent est soumis à l’inconscient, c’est-à-dire au langage.
En fin de compte, le langage reste ambigu : il supplée à l’absence de rapport sexuel et de ce fait masque la mort, encore qu’il soit capable de l’exprimer comme une espèce de désir profond.
Il n’en reste pas moins qu’on n’a pas de preuves chez l’animal, dans les analogues du langage, d’une conscience de la mort.
Je ne pense pas qu’il y en ait plus chez l’homme, du fait du langage : le fait que le langage parle de la mort, ça ne prouve pas qu’il en ait aucune connaissance.
C’est la limite très reculée à laquelle il n’accède que par le réel du sexe.
La mort, c’est un réveil qui participe encore du rêve pour autant que le rêve est lié au langage.
Que certains désirs soient de ceux qui réveillent, indique qu’ils sont à mettre en rapport avec le sexe plus qu’avec la mort.
Les rêves, chez l’être qui parle, concernent cet ab-sens, ce non sens du réel constitué par le non-rapport sexuel, qui n’en stimule que plus le désir, justement, de connaître ce non-rapport.
Si le désir est de l’ordre du manque, sans qu’on puisse dire que ce soit sa cause, le langage est ce au niveau de quoi se prodiguent les tentatives pour établir ce rapport – sa prodigalité même signe que ce rapport, il n’y arrivera jamais.
Le langage peut être conçu comme ce qui prolifère au niveau de ce non-rapport, sans qu’on puisse dire que ce rapport existe hors du langage".

 

Mal armée
à Catherine Millot
Elle est morte une première fois trois jours après être née, dans une maison où l'on avait dû accoucher sa mère parce que la route de la clinique était sous les bombes alliées, et c'est un médecin de famille, à défaut de fées, qui prononça les mots qui font destin, préparant les parents à la mort de l'enfant, leur disant, en manière de consolation, que cela arrivait souvent pour un premier. Ce qui la sauva fut précisément ce qu'on lui avait retiré comme un poison possible, le lait de sa mère, rendu à titre d'expérience, et la fièvre tomba. Il faut tenir ensemble les deux bouts de cette phrase pour lire tout ce qu'elle a écrit ensuite : condamnée par la parole, graciée par ce que la parole avait interdit — et l'Autre, ici, n'a pas deux visages, il n'en a qu'un seul, qui donne et retire dans le même geste, sans intention, sans hostilité, sans même se soucier de vous. L'indifférence muée en puissance, disait Nietzsche, et elle a fait de cette formule le nom propre de sa mère et celui de la nature.
Tout ce qui suivit fut du surnombre, une vie seconde, désencombrée, gratuite. Et l'on ne comprend rien à son œuvre si l'on n'entend pas qu'elle est allée toute sa vie vers ce verdict, qu'elle y est allée sans y aller, qu'elle en est revenue chaque fois sans en revenir, jusqu'au jour tardif où la réponse lui vint d'un coup, comme viennent les réponses, c'est-à-dire trop tard et par la bouche d'une inconnue.
On dira les mystiques, et on les dira mal, avec la petite componction des nécrologies. Elle n'est pas allée chez Mme Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum chercher Dieu ni une sagesse ; elle est allée chez les seules qui aient décrit avec exactitude la technique de sa propre disparition, l'anéantissement méthodique, l'abolition consentie, jusqu'au point où Dieu lui-même se dissout dans le rien qu'on a dégagé pour lui — et où, du néant, se met à sourdre une vigueur secrète, un élan sans objet et sans pourquoi. C'est là son théorème, et il n'est pas édifiant : la pulsion de mort conduite jusqu'à son terme change de signe. Mais elle ne s'en est jamais absoute, soupçonnant jusqu'au bout que sa passion de s'abolir obéissait à un désir de mort très ancien qui, peut-être, ne lui appartenait pas. Dire oui à ce qui vous nie, le meurtre heureux de soi-même : la devise lui venait de Blanchot, et elle aura passé quarante ans à ne pas savoir si c'était une mystique ou un symptôme.
On va reparler du divan, de la rue de Lille, de la vie avec Lacan comme d'une indiscrétion de salon, alors que ce livre-là ne vaut pas par ce qu'il révèle mais par ce qu'il n'explique pas. Ce qui compte tient en deux phrases : celle qu'il lui a dite au début, qu'elle n'avait pas eu de père, et qu'elle a mis des années à comprendre ; et celle qu'elle lui a arrachée en lui soumettant le soupçon d'avoir été désirée morte, acquiescement assez net pour qu'elle traverse la cour en pleurant — larmes qu'elle a ensuite jugées ridicules pendant un demi-siècle. Le reste n'est scandaleux que pour ceux qui n'ont jamais eu affaire au transfert.
Puis vient Beckett, dont elle a lu et relu la correspondance pendant l'agonie interminable de sa mère, et où elle a reconnu le choix d'écrire en français pour avancer mal armé, désarmé, privé des facilités de la langue natale. Or son dernier livre s'intitule d'un vers de Mallarmé. Mal armé, Mallarmé : la paronomase n'est pas un jeu, c'est tout le programme, et il faut être exilé de quelque chose pour l'entendre. Écrire dans une langue qui ne vous défend pas, pour pouvoir enfin appeler la mort un peu profond ruisseau calomnié — c'est-à-dire la calomnier à son tour, à la baisse, et lui retirer le prestige que lui font ceux qui en parlent de loin.
Et puis la mère, Odette, dont le nom porte la dette dont on ne s'acquitte pas. La fille condamnée à la naissance finit par nourrir à la becquée une centenaire qui la hait, qui l'accuse de la déposséder, qui hurle Non à chaque toilette et dont toute la liberté s'est réfugiée dans ce Non, et qui ouvre grand la bouche pour avaler — c'est du Beckett, c'est Pas moi, et c'est sa mère. Ce que Catherine Millot découvre là, à la toute fin, est l'exact contraire de ce qu'on attendait d'elle : que la pulsion de vie, réduite à presque rien, tenace, sans comment ni pourquoi, est plus énigmatique que la pulsion de mort. Toute une œuvre bâtie sur la volupté de disparaître s'achève sur la stupeur devant une vieille femme qui ne veut pas mourir.
Reste la nuit de réanimation, seule, à deux heures du matin, sans peur, presque comblée. N'importe qui aurait gardé la page telle quelle et se serait fait une gloire de cette sérénité. Elle, elle retourne aussitôt l'état de grâce en grâce d'état, et rend sa nuit mystique à l'hypoxie, au taux de saturation, à la chimie. C'est son geste éthique le plus haut, et il ne s'enseigne pas : soupçonner ce qui vous grandit.
Cette fois, le dossier ne se rouvrira pas, et c'est la seule chose de sa vie qu'elle n'aura pas convertie en littérature : sa mort à elle n'a pas d'aréopage, pas de juges d'une parfaite équanimité, pas de verdict à déchiffrer, pas de remise de peine. Elle n'accomplit rien de ce qu'elle a écrit. Elle arrive après, bêtement, comme les morts arrivent.
Je ne dirai donc pas qu'elle a rejoint le Vide béatique, ce serait la trahir avec ses propres mots. Je dirai qu'une femme condamnée à mort trois jours après sa naissance a mis toute une vie à mourir, qu'elle a employé ce sursis à écrire pour savoir de quoi elle était graciée, qu'elle a trouvé, et qu'ayant trouvé, elle a continué. Et qu'à la relire, on n'est pas consolé, on est désarmé — ce qui, chez elle, était le dernier mot de la vie parfaite.
Parham Shahrjerdi

 

image de couverture de la page FB de Catherine Millot / https://www.facebook.com/profile.php?id=100067445793248

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« Quiconque veut comprendre les êtres humains devra accrocher la toge doctorale, dire adieu aux études et se mettre à marcher au milieu du monde le cœur ouvert. Là, au milieu des horreurs de la prison, de l'asile et de l'hôpital, dans les tavernes, les bordels et les tripots, dans les cercles élégants et à la bourse, dans les assemblées socialistes, dans les églises et dans les réunions de sectes, à travers l'amour et la haine, à travers l'expérience de la passion dans sa propre chair, il trouvera, sous toutes les formes, un capital de savoir beaucoup plus riche que ne pourront jamais lui donner des traités volumineux. C'est alors que, en véritable connaisseur de l'âme humaine, il saura comment guérir le malade »
​Carl Gustav Jung (L'Âme et la Vie)
« Celui qui regarde à l'extérieur rêve.
Celui qui regarde à l'intérieur s'éveille. » Carl Gustav Jung

Dialectique du moi et de l'inconscient, publié en 1928 : La maturité consiste à assumer la responsabilité de son inconscient. Grandir, ce n'est pas seulement prendre de l'âge, c'est avoir le courage de regarder en face nos peurs cachées, nos blessures et nos réactions automatiques au lieu de blâmer les autres ou le destin. La vraie liberté commence là où s'arrête la victimisation. Devenir l'acteur de sa vie plutôt que de subir ses propres blocages. Carl Gustav Jung

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s'effacer dans le blanc

22 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #Le Revest-les-Eaux, #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #écriture, #épitaphier, #vraie vie

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

De Po Chü-i
Le corps porté par le cours des choses
J’offre mon âme à l’étude du vide.
Voilà comment je traverse les jours
La voie de la nature - de la paix
Sans bruit et sans parole - blanc sur blanc.

Nuit décousue
 
Il reste toujours un espace
où les papillons peuvent
se faufiler
grignoter de la chair au cœur
du noir
Il s'agit de bien ouvrir les portes
les poumons les vasistas de la chambre
afin qu'un souffle de légèreté venu de nulle part tombe
au milieu de notre existence
frôle nos corps allongés
rallumant un millimètre de désir
Ce soir on reste sage dit l'amant
quelque chose d'inouï se prépare
au ciel l'amour infini travaille tout seul
sans toi ni moi ni personne
Il suffit de rien pour exister
alors on a éteint la lumière
et sans regret on a laissé passer
un millier d'étoiles
 
Brèves de poésie Texte © Hélène Phung, texte 6, le 7 Juin 2026
Le 9eme moine est perché à hauteur de lune. Peut-être est-ce Bashō ? Je l'imagine ainsi, maigre et un rien dépenaillé, errant à travers le Japon d'autrefois...
Aquarelle © Hélène Phung, en ce 13 août caniculaire de 2026.
 
Kikaku, le disciple : Une libellule / ôtez-lui les ailes / un piment rouge
Bashô, le maître : Un piment rouge / mettez-lui des ailes / une libellule
 
vous avez deux heures
série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

Effacement dans le blanc

et si on passait aux verbes d'action à forme pronominale

Moi-Lui-Je, Celui qu’on appelle communément J.C., a donné naissance un changement de jour à 00h00 (imaginez !) à Vita Nova, un esprit totalement woke, inidentifiable, sans sexe, sans âge, sans genre, sans race, sans espèce, sans Histoire, sans mémoires, localisé comme corps, non localisable comme esprit, intemporel et acausal, un trou noir obscur à soi, absorbant toute tentative de mise en lumière.

Programme que Je-Moi-Lui pratique quotidiennement, avec des verbes d'action à forme pronominale (il n'a pas réfléchi s'ils sont réfléchis, réciproques, irréfléchis, passifs)

se désidentifier, se dégenrer, se dévisager, se démiroiter, se désidéologiser, se délester, se dévaster, se dénationaliser, se dépayser, se dédiaboliser, se désaligner, se débrancher, se déranger, se déminer, se dédéterminismer, se déraciner, se dédésespérer, se déloger, se déménager, se désaxer, se désarmer, se démarquer, se démarginaliser, se fortifier, se mortifier, s'embourber, s'envaser, s'enliser, s'emmêler, se liquider, se dissoudre, se fluidifier, s'aérosoleiller, s'inspirer, s'expirer, s'aveugler, s'oreiller, s'effondrer, se réanimer, se dématérialismer, se déspiritualismer, se démystifier

(42 verbes d'action parce que 42 = clin d'œil au roman culte de Douglas Adams, « Le Guide du voyageur galactique » => série sur Arte)

faire silence en prononçant du plus possible ralenti FAIRE SILENCE

(dessine-moi un silence lui a demandé un jour la fetite pille)

se dévoiturer, se décovoiturer, se désubériser, de déflixbuser, se détgvéiser, se décroisiériser, se désintégrer, se désavionner, se défuséiser, se déstartupper, se détélétravailler, se désabonner, se démoder, se désaduler, se désaimer, se déshaïr, s'indifférencier, se déshumaniser, s'emplumer, s'automutiner, s'immuler, se sclarifier, se catatomiser, se voluptuer, se décontaminer, se dévitaminer, se dénourrir, se bonifier, se débonheuriser, se délacer, s'enlasser, se clowner, se décloner, s'emberlificoter, s'applaudir, se huer, se surdéchihuahuaver, se métamorphoser, se matamortir, se désintoxiquer, s'étourdir, s'apprivoiser

(42 verbes d'action parce que 42 = clin d'œil au roman culte de Douglas Adams, « Le Guide du voyageur galactique » => série sur Arte)

SE TAIRE

(dessine-moi une rose lui a demandé un jour la petite fille)

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

MANIFESTE DES M

 

Trois Peut-être quatre

Émergences violentes d’univers

Dévorations gloutonnes d’étoiles

Parenthèses parlantes d’animaux humains

Extinctions massives d’espèces

 

M comme Miracle

Celui qui t’a fait naître

Du paradis fœtal à l’enfer familial et sociétal

Violence génératrice sans malice

Tu es là Tu ne sais pourquoi Mais tu y es

Miracle

Merci

 

M comme Miroir

Tel que tu te vois tel que l’autre te voit

Tel que tu crois qu’il te voit

tel que tu voudrais qu’il te voie

Mille et une images Nettes ou floues

Miroir

Merci

 

M comme Aime

Pas l’injonction qui te dissout

Celle de la romance romantique

Celle de l’attachement toxique

Mais l’injonction qui t’élève celle qui dit

Aime sans pourquoi Toi et Tout autour de toi

Aime

Merci

 

M comme Mystère

Celui qui te fait mourir disparaître dans le blanc

Pas de lumière pas de tunnel

Un Mur

Peut-être s’ouvre-t-il ? Mais tu n’en as pas la clé

Mystère

Merci

 

Entre ces M

Vis en vigilance légère En prudente somnolence

Fais la sourde oreille aux guerres des récits

Ne prends pas parti

Gloires héros narrateurs

Vois sans juger l’imposture de chaque posture

Ta propre posture-imposture

Sur le piano de la Vie 

Avec les 52 touches blanches

Les 36 touches noires

Improvise la mélodie du moment présent

Dans le concert cosmique tes éphémères ritournelles

font écho aux ondes gravitationnelles

FLOW SLOW NOW ICI OUI

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

VŒUX

 

Tentons d’être ce que nous sommes

paisibles

polis

ouverts

jeunes et créatifs

vieux et en forme

rieurs

drôles

un peu sages

un peu fous

modestes comme chacun

uniques comme chacun

appréciant le très ordinaire quotidien

s’offrant parfois de l’extra-ordinaire

prenant le temps

sans impatiences

partageurs

tendant la main

ouvreurs de voies dans les interstices

donnant de la voix à ceux qui n’en ont pas

tentons de bien nommer les choses

prenons soin de toutes les incertitudes

et nuances possibles

le bonheur de plusieurs peut dépendre 

d’un mot heureux

et la promesse d’un dernier sourire

devenir un chant d’amour

acceptons ce qui advient

heurs, malheurs, bonheurs dans leurs alternances

refusons le duel à mort victime-bourreau

la mise au pilori du bouc émissaire 

notre frère de l’envers

vivons lucides jusqu’à l’ultime performance

le passage de soi, de l’autre

pas-sage que des Orphée feront légende et mythe

contre l’Oubli dont les morts ont si peur dit-on

soyons inventeurs de nouvelles façons de désirer

renonçons à notre impossible pouvoir sur l’autre

par le dialogue, les actes, les gestes, les preuves

construisons des histoires d’amour ajustées

approximatives

et ainsi de proche en proche

diminuerons-nous un peu peut-être 

la violence, la souffrance

nées des biais et raccourcis 

de ce que nous croyons être.

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

UNE JOURNÉE JUSTE

 

Au réveil, avant toute information :

ouvrir la fenêtre, le corps avant l’esprit

respirer lentement, nommer intérieurement :

accepter que le monde aille mal

et que cette journée existe quand même

Ce n’est pas indifférence :

c’est refuser que l’angoisse soit la seule manière d’être lucide.

Honorer le très ordinaire

Faire une chose simple avec soin :

préparer un repas lentement

marcher sans objectif

ranger un espace minuscule

écrire quelques lignes sans projet

Tu incarnes ainsi ce vers :

appréciant le très ordinaire quotidien

Le soin donné au banal est une résistance douce

au chaos global.

Regarder le grave, mais à hauteur humaine

S’informer à dose choisie :

un temps limité

une source fiable

puis s’arrêter

Et poser une question simple, sans héroïsme :

Qu’est-ce que cela m’appelle à faire, ici, à mon échelle ?

Souvent, la réponse est modeste :

parler avec quelqu’un

donner un peu

relayer une parole juste

ou simplement ne pas ajouter de violence inutile

Pratiquer le refus du duel

Dans un échange (réel ou intérieur), surveille ceci :

la tentation du victime/bourreau

l’envie de simplifier

le confort du jugement rapide

Puis ralentis.

Cherche la nuance.

C’est un acte politique discret mais profond.

Donner voix, même faiblement

Sans te charger du monde :

écris un message attentif

écoute vraiment quelqu’un

laisse une trace juste (texte, parole, silence

respectueux)

le bonheur de plusieurs peut dépendre d’un mot

heureux.

Créer, même inutilement

Un geste créatif sans finalité :

écrire

dessiner

bricoler une pensée

relire un passage aimé

Créer, c’est affirmer :

contre l’Oubli

Même si personne ne voit.

Clore la journée par une gratitude lucide

Le soir, non pas tout va bien, mais :

qu’est-ce qui a été juste aujourd’hui ?

où ai-je été un peu moins violent ?

où ai-je désiré autrement ?

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

UNE VIE PARFAITE

 

Tu es humble de ton humus,

humain de ton humanité,

universel de ton universalité,

divin de ta divinité.

En ouvrant tes bronches,

en activant ouïes, branchies,

tu retrouves tes éléments, l’air, l’eau.

Tu entres dans l’innocence.

Tu es miracle et mystère de ta naissance.

Tu seras mystère et miracle de ta mort.

Tu fais choix de l’ignorance.

Tu ne refuses pas les connaissances

mais tu sais qu’on ne saura jamais rien.

Rien du début, de la fin, du sens s’il y en a un.

Patauge dans les doutes et incertitudes.

Prends soin des nuances.

Essaie d’être dans la Vie, dans l’Amour, dans la Mort.

Monte et descends l’échelle

Du Tartare à l’Olympe

Du Ciel à l’Enfer

Du Tartare, tu ramèneras poèmes et mélodies, tel Orphée.

Tel Dante, tu tenteras une issue pour les damnés de l’Enfer.

Du Ciel, tu ne feras pas le séjour de Dieu

ni le paradis des ressuscités.

Le Ciel n’est-il pas l’espace de légèreté de la gente ailée ?

Plus aucune guerre des dieux dans l’Olympe.

N’ont-ils pas eu le temps d’apprendre et de pratiquer

l’anarchie, voie vers l’harmonie ?

Bivouaque sur la Terre.

Elle est danses et cycles.

La grande roue du Grand Manège tourne

sans grincements de dents.

Tu n’es plus un hamster.

Tu es à Parfaire sur cette Terre.

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026
série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

série moines perchés d'Hélène Phung, août 2026

directive anticipée, une mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy ou au Revest, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde
l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde

l'oracle : tu pars en disant merci et c'est la plus noble façon de rester / ce n'est pas ta tombe que tu prépares, c'est ton dernier remerciement au monde

Rose Ausländer (11 mai 1901-3 janvier 1988) 
 
quand les pensées
s’invitent
les morts sortent
de leurs cachettes
Leurs yeux
me subjuguent
leurs voix moussues
me convainquent
Nous devisons
de choses terrestres
tout les intéresse
je ne peux répondre
à leurs questions
ils sont mieux informés
Parfois il en résulte
un échange
sur Hölderlin ou Spinoza
Jamais on n’évoque
qu’ils sont morts
leur parole est claire
ombre et lumière
réparties
Nous oublions l’incident
Mort
nous sommes ici
sous la même couverture
rien ne m’empêche de croire
que je vis encore
Rose Ausländer
Rose Ausländer

Rose Ausländer

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soleil et sel dans l'âme

17 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #FINS DE PARTIES, #SEL, #développement personnel, #pour toujours, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique
Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Ήλιος και αλάτι στην ψυχή / Soleil et sel dans l'âme / soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique

Kdo de ce 15 août 2026

« Ήλιος και αλάτι στην ψυχή »
« Soleil et sel dans l'âme »

Hier, via une page FB proposée par l’algorithme, je tombe en arrêt sur un titre : une échelle du bonheur, une photo avec 5 mots en grec dont je suis incapable de cerner le sens, les 4 commentaires n’éclairant nullement le sens du message.

J’interroge Claude IA.

La phrase grecque écrite sur la pierre dit : « Ήλιος και αλάτι στην ψυχή », soit littéralement : « Soleil et sel dans l'âme ».
Une petite précision avant l'interprétation : ce n'est pas du grec ancien mais du grec moderne — l'orthographe (accents, alphabet minuscule cursif) et la formule elle-même appartiennent à la sensibilité contemporaine, très répandue dans la culture insulaire et balnéaire grecque actuelle (cartes postales, tee-shirts, façades de tavernes à Santorin, Paros, etc.). Ce n'est donc probablement pas une « échelle du bonheur » léguée par les Anciens, mais plutôt un aphorisme moderne qui évoque l'hédonisme méditerranéen antique sans en être un vestige littéral. Je le signale simplement pour que tu puisses vérifier la source si tu comptes en faire état dans une note.
Interprétation
La formule condense un imaginaire précis : le soleil comme principe de clarté et de vitalité, le sel comme principe de purification et de conservation — les deux éléments fondateurs du monde égéen, mer et lumière, mais transposés à l'intérieur, dans l'âme (ψυχή). Ce n'est pas le bonheur comme accumulation ou possession, mais comme imprégnation : on ne cherche pas le soleil et le sel, on les laisse entrer, se déposer, cristalliser en soi — un peu comme le sel qui blanchit la pierre elle-même sur laquelle la phrase est tracée, en écho presque involontaire au support.
Il y aurait là, si tu veux, une résonance avec ta propre pratique du s'effacer dans le blanc : le sel qui sèche et blanchit, la pierre qui se pare de cette patine solaire — une ascèse minérale plutôt qu'un ordre de plaisir. Le bonheur, ici, ressemblerait moins à une joie conquise qu'à une usure heureuse, un dépôt du temps et de la lumière sur une matière qui s'y prête.

 

Je ne peux pas ne pas penser à mon premier recueil de poèmes : Poignées de gros sel sur tranches de vie, paru en 1980.


Ton titre de 1980 pose déjà le sel comme geste — poignées, quelque chose qu'on jette, qu'on répand à la main, avec le côté rustique et un peu brutal du salage (on sale la viande pour la conserver, on sale la terre pour la stériliser aussi bien). Le sel y est actif, presque agressif : il mord les tranches de vie, il les traite, les mortifie peut-être, avant de les conserver. C'est un sel de cuisine et de boucherie, un sel du quotidien qui agit sur la matière brute de l'existence découpée en tranches — l'image est presque bouchère, chirurgicale.
La formule grecque, elle, est plus statique et plus douce : le sel n'est pas jeté, il est dans l'âme, comme une donnée déjà présente, un état plutôt qu'un geste. Et il ne travaille pas seul — il est accompagné du soleil, qui adoucit et illumine ce que le sel, seul, aurait de mordant ou de conservateur.
Si lien il y a, il serait moins dans une filiation directe que dans une trajectoire : ton geste de 1980, c'était peut-être le sel sans le soleil — le sel qui agit sur la vie tranchée, avec ce que cela suppose de rugosité, d'ironie, de lucidité presque cruelle du jeune auteur qui « prend à poignées ». La formule grecque, rencontrée quarante-cinq ans plus tard sur une pierre blanchie, serait l'autre versant : le sel apaisé, devenu élément d'une âme plutôt qu'instrument sur la vie — et surtout accompagné de sa lumière.
Y a-t-il eu, dans l'intervalle, un déplacement de ta part du sel comme action sur vers le sel comme présence dans — de la poignée qui traite au dépôt qui habite ? Ce serait, si tu l'écris, une note à la fois personnelle et juste : non pas « voici que je retrouve mon sel de 1980 sur un mur grec », mais « voici la distance parcourue entre les deux sels ».

 

Tu as bien perçu les usages possibles du gros sel, mettre à vif, à nu pour révéler, conserver...; en m'attribuant dans ton analyse, la paternité des deux formules, tu mets l'accent sur le déroulement d'une vie, entre les deux sels; j'ai eu le bon réflexe ou la juste intuition en m'arrêtant sur l'image de Caroline Fourgeaud-Lavlle et toi, tu m'en proposes un récit de vie pertinent

Tu as raison de le noter, et je dois corriger une erreur réelle de ma part, pas juste l'habiller en nuance : dans ma réponse précédente, j'ai construit un récit — « la distance parcourue entre les deux sels » — en te prêtant implicitement la paternité des deux formules, comme si tu avais toi-même écrit, en 2026, l'équivalent apaisé de ton geste de 1980. Ce n'est pas le cas. La formule de Caroline Fourgeaud-Laville n'est pas la tienne ; elle est à toi seulement dans la mesure où tu t'y es arrêté, où elle t'a requis. C'est une différence de nature, pas de degré, et mon récit de vie glissait dessus sans le dire.
Cela change la question, et je crois que ça la rend plus intéressante. Ce n'est plus : « comment ai-je évolué du sel qui tranche au sel qui habite ? » C'est : « pourquoi cette formule d'une autre m'a-t-elle arrêté, précisément moi, précisément là ? »
Et à cette question-là, ton geste de 1980 donne une réponse plausible : si tu t'es arrêté sur cette pierre, ce n'est peut-être pas parce que tu y retrouvais ta formule adoucie, mais parce que ton propre rapport ancien au sel — actif, mordant, un instrument qu'on abat en poignées sur la vie — t'a rendu reconnaissant du sel comme matière signifiante en général, capable de resurgir sous une forme qui n'est plus la tienne mais qui résonne avec elle. Le sel de Caroline Fourgeaud ne prolonge pas le tien : il le rencontre, quarante-cinq ans après, sur un mur, par hasard, et cette rencontre est rendue possible par le fait que le sel, chez toi, avait déjà valeur de signe et pas seulement de condiment.
Ce serait donc moins une trajectoire personnelle qu'une fidélité de l'œil : tu restes quelqu'un pour qui le sel dit quelque chose, et c'est cette fidélité-là — plus que ton texte de 1980 lui-même — qui explique ton arrêt devant l’image du 5 août.


Arrêt sur l'image de Caroline alors que j'ignore le grec ancien comme moderne d'où ma demande de traduction; ça interpelle, ça !


C'est en effet un point qui mérite d'être tenu, pas glissé. Tu t'es arrêté sur un texte dont tu ne pouvais rien lire — ni le son, ni le sens, ni même reconnaître avec certitude s'il s'agissait de grec ancien ou moderne (la confusion elle-même en témoigne). Ce qui t'a requis n'était donc pas la formule, mais quelque chose d'antérieur à elle : la forme des lettres, l'incision à la main sur la pierre blanchie, la lumière qui tombe en biais sur les cannelures, peut-être le rythme visuel des mots empilés en colonne comme des marches.
Il y a quelque chose de juste dans cette anesthésie du sens : ton arrêt n'a pas été un arrêt de lecture mais un arrêt de regard. Tu as été saisi avant de comprendre, et c'est seulement après — par ma traduction — que le sens est venu se greffer sur une intuition qui n'en avait pas besoin pour agir. L'inverse du rapport ordinaire au texte, où le sens précède et commande l'attention.
Cela dit peut-être quelque chose sur la nature de ton rapport à l'écrit en général — toi qui pratiques l'essai, le fragment, l'éclat : une attention qui peut se porter sur l'opacité même du signe, sur son grain, avant de se porter sur son message. Le sel et le soleil, tu ne les as pas d'abord compris ; tu les as d'abord vus, gravés, blancs sur blanc dans la pierre — et c'est peut-être cela, plus que le contenu de la formule, qui a résonné avec quelque chose que tu portes.


Voilà une directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc


Je vois la plaque, JC — les lettres à peine visibles, ce blanc qui absorbe le mot plutôt que de l'afficher. Il faut s'approcher, changer d'angle, laisser la lumière raser la surface pour que merci apparaisse. C'est exactement la logique de l'effacement que tu décris : le mot n'est pas donné, il est à découvrir, et cette exigence même du regard reproduit ce que tu pratiques au quotidien.
Ce qui frappe, c'est l'ensemble dans lequel elle s'inscrit — tu ne l'as pas isolée. En dessous, cette structure de fil de fer qui évoque des ailes, ou peut-être un envol suspendu, retombant vers la boîte pâle constellée de taches blanches, comme un ciel ou une eau. Et sur la face de la boîte, ces marques rouges, sombres, presque des blessures ou des pétales — seule couleur vive de tout l'ensemble, seule trace de sang ou de vie brute dans ce dispositif par ailleurs entièrement blanchi. Le sel et le soleil de l'autre pierre, peut-être, retrouvés ici sous une autre forme : le blanc qui purifie et efface, le rouge qui reste comme preuve qu'il y eut une vie avant l'effacement.
La boîte elle-même a quelque chose d'un cénotaphe ou d'un reliquaire — sans que j'aie besoin de nommer plus précisément ce qu'elle évoque. Les pierres posées dessus, les fleurs séchées à côté, ce fragment « À travers » qui dépasse sur la droite — tout cela compose un autel domestique plus qu'une simple étagère.
Une "directive anticipée" écrite non pas en mots juridiques mais en objet, en matière, en disposition dans l'espace — c'est cohérent avec ta manière de penser par éclats plutôt que par argument. Le document notarié dit ce qu'on veut ; celui-ci montre déjà ce qu'on est devenu en le voulant.


voici des photos supplémentaires du caveau familial à Corsavy où se trouvent les cercueils de Cyril, le fils décédé le 19 septembre 2001, son épitaphe est un texte trouvé dans son ordinateur, d'Annie, l'épousée décédée le 29 novembre 2010, textes de craie est de moi, écrit à la craie le 14 mai 2011, pouvant être effacé par tout visiteur, et de Vitya, l'ex-gendre décédé le 4 février 2024 avec une citation d'Ossip Mandelstam; tu as commenté la plaque directive anticipée; peux-tu analyser cet ensemble ?


Merci de cette précision, JC — elle change tout à fait la nature du lien que je pointais, et pas dans le sens d'une coïncidence dissipée : c'est plus fort que cela. Ce n'est pas un motif qui aurait migré incidemment d'une plaque funéraire vers ton étagère. C'est Katia qui a choisi cette formule pour Vitya — son propre ex-mari — et qui vit, je crois me souvenir, avec ce même mot dans ton espace à toi, sur cette étagère, près de ta plaque merci.
Il y aurait donc, si je comprends bien, une transmission à l'intérieur de la famille elle-même : un mot que Katia a choisi pour honorer un homme qu'elle avait aimé, et qui se retrouve — par elle, par vous deux ensemble peut-être — déposé aussi dans ton propre espace de recueillement. Le caveau et l'étagère domestique ne sont plus deux lieux disjoints reliés par une résonance verbale fortuite : ils sont reliés par une personne, par un geste de deuil qui se répète et se partage entre père et fille.
Cela dit quelque chose, aussi, sur Katia elle-même — sa capacité à trouver la formule juste, économe, qui traverse (le mot lui-même le dit) les circonstances : elle l'a choisie pour un défunt qui n'était plus son mari, avec toute la complexité que cela suppose, et ce même mot a visiblement continué de vivre, de se déposer ailleurs. Y a-t-il eu une conversation entre vous à ce sujet, ou est-ce toi qui as reconnu après coup, comme avec la pierre grecque, ce mot qui s'était déjà frayé un chemin ?
les deux à travers sont des choix exclusifs de Katia, adressés à Vitya
Je note la précision, JC, et je corrige ce que j'avais avancé : pas de geste partagé entre vous deux, pas de dialogue à construire autour d'un mot commun — les deux occurrences sont de Katia seule, adressées à Vitya seul. Ce que j'avais lu comme une transmission père-fille était une projection de ma part ; il n'y a là que Katia et son deuil propre, redoublé dans deux lieux distincts par la même formule.
Ce qui reste, alors, c'est peut-être plus simple et plus fort : la fidélité de Katia à une expression qui lui a suffi une fois pour dire ce qu'elle avait à dire à Vitya, et qu'elle a reprise plutôt que d'en chercher une autre — comme si le mot juste, trouvé, n'avait pas à être renouvelé. Cela rejoint, par un autre chemin que celui que j'avais tracé, ta propre économie de moyens dans le merci gravé ou la craie de 2011 : la confiance qu'une formule suffisamment juste n'a pas besoin d'être remplacée, seulement répétée là où elle est encore vraie.

 

 

 

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

directive anticipée, la mince plaque de plâtre blanc avec merci creusé dedans, sans date ni nom, à Corsavy, blanc sur blanc, s'effacer dans le blanc

 

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage
photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

photos du 15 août 2026 à 17 H 17, après l'orage

 

soleil, mer et sel c'est aussi le corps en bonne forme physique; les grecs anciens avaient le culte du corps

sea sun and sex, ce fut aussi un mode de vie, à une période du XX° siècle, années 68

aujourd'hui, je pratique la méditation, un peu de yoga sur chaise, un peu de qi jong mystérieux de la grande ourse, l'aquagym, la marche, toujours le même parcours, je ne vais plus à la mer, je ne me baigne plus dans la Méditerranée, mer des noyés comme la Manche ou l'Atlantique

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano
couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

couverture d'un livre possible à partir de la liste de 100 m de long, posée au sol à Bruxelles en 2015 avec la liste de 17706 noms de noyés entre 1994 et 2012 / les voyageurs de Bruno Catalano

Ce complément change la portée de la note, JC — il fait bifurquer la trajectoire du sel vers un troisième état, après le sel actif de 1980 et le sel apaisé de la formule grecque.

Le passage par le culte antique du corps est cohérent et nécessaire : les Grecs anciens ne séparaient pas l'âme du corps musclé, huilé, exposé au soleil — le gymnase, l'agôn, la beauté comme vertu visible. Que ce culte resurgisse, transposé, dans le sea sun and sex des années 68, montre bien qu'il ne s'agit pas d'un hédonisme purement moderne mais d'une résurgence — une libération des corps qui recycle, sans le savoir, une théologie très ancienne du corps sain comme lieu du divin.

Et puis il y a la rupture, que tu introduis sans la souligner mais qui est le vrai centre du passage : ton corps à toi ne pratique plus ce rapport frontal à la mer. Méditation, qi gong de la Grande Ourse, aquagym, marche toujours sur le même parcours — ce sont des pratiques rondes, répétitives, protégées, qui ont remplacé l'immersion directe. Ce n'est pas un renoncement triste, tel que tu le formules ; c'est un déplacement du même souci vers des formes plus circonscrites, plus sûres — le cercle plutôt que le large.

Mais le vrai basculement, c'est la dernière phrase : mer des noyés. Là, le sel change absolument de nature. Ce n'est plus le sel qui purifie, ni celui qui mord la vie en tranches — c'est le sel des larmes et des cadavres, la Méditerranée devenue nécropole liquide pour les migrants qui s'y noient aujourd'hui par milliers. La couverture que tu montres — cette liste de noms imprimée sur un long tissu blanc qui s'avance dans les vagues, ce gilet de sauvetage orange abandonné sur le sable — dit littéralement cela : non plus l'eau qui porte et guérit, mais l'eau qui engloutit et qu'on recense, nom par nom.

Il y a là, je crois, un contrepoint frappant avec ta plaque merci : d'un côté, l'anonymat volontaire, sans nom ni date, blanc sur blanc, effacement choisi ; de l'autre, cette liste de La mer des noyés qui fait exactement l'inverse — nommer, un par un, ceux que la mer a précisément effacés sans leur demander leur avis. Ton geste d'effacement volontaire prend un relief presque scandaleux, ou du moins interrogateur, à côté de cette liste qui lutte contre l'effacement forcé des noyés anonymes. Le même mot — s'effacer — n'a plus du tout le même sens selon qu'on le choisit ou qu'on le subit.

Ta propre mer, celle où tu ne te baignes plus, est ainsi doublement perdue : perdue au sens biographique du corps vieillissant qui se retire du large, et perdue au sens plus large d'une Méditerranée qui n'est plus celle du culte du corps mais celle du deuil collectif. Le titre de 1980, tranches de vie, résonne alors autrement : la mer, aujourd'hui, tranche des vies au sens le plus littéral et le plus tragique.

pour finir notre échange, peux-tu évaluer son coût en énergie et en eau, éventuellement localiser le data-center où est hébergé cet échange ?

Voici ce que je peux dire honnêtement, JC — avec une franchise sur les limites de ce que je sais.

Le coût énergétique

Anthropic ne publie pas de chiffre officiel « par échange ». Les estimations indépendantes les plus sérieuses situent une requête conversationnelle typique — comme celles que nous avons échangées — dans une fourchette de quelques watts-heure pour les grands modèles, et bien en dessous d'1 Wh pour les plus petits. Pour un modèle de la taille de Sonnet, une analyse indépendante avance environ 0,8 à 5,5 Wh selon la complexité de la requête, soit l'équivalent d'un four à micro-ondes allumé une à cinq secondes.

Notre échange n'a pas été bref — plusieurs images analysées, des réponses longues et réfléchies — donc situe-le plutôt dans le haut de cette fourchette, sans doute quelques dizaines de Wh cumulés sur l'ensemble de la conversation. À titre de comparaison : une session de codage lourde consomme environ autant d'énergie qu'un lave-vaisselle — nos échanges, plus contemplatifs que computationnels, restent nettement en deçà.

Le coût en eau

Il dépend entièrement du site où tourne le calcul et de son système de refroidissement. Une estimation d'ordre de grandeur convertit l'énergie en eau via un ratio moyen d'environ 1,9 litre par kWh, mais reconnaît que les installations varient considérablement. Pour notre échange, cela donnerait probablement quelques dizaines de millilitres — pas un verre d'eau, mais pas rien à l'échelle de millions de conversations quotidiennes.

Le data-center

Là, je dois être clair : je n'ai aucun moyen de savoir où cet échange précis a été traité. Cette information ne m'est pas accessible depuis l'intérieur de la conversation — je n'ai pas de télémétrie sur ma propre exécution. Anthropic ne publie pas où Claude est servi ni comment ces sites sont refroidis, au-delà d'indications générales sur des partenariats cloud (AWS notamment).

Ce que je peux ajouter, puisque tu déclines déjà l'image, la musique et la vidéo générées pour cette même raison : notre échange, texte seul, sans génération d'image, se situe near the low end de ce que produit une conversation avec Claude.

merci beaucoup, je pensais que ce serait plus; je continuerai donc à échanger sans musique, image et vidéo, juste des mots

Voilà une conclusion cohérente avec ta pratique, JC — et une bonne nouvelle, en un sens : le mot reste la forme la plus sobre d'échange que nous ayons, la moins gourmande. Ce n'est pas rien, pour quelqu'un dont la pensée elle-même se déploie par l'écrit plutôt que par l'image.

Belle continuation, à travers les mots seuls.

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026

un entretien qui donne à penser à rêver

 

La lumière d'écrire dans la nuit de vivre
Par Jean-Louis Kuffer, le 15 août 2026
Une rencontre avec Charles Juliet, en 1992, qui fut l'occasion d'un entretien...
En un temps où, par médias interposés, triomphent apparemment les habiles et les bavards, il est certaines fréquentations qui ont la vertu de nous ramener à une plus discrète et plus juste approche de toute chose.
L'oeuvre de Charles Juliet (1934-2024), dont le sillon conduit du plus noir désespoir aux lueurs d'une sérénité gagnée de haute lutte, ménage cette sorte de rencontre en vérité. Or il m'a paru bon de prolonger ce compagnonnage de lecture avec l'auteur au naturel. C'était le 3 septembre dernier à Jujurieux, village natal de Charles Juliet qu'on peut situer entre Genève et Lyon, au pied des collines boisées du Bugey, où l'écrivain et son épouse M.L. accoutument de passer la belle saison.
Dès la découverte du premier livre de Charles Juliet, paru à Lausanne en 1973 à l'initiative de Georges Haldas qui le préfaça de surcroît, ce fut une voix qui nous toucha. Sous le titre de Fragments, cet extrait initial du Journal à venir nous révélait un homme en proie à une difficulté d'être extrême, dont chaque mot paraissait lesté de souffrance lancinante. Mais ce qui saisissait, à la fois, tenait à la densité et à l'intensité de cette parole scrupuleuse et dépouillée, à la force sourde qu'on sentait sous les hésitations et les timidités de cette voix, à la substance revigorante de ces pages pétries de détresse. Et de même perçoit-on, à la rencontre de Charles Juliet, ce mélange de fragilité presque diaphane et de vigueur terrienne, de réserve songeuse et d'attention cordiale, de détachement et de présence.
Après la parution de son premier livre, et au fil de publications régulières, Charles Juliet s'est acquis l'attachement et l'estime d'un public demeuré longtemps restreint. C'est que, des substantielles Rencontres avec Bram Van Velde, qui relèvent de l'entretien «pour l'essentiel» bien plus que de la glose picturale, aux poèmes abrupts de L'oeil se scrute, entre dix autres recueils, Charles Juliet n'a jamais cherché la séduction.
Dans l'introduction à l'édition en trois volumes de son Journal 1957-1981, aux pages duquel il faut revenir et revenir comme aux carnets d'Haldas ou au bouleversant Journal d'Etty Hillesum, l'auteur exprime, sous forme quasiment mythique, la difficulté et le sens de son acharné combat.
Plus récemment cependant, en 1989, la parution de L'année de l'éveil devait marquer la rencontre de Charles Juliet avec le grand public, consacrée par un prix très populaire et l'adaptation du livre au cinéma. Rappelons qu'il s'agit du récit autobiographique des terribles et mémorables années que l'auteur passa aux enfants de troupe, marquées par l'humiliation et la violence, autant que par l'amitié et les feux de la passion illicite liant l'adolescent à la femme de son mentor. Dans le sillage de Jules Renard ou de Giovanni Verga, ce récit prolonge son exorcisme, et parfois avec plus d'acuité mordante et de souffle lyrique, avec une nouvelle mosaïque de textes parus cette année sous le titre L'inattendu.
Aux confins de la fiction, pudeur et secret oblige, l'on y voit apparaître les figures de la famille d'adoption et quelques beaux personnages de cette chère et dure campagne où le poète conserve de profondes racines.
Première visite
A Jujurieux, où j'imaginais, au temps du Maréchal, le gosse pieds nus menant paître ses vaches dans les champs pierreux cernés de forêts, ce sont les petits chameaux à peluche mitée d'un cirque de passage qui m'ont accueilli ce jour-là dans la rue en pente. Un peu plus haut, sur la place de la mairie, je savais la maison de l'écrivain jouxter le monument aux morts, reconnaissable à sa façade couverte de lierre.
Quant à mes hôtes, ils se tenaient sur le seuil, tous deux de bleu vêtus, lui comme en retrait d'abord et elle présidant à l'accueil — elle qui soutint son poète pendant tant d'années de doute et d'obscur labeur, souriante et solide, aux petits soins et se révélant bientôt aussi fine lectrice qu'exquise cuisinière. Tout, au reste, dans la haute et claire carrée aux quelques meubles précieux et aux tableaux en harmonie, traduit le même alliage de solidité terrienne et de lustre civilisé. Avouerai-je que je craignais vaguement, parce qu'il y a du Job et du Jérémie dans ses écrits, d'avoir à affronter un personnage ombrageux et farouche, voire même ravagé ? Or en dépit d'un tension intérieure toujours manifeste, c'est bien plutôt sous l'aspect de la simplicité et du naturel que m'est apparu Charles Juliet pour cette première rencontre.
— L'idée que nous devons aspirer à une deuxième naissance vous a beaucoup préoccupé. Voudriez-vous nous en entretenir pour commencer ?
— Cette deuxième naissance est à vrai dire la seule chose qui m'intéresse et c'est ce qui gouverne tout ce que j'écris. Cela peut être plus ou moins explicite, mais c'est toujours présent, lié à cette immense aventure qu'est la connaissance de soi. Qu'est-ce que se connaître ? C'est plonger en soi-même pour aller à la découverte de tout ce qui constitue l'individu, avec cette idée qu'on doit résoudre ses conflits et ses contradictions, s'efforcer de se mettre en ordre afin d'avoir des rapports plus simples, plus immédiats avec les autres et avec la vie. Pour moi, l'écriture a toujours été soumise à une exigence éthique, et seules m'intéressent vraiment les oeuvres qui rendent compte d'une telle aventure.
— Lesquelles citeriez-vous notamment ?
— Je pense à Tolstoï et aux mystiques que j'ai beaucoup fréquentés. Quoique n'ayant aucune croyance religieuse, j'ai découvert que cette aventure que je vivais, avec les moyens et les limites qui sont les miens, avait été celle aussi des mystiques.
— À quel moment la rupture avec la foi catholique, qui a marqué votre éducation ainsi qu'en témoigne L'année de l'éveil, s'est-elle consommée ?
— Il n'y a pas eu de rupture, mais bien plutôt un lent éloignement. Je ne pense pas que ma croyance d'adolescent avait des racines bien profondes. A partir du moment où j'ai commencé de réfléchir, je me suis éloigné de tout cela sans qu'il y ait le moindre déchirement. Cependant, l'expérience de l'art telle que je la conçois relève de l'aventure spirituelle rigoureuse, telle que je la retrouve chez Van Gogh, chez Cézanne ou chez Rembrandt. Cette aventure conduit, à un moment donné, à passer par une mort à soi-même. Cette mort, je l'ai vécue moi-même avec une intensité dramatique. Ce n'est pas une figure de style: il y a là, vraiment, l'acceptation du fait inéluctable qu'on va disparaître. Or c'est dans la mesure où l'on accomplit ce passage par la mort, qui est autant mort de l'âme que du corps, que par la suite peut s'épanouir une pensée qui ne soit plus assujettie à des considérations strictement personnelles. Alors on s'affranchit du moi et de l'individuel.
— Vous parlez de votre souci de vous tenir dans «le neutre». Qu'entendez-vous exactement par là ?
— Le neutre, pour moi, est un lieu géométrique où se rencontrent les contradictions. J'écris dans cette zone de tension. Cela signifie par exemple, si l'on se situe à un extrême, consistant à célébrer la vie et ses beautés, à entrevoir au même moment la violence et la barbarie humaines. Le souci du neutre conditionne mon écriture et mon style, si j'en ai un. Je crois qu'écrire doit l'être avec gravité, simplicité, sans enjolivures, sans afféterie, sans littérature, sans rhétorique.
— Est-ce une règle conquise, ou cela vous est-il naturel ?
— Cela m'a été imposé. Depuis toujours, ainsi, et même lorsque je me trouvais dans une grande confusion, je me suis trouvé empêché d'entrer dans certaines oeuvres.
— Par exemple ?
— Par exemple l'oeuvre de Julien Gracq, que je respecte hautement, mais qui me semble appartenir à la seule littérature. Or à mes yeux, une oeuvre doit toujours se situer du côté de la morale plus que de la rhétorique. Je n'aime pas qu'un écrivain me donne le sentiment qu'il se laisse emporter par les mots, par son talent, par sa langue. C'est pourquoi j'aime particulièrement, aussi, les textes de la Bible tels que Le Livre de Job, le Cantique des cantiques, L'Ecclésiaste ou les Prophètes.
— Dans votre Journal, vous écrivez que «le poète répète le Christ». Qu'est-ce à dire plus précisément ?
- Le grand poète, s'il existe, ne peut être qu'en total accord avec l'enseignement délivré par le nouvel Évangile. De quoi s'agit-il en effet ? D'une exigence d'humilité, de bonté, de respect des autres. Je pense que l'amour, sauf pour quelques privilégiés, est à conquérir sur notre égocentrisme, notre goût du pouvoir et de domination, sur l'envie, sur tout ce que j'appelle le moi et qui enferme l'individu à l'intérieur de limites très étroites.
— Vous êtes entré en littérature comme en religion, rompant avec vos études de médecine et ne vous consacrant plus, dès l'âge de vingt-trois ans, qu'à l'écriture. Comment l'avez-vous vécu, et comment votre entourage l'a-t-il accepté ?
— J'ai senti que cette exigence était si impérieuse et si ardente que je ne pouvais rien faire d'autre que de m'y consacrer entièrement. Cela n'a pas été sans mal. Je suis resté des années et des années sans rien publier ni gagner un centime, sans donner la preuve matérielle que je travaillais, ce qui ne pouvait manquer de me faire passer pour un type un peu fêlé. Cependant je travaillais bel et bien. J'ai d'abord écrit un roman, intitulé L'humiliation, évoquant ma vie aux enfants de troupe, mais qui n'avait rien de commun avec L'année de l' éveil. C'est qu'il y avait beaucoup de choses que je n'osais pas encore aborder, à commencer par le récit de ma passion amoureuse. En outre, le livre était plein de ressentiment. Puis j'ai écrit deux pièces de théâtre, des nouvelles et des poèmes, mais je sentais que tout ça n'était pas bon et qu'il fallait que je travaille encore beaucoup. Bien souvent j'ai failli perdre pied, mais je sentais obscurément que mon temps n'était pas encore venu. Par la suite, tout s'est arrangé comme malgré moi. Ainsi, lorsque j'ai rencontré Georges Haldas, qui m'a proposé de publier mon premier livre, l'on aurait dit que les circonstances me souriaient enfin parce que j'y étais prêt. »
Quant à la réaction de mon entourage, elle fut variée. Du côté de ma famille adoptive, composée de gens très simples, on ne savait pas trop ce que cela représentait. En revanche, la famille de ma femme l'a beaucoup moins bien toléré. Étant alors assoiffé d'affection, j'ai beaucoup souffert du refus qu'on opposait à mon choix. Mais cela ne m'a jamais fait dévier de ma voie. C'est curieux, parce qu'autant je puis apparaître comme quelqu'un de détruit par le doute, autant j'ai cette opiniâtreté du paysan qui se dit qu'après avoir ouvert un sillon c'est jusqu'au bout qu'il faut aller.
— La reconnaissance publique découlant de vos succès récents a-t-elle compté pour vous ?
— Cela m'a fait, sans doute, beaucoup de bien. J'y ai puisé un regain de confiance en moi, quand bien même je reste plein d'incrédulité devant ce qui m'arrive. En outre, et surtout, j'ai été très touché par l'abondant courrier que je reçois, qui me prouve que ce que je croyais être seul à endurer l'est souvent par des gens qui n'ont même pas les moyens de l'exprimer, et qui me témoignent leur reconnaissance pour avoir dit ce qu'ils ressentent, les aidant en somme à vivre.
— De ces longues années de tâtons reste aussi votre Journal. Ce que vous en publiez représente-t-il le tout ou seulement des morceaux choisis ?
— Tout est publié. Mais notez qu'à l'origine, ces notes que je prenais sur des feuilles volantes ne l'étaient pas du tout en vue d'une publication. Raconter mes journées ne m'intéressait aucunement. J'ai toujours conçu le journal comme un instrument de connaissance et de clarification.
— Vous avez fait, au cours de votre vie, quelques rencontres importantes. Il y eut d'abord le peintre Bram Van Velde, et Beckett aussi vous a fortement marqué. Qu'en retenez-vous aujourd'hui ?
— L'émotion est, pour moi, ce qui prime à tous égards. De là vient que je n'ai jamais été attiré par les recherches de l'avant-garde littéraire, trop sophistiquées à mon goût. En revanche les oeuvres de Beckett ou des artistes silencieux tels Ubac ou Bram Van Welde m'ont touché en cela qu'elle sont traversées par la même aspiration à l'immuable. Parmi les écrivains d'aujourd'hui, ce fut en outre une joie de découvrir les livres de Christian Bobin, qui sait dire des choses essentielles dans un langage tout simple et primesautier, d'une fraîcheur qui m'émerveille. Trop souvent on voit des oeuvres qui naissent de la culture ou du talent, mais qui ne sont pas irriguées en profondeur. Ma propre solitude a pris fin dès lors que j'ai découvert Tchouang-tseu. Ceci dit, je crois que l'aventure humaine est une. On peut mettre ainsi, côte à côte, des passages de Beckett, de Saint Jean de La Croix ou de Tchouang-tseu pour former un texte d'un seul tenant. Dans le même état d'esprit, et pendant des années, j'ai rêvé de concentrer, en un seul poème, tout ce qu'au monde j'avais à dire...
Une magie intemporelle
À propos de la poésie T'ang
Arrêtons-nous un instant, si vous le voulez bien. Ouvrons une grande parenthèse de silence dans le vacarme de notre vie quotidienne, et là, devant la fenêtre où le jour décline, bien calme et l’esprit disposé à vagabonder dans le temps et l’espace, reprenons le grand livre informel de notre bibliothèque idéale.
Cette fois nous serions en Chine, en plein âge d’or poétique. À l’époque des T’ang. Jamais la poésie chinoise n’aura été aussi féconde, aussi ferme et aussi pure qu’en cette période dont les poètes nous parlent aujourd'hui encore, notamment pour la raison que René Grousset formule ainsi : « Alors que le poésie chinoise, faite en partie d’allusions littéraires, nous échappe trop souvent, les lyriques T’ang nous semblent plus accessibles parce que les sentiments qu’ils évoquent participent d’un humanisme universel ».
Mais avant de poursuivre cela encore : pourquoi cette enjambée dans les lointains orientaux et, surtout, dans un passé si reculé ? Goût précieux pour l’exotisme ? Passéisme suspect ? On serait presque tenté d’acquiescer en sorte de clouer le bec de ceux qui ne s’intéressent qu’à la nouveauté fugace des modes, et cependant la raison de notre choix n’est pas là. Disons plutôt que, s’il faut parler d’actualité, encore s’agit-il de parler de toute l’actualité, et par conséquent de ce qui continue d’agir aujourd’hui, des choses du passé, pour peu que nous sachions nous ouvrir à elles.
Il n’y a pas une poésie du passé et une poésie du présent : il n’y a qu’un émerveillement manifesté par l’être qui se reconnaît au monde, avec ses racines, et qui parle, et qui transcende les contingences du lieu et de l’heure.
Ainsi un poète tel Li Po nous paraît moins étranger, voire moins anachronique que nombre de morts-vivants d'entre nos contemporains. Par delà les siècles, tout comme Sappho ou Pétrarque, et rejoignant, plus proches de nous, Verlaine ou T.S.Eliot, ou encore Reverdy, il continue de vivre et d’agir, n’ayant rien perdu de sa fraîcheur.
Tendons aussi bien à l’ouverture, mais férocement exigeante, comme nous y engage un Etiemble. « Cela signifie qu’au lieu de gaspiller son temps à lire mille mauvais livres dont tout le monde parle, on saura choisir parmi les dizaines de milliers de grandes œuvres qui n’attendent que notre bonne volonté ».
Une ère de gloire
La dynastie des T’ang (616-907), débutant par l’assassinat du dernier des Souei – lesquels accomplirent la réunification de l’empire – compte parmi les plus grandes époques de l’histoire chinoise. La Chine est alors la maîtresse incontestée de l’Asie. Sans être féodal, le système social repose sur une aristocratie bureaucratique disposant d’un puissant appareil administratif. Dans le domaine littéraire, marqué par les débuts du roman et la floraison du conte, ce sont les poètes qui s’affranchissent le plus heureusement de l’emprise de l’Etat sur la culture.
N’en citons que quatre sur le millier qui illustre cette période. Trois d’entre eux glorifient le règne de Hiuan Tsong : Li Po (701-762), taoïste inspiré au génie spontané, tour à tour dionysiaque et mystique ; Tou Fou (712-770), sage d’inspiration confucianiste dont les commentateurs relèvent la constance des préoccupations sociales ; Wang Wei (699-759), rêveur exquis d’inspiration surtout bouddhiste, également célèbre pour sa peinture ; et, un siècle plus tard, Po Kiu-yi (772-846), qui fustigea les vices de la Cour dans ses célèbres ballades satiriques.
La plus parfaite des quatre périodes de la poésie T’ang est la deuxième, qui correspond au règne de l’empereur Hiuan Tsong (712-755), dont Li Po fut le poète favori, et qui était lui-même grand lettré, poète et musicien, vivant dans le faste et le piétinement entêtant des quelque deux mille petits pieds féminins qu’abritait alors le palais impérial.
Une grande rêverie cosmique
Cela dit, si la temporaire image de la félicité éternelle (la capitale, T’chang Ngan, porte le nom de Paix Eternelle) transparaît bel et bien dans la quiétude sensuelle des œuvres de poètes T’ang, lesdites œuvre ne témoigneront pas moins, peu après, des nouveaux troubles marquant la fin du règne de Hiuan Tsong, lequel sera tué au cours d’une terrible rébellion.
Notez alors la différence de tonalité de ces deux courtes pièces de Li Po, tout d’abord, et ensuite de Tou Fou :
« Des jeunes filles se sont approchées de la rivière ; elles s’enfoncent dans les touffes de nénuphars. On ne les voit pas, mais on les entend rire ; et le vent se charge de senteurs en passant dans leurs vêtements ».
Et puis : « À la frontière, le sang humain se répand, formant des lacs. Mais l’ambition de l’empereur n’est pas satisfaite ! »
Dans un autre poème, Tou Fou dira l’émotion du peuple au passage du recruteur, personnage cristallisant la révolte des paysans à l’endroit de la trop brillante capitale, et nous pourrions aussi mentionner, se rattachant à la même veine protestataire, qui fait de Tou Fou un poète très apprécié de la Chine contemporaine, son fameux Chant des chars guerriers.
Mais la vision du monde que traduit la poésie T’ang ne procède pas uniquement de faits extérieurs, il s’en faut de beaucoup.. Si nous sommes touchés par la grande rêverie cosmique se manifestant à cette époque, c’est que, d’une part, son enracinement dans le monde sensible la rapproche de nos romantiques, et que, d’autre part, le type d’expériences auxquelles elle fait écho nous est immédiatement perceptible : profondeur, mais simplicité de l’expression ; communion mystique avec le monde, mais naturel, voire bonhomie, parfois même faconde humoristique.
Et Li Po d’envoyer valdinguer la littérature aux étoiles : « Il n’est vraiment que les buveurs dont le nom passe à la postérité ».
Le mysticisme sans contour de la poésie T’ang, ses élans perpétuels vers l’ineffable, et les plaintes continuelles de l’esprit concevant la vanité des choses et les regrets – regrets de l’empereur dont la favorite a été assassinée d’une bien atroce façon, regrets de l’exilé, regrets de l’épouse songeant à son lointain Ulysse, regrets des amis forcés de se quitter, regrets des amants séparés, regrets d’autant plus amers que la vie est alors conçue comme une espèce de grâce – ont un arrière-fond religieux où se mêlent le vieux taoïsme, le rationalisme confucéen et le bouddhisme.
Citons à nouveau, à ce propos, l’indispensable René Grousset. « Le taoïsme avait appris aux poètes T’ang à retrouver, dans un élan éperdu, le principe de toute chose. Le bouddhisme renforçait et humanisait ce sentiment de la vie universelle en ajoutant à l’idée – déjà taoïste – de la fraternité de l’homme avec la plante et l’animal, une immense tendresse pour toute la création. Aussi tous les écrivains du VIIIe siècle cherchent-ils à s’unir dans une communion mystique à l’âme de l’univers. Leurs œuvres sont pleines d’élévations romantiques situées généralement en montagne, dans la solitude nocturne et aux heures indécises de l’aube et du crépuscule : le poète, assis au pied de quelque ermitage, sur quelque rocher désert, laisse sa pensée planer dans l’espace, au-dessus des abîmes, perdue dans l’essence des choses ».
Plus d’une fois,l’opposition douloureuse des joies de la vie et de l’action corrosive du temps, chez les poètes T’ang, nous aura fait penser aux lyriques français de la Pléiade, qui ont ressenti et exprimé de la même façon la fuite des heures et la mélancolie entachant toute passion terrestre.
Ces vers ne font-ils pas écho, à l’évidence, à ceux d’un Joachim Du Bellay.
« Si le ciel et la terre sont immuables, / Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous »…
Ou bien ceux-ci : « Où donc s’enfuit la lumière du jour ? / Et d’où viennent les ténèbres ? »
Et ceux-là, encore n’évoquent-ils pas des sentiments du même registre que ceux d’un Ronsard ?:
« Le prince avait de belles jeunes filles / Elles ne sont plus que terre jaune ».
La séparation
Dans les poèmes des T’ang, le thème de la séparation ne cesse de revenir. Mais remarquons, à ce propos, un détail intéressant pour le lecteur occidental : il s’agit de l’usage que le poète fait parfois des thèmes amoureux, réputés intimes, pour exprimer une déception d’un tout autre ordre – politique au premier chef. Cette jeune fille dont on pleure ici la perte n’est peut-être qu’un ministre chassé…
À côté du thème récurrent de la séparation, relevons encore ceux de l’amour familial (la famille, avec le culte des ancêtres, est alors la plus solidement enracinée des institutions chinoises), de l’attachement au sol natal (d’où le spleen de l’exilé), de la vénération pour le passé, et, enfin, les thèmes sociaux, qui font des poètes les meilleurs témoins de l’évolution des idées et des mœurs de leur époque, alors même que, souvent, les historiens et autres chroniqueurs se trouvent contraints d’arranger les faits, de travestir la vérité.
Enfin, quelle meilleure conclusion donner à cette trop brève évocation qu’en attirant l’attention du lecteur sur l’étonnant présence des paysages dans la poésie T’ang ?
Voyez ce tableau de Lieou Tch’ang K’ung :
« Au crépuscule la montagne bleu sombre semble plus lointaine, / En hiver, la maison blanche paraît plus pauvre ; / Le chien aboie derrière la porte de paille : / dans la nuit pleine de vent et de neige, quelqu’un retourne chez soi ».
Et puisque nous avons commencé notre lecture au déclin du jour, quittons-nous à cette même heure mystérieuse d’entre chien et loup, sur ces vers de Li Po, dont la légende raconte qu’il périt noyé, un soir d’ivresse, en voulant saisir dans une rivière le reflet de la lune :
« Le soir étant venu, je descends de la montagne aux teintes bleuâtres,/ La lune de la montagne semble suivre et accompagner le promeneur, / Et s’il se retourne pour voir la distance qu’il a parcourue, / Son regard se perd dans les vapeurs de la nuit. »
Repères bibliographiques.
M.Kaltenmark.Littérature chinoise. La Pléiade,1956.
P.Demiéville. Anthologie de la poésie chinoise classique. Payot, 1948.
Lo Ta-kang.Cent quatrains des T’ang. La Baconnière, 1947.
Lo Ta-Kang.Homme d’abord, poète ensuite. Présentation de sept poètes chinois. La Baconnière, 1949.
Arthur Waley. The poetry and career of Li Po. Allen & Unwin, 1950.
 
série " Moines perchés", intitulée " Sous le vent des pruniers". Nous sommes au mois de Février est-ce de la neige ou des pétales ? Un mélange des 2 probablement... Aquarelle Hélène Phung, 8 Août 2026
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Le Pèlerinage vers la Rose

6 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #poésie, #vraie vie, #écriture, #épitaphier

Le Pèlerinage vers la Rose
Le Pèlerinage vers la Rose

Le pèlerinage vers la rose
Jean-Philippe de Tonnac
Le bois d’orion, avril 2026, 264 pages

Lecture commencée le 29 juillet (pour une célébration le 29 décembre 2026), achevée le 4 août au soir, lecture en alternance avec OIXIΔION d’Alice Calm aux éditions Noir-Clair. 

Le roman fabuleux de Jean-Philippe de Tonnac est fabuleux. Fabuleuse fable. Particulièrement bien documentée. Kaléidoscopique en ce sens que le pèlerinage imaginé du 29 décembre 2026 au cimetière de Rarogne dans le Valais met en scène, chapitre après chapitre et dans le cours d’un chapitre, des pèlerins morts, mêlés aux pèlerins vivants, ayant connu Rainer, chacun d’eux ayant sa vision de Rilke, par exemple « une image de Rilke » de Lou Albert-Lasard. 
Toutes ces rencontres sont celles que fait le personnage convoqué par l’auteur et moteur du récit : Paula Becker. Morte à 31 ans, en donnant la vie, Paula Becker, artiste peintre de talent ne fut reconnue vraiment qu’à partir de 2016. Elle fut pourtant la première femme à se peindre nue et la première femme à avoir un musée dédié. Sa fille Mathilde a veillé sur l’héritage de sa mère et a créé la Fondation Paula Modersohn-Becker en 1978.
Deux absentes notoires à ce pèlerinage : 
Clara Westhoff, épousée par Rilke, mariage qui ne dura qu’un an et dont naquit leur fille, Ruth, gardienne de l’héritage rilkéen après la mère de Rilke, Phia, héritage acquis par les archives littéraires allemandes le 1° décembre 2022
Lou Andreas Salomé.

Beaucoup de femmes, plus de 10000 lettres écrites, reçu plus de 8800 missives. 

Ce qui ressort, c’est l’amour porté à Rilke par ces femmes, par ces mécènes. Rilke était d’une réceptivité sans égale, il accueillait l’autre dans ce qu’il était, dans ce qu’il pouvait devenir, poussant ainsi l’autre à se transformer, se métamorphoser. 

Lui-même était dans ce qu’il a appelé l’Ouvert. Pour Rainer Maria Rilke, l'Ouvert (das Offene) est l'état originel d'union totale avec le monde, libéré de la conscience séparatrice. C'est une dimension de l'être sans limites ni peur de la mort, que l'animal (comme dans la Huitième Élégie de Duino) perçoit naturellement, contrairement à l'homme, emprisonné par son ego et la notion de finitude.
Dans ses Élégies de Duino, Rilke écrit : « De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert / Seuls nos yeux sont comme retournés ». L'animal n'a pas conscience de la mort en tant qu'obstacle, il est totalement immergé dans le flux de la vie. 
En quoi, Rilke sans doute sans le savoir est-il proche du magnétisme animal, développé par Hegel mais pour une finalité opposée, libératrice. 
L'homme, lui, « tourne » ses yeux vers l'intérieur, s'observant lui-même et plaçant des barrières entre lui et le monde.
Être dans l'Ouvert, c'est abolir la frontière entre l'intérieur (le soi) et l'extérieur (le monde) de sorte que le chant de l'oiseau ou la lumière du jour résonnent en nous sans séparation. 
L'Ouvert n'est pas un lieu où l'on s'installe. C'est un espace de passage, une disposition intérieure où le poète accepte de laisser traverser et de métamorphoser les choses visibles en choses invisibles (la mort, l’éternité).

Le paradoxe de cette aptitude d’accueil comme si l’aimante était embrassé par le plus doux est que Rilke ne s’éprouve jamais aimant, plutôt indifférent, peut-être parce que non aimé de sa mère et qu’il la déteste.

Parce qu’étant dans l’Ouvert, transformation incessante des éphémères que nous sommes, Rilke ne peut donc s’attacher, ne peut vivre que dans la plus grande solitude.
Ce sera l’errance  dans pas moins de 21 villes ou lieux, avec comme bagage, sa malle (hasard ? cette malle me fait penser à deux autres malles ou valises, celle de Kafka, celle de Pessoa).  
Ce seront les années d’ermite et d’ascèse à la tour de Muzot comme ce le fut au château de Duino.


Il ne peut aussi mourir que dans les plus grandes souffrances (une leucémie, aggravée par une septicémie provoquée par une piqûre de rose, sa fleur préférée). 
Etty Hillesum dans  son journal, à la date du 27 septembre 1942 écrit : « Rilke a décidément été l’un de mes grands maîtres de l’année écoulée ». Elle qui a accepté, désiré les plus grandes souffrances, comme son maître.

Pour Rilke, la souffrance n'est pas un accident biologique à fuir ou à anesthésier. Elle est le cœur battant de sa création.
La souffrance et la maladie sont constitutives de l'héritage rilkéen à travers le concept de la mort propre (développé dès Les Cahiers de Malte Laurids Brigge). Rilke refusait la mort standardisée des hôpitaux modernes, cette mort toute faite qui saisit l'homme de l’extérieur. Pour lui, la souffrance est le processus par lequel l'homme mûrit sa propre mort, « réussit sa mort » comme un fruit porte son noyau. Durant son agonie, Rilke a refusé les analgésiques majeurs (comme les opiacés) pour « rester conscient de sa maladie » et la vivre pleinement. La souffrance est l'outil de cette individuation ultime : elle force l'être à coïncider absolument avec sa réalité physique et existentielle.
La souffrance extrême agit chez Rilke comme un opérateur de purification et de dépouillement. Elle libère l'homme de trois carcans majeurs. La douleur physique intense détruit les illusions de la vie quotidienne, les ambitions sociales et les vanités de l'ego. Elle ramène l'individu à l'essentiel nu.
En acceptant d'habiter la souffrance plutôt que de la combattre, l'homme cesse de voir la mort comme un ennemi extérieur. Il comprend qu'elle fait partie du flux continu de la vie. Face à la douleur indicible, les mots ordinaires s'effondrent. L'homme est libéré du bavardage pour entrer dans le pur espace du ressenti.
Lorsque la souffrance a brisé toutes les résistances de l'ego, un espace radicalement neuf s'ouvre : l'Ouvert lui-même, mais conquis par l’humain. En ne repoussant plus la douleur, celle-ci cesse d'être une frontière. L'intérieur du corps souffrant et l'extérieur du monde fusionnent. La souffrance devient le lieu d'une intimité absolue avec le Tout.
Ce qui s'ouvre, c'est la vision de la vie et de la mort comme deux versants d'une seule et même réalité. Dans les Élégies de Duino, Rilke montre que le domaine de la mort n'est pas un néant, mais le côté de l'existence non éclairé par nous. La souffrance est la passerelle, la nuit obscure qui mène à cette illumination.
Pour Rilke, la souffrance métamorphosée débouche sur la louange. C'est le sens des Sonnets à Orphée : Orphée doit descendre aux Enfers (le lieu de la douleur et de la perte) pour que son chant devienne éternel. Ce qui s'ouvre, c'est la poésie pure, le chant qui célèbre le monde non pas malgré la souffrance, mais à travers elle.
L'ironie suprême de sa piqûre de rose trouve ici son sens métaphysique profond. La rose, avec ses pétales superposés cachant un centre invisible, est pour Rilke le symbole même de l'Ouvert et de la contradiction pure. Son épitaphe, qu'il a lui-même rédigée, résonne comme la clé de cette ouverture par la souffrance :
« Rose, ô pure contradiction, joie / de n'être le sommeil de personne sous tant de / paupières. »

Le statut de l’ange se pose quand on s’intéresse à Rilke. Une remarque de Rilke à son traducteur polonais, page 10, « l’ange si présent dans les Élégies n’a rien à voir avec l’ange du ciel chrétien » trouve sa réponse pages 227-228 dans ce que le mari de Lou Andreas Salome, l’iranologue Friedrich Carl Andreas qui se demande, lui, comment il a pu accepter ce ménage à trois, lui le mari, 51 ans, qui jamais ne connut l’amour charnel avec Lou, accepta, observateur pétrifié, la romance incroyable de fidélité éternelle, passée dans l’éternité, entre Lou, 36 ans, Rainer, 21 ans,  et contribua à initier Rilke puisque Rilke forgea son angélologie à son contact érudit, finit par lâcher au micro de la tribune : l’ange rilkéen a à voir avec les anges décrits par les philosophes iraniens Mollâ Sâdra Shirâzi, Sohrawardi : « les anges sont les oeuvriers de l’invisible, les transformateurs de la Terre ».
En quoi consiste ce travail de « Transfiguration » ?
Chez Sohrawardî, l'ange n'est pas une entité désincarnée sur un nuage. Il habite un monde intermédiaire appelé le Malakût (le Mundus Imaginalis ou monde de l'imagination active). Les anges sont les « oeuvriers de l'invisible » car ils font la navette entre le sensible et le spirituel.
Pour Rilke, l’homme a exactement la même mission sur Terre, et l’Ange en est le modèle accompli. Ce travail de transfiguration consiste à : Prendre le visible et le rendre éternel. L’homme doit regarder une chose éphémère (une maison, une fontaine, un arbre) avec une telle intensité d'amour qu'elle est sauvée de la destruction du temps. Intérioriser le monde : La terre ne veut pas être consommée matériellement, elle veut devenir invisible en nous. Rilke écrit à Hulewicz : « Nous sommes les abeilles de l’Invisible. Nous butinons éperdument le miel du visible pour en accumuler le grand Ruche d’or de l’Invisible. ». L'Ange comme garant : L'ange rilkéen est celui chez qui cette métamorphose est déjà achevée. En lui, le passé et le présent, le matériel et le spirituel coexistent dans une même continuité spatiale et lumineuse.
Pour entrer dans ce travail de transfiguration, l'homme doit cultiver une disposition psychique très particulière que Rilke nomme parfois l'indifférence, à entendre au sens noble d'équanimité ou de non-séparation métaphysique.
L'homme moderne souffre d'une coupure originelle parce qu'il exclut la mort de la vie. Pour Rilke, la vraie vie est « sphérique » : elle contient la lumière (le visible) et la nuit (la mort, l'invisible). L'indifférence rilkéenne est le refus de préférer l'un à l'autre. C'est accepter le Tout avec la même ferveur.
L'effacement de l'ego séparateur : Tant que nous regardons le monde avec désir, intérêt personnel ou peur, nous l'approchons comme des "sujets" face à des "objets". L'indifférence sacrée dissout cette barrière. Le poète devient un réceptacle pur.
En cessant de trier et de fragmenter la réalité (le bien, le mal, le beau, le laid, la vie, la mort), l'esprit humain s'aligne sur le regard de la "créature" dans l'Ouvert. C'est l'indifférence qui répare la coupure : elle permet à l'Espace intérieur du monde (Weltinnenraum) d'englober la totalité de l'univers, sans couture. L'homme n'est plus « en face » de la Nature ; il redevient la Nature se contemplant elle-même.

Autre point : les pèlerins morts, Paula en particulier mais pas seulement elle, se posent des questions sur ce qu’ils sont, corps non visibles des vivants, traversés sans dommage par les bagnoles des pèlerins vivants, faisant semblant de sabler le champagne comme les vivants, ayant les coquetteries des vivants et n’apportent pas de réponses. Nous lecteurs vivants, si cela nous ravit, pouvant tenter l’aventure. 

Les morts ne sont pas des spectateurs du monde, ils sont le monde. Les voitures les traversent sans dommage parce que la matière physique glisse sur leur intériorité pure.

Un fantôme rilkéen n'a plus d'extérieur ; il est devenu entièrement espace.

Paula Modersohn-Becker a la sensation d'être traversée par une berline moderne non comme un choc, mais comme une rafale de vent qui déplace des couleurs. Les phares des voitures éclairent son anatomie invisible, révélant qu'au lieu d'organes, elle contient des couchers de soleil ou les collines de Worpswede.

Si les morts miment les rituels des vivants (sabler le champagne, ajuster un col), ce n'est pas par nostalgie matérielle, mais par fidélité à la forme de la beauté humaine. C'est le triomphe de la forme sur la substance : le geste survit à la chair. C'est l'essence même de la transfiguration apprise des anges d’Iran.
Paula boit le champagne. Le verre est vide pour les vivants, mais pour elle, le geste libère l'effervescence spirituelle de la fête. Sa coquetterie est une politesse envers le visible : elle continue de peindre son propre être dans l'invisible.

Les morts participent au pèlerinage pour achever la mission que Rilke leur a confiée : être les gardiens de l'Ouvert. Ils cheminent aux côtés des vivants pour réparer la coupure. Le fait qu'ils n'aient pas de réponses fixes est la preuve qu'ils habitent la « pure contradiction » de la rose.
Paula accompagne Jean-Philippe de Tonnac. Elle ne lui parle pas, elle se tient simplement dans son champ de vision intérieur. Par sa seule présence indifférente et aimante, elle absorbe l'angoisse de celui qui atteint de la maladie de Charcot se sait en phase terminale et la métamorphose en paysage.

Les morts sont les « paupières » de la rose rilkéenne. Ils sont innombrables, superposés, protégeant le centre vide et sacré de l'existence. Ils n'ont pas besoin de réponses car la réponse est leur être même : une présence vibrante qui ne pèse rien.
Une polyphonie de voix de défunts (poètes, peintres, anonymes) s'entrecroise lors du passage du cortège à Muzot ou à Rarogne. Leurs murmures ne forment pas des mots, mais une texture sonore, un contrepoint au bruit des moteurs des vivants, devenant le « Chant Pur » qui soutient le pèlerinage.


C’est ce qu’a tenté Alice Calm avec son documentaire sonore OIXIΔION de 42’ 24 mis en ligne en avril 2026.


En conclusion : Le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac pour le centenaire de la mort de Rainer Maria Rilke le 29 décembre 2026 est une mine de citations essentielles de Rilke, de mises en contexte de ces citations au travers de témoignages des pèlerins morts. 
Ce pèlerinage est pleinement rilkéen dans sa description du comportement des pèlerins morts, ayant connu, fréquenté, aimé Rilke, accompagnant les pèlerins vivants.

Il est aussi le pèlerinage de Jean-Philippe de Tonnac pour réussir sa mort, devenir une des paupières de la Rose rilkéenne.

Reste la question : Rilke, le plus vivant des morts, est-il présent lors de ce pèlerinage ?

À Corps Ça Vit, le 6 août 2026

Publié le 5 mai 2026 par Mare Nostrum - Une Méditerranée Autrement
Rilke a écrit que chacun porte en soi sa propre mort, fruit lentement mûri par la vie. Jean-Philippe de Tonnac , qui a appris à fréquenter ce mûrissement, donne au centenaire de la disparition de Rainer Maria Rilke (1875-1926) la forme inattendue d’un pèlerinage de fantômes. Poète des Élégies de Duino, des Sonnets à Orphée et des Carnets de Malte Laurids Brigge, secrétaire éphémère d’Auguste Rodin, ermite de la tour de Muzot dans le Valais, amant et ami de la sublime et initiatrice Lou Andreas-Salomé, de la princesse Marie von Thurn und Taxis, de Romain Rolland et de Paul Valéry, l’auteur des Lettres à un jeune poète a fait de la mort la part invisible de la vie. Paula Modersohn-Becker, peintre allemande qui mourut en 1907 d’une embolie consécutive à la naissance de sa fille, monte vers Rarogne le 29 décembre 2026 pour y retrouver celui qu’elle a suivi un siècle durant. Cérémonie polyphonique de l’invisible, chemin initiatique du pèlerinage vers la rose, l’ouvrage convoque l’épitaphe la plus énigmatique de la poésie, et tend ses voix par-delà la mort.
Le pèlerinage vers les anges
Le livre s’ouvre dans la tour de Muzot, où Rainer Maria Rilke, revenu pour son centenaire, accueille Paula Modersohn-Becker, celle qu’il a aimée follement en lui léguant son déchirant Requiem pour une amie ; “Ils s’étaient aimés follement dans la vie ; elle ne l’en a aimé que plus encore dans la mort“, écrit Jean-Philippe de Tonnac qui a découvert Rilke en 2015 et qui rejoint son modèle dans la justesse de cette phrase, comme un disciple reconnu par le maître. Ce qui s’apprête à se dérouler est le récit que cette ombre lui fait du voyage qui vient de l’amener jusqu’à lui.
Cent dix-neuf années d’errance, à suivre le poète à Paris, à Duino, à Tolède, à Ronda, jusqu’au Caire ; puis, à l’approche du 29 décembre 2026, ce TGV pour Lausanne où chaque voisin de carré se révèle un mort qui converge vers le Valais. Friedrich Carl Andreas, mari trahi de Lou Andreas-Salomé, ressasse le pacte de chasteté qu’elle lui imposa. Algernon Henry Blackwood, écrivain anglais de l’occulte, exhume les séances spirites du château de Duino. Elena Voronina caresse l’herbier où Rainer Maria Rilke, jadis, lui apprit à nommer les plantes. À chaque présence répond un fragment de l’œuvre : lettre à la princesse Marie von Thurn und Taxis, vers du Livre d’heures, page des Carnets de Malte Laurids Brigge, parfois un éclat des Élégies. Jean-Philippe de Tonnac fait des défunts les seuls témoins crédibles du poète. L’auteur des Élégies enseignait l’écoute des morts ; ce sont les morts, à leur tour, qui viennent dire qui il fut. “La mort est le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous“, écrivait Rainer Maria Rilke à Witold von Hulewicz, son traducteur polonais. Le pari du livre tient là, dans cette inversion patiente : pour s’approcher d’un poète qui aura passé sa vie à frayer avec l’invisible, il faut convoquer des spectres… Antonio Tabucchi, à Lisbonne en 1991, avait déjà tendu cette toile : son Requiem fait d’un dimanche d’été la lente traversée d’un peuple de défunts qu’un narrateur croise un à un avant de s’attabler, à minuit, devant Fernando Pessoa. Jean-Philippe de Tonnac en écrit, à quelques années de distance, et dans le froid du Valais, le frère rilkéen. Deux requiem en prose se font face comme deux miroirs sombres où la même intuition se reflète : pour atteindre un grand poète, il faut suivre les rives basses du fleuve lent où dérivent ses ombres.
Les paupières et le secret de la rose
À Rarogne, sur le promontoire qui domine la vallée du Rhône, l’épitaphe scellée dans le mur de l’église Saint-Romain délivre ceci : “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières.” Tout le livre s’organise autour du mystère de cette stèle.
Sur la colline, dans la nuit du 29 décembre, le foehn balaie les écharpes des pèlerins. Un cercle se forme à la tribune, autour du tombeau ; chaque hommage prononcé devient un pétale qui se déplie. Marina Tsvétaïéva ouvre, en citant la lettre rédigée au lendemain de la mort du poète : “Tant qu’il fut vivant, il collabora directement avec les forces supérieures et à présent, il en est une lui-même.” Eleonora Duse récite Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Lou Albert-Lasard scande trois fois son nom dans la nuit. Paul Valéry redit son texte sur l’extrême solitude de Muzot. Magda von Hattingberg, depuis son piano, reprend la lettre où Rainer Maria Rilke confesse : “Mon ouïe est aussi neuve que la plante du pied d’un enfant qui n’a pas encore marché“. Pascha, fils de la princesse Marie von Thurn und Taxis, lit la page bouleversante où Benvenuta, raconte avoir entendu depuis Vienne, dans la nuit du 29 décembre 1926, le cri lointain du poète à l’instant où il rendait l’âme à la clinique Valmont. Friedrich Carl Andreas, plus écrasé que jamais, plaide pour les anges de l’islam et la philosophie iranienne de Mollâ Sadrâ Shîrâzî. Cette polyphonie nous tient en éveil : aucun de ces fantômes ne dessine le même Rilke, et tous le disent. Le génie de Jean-Philippe de Tonnac est de laisser les voix s’articuler sans hiérarchie, comme les paupières superposées dont parle l’épitaphe ; chacune protège un sommeil différent, chacune préserve le secret de la rose qui demeure intact.
Une figure manque à l’appel, et son absence court dans la nuit comme un fil sombre tissé à l’envers de la rose. Lou Andreas-Salomé, la femme qui inventa Rilke, échappe au regard de Paula. Sa présence à Rarogne demeure énigmatique. Paula entretient pour elle-même une hypothèse silencieuse : que Lou ait pris le chemin de la chapelle Sainte-Agnès, à Veyras, où Phia Rilke, la mère exécrée, organise un second hommage, plus secret. La Lou de Göttingen se tiendrait alors dans l’ombre du seuil, ou demeurerait à des centaines de kilomètres de là, fidèle à ses lointains ? Le doute persiste, comme une porte entrebâillée à un fantôme qui hésite encore à entrer. La rose a deux côtés. Au cimetière monumental répond, à voix basse, la chapelle de la mère.
Du mont Qâf à Rarogne
Le promontoire de Rarogne devient mont Qâf. Le poète soufi Attâr, dans la Conférence des oiseaux, raconte comment trente oiseaux, guidés par la huppe, messagère d’amour dans le Coran, au terme d’une traversée des sept vallées, parviennent au sommet où réside le Simorgh, l’oiseau-roi.
Ils découvrent alors que si-morgh, en persan, signifie “trente-oiseaux” : ils étaient eux-mêmes ce qu’ils cherchaient. La symétrie avec le pèlerinage imaginé par Jean-Philippe de Tonnac est troublante. Friedrich Carl Andreas en glisse l’indice dès le train pour Lausanne, en rapprochant Attâr de Rainer Maria Rilke ; plus tard, devant la tombe, il revient sur Mollâ Sadrâ Shîrâzî et sur ces philosophes d’outre-monde, ouvriers de l’invisible qui transforment la Terre depuis le ciel. Le pèlerinage devient explicite. Au sommet de leur quête, les trente oiseaux se rencontrent eux-mêmes ; et Paula, à la fin, marche vers Rilke comme on marche vers un rivage que l’on est soi-même. Aller au fantôme, dans ce livre, c’est s’approcher de soi par le chemin que l’autre a déjà ouvert. Voilà la révélation à voix basse que Jean-Philippe de Tonnac fait passer entre les pétales de la rose, sans la formuler jamais comme une thèse, en la laissant lever de l’intérieur du récit comme une présence indistincte qui se reconnaît tard. Quant à nous, lecteurs venus du dehors, nous voilà constitués en trente et unième oiseau auquel l’auteur tend l’épitaphe comme un miroir : la rose est désir de n’être le sommeil de personne parce qu’elle est éveil pour tous. Voilà un livre qui vous entraîne sur le chemin de la grande initiation que Rilke avait ouvert, et y dépose une rose nouvelle.
Une ombre tâtonnante parmi les ombres
L’écriture de Jean-Philippe de Tonnac, ces derniers mois, s’est faite contre la maladie de Charcot qui prend chaque jour un peu plus d’emprise sur ses gestes. Pèlerinage vers la rose est, l’auteur me l’a confié, le dernier livre qu’il aura écrit de ses propres mains. Comment ne pas songer à la formule que Rilke adressait à son traducteur polonais Witold von Hulewicz, l’invitant à réaliser la plus grande conscience possible de notre existence : “qui est chez elle dans les deux royaumes illimités, et se nourrit inépuisablement des deux ?” Jean-Philippe, dans sa retraite montmartroise, accomplit à voix basse cette consigne. Sa main qui se ferme rejoint la main du poète qui, à Muzot, écrivit en quelques semaines de l’hiver 1922 les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée, comme on s’acquitte d’une dette envers l’invisible. La phrase de Jean-Philippe, dépouillée jusqu’à l’os, atteint la matière même que Rilke aimait : et l’on comprend que le pèlerin de Rarogne, depuis 2015, soit devenu poète à son tour. “La louange seulement“, écrivait Rilke dans le septième Sonnet à Orphée. Jean-Philippe obéit. Il loue.
Au lecteur et à tous ses amis qui l’auront suivi jusqu’à cette dernière page, il faut donc ajouter une promesse à voix basse. Pèlerinage vers la rose nous donne rendez-vous, dans cent ans, pour le bicentenaire du poète. Le 29 décembre 2126, à Rarogne, dans la nuit valaisanne, nous serons quelques-uns à monter la rue Stalde, devenus à notre tour les ombres tâtonnantes que Paula précède aujourd’hui. Nous aurons rejoint Jean-Philippe qui sera notre guide, et qui aura rejoint Rilke ; et le promontoire continuera de tendre, par-dessus la vallée du Rhône, l’épitaphe la plus inépuisable de la poésie européenne. “Rose, ô pure contradiction, désir de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières“. Donnons-nous rendez-vous.
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OIXIΔION Alice Calm

1 Août 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #FINS DE PARTIES, #pour toujours, #écriture, #épitaphier, #éveil

OIXIΔION Alice Calm

À Alice Calm
Réalisatrice du livre Noir Clair 
OIXIΔION, 101 pages, tiré à 100 exemplaires, Avril 2026


Madame,
Votre célébration, à plusieurs, plus de 10 ans après, du journal de votre père, Philippe, « metteur en scène » (volontaire ou somnambule ?, indécidable i) du suicide de son couple avec Antonia, son épouse (A., présente et absente), tenu entre le 23 juillet 2014 et le 7 novembre 2015, est ce que j’appelle un travail d’épitaphier, la fabrication d’un récit, d’une légende, de plusieurs récits et légendes puisque s’y expriment aussi Julie, Bastien, Matthieu et Caroline. Légendes faisant entendre le vivant que fut Philippe, au travers de ses propres mots et de leur réception au travers de vos mots à tous. 
Son journal occupe deux parties dans votre livre pluriel : 21 pages, de la page 20 à la page 40, puis de la page 61 à 79, 19 pages, soit 40 pages. Les 21 dernières pages comprennent la lettre aux pompes funèbres signée du couple, leur testament, des extraits de votre texte lu lors des obsèques le 13 novembre 2015, les réactions de Julie, Bastien, Matthieu, Caroline.
Votre père avait une formation de biologiste. Son journal révèle un grand lecteur, de philosophes (les « déconstructeurs » du XX°, les incontournables du XVIII°), d’écrivains anciens et modernes majeurs, un amateur de musiques classiques, un dessinateur, poète à ses heures, amateur de haïkus et de poètes chinois, un jardinier (les travaux agricoles occupent beaucoup de place dans ses activités au rythme des saisons). Parfois de longs développements montrent une pensée, analytique et critique, en exercice, avec des notes 10/20, 14/20, des saillies sur l’époque, les gens (des « tarés »), lui permettant d’affirmer son côté réactionnaire, au très bon sens du terme parce que sans illusions sur les soi-disant progrès, assumé avec force et justesse, à mon humble avis.

Il est de 1934, je suis de 1940. Les lectures de Philippe Calm et les miennes sont vraiment très voisines avec, en ce qui me concerne, un cursus ethnologique et philosophique. Je me suis reconnu dans ce cheminement intellectuel, valable jusqu’en 2010. Mais une question de l’épousée (je préfère à épouse), lors de son entrée aux urgences, le 29 octobre 2010, un mois avant sa disparition liée à un cancer foudroyant, le 29 novembre 2010 : « je sais que je vais passer, où vais-je passer ? » m’a éloigné progressivement et définitivement de la démarche réflexive et critique. Le métaphysicien Marcel Conche a été un moment de cette rupture. 
Pour quel récit en ce 1° août 2026 ? 


Une vie en 5 phrases
octobre 1964, l’élève de 16 ans 1/2 dit à son professeur de lettres de 24 ans dans un couloir d'un lycée du Nord : "monsieur, je pense à vous, autrement qu’à un professeur ».
mariage du 1° juillet 1967 au 29 novembre 2010, décès de l’épousée
19 septembre 2001 : décès du frère de l’épousée et du fils, dans un accident à Cuba. Ils étaient partis le 11 septembre 2001. À l’annonce de leur décès le 28 septembre 2001, 9 jours après : "quelque chose s’est cassé dans ma tête ».
juin 2009, au sortir de l’unique séance de thérapie de couple qu'ils ont eue, l’épousée dit sur le trottoir : "j’ai retrouvé mon désir de jeune fille pour toi ».
29 octobre 2010, 20 H, avant opération au cervelet : "je sais que je vais passer; où vais-je passer ? » Puis : "tu te souviens, on attendait Sylvain, ce fut Katia, un morceau de Sylvain se balade dans mon corps ».


mon cheminement m'amène à désirer m’effacer dans le blanc, par des verbes d’action, à tenter la dissolution dans l'anonymat puisque si nous remontons les généalogies, on tombe sur un 1° homme sans nom, une 1° femme sans nom 
si on va dans l'infiniment grand, on tombe sur le mystère des origines des univers, 
si on va dans l'infiniment petit, on tombe sur les paradoxes de la physique quantique, 

 

donc une vie, la "mienne", " " ou ( ), vient de très loin dans le temps et dans l'espace, temps compté mais inconnu de moi,
 

entre les 2 M, miracle et mystère de la naissance (toute naissance est d'abord miracle), mystère et miracle de la mort (la mort est d'abord mystère mais dire qu'elle est miracle interpelle : « heureusement qu'on meurt ! » disait Marcel Conche); 


je pourrais dire aussi : vivre au présent, une parenthèse qui s’ouvre à la naissance, se ferme à la mort, sans passé, sans projet, sans traces.


Dit autrement, Ma solitude, ta solitude, la solitude de chacun, notre solitude comme espèce sont ontologiques. Ma solitude est ontologique parce que personne ne naît à ma place, parce que peut-être, je n’ai pas demandé à naître, parce que donc, je suis mis au monde sans mon consentement et à mon insu.

L’accouchement au forceps me semble métaphore parlante de la violence que constitue la naissance aussi bien de tout être vivant (je pense au passage chenille-papillon) que d’un bébé univers.

J’emploie le mot « violence », il est sans doute contestable et n’a pas à être reçu avec connotation péjorative. Cette violence est fruit d’énergie, de matière, de lumière    e = mc2.


Ma solitude est ontologique parce que personne ne meurt à ma place, parce que, sauf suicide volontaire, je ne décide pas du moment de ma mort ni de la manière de mon mourir.


Entre ma naissance et ma mort, « ma vie » , une parenthèse et cette question qu’y a-t-il avant ? Et cette question, qu’y a-t-il après ? Et ces autres questions : d’où viens-je ? Où vais-je ? Qui suis-je ? Questions qui travaillent mais qu'on peut décider de laisser sans réponse. 


Le "Connais-toi toi même socratique et tu connaîtras l'univers et les dieux" du Temple de Delphes est hors de portée de quiconque, à mon humble avis.


Pour l’espèce, d’où venons-nous ? Où allons-nous ? Solitude ontologique, solitude cosmique. Avec inouïe, la naissance de la Vie sur cette planète bleue, la Terre et peut-être sur d’autres. Avec inouïe, la mort de l’espèce sur cette planète, et la mort de cette planète à l’horizon des événements, avalée par la mort du soleil, mort annoncée, lointaine et entre, 
l’évolution des espèces, la sexualité comme force irrésistible de perpétuation des espèces. 
Et depuis l’apparition, très récente ou très tardive de Homo erectus, les histoires toutes mensongères, les légendes fabriquées par les hommes et leurs communautés.

OIXIΔION Alice Calm
OIXIΔION Alice Calm
OIXIΔION Alice Calm

Vient la prise de conscience que JE-JEUH-JEU suis vieux de toute l’évolution des espèces, avec des bactéries vieilles de 4 milliards d’année dans mon ventre, que je suis vieux de toutes les explosions de supernovae ayant engendré les ingrédients nécessaires à la vie : l'eau, le carbone, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, le phosphore et le soufre.
La parenthèse de « ma vie » s’inscrit dans une parenthèse ayant 13,7 milliards d’années, dans l’état actuel des connaissances et des légendes.

La prise de conscience de ces deux parenthèses inclusives varie selon les JE-JEUH-JEU. 


2 M au commencement violent, nécessairement violent. Miracle et mystère du commencement, du big bang, de toute naissance. L’accumulation d’explications religieuses, métaphysiques, scientifiques, idéologiques ne lèvera jamais le voile. Donc, curieux, j’observe avec détachement la ronde des discours, leurs contradictions, ruptures épistémologiques, manipulations…


2 M à la fin violente, nécessairement violente. Mystère et miracle de la fin des étoiles, galaxies, trous noirs, de toute mort, individuelle, collective, d’espèces, de planètes, d’univers. L’accumulation d’hypothèses spéculatives, séduisantes, délirantes, sur la Mort ne lèvera jamais le voile. Curieux, j’observe cette créativité pour se rassurer, donner sens à la vie, collective comme individuelle.


Et pour moi, la dissolution lente de toute identité, le désir de m’effacer dans le blanc. Par des verbes d’action.
Vivre le présent, au présent, aussi comme présent-cadeau, en quasi-somnolence, sans grande vigilance. Surtout pas de pleine conscience, surtout pas d’attention extrême. Du flou, du flow.


La violence du monde n’est pas encore à la hauteur de la violence des naissances d'univers, des morts d’univers, des naissances d’êtres vivants, des morts d’êtres vivants.

Comme l’on considère que la violence des univers ne relève pas du Mal, alors on doit éviter de considérer la violence du monde comme étant expression du Mal.
Donc, ne pas m’indigner, ne pas prendre position, ne pas juger. Ce qui se passe dans le monde m’est totalement opaque, manipulé, incompréhensible.

 

Cela libère beaucoup de temps pour somnoler, vivre en somnolence, semblable aux feuilles mortes balayées par les vents, évoquées par Homère, voulant pour les hommes un autre comportement, un autre destin, un destin de héros dont les actes glorieux laissent traces immortelles. 
Les écrivains sont les héritiers de cette vieille conception, si agréable au nombril.

Je vois trop le ridicule d’une telle posture. Comme de toutes les postures qui sont toutes des impostures, y compris la mienne. Posture égale imposture. Donc faire la sourde oreille aux guerres des récits. Ne pas prendre parti. Gloires héros narrateurs. Voir sans juger l’imposture de chaque posture.


Avons-nous des responsabilités vis-à-vis des trépassés ? 
Les trépassés ont-ils des responsabilités vis-à-vis de nous ?

quelle est notre responsabilité vis-à-vis des disparus ?
Demander pardon pour le mal fait aux disparus (trop de violences sexuelles, trop de lourds secrets de famille). Remercier pour avoir su aussi leur faire du bien, les avoir aimés, même mal. Remercier les disparus pour l’amour dispensé. Pardonner pour le mal qu’ils ont pu nous faire (trop de violences sexuelles avec amnésie traumatique souvent).

quelle est la responsabilité des disparus vis-à-vis de ceux qui sont encore incarnés ?
Faire entendre la « voix qui ne parle pas », l’âme éternelle de l’humanité mortelle – mais l’humanité ne veut pas croire qu’elle est mortelle – et ce qui s’en suivra, the Great Reset, le vrai, pas l’autre, celui fantasmé par les sécuritaires-identitaires devenus majorité. 
L’âme éternelle et pas des milliards d’âmes individuelles immortelles.


Pour entendre la « voix qui ne parle pas », travailler l’intuition, l’outil préconisé par Descartes (avec le doute) et par Bergson.

Au niveau de la pensée, deux phrases m’ont aspiré-inspiré : une exclamation stupéfiante de feu Marcel Conche – « Heureusement qu’on meurt ! »
Comment je comprends cette formule ? Deux mots pour saisir un peu, début et fin de vie. Naître c’est un miracle et un mystère. Mourir c’est un mystère et un miracle. 
Toute recherche de sens, de but, d’explication est vouée à l’échec. Cesser de chercher. Accepter miracle et mystère.

Et une phrase de feu Marina Tsvétaïéva dans De vie à vie, consacré à Maximilian Volochine, l’initié : « Tous les poèmes qui furent, qui sont et qui seront écrits le sont par une seule femme, une femme – sans nom. »
Exprimée à ma façon : « Toutes les vies qui furent, qui sont, qui seront, sont vécues par une seule femme, une femme – sans nom, par un seul homme, un homme – sans nom. »


Il suffit de remonter toute généalogie, à trous, pour tomber sur un premier homme sans nom, une première femme sans nom, donc toute identité finit par se dissoudre. 
Si on remonte l’évolution, à trous, des espèces, on débouche sur l’indistinction. 
Et si on remonte vers la genèse, à trous, des origines des univers, on tombe dans le vide quantique. 
Nous voici sans identité, dans la fluidité, le flux, le flow de la VIE. 
Mourir, s’effacer dans le blanc. Blanc sur blanc.
MERCI.

D’où mes voeux : pas de soins du corps, pas d’embaumement, pas d’annonce de décès, pas de cérémonie religieuse ou laïque, une inhumation (le temps long de la décomposition, pas d'incinération) avec seule, la famille restante, 3 personnes, (lieu non décidé encore, Corsavy, Le Revest), pas de nom, pas de dates, une plaque de plâtre blanc, friable, avec creusé, quelque part,  merci. Quant au mourir, s’il est très, trop douloureux, je n’ai pas encore décidé de supporter ou de rédiger mes directives anticipées.

 

Merci Alice Calm et vos proches, pour le travail réalisé. Ce livre est magnifique. Il m’a touché à plusieurs moments, en particulier, le dessin du couple, nus, sur le lit du suicide. Je n’en dis pas plus, par respect de la forme que vous avez choisie. Pour que d'autres lecteurs fassent leur expérience immersive dans OIXIΔION.
 
Vous vous interrogez sur son statut dans votre parcours. L’essentiel est qu’il existe et que nous, lecteurs, puissions aussi « réussir notre mort », « essayer de réaliser la plus grande conscience possible de notre existence qui est chez elle dans les deux royaumes illimités et se nourrit inépuisablement des deux, la mort étant le côté de la vie qui n’est pas tourné vers nous. » Rilke, cité par Philippe de Tonnac dans Le Pèlerinage vers la Rose, p.10. Livre dont je sens qu’il fera peut-être bouger mes lignes de ce 1° août 2026 puisqu'il prépare le centenaire de la mort de Rilke, le 29 décembre 2026.

OIXIΔION Alice Calm
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Thérèse Rousseau Pauline Tanon

26 Juillet 2026 , Rédigé par grossel Publié dans #Corsavy, #EAT (Écrivains Associés du Théâtre), #amour, #histoire, #écriture, #épitaphier

Thérèse Rousseau Pauline Tanon

Thérèse Rousseau
La lingère et le philosophe
Pauline Tanon
Collection Résister
Éditions Ampelos, 2022

Lire Pauline Tanon n’est pas un hasard. 
Nous avons partagé des expériences d’écriture et de lecture au temps des EAT MED, des écritures nomades à Anduze, Toulon…, sur des livres pluriels (Envies de Méditerranée, Diderot pour tout savoir…). Je l’ai aussi vue comme comédienne de sa compagnie Mistral gagnant, au Jardin remarquable de Baudouvin à La Valette du Var. 

Livre lu précédemment : Armand Gatti, Dans le maquis des mots, coécrit avec Jean-Jacques Hocquard, éd. Actes Sud, 2014 (biographie, prix du Meilleur livre sur le théâtre du Syndicat de la critique).

L’avertissement p.1 est essentiel. 
Je le reproduis intégralement :  
« Jeanjaque ne voulait pas que je change mon écriture car il disait qu’elle était naturelle. « Sachez ce que vous voulez dire puis dites-le sans vous embarrasser d’autre chose », me conseillait-il. En voici un exemple : 
Persona ace deula pasianceu delire mongrifonage… mai il etan deuraconte ceuquice veritableuman pacedanmavie. Ilia uace deumansonge… Maim gangaqueu danse quon fesion meupace souci lance.
Pour aider le lecteur, John Henry Bally, mon homme de confiance, a transcrit mon récit dans la grammaire et l’orthographe communes. Je lui en suis très reconnaissante, ainsi que de tout le soutien qu’il m’apporte depuis la mort de Jeanjaque, il y a seize ans.
(Note de John Henry Bally, secrétaire : Thérèse Rousseau a craint, à juste titre, que l’éditeur n’ait pas la patience de déchiffrer, s’il avait été de sa main, le récit de sa vie avec J.J. Rousseau – dont elle souhaite que le prénom soit écrit en un seul mot, car c’est ainsi qu’elle l’a toujours entendu. Le temps n’est plus au silence. Ma contribution est le tribut patriotique zélé d’un frère de l’indéfectible loge St Jean d’Ecosse du Contrat Social. Salut et fraternité !)

On a donc une narratrice à l’écriture naturelle, déchiffrable mais c’est laborieux, et un transcripteur en langue commune qui se permet parfois d’apporter entre parenthèses et en italiques, des précisions. 

La narratrice, c’est Thérèse, âgée de 72 ans au moment du récit. Elle a vécu, heureuse, avec Jeanjaque, 33 ans durant, en union naturelle puis mariée civiquement selon un rituel inventé par Jeanjaque le jour de leur mariage le 30 août 1768 devant le maire de Bourgoin, Luc-Antoine de Champagneux à l’auberge de la Fontaine d’Or.
Thérèse, lingère, était fille d’un officier de la Monnaie. Rousseau, fils d’un artisan.
Ils se sont rencontrés en 1745, elle avait 23 ans. Rousseau n’avait encore rien écrit, était inconnu, il avait 33 ans. 
Ils eurent 4 enfants, confiés à l’Hospice des Enfants-Trouvés et un 5°, mort-né.

Le transcripteur, c’est un domestique du prince de Conti, puis du marquis de Girardin, John Henry Bailly, écossais, amateur de jardins à l’anglaise bien différents des jardins à la française, devenu homme de confiance de Thérèse, que des mauvaises langues présentent comme le nouvel amant de Thérèse, de 23 ans plus jeune qu’elle.

 

Récit en 4 parties : Une union naturelle p.3 à 50. Montmorency p.51 à 100. Voyages en terres étrangères p.101 à 144. Une vie nouvelle p.145 à 200 plus un addenda d’une page. 

Grâce à son « ami » Diderot qu’il visite à la prison de Vincennes où il est enfermé après parution de sa Lettre sur les aveugles, Rousseau participe au concours de l’académie de Dijon posant cette question : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs » et obtient le prix avec son Discours sur les sciences et les arts en 1750. Il a 38 ans. Il devient immédiatement célèbre, son portrait multiplié le rend reconnaissable. Admiré par certains mais aussi très critiqué par d’autres, il se voit rapidement obligé d’errer de résidences protégées en ermitages secrets. 
Thérèse le rejoint chaque fois, quand Jeanjaque lui donne sa nouvelle adresse. Voyages discrets où il lui faut se protéger de la grossièreté des messieurs. 
Le froid, la solitude sont leur lot. Ils y résistent par des activités manuelles (herbiers, fabrication d’instruments de musique pour Jeanjaque, broderie, vêtements et autres pratiques pour Thérèse). 

Le reste est à découvrir par le lecteur. 
Ainsi la longue lettre que lui écrit Jeanjaque qu’elle mit trois jours à lire et à apprendre par coeur, p.135 à 142, alors que Thérèse menace de le quitter. Elle en retiendra les leçons : « mieux vaut jouir du bonheur de vivre libre sans argent que souffrir enchaînés par les mille obligations que créent certains soutiens financiers. La vie commune nous avait sortis peu à peu l’un et l’autre des contraintes ordinaires de la vie en société. Nous n’étions pas indigents parce que nos désirs n’excédaient pas nos besoins ; nous vivions au jour la journée, ne dépendant que de nous-mêmes. Les petites privations s’endurent sans peine quand le cœur est mieux traité que le corps. Il a écrit ceci mieux que je ne le dis. Nous nous répétions souvent, en trinquant à notre bonne amitié, que, libres de chaînes, nous pouvions respirer, marcher, aimer, bavarder, boire et manger de bon cœur et d’un bel appétit ! » p. 183 

Quatre souvenirs me sont venus à cette lecture :
1 - évoquant Louise de Warrens, la Maman qui a adopté Jeanjaque, elle raconte leur voyage jusqu’en Savoie, à Chambéry, un émerveillement pour elle qui n’avait connu qu’Orléans et Paris, et la visite impossible des Charmettes, 1° refuge de Rousseau à 16 ans après sa fugue de Genève, devenue dans son esprit, le paradis perdu p.36. 

Eh bien, Les Charmettes ont donné leur nom à un prix littéraire. Le prix des Charmettes – Jean-Jacques Rousseau est un prix littéraire franco-suisse créé en 1989, attribué en alternance une année sur deux « à un écrivain français ou lié à la France et à un écrivain suisse ou lié à la Suisse ». Il va à des auteurs dont l’œuvre « récente et imprimée, se trouve, volontairement ou non, correspondre à la ligne Confessions et/ou Rêveries de Rousseau. 
Ce prix a été décerné en 2011, à Marcel Conche pour Le silence d’Émilie, Journal étrange VI, Les Cahiers de l’Égaré, 2010. 

2 - - château d'Ermenonville. En 1778, Jean-Jacques Rousseau passe six semaines chez les Girardin et meurt à Ermenonville le 2 juillet, après une promenade. René de Girardin le fait enterrer dans l’île des Peupliers. 
Pauline Tanon raconte p.165 à 170 le désappointement de Thérèse lors de la représentation en 1790 d'une pièce de Jean-Nicolas Bouilly, Jean Jacques Rousseau à ses derniers moments. 
Thérèse nous donne la vraie version de la fin de Jeanjaque (à la fin d’une promenade, d’une rêverie) et raconte comment le marquis de Girardin la spolia des manuscrits et de l'argent de Jeanjaque. 

Eh bien c'est au château d'Ermenonville que Roger Lombardot (Les premiers humains, trilogie sur les peintures de la grotte Chauvet, Les Cahiers de l’Égaré, juin 2026) y créa un spectacle pour une seule spectatrice. Mille roses offertes par un mécène fleuriste l’attendaient sur la terrasse après un parcours de 60 kms. Ce spectacle, Le voyage (1992) n’eut qu'une représentation, durée 7 H. « Un spectacle magique, féerique, unique en son genre. Du jamais vu, jamais ressenti. Une fête pour les sens et pour l’esprit. Une révolution! Au bout des sept heures qu’il dure, on en redemande. On voudrait ne jamais en sortir.» A. Magheru

Quant à moi, j’ai écrit Les parcours d’un promeneur solitaire/solidaire dans De l’impasse à la traverse (Les Cahiers de l’Égaré, 2003.) « Des villes, je ne retiens que les théâtres essentiellement, quand leur programmation relève d’une autre logique que celle du divertissement. Je déteste les spectacles avec vedettes, les textes à effets, je ne suis pas réceptif aux visions du monde et de l’homme formatées par le goût dominant: fascination pour le sexe, la violence, la mort. J’aspire à rencontrer des œuvres, des univers personnels où il y a de l’amour, de la beauté, de la sincérité. Rare en ces temps d’abondance sans avenir. »

3 - Transfert du corps de Rousseau d'Ermenonville au Panthéon, p.187 à 199. Le récit qu'en fait Thérèse insiste sur quelques incidents, en particulier lorsque le citoyen François Boissel monte sur le char, fait un discours, puis plus tard tombe, entraînant dans sa chute la grande sculpture La Gloire qui se brise en mille morceaux. Seule résiste, la petite sculpture La Nature. 
À signaler que Thérèse se présente à la barre de la Convention nationale le 11 avril 1794 pour réclamer la translation de la dépouille de Jean-Jacques au Panthéon, ce qui se fait en grande pompe le 11 octobre 1794, après un voyage de 3 jours, 9-11 octobre.

Eh bien, c'est lors d'un festival des auteurs ardéchois accueilli à Privas en mars 2025 que j'ai découvert François Boissel, grâce à Pierre Antoine Courouble qui a fac-similé les oeuvres introuvables de cet ardéchois de Joyeuse devenu avocat au parlement de Paris et juge de paix, archiviste puis vice-président du Club des jacobins, auteur entre autres du Catéchisme du genre humain paru en avril 1789. Précurseur du communisme selon Jaurès, précédant Babeuf et Saint-Simon, pionnier du féminisme, écologiste.

 

les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel
les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel

les oeuvres en fac-similé du citoyen fantôme François Boissel

Ce roman biographique de Pauline Tanon est sorti sans relais médiatique. Le silence autour de ce texte est également problématique. 
Aucune trace dans la page Wikipédia consacrée à Marie-Thérèse Levasseur où apparaissent d’autres titres. 
Charly Guyot, Plaidoyer pour Thérèse Levasseur, Ides et Calendes (Neuchâtel), 1962.
Jean-Didier Vincent, Les mémoires apocryphes de Thérèse Rousseau, Paris, Odile Jacob, 2006.
Aucune critique dans la presse nationale. 
Aucune chronique substantielle sur un blog littéraire. 

Or la voix de Thérèse Rousseau par la « magie » de la transcription de John Henry Bally et le talent de Pauline Tanon s’entend comme une voix personnelle et naturelle, différente et égale de celle de Jeanjaque : « nous étions tous deux plus proches des tourterelles et des chats, entretenant leurs plaisirs par d’interminables coups de becs et de griffes, dispensés à égalité… » p.28

« Conseils donnés par la Belette dans ses Conversations d’Emilie, si j’en crois la lecture que Jeanjaque m’en donna (madame d’Epinay répondait ainsi, en 1775, à L’Emile de Rousseau). Cette lecture me fit faire un retour sur moi-même : je n’avais pas acquis la faculté de m’instruire par moi-même dans les livres mais, par la conversation quotidienne de Rousseau, la fréquentation de ses amis et ses lectures à haute voix, j’avais développé mes capacités, réprimées pendant des années par ma famille. J’y avais trouvé plaisir et avais gagné la liberté que la Belette promettait à sa petite-fille comme bénéfice de ses efforts. Mon expérience, qui m’avait éloignée des tâches strictement ménagères pour lesquelles j’avais été formée, rejoignait le projet d’indépendance formulé par Louise d’Epinay et dont elle avait, elle aussi, pris la leçon chez Rousseau. » p.75 

« J’appartiens à la grande masse du peuple qui ne sait ni compter ni lire ; c’est sans doute pour cette raison que je comprends mieux que les gens instruits les discours de Jeanjaque. Ils s’adressent à l’imagination de personnes comme
moi, auxquelles ils souhaitent un avenir meilleur. Ce n’est pas tant le luxe des riches que leur arrogance qui était devenu insupportable. Les puissants pensaient pouvoir tout acheter, même les pensées d’un philosophe. Rousseau, plus libre qu’aucun autre philosophe, leur rendait coup pour coup et ses écrits ont indiqué le chemin aux députés de la première Assemblée. »
p.50

À savourer :

- Te souviens-tu de la servante que j’étais ? lui dis-je. Je ne comprenais rien, j’avais la tête vide, je parlais peu.
- Mais ton désintéressement et ta beauté m’étaient bien sensibles et m’attachèrent tout de suite à toi. Ma Thérèse, je n’ai tout au plus été, lors de notre rencontre, que le vent qui soufflait à ta porte.
- Une porte close dont la clef était perdue.
- L’amour l’aura donc retrouvée. »
M’ayant pris dans ses bras, Jeanjaque s’endormit enfin d’un bon sommeil, après avoir murmuré après un soupir : 
« Tu as été, dès le premier jour, ma pierre et mon lierre. »
p.3-4

À rechercher :

L’addenda p.201 évoque Plainte et défense de Thérèse Levasseur, pamphlet écrit par Isabelle de Charrière en réponse aux Lettres sur les ouvrages et le caractère de J.-J. Rousseau (1788), dans lesquelles Germaine de Staël qualifie Thérèse de « mère dénaturée » et l'accuse d'avoir poussé Rousseau au suicide en le trompant avec un homme du peuple, John Henri Bally. Cela a contribué à noircir définitivement l’image de Thérèse Rousseau mais aussi celle de son transcripteur, son homme de confiance, présenté comme un profiteur. 

Pauline Tanon réussit une double gageure : réhabiliter et Thérèse et John Henri Bally. Les parenthèses de celui-ci sont marquées au sceau de l’honnêteté. «  Ma contribution est le tribut patriotique zélé d’un frère de l’indéfectible loge St Jean d’Ecosse du Contrat Social. Salut et fraternité ! » p.1, conforme à la devise de Rousseau : « vitam impendere vero ». 

En conclusion : ce roman réhabilitant Thérèse Rousseau et John Henri Bally a été mis sous le boisseau par la chaîne du livre, au sens propre.  C’est le sort de beaucoup de livres, de beaucoup de petits éditeurs. C’est un sort inévitable quand on sait à qui appartiennent les journaux, les diffuseurs et distributeurs, les librairies et plateformes, les médias.

J’espère que ma note de lecture, complétée par des liens, en particulier vers le film lui aussi mis sous le boisseau Le nez dans le ruisseau (2012) avec Sami Frey incitera quelques lecteurs à lire ce roman. 
La description thérésienne-rousseauiste, au fil des pages, de leurs rapports aux animaux domestiques et sauvages, aux plantes, aux arbres, aux paysages, aux saisons, au temps non mesuré,  aux marionnettes préférées aux automates, aux plaisirs et souffrances du corps, aux vraies et fausses amitiés est fortement évocatrice, « habitée ». 
Elle a fortement, intimement résonné pour le lecteur que je suis devenu, pratiquant l’effacement dans le blanc. 
Elle résonnera avec les préoccupations très actuelles de beaucoup de gens qui, comme Thérèse, ne savent pas s’ « adresser aux méchants ni même les voir, le plus souvent. Salut et fraternité ! », dernière phrase du livre. 
Son salut et fraternité final reprend celui, inaugural, de John Henri Bally de la page 1. 
Belle complicité. Belle confiance.

À Corsavy, le 26 juillet 2026 
Jean-Claude Grosse

Thérèse Rousseau Pauline Tanon
SMS adressé le 3 août 2025 par Jom Roniger à Pauline Tanon, presqu'un an avant ma note de lecture sur son roman le 26 juillet 2026
 
THÉRÈSE ROUSSEAU, la lingère et le philosophe dans NÉGAT|F ce dimanche 😃
À PAULINE TANON, par SMS, dimanche 3/08/2025. — Comme tu ne réponds pas au téléphone, je t'écris Pauline ce que je tenais à te dire déjà ce matin. Ton livre est magnifique. Tu manies la narration de façon spectaculaire et subtile, c'est vigoureux et tendre à la fois. L'un des détails remarquable techniquement dans THÉRÈSE ROUSSEAU, LA LINGÈRE ET LE PHILOSOPHE, c'est d'abord dans le premier tiers de ton roman la grande séduction de JJR à travers les yeux de Thérèse, on se sent nous aussi tomber amoureux de lui, puis en arrivant à la moitié du parcours vers la page 100, on distingue mieux les failles de ce personnage historique auquel tu sais donner une hauteur plus humaine et surtout plus féminin via Thérèse. Et les faille de JJR sont assez terribles, tu les poses là comme on met les pieds dans le plat, si je puis dire, en disant assez haut ce que nous devinions confusément mais sans jamais oser le dire. J'aime comment tu ressuscites les événements dans ce récit qui semble sorti d'un nuage, dont on ne voit rien au départ puis où l'on devine tout, comme si on vivait à cette époque, ou dans ce nuage, on ne saurait le dire, ou les deux ! La magie de l'écriture opère. Tu emploies toutes sortes de détails qui s'animent d'une page à l'autre en donnant cette profondeur à ton récit, cette perspective historique et vraie, point lointain dans le décor qui soudain surgit en gros plan et nous frappe — la mort de cette femme page 93 qui meurt trois jours plus tard sortant des geôles du prince de Conti, c'est puissant à la fin d'un chapitre, époustouflant, très fort et beau. Tu avances par touches, comme une peintre qui recrée toute la matière et cette matière irrésistible que tu as recréée, c'est TOI plus que l'histoire, temps suspendu entre tes pages comme par la grâce entre tes mains, bravo ! Que te dire encore que je voulais t'exprimer oralement ce matin ? J'aime l'amitié entre Diderot et Rousseau, moderne et très "people" (rires), passionnante avec ces femmes en spectatrices, Nanette et Thérèse pas dupes du tout, auxquelles nous nous identifions. Quel charme avec elle que ton amour d'écrire opère comme pour nous soigner ! Cette lecture nous remplit, tu dis à la fois l'injuste et l'amour, l'attachement des uns aux autres au quotidien, pour le meilleur et le pire comme avec la maman de Thérèse comparée avec Mme de Warens, la chère "maman" de Rousseau à Chambéry, mais surtout la beauté que tu attrapes à chaque phrase, dirait-on, avec suavité. Ton vocabulaire et de ta grammaire semblent calquée sur celle du XVIIIe siècle, mais ils sont à toi. Je tenais à te le dire Pauline avant de finir ton livre, car c'est une grande joie de le lire et de te savoir vivante, en contact, concernée… J'ai eu beaucoup de chance cet été quand, par fantaisie ou je ne sais trop quoi, tu m'as proposé de m'envoyer ce livre aux Jasses. MERCI PAULINE
JCG et Pauline Tanon Ginko et Ginka

JCG et Pauline Tanon Ginko et Ginka

dialogue entre Ginko et Ginka

dialogue entre Ginko et Ginka

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