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Blog de Jean-Claude Grosse

Articles récents

Pensée pour Michel Bories (12/12/1949 - 19/9/2001)

19 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
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3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama
3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama

3 horizons dont 2 au Musée de Collioure, 3 origines, le couple, effritement de la catalogne au CG 66, le maire des USA proposé à Barak Obama

aujourd'hui, 19 septembre 2016,

16 H, heure de là-bas, à Cuba, triangle de la mort, Jaguey-Grande

23 H, heure d'ici, il y a quinze ans


Pensée pour Michel Bories (1949 - 2001)

et quelques autres
 


Le hasard
certains disent
le hasard n’existe pas
ne tranche pas le débat
le hasard veut que
par la fenêtre
du studio loué
tu tombes
sur la tombe
d’Antonio Machado
au cimetière de Collioure
d’heureux hasards ont voulu
verbe discutable
adjectif aussi
ne tranche pas
d’heureux hasards
et la bonne volonté de quelques-uns
ont voulu que
l’exposition rétrospective
Michel Bories

intitulée Disparition
s’exhume s’expose
au Château Royal de Collioure
du 2 septembre au 11 octobre 2009
de malheureux hasards avaient voulu que
adjectif léger
ne l’alourdis pas
de malheureux hasards avaient voulu que
Michel Bories et Cyril Grosse
partis
par hasard
le 11 septembre 2001
trouvent la mort
accidentellement
au lieu dit
le triangle de la mort
le 19 septembre 2001
à Jaguey Grande Cuba
aujourd’hui
par la fenêtre
du studio loué
derrière le rideau de Matisse
tu as vu vingt Espagnols
se photographier discuter chanter se taire
devant la tombe
d’Antonio Machado
et d’Ana Ruiz
sa mère
partie trois jours après lui
au cimetière de Corsavy
Michel Bories a rejoint sa mère
partie trois ans avant
hier
aucun Espagnol n’avait manifesté
il y a
des jours sans 
des jours avec
faut se dire
c’est possible (ça va)
une leçon possible
du Poème d’un jour
« tout passe et tout demeure
mais notre affaire est de passer
de passer en traçant des chemins
des chemins sur la mer »
qui te renvoie aux Pensées d’un jour
du peintre
« sentir à un moment privilégié
la beauté des choses
les plus simples
les plus humbles
et ne plus l’oublier
pour supporter
les heures sombres »
le cyprès
devant la tombe
est moitié mort
moitié vivant
tu penses À un orme desséché
du poète des Champs de Castille
et aux Origines en bois flottés
du peintre des Horizons
morte la partie éloignée
du séjour de tout repos
peut-on savoir
vivante la partie proche
le cyprès vit meurt
don Antonio vit meurt
mort le corps depuis 70 ans
enfin peut-être semble-t-il
vivante l’âme depuis 70 ans
vivante la poésie du Castillan
morte l’Espagne meurtrière du caudillo
quoique
toujours possiblement renaissante
comme possiblement finissante
la poésie des Terres de Soria
« tout arrive et tout passe
rien d’éternel »
car les vivants
éphémères
rejoignent
un jour ou l’autre
les disparus sans laisser d’adresse
le poète et le peintre avaient peu de certitudes
ils étaient républicains sans doute
comment définis-tu cela aujourd’hui
laïques sans doute
comment conçois-tu cela aujourd’hui
humanistes et bons
comprends-tu cela
le poète était l’Espagne peut-être
l’Espagne des saisons qui changent
des paysages qui lavent le regard
l’Espagne du peuple sans grand P
émaillant son lyrisme
de peut-être
mieux amenés que les miens
de points d’interrogation
plus essentiels que les miens
pour le peintre
rien n’était jamais assuré
donnant ainsi
à chaque chose
qui apparaît
sa chance d’être perçue
primitive première
unique singulière
pour qu’on l’apprécie
comme telle
avant disparition
peut-être les lilas ont-ils fleuri
sur les bords du Douro
ou les mimosas
qui bordent le Casot
peut-être demain sera-t-il
un autre jour
moins noir
plus bleu
cerisier rose
rossignol de printemps
rouge-gorge d’hiver
rose rouge
peut-être est-ce le rouge de la vie
peut-être celui de la mort
sans doute les deux
simultanément
successivement
« du haut de mon échelle
je me sens plus près des nuages »
répond le peintre
écho au poète
« toujours
avoir de l’espoir
pour qu’il y ait
un avenir »
sur la tombe d’Antonio Machado
pour qui
« l’homme vaut d’abord comme homme »
des présents au présent
vieux de trente ans
jeunes de quelques jours
les uns gravés sur pierre
pour durer
les autres écrits sur papier
pour s’effacer
qui a raison
celui qui veut durer
celle qui sait s’effacer
Michel Bories
avait essayé
dans ses Visages et Personnages
la disparition
par effacement
par le blanc
disparaître
dans le blanc
le blanc
non le noir
pour effacer
s’effacer
une évidence
à faire pâlir
don Antonio
à Collioure
après son arrivée
à la Casa Quintana
au cimetière de Collioure
sa postérité
est peut-être authentique
pas de surcharge possible
semble-t-il
dans ce lieu d’exil
où le hasard
de la Retirada
l’a conduit
au cimetière de Collioure
il trace pour l’éternité
« rien que sillages sur la mer »
irrécupérable
par l’Espagne
qui s’est trahie
refusant de se saisir
« du ciseau et de la masse »
pour édifier
« l’Espagne de la rage et de l’idée »
fusillant odieusement
le poète dérangeant
du Romancero Gitan
seule reste peut-être
la sincérité
des hommages
anonymes
rien qui brille
rien qui clinque
que des gens
de simples gens
qui parfois 
trinquent
trinquent
« attendant
vers la lumière
et vers la vie
un autre miracle
du printemps »
écrit le poète
« tournant le dos
à une vie impossible
pour en tenter une probable »
répond le peintre


 


 

À Collioure
du 4 au 15 septembre 2009
après un vernissage sur la viniculture
arrosé au Banyuls au Maury

hasard
tu découvris
l’existence d’un apéritif
au muscat rouge de Frontignan
Le Pof
datant de la grande guerre
avec deux petits g
s’il vous plaît
or
hasard
ce hasard qui fait défait
choses et gens
ici a bien fait les choses
Pof était le surnom de Michel Bories
créateur du Pof Art
trinquons donc amis
ce 12 septembre 2009
trinquons à Pof
au Banyuls au Maury au Muscat au Pof
avant que nous ne trinquions
sous les mauvais coups du hasard
comme ce fut leur cas
Federico Garcia Lorca
Antonio Machado
Michel Bories
Cyril Grosse
Lili la Cubaine et sa mère
mais au fait
dans laquelle des six définitions du hasard
proposées par philosophes et mathématiciens
te reconnais-tu

tu liras cet article

http://leportique.revues.org/180

La métaphysique du hasard

de Marcel Conche


 


 

aux jeux des hasards
tu aurais pu évoquer
Manolo à Bourg-Madame
Soutine à Céret
Riberat à Saint Jean Pla de Corts
Terrus à Elne
Matisse à Collioure
Gauguin à Tahiti
Michel Bories
a laissé une œuvre
d’énigmes
et d’évidences
aux titres sidérants

Origines

Horizons


qui s’attarde
devant un tableau
ou une série
est ébranlé par
des émotions
travaillé par
des questions
révélant la puissance
d’évocation
d’interrogation
d’interpellation
de l’artiste


 

 

Jean-Claude Grosse  


 

Michel Bories en aborigène néo-calédonien; et dans les blés en Grèce en 1992
Michel Bories en aborigène néo-calédonien; et dans les blés en Grèce en 1992
Michel Bories en aborigène néo-calédonien; et dans les blés en Grèce en 1992

Michel Bories en aborigène néo-calédonien; et dans les blés en Grèce en 1992

soirée poésie du 10 octobre 2009 à Collioure pendant les 6 semaines de l'exposition Disparition consacrée à Michel Bories au Château Royal de Collioure; 2700 visiteurs, 50 pages dans le livre d'or en 27 langues

Lire la suite

Partis en avion le 11 septembre 2001, pour toujours le 19 septembre

11 Septembre 2016 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

Michel Bories et Cyril Grosse au Boulou dans la maison de papy Jean

Michel Bories et Cyril Grosse au Boulou dans la maison de papy Jean

Le 11 septembre 2013, je participe à la mensuelle de rentrée des EAT (Écrivains associés du Théâtre) à la Maison des Auteurs à la SACD. Je pense à eux, d'autant plus qu'est invité un des EAT, Serge Sandor, qui intervient artistiquement à Cuba depuis 1997. Il évoque son projet de festival francophone à La Havane en 2014. Je le distrais en fin de réunion pour lui parler de "notre" 11 septembre 2001 qui mêle Histoire et histoire, New York et La Havane. Le hasard me tend-il une perche ?
Épitaphier prolixe de "mes" disparus, j'ai évité Cuba dans mes récits et légendes. J'ai transporté à l'est, au Baïkal, à 10000 km de chez moi, ce qui s'est passé à 10000 km à l'ouest, à Jaguey-Grande, transformé en accident d'apnée ce qui fut accident de bagnoles. N'a survécu qu'un texte écrit à 10000 km au sud, à Johannesburg, en 2002 et achevé en 2010, Deuils ou l'Invitation à la Vie (voir plus bas). J'ai choisi le Baïkal où Cyril créa son dernier spectacle (C'est possible) ça va ou l'un de nous est en trop et où est édifié son mémorial et esquivé Cuba où il préparait Père de Strindberg. 
La nuit du 11 au 12 septembre 2013, à cause de cette courte rencontre de hasard qui faisait resurgir, Cuba, La Havane, fut nuit de récits multiples. J'ai écrit comme ça m'arrive parfois, poussé par une pulsion née du désir sans retenue de parler d'eux. Écriture sans mots écrits, rêvés, mais je savais que c'était là pour les jours et semaines à venir. Ce fut une pulsion d'écriture qui dura jusqu'en février 2014, sous le titre Tourmente à Cuba. Le texte soumis anonymement au comité de lecture des EAT a été retenu pour le répertoire des EAT. Des lectures ont été faites dont une magnifique au Théâtre de l'éclipse à Paris avec Moni Grego, Marc-Michel Georges, Benoît Rivillon, Lola Rosky Gingembre et Elie Pressmann. Une autre eut lieu chez moi avec Sophia Johnson, Jacques Maury et moi. Le titre est devenu pour l'édition de novembre 2014, L'éternité d'une seconde bleu Giotto.
Cuba, que j'avais occulté pendant 12 ans, est au coeur du texte comme à la fin, le Baïkal. J'ai réussi à réconcilier les deux lieux, de vie et de mort. En même temps que s'y ouvre une perspective inouïe : nos oeuvres immatérielles sont éternelles, toute seconde qui passe, pleine de pensées, d'émotions, never more, il sera toujours vrai qu'elle a eu lieu, for ever.
Le prolongement de cette intuition, c'est un texte écrit cet été : Dis pépé, le feu rouge, il est vert, texte écrit à partir d'une phrase de Cyril qu'il disait vers 8 ans, dis papy, le feu rouge, il est vert, texte écrit avec Rosalie, ma petite fille, dont la facilité à magnifier les mondes par la magie m'impressionne. Ce texte sera lu chez moi, le 19 septembre 2016 à 19 h pour quelques amis et professionnels comédiens et metteurs en scène. Cela veut dire que j'ai renoncé à aller à Cuba pour ce 15° anniversaire. J'avais eu ce projet de lire Tourmente à Cuba au milieu du carrefour à Jaguey-Grande et à la Maison Victor Hugo à La Havane. N'ayant eu aucun signe venu de Cubains sollicités, je préfère renoncer définitivement à Cuba. Ce ne sera pas le cas du Baïkal où j'irai avec mon prochain projet, Ma dernière bande, à entendre aussi dans son sens sexuel.
 
JCG, le 11 septembre 2016
 
 

Ils sont partis en avion

le 11 septembre 2001

pour toujours

le 19 septembre 2001

 
michelcyril.jpg
 
Cyril G. et Michel B., le neveu (écrivain, metteur en scène et comédien) et l'oncle (artiste-peintre) sont partis pour Cuba le 11 septembre 2001, l'oncle pour peindre, (en 7 jours, il peindra une cinquantaine de gouaches), le neveu pour se préparer à la mise en scène de Père de Strindberg avec Anne Alvaro et François Marthouret entre autres acteurs, pièce qui sera créée malgré sa disparition fin février 2002 au Gymnase à Marseille et tournera pendant deux ans.
Michel B. arriva le 10 septembre au soir à Paris, logea chez Cyril G.
Avant de quitter le casot, son atelier à Saint Jean Pla de Corts dans les Pyrénées orientales, face au Canigou, il écrivit un testament holographe, non prémonitoire mais pour être en ordre et mettre de l'ordre au cas où... léguant 1/3 de son oeuvre à sa soeur Annie, 1/3 à son fils, 1/3 réparti entre ses amis, testament que nous avons trouvé sur la table du casot le 6 octobre.
Ils passèrent la soirée du 10 septembre avec Bébé, un ami  de Cassagnes, un des collectionneurs de Michel B., dans le bistrot rouge de la rue de l'épée de bois dans le V°.
Ils quittèrent Orly vers 12 heures le 11 septembre 2001 pour Madrid.
Arrivés à Madrid, l'escale qui devait durer 3 heures se prolongea pendant 13 heures à cause des attentats du 11 septembre. Ils furent installés dans un salon VIP. La plupart des passagers, apprenant la nouvelle, rebroussèrent chemin. Eux, décidèrent de poursuivre le voyage qu'ils firent en compagnie de Nadia, une psychologue rencontrée dans le salon. 
Ils arrivèrent à La Havane le 12 septembre au matin au lieu du 11 au soir. Le logeur qui les avaient attendu à l'heure convenue n'était plus au rendez-vous. Ils s'installèrent donc dans la vieille Havane chez un logeur que connaissait Nadia.
Elle prit des photos d'eux pendant la semaine où ils restèrent à La Havane, se rendant tous les jours à la plage de Santa Maria où Michel B. réalisa sur du papier de tapisserie qu'il avait préparé avant de partir  des gouaches pétulantes de vivacité et de couleurs. Les dernières gouaches sont datées du 18 septembre 2001. Par Nadia, une chance dans le malheur, nous avons su que ce fut une semaine très vivante.
Le 19 septembre, ils prirent la route dans une voiture louée, accompagnés de Lily, une jeune femme rencontrée par Michel B., et de sa mère qu'ils devaient déposer à Sanctu Spiritu avant de poursuivre sur Trinidad où Michel B. souhaitait rencontrer la lumière de cette petite ville célèbre, patrimoine mondial de l'Unesco. 
À Jaguey Grande, un carrefour surnommé carrefour de la mort (entre deux routes perpendiculaires) fut le lieu  de leur tragique disparition. Tous les quatre périrent dans la collision entre leur minuscule voiture et l'énorme poids lourd qui les percuta par le côté gauche. C'était le 19 septembre 2001. Il était 16 heures.
Le 5 novembre, un ouragan, l'ouragan Michel, détruisait toute la signalisation du carrefour, signalisation sans doute responsable de l'accident. Les photos prises par Annie, sa mère, de cette signalisation puis de la nouvelle, n'ont toujours pas été utilisées, l'état cubain se refusant de toute évidence à reconnaître sa responsabilité d'où d'innombrables démarches depuis 7 ans, vaines mais entreprises quand même.
Nous avons attendu jusqu'au 27 septembre vers 17 heures, date de leur retour prévu, pour commencer à téléphoner chez Cyril à Paris puisque nous avions convenu qu'ils ne nous appelleraient pas pendant leur séjour de deux semaines à Cuba.
N'obtenant que le répondeur à chaque tentative, nous  nous inquiétons de ce silence qui ne sera levé que le 28 septembre à 17 heures quand le maire du Revest viendra nous apprendre la nouvelle en même temps que les gendarmes.
Malgré nos recherches et demandes d'explication, nous n'avons jamais su pourquoi l'ambassade de France et le ministère des affaires étrangères ont mis autant de temps pour nous faire prévenir alors que leur logeur apprenait la nouvelle 1/2 heure après.
Nous faisons alors en sorte que la compagne de Cyril, Dasha B. qui arrive d'Oulan Oudé en Sibérie via Moscou à 23 heures, ce 28 septembre, soit accueillie à Roissy par des amis de Cyril G.. Elle s'en souviendra dans ce qui est devenu le monologue de Dasha dans le spectacle Mon pays c'est la vie, créé en mai 2004 à la Maison des Comoni au Revest, mis en scène par Katia P., la soeur de Cyril.
Le 29 septembre, arrivée au Revest de Katia P., Vitya P. et Dasha B.
Recherche d'un avion pour La Havane afin d'identifier les corps et d'organiser leur rapatriement. Pas de place en tourisme donc classe affaire. Je ne savais pas que j'aurais pu faire valoir le caractère prioritaire de la demande.
Départ le 30 septembre de Katia, la soeur, Annie, la mère et Fred Andrau, l'ami, pour La Havane.
Identification des corps le 1° octobre.
Rapatriement des corps le 3 octobre, La Havane-Paris-Marseille.
Arrivée des corps au funérarium par la route, le 5 octobre depuis Marseille.
Obsèques le 6 octobre à 15 heures 30 à Corsavy où ils reposent. Il n'y a jamais eu autant de monde dans ce village de 100 habitants.
Le 6 octobre, à 19 heures 23, sur le chemin du cimetière à Corsavy, je vois un "bolide", un météorite fulgurant, alors qu'il fait encore jour, trace de 2 cm d'épaisseur, course de 90 à 100 cm, couleur bleu-vert pastel. Pour moi,  c'est leur lumière.
13 octobre 2001, après-midi, soirée et nuit d'hommage à Cyril G. et à Michel B. à la Maison des Comoni au Revest. Un monde fou et de l'émotion, Annie et moi consolant les gens plutôt qu'étant consolés mais ce partage fut un grand moment suivi de la gueule de bois, la journée suivante, quand nous nous sommes retrouvés seuls, entre nous.
Annie et moi sommes allés à Cuba, un mois, en août 2002. Annie y est allé 4 fois encore entre 2003 et 2008. Nous avons aidé financièrement la famille de Lily, durement éprouvée et sommes restés en contact. Nous avions prévu un dernier voyage à deux en février 2011. Las, Annie partait en un mois, deux mois après sa retraite, le 29 novembre 2010. Peut-être ferai-je le voyage prévu, en 2014. J'ai bien fait un an après le voyage à Fribourg que nous avions envisagé. Nous avons accueilli aussi pendant une dizaine de jours la finaliste cubaine d'un concours de l'Alliance française vers 2003-2004, Rosa B., devenue directrice je crois de la Maison Victor Hugo à La Havane. Et j'ai aidé au voyage de la cubaine Yaris pour qu'elle puisse voir son père condamné avant qu'il ne meure. Tout ça crée des liens et ça explique sans doute la pulsion de la nuit du 11 au 12 septembre 2013.
JCG
 
BOR134.jpg
une des dernières gouaches de Michel B.
Michel Bories, aborigène néo-calédonien
(audio)
 
 
Deuils ou l’Invitation à la vie
 
Pour Cyril Grosse (1971-2001),
écrivain, comédien,
metteur en scène de L’Insolite Traversée
et Michel Bories (1949-2001), peintre, sculpteur
disparus à Cuba le 19 septembre 2001
 

 

I -

 

La mère – Pourquoi n’appelle-t-il pas ? Ça fait quinze jours déjà. J’ai peur.
Le père – C’est impossible d’appeler depuis là-bas. C’est brouillé, coupé. Rien ne passe.
La mère – Pourquoi est-il allé là-bas, alors ?
Le père – Pour se couper de tout, quelques jours. Là-bas, les lignes sont tellement mauvaises, à cause des ouragans. Il est injoignable et ne peut joindre personne. Plus de traces.
La mère – Pourquoi se couper de nous ?
Le père – Il ne veut pas se couper de nous. Il veut se refaire une santé, retrouver son identité.
La mère – Comment peut-il se retrouver, s’il fait disparaître les traces, s’il est sans passé, sans projet ?
Le père – Il n’est pas sans passé, sans projet. Il ouvre une parenthèse pour vivre au présent, loin de tout, à 10 000 kilomètres de chez nous.
La mère – Qu’il se dépêche de la refermer !
Le père – Ce n’est pas la première fois qu’il part si loin pour être au plus près de lui. Ça lui prend entre 15 jours et 3 semaines.
La mère – Ça lui arrive trop souvent. C’est toujours trop long.
Le père – Ça pourrait être un idéal de vie, vivre au présent, sans passé, sans projet, une parenthèse qui s’ouvre à la naissance, qui se ferme à la mort.
La mère – Qu’est-ce que tu racontes ? Appelle-le. Dis-lui de revenir de suite.
Le répondeur – La ligne....... dérangement........ signe...... attente...... notre volonté.....
La mère – Insiste.
Le père – Je t’ai dit que les lignes sont mauvaises. Entre deux ouragans, ils essaient de réparer mais ils n’ont jamais assez de temps.
Le répondeur – ......mauvais numéro...... plus de correspondant...... recherche ?
La mère – Recommence.
Le répondeur – ......mauvais numéro. Inutile d’insister. Libérez la ligne pour d’autres appels au secours......
La mère – Refais le numéro.
Le répondeur – .......bon numéro......votre message......
Le père – C’est papa. Dès que tu reçois ce message, appelle. Ta mère s’inquiète.
La mère – Mon chéri, c’est maman. J’espère que tout va bien. Je t’embrasse.

II -


La mère – Pourquoi ? Pourquoi ?
Le père – Pourquoi c’est tombé sur lui ?
La mère – Ce n’est pas vrai. Pas lui. Appelle-le. Dis-lui de revenir.
Le répondeur – ......ligne ...... occupée ...... le 0 ...... automatiquement.  
Le père – Il a dû y avoir un ouragan. Leur central disjoncte.
La mère – S’il y a une chance, je veux qu’on la saisisse. Rappelle-le.
Le répondeur – ...... en ligne ...... signal ......
Le père – Le message a changé .
La mère – Raison de plus. Insiste.
Le répondeur – ..... ne donne pas signe de vie. Renouvelez ....
Le père – Comment savoir la vérité ?
La mère – Je veux que ce ne soit pas vrai. Recommence.
Le répondeur – ...... bon numéro ...... votre demande ......
La mère – Mon chéri, c’est maman. Dis-moi que tu vas bien, que tu reviens, que ce n’est pas vrai. Tu me manques. Je t’embrasse.

III -


Le répondeur – Nous avons pu rétablir les lignes d’urgence. Adressez votre prière.
La mère – Mon fils n’entend plus ce que j’ai à lui dire. Comment lui parler ?
Le répondeur – Le répondeur n’est pas fait pour apporter des réponses.
La mère – À quoi sert-il alors ?
Le répondeur – Le répondeur sert à annoncer la disparition d’un abonné et à recevoir les condoléances.
La mère – Ça ne m’est d’aucun secours. Je veux entendre sa voix.
Le répondeur – En mon absence, veuillez laisser votre message. Je vous rappellerai dès que possible.
La mère – C’est bien sa voix. Mais il n’a plus rien à me dire.
Le répondeur – ...... plus de correspondant...... aide ?
La mère – Aidez-moi à le rejoindre !
Le répondeur – ...... mauvais numéro ..... parti sans retour ..... destination inconnue ......
La mère – Si je ne peux le rejoindre, je peux partir à sa recherche.
Le répondeur – ...... votre destin ..... composez le 0 .....
Le père – Aucune destination ne mène à lui. Il n’est nulle part.
La mère – Il a disparu quelque part, à 10 000 kilomètres de chez nous. Ma place est là-bas. Avec lui.
Le père – Maintenant que nous sommes coupés de lui, pour toujours ?
La mère – Écoute le répondeur.
Le répondeur – Je suis absent pour toujours. Je ne pourrai plus vous rappeler.
Le père – Il faut effacer ce message.
La mère – Non. Pour sa voix.

IV -


Le répondeur – La voix de votre correspondant a été coupée. Elle ne sera rétablie qu’après paiement de l’impayé.
Le père – Opérateur tout-puissant. Il ne nous a même pas demandé notre avis.
Le répondeur – Dans le Contrat, il est stipulé que la voix de tout disparu est coupée et que le solde de son compte est à la charge des héritiers.
La mère – Je t’avais bien dit de ne pas l’informer. On aurait payé sa note et conservé sa voix.
Le père – Être obligé de tricher à cause de l’arbitraire d’un opérateur Tout-Puissant.
Le répondeur – Voulez-vous faire une réclamation ?
La mère – Rends-nous notre fils !
Le père – La voix de notre fils !
Le répondeur – Une voix coupée est impossible à réentendre.
Le père – Pourquoi promettre qu’elle sera rétablie après paiement de l’impayé ?
Le répondeur – Pour obtenir le règlement de l’impayé.
Le père – C’est quoi cet impayé ?
La mère – Il payait régulièrement. Il ne devait rien. Rends-nous le !
Le répondeur – Vous ne teniez pas ses comptes. Moi si. Pour tous les abonnés. Avec rigueur. Il y a toujours une dette. Pour n’importe quel abonné. Qu’il faut récupérer.
Le père – Le paiement de la dette pour le profit plutôt que son annulation par justice.
Le répondeur – Une petite dette multipliée par six milliards d’abonnés, ça fait une faillite retentissante et beaucoup d’injustice.
La mère – Je ne te souhaite pas de perdre ton fils.
Le répondeur – Je l’ai perdu. Sur une croix.
Le père – As-tu payé sa dette ?
Le répondeur – Il a dit avoir payé pour tous, avoir donné sa vie pour tous.
Le père – Il n’y a plus de dettes alors ?
Le répondeur – Pour le savoir, il faudrait arrêter tous les comptes. Qui peut le décider ?
La mère – Ton fils te suppliait de ne pas l’abandonner à la mort.
Le répondeur – La mort est une défaillance passagère.
Le père – On dit qu’il a été ressuscité d’entre les morts.
La mère – Je te prie de nous rendre notre fils.
Le répondeur – Je n’ai pas le pouvoir de rendre ce qui a été pris.
Le père – Pourquoi notre fils ?
Le répondeur – Je n’ai pas la réponse à cette question.
La mère – Dénonce le Contrat. On se passera du répondeur.
Le répondeur – Peut-on se passer du Répondeur ?

V -


La mère – Je suis anéantie.
Le père – Amortis le choc. Pas de réactions. Pas de questions. Fais la morte.
La mère – Il n’a pas mérité ça. Il était si humain. C’est injuste.
Le père – Il n’y a pas de rapport entre son humanité et sa mort. C’est un malheureux concours de circonstances comme on dit.
La mère – La malchance, le hasard, ça ne me suffit pas comme explication ni comme consolation.
Le père – Ces mauvais coups se suffisent à eux-mêmes. En annulant tout. Ce sont de sales coups. Pour rien.
La mère – Méchanceté pure ?
Le père – Le mal, gratuitement.
La mère – Une épreuve sans mise à l’épreuve ?
Le père – Et sans enjeu.
La mère – Pas question pour moi de faire la morte, d’esquiver la réalité. C’est un accident avec des causes, des conséquences, des responsabilités. Je veux savoir comment ça s’est passé. Je pars là-bas.
Le père – Au pays des ouragans déchaînés, des lignes coupées et des vies brisées ?

VI -


La mère – Ça s’est passé à Grand Arrêt, au Triangle de la Mort. Cent routes et chemins se croisent là, on se sait pas pourquoi. On ne sait pas d’où viennent ces routes ni où vont ces chemins, tous en mauvais état, qui traversent des champs d’orangers dont les fruits mûrissent sur pied ou pourrissent par terre. Les panneaux de signalisation, à moitié arrachés par les ouragans, sont illisibles. Les feux de circulation, malmenés par les vents violents, fonctionnent mal ou sont en panne. Quand les panneaux sont lisibles, ils se contredisent. Quand les feux marchent, placés de l’autre côté de la route à traverser, ils ne sont pas synchronisés. Le code de la route là-bas n’est pas respectable. Personne ne sait ce qu’il faut faire. Les poids lourds en profitent pour rouler vite et à gauche. Les véhicules légers et les autres, cyclistes, attelages et piétons, font du slalom entre les nids de poule sur la droite de la chaussée. La circulation est très fluide. Le trafic très réduit. Les autochtones évitent de passer par Grand Arrêt. S’ils ne peuvent faire autrement, ils s’en remettent à la tradition : ils font une prière pour que la Grande Mère les protègent. Les étrangers, attirés par les plages et le soleil et voulant se couper de tout pour se retrouver, sont nombreux à aller là-bas. Et à passer par Grand Arrêt. En proportion, il y a beaucoup d’accidents. Entre étrangers et autochtones. Jamais entre autochtones. Les victimes sont toujours des étrangers, jamais des autochtones. Il n’y a jamais de blessés. Il n’y a que des morts. Des étrangers tués sur le coup dans leurs véhicules légers par des poids lourds chargés d’oranges conduits par des autochtones. On retrouve les épaves et les cadavres dans les champs d’orangers. Les épaves sont détruites à la casse. Les cadavres amenés à la morgue pour identification. Les secours arrivent toujours trop tard. La police ne trouve jamais de témoins. La version officielle d’un accident est toujours la version du poids lourd qui n’est jamais responsable. Les familles des victimes, parce que c’est loin, que c’est cher, qu’il faut faire vite, ne peuvent entreprendre le long voyage pour identifier le corps mutilé des leurs. L’identification est faite par un officiel. Le corps est rapatrié en cercueil plombé. Les familles pleurent leurs disparus sans les voir une dernière fois. Elles font édifier des petits monuments dans les champs d’orangers. On ne les voit pas depuis les cent routes et chemins. Le gouvernement de là-bas, bien qu’informé, estime qu’il ne peut rien faire d’autre que tenter de remettre en état les panneaux et les feux entre deux ouragans. Les gouvernements étrangers, bien qu’informés, estiment qu’ils ne peuvent rien faire d’autre que de constater les dégâts et proposer sans succès que panneaux et feux soient conformes à la réglementation universelle. Le Répondeur, bien qu’informé, estime qu’il n’est pas en son pouvoir de changer quoi que ce soit à cette situation ô combien conforme à la condition humaine : les étrangers, attirés par les plages et le soleil et voulant se couper de tout pour se retrouver, ne peuvent être que nombreux à aller là-bas et à passer par Grand Arrêt ; Grand Arrêt est aussi le pays des oranges cultivées et ramassées par les autochtones, mangées par les étrangers ; Grand Arrêt est enfin le pays des ouragans. Avec ces données, peut-on faire que ce qui arrive n’arrive pas ?
Le père – As-tu trouvé ce que tu cherchais ?
La mère – Je ne sais pas ce que je cherche. Je le saurai si je trouve. Ce dont je suis sûre, c’est du chemin que je suis, que je dois suivre : être au plus près de ce qui s’est passé, de ce qu’il a éprouvé et le mettre en paroles.
Le père – C’est le chemin de l’amour, un trop court chemin que des vivants ouvrent pour que leurs morts restent vivants.
La mère – Je le préférerais en vie que vivant dans nos cœurs.
Le père – Il ne nous reste que ça. Mais ça nous mobilise tout entier contre l’oubli définitif qui aura quand même le dernier mot.
La mère – Quelle responsabilité te sens-tu par rapport à lui ?
Le père – De mettre en lumière l’ombre portée de sa singularité, son insolite traversée. D’en faire des récits. Nous avions de lui une vision éclatée, une connaissance morcelée. Il nous appartient de le rassembler, de l’édifier.
La mère – Je le préférerais éparpillé mais en vie.
Le père – Il ne nous reste que ça. À mobiliser nos souvenirs et notre imagination. Toi et moi mis pour lui pour échapper au soliloque, tenter un autre dialogue avec lui.
La mère – C’est insensé. La fiction substituée à la réalité.
Le père – Pour redonner sens à notre vie.

VII -


La mère – Savais-tu où tu arrivais ?
Le père – Je ne sais pas, maman.
La mère – Tu arrivais à Grand Arrêt. Avais-tu vu le carrefour ?
Le père – Je ne sais pas, maman.
La mère – Tu étais arrivé au Triangle de la Mort. Savais-tu d’où tu venais ?
Le père – Je ne sais pas, maman.
La mère – Savais-tu où tu allais ?
Le père – Je ne sais pas, maman.
La mère – Ce n’est pas la peine de continuer. Il répondra la même chose à toutes mes questions : avais-tu regardé une carte ? avais-tu regardé ta montre ?
Le père – Il faut persévérer.

VIII -


Le père – As-tu vu le poids lourd chargé d’oranges arriver par ta gauche ?
La mère – Je ne sais pas, papa.
Le père – As-tu freiné ? As-tu accéléré ? As-tu donné un coup de volant à droite ?
La mère – Je ne sais pas, papa.
Le père – Pourquoi as-tu loué un véhicule aussi léger ?
La mère – Parce que c’était le moins cher.
Le père – As-tu compris la signalisation du carrefour ?
La mère – Le feu de l’autre côté de la route à traverser, j’avais déjà vu ça. La balise à ma droite au carrefour, je n’avais jamais vu. Je n’arrivais pas à savoir ce qui était prioritaire : le feu ou la balise ?
Le père – T’es-tu arrêté ?
La mère – Je ne sais pas, papa. On ne peut pas aller loin, comme ça. Il vaut mieux arrêter.
Le père – Il faut oser inventer.

IX -


La mère – Je veux savoir comment ça s’est passé.
Le père – J’étais allé avec mon bel amour du moment, sur la petite plage du nord, celle où il n’y a jamais personne et qui n’a pas de nom. Je l’avais rencontrée au Floridita, rue Obispo, en fumant un Hoyo de Monterrey, comme Hemingway. C’était une fille facile, cherchant l’étranger. Je m’étais laissé trouver pour oublier un peu ma peur de mon autre amour. Nous avions quitté la plage sans nom vers 14 heures. J’avais pris à droite, un chemin que je ne connaissais pas, pas indiqué sur la carte mais qu’elle connaissait, un chemin que n’emprunte personne, sauf elle qui rêve d’aller jusqu’à la grande plage du sud, celle où se trouvent les étrangers mais qui est interdite aux noirs du pays. Nous y serions arrivés vers 18 heures, la bonne heure parce que les blancs auraient été partis et que c’est l’heure de la plus belle lumière sur Trinidad. Nous avions fait cent kilomètres. Il nous restait cent kilomètres et quelques mètres à faire pour pouvoir nous baigner, nous promener, nous faire l’amour sans lendemain.
La mère – Ce n’est pas ça que je veux savoir. Je veux savoir comment ça c’est passé à 16 heures à Grand Arrêt.
Le père – Tu arrives là. Tu chantes à tue-tête, ta main droite entre les cuisses chaudes et noires de ton bel amour de la veille au soir qui te parle une langue étrangère, sa main gauche entre tes cuisses chaudes et blanches. Tu es heureux. Un instant-navire.
La mère – Tu en fais trop.
Le père – Il avait 30 ans. Il était beau. Il aimait l’amour sans retenue que deux corps libres peuvent s’offrir. Il aimait évoquer les instants suspendus qu’il avait connus.
La mère – Évoque-moi l’instant-camion.
Le père – Il se passe. Sans toi. Comme si tu n’étais pas là. Tu vois sans voir le poids lourd chargé d’oranges arriver par ta gauche. Tu entends sans entendre le choc. Tu es passé. Ton bel amour aussi. De l’instant-navire à l’instant-camion. Sans te rendre compte.
La mère – Ce n’est pas possible. Il s’est rendu compte.
Le père – Tu es dans l’instant-navire. Tu es embarqué. Une moitié de toi est encore-là : la main gauche sur le volant, le pied droit sur l’accélérateur. Une autre moitié est déjà ailleurs, en partance pour le somptueux corps d’ébène, ton pied gauche sans vigilance, ta main droite sans réflexe. L’irruption du poids lourd, c’est la surprise totale.
La mère – Qu’il soit mort à cause d’un moment d’inattention
Le père – ce n’est pas un moment d’inattention, c’est un entre-deux. Une moitié de présence au réel : la voiture, la route, les panneaux. Une moitié de présence au désir : son corps à elle, son corps à lui déjà mêlés en rêve.
La mère – Ça me parle. Mais pas ton instant-camion.
Le père – Tu vois sans voir, c’est aussi un entre-deux : tes yeux voient le poids lourd arriver mais ton esprit est captivé par le corps d’ébène. Tu entends sans entendre, ce n’est pas un entre-deux : le moment du choc coïncide avec le moment des traumatismes mortels.
La mère – Je n’arrive pas à me détacher de l’instant-camion. Il me terrifie. Chaque nuit, je le vois arriver. J’entends le choc. Je reçois le coup. Je me réveille en hurlant. Je fais des bonds dans le lit, je donne des coups de pieds pour chasser la vision. J’ai mal partout. Tu essaies de me calmer. Ça réussit plutôt bien jusqu’à l’instant-camion suivant. Dans mon corps, il n’y a de place que pour lui.
Le père – À force de se répéter, l’instant-camion s’épuisera. L’instant-navire pourra jeter l’ancre en toi.
La mère – A-t-il eu peur ? A-t-il eu mal ?
Le père – Tu as peur, tu as mal pour lui. Lui était heureux dans l’instant-navire. L’instant-camion l’a tué sous le coup. Sans s’inscrire dans sa conscience.
La mère – Est-ce qu’il a vu le film de sa vie ?
Le père – Quand l’instant-navire se change en instant-camion, il n’y a pas de film, pas de retour en arrière.
Il n’y a pas de mot

FIN

 
À 10 000 kilomètres de chez nous,
à Johannesburg, 1er-13 avril 2002,
J.-C. G.
 
Il existe encore des possibilités de départs,
d’infimes moments d’absence où se retirer.
Il existe encore dans le reflux des vagues,
des lieux pour rêver, des rues qui sont des ports,
des instants-navires, de longues mers pour changer
d’enveloppe terrestre, de carte d’identité.
Il suffit parfois de prendre à droite,
ce chemin que je ne connais pas. À nouveau.
Voilà, peut-être, le plus beau des titres.
Il suffirait de s’accorder une trêve, un répit.
Suis-je responsable des mouvements de lune ?
Et des courants de la mer ?
Suis-je responsable du temps ?
L’eau et les vagues, le sel, l’écume,
l’horizon inachevé, à nouveau.
 
Texte trouvé dans l'ordinateur de Cyril G.
et lui servant d'épitaphe à Corsavy
 
L'insolite traversée de Cyril G. (1971 - 2001)
 
CYRIL.JPG

film de Cyril G. sur Michel B.
 

 

film Baïkal amor
réalisé par des étudiants de Novossibirsk
en hommage à Cyril G. en mai 2011
 
 

vidéo du bocal agité d'août 2010 réalisé là où en 2000 au bord du Baïkal, à Baklany, lieu du mémorial qui lui est dédié, Cyril G., l'Insolite traversée et le Molodiojny Theatr' avait créé (C'est possible) ça va ou l'un de nous est en trop

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Au service de Shakespeare

8 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #spectacles, #pour toujours

To be or not to be that s the question. Hamlet
To be what we are that s the answer. La sagesse du M
onde

Bernd Lafrenz est un comédien allemand qui depuis plus de 30 ans s'est mis au service de William Shakespeare, de son univers. Venu du clown et du mime, c'est un formidable improvisateur avec un humour échevelé, partageant son bonheur de jouer, de jouer avec la vie, la mort. Il sait dialoguer avec son public, le faire participer. Pour chaque pièce de Shakespeare qu'il crée, il fait un travail de mise en perspective depuis un point de vue inattendu, par exemple Othello est raconté depuis un personnage qui n'a qu'une réplique de 6 lignes dans la pièce et qui est le seul à ne pas périr. Pour Roméo, il est le messager sous la forme d'un postier, porteur de bonnes et mauvaises nouvelles. Il n'hésite pas à rajouter des personnages de son cru, Will lui-même écrivant et archi-sollicité par ses comédiens...

Il nous balade du rire (beaucoup, il joue avec Will, se joue de Will : n'est-il pas Will écrivant Macbeth, que sa mère incite à prendre du repos, sollicité par un comédien pour tel personnage) aux larmes, à vu, nous faisant découvrir, à vu, la magie du théâtre, jouant avec notre imaginaire: quand il tue je ne sais qui, au ralenti sortant lentement l'épée du corps, essuyant la lame sanglante, c'est une image qui reste: le ralenti, le geste pour secouer et faire tomber le sang nous font ressentir la cruauté de ce qui vient de se passer. Il parle de tragédie cocasse et cet oxymore dit tout. Rire de ce qu'on croit tragique, rire des pauvres histrions que nous sommes. Avec Will et Bernd, nous rions de nous, histrions sur la scène du monde pour quelques heures d'une histoire pleine de bruit et de fureur qui n' a ni queue ni tête, tous histrions, tous tous tous ensemble, tous ensemble sans exception.
Il a 9 Shakespeare à son répertoire: Hamlet, Macbeth, Othello, Roméo et Juliette, La Tempête, Le Roi Lear, Les joyeuses commères de Windsor, Le songe d'une nuit d'été, La mégère apprivoisée. Un 10° est en préparation. Il joue beaucoup, dans toute l'Allemagne, a joué en France, en Angleterre, a été invité pour le 400° anniversaire de Shakespeare à Stratford. Un livre récent lui est consacré, écrit par quelqu'un qui le suit depuis 20 ans.

Nous nous voyons une fois l'an à Corsavy. Il a joué 4 spectacles aux Comoni dans les bonnes années.
Reportage en photos.

maison de naissance, registre (lui = 3 X), fonts baptismaux, classe de la grammar school, tombeau, Shakespeare joué dans le jardin de sa maison, Stratford, first folio, Glob Theater
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Beslan septembre 2004

2 Septembre 2016 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

mémorial de Beslan, la cité des anges de Beslan
mémorial de Beslan, la cité des anges de Beslan
mémorial de Beslan, la cité des anges de Beslan

mémorial de Beslan, la cité des anges de Beslan

À Beslan eut lieu, du 1er au 3 septembre 2004, une prise d'otages, dans une école, commanditée par Chamil Bassaïev, qui se termina par la mort de 334 civils, dont 186 enfants. Chamil Bassaïev fut tué dans l'explosion d'un camion piégé (par les forces spéciales russes ?) dans la nuit du 9 au 10 juillet 2006.
(Dans Le sec et l'humide, Jonathan Littell estime que les innombrables études sur les causes idéologiques, historiques ou économiques du nazisme n'expliquent pas tout. Il a été frappé par une image de Degrelle paradant en avril 1944 dans les rues de Bruxelles avec ses trois enfants, tous hilares. Que signifie ce "sourire hilare du mâle-soldat, cette exaltation corporelle devant la mort qu'il donne"? Dans un post-scriptum, il montre le même sourire chez le capitaine américain Charles Graner posant devant le cadavre d'un détenu d'Abu Graib et celui du commandant tchétchène Chamil Bassaiev dirigeant une incursion au Daghestan.)

La prise d'otages de Beslan commence le 1er septembre 2004 lorsque des terroristes séparatistes tchétchènes armés prennent en otage environ un millier d'enfants et d'adultes dans l'école numéro 1 de Beslan en Ossétie du Nord (fédération de Russie) dans le cadre de la Seconde guerre de Tchétchénie.

Le 3 septembre 2004 après trois jours de siège, une explosion dans l'école — dont l'origine reste encore non élucidée — provoque un mouvement de panique des enfants, sur lesquels les preneurs d'otage tirent, et une intervention à brûle-pourpoint plutôt chaotique des forces spéciales russes.

Je fais remonter aujourd'hui, 2 septembre 2016, cet article de septembre 2007. Le slam russe, en lien, me touche énormément. J'ai ajouté quelques liens, en particulier sur le spectacle de novembre 2015, Wij/Zij. Un film The school était annoncé. A-t-il vu le jour ?
JCG
 
Je mets en ligne deux contributions à la mémoire des victimes de Beslan, l'une littéraire, l'autre slamée. L'art pour se souvenir, un peu, contre l'oubli, qui finit par gagner. Se souvenir des siens, nos proches, mais aussi des lointains. Se souvenir de l'atrocité et de ses effets. Sans complaisance. (JCG, septembre 2007)

L’ange de Beslan

arton611.jpg
La neige est entrée dans le gymnase aussi mal refermé qu’une plaie. Elle a recouvert les hurlements des enfants. Une femme s’approche en titubant. Si elle est ivre, c’est de son malheur. Elle arrive sous le panneau de basket où la bombe la plus meurtrière avait été placée. Elle s’agenouille devant le mur, désormais décoré d’une petite fleur de sang, le caresse et lui parle. Elle balance légèrement la tête et fredonne une comptine, d’une voix qui hésite entre le rauque et l’aigu. Elle lève les yeux vers cette marque sur le mur. Sous certains éclairages, cette marque devient pourpre. Elle n’est pas complètement ronde. Des morceaux semblent vouloir se détacher, comme les pétales d’une marguerite. C’est ici que sa fille de neuf ans est morte. Et cette petite fleur de sang, là, c’est tout ce qui lui reste d’elle. A ce moment, elle se souvient.
Sa petite fille avait pleuré ce matin-là. Elle était mal réveillée et ne cessait de dire qu’elle ne voulait pas aller à l’école aujourd’hui. Devant son bol de chocolat, elle avait boudé, en faisant tourner sa cuillère trop longtemps. Elle avait laissé sur la nappe une tranche de pain à peine grignotée. Pas faim, avait-elle murmuré à sa mère. Elle avait levé de grands yeux larmoyants sur sa mère, lui demandant encore une fois si elle pouvait rester à la maison, rien qu’aujourd’hui, elle y retournerait demain, promis ! Mais la mère s’était impatientée, non, elle avait du travail aujourd’hui, elle ne voulait pas l’avoir dans les jambes. Et puis, ce n’était pas des façons, elle devait aller étudier, un point c’est tout !
La femme est hagarde. Le chant s’est cassé dans sa gorge meurtrie d’avoir tellement pleuré. Elle regarde autour d’elle, épouvantée. Elle racle le mur avec ses ongles, jusqu’à ce qu’un morceau de chaux ensanglanté s’en détache. Elle l’emporte avec elle en le serrant dans son poing.
Six mois après la tragédie, Aliona marche dans Beslan, la ville où un commando tchétchène a pris une école en otage et tué les enfants, la ville où elle a grandi. On ne peut plus parler ici, les mots sont de trop, c’est fini. Même les mots les ont laissé tomber. La douleur et l’horreur ont tout tué, même la compassion. Il ne reste que la haine, terrible souveraine de ces mères sans enfants, les mères des enfants morts qui haïssent désormais les mères des enfants vivants, qui les battent, leur arrachent les cheveux, les injurient, veulent les chasser de leur sanctuaire. Les familles s’élèvent contre les enseignants qui n’ont pas su protéger leurs enfants. Les enseignants en veulent à Poutine parce qu’il n’a pas su arrêter le massacre. Le Noël orthodoxe n’est même plus fêté, personne ne veut célébrer la venue au monde d’un nouveau-né après le massacre d’une centaine d’enfants. Aliona marche dans les décombres de l’école : c’est comme si la tuerie avait eu lieu trois heures auparavant. Les mêmes livres éparpillés par terre, une paire de lunettes brisées, la douille d’une cartouche de fusil, une chaussure d’enfant, et, seul au-dessus de la fenêtre, le portrait de Léon Tolstoï. Sur les murs, on peut lire des inscriptions pleines de férocité, des injures nombreuses, des mots qui giflent et qui sentent le sang. On respire la vengeance. Elle imprègne l’air comme une mauvaise odeur.
Sur la place du marché, une vieille femme vend des étoiles de Noël. Aliona en achète une qu’elle rapportera à Berlin. Elle raconte que sa petite-fille ne dort plus, que tous les enfants de Beslan font des cauchemars, qu’il faut faire quelque chose. Ses vieilles mains ridées et osseuses s’accrochent aux épaules d’Aliona qui les détache doucement, en murmurant des mots très doux. La vieille tremble. Autour d’elle, comme un essaim d’abeilles, d’autres femmes, la tête couverte d’un foulard, tremblent elles aussi et racontent la même histoire. Elles se regroupent jusqu’à former un cercle tournant dont la jeune fille qui fait des études en Allemagne se détourne, elles psalmodient et se réchauffent aux braises de leur malheur. Beslan est devenu le lieu d’une psychose collective.
Les enseignants sont déprimés. Vingt professeurs sont morts. Les parents haïssent les rescapés parce qu’ils sont vivants et parce qu’ils n’ont pas sauvé leurs enfants. La police leur reproche d’avoir trop négocié avec les terroristes, les accuse de s’être montrés complices. Que fallait-il faire ? Ils sont là, à s’en vouloir d’être vivants.
Deux cimetières s’étendent dans un champ sans horizon. Le premier est vieux, désert, couvert de croix grises, oublié. Le second est inondé de fleurs, de couleurs qui éclatent comme des coups. Beslan possède deux cimetières : l’un pour les morts, l’autre pour les anges. Un cimetière d’enfants encore tellement vivants dans la douleur des gens. Quelle que soit l’heure, quelqu’un est là qui prie. Quelqu’un qui parle aux photographies posées dans la neige. Quelqu’un qui chante d’une voix monocorde. Quelqu’un qui pleure en levant les bras au ciel.
Beslan est un endroit où l’on ne parle plus. Sauf pour proférer des injures. La souffrance ne parvient pas à s’exprimer autrement. Une femme a exhumé le cadavre de son fils pour l’emporter avec elle. Quand on lui a pris son enfant une seconde fois pour le recoucher dans la terre, elle est devenue muette mais elle a craché au visage d’une femme qui était là et serrait son enfant contre elle. La rage est là, cette rage contre les parents des enfants vivants. La neige tombe, mais elle ne tombera jamais assez pour recouvrir le désespoir de cette ville. « Mort aux vivants » peut-on lire sur un mur souillé. Les gens passent devant, sans réagir, ils sont devenus fous.
Aliona se dit que les amis et les ennemis de Beslan auront beau s’enfuir loin d’ici, ils demeureront à jamais enfermés dans cette école. Ceux qui étaient là se reconnaissent, ils portent la terreur sur leurs visages. L’odeur de l’urine que les enfants ont bue, le sang, les hurlements, les autres ne les sentiront pas, ne les entendront pas, eux si.
Elle commence à se sentir mal à l’aise dans cette ville de son enfance. Les gens la regardent, l’œil mauvais et parfois crachent sur son passage. Avec sa petite taille et son corps mince, on la dirait à peine sortie de l’adolescence en dépit de ses vingt-trois ans. Les femmes qui ont perdu leurs enfants lui lancent des injures à la face, parce qu’elle aura, peut-être un jour, des enfants, et qu’elles ne peuvent pas le supporter. Dans la rue, tout à l’heure, elle a senti quelque chose dans son dos, un caillou. L’incrédulité l’avait empêchée de se retourner. Elle continue de marcher dans le cimetière où une foule toujours plus dense se presse. Demain, elle repartira pour Berlin. Ses parents lui ont fait comprendre qu’il ne fallait pas qu’elle reste ici, qu’on les avait menacés. C’était un crime d’avoir encore son enfant quand d’autres pleuraient les leurs. Combien de temps avant qu’elle puisse revenir ?
Elle s’arrête soudain, manque de trébucher sur une forme indistincte et ramassée. C’est une femme, déjà vieille, qui se balance d’avant en arrière devant une tombe blanche. Elle caresse le portrait photographique d’une fillette qui ne doit pas avoir plus de dix ans. Sans réfléchir, elle pose une main sur l’épaule de la femme en douleur. Celle-ci tressaute, attend, puis se retourne. Dans ses yeux, une expression de frayeur, puis son regard s’affole, s’agrandit et une longue plainte sort de sa bouche : « Sachka ! » Elle tend les mains vers Aliona qui les serre dans les siennes et se met à genoux. La femme secoue la tête. Aliona la regarde et la reconnaît, c’est la femme qu’elle a croisé au gymnase, celle qui s’est enfuie avec la petite tache de sang enfermée au creux de son poing. « Tu n’es pas Sachka, mais tu lui ressembles. Sachka aurait pu être comme toi un jour. » Aliona ne sourit pas, elle regarde la photographie, les grands yeux sombres de la fillette et l’ovale de son visage. C’est vrai, elle ressemblait un peu à Sachka lorsqu’elle était petite fille. La femme ne pleure plus, elle caresse le visage d’Aliona en murmurant : « Sachka, ma petite Sachka, mon petit ange. »

Jeudi 26 octobre 2006, Elisabeth Poulet

Née en 1970. Professeur de français dans le secondaire. Termine une thèse de littérature comparée sur l’écriture de la folie chez quatre auteurs européens. Ecrit des nouvelles.
 

slam ou rap, émouvant, 2° version; j'avais trouvé en 2007 une autre version, effacée; c'est le montage qui a changé

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Gabrielle et Christian, les amours interdites

1 Septembre 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

Gabrielle et Christian, les amours interdites
Gabrielle et Christian, les amours interdites
Gabrielle et Christian, les amours interdites
le 11 mars 2016, hommage à Gabrielle Russier, à Vanosc en Ardèche, en présence de la fille de Gabrielle Russier et du maire de Vanosc
le 11 mars 2016, hommage à Gabrielle Russier, à Vanosc en Ardèche, en présence de la fille de Gabrielle Russier et du maire de Vanosc
le 11 mars 2016, hommage à Gabrielle Russier, à Vanosc en Ardèche, en présence de la fille de Gabrielle Russier et du maire de Vanosc
le 11 mars 2016, hommage à Gabrielle Russier, à Vanosc en Ardèche, en présence de la fille de Gabrielle Russier et du maire de Vanosc

le 11 mars 2016, hommage à Gabrielle Russier, à Vanosc en Ardèche, en présence de la fille de Gabrielle Russier et du maire de Vanosc

Le 11 janvier 2016 a été diffusée l'émission Affaires sensibles consacrée aux amours interdites de Gabrielle Russier et Christian R.

Émission très honnête quant aux faits. Un regret, le changement du pasteur Michel Viot, le protecteur de Christian des années 1968 devenu un anti-soixante-huitard convaincu.

Cette affaire avait fait beaucoup de bruit à l'époque. J'ai consacré plusieurs articles à cette affaire. Et je constate, statistiques à l'appui, que ces articles sont lus, très lus.

Évidemment, je ne peux que me surprendre en relevant la coïncidence, Gabrielle Russier est née le 14 février 1937. L'épousée est née le 14 février 1948. Deux amours interdites, la nôtre, heureuse, ayant commencé en 1964, 4 ans avant mais Le Quesnoy n'était pas Marseille et j'étais le professeur.
J'ai fait écrire des textes à quelques écrivains pour un livre Gabrielle Russier/Antigone avec une préface de Raymond Jean, son professeur de littérature à l'Université d'Aix, couverture avec un portrait réalisé par Cueco. C'était en 2008-2009 pour le 40° anniversaire du suicide de Gabrielle Russier, le 1° septembre 1969. Ces écrivains ont travaillé ensemble 2 jours les 8 et 9 décembre 2008 dans un Lycée à Hyères. Ce fut très enrichissant.

Ma lettre à Gabriella, attribuée à pépé Christian, une fiction, semble plaire aux lecteurs. La fiction est encombrée des valises dont nous héritons à la naissance. Heureusement, prénommer Gabriella au lieu de Gabrielle, l'arrière petite-fille, changera peut-être la nature de son héritage. Il suffisait d'un a.
En janvier 2015, je reçois le témoignage d'une ancienne élève de Gabrielle Russier, année 1968-1969, avec 15 lettres de Gabrielle à cette élève, devenue amie de Gabrielle. J'ai publié ce récit :

À Gabrielle Merci pour l'utopie.

Une lecture en a été faite le 11 mars à Vanosc, Ardèche. Plus de 50 personnes dont le maire très chaleureux.

Les associations La Vanaude et Au pré des femmes ont donné rendez-vous le vendredi 11 mars 2016 pour une lecture en écho avec la journée internationale du droit des femmes.

Journée pour toutes et pour une : Gabrielle Russier, professeur de français dans un lycée à Marseille en 1968, accusée de détournement de mineur, incarcérée, disparue volontairement le 1er septembre 1969.

Trois lectrices de l'association Les mots passants lui ont rendu hommage à travers des textes, des lettres, des poèmes.

La magie de la lecture a amené un éclairage nuancé de vérités et d'émotions sur une douloureuse histoire de femme et d'enseignante. En présence de la fille de Gabrielle Russier, qui écrira peut-être sur cette histoire, son histoire et en présence d'Anne Riebel, l'ancienne élève et amie dont j'ai édité le témoignage, épuisé.

La Vanaude. 07690. VANOSC. Annexe municipale. 20H30.

J'aime ce travail des traces. Avec internet, c'est comme si ça devenait ineffaçable, même après ma disparition. De toute façon, c'est ineffaçable. Il sera toujours vrai que ce qui est passé a réellement eu lieu, a été éprouvé, senti. Nos productions immatérielles, sentiments, émotions, pensées, nos paroles, sensations sont enregistrées pour toujours, for ever. Croire que ce qui passe, passe à jamais, never more, est croyance dominante et très rétrécissante, réductrice, mutilante. Vivre avec la conscience du for ever peut changer le rapport à soi, à l'autre, aux autres, à la nature. Si ça vous chante, continuez sur ce chemin dont j'ignore où il mène, holzwege.

Faut aller voir du côté du rhéomode de David Bohm.

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Mourir d'aimer/Gabrielle Russier

26 Août 2016 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

livre version papier épuisée, disponible en version numérique gratuite sur le site des Cahiers de l'Égaré, http://www.lescahiersdelegare.com; la lettre à Gabriella fait un tabac sur le blog des Cahiers de l'Égaré: http://cahiersegare.over-blog.com
livre version papier épuisée, disponible en version numérique gratuite sur le site des Cahiers de l'Égaré, http://www.lescahiersdelegare.com; la lettre à Gabriella fait un tabac sur le blog des Cahiers de l'Égaré: http://cahiersegare.over-blog.com

livre version papier épuisée, disponible en version numérique gratuite sur le site des Cahiers de l'Égaré, http://www.lescahiersdelegare.com; la lettre à Gabriella fait un tabac sur le blog des Cahiers de l'Égaré: http://cahiersegare.over-blog.com

Je mets en ligne cet article sur Gabrielle Russier pour quelques vers d'un poème-bilan
Dés(apprentissage de la bêtise-maîtrise)
écrit entre fin 1996 et fin 1999
paru dans
La parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré 2002


"...Professeur de lettres et de philosophie dans le Nord
aimé d’une élève, l’aimant en retour
ah ! la légère, l’aérienne ! étoile et danse !
ainsi donc, chez les petits bourgeois peuvent s’épanouir des filles d’
arabesques sur foin, trèfle, chaise, fauteuil, mousses et feuilles ?
Vivre d’aimer au temps de Mourir d’aimer..."
JCG

Gabrielle Russier
(1937-1969)

 

Professeur agrégée de lettres, elle enseignait dans un lycée de Marseille. Divorcée, elle élevait seule ses deux enfants. Elle tomba amoureuse (amour réciproque) d’un de ses élèves, Christian Rossi, âgé de 17 ans, elle en ayant 32, lors des manifestations de mai 68. Les parents, le père, professeur à l'université d'Aix, la mère, professeur, ont porté plainte et Gabrielle Russier fut emprisonnée cinq jours aux Baumettes, en décembre 1968 puis huit longues semaines en avril 1969. Le procès se tint à huit clos en juillet 1969. L’agrégée de lettres fut condamnée à douze mois de prison et à 500 F d’amende, décision amnistiable après l’élection de Georges Pompidou, Président de la République. Mais le parquet fit appel, pressé notamment par l’Université qui refusa à l’accusée le poste d’assistante de linguistique à Aix.
A la veille de la rentrée scolaire, le 1° septembre 1969, Gabrielle Russier ouvre le gaz dans son appartement...
Georges Pompidou, président de la République, interrogé lors d'une conférence de presse répondit : "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé sur cette affaire, ni même d'ailleurs ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, eh bien, comprenne qui voudra !"
Il cite Paul Eluard :
"Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés.
C'est de l'Eluard... Mesdames et Messieurs, je vous remercie."

Christian Rossi fut caché par les amis du pasteur Viot jusqu’à ses 21 ans (âge de la majorité alors). Il donna son unique entretien sur l’affaire : "Les deux ans de souvenirs qu’elle m’a laissés, elle me les a laissés à moi, je n’ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Le reste, les gens le savent : c’est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s’aimait , on l’a mise en prison , elle s’est suicidée..."

Le soir, pas un titre dans les deux journaux télévisés.
Le lendemain, à peine deux brèves pour raconter le décès de la prof de français de Marseille amoureuse de son élève.

Et lorsque le nouveau président Georges Pompidou, qui vient de promettre aux Français « une nouvelle société », est interrogé sur l'affaire, le 22 septembre 1969, il cite Paul Éluard, en choisissant les vers consacrés aux femmes tondues à la Libération : « Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdu, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. »

Puis André Cayatte tourne un film, Mourir d'aimer, avec Annie Girardot, en 1971. Le film, dont Charles Aznavour signe la bande originale et qui décrit la love story née entre les barricades et les embrassades de Mai 68, fait polémique, mais c'est un grand succès, avec 4,5 millions d'entrées en salle.

Mourir d'aimer

 

Paroles et Musique: Charles Aznavour, 1971

Les parois de ma vie sont lisses
Je m'y accroche mais je glisse
Lentement vers ma destinée
Mourir d'aimer

Tandis que le monde me juge
Je ne vois pour moi qu'un refuge
Toute issue m'étant condamnée
Mourir d'aimer

Mourir d'aimer
De plein gré s'enfoncer dans la nuit
Payer l'amour au prix de sa vie
Pécher contre le corps mais non contre l'esprit

Laissons le monde à ses problèmes
Les gens haineux face à eux-mêmes
Avec leurs petites idées
Mourir d'aimer

Puisque notre amour ne peut vivre
Mieux vaut en refermer le livre
Et plutôt que de le brûler
Mourir d'aimer

Partir en redressant la tête
Sortir vainqueur d'une défaite
Renverser toutes les données
Mourir d'aimer

Mourir d'aimer
Comme on le peut de n'importe quoi
Abandonner tout derrière soi
Pour n'emporter que ce qui fut nous, qui fut toi

Tu es le printemps, moi l'automne
Ton cœur se prend, le mien se donne
Et ma route est déjà tracée
Mourir d'aimer
Mourir d'aimer
Mourir d'aimer

 

Qui a tendu la main à Gabrielle?

Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d'avoir aimé d'amour
En quel pays vivons-nous aujourd'hui?
Pour qu'une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard et sans un geste ami

Qui a tendu la main à Gabrielle?
Même un voleur eût plus de chance qu'elle
Et l'on vous dit que l'amour est le plus fort
Mais pour chacun le soleil reparaît
Demain matin l'oubli sera complet
Et le vent seul portera son secret

Dans les bois dans les prés et jusqu'aux ruisseaux
Par les villes par les champs et par les hameaux
Suivez dans sa course folle
La légende qui s'envole

Qui a tendu la main à Gabrielle?
Lorsque les loups se sont jetés sur elle
Pour la punir d'avoir aimé d'amour
En quel pays vivons-nous aujourd'hui?
Pour qu'une rose soit mêlée aux orties
Sans un regard et sans un geste ami

Qui pensera demain à Gabrielle?

Serge Reggiani     
Paroles et Musique: Gérard Bourgeois, Jean Max Rivière

 

Comprenne qui voudra

 

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.

Paul Eluard. Texte publié en décembre 1944, cité par le président Pompidou en septembre 1969 lors d'une conférence de presse. Comprenne qui voudra.


     Des fleurs pour Gabrielle      

Paroles et musique: Anne Sylvestre, 1970,  "Abel Caïn mon Fils"


 
N'en parlez pas, n'y touchez plus
Vous avez fait assez de mal
Il ne sera jamais normal
Que par tristesse l'on se tue

Mais avoir vu tout mélangé
De grosses mains dans votre cœur
Dans votre âme des étrangers
Il y a de quoi prendre peur

Et c'était un amour peut-être
Un amour pourquoi, un amour comment
Un qu'on ne met pas aux fenêtres
Un qui ne ferait pas même un roman

En brandissant votre conscience
Vous avez jugé au nom de quel droit
Vos poids ne sont dans la balance
Pas toujours les mêmes, on ne sait pourquoi

Monsieur pognon peut bien demain
S'offrir mademoiselle machin
Quinze ans trois mois et quelques jours
On parlera de grand amour

N'en parlez pas, n'y touchez plus
Mais savez-vous de qui je parle ?
Il ne sera jamais normal
Qu'on tue et qu'on y pense plus

Mais avoir vu tout saccagé
Et dans son âme et dans son corps
Mais trouver partout le danger
Il y a de quoi prendre mort

Et c'était un amour peut-être
Un amour printemps, un amour souci
Un qu'on ne met pas aux fenêtres
Un qui pouvait faire du mal à qui ?

Si j'avais su, si j'avais su
Que vous vous penchiez au bord de ce trou
D'un coup d'avion serais venue
Pour vous retenir là au bord de vous

Monsieur pognon ne mourra pas
Mamzelle machin, la bague au doigt,
Étalera son grand amour
Avec quelques diamants autour

Le printemps déplie ses feuilles
La liberté nous berce encore
Nous qui sommes toujours dehors
Il se pourrait bien que l'on veuille
Nous couper les ailes aussi

Je vous dédie ces quelques fleurs
J'aurais pu être comme vous
Et tomber dans le même trou
Je vous comprends si bien, ma sœur,
Vous restez un de mes soucis

On n'a pas arrêté la meule
Où d'autres se feront broyer
Et vous ne serez pas la seule,
Ça ne peut pas vous consoler

C'est la 4° de couverture du livre de Michel del Castillo, Les écrous de la haine, écrit dans les 3 mois qui ont suivi le suicide de Gabrielle Russier, le 1° septembre 1969, livre écrit sur la base d'une enquête menée par l'auteur à Marseille, publié en janvier 1970, chez Julliard.
Je ferai une note sur ce livre dans les semaines qui viennent, ayant depuis longtemps repéré des similitudes et des différences entre nos deux histoires d'amour avec un(e) élève, en ce qui me concerne, à partir d'octobre 1964 et jusqu'à aujourd'hui d'où l'allusion dans l'extrait du poème en ouverture de cet article.

Impossible pour moi, de ne pas évoquer cette enseignante cruellement humiliée par toute une société et qui a "choisi" le suicide comme voie de sortie.

C'est de ce souvenir qu'est né le projet de réunir 7 écrivains pour évoquer 40 ans après les protagonistes.
Ce fut la rencontre des 3 et 4 décembre 2008 à La bagagerie au Lycée du Golf Hôtel à Hyères et la parution le 1° septembre 2009 du livre: Gabrielle Russier/Antigone.

40 ans après. grossel.

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NOTE DE LECTURE
Les écrous de la haine
Michel del Castillo


Comme tous ceux qui étaient trop gamins à l’époque pour « faire » Mai 68, j’avais entendu parler de cette histoire d’amour tragique, de cette femme, ce « prof » de français tombée amoureuse d’un de ses élèves, à en mourir. Je connaissais le titre du film sans l’avoir vu, « Mourir d’aimer », paroles de chanson aussi. Finalement, ce fait divers a traversé ma mémoire adolescente comme une histoire banale, un peu plus triste et c’était tout.
Quarante ans plus tard, voici que je lis le livre de Michel del Castillo, Les Ecrous de la haine, publié chez Julliard au premier trimestre de 1970. Le livre est marqué indisponible au catalogue des librairies, sur la toile on le trouve d’occasion.
Je l’ai lu à la demande d’un ami, croyant seulement lui faire plaisir. Je l’ai lu d’une traite, suivant au fil de la première partie la reconstitution chronologique, méticuleuse, objective ? (le mot est réfuté par l’auteur lui-même), documentée certainement, écrite au présent  journalistique dans un style sobre.
Ce qui n’empêche pas que chaque chapitre soit précédé d’une citation mise en exergue et choisie par Michel del Castillo. Ainsi, il ne s’agit pas d’une reconstitution telle qu’on la voudrait dans un procès - car l’auteur ici prend soin de dire qu’il ne fait le procès de personne - mais de la reconstitution d’un parcours, d’une personnalité, d’un enchaînement d’événements éclairés par le regard du cœur plus que celui de l’esprit. Michel del Castillo se situe dans l’ordre de la charité,  dès sa dédicace : « Pour tous les jeunes qui ont connu et aimé Gabrielle Nogues ; elle leur appartient désormais ; à eux, la garde de son souvenir a été confiée. » Dans son Avertissement au lecteur, il désigne clairement les destinataires de son livre : « tous ceux que l’injustice emplit de révolte et de dégoût. » On l’aura compris : le livre se donne pour ce qu’il est, un livre engagé, décidé à témoigner de l’existence de Gabrielle Russier, écrit à chaud pendant trois mois pour conjurer l’absurde. Témoignage donc sur Gabrielle Russier mais aussi sur une certaine France, un autre éclairage sur la France de 68.
La deuxième partie du livre s’ouvre sur le poème d’Eluard : « Comprenne qui voudra », récité par le Président Pompidou lors d’une conférence de presse. Après l’exposé des faits qui ont conduit Gabrielle Russier au suicide, Michel del Castillo reprend la parole : « Je suis entré dans cette affaire par la porte de la pitié et du dégoût, j’en sors par la porte de la réflexion. » C’est ce qui fait aussi la beauté du livre : dépasser le stade de l’émotion pure, du pathos, pour essayer de se poser, honnêtement, les vraies questions, livre d’intellectuel donc, nous voilà retombés dans l’ordre de l’esprit, qui a ses limites mais qui est essentiel à qui veut faire honnêtement « son métier d’homme ». J’observe la répétition de cet adverbe « honnêtement » : l’honnêteté est ce qui a le plus manqué aux femmes et aux hommes de ce temps-là peut-être, de manière à reconnaître qu’ils se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, qu’ils jugeaient sans comprendre, qu’ils se salissaient eux-mêmes en jetant Gabrielle Russier dans la boue, que les mots que leurs bouches prononçaient, leurs cœurs ne les connaissaient pas.
Et c’est ce qui me bouleverse le plus dans cette lecture : quarante après, je souligne des phrases entières qui pourraient être écrites aujourd’hui. Celle-ci par exemple : « Où donc enseigne-t-on la responsabilité et l’esprit de décision ? », ou celle-la : « Coupables de nos silences, coupables de nos lâchetés, coupables par indifférence. Tout geste, toute parole engage notre responsabilité. »
Beaucoup de phrases de cette deuxième partie s’attachent à dire la médiocrité du milieu dans lequel a évolué Gabrielle Russier, la petitesse du milieu enseignant – lycée et université-,  son caractère pathogène, reflet d’un monde malade. Se peut-il que quarante après, nous en soyons toujours là ? Se peut-il que nous ayons appris si peu sur ce qui libère l’homme ? Se peut-il que nous aimions, à ce point, nos chaînes ?

 

 

 

 


 

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Trois immortelles

25 Août 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #pour toujours

hier soir, 24 août 2016, à Céret, sur la place des 9 jets, une chanteuse et son guitariste
de belles chansons
au chapeau, je donne 2€, les filles, 1€ chacune
je discute évidemment avec la chanteuse et lui demande les feuilles mortes
toute la place des 9 jets (au moins 120 personnes attablées dans deux restaurants, le nôtre Les pieds dans le plat, service trop long) y aura droit
je lui avais d’abord demandé 3 petites notes de musique
elle ne connaissait pas mais si elle a la curiosité, elle l’intègrera à son répertoire
je lui ai conseillé aussi la chanson d’exil du film La passante du sans-souci par Talila

Trois petites notes de musique
Ont plié boutique
Au creux du souv'nir
C'en est fini d'leur tapage
Ell's tournent la page
Et s'en vont dormir
Mais un jour sans crier gare
Ell's vous revienn'nt en mémoire
Toi, tu voulais oublier
Un p'tit air galvaudé
Dans les rues de l'été
La la la la la Toi
Tu n'oublieras jamais
Une rue un été
Une fill' qui fredonnait

La la la la je vous aime
Chantait la rengaine
La la mon amour,
Des parol's sans rien d'sublime
Pourvu que la rime
Amène toujours.
Une romanc' de vacances
Qui lancinant' vous relance.
Vrai, elle était si jolie
Si fraîch' épanouie
Et tu n'l'as pas cueillie,
Vrai, pour son premier frisson
Elle t'offrait un' chanson
A prendre à l'unisson.

La la la la la tout rêve
Rim' avec s'achève
Le tien n'rime à rien,
Fini avant qu'il commence
Le tenps d'une danse
L'espac' d'un refrain.

Musique

Trois petit's notesde musique
Qui vous font la nique
Du fond des souv'nirs,
Lèv'nt un cruel rideau d'scène
Sur mill' et un' peines
Qui n'veulent pas mourir.

https://memoirequichante.com/2011/09/18/cora-vaucaire-trois-petites-notes-de-musique/

https://youtu.be/UT0B4a6CY2E
https://youtu.be/JInegzQNA4o
https://youtu.be/UqRPfG1Phac

Oh je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emportet
Dans la nuit froide de l'oubli
Tu vois, je n'ai pas oublié
La chanson que tu me chantais

C'est une chanson, qui nous ressemble
Toi tu m'aimais, et je t'aimais
Et nous vivions tout les deux ensemble
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
Tout doucement sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Le pas des amants désunis

C'est une chanson, qui nous ressemble
Toi tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions, tous deux ensemble
Toi qui m'aimait, moi qui t'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aime
Tout doucement sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Le pas des amants désunis.

https://youtu.be/kLlBOmDpn1s

Cet air yiddish, si doux, si lancinant
Je l'ai joué sur mon violon d'enfant
La mélodie qui a fait pleurer mes parents
Parle d'exil, de la vie d'émigrant
Il a suivi dans leur triste voyage
Tous ceux chassés de pogroms en villages
Qui s'enfuyaient de Varsovie, de Berlin, de Russie
Pour venir vivre libre à Paris.
On a tué devant le Sans-Souci
L'indifférence a remplacé les cris
Dans l'abondance et dans l'oubli
Tout recommence.

Ce très vieil air, si doux, si lancinant
Je l'ai joué sur mon violon d'enfant
La mélodie qui a fait pleurer mes parents
Parle d'exil, de la vie d'émigrant
J'ai devant moi, Elsa, ton beau visage
Qui fredonnait pour un dernier voyage
Ce vieil air plein de nostalgie, de larmes, de regrets
Que je jouais sur mon violon d'enfant.

https://youtu.be/bypPSnm1gJ8

JCG

trois belles éphémères, un jour, deux peut-être, à l'an prochain, les nouvelles belles éphémères, à Corsavy
trois belles éphémères, un jour, deux peut-être, à l'an prochain, les nouvelles belles éphémères, à Corsavy
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trois belles éphémères, un jour, deux peut-être, à l'an prochain, les nouvelles belles éphémères, à Corsavy

trois belles éphémères, un jour, deux peut-être, à l'an prochain, les nouvelles belles éphémères, à Corsavy

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L'insolite traversée de Cyril Grosse (13/4/1971-19/9/2001)

25 Août 2016 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #pour toujours

aujourd'hui, 13 avril 2016,

il a 45 ans

il est parti sans être parti depuis 15 ans

et il me dit

Ne reste pas là à pleurer devant ma tombe.
Je n'y suis pas, je n'y dors pas...
Je suis le vent qui souffle dans les arbres.
Je suis le scintillement du diamant sur la neige.
Je suis la lumière du soleil sur le grain mûr.
Je suis la douce pluie d'automne...
Quand tu t'éveilles dans le calme du matin
Je suis l'envol de ces oiseaux silencieux
Qui tournoient dans le ciel...
Alors ne reste pas là à te lamenter devant ma tombe
Je n'y suis pas, je ne suis pas mort !
Pourquoi serais-je hors de ta vie simplement
Parce que je suis hors de ta vue ?
La mort tu sais, ce n'est rien du tout.
Je suis juste passé de l’autre côté.
Je suis moi et tu es toi.
Quelque soit ce que nous étions l'un pour l'autre avant,
Nous le resterons toujours.
Pour parler de moi, utilise le prénom avec lequel tu m'as toujours appelé.
Parle de moi simplement comme tu l'as toujours fait.
Ne change pas de ton, ne prends pas un air grave et triste.
Ris comme avant aux blagues qu'ensemble nous apprécions tant.
Joue, souris, pense à moi, vis pour moi et avec moi.
Laisse mon prénom être le chant réconfortant qu'il a toujours été.
Prononce-le avec simplicité et naturel, sans aucune marque de regret.
La vie signifie tout ce qu'elle a toujours signifié.
Tout est toujours pareil, elle continue, le fil n’est pas rompu.
Qu'est-ce que la mort sinon un passage ?
Relativise et laisse couler toutes les agressions de la vie,
Pense et parle toujours de moi autour de toi et tu verras, tout ira bien.
Tu sais, je t'entends, je ne suis pas loin, je suis là, juste de l’autre coté

poème de Mary Elizabeth Frye (1932)

poème que je préfère à celui-ci :

La mort n’existe pas : tout est présence, éternellement
pas un battement de ton cœur ne peut se perdre
il continuera de retentir dans les jardins
quand déjà tu reposeras dans l’humidité de la terre

Ce qui criait en toi durant les longues nuits
continuera de vivre sous le couvert des hêtres
dans le souffle fiévreux des orages d’été

Et chaque élan d’amour de ton cœur
sera là, intact encore, au creux des nuits de mai
dans l’appel caressant des sombres feuillages

Tu peux penser ce que tu veux :
tout est présence,
éternellement.

Nathan Katz (1892-1981)

Le poème de Mary Elizabeth Frye (1932) que j'ai mis en début d'article m'aide beaucoup à ne pas éprouver le vide, le manque mais une forme de plénitude comme s'il n'y avait pas de séparation, de barrière entre eux et nous, comme si ça circulait en énergie, vibrations, informations, les coïncidences stupéfiantes que nous rencontrons tous et qui pullulent dès qu'on devient araignée des connexions et des fils. Cela ne se produit qu'avec ceux qu'on a aimés, qu'on aime encore, en tout cas pour moi. C'est l'amour qui donne tempo et vibrato.

 

 

 

Cyril en lecture à la Maison des Comoni au Revest en 1992 pour Salman Rushdie  

 

 

L’insolite traversée de Cyril Grosse 
1971–2001
 
Né le 13 avril 1971, à Cambrai (Nord)

Décédé le 19 septembre 2001, à Jagüey-Grande (Cuba) voir avec Google Earth
Classe théâtre-musique de Denis Guénoun à Châteauvallon 1983-1984-1985

 

Écritures

1984 Les Familiales, théâtre
1987 Adaptation de Roméo et Juliette de Shakespeare
1989 La Lumière des Hommes, théâtre, édité par    Les Cahiers de l’Égaré, 500 ex., épuisé
1990–1991 Madelaine Musique, adaptation théâtrale de Lecture d’une femme de Salah Stétié
1992–1994 Beverly, roman illustré par Michel Bories, édité par Les Cahiers de l’Égaré, 1000 ex.

les météores
New York

1994–1995 Ulysse in Nighttown, adaptation théâtrale du chapitre 12 d’Ulysse de James Joyce
1997 Tankus, théâtre, d’après Les derniers jours d’Emmanuel Kant de Thomas de Quincey
1998 Traduction et adaptation de La Forêt d’Alexandre Ostrovski (avec Victor Ponomarev)
2000 (C’est possible) ça va ou l’un de nous est en trop. Montage de textes
2000 30 mots pour maman, sur des peintures-objets de Michel Bories, édité par Les Cahiers de l’Égaré, 1.000 ex.



2001 Traduction de Père d’August Strindberg (avec Gunnila Nord)
2002 Le Peintre, roman inachevé sur lequel il travaillait depuis 1990, édité par Les Cahiers de l’Égaré, 1500 ex.
2004 Le gras théâtre est mort, maman… Les Cahiers de l’Égaré, 700 ex.

Mises en scène

Amateur
1984 Les Familiales, 1 représentation au CREP des Lices
1987 Un Roméo et Juliette d’après Shakespeare, 5 représentations à la Tour du Revest (45 représentations) avec L'insolite Traversée des Siècles, compagnie amateur d'une vingtaine de membres
1989 La Lumière des Hommes, 9 représentations à la Tour du Revest

Professionnel   
1992 Madelaine Musique, 12 représentations aux Comoni (37 représentations) avec L'Insolite Traversée, compagnie professionnelle d'une dizaine de membres, créée par Cyril Grosse, Jeanne Mathis, Frédéric Andrau
1995 Le jubilé dans Tchekhov en acte, 5 représentations aux Comoni (20 représentations)
1997 Gens d’ici et autres histoires de Serge Valletti, 3 représentations, aux Comoni
(70 représentations)
1999 La Forêt d’Ostrovski, 5 représentations aux Comoni (72 représentations)
2000 (C’est possible) ça va, 6 représentations aux Comoni (25 représentations à Oulan-Oudé, Moscou et en France dont Le Revest, Gap, Vitry sur Seine).

2000 La compagnie est conventionnée pour 3 ans par la DRAC PACA sur le nom de Cyril Grosse. La compagnie sera dissoute fin 2002. Il n'y a pas eu d'autre compagnie conventionnée dans le Var depuis.
 

Spectacles inachevés

Amateur
1988 Les Euménides d’Eschyle

Professionnel
1996 Ulysse in Nighttown d’après Ulysse de James Joyce
; verra peut-être le jour en 2015-2016 (hélas, non !)
 

lecture particulièrement savoureuse sur le site Ubuweb, remarquable


1997 Tankus
2002 Père d’August Strindberg créé au théâtre du Gymnase à Marseille le 22/02/02 et joué plus de 60 fois dans 13 villes en France, mis en scène par François Marthouret et Julie Brochen, l'équipe choisie par Cyril ayant tenu à mener le projet au bout. François Marthouret, le père, Anne Alvaro, la mère, Eléonore Hirt, la nounou ...


Comédien

Amateur
1984 Les familiales, 1 représentation
1984 Clepsydre de Sylvie di Roma, théâtre-parcours de 6 h dans Le Revest et à Dardennes, 7 représentations
1985 Le Printemps de Denis Guénoun à Châteauvallon, 7 représentations

Professionnel
1991 Une fleur du mal d’après Baudelaire à Saint-Étienne, 10 représentations
1993 Je suis née dans 10 jours de Jeanne Mathis, 5 représentations aux Comoni
1998 Lorsque 5 ans seront passés de Federico Garcia Lorca, 4 représentations aux Comoni (12 représentations)
1999 La Forêt d’Ostrovski, 5 représentations aux Comoni (72 représentations)

 

Lectures/Mises en espace

1992 Meuh !... et pourquoi pas (pour Salman Rushdie) aux Comoni
11/03/1995 Mise en espace d’Ulysse in Nighttown d’après Joyce à la villa Tamaris Pacha à La Seyne

16/12/1995 Mise en voix et en espace des textes écrits par les enfants de l’école primaire du Revest les 14 et 15 décembre 1995 avec Jean Siccardi, aux Comoni    
22/05/1996 Interdiction de la mise en espace d’Ulysse au Théâtre de l’Odéon à Paris, par Stephen Joyce, petit-fils de James Joyce

 

19/10/1996 Mise en espace d’Ulysse à Châteauvallon



27/04/1997 Mise en espace d’Ulysse au Théâtre des Salins à Martigues et renoncement au projet, Stephen Joyce refusant toujours d’accorder les droits



 

1997 Mise en espace du Voyage de Madame Knipper vers la Prusse orientale de Jean-Luc Lagarce à Aix-en-Provence et à Cavaillon
27/11/1998 Lecture de Toulon 1942 de Jean-Richard Bloch au Comédia à Toulon
31/05/1999 Mise en espace de Rabelais en bouche, textes écrits par des lycéens de Rouvière à Rouvière
02/10/0999 Mise en espace de Rabelais en bouche, textes écrits par des lycéens de Rouvière aux Comoni

 

Formateur

Classe option théâtre du Lycée de Miramas de 1995 à 1998
Atelier-théâtre du Lycée de La Ciotat en 1996 avec participation au Festival de théâtre lycéen de Thonon-les-bains en 1996

 

Films

Le temps perdu, vidéo fiction de 55’, tournée en 1993 au Burkina Faso et au Niger, avec une aide du ministère de la Culture du Burkina Faso, film projeté aux Comoni le 23 octobre 2001.
Le peintre, vidéo de 35’ sur Michel Bories, peintre, oncle de Cyril, décédé à Cuba le 19 septembre 2001, tournée en 1997.
Les joies de François Pous, vidéo de 35’, tournée en 1997, sur le sculpteur François Pous.


 

Voyages et séjours

Été 1990 1er voyage à New York et aux USA

Été 1992 Obtient une bourse Défi-Jeunes de 40 000 francs du ministère de la Jeunesse et des Sports pour un projet d’écriture, d’expression plastique et d’édition : Ulysse à Hollywood, part en Grèce et aux USA, 2 mois, avec son oncle, Michel Bories, artiste-peintre, ramène un roman, Beverly, illustré par Michel Bories, édité à 1 000 ex. par Les Cahiers de l’Égaré en 1994.
avec son oncle, Michel Bories (1949-2001), artiste-peintre, en Grèce, 1992
photo prise par Michel Bories en Grèce 1992


Été 1993 Séjour en Andalousie
Automne 1993 Séjour de 2 mois au Burkina Faso et au Niger, tourne Le temps perdu
Été 1995 Séjour en Irlande, à Dublin, participe au Bloom Day (en hommage à Joyce)
3e voyage aux USA, New York
Février 1997 4e séjour à New York
Février 1998 Séjour à Londres
Été 1998 5e voyage aux USA, Floride
Automne 1998 Saint-Jacques de Compostelle et Lisbonne (sur les traces de Pessoa)
Été 1999 Séjour de 1 mois 1/2 à Oulan-Oudé en Sibérie
Été 2000 Séjour de 3 mois 1/2 à Oulan-Oudé et au lac Baïkal pour la création de (C’est possible) ça va ou l’un de nous est en trop, spectacle franco-russe avec le Molodiojny Theatr' d'Anatoli Baskakov
Janvier 2001    Séjour à Moscou et à Saint-Pétersbourg

11 septembre 2001    Départ pour Cuba avec son oncle, Michel Bories. Suite aux attentats, attente de 13 heures à Madrid. La plupart des passagers font demi-tour. Pas eux. Le 19 septembre 2001 à 16 H, accident mortel à Jagueÿ-Grande. 4 morts dont Cyril, Michel, Lili et sa mère. Les autorités françaises n'informeront la famille que neuf  jours après leur disparition, le 28 septembre 2001.   


 

Il existe encore des possibilités de départs,
d’infimes moments d’absence où se retirer.
Il existe encore dans le reflux des vagues,
des lieux pour rêver, des rues qui sont des ports,
des instants-navires, de longues mers pour changer
d’enveloppe terrestre, de carte d’identité.
Il suffit parfois de prendre à droite,
ce chemin que je ne connais pas. À nouveau.
Voilà, peut-être, le plus beau des titres.
Il suffirait de s’accorder une trêve, un répit.
Suis-je responsable des mouvements de lune ?
Et des courants de la mer ?
Suis-je responsable du temps ?
L’eau et les vagues, le sel, l’écume,
l’horizon inachevé, à nouveau.

2001, Cyril Grosse (texte mis en épitaphe sur la tombe de Cyril à Corsavy)

 

Fuir, et se perdre, contre le temps, contre le piège du temps, perdre connaissance, se perdre au sud du sud, s’oublier soi-même, respirer d’autres souffles, se réveiller ailleurs mais vivant, se réveiller avec toi mon amour. Tender is our love, sweet are your lips, lonely I am. Fuir, marcher des heures, des jours sur des chemins de montagne, alone, alone, le vent cinglant nos visages, et l’air nous renversant, marcher, marcher, courir, dévaler des pentes rouges, écraser les bois morts, nuages de neiges évaporées sur les cimes, plaques de neige fondante qui ruissellent et forment, très loin, dans la vallée, des rivières et des torrents. S’y plonger, comme dans l’eau de la Seine, prête à me prendre, si maintenant je le décide. Ivres, mon amour. Ivresse qui craque et brûle entre tes mains, ivresse des cimes, qui, là, proches et à prendre, gémissent et mordent, hurleront tout à l’heure. Fuir, être stryge sous l’amoncellement des forêts ou dans les arbres sous les coups de bûcherons abrutis, se perdre avec toi dans la lumière alanguie du soleil et entre les nuages-dromadaires, mouvants, dinosaures de notre enfance, et leurs ombres glissant devant nous sur les montagnes, sur les chaînes de sapins fous. Fuir, fuir, fuir. Se fuir. Se perdre dans des odes mentales, composer de longues rimes de nos plaisirs incandescents, célébrer notre amour partout, tous les jours, se dire bonjour mon bel amour, célébrer notre amour par des messages incohérents, sur du papier, sur des nappes, sur des tables vernies, graver notre fuite, l’inscrire partout, la hurler, l’écrire sur des écrans. Fuir, mon amour, escape, a stream is our love, rêver de tous les pays de nos sommeils ensemble, de l’Espagne et de la Catalogne, au sud du sud, de sommets, de déserts, de plaines, d’océans, et de mers trop petites dans des barques à deux voiles. Fuir nos absences, et tous les jours où nous ne sommes pas ensemble, réussir nos ratages, reprendre, recommencer, rater encore, recommencer. Il ouvrit les yeux. La façade occidentale de Notre-Dame l’écrasait, au loin. Il tira une longue bouffée ; il ouvrit les yeux. Plus ouverts, plus vivants. Où suis-je ? Loin de toi. Où es-tu ? Loin de moi. My beautiful lost love. Façade orientale, façade occidentale. En direction de. Il accéléra son allure, son ventre grognait toujours. Il croisait encore des jeunes filles qui, pour lui, n’existaient plus. Eau verte, bleue. Et le courant, les clapotis et le vent, douce brise sur ses yeux ouverts, fermés, le sifflement d’un merle sur une branche, caché, invisible, rugissement, pépiement, mugissement, rumeur, surdité de la ville, moteurs et mécaniques. Quai des Grands-Augustins, sous le tablier crasseux du Pont Saint-Michel. En passant par ici : un coup d’œil sur les pavés, un autre, le courant l’emporterait peut-être, peut-être pas. C’est une sensation presque jubilatoire : se dire qu’à tout instant je peux disparaître, comme ça, en claquant des doigts, t’oublier mon amour, faire disparaître la Seine et tout ce qui m’entoure. Arrêt définitif. En finir avec. Ma réalité et par là même la réalité. Rien. Du vide parfait. Silence. Mort. À qui dis-tu bonjour, mon amour, qui regardes-tu, qui croises-tu ? Si je faisais la somme de mes échecs. Le nôtre, notre échec. Film de ma vie, orage, souvenirs éteints, larmes d’enfant. Ne nous disons plus adieu, mon amour, comme dans les mauvais films, sur un quai de gare, dans un hôtel borgne, dans un palace. Rendons-nous l’un à l’autre. Je t’aime. Je t’aime dans la lumière espacée de cet après-midi de juin. On ne sait jamais comment ça arrive. Le temps passe, et l’on croit toujours, comme des gamins, qu’il reste un espoir, que l’on finira bien par se retrouver. Toute une vie d’attente et de mensonges. Le temps passe, rien ne change, et l’on ne se retrouve pas. Pas de happy end. Vide parfait. Le film de ma vie ? Une histoire d’amour, un ratage, comme des milliers d’autres avant et après moi. Nous avons joué, mon amour, nous avons perdu. Soixante ans demain, et je suis mort. Rendez-vous clandestins, jeux de dupes. Les combats amoureux de ma jeunesse, oui. Combats politiques et amoureux. Sentimental, aigri par toutes ces années d’errances, à passer à côté, à se fuir, et au bout du compte à ne rien voir. Et je pleure sur de vulgaires chansons d’amour, seul, à l’abri des regards. Sentimental, incohérent, immature. Tout l’amour, que j’avais au fond du cœur, pour toi, Rina Ketty me faisait pleurer et Barbara Streisand, l’amour dont tu méprisais la loi. Mots vides, phrases creuses, qui me touchent encore, à mon âge. S’allongeant, fixant le plafond dans le noir. Alors qu’il eût été si facile d’être différent. Jouisseur, ludique, comme je l’étais à vingt ans.

 

Cyril Grosse, Le Peintre  pages 102-104 (Les Cahiers de l'Égaré)
 
 

 

Disparition

Version Baklany

 

Acte III - Scène 3 - L'abolition du temps

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 11 septembre !

La mère – pourquoi le 11 septembre ?

Le père – c’est le jour où il est parti, ça fait neuf ans, le jour des attentats !

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – il est parti en avion le 11 septembre ! pour toujours le 19 !

La mère – j’ai raison, on est le 19 !

Le père – en partant le jour des attentats ! cette coïncidence a enchaîné les autres !

La mère – les 3000 morts de Ground Zero, c'est terrible mais ça me fait moins mal que sa disparition ; Ben Laden avait programmé cette apocalypse ; notre fils n'était pas dans le programme; c'est une victime collatérale de cet extrémiste

Le père – depuis neuf ans, tu restes bloquée sur le 19 septembre ! le temps s’est arrêté pour toi ?

La mère – n’a-t-il pas disparu le 19 septembre ?

Le père – oui, dans l’instant syncope !

La mère – n’est-ce pas l’instant de l’anéantissement ?

Le père (silence)

La mère – je suis comme morte !

Le père – as-tu une autre possibilité que de vivre jusqu'à ton départ ?

La mère – l’abolition du temps qui me l’a pris !

Le père – le temps passe, ne s’épuise pas ; comment peux-tu l’abolir ?

La mère – en m’accrochant au 19 septembre, vers 16 heures, à l’instant de la syncope !

Le père – … où es-tu ?

La mère – dans l'eau ! je nage, je gueule, je plonge, je vois le fond, au ralenti, je remonte, j’entends les mouettes, assourdissantes, puis le silence définitif

Le père (silence)

La mère – que fais-tu ?

Le père – j’essaie de voir ce que tu vois

La mère – que vois-tu ?

Le père – je n’arrive pas à voir le fond

La mère – la plage ?

Le père – non plus

La mère – tu n’as pas le cœur bien accroché

Le père – quel rapport ?

La mère – sens avec les sensations du ventre !

Le père – au moment de sa disparition, j’ai dégueulé tripes et boyaux !

La mère – coïncidence surprenante ! émouvante ! mais pour abolir le temps, vivre anéantie, anéantir la vie, faut s’accrocher à l’instant où tout bascule, l’instant fatal annulant l’instant fanal !

Le père – l’image m’est inconcevable ! elle me terrifie !

La mère – affronte la réalité !

Le père – quel bénéfice trouves-tu à éterniser cette scène ?

La mère – je ne l’éternise pas, elle est éternelle, n’a duré que l’instant fatal réduisant à néant sa vie mais l’instant syncope qui a eu lieu une fois a eu lieu pour toujours ! rien ne peut l’effacer ! il est éternel !

Le père – on peut tenir le même raisonnement à chaque instant

La mère – bien sûr

Le père – alors ?

La mère – la fugitivité du temps est donc une illusion ! tu peux t’arrêter à tout instant

Le père – pourquoi t’arrêter sur l’instant syncope ?

La mère – l’instant syncope, le pire pour une mère

Le père – pourquoi t’y arrêter ? la vie continue

La mère – pour moi elle s’est arrêtée avec la sienne et je veux regarder sans terreur cette horreur

Le père – moi, je ne peux pas

La mère – tu ne veux pas voir les photos prises sur la plage ?

Le père – à quoi cela m’avancerait-il ?

La mère – il ne s’agit pas d’avancer mais de s’arrêter pour de bon, de regarder en face son corps bleui, gonflé d'eau, son visage enflé

Le père – tu es morbide ma parole, je ne peux pas te suivre sur ce terrain

La mère – c’est la réalité, la vérité ; tu fuis

Le père – oui, je fuis, je survis comme je peux

La mère – tu survis dans le mensonge

Le père – qu’est-ce que ça t’apporte de regarder sa mort en face ?

La mère – de regarder la mienne

Le père – ne te sais-tu pas mortelle ?

La mère – ça c’est connaître avec la tête ; moi je veux ressentir avec mon corps ; je veux ressentir l’instant syncope, mon thorax se remplir d'eau ! je veux me débattre ! il s'est débattu !

Le père – arrête, c’est insupportable !

La mère – c’est quoi qui t’insupporte ?

Le père – ton récit

La mère – ou la réalité ?

Le père – ton récit n’est pas la réalité, c’est un film que tu te fais

La mère – d’accord, un film noir ! j’ai besoin de me le raconter

Le père – sobrement alors !

La mère – ça se passe à Baklany. Au large, à deux cents mètres, une île. On l'appelle l'île aux mouettes. Quel vacarme ! À Baklany, tu as la taïga d'un côté, le lac de l'autre. La plage est de sable ocre.

Le père – ça fait neuf ans que tu te racontes la même histoire. … C'est là qu'il a créé La Forêt, il y a dix ans et qu'il a aimé Baïkala. Tu as rencontré deux sœurs : Lisa et Dasha Gorenko, jeunes et courageuses … Tu crois que c’est sobre ?

La mère – je prends tout mon temps (ils sortent)

 

Baïkala – j’ai laissé le temps au Baïkal

 

 

scène 4 - Le blanc du temps

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 28 septembre !

La mère – pourquoi le 28 septembre ?

Le père – c’est le jour où on est venu nous annoncer la nouvelle

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – lui, le 19 septembre ! pour nous, ça commence le 28 septembre !

La mère – faut remonter le temps, l’apprendre sans retard

Le père – depuis neuf ans tu restes bloquée sur le 19 septembre !

La mère – on m’a volé neuf jours ! pendant neuf jours je l’ai cru en vie, sans souci, moi, insouciante, un peu inquiète ! il était déjà parti ! il me faut abolir ces neuf jours !

Le père – à ce compte-là, tu dois ajouter les huit jours entre le 11 et le 19 puisqu’il n’a pu nous donner des nouvelles

La mère – les huit jours avant ! c’est pas comme les neuf jours après ! avant, il vit ! après, il n'est plus là ! toi, t’as bien su en dégueulant l’instant syncope !

Le père – j’ai ressenti le passage mais j’ignorais que c’était l’instant syncope ! je l’ai compris en apprenant les circonstances !

La mère – rester bloquée sur le 19 septembre, ça me permet de remplir le blanc du temps

Le père – le blanc du temps ! neuf jours de blanc ! tu peux me raconter ?

La mère – quand tu vas là-bas pour reconnaître le corps, on te conduit à la morgue de l’institut médico-légal, il est là depuis huit jours, pour le conserver, formol, pour le reconnaître, le regarder encore et encore, bleui, gonflé, inhaler le formol, étouffer, sortir, reprendre ton souffle, t’aérer, revenir, plonger dans l’atmosphère viciée, prendre une photo, ressortir, revenir, une autre photo, revenir, des photos et des photos, tu sais que tu n’oublieras pas, que c’est inscrit dans la mémoire mais des photos pour pas rêver, pas enjoliver plus tard, pour rester sûre de ce que tu as vu, mettre dans le cercueil plombé un objet de lui, une fleur, ressortir, écrire un mot, le mettre dans le cercueil, assister à la fermeture du cercueil pour être sûre que c’est bien lui qui va prendre l’avion de retour, étouffer, hurler, sortir, demander le rapport d’autopsie, lire des mots incompréhensibles dans une langue que tu ne connais pas, utiliser le temps qui te reste avant de reprendre l’avion de retour, un autre, pour aller à Baklany, prendre des photos de la plage, et tout d’un coup intuition, apnée, syncope, suicide, neuf jours de blanc, quatre jours pour tout régler sur place, dans l’urgence, dans l'incompréhension, quel imprudent, ce jeune Français ! alors rester bloquée sur le 19 septembre, prendre tout ton temps, rencontrer les sœurs Gorenko, parler longuement avec elles qui l'ont connu, retourner à l’hôpital, voir les médecins, infirmières, te faire expliquer ce qui se passe en noyade, en apnée, en syncope, l'eau, son invasion ! ceux qui ont transporté le corps, comment l'ont-ils manipulé ? te rendre à l’ambassade, demander des explications sur le retard de neuf jours, neuf ans après, c’est ma façon d’annuler le blanc du temps, le temps qu’on m’a volé, le temps que je n’ai pas eu à chaud, que je prends à froid, de sang-froid, pour t'imaginer mon amour ! quand l'instant fatal annule l'instant fanal inventé par ton père !

Le père – prends tout ton temps avec ce blanc, amour (ils sortent)

 

Baïkala – j’ai laissé le temps au Baïkal

 

Jean-Claude Grosse (L'Île aux mouettes, Les Cahiers de l'Égaré, 2012

Là où ça prend fin, Les Cahiers de l'Égaré, novembre 2014)

 

 

Disparition

Version Cuba, 9 ans après

 

 (Les parents entreprennent un dernier voyage à Cuba, le 6° pour la mère, le 2° pour le père. Du 11 septembre au 28 septembre 2010 inclus. Ils ont choisi les dates anniversaires qui depuis 2001 scandent leur vie.)

 

I – 11 septembre 2010. L'abolition du temps

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 11 septembre !

La mère – pourquoi le 11 septembre ?

Le père – c’est le jour où il est parti, ça fait neuf ans, le jour des attentats !

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – il est parti en avion le 11 septembre ! pour toujours le 19 !

La mère – j’ai raison, on est le 19 !

Le père – en partant le jour des attentats ! cette coïncidence a enchaîné les autres !

La mère – les 3000 morts de Ground Zero, c'est terrible mais ça me fait moins mal que sa disparition ; Ben Laden avait programmé cette apocalypse ; notre fils n'était pas dans le programme; c'est une victime collatérale de cet extrémiste

Le père – depuis neuf ans, tu restes bloquée sur le 19 septembre ! le temps s’est arrêté pour toi ?

La mère – n’a-t-il pas disparu le 19 septembre ?

Le père – oui, dans l’instant-camion !

La mère – n’est-ce pas l’instant de l’anéantissement ?

Le père (silence)

La mère – je suis comme morte !

Le père – as-tu une autre possibilité de vivre jusqu'à ton départ ?

La mère – l’abolition du temps qui me l’a pris !

Le père – le temps passe, ne s’épuise pas ; comment peux-tu l’abolir ?

La mère – en m’accrochant au 19 septembre, à 16 heures, à l’instant-camion !

Le père – … où es-tu ?

La mère – dans la Matiz, sur la route qui va de la Isabel à Jaguëy Grande, le paysage est plat, monotone, des champs d'orangers, je ne le regarde pas, je suis avec eux, je suis sereine, il conduit bien, ils sont heureux tous les quatre … le carrefour qu'on traverse … le panneau qui semble dire prioritaire … le choc inattendu, la voiture traînée sur 150 mètres, finissant dans un champ, commençant à brûler, le silence effrayant après, les paysans qui accourent, se décarcassent à les sortir de l'épave, l'arrivée des ambulances et de la police, mon frère dans le coma, pas encore mort, explosé par le bidet qu'il transportait pour la famille cubaine de Lily … je ne te l'ai jamais dit mais si on avait pu sauver quelqu'un, j'aurais aimé que ce soit Michel, le coma ce n'est pas la mort, tu t'en souviendras ?

Le père (silence)

La mère – que fais-tu ?

Le père – j’essaie de m'extraire

La mère – comment ça ? Tu es avec moi dans la Matiz ?

Le père – je n’ai pas voulu monter mais une force m'a poussé dedans, embarqué, je suis embarqué, je veux sortir

La mère – tu n’as pas le cœur bien accroché

Le père – quel rapport ?

La mère – sens avec les sensations du ventre !

Le père – au moment de sa disparition, j’ai dégueulé tripes et boyaux !

La mère – coïncidence surprenante ! émouvante ! mais pour abolir le temps, vivre anéantie, anéantir la vie, faut s’accrocher à l’instant où tout bascule, l’instant fatal annulant l’instant fanal !

Le père – l’image m’est inconcevable ! elle me terrifie !

La mère – affronte la réalité !

Le père – quel bénéfice trouves-tu à éterniser cette scène ?

La mère – je ne l’éternise pas, elle est éternelle, n’a duré que l’instant fatal réduisant à néant sa vie mais l’instant-camion qui a eu lieu une fois a eu lieu pour toujours ! rien ne peut l’effacer ! il est éternel !

Le père – on peut tenir le même raisonnement à chaque instant

La mère – bien sûr

Le père – alors ?

La mère – la fugitivité du temps est donc une illusion ! tu peux t’arrêter à tout instant

Le père – pourquoi t’arrêter sur l’instant-camion ?

La mère – l’instant-camion, la perte d'un fils, le pire pour une mère

Le père – pourquoi t’y arrêter ? la vie continue ! tu as d’autres instants arrêtés tout de même ?

La mère – tu en as toi ?

Le père – un instant de félicité, avec toi ! quand on l’a conçu en le sachant, ce qu’il a confirmé en arrivant quelques mois après, un peu en avance !

La mère – tu te souviens de quoi encore ?

Le père – nous avions dîné au restaurant ! il y avait un chanteur célèbre dans la salle ! ça nous a émoustillés ! dans la chambre, nous avons fait l’amour sur le parquet !

La mère – j’aurais voulu que tu me baises

Le père – je t’ai fait l’amour

La mère – tu ne m’as pas baisée! tu m’as fait l’amour ! pas comme j’attendais !

Le père – tu m’as surpris, tu n’avais jamais été aussi ouverte

La mère – tu t’es retiré

Le père – tu m’as ramené en toi !... et tu as eu Cyril ! ça ne te suffit pas ?

La mère – je n’ai plus jamais été ouverte comme ce soir-là !

Le père – je suis désolé, j’avais envie de m’abandonner, de me livrer à ton étreinte mais quelque chose s’est bloqué

La mère – chez moi aussi !

Le père – te plains-tu de nos étreintes ?

La mère – on fait l’amour comme tu dis ! on ne baise pas ! tu as refusé mon ouverture ! j’étais ouverte par l’appel de la Vie ! ça pouvait ressembler à de l’indécence ! je me suis sentie jugée ! quelle violence, cette impression ! pour la vie ! tu vois ! mon sexe n’a pas oublié !

Le père – je le regrette vraiment ! je me suis refusé peut- être parce que tu devenais la maîtresse de cérémonie !

La mère – c’est ça, mon p’tit chat ! depuis, tu es le maître des cérémonies ! plus de place pour les effondrements dionysiaques ! ou pour les envols mystiques !

Le père – tu as quand même du plaisir ?

La mère – si pâle ! sans retentissement au plus profond du corps ! fermée à l'infinie jouissance de l'infini

Le père – pourquoi avoir mis si longtemps à en parler ?

La mère – me posais-tu des questions ? ma sexualité s’est mutilée avec sa conception ! ma vie s’est arrêtée avec sa disparition ! je veux regarder sans terreur cette horreur !

Le père – moi, je ne peux pas

La mère – tu ne veux pas voir les photos prises à la morgue ?

Le père – surtout pas ! à quoi cela m’avancerait-il ?

La mère – il ne s’agit pas d’avancer mais de s’arrêter pour de bon, de regarder en face son corps défoncé, son visage fracassé ; tu as lu le rapport médico-légal ? tout est en cubain ; technique, incompréhensible, terrifiant

Le père – tu es morbide ma parole, je ne peux pas te suivre sur ce terrain

La mère – c’est la réalité, la vérité ; tu fuis

Le père – oui, je fuis, je survis comme je peux

La mère – tu survis dans le mensonge

Le père – qu’est-ce que ça t’apporte de regarder sa mort en face ?

La mère – de regarder la mienne

Le père – ne te sais-tu pas mortelle ?

La mère – ça c’est connaître avec la tête ; moi je veux ressentir avec mon corps ; je veux ressentir l’instant-camion, mon thorax écrasé ! L'ultime fraction de vie consciente !

Le père – arrête, c’est insupportable !

La mère – c’est quoi qui t’insupporte ?

Le père – ton récit

La mère – ou la réalité ?

Le père – ton récit n’est pas la réalité, c’est un film que tu te fais

La mère – d’accord, un film noir ! j’ai besoin de me le raconter

Le père – sobrement alors !

La mère – ça se passe à Grand Arrêt, au Triangle de la Mort. Cent routes et chemins se croisent là, on se sait pas pourquoi. On ne sait pas d’où viennent ces routes ni où vont ces chemins, tous en mauvais état, qui traversent des champs d’orangers dont les fruits mûrissent sur pied ou pourrissent par terre …

Le père – ça fait neuf ans que tu te racontes la même histoire … Les panneaux de signalisation, à moitié arrachés par les ouragans, sont illisibles. Les feux de circulation, malmenés par les vents violents, fonctionnent mal ou sont en panne …Tu crois que c’est sobre ?

La mère – je prends tout mon temps, arrêté le 19 septembre 2001 à 16 H

 

II – 28 septembre 2010. Le blanc du temps.

 

La mère – on est bien le 19 septembre, non ?

Le père – non, le 28 septembre !

La mère – pourquoi le 28 septembre ?

Le père – c’est le jour où on est venu nous annoncer la nouvelle

La mère – il est parti le 19 septembre !

Le père – lui, le 19 septembre ! pour nous, ça commence le 28 septembre !

La mère – faut remonter le temps, l’apprendre sans retard

Le père – depuis neuf ans tu restes bloquée sur le 19 septembre !

La mère – on m’a volé neuf jours ! pendant neuf jours je l’ai cru en vie, sans souci, moi, insouciante, un peu inquiète ! il était déjà parti ! il me faut abolir ces neuf jours !

Le père – à ce compte-là, tu dois ajouter les huit jours entre le 11 et le 19 puisqu’il n’a pu nous donner des nouvelles

La mère – les huit jours avant ! c’est pas comme les neuf jours après ! avant, il vit ! après, il n'est plus là ! toi, t’as bien su en dégueulant l’instant-camion !

Le père – j’ai ressenti le passage mais j’ignorais que c’était l’instant-camion ! je l’ai compris en apprenant les circonstances !

La mère – rester bloquée sur le 19 septembre, ça me permet de remplir le blanc du temps

Le père – le blanc du temps ! neuf jours de blanc ! tu peux me raconter ?

La mère – quand tu vas là-bas pour reconnaître le corps, on te conduit à la morgue de l’institut médico-légal, à La Havane, à 200 kms de Grand Arrêt, il est là depuis huit jours, pour le conserver, formol, pour le reconnaître, le regarder encore et encore, si abimé, inhaler le formol, étouffer, sortir, reprendre ton souffle, t’aérer, revenir, plonger dans l’atmosphère viciée, prendre une photo, ressortir, revenir, une autre photo, revenir, des photos et des photos, tu sais que tu n’oublieras pas, que c’est inscrit dans la mémoire mais des photos pour ne pas rêver, pas enjoliver plus tard, pour rester sûre de ce que tu as vu, mettre dans le cercueil plombé son carnet de notes et une fleur, ressortir, écrire un mot d'amour, … mon amour … le mettre dans le cercueil, assister à la fermeture du cercueil pour être sûre que c’est bien lui qui va prendre l’avion de retour, étouffer, hurler, sortir, demander le rapport d’autopsie, lire des mots incompréhensibles dans cette putain de langue espagnole que catalane, tu as toujours refusé d'apprendre, utiliser le temps qui te reste avant de reprendre l’avion de retour, un autre, pour aller à Grand Arrêt, prendre des photos du carrefour, et tout d’un coup intuition, la signalisation l'a induit en erreur, signalisation paradoxale, indécidable, non conforme aux normes, neuf jours de blanc plus quatre jours pour tout régler sur place, dans l’urgence, dans l'incompréhension, quel imprudent, ce jeune Français ! alors rester bloquée sur le 19 septembre, prendre tout ton temps, retourner à l’hôpital, voir les médecins, infirmières, te faire expliquer ce qui se passe dans un tel fracas de tôles, rencontrer les paysans, ceux qui ont transporté le corps, comment l'ont-ils manipulé ? te rendre à l’ambassade, demander des explications sur le retard de neuf jours, revenir dans l'île des couleurs et des musiques plusieurs fois, rencontrer, aider financièrement la famille cubaine qui a perdu une mère et une fille, Lily, la jeune femme sur laquelle mon frère a flashé, laissant deux gamines si éveillées, si dégourdies, il voulait les adopter, il a écrit ça dans son carnet, rencontrer le chauffeur du camion dans son usine, protégé par le parti, le syndicat, la direction, quand tu le vois, ils sont sept en face de toi, ils croient que tu ne feras pas le poids, lui te lance un regard meurtrier, toi tu lui demandes s'il a vu arriver la voiture du haut de son habitacle, oui, a-t-il ralenti, freiné, non, il avait la priorité, à combien est limitée la vitesse à hauteur du carrefour, 30 kilomètres, à combien roulait-il, il ne répond pas, vite disent les témoins et habitués de son camion, il est déjà en cause dans un autre accident, il finit par te dire qu'il aurait donné sa vie pour celle d'un des deux Français, tu ne le crois pas, tu vois les autorités policières et judiciaires de la province de Matanzas, elles n'ont même pas un mot de compassion, tu écris au Commandant suprême, aucune réponse, tu écris à la grande amie française du Leader Maximo, Danielle Mitterrand et à la Fondation France Libertés, sans succès, obtenir par le biais d'une boîte aux lettres de réclamation ouverte aux citoyens cubains une rencontre avec un colonel plein de superbe, pas un tendre cet apparatchik qui attribue sans preuve la responsabilité de l'accident au conducteur de la Matiz, il détourne le regard quand tu lui montres le panneau de signalisation litigieux, dit que de toute façon, ça ne change rien, tu lui craches ton mépris pour le mensonge d'état que constitue le rapport de police, tu tentes de porter l'affaire en justice, tu fais appel à un avocat d'affaire cubain, il défend les intérêts du Havana Club, il n'entreprend rien, tu reviens déçue de chaque voyage mais ça circule, la mère du jeune Français est de retour, que cherche-t-elle, on te donne des conseils, ne pas trop remuer, on ne sait jamais, et puis chez nous, à Cuba, quand il y a mort d'hommes dans un accident, il y a toujours un procès, vous l'aurez votre procès, chez nous, à Cuba, la vie humaine compte plus que tout, un responsable d'accident va toujours en prison, tu lis beaucoup pour comprendre ce pays, ce régime : des récits favorables, des critiques sévères, tu rencontres en 2006 à San Juan, Carlos Franqui, d'abord compagnon de la révolution de 1959, directeur de la radio Rebelde, directeur du journal Revolucion devenu Granma, puis ministre de la culture, tu as vu sa photo avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre et à partir de 1968, rompant avec le régime qui ne condamne pas l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, devenu un opposant actif à Castro jusqu'en 2010, créateur de la revue Carta de Cuba, comme ancienne trotskiste, tu comprends son opposition à la bureaucratisation du régime et sa difficulté à trouver sa place, traître et agent de la CIA pour les castristes, infréquentable révolutionnaire pour les anti-castristes, te saisir de ces voyages pour tenter aussi de humer l'atmosphère cubaine, apprendre le fonctionnement administratif, policier de ce pays soumis au blocus sévère des États-Unis depuis des décennies, apprendre à te méfier des logeurs, des indics des comités de quartier, les comités de défense de la révolution qui contrôlent tout sous prétexte d'entr'aide, découvrir et aimer la musique cubaine, tu as vu, revu le film de Wim Wenders, Buena Vista Social Club, tu as écouté en boucle les CD de Compay Segundo au sourire désarmant, tu as plus de mal avec la chanson Hasta Siempre Comandante Che Guevara, aimer l'ambiance de certains bars, le Bar des Infusions où il a passé plusieurs soirées avec ton frère et Lily, apprendre à faire des mojitos, des cuba libre, des daïquiris, parfois fumer le cigare comme lui, un Partagas, un Romeo y Julieta, un Cohiba, un Hoyo de Monterrey, un Monte Cristo, ramener du rhum, du Caney, du Bacardi, te promener sur le Malecon, sur la plage de Santa Maria où ton frère a peint ses dernières cinquante gouaches, déambuler dans la vieille Havane, place de la Cathédrale où ils ont été pris en photo, faire la queue au Coppelia pour une glace, aimer le naturel des Cubains et Cubaines, leur liberté et leur précocité sexuelles, tu as assisté au rite de passage de l'enfance acidulée à l'âge du mariage de Yadira, 13 ans, quelle débauche de robes, de fleurs, de gâteries, constater la corruption généralisée et le tourisme sexuel avec les jinetteras draguées et dragueuses d'Occidentaux friqués, avec les toy boys cubains dragués et dragueurs de femmes cougars, différencier les gens de La Havane et ceux de la province, les urbains pollués par le tourisme et le dollar, et les ruraux qui vantent encore les bienfaits de la redistribution des terres, apprécier la qualité de la culture, des soins, de l'école, manger du Ajiaco ou du el Congri dans les cantines cubaines, passer une semaine au carnaval de Santiago, là où il avait surpris une main de fille frottant sa braguette, ce qui l'avait estomaqué sans qu'il chasse la main, l'ambiance éminemment érotique, la quantité de bière consommée, que veulent-ils oublier, le temps d'aujourd'hui où sont satisfaits uniformément des besoins du quotidien qui reste si ennuyeux, sans frivolité et luxe de pacotille, le temps d'hier, de la mafia, de Batista, prêt à renaître peut-être dès que cesseront la vigilance du régime, la permanence de la censure, l'omniprésence de la propagande, la nostalgie des voitures américaines très tape-à-l'oeil est une menace on ne peut plus visible, refaire plusieurs fois la route de Varadero à Trinidad, en passant par la Isabel, San Jose de Marcos, suivre la via Isabel jusqu'au triangle de la mort, la première fois que j'ai fait cette route, en poursuivant pour Trinidad, je suis tombée sur un stop non annoncé, j'ai freiné à mort et je me suis retrouvée sur l'autopista national, heureusement aucun véhicule n'est passé à ce moment-là, au passage je te fais remarquer que le triangle de la mort c'est deux routes rectilignes et perpendiculaires, pas ton carrefour de cent routes et chemins que tu m'attribues dans ton récit de disparition, faire les 500 derniers mètres à pied, constater trois après que la signalisation litigieuse emportée par l'ouragan Michel le 5 novembre 2001 a été changée et est conforme aux normes comme tu l'as demandé dans tes lettres, chercher des débris de bidet dans l'orangeraie, refuser l'édification d'un monument comme celui des deux Allemandes tuées par le chauffeur deux ans avant, rester fidèle au mémorial de Baklany que ses amis russes ont édifié en 2002 au bord du Baïkal, là où il avait créé son dernier spectacle, entre deux voyages, naviguer avec Google Earth sur toutes ces routes, voir d'en haut les plantations, neuf ans bloqués sur ces neuf jours de blanc du temps, c’est ma façon de l'annuler en le remplissant de vie, ce temps qu’on m’a volé, ce temps que je n’ai pas eu à chaud, que je prends à froid, de sang-froid, pour t'imaginer mon amour ! quand l'instant fatal annule l'instant fanal inventé par ton père !

Le père – prends tout ton temps avec ce blanc du temps de neuf jours, mon p'tit chat !

La mère – j'adore passer le temps au cimetière avec eux, à Corsavy; c'est un temps de plénitude ! ... où as-tu appris à m'écouter, à me laisser parler ?

Le père – en apprenant de toi, ton art de l'écoute ! plus riche que l'art de la parole

 

(Les parents sont revenus de Cuba le 29 septembre 2010. Le 18 octobre, la mère se plaint de douleurs au dos. Elle a des vomissements, des vertiges. Après une série d'investigations qui ne révèlent ni sciatique ni lumbago, elle est admise aux urgences d'un hôpital réputé le 29 octobre à 9 H. Est décelé un carcinum au cervelet. Opérée le 30 octobre puis réopérée le 18 novembre pour ce qu'on croit être un abcès postopératoire mais qui est une métastase, elle sombre dans le coma le 29 novembre. Après 14 apnées à partir de 16 H, elle se retire chaussée de ses baskets blanches à 21 H. On avait pu identifier par pet scan le 23 novembre son cancer primitif, un cancer foudroyant de l'utérus ayant métastasé dans les lombaires, les ganglions et au cervelet.)

 

L’Hôpital – La vie n’a pas de prix ! Sauver ou pas une vie a un coût! Votre Dette, madame, pour la période du 29 octobre au 29 novembre 2010 dans notre établissement s’élève à 32.989 euros et 99 centimes d’euros ! prise en charge par la sécurité sociale !

 

Jean-Claude Grosse, 13 avril 2002-19 septembre 2014

(le texte Tourmente à Cuba a été retenu pour le répertoire des EAT en avril 2014

il est devenu L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, Les Cahiers de l'Égaré, novembre 2014)

 

monologue de Dasha

dit par Dasha Baskakova

dans le spectacle

Mon pays c'est la vie

de Katia Ponomareva

en 2004

Cyril dans les blés en Grèce, 1992; Mémorial de Baklany édifié en 2002 par les amis russes de Cyril
Cyril dans les blés en Grèce, 1992; Mémorial de Baklany édifié en 2002 par les amis russes de Cyril

Cyril dans les blés en Grèce, 1992; Mémorial de Baklany édifié en 2002 par les amis russes de Cyril

chanson écrite et interprétée par Dasha Baskakova pour Cyril G.

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Théologie de la provocation / Gérard Conio

11 Août 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Théologie de la provocation
Causes et enjeux du principe totalitaire
Gérard Conio
Éditions des Syrtes
préface de Michel Onfray

Professeur émérite de l’Université Nancy-2 et directeur de collections aux éditions de l’Âge d’homme, traducteur d’auteurs russes et polonais, Gérard Conio a écrit de nombreux ouvrages de réflexion sur l’art en général et le cinéma en particulier, la métaphysique, l’histoire et les courants de pensées en Russie plus particulièrement.
On trouvera sur mon blog, un essai signé de lui : la vision russe du cosmos,
http://les4saisons.over-blog.com/page-2065720.html
et son texte : vivre à l'est, ma révolution.
http://les4saisons.over-blog.com/page-3736316.html
Comme le dit si bien Michel Onfray dans sa préface : « Gérard Conio est à l’Est. Il pense à l’Est, il pense vers l’Est. Sa réflexion est libre de la glu de l’Ouest ». C'est chose rare. Marcel Conche me semble avoir des attachements forts avec l'Est. Je pense que parmi les hommes politiques actuels, Jacques Cheminade est un des rares à penser à l'Est. Gérard Depardieu pense aussi et vit à l'Est quand tant se couchent à l'Ouest ou sont carrément à l'Ouest.
On pourra lire mon court essai, à réactualiser : États-Unis / Eurasie
http://les4saisons.over-blog.com/page-3736328.html

Voici ce qu'il m'écrit dans un mail du 5 août :

Cher Jean-Claude

Nous sommes à Moscou avec Ira jusqu'au 21 août. Nous avons des difficultés de communication avec Orange et je viens seulement de recevoir ton message...Je n'ai pas pu ouvrir ton blog, j'attends mon retour à Paris pour lire "Penser encore..." sur Marcel Conche qui m'intéresse d'autant plus qu'il porter sur Spinoza. Je suis impatient de lire ce que tu penses de ma "théologie de la provocation"...Ici on a une toute autre perception des réalités russes que celles qui meublent les neurones de la plupart de nos concitoyens...C'est un régime hybride qui possède tous les défauts de l'ultralibéralisme mais peu à peu la situation s'améliore...Malgré les sanctions, les menaces de l'Otan et la guerre en Ukraine on vit dans un sentiment de sécurité étonnant...et c'est un bonheur de voir passer dans la rue les moscovites qui n'ont jamais été aussi formidablement belles...une floraison qui augure bien de l'avenir de la Russie...Amitiés. Gérard

J'ai connu Gérard Conio par le biais du théâtre, sa femme et sa fille étant comédiennes et metteurs en scène. Ils ont été de l'aventure de Vlad Znorko à la Gare Franche à Marseille.
J'ai pu lire pas mal de ses livres, Eisenstein, le cinéma comme art total, par exemple, L'art contre les masses, Les avants-gardes ou de ses traductions, Le suprématisme (le monde sans-objet ou le repos éternel) de Kazimir Malévitch, Mon siècle d'Aleksander Wat.
Dommage qu'il n'y ait pas une bibliographie complète de son œuvre ou une page Gérard Conio sur wikipédia.
Sa Théologie de la provocation est saluée ainsi par un journaliste, François Bousquet :
« Voici un grand livre, qui repose sur une connaissance orwellienne des rouages totalitaires, une érudition chaleureuse, une sainte colère et, last but not least, une intuition fondamentale. « Créer un poncif, c’est le génie. Je dois créer un poncif », se récriait Baudelaire. Ainsi de Gérard Conio. Il a trouvé une clef, l’une de ces clefs qui donne accès à l’intelligence du monde. Il n’y en a pas beaucoup ».
Quelle est cette clef ? Elle est fournie par Aleksander Wat justement dans Mon Siècle, où il définit le communisme comme « la socialisation de la désocialisation » :
« C’est l’introduction du tiers, ce qui veut dire que lorsque vous serez deux à vous rassembler je serai là entre vous. Cette éducation soviétique apparaît déjà en prison. Cela signifie: mon ami codétenu est mon ami par le NKVD, mon frère est mon frère par le NKVD, c’est-à-dire par la police, par le parti, par l’intermédiaire de Staline. Evangélique: lorsque vous serez deux rassemblés, je serai là parmi vous. »
Celui qui a dit : « Je serai toujours avec vous », en posant la première pierre d’une communauté soudée par la présence consubstantielle d’un tiers inclus, d’un espion divin, introduisait dans la condition humaine une altération fondamentale qui ne devait se résoudre que dans la parousie. Étrangement, la parole même du Christ était porteuse de cette révolte des Fils contre les Pères qui a « provoqué » les cataclysmes de l’ère moderne. Qui n’a pas revécu pour son propre compte l’effroyable étonnement du Fils blessé par le Père, du Fils déçu par le Père, du Fils sacrifié vainement par le Père pour redonner un sens à l’histoire, à toutes les histoires, la petite et la grande, l’individuelle et la collective ? Cette déception fondamentale devant la trahison de notre prochain attend chacun de nous à un moment donné de notre vie. Chestov et Rozanov, ces penseurs de l’Apocalypse, l’ont bien compris: le message d’amour du christianisme « blanc » recouvre un autre message de terreur et de ténèbres, celui du christianisme « noir ». Le mot de Tertullien « credo quia absurdum » (j'y crois parce que c'est absurde) doit être mis en exergue de toute l’histoire moderne qui se confond avec l’essor du capitalisme et l’expansion universelle de la « société de marché ». (extrait du chapitre 1)
En définissant le principe du tiers inclus, « à savoir l'espionnage des âmes exercé par un pouvoir inquisiteur qui s'installe à l'intérieur même des consciences » (p. 11), Gérard Conio essaye de « reconstituer l'arbre généalogique des modes d'un système de domination qui, au fond, est toujours le même, sous la pluralité de ses incarnations successives » (p. 12). Il s'agit de montrer, selon l'auteur, qu'à travers « les ruptures idéologiques, les crises financières, les chutes des dictatures et les avancées de la démocratie, on voit se dessiner la continuité d'un déclin de l'humanité qui est à la mesure des progrès technologiques, des performances boursières et des discours biaisés » (pp. 14-15), au travers de la notion de la théologie de la provocation empruntée à Vassili Rozanov. Selon l'auteur de L'Apocalypse de notre temps, le christianisme est en quelque sorte coupable d'avoir intimé à l'humanité de se rapprocher d'un idéal non seulement impossible à atteindre, le Christ bien sûr, mais qui a déserté le monde. En somme, le christianisme « fond sous l'amour du Christ, comme la cire au soleil », car il « ne peut pas vivre à une si haute température ».
Gérard Conio écrit : « Dostoïevski est certainement l'auteur qui a présagé le plus exactement les grandes catastrophes de notre siècle. La formule qu'il prête à Chigalev dans Les Démons : « Je suis parti de la liberté illimitée et je suis arrivé au despotisme absolu » s'applique moins au communisme, comme on l'a cru, qu'au capitalisme libéral, à la société de marché. Et sa Légende du Grand Inquisiteur est une parabole annonçant la théologie de la provocation qui devait triompher dans notre siècle. Le Grand Inquisiteur est l'allégorie de tous les systèmes qui trament l'esclavage des hommes sous prétexte de faire leur bonheur. Mais seul le dernier avatar du monstre totalitaire, l'ordre capitaliste mondial, a su faire de la liberté elle-même l'instrument de la servitude et de la déchéance. Il y est parvenu par le principe du tiers inclus qui assume cette fondamentale duplicité, en reliant chaque monade individuelle à un ordre universel abstrait cautionnant une réalité qui le nie » (p. 51).

Nazisme, communisme, mondialisme ou occidentisme sont les diverses figures d'une même tentative d'esclavagisation avec leur consentement des individus par le principe du tiers-inclus. Espion, espionné, victime, bourreau, fonctionnaire, révolutionnaire, libertaire, libéral, infiltré, infiltrant c'est un même visage, c'est l'Un sous la figure des doubles, c'est la politique de l'oxymore, de l'indissociabilité des contraires. Fins et moyens se confondent. On peut cyniquement être d'un bord puis de l'autre (Bernie Sanders se ralliant à Hillary Clinton avec fierté), d'un bord et de l'autre car les valeurs ne valent rien, s'inversent, tout est masque, travestissement, au-delà de la trahison, tout est provocation, duplicité.
Le paradoxe que met bien en valeur ce livre c'est qu'on en arrive avec le mondialisme, l'occidentisme à la provocation globale, à savoir, sous le masque de la démocratie, des droits humains, des bons sentiments à la mise en esclavage des hommes médiocres, à la mise en coupe réglée de la planète. S'agit-il d'un complot mondial, d'une conspiration mondiale ? Le système est indifférent à qui le sert, se moque de qui le sert. Les pions, espions, provocateurs sont interchangeables (Yevno Azev en est le prototype, chapitre 3), pouvant devenir virgules se jetant dans le vide depuis les twin towers et qu'on filme, les livrant à l'avidité médiatique de la société du spectacle et du marché. De multiples exemples montrent comment des faux servent de prétextes à fabriquer des boucs émissaires (le juif avec le protocole des sages de Sion, le rouge, le terroriste, le trotskyste, le djihadiste, on lira le livre d'un frère de Mohammed Merah manipulé par diverses sources dont la DGSE), comment de fausses preuves servent au déclenchement de guerres, au gré d'intérêts inavoués, occultes mais réels. Combien de conflits attribués à tort (on ne le découvre qu'après coup quand le sale coup a produit ses effets) à de faux coupables ou responsables.
Un tel livre peut donner des outils de compréhension d'un certain nombre d'événements : la création des talibans par les USA pour combattre l'URSS en Afghanistan
(voir la vidéo d'Hillary Clinton alors secrétaire d'état aux affaires étrangères),
https://youtu.be/X2CE0fyz4ys
les révolutions orange qui ont fait venir dans les pays baltes des régimes quasi-fascistes, la Géorgie, l'Ukraine, idem, les deux guerres d'Irak, les printemps arabes et ce qui s'en est suivi en Lybie, en Syrie, au Yémen, la création de Daesch dans les prisons américaines du Moyen-Orient, ce qui se trame autour de l'enclave de Kaliningrad... On peut remonter plus loin, par exemple Sabra et Chatila en septembre 1982, c'est qui réellement ? et le sida, invention génocidaire et ou virus découvert en 1983... et qui a décidé d'utiliser la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki. Je ne parle pas du 11 septembre 2001, 28 pages viennent d'être déclassifiées qui montrent l'implication de l'Arabie saoudite
http://www.solidariteetprogres.org/actualites-001/attentats-du-11-septembre-2001-le.html
Un tel livre est aussi désespérant, montrant l'opacité du système, sa noirceur, sans qu'on puisse répondre à la question : un sursaut, un salut est-il possible ?
Je finirai en disant que ce livre passionnant étant nourri pour l'essentiel de culture russe, il demande un réel effort. Les références ne nous sont pas habituelles. L'histoire ne nous est pas bien connue. On peut donc avoir le sentiment que manquent des preuves, des articulations entre les époques évoquées. La figure du provocateur, unificatrice d'un récit historique s'étalant sur plus d'un siècle et de plusieurs systèmes idéologiques est peut-être simplificatrice. À trop embrasser, peut-être étreint-il de façon molle.

Quant à Poutine, abordé par Gérard Conio, on pourra aussi lire le livre de Jean-Jacques Marie, La Russie sous Poutine : Au pays des faux-semblants.

Ou lire les chroniques d'André Markowicz sur FB comme celle-ci du 3 août :

Des questions turques

La répression en Turquie, avec, combien ? 40.000 personnes et plus, arrêtées, est quelque chose qui, me semble-t-il, n'a d'équivalent que ce qui s'est passé au Chili après le coup d'Etat de Pinochet. — Et je n’ai pas l’impression que le mouvement d’opinion en Occident soit tellement fort — malgré quelques protestations, sans doute plus de façade que d’autre chose, des dirigeants de l’Union Européenne. En fait, ce qui me frappe aussi, ce sont, en Russie, les éditoriaux à répétition d’Alexandre Douguine, l’une des voix les plus marquantes, et glaçantes, de l’extrême-droite russe, laquelle est, aujourd’hui la voix de Vladimir Poutine.

Qu’est-ce que c’est que Douguine ? C’est un homme qui, au début, faisait figure d’illuminé, et dont on ne prenait guère au sérieux la doctrine, l’Eurasisme : Douguine, héritier d’une longue tradition « slavophile » et anti-occidentaliste en Russie, considère que le mal absolu, c’est la démocratie occidentale, pour la raison, d’abord, qu’elle n’est pas nationale, mais, justement, internationale et donc cosmpolite — c’est-à-dire que ce régime ne correspond à aucune des « racines » historiques et ethniques des pays où il s’applique, et donc, par conséquent, c’est un régime de mélange. Le mal, pour Douguine, ce sont les Etats-Unis (je ne dirais pas qu’ils représentent le bien pour moi non plus, mais nos raisons ne sont pas les mêmes…). Et donc, la Russie doit se tourner non vers l’Europe, mais vers l’Asie, pour élaborer un système politique puissant, c’est-à-dire construit sur l’autocratie, l’orthodoxie et le principe national — le fameux principe d’Ouvarov, qui est la base idéologique du régime de Poutine, après avoir été celle de Nicolas Ier.

D'année en année, j'ai vu, dans les médias russes, grandir l'influence de Douguine. Celui qui était qualifié d'extrémiste il y a encore dix ans, ou juste pas qualifié du tout parce qu'on le prenait pour un hurluberlu, est devenu aujourd'hui une personnalité inévitable de la vie politique et médiatique du pays. Il est, de fait, aujourd'hui, très proche de la ligne officielle du pouvoir russe.

Le jour du coup d’Etat en Turquie, sur mon mur FB, j’ai vu arriver une interview de Douguine, qui disait s’être entretenu, le jour même, mais avant le déclenchement du coup d’Etat, avec le premier ministre turc, et le premier ministre lui avait confié que la Turquie devait faire face à "beaucoup d'ennemis intérieurs"... La visite, disait Douguine, était amicale, il la lui avait rendue à « titre privé ». — C’est dire sa situation réelle. L’impression qui se dégage de ses remarques et de ses actions est qu’il joue en fait un rôle d’émissaire privé et personnel du pouvoir russe. Et bon, Douguine se retrouvait bloqué, je crois bien, à l’aéroport, parce qu’il n’y avait plus aucun avion qui volait, et se disait confiant dans la victoire d’Erdogan.
En fait, d’après ce que je peux comprendre de ce coup d’Etat incompréhensible tellement il a été mal préparé et mal mené, ce sont les services de renseignement russes qui avaient prévenu Erdogan qu’il se préparait quelque chose, — telle est, du moins, la version que j’ai vu passer sur le FB russe officiel, — qui est tout à fait sujet à caution. Y a-t-il eu coup d’Etat réellement, ou Erdogan a-t-il laissé faire quelque chose, ou quoi ou qu’est-ce, je n’en sais rien. Ce qui me paraît clair est que nous assistons à un renversement d’alliance sans p
récédent.

La violence verbale des commentaires d’Erdogan contre les Américains ou les Européens (« ils n’ont qu’à se mêler de leurs affaires ») rejoint ici les analyses de la droite nationaliste russe : il s’agit bien pour Erdogan de quitter l’OTAN, et de s’allier à la Russie. Ce qu’Erdogan fait disparaître en ce moment, c’est tout ce qui, de près ou de loin, personnes privées ou institutions, est, ou peut être, ou pourrait avoir été, proche non pas des islamistes (contre lesquels il prétend se battre) mais des Occidentaux — toute trace de laïcité, et de démocratisme.
Une question que je ne comprends pas est celle des bases militaires américaines sur le territoire de la Turquie. — C’est sur une de ces bases que s’était réfugié un des dirigeants, supposé ou réel, du coup d’Etat — général remis par les USA au gouvernement turc, à un moment où Erdogan parle de réinstaurer la peine de mort. L’impression est que les Etats-Unis sont en train de perdre ces bases, — et qu’ils ont, en tout cas, complètement perdu leur influence, au profit de Poutine (je ne parle pas de l’Union européenne, qui, en tant que puissance politique, est juste inex
istante).

Ce que dit Douguine, c’est que la brouille entre Erdogan et la Russie a été, en fait, provoquée par la CIA, et que ce sont des éléments liés à la CIA dans l’armée turque qui ont abattu l’avion russe — acte de guerre qui a été à l’origine de ce qui aurait pu déboucher sur une guerre globale entre la Russie et la Turquie. — Douguine prend soin d'oublier de signaler que Poutine avait alors montré au monde comment Erdogan organisait le financement de Daesh par le territoire de la Turquie, — et nous savons que le premier à tirer des milliards de la contrebande du pétrole, c’est le fils d’Erdogan. Tout cela, aujourd’hui, est oublié : la Russie et la Turquie se sont réconciliés, et Erdogan est en train d’éradiquer chez lui ce que Douguine appelle « la sixième colonne » — pas seulement les agents américains, mais, réellement, tous les éléments « étrangers », « occidentaux », c’est-à-dire, même si Douguine ne prononce pas le mot dans les éditoriaux que j’ai vus de lui, cosmopolites. La Turquie, selon Douguine, revient à ses racines nationales, et, continue-t-il, la Russie, avec Poutine, fait la même chose… Douguine appellant les autorités russes à faire disparaître définitivement cette « sixième colonne »…

Le rôle catastrophique des USA dans le monde, et dans le Moyen-Orient, il n’y a pas besoin de faire dessus de longs discours : ce sont les USA qui ont précipité le monde dans l’horreur que nous vivons, et on a suffisamment parlé des liens étonnants qui existaient entre la famille Ben Laden et Bush et son entourage. Et les crimes de Bush, et de Blair, en Irak sont écrasants. Le rôle des USA dans la création d’Al-Qaida (contre les Soviétiques en Afghanistan), puis dans celle de Daesh (contre Assad) est, là encore, trop clair. Et les Occidentaux, qui combattent Assad, — un des pires dictateurs vivants —, s’allient avec le front Al Nosra, c’est-à-dire avec Al Qaida… —

Mais, de fait, nous assistons à une destruction graduelle de la puissance américaine, que Douguine appelle « le dragon blessé ». Je l’ai déjà dit ailleurs : les USA ont perdu toutes les guerres militaires dans lesquelles ils se sont engagés, — toutes, sans exception, depuis le Vietnam. Ils sont en train de perdre la guerre économique dans un monde qui, un jour ou l’autre — quand ? dans vingt ans, trente ans ? avant ? — va basculer dans la pénurie de pétrole alors qu'aucune solution de rechange ne semble préparée.

Alexandre Douguine le constate, et prie pour que Donald Trump soit élu président, — pas « Hillary », comme il l’appelle…

Poutine-Erdogan d’un côté…. les USA de l’autre… Et Daesh entre les deux. Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

Je me suis demandé qui à l'Ouest pourrait nous éclairer de cette manière. Il me semble que Chomsky est le plus représentatif. « Partis du constat qu'en démocratie les élites ne peuvent pas se contenter d'user de la force pour asseoir leur domination et du principe que les intérêts de la majorité de la population diffèrent de ceux de l'élite, Chomsky et Herman ont cherché à démontrer empiriquement, dans leur livre La Fabrication du consentement (1988), comment, dans le contexte américain, les principaux médias participent au maintien de l'ordre établi. Dans leur optique, les médias tendent à maintenir le débat public et la présentation des enjeux dans un cadre idéologique construit sur des présupposés et intérêts jamais questionnés, afin de garantir aux gouvernants l'assentiment ou l'adhésion des gouvernés. » (wikipédia) On voit que le point de vue est plus restrictif, moins universalisant.
Le cinéma, les séries, US en particulier, peuvent être un bon indice de ce qui se passe dans l'ombre. Je pense que The Blacklist est la série la plus proche de ce que Gérard Conio décrit. Raymond Reddington est double, trouble comme Yevno Azef.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Raymond_Reddington
(Avant le démarrage de la série) Raymond Reddington est entré à l'United States Naval Academy, d'où il en ressort diplômé et premier de sa classe à vingt-quatre ans. Destiné à devenir amiral, il disparaît soudainement en 1990, alors qu'il devait passer les fêtes de Noël avec sa famille. Il réapparait quatre ans plus tard après avoir vendu des documents classés secret défense à l'ennemi. Au cours de ses vingt années, il a créé un syndicat de contacts auprès d'espions, de voleurs, de contrebandiers, de trafiquants de drogue, de passeurs, trafiquants d'êtres humains, marchands d'armes, faussaires, pirates, mercenaires et assassins. Pendant ce temps, les intérêts américains basés à Moscou, Islamabad, Pékin ont été compromis.
Reddington a infiltré le secteur privé et il n'y a pas d'industries qui soit hors de sa portée, y compris la technologie, le transport maritime, les communications, la sécurité - contrats militaires et les produits pharmaceutiques. Finalement, il s'oriente vers la simple vente de secrets pour aussi démarrer des guerres, renverser des gouvernements et influencer la géopolitique en fonction de ses besoins. Surnommé le « concierge du crime » en raison de son habileté à organiser des transactions entre les différentes factions du marché noir, il est classé quatrième des dix fugitifs les plus recherchés par le FBI. Il est listé comme fugitif à être « arrêté à vue »

Retour de Gérard Conio sur cette note, en date du 15 août :

Cher Jean-Claude,

Je te remercie vivement pour cette scrupuleuse et riche recension de mon livre sur " La théologie de la provocation", remarquablement documentée et commentée avec une lumineuse pertinence. Tu en as exactement défini le propos et pointé aussi le point faible dont je suis très conscient car c'était une gageure de traiter un pareil sujet dans un essai qui embrassait une matière aussi vaste. Mais tu es l'un des meilleurs lecteurs que je connaisse et tu as généreusement gommé les tours et les détours d'une démonstration qui tient beaucoup à mon parcours personnel et à ma vision " slavophile" du monde.

J'aime la Russie dans tous ses états. Les meilleurs livres qu'on écrit sur la Russie d'aujourd'hui relèvent toujours peu ou prou de la propagande, dans un sens ou dans l'autre. Comme tu l'as rappelé j'ai vécu vingt ans sous le communisme et je comprends les Russes qui dans leur grande majorité regrettent aujourd'hui ce passé qui ne reviendra plus. J'ai connu les affreuses années quatre-vingt-dix où la Russie a failli disparaître, mais les collègues qui dénoncent aujourd'hui " les agents du Kremlin" ont l'indignation sélective. Je crois que l'histoire des changements effectués en Russie sous la gouvernance de Vladimir Poutine reste à faire. Nous manquons de recul, mais comme l'a écrit Alexandre Latsa il y a véritablement "un printemps russe" et il faut venir à Moscou pour connaître la vraie vie.

J'ai apprécié tes citations de Markowicz qui est un vieil ami dont j'ai été le premier à publier les traductions de la prose russe ( Tchekhov, Tolstoï) bien avant qu'il connaisse son étourdissante notoriété. Tout ce qu'écrit Markowicz sur Douguine, sur Erdogan est parfaitement juste. Mais il est un aspect du régime de Poutine qui reste ignoré de tous ceux qui font de l'eurasisme la clé de sa politique, c'est la contradiction persistante entre sa politique étrangère et sa politique intérieure. Et il faut compter avec le poids de son entourage composé essentiellement de " démocrates" repentis et ralliés par pure opportunité. Tous ces gens ont trop d'intérêts à l'étranger pour accepter une rupture complète avec l'Occident. C'est politiquement et économiquement impossible. Il faudrait reconstituer l'Union soviétique, le rideau de fer et il n'y a aucun signe d'une évolution dans ce sens, bien au contraire. Le renversement d'alliance de la Turquie n'est qu'une gesticulation qui ne correspond à aucune réalité, tant que la Turquie restera dans l'Otan et gardera les bases américaines sur son sol. Les Etats Unis ont fait des " révolutions orange" un instrument très efficace de leur hégémonisme. Ils cherchent partout à susciter de nouveaux Maïdan. Mais leurs dirigeants quels qu'ils soient sont incompétents et bornés. La Russie a la chance d'avoir un président qui a su lui redonner son statut de grande puissance. Ce ne sont jamais les hommes qui font entièrement l'histoire mais il semble qu'il y ait une adéquation entre les qualités des dirigeants et le moment des changements inéluctables. Je viens de lire le récit de " la chute du mur de Berlin" qui a été, dans un sens, la réponse à " la chute de Berlin" et il est certain que la réunification de l'Allemagne n'aurait jamais eu lieu si les intérêts de l'Union soviétique et de la RDA n'avaient pas été défendus par Gorbatchev et ceux de l'Allemagne de l'Ouest par Helmuth Kohl. Gorbatchev qui est encensé en Occident pour avoir enterré le communisme a été objectivement le politicien le plus nul que la terre ait porté, tandis que l'habileté tacticienne d'Helmuth Kohl, son intuition, son audace,son sang-froid ( des qualités qui sont aussi tout aussi objectivement celles de Vladimir Poutine ) forcent l'admiration si on se place bien entendu d'un point de vue purement esthétique.
Tout dépend du point de vue auquel on se place.

J'espère te revoir bientôt, je te salue et t'adresse mes remerciements les plus chaleureux. C'est une chance pour un auteur d'être commenté et compris par un aussi " bon lecteur" que toi ( au sens de Nabokov...)

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Penser encore / Marcel Conche

31 Juillet 2016 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Penser encore / Marcel Conche

Penser encore

(sur Spinoza et autres sujets)

Marcel Conche

chez encre marine 2016

Voilà un ensemble de 52 essais, plutôt courts, variés, comme souvent chez Marcel Conche, non datés, et dont la succession n'est pas signifiante sauf pour certains enchaînements comme la série sur Spinoza, de 45 à 52. Une préface et deux portraits complètent l'ouvrage.

Parmi les thèmes abordés : la mort, 3 essais, la Nature naturante-la nature naturée-l'infini-l'indéfini-l'infinité-l'indéfinité, la Nature comme infini actuel, 4 essais, thèmes qui m'intéressent particulièrement.

La mort (pour des raisons personnelles à travers la perte d'êtres chers et parce que je ne peux me satisfaire de la vision athée radicale de la mort comme anéantissement, néantisation sur laquelle Marcel Conche fonde sa sagesse tragique consistant à donner le plus de valeur possible à ce que l'on fait alors même que ça disparaîtra, sagesse tragique qu'il distingue du sentiment tragique de la vie de Unamuno).

La Nature car, si elle remplace Dieu auquel je ne crois pas, tenter d'en saisir la Créativité, c'est ne pas rester seulement béat devant sa Beauté, forme de passivité nous excluant du processus créateur, c'est tenter d'en saisir le mouvement et tenter de participer de ce mouvement créateur en l'étant soi-même. Marcel d'ailleurs étant plus sensible à son Éternité qu'à sa Beauté. Sensible bien sûr à sa Créativité, ignorante de ce qu'elle crée comme l'homme créateur ignore ce qu'il crée tant qu'il ne l'a pas créé.

Sur La mort, essai 25, il articule avec précision corps et esprit, unis-complémentaires quand on vit, qu'on peut exister, se séparant quand on meurt, se décomposant en ce qui concerne le corps, vie, mort donc du corps, vie quand l'ordre l'emporte sur le désordre car mourir c'est se dé-composer, se désorganiser mais en éléments susceptibles d'être réutilisés ailleurs, autrement. L'unité des contraires d'Héraclite est le principe agissant de la Nature, elle est jour, nuit, paix, guerre, hiver, été... sans connotation positive ou négative par exemple pour la guerre.

Dans l'essai 28, il précise d'abord deux certitudes : l'une, commune à la plupart des gens, la certitude de la mort comme cessation de la vie que l'on avait, de l'existence qu'on menait c'est-à-dire de la capacité à avoir des projets, des souvenirs, l'autre, particulière à certains, les athées radicaux, la certitude de la mort comme cessation pour toujours de la vie, certitudes métaphysiques sans preuves mais pouvant être argumentées.

Dans l'essai 29, La mort, libération de l'âme, il parle du suicide volontaire du philosophe quand il est indigne de supporter de vivre dans des conditions indignes. Si ce qui nous attend est une lamentable vie, il faut sortir librement de la vie. Puis il développe sur ce que peut bien signifier la libération de l'âme. Il se reconnaît deux âmes, l'âme étant ce qui fait que je suis ce que je suis. En mourant, ses deux âmes, l'âme ordinaire et l'âme philosophique se libèreront du corps périssable, seule l'âme philosophique accèdera à la complétude, à l'immortalité, à l'éternité, son âme philosophique c'est la vérité (la sienne, relative et en même temps absolue) contenue dans son œuvre, dans l'oeuvre enfin achevée donc complète, définitive du philosophe, œuvre certes périssable mais non son sens, la vérité qu'elle exprime, qui est éternelle.

Pour ma part, je pense que le corps meurt, devenant, redevenant briques élémentaires disponibles pour d'autres combinaisons. Quant à nos productions immatérielles, spirituelles, il me semble évident qu'il sera toujours vrai que telle production, telle pensée, tel sentiment ont eu lieu à tel moment, autrement dit, nos productions immatérielles deviennent ineffaçables dès le moment où elles sont produites. Notre vie spirituelle devient livre d'éternité, singulier même si je suis le plus conformiste des hommes, le plus influencé par l'homme collectif. L'oeuvre de Marcel Conche sous sa forme matérielle est devenue indépendante de lui, exprimant sa vérité sur le plan métaphysique. Elle est partageable, transmissible. Mais la forme livre disparaîtra. Restera sa métaphysique naturaliste dans le Monde des Vérités éternelles, métaphysique pouvant être réactivée, réactualisée.

Sous quelles formes sont conservées nos productions immatérielles ? En l'état ou ramenées en informations élémentaires, en énergie ? Je suis tenté de penser en l'état même si je sais que l'alphabet contient en puissance toutes les phrases humaines possibles, même si je sais que l'ADN contient tous les hommes réels et possibles.

Parlant de l'aphorisme d'Héraclite, je me suis cherché moi-même, essai 27, il affirme qu'Héraclite ayant trouvé la vérité au sujet du Tout de la réalité, connaît aussi ce qu'il en est de la place de l'homme et de sa propre place dans l'ordre total des choses. Il est en possession de l'éternelle vérité. Il est celui qui sait et le seul qui sache. Il s'est cherché lui-même. Le philosophe est le Sachant et il est vivant mais il n'est pas le Vivant car il est mortel. Le philosophe n'est pas la Vie, la Nature créatrice. Il est et ce n'est pas rien, le Connaissant, vivant dans la Vérité, sa Vérité (elle est à la fois absolue et relative : absolue car la métaphysique qu'il choisit, explicite, argumente est la métaphysique rendant compte des choses ; relative car il sait que sa métaphysique n'est pas la seule et qu'il sait que des arguments n'ont pas valeur de preuves). On voit que se chercher soi-même n'a pas grand chose à voir avec tous les cheminements à la mode et qui font le profit de quantité de coachs, de gourous, de techniques et de pratiques.

Sur la Nature, nombre de précisions sont apportées qui permettent éventuellement de ne pas s'égarer, d'être métaphysicien et pas physicien, cosmologiste, ou poète. La Nature c'est l'infini actuel. Ce n'est pas un nombre aussi grand qu'on veut de mondes, d'univers. Là, on a affaire à de l'indéfini, un fini variable aussi grand soit-il conçu. Un fini ne peut être à la source de toutes choses, finies, même très étendues dans l'espace, très dilatées dans le temps. Ce ne peut être que l'infini qui n'est pas dans l'espace et dans le temps mais qui déploie l'espace et le temps. Dit autrement, la Nature se dégrade en univers, en multivers. Curieuse formule. Car un univers naît d'une création spontanée de la Nature. Il naît avec un code cosmologique précis, il est ordre, ordres si on peut dire, il est ordonné et va user cet ordre, s'user pour finir dans le désordre, disparaître. Le jeu entre désordre créateur et ordre créé est le jeu que joue la Nature pour créer des mondes, des univers ordonnés qui vont se dégrader, auront un début et une fin dans un Présent éternel.

Rien ne sert de chercher des vérités de nature métaphysique dans la cosmologie. Aucune pensée de survol n'est possible pouvant penser la Nature puisqu'elle englobe tout. La Nature ne peut être pensée comme une, comme un tout totalisable. Il y a une Nature mais elle est un Tout intotalisable, interdisant toute pensée vraie de ce Tout intotalisable. Là est la limite de la pensée métaphysique naturaliste.

L'essai 7 Qu'est-ce que le moi ? est un de ces essais qu'on attend peu chez Marcel Conche car on sait qu'il se soucie peu de son moi, son intérêt, sa vocation le portant vers la recherche de la Vérité sur le Tout de ce qu'Il y a. Cet essai est intéressant car on voit Marcel Conche décrire simplement, sans référence à la psychologie, aux sciences humaines, avec bon sens dirai-je, comment fonctionnent les gens, et comment il fonctionne. On a une grille de lecture possible de nos vies afin de se connaître soi-même, afin de s'orienter aussi en distinguant se réaliser en extériorité ou en intériorité, en distinguant les différentes sortes de joie, extérieures, intérieures, en sachant beaucoup rejeter et peu garder, en sachant et voulant unifier son « moi », en séparant les qualités qui sont nous de celles qui relèvent du collectif, héritées de l'éducation, empruntées à la société dans laquelle on vit, engendrant un moi dispersé, bariolé, au gré des influences.

Je terminerai cette note par le portrait que fait une journaliste, Violaine de Montclos, de Marcel Conche dans Le Point. Portrait me semble-t-il plutôt juste, comment s'organise le temps du philosophe, travail le matin, promenade l'après-midi, les nouvelles du jour et le lien téléphonique ou épistolaire plus ou moins régulier avec proches et amis ; le philosophe nous est présenté comme sachant reconnaître et se saisir du clinamen pour trouver et conforter sa vocation, (le clinamen est différent du kaïros, le clinamen c'est l'intervention du hasard qui fait que ce fils de paysan « destiné » à devenir paysan, rentre par hasard au lycée et découvre la philosophie dont il a entendu l'appel, près de 10 ans avant, dans sa disposition à poser des questions, le kaïros c'est que ce hasard arrive au bon moment, l'entrée au lycée) ; il épouse Marie-Thérèse par « calcul » (sans aucun cynisme à mettre dans le choix de ce mot, le calcul comme exercice de la raison) ; semblant d'une grande froideur alors qu'il offre à sa femme ce qui est la plus grande joie d'une femme, un enfant, et parce qu'il veut connaître par le mariage tous les aspects de la condition humaine, le philosophe se révèle avoir des sentiments profonds qui le lient à certains autres, dont Marie-Thérèse, la seule dit-il à l'avoir compris, qu'il aurait voulu sauver, dont il a publié les lettres dans Ma Vie (1922-1947). Son dernier livre, Lettres à Marie-Thérèse, ce sont les lettres qu'il lui a écrites entre 1942 et 1947. Là encore, on assiste à l'importance du hasard. Il faut la ténacité d'une amie pour retranscrire ces lettres oubliées depuis 70 ans, il faut l'accord du fils, il faut une lectrice exigeante de ces missives pour obtenir la décision. Mon bémol sur ce portrait est dans le « style » qui a tendance tout en soulignant la singularité du philosophe à le ramener dans le bercail de l'humanité ordinaire, par exemple l'épisode Émilie est ramené à un épisode amoureux plutôt incroyable mais prévisible, la belle ayant fini par épouser un homme de son âge. Marcel Conche ne revendique aucune supériorité sur autrui mais il connaît sa singularité liée à sa vocation. Pour lui, l'épisode Émilie n'est pas un amour malheureux. Il a su passer outre sa propre souffrance, réelle, pour tenter de comprendre Le Silence d'Émilie.

À Corsavy, le 31 juillet 2016

Jean-Claude Grosse

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